Ecrire, un enfer ?

 

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A l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, le quotidien Libération a grandement ouvert ses pages du mercredi 27 novembre 2019 aux écrivains et illustrateurs pour la jeunesse pour un passionnant Libé des auteurs jeunesse coordonné par Marie Despléchin. Belle distribution. Nous avons lu avec grand intérêt le texte de Marie-Aude Murail. Le voici avec son autorisation et l’aval du journal.

 

De quoi l’enfer est pavé

Les indignations observées sur les réseaux sociaux sont tout aussi présentes dans l’édition. Une censure qui pourrait mener jusqu’à l’impossibilité même de la fiction.

    Au Salon du livre de Paris de 1987, je croisais dans les travées mon éditeur à l’école des loisirs, monsieur Jean Fabre, qui était en ébullition : on attaquait sa maison d’édition ! L’offensive venait des milieux d’extrême droite qui faisaient circuler une liste de livres jeunesse « écrits pour nuire », dont La Guerre des chocolats de Robert Cormier. Minute clouait au pilori « les pervers de la littérature enfantine » et Valeurs actuelles dénonçaient aux parents « le vice au rayon jeunesse ». Pour manipuler l’opinion, les censeurs employaient deux techniques éprouvées : ils citaient des extraits des ouvrages incriminés en les coupant de leur contexte et ils faisaient semblant de croire que l’évocation dans un roman pour la jeunesse du vol, de la violence, de la drogue, etc. était une incitation à adopter des comportements déviants. À ces accusations de prosélytisme, Melvin Burgess, l’auteur du très explicite Junk, répondit de façon lapidaire : « Je souhaite que, la première fois que mes enfants entendent parler de la drogue, ce ne soit pas le jour où on leur en propose. »

    Cette censure, qui reparut régulièrement tel un serpent de mer, ne me gênait pas quand j’écrivais. L’adversaire, clairement identifié, était réactionnaire. Ma situation devint plus inconfortable dernièrement quand les tirs vinrent de mon propre camp. Qui sont les nouveaux censeurs ? A priori des gens que j’estime, très investis sur un certain nombre de sujets, le féminisme, les mauvais traitements envers les animaux, le racisme, l’homo ou la transphobie, etc. Je respecte leurs convictions, mais l’esprit de sérieux dont ils font preuve les pousse à une lecture fondamentaliste des textes, sans recul et sans humour. Bien plus, ils s’indignent de toute divergence de point de vue et tout personnage qui ne voit pas le monde strictement comme eux est une offense à leur sensibilité. J’ai été soupçonnée de « grossophobie » pour avoir fait dire à une petite héroïne de 10 ans : « Elle est grosse, mais elle est gentille », puis accusée de cruauté animale pour avoir proposé au déchiffrage dans un manuel de lecture la phrase : « Milo tape Riri le rat. » J’ai dû intervenir pour faire cesser une pétition sur Change.org et des réactions en chaîne sur les réseaux sociaux, du type « Ah, c’est dommage ! moi qui aimais Marie-Aude Murail ». Comme disait Alain, « Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’a qu’une idée ».

    Les maisons d’édition américaines se sont dotées de « détecteurs de faux pas littéraires », encore appelés sensitivity readers. Ce sont des lecteurs appartenant à diverses communautés ou minorités, homosexuelle, hispanique, africaine-américaine, etc. qui veillent à ce que rien ne soit controversial, c’est-à-dire sujet à débat, dans les livres publiés. En littérature jeunesse, ils font maintenant partie du processus normal de l’édition pour éviter tout déchaînement sur les réseaux sociaux après publication. Le bad buzz, c’est mauvais pour les affaires.

    Par conscience professionnelle, dès que j’aborde un sujet délicat ou sur lequel je manque de connaissances, j’ai mes propres détecteurs de faux pas, que ce soit un addict des cartes Pokemon de 10 ans ou le médecin ivégiste de mon planning familial. Je ne m’oppose donc pas à une relecture vigilante de mes romans avant publication. Mais je suis restée perplexe récemment quand une de mes correctrices a « tiqué », disait-elle, en lisant sous ma plume que deux petits Noirs jouaient au football. Ce n’était pas à cause du cliché supposé d’enfants noirs amateurs de foot, mais parce que je signalais à l’attention du lecteur leur couleur de peau. Je suppose que j’aurais dû en faire abstraction comme d’une caractéristique non remarquable. Par ailleurs, je sais que je prends un risque si je dote un personnage de caractéristiques qui ne sont pas avantageuses et qui pourraient blesser toute personne susceptible (c’est le cas de le dire) de lui ressembler. Donc, un personnage ne peut plus être gros, mais à la rigueur en surcharge pondérale, il ne peut plus être handicapé, mais en situation de handicap, et Le New York Times proposait récemment de rebaptiser le roman de Hemingway Le monsieur d’un certain âge et la mer. « Stigmatiser » est le mot-clé : l’auteur ne doit pas stigmatiser.

    L’autre procès qu’on fait à l’écrivain concerne sa légitimité. Lors d’une intervention dans un IUT métiers du livre à Bordeaux, une jeune étudiante m’a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi les adolescents n’écrivaient pas eux-mêmes les romans pour adolescents puisqu’étant les mieux placés pour parler de l’adolescence. Elle me reprochait de leur confisquer la parole et d’en tirer profit. Je suis également illégitime si je prends un héros noir comme dans « Sauveur & fils » puisque je ne suis pas noire, ou en créant Ella-Elliot, un jeune personnage trans puisque je ne suis pas trans. Au mieux, je vais être jugée caricaturale et stéréotypée, au pire, je vais verser dans l’appropriation culturelle. Si l’on n’y prend pas garde, de capitulation d’éditeur en autocensure d’auteur, on arrivera, sous la pression de ces censeurs bardés de bonnes intentions, à l’impossibilité même de la fiction, c’est-à-dire la liberté pour un créateur d’imaginer ce qu’est l’autre.

    Depuis la plus petite enfance, j’abrite en moi des personnages qui vivent à ma place pendant de longues heures. J’ai été chevalier, sorcier, artiste peintre, comédien, prince, archéologue, et le plus souvent du sexe opposé. C’est la raison même de ma vocation. Les enfants jouent à on dirait que je serais… indien, adulte, chien, princesse, corsaire, voleur… et du sexe opposé. Protéiforme avant tout et sans tabou. Quand j’écris, je veux être aussi libre qu’un enfant qui joue.

(novembre 2019)

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Née dans une famille d’artistes – son père est poète, sa mère journaliste, son frère aîné Tristan, compositeur, son autre frère Lorris et sa soeur Elvire, qui signe Moka, écrivains -, Marie-Aude Murail a fait des études de lettres à La Sorbonne et soutenu une thèse titré Pauvre Robinson ! ou pourquoi et comment on adapte le roman classique au public enfantin. Premiers textes pour les enfants chez Bayard Presse. Succès, à l’école des loisirs, de la série « Emilien » (1989-1993). Variant thèmes et manières d’écrire, Marie-Aude Murail a publié près

de cent livres, souvent traduits, dont Le Hollandais sans peine (1989), L’assassin est au collège (1992), Oh Boy ! (2000), Simple (2004), Maïté coiffure (2004), Miss Charity (2008), Trois mille façons de dire je t’aime (2013), tous publiés à l’école des loisirs comme l’épatante série « Malo de Lange ». Auteur, avec son frère Lorris, de la série « Le Golem » (Pocket, 2002). Engagée notamment pour la cause de la lecture, elle a écrit plusieurs essais dont Continue la lecture, on n’aime pas la récré (Calmann-Lévy, 1993) et, avec Patricia Bucheton et Christine Thiéblemont, Bulle, méthode d’apprentissage de la lecture pour le CP qui met au cœur du projet littérature pour la jeunesse et lecture à haute voix. Ne pas omettre les cinq saisons de « Sauveur & fils » (école des loisirs, 2017-2019)

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Cette image qui accompagnait la campagne « Banned Book » de 2017 de l’Association des bibliothécaires américains (ALA – Office for intellectual freedom) est signée du graphiste indépendant Tom Deja.

 

 

 

Une loi pas vraiment connue

 

 

 

Le Centre national de la littérature pour la jeunesse met en place, du mercredi 17 septembre au dimanche 1er décembre 2019, sur le site François Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France (BnF), quai François Mauriac à Paris, une exposition Ne les laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants. « Interdits, censurés, critiqués, par des particuliers, des institutions, des associations, des groupes politiques, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, les livres pour la jeunesse qui ont suscité des polémiques, du début du XXe siècle à nos jours, sont nombreux. Quels sont-ils, en quoi sont-ils révélateurs d’une vision de l’enfance et d’une société face à ses tabous ? Jusqu’où doit aller la protection de l’enfance ? Où s’arrête la liberté d’expression ? Autant de questions que soulève cette exposition en présentant quelque 120 publications ayant fait débat : elle invite à explorer l’histoire de la littérature pour enfants sous l’angle des controverses et de la censure, à l’occasion des 70 ans de la loi du 16 juillet 1949 qui encadre encore aujourd’hui le travail de toute l’édition pour la jeunesse. »

 

Nous proposons ici, en accompagnement, un texte paru initialement dans le numéro 1 de novembre 2009 des « Cahiers du CRILJ » portant le titre Peut-on tout dire (et tout montrer) dans les livres pour enfants ? La publication est toujours disponible et sommaire et bon de commande peuvent être retrouvés ici, en page « Boutique » de ce site.

 

Venue de fort loin, votée après de longs débats en commission et en séance plénière, la loi numéro 49-946 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse répond très largement aux inquiétudes des familles et des éducateurs. Soucieuse en ces temps d’après-guerre de protection de la jeunesse, croyant à l’influence pernicieuse des journaux illustrés pour enfants, la représentation nationale vote un texte dans l’air du temps.

    Paulette Charbonnel s’exprime dans le numéro 5 (1953) de la revue Enfance dans un article qu’elle titre Comment a été votée la loi du 16 juillet 1949  

Refus de vote

    « Dans presque tous les groupes parlementaires, en dehors du groupe communiste qui avait eu la première initiative, cette loi suscita, notamment au MRP, des ardeurs de travail et un intérêt qui ne se démentit pas. Même le débat en seconde lecture renouvela la discussion et dut durer plusieurs heures.

    Le péril fut unanimement reconnu – quoique parfois avec bien des réserves diplomatiques – quand fut souligné l’origine américaines de la presque totalité des bandes incriminées.

    Sur un premier point : nécessité d’un contrôle, l’accord se fit.

    Mais que voulaient voir disparaître des journaux d’enfants nos parlementaires ? Il fut très difficile de parvenir à une rédaction satisfaisante de l’article 2. A cet égard, les procès-verbaux des commissions seraient même plus instructifs que les débats en séance plénière, car chacun fait entendre clairement ses préoccupations…

    Le groupe communiste eut à poser des questions comme “A-t-on le droit d’exciter à la colère contre ceux qui trahissent leur patrie ?” Ce ne fut pas simple. Et il ne faut pas croire que les questions se posèrent gratuitement. Virgile Barel, député des Alpes-Maritimes, fut battu sur un amendement qui aurait interdit à tout homme qui aurait été directeur d’une publication collaboratrice de diriger une revue pour enfants…

    (Telle qu’elle fut présentée), cette loi n’était qu’un trompe-l’œil destiné à donner quelque apaisement à une large opinion publique profondément alarmée. Mais il devenait impossible de s’attaquer aux racines du mal, bien qu’il eut été dénoncé nommément par certains membres même de la majorité.

    C’est pourquoi le groupe communiste, qui avait contribué à provoquer ces débats et participé à l’élaboration de la loi, refusa de voter ce texte tronqué. »

Extraits de la loi – version initiale de 1949

. Article 1

  Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et adolescents.

  Sont toutefois exceptées les publications officielles et les publications scolaires soumises au contrôle du ministre de l’Éducation nationale.

. Article 2

  Les publications visées à l’article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques.

  Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Conjurer les périls

    Sur les cent vingt-cinq publications visées à l’article premier examinées pendant le deuxième trimestre de l’année 49, trente-trois faisaient l’objet d’un avertissement avec mise en demeure, quinze d’un avertissement simple et sept demeuraient en suspens. Le long texte qui clôt le compte rendu des travaux de cette première année est titré Action de la commission en vue de l’amélioration de la presse enfantine. L’analyse qui, dans ce texte de 1963, précède les “recommandations élémentaires” que les commissaires souhaitent faire aux éditeurs est particulièrement incisive :

     « Une partie de la presse enfantine, avec ses intrigues tissées de perfidie, de cruauté et d’indignités morales diverses, présente un tableau de l’existence qui s’apparente à la littérature “noire”. Le succès de ce genre littéraire auprès de certains adultes n’autorise pas à l’imposer aux enfants. En effet, l’habitude de lectures sinistres leur inspirerait le pessimisme. Or il est du devoir d’une presse enfantine éducative, ou même simplement récréative, de ne pas faire perdre aux enfants un certains optimisme qu’il faut considérer comme vital, même si l’on admet qu’il y entre une part d’illusion. Il est intolérable que l’enfant soit amené à se représenter l’existence comme devant être employée toute entière à déjouer des embûches criminelles, à conjurer des périls extrêmes, à redresser des torts abominables, à lutter sans cesse contre le mensonge, l’iniquité et l’égoïsme, sans rencontrer jamais le repos de la vérité et de la justice dans la probité et l’affection.

    Les couleurs sombres d’une certaine littérature ne doivent pas obscurcir les pages des publications enfantines. Il faut que l’inspiration de celles-ci répondent aux besoins primordiaux de l’âme enfantine, qui désire et espère. »

    A la commission à qui a été confié, de par la loi, le travail de surveillance des publications destinées aux enfants et aux adolescents revient également le contrôle des “publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse”. L’article 14 élargit en effet le champ d’application du texte aux livres destinés d’évidence à des lecteurs adultes – mais pouvant tomber dans les mains des enfants. Les commissaires se mettent donc au travail et le second compte rendu des travaux de la commission de surveillance qui concerne l’année 1955 ne comporte pas moins de trois cents cinquante publications stigmatisées parce que licencieuses ou pornographiques.

Extraits de la loi – version initiale de 1949

. Article 14

  Il est interdit, sous les peines prévues au premier alinéa de l’article 7 de la présente loi, de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans, les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse, en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, de la place faite au crime.

  Il est interdit, au surplus et sous les mêmes sanctions, d’exposer ces publications sur la voie publique, à l’extérieur des magasins et des kiosques, ou de faire pour elles une publicité dans les mêmes conditions.

  Les interdictions ci-dessus résultent d’arrêts pris par le ministre de l’Intérieur.

 La commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est habilitée à signaler les publications qui lui paraîtraient justifier ces interdictions.

  La vente et l’offre couplé des publications définies à l’article 1er de la présente loi, avec des publications visées au paragraphe Ier du présent article est interdite sous peine des sanctions prévues au premier alinéa de l’article 7 de la présente loi.

Abroger ou pas

    Toute occupée à surveiller la presse enfantine et à réprimer les écrits contraires aux bonnes mœurs, la commission n’examinera aucun livre ou album pour enfants jusqu’aux années 70. Depuis cette date, environ mille ouvrages seraient examinés chaque année. Chiffre invérifiable. Ce qui est certain, en tout cas, c’est qu’aucun livre ou album n’a fait l’objet d’une proposition d’interdiction. Par contre – ce que la loi ne prévoit pas –, des actions plus ou moins souterraines prenant la forme d’un courrier d’avertissement à l’éditeur ou d’une convocation sont venues enrichir la panoplie des procédures.

    Hormis chez les politiques, la question d’une abrogation de la loi de 1949 est régulièrement posée, Ce qui, compte tenu de l’évolution de la société en général et de la diversification des moyens d’information ou de divertissement en particulier, semble aller de soi pour les partisans de l’abrogation, rencontre une franche indifférence de la part des élus de la République. D’autres, après y avoir réfléchi et peu suspects de pensées liberticides, estiment que, sans loi et sans commission, le pire devient possible et qu’il est urgent d’attendre. Affaire à suivre – tant qu’il y aura des lecteurs.

André Delobel  (novembre 2009)

Prolongements :

Le texte complet de la loi, dans sa version initiale et dans la version aujourd’hui en vigueur est accessible ici, sur le site Légifrance.

André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de quarante ans et fut secrétaire général au plan national de 2009 à 2019 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien du Loiret La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des « Cahiers du CRILJ » consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).

Une sacrée plaidoirie

A l’Institut universitaire de technologie de La Roche-sur-Yon (Vendée), non seulement le mémoire de recherche est en sujet libre, mais on encourage les étudiants à faire preuve d’une franche imagination lors de leur soutenance. Voilà pourquoi, contraints de venir en amphithéâtre, cet après-midi là, les condisciples de Léa Bouleau assistèrent à sa transformation soudaine en avocate convaincue. La littérature pour la jeunesse fut acquittée et fort bonne la note attribuée à l’auteure de la plaidoirie.

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Mesdames et messieurs les jurés, chère audience

    « Si je suis présente devant vous en ce jour, ce n’est autre que pour défendre les intérêts de ma cliente, la littérature de jeunesse.

    Je suis aussi décontenancée que vous d’avoir à plaider en sa faveur. Comment la justice peut-elle à ce point défaillir qu’on en arrive à juger les dires d’une littérature à la moralité impeccable, alors même qu’il n’existe – comme je le démontrerai dans quelques instants – aucune raison valable de la condamner ? Est-il même nécessaire que je plaide ? Les recherches que j’ai effectuées dans le cadre de mon rapport d’AEP devraient amplement suffire à exonérer ma cliente des terribles stigmatisations dont elle est victime, tant elles sont injustifiées.

    Je n’ai pas besoin de lui chercher de circonstances atténuantes, puisqu’elle n’a rien à se reprocher. Mais si tant est que l’un d’entre vous possède encore un soupçon de doute, un simple rappel de son passé devrait achever de le convaincre.

    La littérature de jeunesse a eu une enfance des plus difficiles. Née tardivement, elle est, dès son entrée au monde, privée de considération. Dois-je rappeler qu’alors qu’elle rêvait de devenir aimée de tous les enfants en leur proposant aventures et voyages, on l’a entravée dans un rôle de potiche, contrainte à transmettre des histoires moralisatrices et frivoles ? Ah ça, on ne peut pas dire qu’elle ait été gâtée par la nature ! C’est probablement sa réussite qui a provoqué les accusations jalouses qui me font être présente face à vous aujourd’hui. Pourtant ma cliente s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et a essuyé nombreux échecs et dénigrements avant de parvenir à se libérer du rôle éducatif et sermonneur qu’on lui avait imposé.

    C’est pourquoi je déclare que si quelqu’un devrait aujourd’hui être assis sur le banc d’infamie, ce n’est pas ma cliente qui s’évertue à conter nombre d’histoires pour faire rêver les enfants, mais bel et bien la littérature stéréotypée aux jolies images et aux textes vides de sens que certains cherchent rageusement à faire revenir. Oui, je pointe un doigt accusateur vers toutes ces personnes qui prônent une littérature de jeunesse lisse et aseptisée. Et plus encore vers les figures d’autorité qui utilisent les livres jeunesse comme des objets de pouvoir leur permettant d’asseoir leurs politiques conservatrices. Et je peux vous assurer qu’ils sont nombreux.

    Période électorale de 2014. Monsieur Jean-François Copé, président de l’ Union pour un mouvement populaire (UMP), condamne en direct lors de l’émission de télévision Grand Jury l’album Tous à poil ! tout retourné qu’il est par la vision des corps nus dessinés par Marc Daniau pour faire comprendre aux enfants les différences. Il est très rapidement suivi par le mouvement Printemps Français, proche du Front National, qui s’en prend à plusieurs livres de jeunesse abordant la théorie du genre. Puis, en octobre 2016, la mairie de Paris veut cacher Le dictionnaire fou du corps de Katy Couprie, puisque nous retrouvons dans cet ouvrage de 250 pages les mots pénis, vulve et clitoris.

    Eh oui, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, ma cliente se voit salie par des adultes qui projettent sur elle leurs fantasmes et leurs craintes. Elle qui ne souhaite qu’ouvrir les yeux des enfants sur le monde, et offrir aventures et réponses à leur imagination foisonnante.

    Je vous propose donc d’entrer dans le jeu de tous ces censeurs. Voyons à quoi ressemblerait la littérature de jeunesse si elle se pliait à la volonté de ces entités politiques accusatrices.

    Je commencerai par un classique de la littérature jeunesse que vous connaissez probablement tous au moins de nom, Max et les Maximonstres. Récapitulons. Nous avons là un album qui met en scène non seulement un garçon colérique, désobéissant voire insolent, mais qui, de surcroît, s’autoproclame roi dans un monde de monstres. Inconcevable, censurons-le donc comme beaucoup le proposaient lors de sa sortie, et proposons de le remplacer par Martine. Ah, Martine ! Exemple même de l’enfant modèle, qui obéit à ses parents, s’habille comme une jeune fille se doit de le faire, et dont la plus grosse épreuve de sa jeune vie aura été d’attraper une grippe. N’est-ce pas là ce que l’on souhaite pour nos petites têtes blondes ?

    Mais ne nous arrêtons pas. Prenons Le Dictionnaire fou du corps dont j’ai parlé plus tôt. Nous avons ici les pires visions de l’horreur : des définitions obscènes et des dessins en filigrane aux représentations douteuses. Une des pages contient même une gravure de coït. Intolérable ! C’est à se demander quel éditeur irresponsable mettrait un tel livre sur le marché. Censurons-le ! Et proposons à la place ce merveilleux petit personnage qui apprend la vie et les mots de façon douce et raisonnable : T’choupi. Cet adorable T’choupi qui commence tout juste à faire pipi au pot, veut faire du manège et doit mettre un pansement quand il se fait bobo. Voilà une vision rassurante, non ?

     Dernier exemple : l’album Tango a deux papas. Vous rendez-vous compte que des enfants peuvent en venir à lire un tel ouvrage et qu’ils seront amenés à trouver acceptable d’avoir deux papas, car le plus important ne serait pas leur sexe, mais leur amour mis en commun pour élever un enfant ensemble ? Inadmissible. Une véritable apologie de la théorie du genre que nous nous devons censurer immédiatement. Restons sur nos modèles patriarcaux, ils sont tellement plus sûrs. Voyez comme Petit Ours Brun, que chaque enfant a lu et adore, montre bien, lui, comme le père a besoin de se reposer et de lire tranquillement son journal en rentrant du travail et comme la mère, elle,  rester tranquillement à la maison, met son tablier et concocte de bons petits plats pour son fils adoré.

    Dois-je comprendre que c’est honteux de la part de ma cliente d’essayer de balayer stéréotypes et préjugés auprès de nos enfants ? Et une honte plus encore qu’elle puisse leur parler du corps sans tabous ? Dans ce cas, pourquoi ne pas aller au bout de nos propos : allons dans les musées cacher les statue qui laisse voir un sexe ou une poitrine. Courons habiller le sein nu de la Marianne peinte par Eugène Delacroix dans La Liberté guidant le peuple comme cela aurait déjà dû être fait depuis longtemps.

    Vous l’aurez bien compris, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, les accusations faites contre ma cliente la littérature de jeunesse sont dénuées de sens. Ce qui dérange ces politiciens et autres adultes incriminateurs, ce sont les récits qui sortent de leur politiquement correct, qui osent aborder leurs tabous. Est-donc pour cela que l’on condamne ma cliente ? Parce qu’elle élève l’enfant dans la connaissance plutôt que d’en faire un bébé-bulle ?

    Dois-je également rappeler, pour les plus sceptiques d’entre vous, que tous les livres incriminés ont été déclarés conformes à la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, qui dispose que “les publications ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.”

    Ma cliente est tout ce qui peut être de mieux intentionnée. A aucun moment elle ne cherche à imposer aux enfants des opinions et des manières de penser. Je ne pense pas que ces accusateurs, pour ne pas dire ces censeurs, puissent en prétendre autant. Ils avancent que, par respect pour l’enfant, elle ne doit pas tout lui dire. Je réponds que c’est elle qui le respecte véritablement en tentant de l’éveiller progressivement à lui-même et au monde dans lequel il vit. Ma cliente ne le prend pas, pour reprendre les mots d’un célèbre philosophe, pour un vase que l’on remplit, mais pour un feu que l’on allume. Elle est le meilleur support de discussion qui soit, une occasion pour chaque enfant de grandir en le confrontant, en douceur, à tous les sujets. Elle lui apprend à réfléchir par lui-même et à poser des questions. Est-ce cela qui fait peur aux figures d’autorité conservatrices ? C’est pourquoi je terminerai, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, par cette citation qui résume parfaitement mes propos : « Si le livre fait figure de pomme, de fruit défendu, donnant accès à la connaissance tout autant qu’à la jouissance, souhaitons à tous les enfants du monde qu’ils s’adonnent à sa consommation… sans modération. » Puisse donc votre délibération encourager, à son tour, ce précieux accès au plaisir et à la connaissance pour les citoyens de demain.

    Merci à tous pour votre attention. »

(juin 2018)

Léa Bouleau est actuellement étudiante à Paris-Descartes en Licence professionnelle édition de l’Asfored (Association nationale pour la formation et le perfectionnement professionnels dans les métiers de l’édition). Elle vient de rendre son mémoire. C’est l’année de son DUT (diplôme universitaire de technologie) information-communication, à l’Institut universitaire de technologie de La Roche-sur-Yon, qu’elle sent la vocation poindre : promouvoir la littérature jeunesse. Son mémoire de recherche est en sujet libre et elle décide de faire appel au CRILJ pour documenter les phénomènes de censure rattachés, à compris dans les années récentes, à cette littérature spécifique. Aujourd’hui apprentie au Pôle « presse » de l’école des loisirs, elle poursuit sa quête de livres capables d’éveiller les enfants au monde. Mise à jour de la notice quelques mois plus tard : Léa a été recrutée en CDI dans la « grande maison » et nous sommes très content pour elle.

Des enfants et des livres

Il peut paraitre singulier qu’un texte de 1986, déclaration solennelle adoptée en assemblée générale à un moment où demander le retrait de livres des rayons des bibliothèques était devenu tendance, se retrouve soudainement sur ce site. Plusieurs stigmatisations récentes, émanant notamment de défenseurs d’une vision traditionaliste de la famille, donnent à penser qu’il n’est pas inutile de rappeler certaines évidences. Y compris en ces temps d’élections, comme une manière de dire qu’il faut être vigilant, toujours.

 (Orléans, le 11 avril 2017)

 

 Des enfants et des livres

     La vitalité et la diversité de la littérature pour la jeunesse dans notre pays tiennent en grande partie à la liberté de l’édition qui est de droit en France.

     Le CRILJ qui est un lieu de rencontres de personnes d’opinions différentes défend cette liberté de l’édition, particulièrement dans tous les domaines de la littérature de jeunesse : liberté d’expression des écrivains et des illustrateurs, liberté de publication des éditeurs, liberté de jugement des critiques, liberté de choix des bibliothécaires, liberté pédagogique des enseignants, etc.

  1. La littérature de jeunesse a des exigences particulières : du jeune enfant au jeune adulte, elle s’adresse à des personnes en formation qu’il importe d’aider à devenir responsables et libres en concourant au meilleur développement possible de leur intelligence et de leur sensibilité encore fragile.

    Il est souhaitable que tous ceux qui contribuent à la littérature de jeunesse, de la création à la lecture, aient toujours conscience de ces responsabiltés.

    Le CRILJ a été créé pour promouvoir une littérature de qualité dans le plus grand respect dû à l’enfant et à l’adolescent.

    Ce respect exige aussi qu’on n’arrête pas le développement de l’enfant à un stade infantile.

    Le CRILJ entend bien concilier les exigences de la liberté de création et les exigences du respect de l’enfant.

    Le CRILJ constate que cette conciliation se pratique normalement par la médiation d’adultes responsables (parents, éducateurs, bibliothécaires, enseignants, etc) afin que “le bon livre parvienne à l’enfant au bon moment” et qu’ainsi l’enfant puisse exercer son choix.

    Pour faciliter cette médiation nécessaire, il importe que chacun des responsables joue pleinement son rôle, qu’il ait une bonne connaissance des enfants qui lui sont confiés, des publications, de leur contenu, de leur valeur.

    Depuis ses origines, le CRILJ souhaite une formation toujours meilleure des personnels spécialisés et une information plus vaste et plus précise par les divers mouvements, associations, institutions et par la presse, la radio, la télévision.

    Ni la lecture ni l’éducation ne sont des choses simples. Le livre n’est jamais un produit neutre. Refusant toute “chasse aux sorcières”, récusant les amalgames, les dénonciations et les anathèmes, le CRILJ estime légitime la diversité des courants, des options, des opinions, dans le respect des grandes valeurs humaines.

    Le CRILJ invite ses adhérents à poursuivre leurs efforts en faveur d’une littérature de qualité, avec le même discernement et la même opiniâtreté.

    C’est une tâche difficile et complexe, rendue nécessaire par la richesse de la littérature de jeunesse qu’on ne peut pas simplement réduire, de façon manichéenne, à des listes de “bons livres” recommandés par tous ou de “mauvais livres” défendus pour tous.

    On ne peut donner à lire n’importe quoi à n’importe quel enfant. On ne peut pas non plus transformer les jeunes lecteurs en bébés-bulle vivant dans un univers aseptisé sans rapport avec la réalité qui l’environne. A ce titre, toutes les grandes œuvres de notre patri-moine risqueraient une condamnation, alors que ce sont des livres d’initiation : un grand livre est toujours vivant, toujours à l’œuvre dans l’esprit de celui qui l’a lu. Il conduit plus loin. Il participe à la vie et à ses changements.

    Le CRILJ incite ses adhérents à se garder aussi bien du laisser-aller que du terrorisme intellectuel qui prétend légiférer sur toute chose, aussi bien de l’abandon aux puissances de l’argent que du retour à l’obscurantisme pervers, aussi bien du laxisme à la mode que du puritanisme de la peur.

    Le CRILJ invite ses adhérents à assumer pleinement leur rôle de créateur ou d’intermédiaire entre les enfants et les livres, chacun unique, tous différents, irremplaçables.

 (Paris, décembre 1986)

Réponse à des polémistes de mauvaise foi

par Thierry Magnier    

    Passé les bornes, il n’y a plus de limites Ce sont désormais les livres pour enfants qui sont la cible d’accusations moralisatrices où la virulence le dispute, une fois encore, à la malhonnêteté et à la mystification.

     Il s’agit en outre d’une atteinte à la liberté de création dans le cadre d’une véritable littérature, qui est encadrée par une loi visant à la protection de la jeunesse : tous les ouvrages incriminés ont passé les contrôles et ont été autorisés.

     Parole à Thierry Magnier, acteur incontournable de l’édition jeunesse. S’il a publié une bonne part des livres visés par le président de l’UMP comme par la nébuleuse de la droite extrême (entre autres, le désormais fameux Tous à poil !, Les Chatouilles ou La princesse qui n’aimait pas les princes), il fait paraître avec succès depuis des années des ouvrages qui abordent, outre l’identité sexuelle, tout ce  qui fait la vie, des petites comme des grandes personnes.

      Enfin on parle de la littérature jeunesse, en dehors de Noël et du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil ! Mais en quels termes ? D’abord une petite précision : il n’y a pas d’âge pour la littérature. La littérature jeunesse est une littérature à part entière, il y a des auteurs, de vrais auteurs, des illustrateurs ; cela veut dire que chaque mot est pesé, chaque image travaillée, qu’un écrivain a passé du temps de sa vie à faire advenir ce qui peut être partageable, universel, quel que soit l’âge, pour ensuite proposer son œuvre au plus grand nombre. Ce sont ces voix-là que les éditeurs veulent faire entendre.

     Actuellement, plusieurs responsables politiques s’insurgent contre des listes de livres pour enfants recommandés par l’éducation nationale dans les écoles. Même si j’ai peu de goût pour les listes, j’aurais tant aimé que tous les livres que je publie y figurent ! Ce qui n’est pas le cas… Nos livres ne sont pas des livres scolaires, ni des livres pédagogiques : ce sont des livres de littérature jeunesse, des livres en aucun cas obligatoires : ils existent, simplement. Seuls certains sont visés : Tous à poil!, de Claire Franek et Marc Daniau, est le premier, mais d’autres suivent, notamment Les Chatouilles, de Christian Bruel et Anne Bozollec – ouvrage publié il y a près de trente-cinq ans ! Je précise qu’ils sont absents de ces fameuses listes. Mais n’oublions pas que le livre pour enfants entre dans l’enseignement pour contribuer à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et, in fine, à la réussite scolaire.

      Jean-François Copé, président de l’UMP, a voulu manifester son indignation à l’égard du livre Tous à poil ! ; en l’instrumentalisant, il a décidé de faire peur, en mélangeant les choses et en les rendant plus confuses. Il pense ainsi que montrer à un enfant un chef d’entreprise nu nuira à l’autorité de celui-ci, que voir des gens nus, toutes conditions confondues car débarrassés de leur habillement social, alimenterait la lutte des classes. Pourtant, ce livre ne montre que la nudité, simplement, de l’enfant à la grand-mère, de la maîtresse d’école aux joueurs de foot, rien d’autre, rien de malsain dans tout cela. On joue avec le corps dans tous ses âges. On reconnaît son corps, on découvre celui de l’autre, on apprend à se connaître et à connaître les autres, c’est tout !

    Ces hommes et ces femmes politiques ne connaissent manifestement pas cette littérature et donc parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Elle leur fait peur dès qu’elle n’est pas consensuelle. Les mêmes mettent en cause l’ABC de l’égalité, ce programme de l’éducation nationale visant à transmettre aux élèves la culture de l’égalité entre filles et garçons, en amenant les élèves à réfléchir autour de certaines questions sur le genre. Il me semble normal d’aller chercher ces ressources dans la richesse des catalogues des éditeurs jeunesse, où beaucoup de sujets de société sont abordés.

       Sous prétexte de préserver les enfants, on ne devrait plus leur parler de l’essentiel. En quoi est-ce choquant de parler d’un corps nu aux enfants ? En quoi est-ce choquant de parler de l’amour ? De la mort ? De la vie ? Ce n’est pas en taisant ces sujets qu’on les efface. Les enfants n’y sont-ils pas confrontés chaque jour, ne serait-ce que par les informations, l’actualité qui sont partout, et qui sont difficiles pour eux à décrypter ?

     Ne prenons pas les enfants pour des imbéciles, ils sont intelligents. Ils ont droit à la littérature, ce ne sont pas des voyeurs. Ils savent faire la différence entre la fiction et la réalité, ils savent ce qu’est un livre, ils savent qu’en fermant le livre la vie reprend normalement son cours. Et derrière ces livres il y a des éditeurs qui font leur travail depuis bien longtemps, qui prennent leurs responsabilités et qui en aucun cas ne veulent provoquer ni choquer, seulement offrir une œuvre qu’il leur semble nécessaire de partager. Une œuvre de réflexion, et de pur plaisir aussi.

     Il peut aussi être utile de rappeler que ce secteur du livre jeunesse connaît depuis des années, dans un contexte plus que morose, une croissance continue, constituant le deuxième segment le plus important du marché français de l’édition (plus de 15 % de sa valeur totale), et fait montre d’une vitalité qui ne se dément pas ; près d’un tiers de sa production relève de la création, ce qui implique souvent une vraie prise de risque éditorial.

     Si Nadine Morano, déléguée générale aux élections à l’UMP, pense que les livres incriminés sont autorisés par le gouvernement actuel, elle se trompe, et nous sommes tous libres d’éditer nos choix. Mais il faut savoir que chaque ouvrage de ce secteur est soumis à la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, et lu par une commission composée, entre autres, de représentants des ministères concernés (Famille, Culture, Éducation, etc.). Elle peut à chaque instant nous interpeller et nous déconseiller d’éditer ces livres. Or, si mes calculs sont justes, les ouvrages pointés de ces doigts accusateurs sont publiés depuis bien longtemps. Mme Morano a successivement été secrétaire d’État chargée de la Famille, puis de la Famille et de la Solidarité et enfin ministre chargée de l’Apprentissage et de la Formation entre 2008 et 2012. On peut se demander pourquoi elle n’est pas intervenue alors. Tout cela n’est que pure mise en scène.

     Ces attaques ne sont pas nouvelles, mais elles n’étaient pas aussi médiatisées jusqu’ici. Régulièrement, des associations de parents, des groupes de bien-pensants nous interpellent pour entraver notre création. Pourquoi alors de nombreux prix régionaux, nationaux et internationaux (comme ceux du Salon jeunesse de Montreuil ou de la Foire internationale de Bologne, le plus important salon du monde) couronnent-ils ces livres, qu’ils soient attribués par des jurys d’enfants ou d’adultes ?

     Et ce n’est pas seulement le travail de l’éditeur qui est remis en question, ce sont aussi les créations des auteurs et illustrateurs, et la liberté d’expression. Pensez-vous réellement qu’un auteur puisse avoir envie de nuire aux enfants ? D’être rejeté par ses lecteurs ? Non ! Il aborde des sujets qui lui semblent importants. Et quand les libraires vendent ces livres, ils jouent leur rôle de passeur et de découvreur, de conseil aussi. Les bibliothécaires également savent reconnaître les livres, ils les lisent, les analysent, les transmettent. Pourquoi certains maires leur demandent-ils aujourd’hui de ranger ces ouvrages à deux mètres du sol et de recréer ainsi l’enfer des bibliothèques ? Devrait-on alors recouvrir les statues dénudées de nos jardins publics et interdire nos musées aux enfants ? Quant aux enseignants, comment peut-on croire un instant qu’ils utilisent les livres dans l’idée de nuire à la construction des élèves ? Ils veulent simplement étayer leur pédagogie.

    Tous ces acteurs ne font que leur travail, avec responsabilité  : ce sont des professionnels. Monsieur Copé, laissez-les donc exercer leur métier en toute tranquillité, laissez-les provoquer des rencontres d’univers et d’imaginaires. Gardez votre verve politicienne pour votre fonction, ne nous éclaboussez pas de votre ignorance sur le sujet. Cessez d’effrayer les enfants et leurs parents, ne vous immiscez pas dans leur vie de famille, dans leur intimité : cela ne vous regarde pas. Restez à votre place, comme nous restons à la nôtre.

     Ce que nous pouvons retenir aujourd’hui, c’est que le livre est puissant, que le livre pour enfants n’est pas seulement un objet de consommation. Ce sont ces livres qui construisent le lecteur de demain, le futur citoyen. Espérons que la tourmente que nous traversons puisse faire reconnaître une bonne fois pour toutes l’importance de cette littérature et que les médias prennent au sérieux cette précieuse création.

(parution initiale dans L’Humanité Dimanche n° 401 du jeudi 27 février au mercredi 5 mars 2014)

 Tous à poil! de Claire Franek et Marc Daniau, Le Rouergue 2011.

– Les Chatouilles de Christian Bruel et Anne Bozellec, Thierry Magnier 2012 ; première  parution : 1980.

– Israël-Palestine, une terre pour deux de Gérard Dhotel et Arno, Actes Sud Junior 2013.

Bacha Posh de Charlotte Erlih, Actes Sud Junior 2013.

    

Thierry Magnier est directeur du pôle Jeunesse Actes Sud qui rassemble Le Rouergue, Actes Sud Junior, Hélium et les éditions Thierry Magnier. Merci à lui pour nous avoir proposé la mise en ligne de son texte sur notre site.

 

 

 

 

 

 

 

Puisqu’il faut régulièrement le redire

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Nous exprimons notre désaccord profond

par l’Association des Bibliothécaires de France

     Ces derniers jours, quelques sites web ont mené des appels au retrait de livres achetés par des bibliothèques municipales, dont la liste est également dressée. Les ouvrages incriminés sont ceux d’une bibliographie proposée par le syndicat SNUipp-FSU de 79 livres de jeunesse pour l’égalité et concernent essentiellement l’égalité femme-homme et l’homosexualité.

     Nous, Association des Bibliothécaires de France, tenons à exprimer notre désaccord profond avec ces prises de positions partisanes et extrêmes. Nous espérons bien au contraire que la liste des bibliothèques ayant procédé à ces acquisitions s’allongera car c’est le rôle des bibliothèques et des bibliothécaires que de proposer au public des livres pour toutes et tous et sur tous les sujets pour favoriser les débats, lutter contre les prescriptions idéologiques et donner aux enfants comme aux adultes les clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent.

     Nous saluons donc les bibliothécaires qui, en achetant livres et autres documents, sont fidèles à la vocation des bibliothèques, telle qu’inscrite dans le Manifeste de l’Unesco, à proposer « des collections reflétant les tendances contemporaines et l’évolution de la société ». Comme l’affirme le code de déontologie de l’Association des Bibliothécaires de France, le bibliothécaire s’engage, en effet, à favoriser la réflexion de chacun et chacune par la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion, à ne pratiquer aucune censure, et à offrir aux usagers l’ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics et de l’actualité.

     Nous saluons également les élus et les élues qui ont à coeur, dans leurs projets politiques, de faire de leurs territoires des lieux où chacun et chacune trouve à s’exprimer, à se construire et à se penser comme citoyen dans sa diversité et qui reconnaissent aux bibliothèques leur rôle dans la réussite de cette mission.

     Nous saluons enfin le public des bibliothèques, enfants, adolescents ou adultes qui par leurs demandes variées, nous donnent l’opportunité de construire une offre pluraliste de ressources et de services. Par là même, ils accompagnent l’action des bibliothécaires en faveur de l’égalité.

( communiqué du lundi 10 février 2014)

 

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La littérature jeunesse attaquée

par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse

     La littérature jeunesse s’est récemment retrouvée au cœur de polémiques inacceptables.

     La Charte tient d’abord à exprimer sa colère de voir des auteurs, illustrateurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants et blogueurs de littérature jeunesse mis injustement en cause dans différents faits d’actualité touchant aux questions des genres ou de l’égalité fille-garçon. Nous ne pouvons laisser ces appels à la censure et à la haine passer pour des opinions acceptables. Nous ne pouvons excuser l’ignorance de ceux qui portent ces attaques.

     Nous tenons ensuite à apporter notre soutien à tous ceux qui ont fait l’objet d’accusations, d’intimidations ou d’agressions violentes, absurdes, inadmissibles.

     Les créations comme les créateurs sont pluriels. Les victimes de ces derniers jours défendent dans leurs pages : tolérance, différence, égalité et ouverture d’esprit. Et chaque lecteur, quel qu’il soit, se doit d’être libre de ses lectures.

    De tous temps, les dictatures et les régimes les plus autoritaires ont commencé par s’attaquer aux livres, par les accuser, les expurger, puis les brûler. Le fait que des individus, anonymes ou responsables politiques, puissent s’engager sur ce chemin qui les éloigne de la démocratie ne peut être considéré comme anodin. Nous espérons de nos représentants politiques des réponses claires et un soutien ferme dans la tempête au cœur de laquelle notre profession a été malmenée depuis plusieurs semaines.

     La Charte est engagée pour une littérature de qualité, ouverte à tous les imaginaires. Elle soutient tous ceux qu’une censure injustifiée prend à partie et se tient prête à se mobiliser.

     Une copie de ce communiqué a été adressée à Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication; ainsi qu’à Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des Droits des femmes, porte-parole du Gouvernement.

(communiqué du mardi 11 février 2014)

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Engagez-vous

 par les libraires de l’Association des Librairies Spécialisées Jeunesse 

     Nous, libraires spécialisés jeunesse, nous nous sentons attaqués professionnellement par la récente mise à l’index d’ouvrages pour la jeunesse et nous avons le devoir de défendre notre métier ainsi que toute la corporation professionnelle qui œuvre pour la qualité de la production du livre jeunesse.

     La littérature de jeunesse demeure mal connue. Elle est aujourd’hui la cible de personnes ignorantes de la diversité qui en fait sa richesse, des interrogations qui aident l’enfant à se construire, des réponses qui alimenteront ses réflexions, des idées qui nourriront l’homme ou la femme qu’il deviendra.

     Nous ne pouvons avoir que du mépris pour de tels agissements. Le regard porté sur ces livres est volontairement dévoyé à des fins polémiques. En plus de l’ignorance dont ils font preuve, de la méconnaissance de l’univers de la littérature jeunesse, de la pédagogie, du bon sens et de l’humour, ils portent des accusations absurdes pour des livres, des auteurs, des illustrateurs, des éditeurs reconnus et plébiscités dans toutes lesbibliothèques et écoles de France.

     Nous libraires récusons à ces mêmes personnes la possibilité de juger de la nuisance d’un livre pour le jeune lecteur. A chacun son métier : notre expérience, notre savoir et notre devoir est de proposer le meilleur dans ce domaine. Les livres de littérature de jeunesse sont écrits et illustrés par des auteurs et des créateurs professionnels qui ont l’ambition de faire rêver, rire et titiller l’esprit et nos enfants. Nous aimons à croire que cette diversité les rendrons justement plus critiques, et nous pouvons leur faire confiance pour qu’ils trouvent dans ce foisonnement leur propre voie. A chacun de décider ce qu’il aime ou n’aime pas dans sa liberté de choix.

     Dans nos librairies nous défendons une littérature de qualité, par la tenue des textes et par la créativité de l’illustration. En tant que libraire, nous sommes fiers de la variété des livres que nous proposons, qui se manifeste autant par la richesse des thématiques abordées que par la diversité de points de vue et des modes d’expressions. Nous avons un rôle de passeurs envers les jeunes générations, ce qui implique la responsabilité de défendre cette richesse et de la valoriser auprès du public. Ceci afin que les enfants d’aujourd’hui soient des lecteurs – et des citoyens – critiques et responsables demain.

     Alors, aujourd’hui faisons en sorte qu’aucun livre ne soit mis à l’index au motif qu’il dérange la sensibilité de nos hommes politiques.

(communiqué du mercredi 12 février 2014)

  

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Position sur les attaques contre certains livres destinés aux enfants

 par le Syndicat de la librairie française

     Le Syndicat de la librairie française s’associe aux protestations contre les appels à retirer des bibliothèques publiques des ouvrages pour la jeunesse traitant de l’égalité entre les femmes et les hommes ou de l’homosexualité.

     Les attaques contre les livres ne sont jamais anodines. Les livres sont le reflet des questions qui traversent la société et chaque individu. Chercher à évincer certains ouvrages des écoles ou des lieux de lecture publique, c’est retirer la confiance à tous ceux dont le métier est de sensibiliser les enfants sur ces sujets, qu’ils soient auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires ou enseignants. C’est également nier la nécessité de débattre de ces questions et c’est refuser de reconnaître la diversité croissante des choix de vie et la liberté qui s’y rattache. C’est à la fois dangereux et vain.

     Les librairies ont elles-mêmes pour rôle de s’ouvrir à des opinions et à des publics différents à travers leur sélection de livres et les débats qu’elles organisent. Elles ne peuvent qu’être inquiètes de voir le livre devenir la cible de l’intolérance et elles réaffirment leur engagement en faveur de l’égalité et du respect des différences.

( communiqué du jeudi 13 février 2014 )

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 La littérature de jeunesse fait entendre sa voix .

 par Hélène Wadowski, présidente du groupe Jeunesse du SNE

     La littérature de jeunesse a été propulsée depuis quelques jours sur le devant de la scène. L’occasion (inespérée ?) de rappeler les fondamentaux d’une littérature inventive, riche, ouverte au monde et aux autres. Une littérature innovante, qui vit au rythme de ses lecteurs. Une littérature qui, grâce au talent et à la fantaisie de ses auteurs et illustrateurs, grâce à l’exigence de qualité de ses éditeurs, grâce à la finesse et à l’honnêteté de ses médiateurs peut aborder une large palette de sujets. Sujets historiques, sujets d’actualité, questions de société, sujets plébiscités ou sujets plus « tabous », car tous les thèmes méritent d’être abordés, toutes les questions peuvent être posées !

     Les éditeurs prennent à cœur leur responsabilité dans le choix du texte. C’est leur mission première, l’essence même de leur métier. Choix d’un texte juste, sensible, accessible, ouvert, qui invitera d’abord chaque lecteur à découvrir le plaisir de l’histoire racontée, et aidera le bébé, l’enfant, l’adolescent ou le jeune adulte à grandir, à se construire, à se connaître, à appréhender le monde qui l’entoure, à le comprendre pour s’y inscrire pleinement et volontairement. Les éditeurs de littérature de jeunesse croient profondément que l’enfant est apte à développer sa propre vision du monde à partir d’une histoire. Que l’enfant grandit en questionnant la vie. Que par le truchement du livre, il construit son jugement, apprend à raisonner.  Les mots de Bruno Bettelheim [dans Psychanalyse des contes de fées] ne sauraient que confirmer ce leitmotiv de la littérature de jeunesse : « Pour qu’une histoire accroche vraiment l’attention de l’enfant, il faut qu’elle le divertisse et qu’elle éveille sa curiosité. Mais pour enrichir sa vie, il faut en outre qu’elle stimule son imagination, qu’elle l’aide à développer son intelligence et à voir clair dans ses émotions ; qu’elle soit accordée à ses angoisses et à ses aspirations ; qu’elle lui fasse prendre conscience de ses difficultés tout en lui suggérant des solutions aux problèmes qui le troublent ».

      L’édition jeunesse en France publie chaque année plus de 5 000 nouveautés, d’une qualité qui n’est plus à démontrer. Convoquant tour à tour l’humour, le sérieux, l’émotion, la littérature de jeunesse sait évoquer la vie avec sensibilité. Face à toute velléité ou volonté de censure (soulignons en outre que les publications jeunesse sont déjà soumises au contrôle d’une commission de surveillance instituée par la loi du 16 juillet 1949), il nous semble plus que jamais nécessaire de rappeler que les livres ne doivent pas devenir un instrument de manœuvre politique, ni être bannis des bibliothèques. Laissons-les avec confiance à leurs lecteurs, ils sont entre de bonnes mains.

( communiqué du jeudi 13 février 2014 )

  

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Quand le printemps français devient l’hiver des enfants

 par Brigitte Goldberg

    Le mouvement le « Printemps Français » vient de demander le retrait de certains livres des bibliothèques au nom de sa lutte contre une supposée « théorie du genre ».

     Je me souviens de la bibliothèque de mon père. L’on y trouvait de tout. D’un  opuscule de vulgarisation sur la théorie de la relativité à un livre d’initiation à la sexualité en passant par le philosophe Alain, l’écrivain fantastique Howard Phillips Lovecraft ou Voltaire. Aucun ne m’était interdit.

     Ces livres étaient mes compagnons, mes amis. Les romans me faisaient rêver, les ouvrages scientifiques ou philosophiques m’ouvraient les portes de la connaissance.

     J’ai toujours considéré les livres comme une chose sacrée, et, les images des autodafés de 1933 par les nazis sont toujours dans ma mémoire.

     L’accès aux livres, quelques qu’ils soient, est le premier pas vers l’esprit critique indispensable à toute éducation et un enfant de parents responsables est tout à fait capable de faire la part des choses. Après tout, sans explications éclairées, l’enseignement de Nietzsche qui fait partie du programme scolaire peut très bien apparaître comme précurseur du fascisme.

     Si l’accès à certains livres doit s’accompagner de discussions et de l’éclairage des adultes, il n’en reste pas moins que l’interdiction pure et simple d’ouvrages dans les bibliothèques, qui sont souvent le seul accès à la culture pour les enfants des classes les plus défavorisées, ne relève ni plus ni moins que d’une démarche totalitariste visant à imposer une soit disant vérité propre à ces tenants de l’ordre moral.

     Interdire l’accès à la pensée quelque qu’elle soit c’est refuser aux autres la liberté de choisir librement son chemin en toute connaissance de cause.

     Le doute et la critique sont l’essence même du progrès de notre pensée à travers les siècles et tout mouvement visant à limiter cette pensée critique ne vise ni plus ni moins qu’à nous offrir un monde digne du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451.

     L’ouverture à la différence, c’est le premier pas vers la tolérance. En niant ce droit, que ce soit à travers des attaques contre une hypothétique « théorie du genre » ou en invoquant une prétendue « loi naturelle » digne des créationnistes américains, les tenants du « Printemps Français » réduisent notre culture à l’état d’une mécanique stérile qui ne fera rien d’autre que d’appliquer des règles de droit divin.

(article publié mardi 11 février 2014 dans The Huffington Post que nous remercions pour son autorisation de mise en ligne )

Après un baccalauréat section économie, en 1979, et des études d’histoire arrêtées pour créer et diriger, en 1981, l’une des premières radios locales parisiennes, Brigitte Goldberg est, depuis 1983, compositeur et producteur de musique de documentaires, de films d’entreprise et évènementiels. Fondation en 2009 du collectif Trans-Europe consacré à la défense du droit des personnes transgenres et transsexuelles.

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Les enfants sont des lecteurs intelligents

 par la Fédération des fêtes et salons du livre de jeunesse

     Ces temps derniers ont vu renaître des attaques ouvertes sur le contenu de certains ouvrages de littérature de jeunesse et quelques écoles ou bibliothèques ont été interrogées sur la présence desdits ouvrages en leur sein.

     La Fédération des fêtes et salons du livre de jeunesse tient à rappeler qu’elle considère ces agissements comme inacceptables.

     Depuis sa création, elle défend une littérature de jeunesse de qualité, pluraliste et ouverte dans laquelle tous les sujets peuvent être abordés avec les enfants, à condition de le faire avec discernement, intelligence et talent.

     Elle apporte également son soutien à la liberté des créateurs. Médiateurs entre les auteurs et les enseignants, les organisateurs de salon  feront tout pour que les choix faits par les uns et les autres dans ce qu’ils proposent se fassent en toute liberté et indépendance.

     Enfin, la Fédération des fêtes et salons du livre de jeunesse se bat pour que les enfants soient considérés comme des lecteurs intelligents et que l’on puisse, à travers la littérature de jeunesse, leur donner toutes les armes pour devenir des adultes responsables et libres de leurs choix.

 ( communiqué du vendredi 27 février 2014 )

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Des enfants et des livres

 

 

Texte adopté par le bureau du CRILJ le 3 mars 1987.

     1. La vitalité et la diversité de la littérature pour la jeunesse dans notre pays tiennent en grande partie à la liberté de l’édition qui est de droit en France.

    Le CRILJ qui est un lieu de rencontres de personnes d’opinions différentes défend cette liberté de l’édition, particulièrement dans tous les domaines de la littérature de jeu- nesse : liberté d’expression des écrivains et des illustrateurs, liberté de publication des éditeurs, liberté de jugement des critiques, liberté de choix des bibliothécaires, liberté pédagogique des enseignants, etc.

    2. La littérature de jeunesse a des exigences particulières : du jeune enfant au jeune adulte, elle s’adresse à des personnes en formation qu’il importe d’aider à devenir responsables et libres en concourant au meilleur développement possible de leur intelligence et de leur sensibilité encore fragile.

    Il est souhaitable que tous ceux qui contribuent à la littérature de jeunesse, de la création à la lecture, aient toujours conscience de ces responsabiltés.

    Le CRILJ a été créé pour promouvoir une littérature de qualité dans le plus grand respect dû à l’enfant et à l’adolescent.

    Ce respect exige aussi qu’on n’arrête pas le développement de l’enfant à un stade infantile.

    3. Le CRILJ entend bien concilier les exigences de la liberté de création et les exi-gences du respect de l’enfant.

    Le CRILJ constate que cette conciliation se pratique normalement par la médiation d’adultes responsables (parents, éducateurs, bibliothécaires, enseignants, etc) afin que « le bon livre parvienne à l’enfant au bon moment » et qu’ainsi l’enfant puisse exercer son choix.

    Pour faciliter cette médiation nécessaire, il importe que chacun des responsables joue pleinement son rôle, qu’il ait une bonne connaissance des enfants qui lui sont confiés, des publications, de leur contenu, de leur valeur.

    Depuis ses origines, le CRILJ souhaite une formation toujours meilleure des personnels spécialisés et une information plus vaste et plus précise par les divers mouvements, associations, institutions et par la presse, la radio, la télévision.

    Ni la lecture ni l’éducation ne sont des choses simples. Le livre n’est jamais un produit neutre. Refusant toute « chasse aux sorcières », récusant les amalgames, les dénonciation et les anathèmes, le CRILJ estime légitime la diversité des courants, des options, des opinions, dans le respect des grandes valeurs humaines.

    4. Le CRILJ invite ses adhérents à poursuivre leurs efforts en faveur d’une littérature de qualité, avec le même discernement et la même opiniatreté.

    C’est une tâche difficile et complexe, rendu nécessaire par la richesse de la littérature de jeunesse qu’on ne peut pas simplement réduire, de façon manichéenne, à les listes de « bons livres » recommandés par tous ou de « mauvais livres » défendus pour tous.

    On ne peut donner à lire n’importe quoi à n’importe quel enfant. On ne peut pas non plus transformer les jeunes lecteurs en bébés-bulle vivant dans un univers aseptisé sans rapport avec la réalité qui l’environne. A ce titre, toutes les grandes œuvres de notre patrimoine risqueraient une condamnation, alors que ce sont des livres d’initiation : un grand livre est toujours vivant, toujours à l’œuvre dans l’esprit de celui qui l’a lu. Il conduit plus loin. Il participe à la vie et à ses changements.

    Le CRILJ incite ses adhérents à se garder aussi bien du laisser-aller que du terrorisme intellectuel qui prétend légiférer tout le monde, aussi bien de l’abandon aux puissances de l’argent que du retour à l’obscurantisme pervers, aussi bien du laxisme à la mode que du puritanisme de la peur.

    Le CRILJ invite ses adhérents à assumer pleinement leur rôle de créateur ou d’inter-médiaire entres les enfants et les livres, chacun unique, tous différents, irremplaçables.

( article paru dans le n° 30 – mars 1987 – du bulletin du CRILJ )

 

 

 

 

 

 

 

 

Une intervention à la Commission de surveillance

par Raoul Dubois

    Voici le texte de mon intervention à la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse à propos de Après la guerre des chocolats de Robert Cormier. La bataille a été rude mais j’ai vu avec plaisir que d’autres commissaires se sont joints à nos efforts. Un représentant du Syndicat de l’édition a aussi fait de très bonnes interventions. Malheureusement, nous ne sommes pas à l’abri de divers incidents, surtout tant que divers ministres règleront leurs querelles sur le dos de l’édition.

     « Il est tout à fait exceptionnel que notre commission se trouve dans la situation d’examiner des livres qui sont édités pour la jeunesse. Il est non moins exceptionnel que depuis les premières séances de cette Commission je sois amené à m’excuser par avance auprès de vous de la longueur de mon intervention.

    On me permettra j’espère de faire un peu d’histoire puisque, depuis le départ de Monsieur Pottier, je me trouve le plus ancien – dans le grade le moins élevé, qu’on se rassure – membre de notre assemblée.

    Je rappellerai donc que, dès sa création, la Commission a été confrontée aux conséquences pratiques du texte de la loi du 16 juillet 1949.

    Ce texte est clair, la loi s’applique sans aucune ambigüité aux publications périodiques ou non, se présentant comme principalement destinées à la jeunesse, le terme étant, très explicitement dans la loi, relatif à l’enfance et à l’adolescence. La nécessité du dépôt en 5 exemplaires des ouvrages de toute nature ne saurait faire de doute.

    Bien que la production à l’époque n’atteigne pas les sommets actuels, le secrétariat, déjà submergé par la presse pour la jeunesse et par les publications relevant de l’article 14, saisit avec empressement la proposition que nous avons faite alors de surseoir à l’examen systématique des ouvrages édités dans les collections pour la jeunesse, en accord d’ailleurs avec le Syndicat National de l’Edition.

    En effet, il ne pouvait être question d’un examen non exhaustif des ouvrages en jeu et c’était déjà à l’époque plus de 2000 titres chaque année. Il fallait alors ou multiplier le nombre des rapporteurs, ou siéger de façon hebdomadaire, ou créer des sous-commissions. Ni le législateur, ni les divers Gardes des Sceaux qui se sont succédés n’ont eu l’intention d’aller dans cette voie.

    Depuis, la production d’ouvrages pour la jeunesse a connu un progrès quantitatif considérable puisqu’on peut tabler chaque année sur 4500 à 5000 titres de nouveautés et de réimpressions qui seraient pour nous des nouveautés, n’ayant jamais fait l’objet d’un examen.

    C’est dire que la tâche dépasse nos possibilités.

    Sagement, la commission a donc dans le passé décidé que, avec des inégalités de valeur, dans la pluralité des intentions, dans la diversité des idéologies, la création et l’édition de la littérature de jeunesse relevaient du champ de la critique sur l’opportunité de revenir sur cette sage position devant les injonctions qui nous sont faites d’intervenir.

    En effet, de quelles armes disposons-nous dans l’application de la loi quand elle prend en compte des livres pour la jeunesse ?

    L’étude du texte ne permet pas d’en douter, nous ne pouvons disposer que d’une demande de poursuite pour infraction à la loi du 16 juillet 49, demande que la commission adresse à Monsieur le Garde des Sceaux. Cette poursuite n’entraîne pas le retrait de l’ouvrage.

    Rappelons que seules les publications pour adultes sont susceptibles de l’application des dispositions prévues à l’article 14 de la loi.

    Par ailleurs, les procédures périodiques à destination de la jeunesse si elles sont efficaces dans le cas d’un périodique ne peuvent en aucun cas être appliquées à un livre dont la parution est achevée au moment où il sort des presses et dont la réimpression éventuelle ne peut qu’avoir lieu qu’à l’identique sauf avis contraire de l’auteur. Dans le cas contraire, on entre dans un processus de censure, contraire à nos traditions nationales et à nos textes fondamentaux.

Pour rester dans le côté plaisant, cela nous rappellerait fâcheusement ces livres où de pieuses mains rayaient quelques vocables à l’encre de Chine pour en préserver de chastes consciences. Mais vous savez bien qu’en ces domaines le plaisant risque vite de s’effondrer devant les atteintes à la liberté et à leurs conséquences. Il y a donc lieu d’examiner la situation. Est-elle devenue si grave qu’elle demande des mesures dont je crois avoir montré combien elles comportaient de risques de dérapage grave. En ce domaine aussi les « bavures » sont possibles et il convient de les éviter.

    Très franchement il ne me semble pas que la situation de la littérature de jeunesse en notre pays puisse se prêter à de telles mesures extrêmes.

    Ce qui me permet de parler ainsi, c’est une fréquentation constante depuis de longues années de ce qui de ce qui se publie en France et en langue française à destination de nos enfants et de nos adolescents.

    Ce qui me permet de parler ainsi, ce sont les quelques vingt cinq mille fiches accumulées depuis de longues années et que je veux bien mettre en consultation pour les commissaires qui voudraient en prendre connaissance.

    Est-ce dire que tout est parfait ?

    Non, bien sûr, ce qui est en cause, c’est une littérature justiciable de la critique plurielle la plus libre, mais devant être protégée de toute mesure administrative, pas une littérature réclamant des mesures répressives.

    Il est clair que nous pouvons les uns et les autres diverger de façon sérieuse dans les analyses que nous conduisons sur notre société, son évolution, le projet éducatif ou civique que nous formons pour l’enfant. Bien mieux, à l’intérieur des mêmes groupes idéologiques nous constatons des nuances si importantes que les clivages semblent parfois faire fi des idéologies. De plus, il ne suffit pas de répéter que notre société connaît des mutations technologiques profondes et de refuser leurs conséquences même affaiblies, parfois très contradictoires sur les mœurs et sur l’approche des divers problèmes par la jeune génération.

    Pour revenir au plaisant, j’emprunterai à un texte dû à l’un de nos plus délicats poètes qui a beaucoup fait pour la rencontre de la poésie et des jeunes, quelques remarques :

    « Dans quel ouvrage « une jeune fille de 15 ans dont on décrit la peau douce et la voix enchanteresse, est en réalité un monstre. Elle se drogue, elle essaie de séduire un jeune homme de très bonne famille, elle s’envole etc. Un tissu d’absurdités. » (La petite sirène)

    Ou encore :

    « Un livre qui conduit sournoisement à la zoophilie. » (Le livre de la jungle)

    Je ne rappellerai pas non plus les jugements que J.J Rousseau porte sur les livres qu’il interdirait volontiers aux enfants, à part Robinson Crusoé, dont d’autres ont pu dire qu’il évoquait « des rapports troubles entre un blanc et un noir ». Souvenez-vous aussi de la psychanalyse des la Comtesse de Ségur et de celle des contes de fées.

    C’est là action critique et les familles comme les éducateurs ont sans doute à tenir compte de ces avis car ils reflètent également une réalité de la littérature de jeunesse dans la mesure où cette littérature est la vie.

    Dans un texte récent, le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la jeunesse (CRILJ) dit, voulant raison garder :

    « On ne peut pas donner à lire n’importe quoi à n’importe quel enfant ; on ne peut par non plus transformer les jeunes lecteurs en « bébés-bulles », vivant dans un univers aseptisé sans rapport avec la réalité qui l’environne. A ce titre, toutes les grandes œuvres de notre patrimoine risqueraient une condamnation, alors que ce sont des livres d’initiation. Un grand livre est toujours vivant, toujours à l’œuvre dans l’esprit de celui qui l’a lu. Il le conduit plus loin, il participe à la vie et à ses changements. »

    C’est pourquoi je continue à penser que la commission a été sage en essayant de ne pas dépasser les objectifs de son action et de le laisser à la littérature de jeunesse l’espace de liberté dont elle a besoin.

    J’ai déjà dit par ailleurs, lors des débats de 1982 et de 1983, ce que je pensais de l’article 14 de la Loi, mais de grâce qu’on ne se livre à aucun amalgame, les problèmes posés ne sont pas de même nature.

    Il reste que j’étais chargé du rapport sur le livre de Cormier Après la guerre des chocolats et que sur ce cas concret, je ne me déroberai pas.

    Commençons par la fiche que j’avais établie en juillet 1986 :

    Après la guerre des chocolats – Cormier Robert

    Ed. Ecole des loisirs 271 p., 1986

    1ère édition U.S.A. 1985

    Trad. de l’américain : Michèle Poslaniec.

    « La guerre des chocolats s’était soldée par un beau gâchis humain. Jerry Renault avait dû partir loin de la ville pour rétablir une santé physique compromise, David ne supportait par d’avoir trahi, Ray se sentait coupable. Mais les « vigiles » continuaient. « Frère Léon » étant directeur et Archie toujours le chef des vigiles, ils se partagent le pouvoir dans le collège.

    Cette nouvelle année va être encore une progression dans l’horrible. Brimades, suicide de David, retour de Jerry plus ou moins sombrant dans le mysticisme, tentative de meurtre sur la personne d’Archie par l’un de ses lieutenants après l’échec du viol collectif sur sa petite amie. Tout cela dans une atmosphère d’école catholique bien pensante.

    Si l’ouvrage pose avec force la question du « pouvoir » et de l’abus de pouvoir, il n’est à notre avis accessible à ce niveau qu’aux éducateurs. Pour les jeunes lecteurs il serait le plus souvent pris au premier degré et aboutirait en fait à banaliser les pratiques de racket et de brimades. A l’horizon se profile un 3ème volume qui débouchera sur la drogue et la violence plus systématique et mettra en scène de jeunes adultes.

    Il ne nous semble pas qu’un tel ouvrage doive trouver place dans les collections lues au niveau de la 4ème, et surtout pas avant. »

   Si ma fiche s’arrête là et ne parle ni des qualités d’écrivain de Cormier, ni de la véritable performance de la traductrice, c’est que j’ai eu à l’occasion de les signaler dans les ouvrages précédents du même auteur.

    Pour votre information, j’ajouterai que nous possédons en France quatre ouvrages de Cormier :

     La guerre des chocolats, première partie de cette histoire dans laquelle apparaît une bande rackettant un collège de la Nouvelle Angleterre, avec une tolérance pour le moins passive de certains responsables. Ce livre nous était apparu à réserver à de jeunes adultes, ou à des jeunes déjà lancés dans des actions d’éducation.

     Après ma première mort, qui tourne autour d’une prise d’otage et du conflit entre un enfant et son père, ce dernier utilisant son fils pour régler le problème posé. Une œuvre difficile convenant surtout aux jeunes adultes.

     Je suis le fromage, un ouvrage d’une grande complexité mettant en scène un enfant dans une atmosphère de services secrets, de manipulations, de lavage de cerveau, sur fond de police et de psychiatrie, également peu accessible aux jeunes lecteurs.

    C’est dire que le personnage de l’auteur est complexe et difficile à cerner dans la production littéraire aux U.S.A. où il est considéré comme l’un des meilleurs auteurs actuels pour la jeunesse, même s’il prend quand à lui des distances par rapport à cette affirmation.

    Des différentes interviews de Cormier publiées, dont certaines en langue française, nous pouvons conclure que l’action de Cormier écrivain n’est pas fortuite, Cormier tient à un certain nombre de valeurs, il insiste sur notre rôle en disant : « Des événements terribles se produisent parce que nous leur laissons la possibilité de se produire ».

    Quand il fait référence à La guerre des Chocolats pour la comparer à l’Allemagne nazie, il tente d’expliquer le terrorisme et l’incompréhension devant ce mode de pensée.

    Pour Après ma mort : « Ces actes ne peuvent s’accomplir que dans une innocence totale, une innocence monstrueuse personnifiée par Miro. »

    Et il dit aussi : « Je suis effrayé par le monde d’aujourd’hui. Il me terrifie et je suppose que cela transparaît dans mes livres. C’est la taille des choses qui m’angoisse. Certaines écoles comptent jusqu’à 3000 élèves et même la taille de ces écoles me fait peur et j’ai peur aussi de ces immenses systèmes de défense nationale. »

    Tous ceux qui ne discutent pas avec les jeunes dans des rapports de soumission ou d’intérêt ont en fait reconnu là des thèmes majeurs. Ils expliquent le succès de Cormier aux U.S.A., son succès moindre en France et pour des classes d’âge plus élevées.

    La critique dans son ensemble ne s’y est pas trompée. Citons le très intéressant article d’Edwige Talibon Lapomme dans l’Ecole des Parents, celui de la revue des Bibliothèques pour tous, plus réservé, celui d’Hélène Bardou dans Griffon et bien entendu les attaques de Marie-Claude Monchaux dans son pamphlet Ecrit pour nuire, qui nous vaut de discuter ce livre aujourd’hui.

    L’éditeur a-t-il voulu adresser ce livre à des jeunes lecteurs ? Il suffit d’en regarder la présentation. Dans ses catalogues, l’accent est mis sur le fait de s’adresser à des lecteurs plus âgés, plus mûrs, plus proches de l’âge adulte.

    C’est dire qu’un tel ouvrage pose bien la responsabilité réelle de l’adulte. Mis entre les mains des jeunes non susceptibles de le recevoir avec fruit, ce livre n’atteint pas son but et peut encourager des déviations, arrivant au bon moment il peut au contraire faire poser les interrogations les plus essentielles.

    Mais en quoi sommes-nous dans le domaine de la loi de 1949 ? Où y a-t-il démoralisation de la jeunesse ? Où y a-t-il des comportements présentés sous un jour favorable ?

    A quels enfants pensent les adversaires de ce livre ? Même pas à ceux d’autrefois placés au travail très tôt dans la promiscuité des adultes. Qui a oublié les scènes de collège du Petit Chose ou celles de Poil de carotte ? Qui n’a pas relu les œuvres de Musil ou de Rudyard Kipling dans Starky et Cie ?

    Une chose est de critiquer ce texte, de ne pas en faire un livre pour les jeunes lecteurs, une autre est de sanctionner sans véritable motif pour avoir donné une image d’un monde dangereux dont nous sommes tous, et parfois malgré nous, responsables.

    Vous l’avez compris, même si nous avions, ce qui n’est pas le cas, les moyens d’intervenir je m’opposerais de toutes mes forces à une intervention sous peine de voir la Commission s’écarter dangereusement de son rôle et de sa mission.

( texte paru dans le n° 82 – février 2005 – du bulletin du CRILJ )

 

Né en 1922, Raoul Dubois est à seize ans plus jeune instituteur de France. Résistant pendant la seconde guerre mondiale, il cache des enfants juifs, les faisant passer pour musulmans. Il s’engage au Parti Communiste. Après guerre, il consacre son énergie à l’école publique, d’abord dans le primaire puis en collège. Fondateur à la Libération des « Francs et Franches Camarades », il y fut à l’origine des revues Jeunes Années et Gullivore. Raoul Dubois est l’auteur d’ouvrages historiques pour la jeunesse tels que Au soleil de 36 (1986), À l’assaut du ciel (1990), Les Aventuriers de l’an 2000 (1990) Julien de Belleville (1996). Co-fondateur du CRILJ, il lui restera, organisateur et débatteur de talent, avec Jacqueline son épouse, fidèle sa vie durant. « Raoul Dubois a été un éminent lecteur de littérature de jeunesse, un critique exemplaire, toujours exigeant et ne confondant jamais littérature et pédagogie. Il savait lire, il aimait lire et il faisait vite la différence entre la cohorte des textes toujours à la mode, toujours au goût du jour, et les textes écrits. » (Yves Pinguilly)

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Une censure politique

 

 

 

 

 

 

    J’ai connu très tôt la censure éditoriale. Mais il s’agissait plutôt, dans ce cas, de frilosité. Au début des années 70, lorsque j’ai timidement proposé le manuscrit des Lumières du matin aux éditeurs jeunesse en vogue à l’époque, ils se sont montrés très polis, très courtois, presque toujours élogieux, mais finalement pas intéressés. Ce qui me mit la puce à l’oreille – puisque, à l’époque, j’ignorais tout du monde éditorial – c’était l’étonnante diversité des raisons avancées pour les éditeurs pour refuser ce roman. Comment se faire une idée de la réalité de ses faiblesses devant tant de motifs différents, voire contradictoires ? Cela cachait autre chose.

    C’est un « éditeur vieillesse » qui m’a ouvert les yeux : regrettant de ne pas pouvoir retenir le roman que je présentais, il m’orienta vers le prix de la Ligue française de l’enseignement, m’expliquant qu’un roman sur la Commune de Paris destiné à la jeunesse (genre que lui-même n’éditait pas) n’avait pas beaucoup de chance d’être retenu, à cause de son contenu politique, sauf s’il était distingué par un prix. Il me conseilla donc de soumettre mon manuscrit au jury du prix Jean Macé.

    Le jour même où l’attaché culturel de la Ligue m’annonça par téléphone que le jury m’attribuait le prix Jean Macé 1974, tous les éditeurs précédents me téléphonèrent. Leur discours fut le même : « C’est un bon texte, je vous l’avais dit. Je le prends ». Hachette l’emporta, puisqu’il faut reconnaître qu’avant le prix Jean Macé, l’éditeur avait courageusement pris une option sur ce roman jugé impubliable par ses confrères.

    Mais Hachette n’était pas disposé a avalé tout cru un roman aussi « rouge ». D’où des pressions pour faire sauter des passages jugés politiquement incorrects : par exemple, un fac-similé de l’affiche de Thiers où il était question « d’agitateurs aux idées communistes ». J’ai résisté. Finalement, des représentants des Amis de la Commune de Paris, de la Ligue de l’enseignement, de l’Éducation nationale, réunis chez Hachette, menacèrent de retirer le manuscrit s’il n’était pas reproduit intégralement, comme l’avait distingué le jury de la Ligue. Hachette céda.

    Je n’ai jamais connu d’autre censure “politique” que celle-là.

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Robert Bigot est né à Paris en 1933. Ingénieur, il termine en 1993 une carrière professionnelle heureuse. Parallèlement, son attachement aux enfants et aux jeunes le conduit à écrire des contes et des chansons, et c’est encouragé par Mathilde Leriche qu’il écrit son premier roman. Par de fréquentes rencontres avec ses lecteurs et la coordination d’ateliers d’écriture, il reste proche du milieu scolaire, des enfants et des adolescents en faveur desquels il milite pour une littérature de qualité, respectueuse des valeurs morales et sociales. Membre, depuis sa création en 1975, de la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la Jeunesse, Robert Bigot est également administrateur du CRILJ. Les lumières du matin a été traduit en polonais, italien et chinois.