Une bibliothèque en Syrie

 

par Rolande Causse

    Dans Les Passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie (1) de Delphine Minoui (2), livre exceptionnel, l’auteure raconte l’installation d’une  bibliothèque souterraine dans la ville de Daraya, banlieue de Damas  aux 200 000 habitants en 2011 et 8 000 seulement en 2016 dont 2 000  combattants.

    Daraya, ville de traditions contestataires où, dès 2011, les habitants  manifestent pour plus de libertés. Ils s’organisent et, contre Bachar  el-Assad, un groupe de rebelles naît. Mais fait rare il demeure sous la responsabilité du comité local de cette ville.

    Hélas, les troupes gouvernementales aidées par l’aviation ruse vont bombarder la cité sans relâche (bombes bourrées de clous et de  ferraille, gaz aveuglants, bombes incendiaires).  En 2012, lors de la destruction de la villa d’un professeur, les sauveteurs découvrent dans les ruines des sols jonchés de livres de tous formats et sur tous les sujets.  L’un d’eux a l’idée de les transporter dans une cave et d’y ouvrir une bibliothèque  clandestine mais destinée à tous les habitants.

    Quatre années durant, cette bibliothèque sera fréquentée et les livres circuleront. Malgré attaques, bombardements et famine, les habitants résisteront et liront.

    Les rebelles partiront sans jamais oublier leurs romans ou livres de psychologie qu’ils échangeront parfois sur les lieux de combat. Sans cesse les hommes viennent, malgré  les snipers menaçants, ils empruntent des livres pour toute la famille.

      Hélas, en 2016, comme à Alep, les troupes de Bachar el-Assad envahiront la ville, les derniers habitants seront déplacés et la bibliothèque sera saccagée.

    Mais durant quatre années la lecture a soutenu familles et combattants qui avaient pour la plus part abandonné leurs études. Certains ont organisé des cours très suivis dans la bibliothèque.

    Elle était également lieu de réunion et parfois lieu festif aussi.  La lecture a soutenu ces résistants. Ils disent lire « pour s’évader, se retrouver, pour exister. » « C’est l’affirmation d’une liberté dont ils ont été si longtemps privés. » affirme l’auteur.  Cet  ouvrage permet de mieux comprendre la guerre en Syrie à travers ses habitants, à travers ses jeunes ex étudiants,  qui se sont dressés contre l’oppresseur, soutenus par la richesse des livres.

    Une bibliothèque secrète en Syrie apporte connaissances, émotions, imaginaire et montre tout ce que  la lecture peut apporter dans de telles circonstances difficiles.

    Ce témoignage, à la belle écriture, est né grâce à des contacts répétés et parfois difficiles par internet et skype; puis par des rencontres à la frontière turco-syrienne.

     Un récit indispensable pour tous ceux qui désirent savoir combien les livres peuvent soutenir les citadins d’une ville assiégée.

(octobre 2017)

(1) Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie, de Delphine  Minoui, Le Seuil, 2017, 160 pages, 16,00 euros.

(2) Journaliste française et grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient, lauréate du Prix Albert Londres, Delphine Minoui réside à Istambul où elle suit la guerre en Syrie pour France Inter et France Info dès 1999, et pour Le Figaro à partir de 2002.

 

 Rolande Causse, écrivaine et formatrice, auteur de poèmes, d’albums, de romans, de livrets d’opéra ; fondatrice en 1975 de La Scribure, association qui se consacre à la pratique des ateliers de lecture-écriture et à la promotion de la littérature pour la jeunesse ; c’est Rolande Causse qui, en 1984, organisa le (premier) Festival Livres Enfants-Jeunes de Montreuil ; parmi ses ouvrages pour les enfants et les jeunes : Mère absente fille tourmente (Gallimard, 1983), Rouge Braise (Gallimard, 1985), Les enfants d’Izieu (Le Seuil, 1989), Le Petit Marcel Proust (Gallimard, 2005), 20 ans pour devenir… Martin Luther King et 20 ans pour devenir… Nelson Mandela (Oskar, 2016) ; pour les médiateurs : La Scribure (Buchet-Chastel, 1983), Le guide des meilleurs livres pour enfants (Calmann-Lévy, 1986), Qui a lu petit, lira grand (Plon, 2000), Qui lit petit lit toute sa vie (Albin Michel, 2005).

 

Bertrand Solet (1933-2017)

 

 

Au revoir Bertrand Solet

par André Delobel

    Bertrand Solet vient de décéder. Il venait chaque année nous saluer à Montreuil et, cette année, il n’était pas venu. De son vrai nom Bertrand Soletchnik, il était né en 1933, à Paris, dans une famille d’émigrés russes. Durant  la Seconde Guerre mondiale, en zone libre avec ses parents, il attrapa – quel mot ! – une maladie que l’on connaissait mal et que l’on soignait difficilement à l’époque, la poliomyélite. C’est durant cette période de maladie qu’il attrapa aussi le virus de la lecture.

    Après la guerre, orphelin, élevé et soigné par une tante, il prépare l’IDHEC. L’arrivée massive du cinéma américain qui faillit couler le cinéma français l’incite à changer d’orientation. Il suit les cours du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Un temps journalisme, il entre dans une entreprise de commerce international et devient responsable du service de documentation économique, travail qui le fait beaucoup voyager.

    Il écrit pour la jeunesse, à compter des années 1970, des romans le plus souvent historiques (Il était un capitaine, Robert Laffont, 1971, Prix Jean Macé, Les révoltés de la Saint-Domingue, 1980, En Égypte avec Bonaparte, 1988, Compagnons de Mandrin, 1990) ou traitant de sujets liés à l’actualité ou peu souvent traités comme le racisme, l’immigration, la vie des Tsiganes (La flûte tsigane, Flammarion, 1982). Il écrit également des recueils de contes (Contes traditionnels d’Auvergne, Milan, 1994, Contes traditionnels de Russie, Milan, 2002). Ouvrage récent : Le Chambon-sur-Lignon : le silence de la montagne (Oskar jeunesse, 2016).

   Ecrivain « pédagogue », auteur de plus de 120 ouvrages à l’écriture efficace, Bertrand Solet aura fait connaitre aux jeunes lecteurs des pans entiers de l’Histoire et, assez souvent, d’une Histoire pas enseignée à l’école. Il les aura aussi, offrant de solides fictions, fait réfléchir à quelques unes des questions qui empoisonnent le monde.

    Membre de la Société des Gens de Lettres, de la Maison des Écrivains et fidèle de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse qu’il a contribué à mettre sur pied, la première réunion de réflexion s’étant tenu, en 1976, à son initiative et à celle de la conseillère municipale à la culture, à la bibliothèque de Montreuil.

    Il avait en 2003, publié au Sorbier un bel essai : Le roman historique : invention ou vérité ?

    En 2005, un numéro de la revue Griffon lui est consacré.

    « Bertrand Solet désigne quelque injustice à combattre, une nouvelle cause à défendre, des chaînes d’esclaves qu’il faut aller briser. Sa fameuse canne balaie l’horizon : là bas, il y a une terre où les hommes vivent libres et égaux. » (Marcelino Truong).

 André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de trente-cinq ans et secrétaire général au plan national depuis 2009 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).

Il fait froid

par Rolande Causse

   Ce froid mois de février 2017, Bertrand Solet nous a quitté.

   Non. Pour ceux qui l’ont connu demeure sa voix chaleureuse et grave. Ses mots coulaient comme une rivière serpentant à travers un paysage lumineux.

   Bertrand Solet est associé aux commencements de la littérature de jeunesse et à la Charte où il vint assez rapidement.

   Suffocant d’enfances de tous pays, il représente une vie d’observations, de recherches, d’imagination, de compréhension et d’émotions.

   L’ont accompagnées des montagnes de mots et de métaphores dans ses livres éblouis de soleils lointains, d’oiseaux des mers, de songes, et de poésie.

   Historien et géographe, derrière ses mots, il y avait l’accent des voyages, un regard révolté mais bienveillant, une douceur profonde et une générosité qu’il semait à tous les vents.

.    Ami des jeunes, il leur parlait de rebellions, de résistances, des conflits du monde et du triomphe des plus humbles.

   En ethnologue, il savait prendre son temps, tout en ayant une créativité  extrême.

   N’a-t-il pas écrit cent-vingt livres ?

   Pour les siens, pour la mémoire de Bertrand, pour toutes les générations, il faudrait rassembler ses meilleurs romans et créer un Bouquin ou un Quarto (comme les collections du même nom chez Laffont et Gallimard) où figureraient ses titres les plus forts : Les révoltés de Saint Domingue, Il était un capitaine

   Ainsi il demeurerait parmi nous.

   Mais je ne peux oublier  Monique, son épouse, à qui j’adresse mes pensées les plus affectueuses.

Rolande Causse, écrivaine et formatrice, auteur de poèmes, d’albums, de romans, de livrets d’opéra ; fondatrice en 1975 de La Scribure, association qui se consacre à la pratique des ateliers de lecture-écriture et à la promotion de la littérature pour la jeunesse ; c’est Rolande Causse qui, en 1984, organisa le (premier) Festival Livres Enfants-Jeunes de Montreuil ; parmi ses ouvrages pour les enfants et les jeunes : Mère absente fille tourmente (Gallimard, 1983), Rouge Braise (Gallimard, 1985), Les enfants d’Izieu (Le Seuil, 1989), Le Petit Marcel Proust (Gallimard, 2005), 20 ans pour devenir… Martin Luther King et 20 ans pour devenir… Nelson Mandela (Oskar, 2016) ; pour les médiateurs : La Scribure (Buchet-Chastel, 1983), Le guide des meilleurs livres pour enfants (Calmann-Lévy, 1986), Qui a lu petit, lira grand (Plon, 2000), Qui lit petit lit toute sa vie (Albin Michel, 2005).

Lire est comme une rencontre amoureuse qui n’aurait pas de fin

par Rolande Causse

    Parfois il est réconfortant de puiser chez des écrivains reconnus pour mieux s’enrichir et offrir cette manne aux jeunes.

    Catherine Millot, dans son livre O Solitude, dit : « Si je peux m’imaginer sans écrire, sans lire je mourrai à coup sûr. »

    Oui, l’heure glisse, le calme et le silence de la lecture essaime un monde clos, magique qui s’ouvre sur des aventures et des sentiments mêlés. Bienfait du moment.

    La lecture tel que la voit Catherine Millot peut être un chant, un bercement qui ondule où beauté, voyages, passions personnages vous prennent, vous enlèvent, vous élèvent…

    La lecture ouvre à soi, à l’autre, au sourire, à la bonté, à l’intelligence. Lumière du soir, voyage intérieur, vagabondage onirique, elle emporte et fait grandir.

    L’auteur écrit encore : « La bibliothèque est comme un cercle d’amis qui ne sont jamais importuns et toujours disponibles, une compagnie de rêve qui préserve la solitude et la peuple d’une infinie variété, d’univers d’êtres dont la singularité merveilleuse s’exprime à loisir. « 

    Lire offre « une vie surnuméraire ». Silence, vide, absence sont des espaces sacrés où l’amour, la création, le plaisir de lire et d’écrire peuvent advenir.

    Pour Roland Barthes avec lequel Catherine Millot se sent proche, « Les livres sont une fécondation d’autres livres. J’écris parce que j’ai lu » et « Ecrire est la seule réponse aux extases de la lecture. »

    Catherine Millot ajoute : « Le goût de la solitude et du silence comme celui de la lecture et de l’écriture est peut-être le goût de l’enfance, sa part préservée. »

    « Le goût de la solitude plonge dans le monde antique de l’enfance. »

    La lecture : une survie toujours possible, toujours présente, toujours offerte, un temps à préserver…

(avril 2013)

Rolande Causse travaille dans l’édition depuis 1964. Elle anime, à partir de 1975, de nombreux ateliers de lecture et d’écriture et met en place, à Montreuil, en 1984, le premier Festival Enfants-Jeunes. Une très belle exposition Bébé bouquine, les autres aussi en 1985. Emissions de télévision, conférences et débats, formation permanente jalonnent également son parcours. Parmi ses ouvrages pour l’enfance et la jeunesse : Mère absente, fille tourmente (1983) Les enfants d’Izieu (1989), Le petit Marcel Proust (2005). Nombeux autres titres à propos de langue française et, pour les prescripteurs, plusieurs essais dont Le guide des meilleurs livres pour enfants (1994) et Qui lit petit lit toute sa vie (2005). Rolande Causse est au conseil d’administration du CRILJ.

 

Psychanalyste lacanienne et écrivain, Catherine Millot est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont cinq dans la collection « L’Infini » aux Editions Gallimard : La Vocation de l’écrivain (1991), Gide Genet Mishima (1996), Abîmes ordinaires (2001), La Vie parfaite (2006) et O solitude (2011). Ce dernier titre est paru en février 2013 en collection Folio.

Sous d’étranges étoiles

 

   En 1937, en Roumanie, vit cette petite fille quelque peu impertinente. Elle est juive – mais ne le sait pas – et entend à la radio Hitler qui aboie ses ordres. Curieuse, elle se pose quelques graves questions : un pays peut-il mourir comme une personne ? Mais les adultes effrayés par ses interrogations n’osent lui répondre. Enfant généreuse, elle ne supporte pas les inégalités et partage ses goûters trop copieux avec les enfants pauvres et tondus. Un jour, elle voit sa mère pleurer : Paris est tombé ! Puis, sa région, la Bucovine, devient russe. La famille n’a plus de domestique et l’institutrice apprend des chansons soviétiques à ses élèves afin qu’ils connaissent des bribes de la langue russe. Puis les nazis envahissent l’Union Soviétique. Alors, dans sa ville, la Wehrmacht défile et les lois anti-juives entrent en vigueur. On instaure un ghetto. Étoile jaune, interdiction d’école pour les enfants juifs, arrestations et départs en wagons à bestiaux. Les adultes veulent mettre les enfants à l’abri,mais la jeune Béatrice espionne et devine tout. Heureusement ses parents et elle réussissent à fuir. Après un dur et éprouvant voyage, ils arrivent en Palestine.

    Là, Béatrice devient Brakha. Séparée de ses parents, à l’école de Ben Shemen, elle passe deux années merveilleuses qui la forment et lui ouvrent de nombreuses possibilités artistiques. Ce village de jeunesse a été pensé et est dirigé par le docteur Siegfried Lehman. Une création où l’on pratique le partage des tâches. Mais il y a aussi une bibliothèque, un petit musée, un ensemble musical, un théâtre… Les professeurs sont des intellectuels qui inventent les savoirs à transmettre. Par exemple les cours de botanique se pratiquent dans la forêt, et une artiste, Noémi Smilansky, encourage Béatrice à dessiner… Mais le père veut aller vers un monde neuf. Tous les trois partent en direction du Brésil, où Béatrice passera sa jeunesse.)

Sous d’étranges étoiles

    Je me souviens, il y a longtemps, mon fils est rentré de l’école me disant avec fierté :

– J’ai un excellent copain, il est merveilleux et plus vieux que moi, il s’appelle Josué Tanaka.

– Moi je connais sa mère, Béatrice Tanaka. Comme moi, elle fait des livres pour les enfants.

    Et quelques mois plus tard toutes les deux nous réalisions pour les Éditions La farandole : Contes d’étoiles et de la lune. J’écrivais les textes, Béatrice les illustrait. Puis nous inventions un album de poésies et de recettes vietnamiennes ; tous les droits allant à ce pays qui se battait avec courage.

    Au fil des années, nos enfants se perdirent de vue, grandirent et toutes deux nous nous retrouvâmes grand-mère. Un jour, dans une galerie, je revis mon amie Béatrice. Ce qui me frappa et que je n’avais nullement oublié, ce fut son rire. Chapelet de rires perlés, printaniers et joyeux. le rire, malice, de Béatrice. J’avais néanmoins suivi les albums dans lesquels elle contait le Brésil et illustrait de manière poétique ces histoires magiques.

    Mais, à propos de livres, je me suis penchée longuement sur son beau livre de souvenirs qu’elle vient de publier aux éditions Kanjil, intitulé Sous d’étrages étoiles. J’ai apprécié cette lecture dans laquelle de nombreux jeunes devraient se plonger.

Là je rejoins l’amie connue mais je la découvre aussi à travers son errance avec ses parents de Roumanie jusqu’au Brésil. J’ai eu grand plaisir à lire cette vie qui commence avant la guerre et va son chemin dans la même époque que moi.

    En 1937, en Roumanie vit cette petite fille quelque peu impertinente. Elle est juive – mais ne le sait pas – et entend à la radio Hitler qui aboie ses ordres. Curieuse, elle se pose quelques graves questions : un pays peut-il mourir comme une personne ? Mais les adultes effrayés par ses interrogations n’osent lui répondre. Enfant généreuse, elle ne supporte pas les inégalités et partage ses goûters trop copieux avec les enfants pauvres et tondus.

    Un jour, elle voit sa mère pleurer : Paris est tombé ! Puis, sa région, la Bucovine, devient russe. La famille n’a plus de domestique et l’institutrice apprend des chansons soviétiques à ses élèves afin qu’ils connaissent des bribes de la langue russe. Puis les nazis envahissent l’Union Soviétique. Alors, dans sa ville, la Wehrmacht défile et les lois anti-juives entrent en vigueur. On instaure un ghetto. Étoile jeune et interdiction d’école pour les enfants juifs. Suivent des arrestations et des départs en wagon à bestiaux. Les adultes veulent mettre les enfants à l’abri mais la jeune Béatrice espionne et devine tout. Heureusement ses parents et elle réussissent à fuir. Après un dur et éprouvant voyage, ils arrivent en Palestine.

    Là, Béatrice devient Brakna. Séparée de ses parents, à l’école de Ben Sheven, elle passe deux années merveilleuses qui la forment et lui ouvrent de nombreuses possibilités artistiques. Ce village de jeunesse a été pensé et est dirigé par le docteur Siegfrid Lehman. Une création où l’on pratique le partage des taches. Mais il y a aussi une bibliothèque, un petit musée, un ensemble musical, un théâtre. Les professeurs sont des intellectuels qui inventent les savoirs à transmettre. Par exemple les cours de botanique se pratiquent dans la forêt… Une artiste, Noémie apprend le dessin à Béatrice.

    Mais le père veut aller vers un monde neuf. Tous les trois partent en direction du Brésil où Béatrice passera sa jeunesse. Dans ce récit, elle décrit ses personnages aimés, ses tantes, son grand-père Opa. Pourquoi prendre les mésaventures avec gravité lorsqu’on peut encore en rire ? L’humour, souvent présent, ne contrarie en rien l’émotion intense de certaines scènes douloureuses.

    Sous d’étranges étoiles (Kanjil 2010), un livre rare, à l’écriture subtile, parfois cocasse. Un parcours de vie comme un voyage dans le temps et dans l’espace. Un enseignement aussi sur pays et événements que l’héroïne a vécus.

    Et générosité, espièglerie, force et finesse révèlent l’amie Béatrice au rire communicatif.

(texte initialement paru dans le numéro 226, février 2011, de Griffon)

 

Rolande Causse travaille dans l’édition depuis 1964. Elle anime, à partir de 1975, de nombreux ateliers de lecture et d’écriture et met en place, à Montreuil, en 1984, le premier Festival Enfants-Jeunes. Une très belle exposition Bébé bouquine, les autres aussi en 1985. Emissions de télévision, conférences et débats, formation permanente jalonnent également son parcours. Parmi ses ouvrages pour l’enfance et la jeunesse : Mère absente, fille tourmente (1983) Les enfants d’Izieu (1989), Le petit Marcel Proust (2005). Nombeux autres titres à propos de langue française et, pour les prescripteurs, plusieurs essais dont Le guide des meilleurs livres pour enfants (1994) et Qui lit petit lit toute sa vie (2005). Rolande Causse est au conseil d’administration du CRILJ.

Cher François Richaudeau

    Je suis heureuse de me trouver parmi vous. C’est un honneur de fêter votre anniversaire. Grand lettré, homme de la lettre et des lettres, vous êtes écrivain et penseur – la pensée est si délaissée en ce moment – penseur de grandes causes en réseaux, en rhizomes, en bourgeonnements.

    Éditeur, novateur, éternel chercheur, bibliophile et humaniste, vous êtes un intellectuel rare, un savant comme on les désignait au temps de Descartes.

    Dans vote livre Du cerveau, des mots et des pixels, vous étudiez le fonctionnement du ou des cerveau(x). Pour vous, l’expression langagière suit la pensée. Pensée première qui s’exprime par des mots ou ne s’exprime pas.

    Pardonnez-moi mais il me semble que vous vous aventurez là sur un chemin parallèle à celui d’un grand écrivain, Nathalie Sarraute. Vos découvertes n’en sont que plus admirables. Pour Sarraute, l’écrivain est un chercheur. Il explore les régions secrètes du vécu, va du connu vers l’inconnu, tente de rendre visible l’invisible. Niveaux  obscurs nommés « tropismes », sous-conversation, impressions, sensations… Des pensées qui franchissent de façon ténue le seuil des lèvres. Ce théâtre d’ombre, Cher François Richaudeau, vous avez su nous le montrer.

    Mais aussi lire et écrire. Vous avez abordé la mise en pages, mise en scène du texte, le graphisme, la pédagogie de la lecture, cette indispensable  lecture que vous avez voulu donner à tous, enfants et adultes.

    Pour fêter ce printemps des poètes, je souhaiterais accompagner mon texte d’un extrait de l’oeuvre monumentale d’un écrivain que vous avez étudié et que vous aimez, Marcel Proust.

… Le petit chemin qui monte vers les champs, je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de fleurs amoncelées en reposoir; au-dessous d’elles,le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il venait de traverser une verrière; leur parfum s’étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d’un air distrait son étincelant bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures d’un style flamboyant… qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elle aussi en plein soleil le même chemin rustique en la soie unie de leur corsage rougissant qu’un souffle défait … (Du côté de chez Swann, I et II, page 136)

    Pour vous, ami, une foultitude de printemps d’aubépines…

 ( texte pour les 90 ans de François Richaudeau lu lors du Printemps des poètes à Sisteron, le 23 mars 2010 )

Né en 1920, François Richaudeau, ingénieur des Arts et Métiers spécialisé dans l’industrie graphique, travaille d’abord dans une imprimerie. Directeur d’un club de livres, il réfléchit à la façon de composer et fabriquer les livres afin que la lecture soit la plus agréable possible. Il crée le Centre d’Etudes et de Promotion de la Lecture qui étudie les comportements de lecteurs en fonction des typographies utilisées, des mots, des phrases et des styles de textes de natures variées. Il fonde en 1952, avec Jean Garciat et Maximilien Vox, les Rencontres Internationales de Lurs qui réunissent chaque année typographes, graphistes, imprimeurs et autres professionnels du livre. Publication bi-annuelle de La gazette de Lurs. Un temps gérant de la revue et des Éditions Planète, il créé les Éditions Retz qui publient Les Encyclopédies du Savoir Moderne, la revue Communication et langages, Je deviens un vrai lecteur (1989), Encyclopédie de la chose imprimée et Méthode de lecture rapide (2004). La rédaction par d’autres d’ouvrages pédagogiques importants dans les domaines de l’apprentissage et du perfectionnement de la lecture et de l’écriture lui doivent beaucoup.

richaudeau

« Je pars du principe qu’un lecteur n’est pas un déchiffreur, mais un producteur, ce qui se traduit par une certaine liberté dans la lecture et dans l’interprétation du texte lu. Je me suis donc intéressé à la pédagogie de la lecture au sens large et à la lisibilité. Il est ainsi prouvé par mes expériences que les phrases les plus lisibles ne sont pas forcément les plus courtes, mais celles qui sont construites avec des liens, des conjonctions permettant aux lecteurs d’avancer progressivement dans le texte. Les phrases les plus lisibles sont donc des phrases relativement complexes par rapport aux phrases énumératives, dont on ne connaît jamais la fin. Je pense qu’il faudrait revoir les méthodes, les manuels et l’âge de l’apprentissage de la lecture. Il est inutile d’apprendre à lire et à écrire en même temps car la fonction de perception est antérieure à celle de la construction. Je préconise donc d’apprendre aux enfants la lecture-plaisir. »

Petits cailloux de création

     Si écrire fait partie d’une nécessité et d’un désir profondément ancré en moi-même, n’y aurait-il pas, dans cet acte, égoïsme mais aussi don et appel incertain vers l’autre ?

     Tout être ne vit-il pas d’intenses moments qui le marquent et l’écrivain n’est-il pas celui qui se laisse aller à les écrire même si cela lui demande energie, courage et entêtement ?

     N’éprouve-t-il pas alors une distance avec les propres évènements de sa vie, accompagnés d’un certain bien-être, soulagement et plaisir d’avoir créé ce texte ?

     Mais l’écrivain ne cherche-t-il pas, au-delà de sa question primordiale, à donner une universalité à son récit ? Il souhaite secrètement que chaque lecteur vive cette histoire, non seulement comme la sienne, mais aussi comme le reflet qui porte les signes d’universalité.

     Ecrire c’est capter la sensibilité, les sentiments, décrire de l’intérieur le cercle du ressenti d’un être ainsi que la construction de ses pensées.

     Mais c’est aussi développer les cercles extérieurs, le lieu de naissance, les paysages d’enfance, la lumière, la faune, la flore, toute cette extériorité qui influence. Ce sont aussi les lieux de vie, campagne ou cité, ainsi que tous ceux qui nous entoure, protègent, vivent ensemble.

     Ecrire, c’est nouer les fils d’une tapisserie autour de la mémoire d’un groupe. Ecrire, cercle après cercle, c’est voir naître personnages et monde, sensibilité et pensées, afin que le lecteur puisse s’identifier et reçoive quelque réponse à ses propres interrogations.

 ( article paru dans le n°70 – juin 2001 – du bulletin du CRILJ )

 rolande causse

Rolande Causse travaille dans l’édition depuis 1964. Elle anime, à partir de 1975, de nombreux ateliers de lecture et d’écriture et met en place, à Montreuil, en 1984, le premier Festival Enfants-Jeunes. Une très belle exposition Bébé bouquine, les autres aussi en 1985. Emissions de télévision, conférences et débats, formation permanente jalonnent également son parcours. Parmi ses ouvrages pour l’enfance et la jeunesse : Mère absente, fille tourmente (1983) Les enfants d’Izieu (1989), Le petit Marcel Proust (2005). Nombeux autres titres à propos de langue française et, pour les prescripteurs, plusieurs essais dont Le guide des meilleurs livres pour enfants (1994) et Qui lit petit lit toute sa vie (2005). Rolande Causse est au conseil d’administration du CRILJ.

 

 

Le rêve de l'écrivain

GRAINE DE POÉSIE

     Pour le poète que je suis, le mot peut être caresse, joie, partage, douleurs, lumière, couleurs … Il existe des mots de fraîcheur qui permettent de marcher dans les déserts arides. Il y a des mots bâtons de nage qui éloignent les maux. Il existe des mots oiseaux qui transportent d’un val fleuri à un sommet enneigé. Il y a des mots d’ombre qui réveillent des colères d’étincelles. Des mots voile de vent qui tamisent les pensées. Des mots rocailles, clair-obscur des sentiments. Des mots sac d’étoiles qui prodiguent une enfance heureuse.                                                                          

    Il existe des mots flamboyants, mirobolants aux senteurs de cannelle, de piments et de santal …

     Les mots sont maîtres de la poésie…

    « Le langage poétique est le seul qui puisse expliquer la complexité de l’homme. Toute vie est un combat entre l’ombre et la lumière », a écrit Aimé Césaire.

    Mais un seul être peut figurer le poème. Un visage est un miracle, chaque regard dit son histoire et la nature peut s’exprimer comme feu d’artifice :

     » Verticales vertes,

      Peupliers poètes,

      Guérissez notre désolation. »

À L’AURORE DU ROMAN

     Écrire un texte c’est chercher le sens secret, profond, inconnu, c’est tenter de donner forme à la vie … C’est hésiter, rejeter tel sujet, choisir une direction, l’accepter, ou attendre le moment d’éblouissement, l’acharnement d’un personnage, l’entêtement d’une histoire. Alors les idées s’organisent autour d’un héros, d’une héroïne. Entraînés dans une intrigue, un lieu, des paysages, des habitations, les  « Nommés » jouent leur rôle. Ils sont parcourus d’impressions, de sensations, de tropismes, fils conscients ou inconscients, ils imposent leurs obligations, le ressenti de leurs passions et avancent dans le creux du récit.

    Une charrette – à laquelle s’attelle l’écrivain – lourdement chargée des personnages qui s’y débattent, contestent, se soumettent, pleurent, rient. Chacun exigeant un rôle à sa mesure.

    Avancée dans des parcours sauvages ou enchanteurs, à travers une ville qui encercle, vers d’inquiétants brouillards ou sur le rivage d’une mer apaisée.

  La langue va son chemin, exige énergie, perfection, métaphores ajustées qui parachèvent l’écriture. On peut mener drame ou roman dans une prose poétique essentielle.

    « On parle dans sa langue, on écrit dans une langue étrangère, déclare à juste titre Jean-Paul Sartre. L’art réclame  une écriture réfléchie, travaillée, métamorphosée.

    Romancer c’est tenter de saisir l’être et ses mystères, c’est explorer les sources humaines et leurs ruisseaux de douceur, de douleur, de fureur, de rencontres, de pulsions, d’enfances pathétiques ou consolantes. Se pencher sur l’humus, observer les ombelles, courir avec le vent, s’envoler avec les oiseaux, respirer toutes les fragrances, tous les remugles, tendre l’oreille au silence et aux subtiles musiques, emporter le lecteur au premier printemps du monde. 

    Le texte devient architecture, nef aux lourdes voûtes soutenue d’arcs et décorée de coupoles ou frêle masure et dans l’air matinal au parfum de rosée, les phrases semées poussent.

    Littérature vitale qui témoigne de l’humain, erre vers le secret, le jadis, l’insaisissable …    

    Mais écrire c’est aussi aborder la barbarie, la dénoncer, la pourchasser. Montrer les exodes, les exils, les exactions, dire l’Histoire sous son voile noir et mortifère et laisser filtrer vers le lecteur des pistes pour mieux résister.

    Ecrire afin de faire perdurer le souvenir des morts innocentes, leur offrir une mémoire et un souffle de vie … Nouer les laines d’une tapisserie qui révèle la mémoire d’un groupe.

    Et des abîmes tenter peut-être d’extraire un fil qui puisse conduire vers un espoir plus apaisant …

IMAGES-MIRACLES 

     Un texte peut être accompagnée d’illustrations. Comme une chanson, l’image offre un ailleurs liée à l’imagination de l’artiste. Voix en écho, distanciée et inventive, création différente, délicate, stylisée.

    L’illustration ouvre vers un temps lyrique et donne un autre rythme de lecture. Un repos bienfaisant qui entraîne vers le rêve, vers l’art.

    L’image surprend, étonne, choque, charme, émeut ; elle procure envol et admiration tout en enrichissant le texte.

    L’illustration est une promenade, un art tout comme l’écriture, un jeu d’orgue qui chemine à côté des mots.

    Texte, recherche de la question primordiale, appel à l’autre, déchirure, partage et soulagement en compagnie d’images qui creusent une autre vérité, qui volent vers un ailleurs de surprise et de beauté.

( texte intialement paru dans le numéro 25 de La Gazette de Lurs )

 

Rolande Causse travaille dans l’édition depuis 1964. Elle anime, à partir de 1975, de nombreux ateliers de lecture et d’écriture et met en place, à Montreuil, en 1984, le premier Festival Enfants-Jeunes. Une très belle exposition Bébé bouquine, les autres aussi en 1985. Emissions de télévision, conférences et débats, formation permanente jalonnent également son parcours. Parmi ses ouvrages pour l’enfance et la jeunesse : Mère absente, fille tourmente (1983) Les enfants d’Izieu (1989), Le petit Marcel Proust (2005). Nombeux autres titres à propos de langue française et, pour les prescripteurs, plusieurs essais dont Le guide des meilleurs livres pour enfants (1994) et Qui lit petit lit toute sa vie (2005). Rolande Causse est au conseil d’administration du CRILJ.

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