L’avènement d’une littérature exemplaire (1778-1848)

 

Journaux pour la jeunesse et ouvrages moralisateurs

par Jean-Paul Gourévitch

    Cette période marquée par la découverte d’un lectorat enfantin se caractérise par l’interaction progressive de deux types de supports: les périodiques qui cherchent à fidéliser cette clientèle et les ouvrages qui lui dispensent des conseils sous forme moraliste, éducative ou romanesque. Comment s’adresser aux enfants pour à la fois les instruire et leur plaire ? C’est tout l’intérêt des tentatives qu’on trouvera ci-après, avant qu’Hetzel et Hachette ne donnent à cette littérature ses lettres de noblesse.

Du Magasin des enfants à L’Ami des enfants

    La parution en 1757 de l’ouvrage Le Magasin des enfants de Madame Leprince de Beaumont ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire de la littérature de jeunesse en France. Ce livre, comme son titre l’indique, est un patchwork où l’on trouve de tout: des nouvelles, des saynètes, des conseils, des anecdotes et des contes comme La Belle et la Bête. Il se différencie d’une production antérieure faite de manuels scolaires, de fables, d’alphabets, de contes ou de romans destinés aux adultes comme Les Voyages de Gulliver de Swift ou Les Aventures de Robinson Crusoé de Daniel Defoe que les enfants se sont appropriés et dont ils ne retiennent que les épisodes significatifs.

    En Angleterre, John Newbery venait de créer avec succès sa Juvenile Library (1744) et de lancer son Liliputian Magazine (1751), premier journal pour enfants. En Allemagne, Weisse fait paraître son Kinderfreund (L’Ami des enfants) en vingt-quatre livraisons périodiques de 1775 à 1782. Et Campe publie en 1782 sa Bibliothèque géographique et instructive des jeunes gens ou Recueil des voyages intéressants dans toutes les parties du monde pour l’instruction et l’amusement de la jeunesse qui est suivie du Nouveau Robinson (1782).

    En France le succès de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau (1762) a réveillé les ardeurs éditoriales. Charles Leroux lance par souscription un Journal d’éducation mensuel en 1768 qui ne dure que quinze mois et qu’il reprend en 1776 pour l’interrompre en 1778. Composée de morceaux choisis d’auteurs, cette publication élitiste qui contient le « Mentor de la jeune noblesse » n’a pas trouvé son public. Madame de Genlis publie un recueil de saynètes pour les jeunes personnes en 1779, puis deux ouvrages Adèle et Théodore (1782) et les Veillées du château (1784). Mais c’est Berquin qui, après ses Lectures pour les enfants ou choix de petits contes (1777), trouve avec L’Ami des enfants (1782) la formule à succès.

    L’Ami des enfants est un périodique mensuel de 144 pages vendu par souscription dont le premier numéro paraît en 1782 et qui aura vingt-quatre livraisons. On y trouve des anecdotes, des descriptions, des évocations, des histoires s’emboîtant les unes dans les autres, des scènes dialoguées, des récits de voyages. Les enfants en sont des acteurs privilégiés. Il sera suivi dans la même perspective de L’Ami de l’adolescence en sept livraisons qui paraîtront irrégulièrement de 1784 à 1785 puis d’ouvrages traduits ou adaptés comme Sandford et Merton (1787) en sept livraisons ou le roman Le Petit Grandisson (1788).

    A cette époque, l’édition pour la jeunesse hésite entre la formule publication qui fidélise une clientèle et diminue les frais en se calant sur les souscriptions enregistrées et la formule livre, plus ramassée mais qui nécessite une mise de fonds et un circuit de distribution. Les deux sont complémentaires en cas de succès. L’Ami des enfants, primé par l’Académie française en 1784, devient un ouvrage qui connaîtra de nombreuses rééditions avec des illustrations et des traductions à l’étranger.

Les ouvrages moralistes du début XIXe siècle

    Berquin meurt en 1791, au début d’une Révolution française qui voulait innover en matière d’éducation mais qui a en définitive peu produit pour la jeunesse. Les magazines de l’époque comme Les Annales de l’éducation du sexe (1790-1791) n’ont qu’une existence éphémère et les ouvrages comme le Livre indispensable aux enfants de la liberté (1791) qu’une audience limitée. En revanche, l’Empire et la Restauration voient le retour en force de la tradition sous forme de livres de conseils, comme les nombreuses « morales en action » de l’époque.

    Les éditeurs exercent en même temps la fonction de libraires comme Eymery ou Le Prieur à Paris, Ardant à Limoges, Lefort à Lille, Mégard à Rouen ou Mame à Tours qui domine l’édition religieuse. Les ouvrages pour la jeunesse qui se multiplient s’inscrivent dans une perspective éducative, conservatrice et pieuse comme le montre par exemple ce titre de l’éditeur-libraire-auteur Pierre Blanchard Les Enfants studieux qui se sont distingués par des progrès rapides et leur bonne conduite: ouvrage propre à exciter l’émulation de la jeunesse. On propose des biographies exemplaires, des nouvelles édifiantes mais aussi des connaissances à acquérir sous forme d’atlas, d’abrégés ou d’encyclopédies comme l’Agenda des enfants de Fréville (1816) ou L’Histoire de France en estampes de B. Allent (1825). La fiction est mise au service de l’intention. Les livres sont parfois habillés de gravures lourdement démonstratives. Et ceux qui recourent à une illustration soignée, comme les abécédaires ou les ouvrages scientifiques, ne laissent aucune marge à l’imaginaire ni à l’autonomie de l’enfant.

    A cette époque, le seul véritable journal pour la jeunesse qui a tenu plusieurs années est Le Bon Génie de Laurent de Jussieu, pédagogue et romancier, dont le premier numéro parait le 9 mai 1824 et qui en est l’unique rédacteur. Il se présente à ses lecteurs comme « un être bienveillant, qui vous instruira en jouant, qui vous guidera vers le bien par un chemin riant, tout parsemé de gazons, de fleurs et de feuillage, qui vous protégera contre la tentation de mal faire, et vous apprendra enfin combien il est facile d’être bon et vertueux. » Il les invite à lui écrire, se propose de les informer non seulement de la géographie, de l’histoire sainte et profane mais aussi « des évènements présents qui sont de quelque intérêt pour vous. » Mais, épuisé, il jette l’éponge le 22 mars 1829.

Le Journal des enfants et la découverte du roman-feuilleton

    Sous la monarchie louis-philipparde, la littérature de jeunesse commence à se libérer de sa gangue morale avec l’apparition de journaux pour la jeunesse destinés à se constituer une clientèle fidèle.

    C’est Le Journal des enfants qui lance l’offensive dès 1832. Il s’entoure d’une pléiade de talents, Jules Janin, Alexandre Dumas, Alphonse Karr, Ernest Fouinet, et invente, bien avant Eugène Sue et Alexandre Dumas, un système d’écriture adapté à une publication périodique, le roman-feuilleton. Dès le premier numéro, Louis Desnoyers propose un chapitre de roman, Les Illusions maternelles qui deviendra plus tard Les Mésaventures de Jean-Paul Choppart. Le public mis en appétit réclame la suite qui paraît aux numéros 2 et 3. Hélas, pour le numéro 4, l’auteur a oublié de remettre sa copie à temps. Que vont penser les jeunes lecteurs qu’on abandonne ? C’est là que les rédacteurs ont l’idée, faute de texte, de recourir aux images. « Vous savez, mes chers amis, dans quelle position fâcheuse nous avons laissé Jean-Paul Choppart. Nous n’en avons point entendu parler depuis: mais comme nous ne voulons pas que vous le perdiez entièrement de vue, nous vous donnons le portrait de ce petit méchant, au moment où, comme on vous l’a raconté dans le dernier numéro, il tourmentait un singe. […] Nous ne vous avions pas promis de dessins ; nous vous en donnerons cependant; et ce sont M. Grandville et Cherrier, deux de nos artistes les plus distingués, qui se sont chargés de leur exécution ; car tout le monde veut contribuer à votre amusement ». C’est ainsi que, par effraction, l’illustration investit le journal pour enfants.

    Le Journal des enfants fait des émules. Coup sur coup paraissent en 1833 le Journal des jeunes personnes, et le Journal des demoiselles qui seront suivis entre autres du Dimanche des enfants (1840), du Magasin des demoiselles (1844) qui auront tous une longue existence.

    Ces journaux pour la jeunesse sont différents de leurs prédécesseurs. Le Journal des enfants affiche ses ambitions dès l’éditorial du numéro 1 : « Enfants! […] vous êtes bien jeunes, mais vous vivez dans un temps où il faut grandir vite. […] Enfants, venez avec nous qui faisons un journal pour vous, et vous serez des hommes ». La critique de Berquin se fait acerbe. « Nous serons, nous, l’ami des enfants, non pas un ami vieux et morose et qui radote quelquefois, mais un ami jeune, longtemps dévoué, et qui vous suivra dans toutes les fortunes ». Pas de contes mièvres ni de moralisme bêtifiant mais de l’histoire. « Nous avons à vous parler de vos semblables, qui existent et qui ont besoin de vous, et non pas de fées et d’ogres qui n’ont jamais existé que dans l’imagination de vos nourrices ».

    Cette presse complète l’enseignement de l’école, leur raconte des histoires, leur commente l’actualité, leur donne des conseils, inaugure un courrier des lecteurs. Les jeunes filles de leur côté ont droit à des lithographies illustrées, des patrons de mode, des partitions musicales. On peut croire que les journaux sont en train de gagner la bataille de la modernité. C’est pourtant le contraire qui se produit.

Le début de l’industrialisation de l’édition

    La loi Guizot de 1833 avait fait une obligation aux écoles de posséder des manuels scolaires. Parallèlement les établissements, pour récompenser leurs élèves méritants, avaient pris l’habitude d’organiser des distributions de prix. Deux évènements qui favorisent l’expansion du commerce du livre, et sa transformation.

    Puisque les contenus des ouvrages restent austères, il faut des contenants attractifs. On propose des couvertures gaufrées, dorées, « en cathédrale », souvent classées par les historiens comme « reliures romantiques ». On les illustre, parfois en couleurs. On dore les tranches. On insère des images hors textes protégées par des serpentes. On multiplie les préfaces parrainées par des plumes illustres ou revêtues de l’imprimatur de l’autorité ecclésiastique. Les ouvrages s’ornent de sous-titres calligraphiés, de gravures en frontispice ou en page de titre, de listes d’ouvrages du même éditeur en fin de volume.

    Parallèlement, les cabinets de lecture se développent. La promotion des livres se fait à coups de prospectus, d’inserts de parution ou de critiques bienveillantes d’amis. L’ouvrage est exposé en vitrine, à côté d’affiches qui vantent les dernières parutions « en vente ici ». Le libraire lui-même ne se contente plus d’attendre le client, il le démarche par l’intermédiaire de courtiers, il implante des filiales dans d’autres villes. De nouveaux produits éditoriaux apparaissent : agendas, anthologies, livrets où l’enfant peut tenir son journal, albums à colorier, ouvrages récréatifs comme le Théâtre de marionnettes de Laure Bernard (1837), ou Le Livre joujou avec figures mobiles de Jean-Pierre Brès (1834), un des premiers livres animés.

    C’est surtout l’évolution de l’illustration qui va révolutionner l’industrie du livre.

Le rôle des illustrations

    Jusqu’au début du XIXe siècle, l’illustration est conçue comme un moyen pédagogique d’illustrer le texte ou une technique décorative qui se loge dans les bandeaux, les frontispices, les culs-de-lampe pour lui donner une plus-value esthétique. Elle se trouve dans les ouvrages sur des pages séparées du texte alors que dans l’imagerie populaire comme les images d’Épinal souvent vendues par les colporteurs, les textes en dessous des vignettes coloriées commentent les exploits ou les mésaventures des héros.

    Le développement de la chromolithographie vers 1836, les recherches des éditeurs comme Curmer et des artistes comme Tony Johannot permettent d’introduire l’image dans le texte et parfois même le texte à l’intérieur de l’image. C’est une véritable révolution de la mise en page qui va faire de celle-ci un art inhérent à la conception même de l’ouvrage pour la jeunesse.

    Parallèlement Rodolphe Töpffer, dans ses montagnes suisses, met au point sa « littérature en estampes », dont il réalise à la fois le texte et les dessins, et qu’il juge indispensable aux enfants et au peuple, les « deux classes de personnes qu’il est le plus aisé de pervertir et qu’il serait le plus désirable de moraliser ». Ses albums comme L’Histoire de monsieur Jabot (1833) ou Les Amours de monsieur Vieux Bois (1837) seront repris en France par les éditeurs Aubert et Dubochet, et imités notamment par Gustave Doré dans ses Dés-agréments d’un voyage d’agrément (1851). Cette formule novatrice annonce Christophe et Benjamin Rabier et préfigure l’apparition de la bande dessinée.

Pour ne pas conclure : en attendant Hetzel et Hachette

    Depuis longtemps les pédagogues et les écrivains étaient confrontés à la difficulté d’écrire pour les enfants comme l’écrivait déjà l’abbé Joseph Reyre en 1786 dans Le Mentor des enfants. « Il faut, tout à la fois les instruire et leur plaire: il faut que dans les ouvrages qui leur sont destinés, l’agréable soit joint à l’utile; et il arrive trop souvent que l’un nuit à l’autre. Trop de simplicité les dégoûte; trop d’éclat les éblouit ».

    Dans la première moitié du XIXe siècle, où se développent la production pour la jeunesse et le lectorat enfantin, on s’aperçoit vite que l’enfant est plus sensible à l’image qu’au texte et que toute la difficulté de l’édition est de trouver une formule qui réconcilie le propos et l’illustration.

    Pendant un temps les journaux et les livres se développent en parallèle, car les commanditaires considèrent qu’ils relèvent de deux objectifs différents. Se constituer une clientèle régulière ne suppose pas les mêmes procédures, les mêmes mises de fonds et les mêmes circuits de distribution que vendre un ouvrage. Pourtant les feuilletons et les histoires publiés dans les journaux deviennent des ouvrages édités, les éditeurs tentent de fidéliser leur clientèle par des collections, et utilisent les journaux pour leur promotion. La réconciliation est proche. Il faudra des « capitaines d’industrie » capables d’investir dans les deux supports à la fois, et de les conjuguer pour toucher un maximum de lecteurs. Ils devront aussi convaincre les grands auteurs et illustrateurs de mettre leur talent au service de la jeunesse. Ce sera l’œuvre d’Hachette et d’Hetzel. Mais ceci est une autre histoire.

Merci à Jean-Paul Gourévitch pour nous avoir confié ce texte en ligne également, depuis le 14 mai 2018, sur le site Ricochet. Le lien est ici.

 

 

Né en 1941, Jean-Paul Gourévitch est écrivain, formateur et consultant international. Il est l’auteur de plus de cinquante ouvrages de nature et de forme très différentes : études, essais sur des problèmes de société, anthologies, romans pour adultes et pour jeunes lecteurs, biographies dont celle d’Hetzel, en 2005, au Serpent à plumes. La littérature pour la jeunesse est l’un de ses centres d’intérêt les plus constants et il a, en toute indépendance, plusieurs fois documenté le sujet. Notons, outre son site et les anthologies réalisées avec le concours du CRILJ, Images d’enfance, quatre siècles d’illustration du livre pour enfants, chez Alternatives en 1994. Son roman Le gang du métro (Hachette jeunesse, 2000) est interdit de vente, dans ses locaux, par la RATP. Autres ouvrages : Abécédaire illustré de la littérature jeunesse (L’atelier du poisson soluble, 2013, Les petits enfants dans la grande guerre (Pascal Galodé, 2014), Explorer et enseigner les contes de fées (Belin, 2016), Les journaux d’enfants pendant la grande guerre (Douin, 2018).

Rire à Beaugency (3)

 

 

Lira bien qui rira le premier

    A l’occasion de la journée professionnelle du 28 mars 2018 du trente-troisième Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret) titrée « Lira bien qui rira le premier » (qui a accueilli Marie Leroy-Collombel, Antonin Louchard et Yvanne Chenouf), le CRILJ avait demandé à seize auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices devant participer au Salon, du vendredi 13 au dimanche 15 avril, leurs oponions et leurs sentiments à propos de l’humour en général et des livres drôles en particulier. Voici, en trois parties consécutives (plus une page « spécial Gilles Bachelet »), l’essentiel de leurs réponses.

PARTIE 3

 Qu’est-ce qui vous fait rire dans la vie ? Dites-nous tout.

    Impossible à dire, trop de variables. En revanche, ce qui m’exaspère : l’esprit de sérieux. (Antonin Louchard)

    Les enfants, les amis, la joie qui se dégagent parfois de ces rencontres, de ces moments. Le cinéma aussi, quand il sait y faire – chaque fou rire pouvant engendrer une petite larme. (Cédric Ramadier)

    Dans la vie, ce qui me fait rire ? Un peu de tout, il me semble, mais ça dépend avec qui. Et puis, les décalages, les petit pas de coté qui permettent de ne pas se prendre trop au sérieux, ni trop au tragique. (Claire Cantais)

    Certains hommes politiques, mon chat avec une balle de ping-pong, moi quand je m’essaye au cor de chasse. (Pierre Bertrand)

    Les décalages, les situations incongrues, inattendues, les parties de cache-cache et les blagues malicieuses. (Samantha Bailly)

    J’adore les situations absurdes, et les traits d’humour qui amènent une conversation normale vers un imaginaire complètement impossible. (Vincent Bourgeau)

    Ce qui me fait rire dans la vie ? Beaucoup de choses je crois. Tant l’humour pipi-caca-badaboum que le second degré, la logique absurde, l’humour pince-sans-rire, la dérision et l’auto-dérision, les lapsus en actes ou en paroles, etc. Clothilde, presque 5 ans, me souffle : « L’humour, au fond, c’est très sérieux ». (Clothilde Delacroix)

    Les chatouilles, les mots d’enfants, les quiproquos, le décalage, la bonne humeur, les rires communicatifs, les farces, regarder un film de Charlie Chaplin avec mes filles, et bien d’autres choses que j’oublie. (Elsa Valentin)

    Les situations où l’accumulation d’ennuis finit par devenir comique. Les gens qui, se prennent très au sérieux, se prennent les pieds dans le tapis. (Isabelle Simon)

    L’honnêteté. (Camille Garoche dite Princesse Camcam)

    Ce petit pas de côté qui nous montre soudain les choses sous un autre angle, c’est ça qui me fait rire, souvent aux éclats, même toute seule, même pour ce qui ressemble souvent furieusement à une broutille : un verre qui m’échappe des mains, le chat cherchant sa gamelle qu’on a déplacée par mégarde, un enfant barbouillé de sauce bolognaise. Et puis, à dire vrai, plus ça va, plus la vie me fait rire. Elle est tellement absurde, injuste, insensée et, en même temps, folle à lier, démesurément ingénieuse, subtile, éblouissante. Bon, il y a aussi des bords au cadre, hein ? Comme me l’écrivait un jour Olivier Douzou dans un petit mail échangé « J’adore la vie, mais pas tout. » (Jeanne Ashbé)

(février-mars 2018)

 

 

 

Rire à Beaugency (2)

 

 

Lira bien qui rira le premier

    A l’occasion de la journée professionnelle du 28 mars 2018 du trente-troisième Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret) titrée « Lira bien qui rira le premier » (qui a accueilli Marie Leroy-Collombel, Antonin Louchard et Yvanne Chenouf), le CRILJ avait demandé à seize auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices devant participer au Salon, du vendredi 13 au dimanche 15 avril, leurs opinions et leurs sentiments à propos de l’humour en général et des livres drôles en particulier. Voici, en trois parties consécutives (plus une page « spécial Gilles Bachelet »), l’essentiel de leurs réponses.

PARTIE 2

 Pourquoi donc ce goût du livre drôle ? Une nécessité d’écriture ? Une chance supplémentaire d’atteindre son lecteur ? Une envie toute personnelle ? Y a-t-il des sujets privilégiés du livre d’humour ? Ou, à l’inverse, y a-t-il des sujets impossibles à aborder ?

    Je suis venu progressivement au récit humoristique, comme moyen malicieux de capter l’attention du lecteur – petit ou grand -, de le surprendre ou de le piéger. Je pense que, par l’humour, on peut tout aborder. Mon sujet privilégié c’est l’enfance. Mes livres sont des livres pour enfants mais aussi, par les thèmes abordés, des livres sur l’enfance. Un exemple : l’effronterie du livre Tout un Louvre, comme un pétard lâché au sein d’un des lieux les plus austères et grave de la planète. (Antonin Louchard)

    Je n’ai pas le goût du livre drôle. En revanche j’aime jouer avec les mots, avec la langue. J’écris aussi par besoin de partager ma vision du monde, voire de dénoncer ce qui me parait intolérable, et l’humour est un bon angle pour le faire. Je ne crois pas que mes livres soient dans la catégorie des livres  drôles, même si  certains peuvent faire rire. Quand ils font rire, c’est par la langue, les mots inventés, les associations improbables, les jeux de mots, et aussi par l’absurde et le décalé. (Elsa Valentin)

    Je ne vois pas à priori de sujets impossibles à traiter avec humour. Même si parfois le prix de la parodie peut être une férocité proportionnelle. La nature humaine couvre tous les champs des possibles, du bonheur à l’horreur… et l’humour ne manque pas de subtiles variantes. Et tant mieux quand elles sont inattendues. (Valérie Dumas)

    L’humour est une prise de distance avec les angoisses parfois traitées dans mes histoires. Une peur filtrée par le rire, c’est comme un serpent débarrassé de son venin, une balle à blanc, une abeille sans dard. (Pierre Bertrand )

    Je trouve que l’humour et l’auto-dérision sont essentielles pour rester en bonne forme morale et aussi pour améliorer les relations. Alors j’ai écrit beaucoup d’histoires (non publiées) où ces deux aspects sont présents. C’est aussi un moyen d’aborder des sujets difficiles. (Isabelle Simon)

    J’aime écrire des livres drôles pour les enfants. Ils ont envie de rire et moi aussi – avec eux. Ça me fait une soupape entre deux romans plus graves pour les adolescents. Mais de plus en plus, cela me titille, j’ai envie de faire rire aussi les adolescents. Il n’y a pas de raison. L’idée d’apporter de la joie à mes lecteurs et à mes lectrices me plait énormément. C’est une forme d’utilité. Voire de salubrité publique. Je pense qu’on retrouve dans mes romans humoristiques ce qui me faisait rire enfant, cette idée de décalage jouissif. Ma série du « Chat Pitre » en est un exemple : le chat pense, juge, et il est persuadé que ce sont les humains qui habitent chez lui, et pas l’inverse. Ça, je trouve que c’est drôle. Ensuite il y a les jeux de mots, qui sont aussi une forme de subversion. Pour moi, l’humour, c’est le décalage, regarder le réel par  une autre porte que celle qui est habituelle. Je ne suis pas une grande spécialiste de l’humour. Mais en général je ne ris pas quand je sens que ça rabaisse quelqu’un. Je ris quand celui ou celle qui fait rire fait le pari de l’intelligence de son public. Je pense à Mon Chat le plus bête du monde de Gilles Bachelet : ce qui est très fort, c’est que que l’auteur valorise son lecteur, qui plus est son lecteur enfant qui en sait plus que le narrateur. Le jeunes lecteur sait que ce n’est pas un chat, et la méprise le fait hurler de rire. (Florence Hinckel)

    J’ai écrit un seul ouvrage clairement affiché humoristique, Stagiaires : le guide de survie, mais qui est aussi teinté d’un propos social. Pour le coup, l’humour se distille un peu partout, cela peut être les situations, les personnages, la bonne phrase au bon moment. (Samantha Bailly) 

    Avec Vincent Bourgeau, nous avons publié deux bandes dessinées pour les 7-9 ans, et tout de suite, sous couvert de d’aventure, c’est le rire qui a prédominé. C’est un bon ressort le rire. Cela fait avancer un récit. Cela vient peut-être du burlesque. Et, à ce titre, j’ai une anecdote à propos d’un de nos livres (malheureusement épuisé), Debout, couché. Ce livre est une succession de petites saynètes qui se dévoilent grâce à l’ouverture d’un rabat comme un petit cinéma. Toutes ces mini-histoires ont en commun le rire à travers ce qui arrivent aux personnages : l’un chute, l’autre glisse, le suivant se cogne contre un arbre… C’est simple, c’est basique, mais on rit – en tout cas, j’espère. Eh bien ce livre est venu d’une envie de Vincent qui me racontait qu’il adorait regarder des films burlesques avec ses enfants (Chaplin, Loyd) et rire, ainsi, en groupe. C’était si simple, si libérateur, une vraie énergie positive. C’est ce que l’on a essayé de faire dans le livre : du burlesque, pour le simple plaisir du rire ou pour le plaisir simple du rire. C’est si bon. (Cédric Ramadier)

    Pour mes petits albums « Rosalie/Raoul/Bernard », mon ambition était de faire un petit gag à la Tex Avery. C’est très graphique, simple, juste une blague. Après, on peut y voir qurlque chose de plus large sur les rapports humains ; et le rire sert de véhicule. Ce qui me parait être drôle est parfois un subtil décalage entre texte et image. Pour exemple, cette merveilleuse page de Madame le lapin blanc : « Gilbert et Georges (….) sont des garçons sages et réfléchis, qui s’intéressent à tout et savent s’amuser avec trois fois rien » où l’on voit ces charmants lapins sur le pot, puis observer son contenu, puis jouer à la pétanque avec. (Claire Cantais)

    Je ne fais pas des livres drôles. Je fais des livres qui disent que la vie est drôle. Je raconte beaucoup la vie des bébés. Un bébé, ça prend les mains, et les nuits et les jours – faut pas se mentir. Mais c’est un réservoir de gaieté inépuisable. D’ailleurs, c’est pour ça que je me suis arrangée pour en faire cinq. J’ai arrêté à regret.  Dans mes livres, je jette des petits coups de projecteur sur cette adorable drôlerie (parfois déguisée en cauchemar quand on n’en peut plus d’être parent). Mais, quand même, quand un tout petit habite avec nous, qu’est ce qu’on rigole ! (Jeanne Ashbé)

(mars 2018)

 

 

 

 

Rire à Beaugency (1)

 

 

Lira bien qui rira le premier

A l’occasion de la journée professionnelle du 28 mars 2018 du trente-troisième Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret) titrée « Lira bien qui rira le premier » (qui a accueilli Marie Leroy-Collombel, Antonin Louchard et Yvanne Chenouf), le CRILJ avait demandé à seize auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices devant participer au Salon, du vendredi 13 au dimanche 15 avril, leurs opinions et leurs sentiments à propos de l’humour en général et des livres drôles en particulier. Voici, en trois parties consécutives (plus une « spécial Gilles Bachelet »), l’essentiel de leurs réponses.

PARTIE 1

 Avez-vous le souvenir d’un livre vous ayant vraiment fait rire quand vous étiez jeune lecteur (ou jeunes lectrice) ? Etiez-vous, dans vos lectures, plutôt aventure, policier, vie quotidienne ou autre chose ? Etiez-vous, petit ou petite, boute-en-train ou amateur ou amatrice de farces et d’histoires drôles ?

    Je n’ai aucun souvenir de livres drôles et j’étais trop effacée pour être boute-en-train. (Valerie Dumas)

    Je n’ai pas de souvenir d’un livre qui m’a fait vraiment rire. J’aimais bien tout genre d’histoire, mais ce qui m’intéressait le plus ce sont des images. (Camille Garoche dite Princesse Camcam)

    J’écris des livres pour les tout-petits. Or je n’ai quasiment aucun souvenir de cette période. J’écris certainement pour l’enfant que j’étais, ou plus bateau : j’écris pour l’enfant que je suis encore. Cela doit réveiller de vieilles émotions. Cela me fait rire, m’émeut aujourd’hui comme cela aurait pu quand j’étais tout petit. Sinon, je me souviens de « Oui-Oui », puis de « Fantômette », puis du « Club des cinq ». de la « Bibliothèque rose » puis « verte ». Du très classique. J’étais timide mais j’aimais rire, faire des blagues, plutôt à plusieurs. (Cédric Ramadier)

    Je ne recherchais pas particulièrement les livres drôles mais tintinophile impénitent, les joutes entre le capitaine Hadock et le professeur Tournesol ou avec la Castafiore m’ont toujours fait rire. Et puis, plus tard, « Astérix » et « Gaston Lagaffe ». (Pierre Bertrand)

    J’étais très friand d’Asterix, et je me souviens de fous rire sur certaines séquences, celle du cuisinier goûtant le plat d’Astérix esclave dans Les lauriers de Cesar par exemple. Et me fait toujours aussi rire aujourd’hui. (Vincent Bourgeau)

    Peut-être La belle histoire du Prince de Motordu, je l’aimais beaucoup, cet album, mais je ne sais pas s’il me faisait vraiment rire. Je me souviens d’un passage de Peter Pan qui, lui, m’a fait rire, vraiment rire : le passage où Peter fait dire à Crochet qu’il (Crochet) est un cabillaud. Petite, j’étais boute-en-train. (Elsa Valentin)

    Quand j’étais petite, je me souviens avoir ri avec Fifi Brindacier, d’Astrid Lindgren, mais aussi avec L’ours Paddington, de Michaël Bond. Je ne trouvais que des « vieux » romans comme ceux-là dans la bibliothèque que je fréquentais. L’offre était plus pauvre en humour qu’aujourd’hui. Ah, il y a eu aussi Le passe-miroir de Marcel Aymé. Ce n’était certes pas du rire aux éclats, mais c’était un contentement jouissif dû au décalage par rapport au réel. Ce qui me faisait rire, c’était la subversion : une petite fille méga-forte, un ours qui parle, un homme qui peut traverser les murs. (Florence Henckel)

    J’ai un souvenir très net de la  lecture d’un roman au collège qui m’a fait rire, Mon nez, mon chat, l’amour et… moi, de Louise Rennison. Mais, je crois que je préférais plutôt les tranches de vie, et j’étais, comme on dit, une enfant « sage ». (Samantha Bailly)

    Je n’ai curieusement aucun souvenir de livre qui m’aurait fait rire petite… Je me souviens juste d’un Pinocchio assez flippant. Sinon, j’ai grandi avec « Tintin ». Et avec « Fantômette », « Le Club des cinq », « Le Clan les sept ». On peut dire que j’étais résolument « aventures ». Mon vrai souvenir de rire, je le dois à Pierre Richard dans Le grand blond avec une chaussure noire. C’était mon idole, et j’imagine que c’était assez répandu, puisque j’ai réussi, à mon école, à échanger un prétendu autographe de Pierre Richard, confectionné par ma petite main, contre une loupe. J’ai arrêté l’arnaque à l’autographe, mais j’ai contracté un réflexe pavlovien, dès le générique du grand blond, maintenant encore, je ris. J’étais plutôt boute-en-train. C’était mon rôle dans une famille où personne ne se battait pour la place. (Claire Cantais)

    Je lisais plutôt des romans d’aventure, mais Winnie the Pooh, que j’ai lu petit et relis encore régulièrement aujourd’hui, me fait rire immanquablement à chaque fois. Les Pickwick Papers de Dickens, lus pour la première fois à l’adolescence, aussi. J’étais plus provocateur que boute-en-train. Et je me retrouve un peu dans le petit lapin effronté que je mets en scène dans mes livres. Je me souviens, en revanche, de ma fascination pour les dispositions à l’humour de certains de mes camarades. Un talent que j’enviais. (Antonin Louchard)

    A vrai dire, j’aimais à la folie les livres qui font … pleurer et c’est la vérité vraie. Pour moi, pleurer en lisant est un des plus grands plaisirs de l’existence. Je suis aussi une lectrice qui éclate de rire en lisant, très fort (je vous dis pas dans les trains, pire dans les avions). Mais, rire et pleurer c’est presque pareil, c’est quand ça déborde. (Jeanne Ashbé)

(mars 2018)

 

 

 

 

Philippe UG à Moulins

 

Les pop-up de Philippe Hug, c’est rock and roll

« Philippe UG, qui expose ses pop-up à la salle des fêtes de Moulins, a mené une visite-rencontre-punchy, hier, à laquelle une trentaine de personnes ont participé. L’homme a entrepris de déconstruire l’image de « Bohème rêveuse bouts de ficelle » qu’on pourrait avoir du métier d’illustrateur. Après cette visite, on imagine bien plus un travail devant un ordinateur, des coups de fil à des usines et des petites mains qui assemblent les pièces de papier à la main en Chine. Car là est bien la réalité de la production du livre, notamment du pop-up, qui est semi-industrialisée. « Pour arriver à une telle finesse de réalisation, il faut des machines ! » Comment Philippe UG crée-t-il donc ses livres ? « Je travaille essentiellement à l’ordinateur, après avoir créé une « maquette sale » faite avec tout ce que je trouve, pour faire un brouillon rapide. Il faut que la main arrive à suivre la cervelle ! Je travaille ensuite avec un logiciel vectoriel. Avec cet outil, je peux tout faire, par exemple, l’œil d’un oiseau, ses plumes, son bec ». La maquette créée par l’artiste est ensuite améliorée par un ingénieur papier (pour le cas de Philippe UG, c’est lui-même, sinon, c’est souvent un certain Bernard Duisit), avant d’être envoyée à l’éditeur et à l’imprimeur. « C’est là que les problèmes commencent. Car c’est trop gros, et du coup, c’est trop cher. Il faut que le livre soit ensuite vendu moins de 20,00 euros. On coupe, on réduit et on glisse des dessins à la place des découpages de papier en trop. On vous l’avait dit : ça casse le mythe. »

( par Marjorie Ansion – La Montagne – 1ier octobre 2017 )

 

(photographies : Françoise Lagarde et André Delobel)

 

Né en 1958, Philippe Huger dit UG, diplômé de l’École d’arts appliqués Duperré, est graphiste, illustrateur, sérigraphe, imprimeur, professeur de dessin, dessinateur de presse, ingénieur papier et éditeur. C’est en réalisant des décors pour Les Galeries Lafayette qu’il songea à passer de l’illustration proprement dite à la réalisation de pop-up. C’est ainsi que, reconnu désormais pour ses livres animés destinés à la jeunesse, principalement publiés aux éditions Les Grandes Personnes – Drôle d’oiseau (2011), Big Bang Pop (2012) Les robots n’aiment pas l’eau (2013), Le jardin des papillons et Vasarely (2014), Les Shadoks et Lutins des Bois (2015), La princesse Flore et son poney et Tout au fond (2016),  Corolles (à paraitre fin 2018) – Philip UG fut, dès les années 1990, précurseur dans le pop-up d’artiste artisanal en sérigraphie, très apprécié des collectionneurs. Selon Le Figaroscope, Philippe UG « puise ses sources d’inspiration dans la BD alternative, la culture rock, le jeu vidéo, les robots. Les influences d’UG sont à chercher du côté de la mouvance underground. Ses pop-up reflètent, par leur thématique et le traitement de l’image, les atmosphères urbaines et un univers résolument contemporain. » Philippe UG expose très souvent ses pop-ups géants, ses maquettes, ses jouets de papier et ses décors. « Je suis le seul créateur de livres animés à réaliser des expositions. Des auteurs de livres pop-up, il y en a d’autres mais qui restent dans le format livre. Moi, je fais des grands formats notamment parce que j’ai fait du pop-up pour des décors. Donc on a fait souvent appel à moi. »

 

 

 

Serge Bloch à Moulins

 

Illustrateur, c’est un très beau métier

« Je ne me sens pas qu’illustrateur et je ne m’intéresse pas qu’à la jeunesse. Ce qui m’intéresse, c’est le dessin sous tous ses aspects. Illustrateur, c’est un très beau métier, j’illustre souvent des textes. Mais je fais aussi des dessin de presse. Le mot illustrateur est un peu plus étroit. A Moulins, j’expose donc des dessins de presse, d’édition, de communication et de petites sculptures. J’ai commencé ma carrière par là, à la fin des années 1970. Un moment assez génial, tous les groupes de presse, les éditeurs se développaient énormément, Gallimard jeunesse, Nathan, Bayard. À l’époque, c’était sympa et facile de trouver du boulot. J’ai été directeur artistique à Bayard presse pendant longtemps. Ce qui me plaît, c’est de tisser une communication avec l’enfant. Je ne suis pas un professeur, plutôt un amuseur. Dans « Max et Lili », Dominique de Saint-Mars donne le côté sérieux dans les scénarios. J’apporte un peu d’humour pour un résultat ludo-éducatif, dans la lignée de Bayard. J’aurais pu me contenter de faire « Max et Lili », vu le succès de la série. Mais ça m’a donné envie de créer « SamSam », d’aller vers la fantaisie, moi qui avais assez donné dans le quotidien. Avec ce personnage, j’ai aussi un projet de long-métrage, qui sortira dans deux ans et de cinquante épisodes pour la télé. Je suis ce projet de très près. J’aime travailler en équipe, cela me rappelle mes débuts chez Bayard. Ce n’est pas toujours facile de partager son travail mais pour développer, faire vivre ses personnages, il faut l’accepter. Cela ne me dérange pas d’être légèrement trahi, si le résultat est mieux. Gamin, j’ai aimé le dessin avec Hergé, Goscinny, aussi, son génie de l’humour et le trait de Sempé. Je suis très influencé par lui et par des dessinateurs américains comme Steinberg. Il y a aussi Tomi Ungerer, autre invité de la manifestation. Nous sommes tous deux alsaciens. Chez les plus jeunes, j’aime bien Philippe Petit-Roulet, Pascal Lemaître et beaucoup d’autres qui ne sont pas connus. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir dessinateur. Ce n’était pas le cas quand j’étais jeune. »

( Serge Bloch – La Montagne – 25 septembre 2017 )

(photographies : André Delobel)

 

Né à Colmar en 1956, Serge Bloch fréquente l’atelier d’illustration de Claude Lapointe à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, puis commence à travailler pour la presse enfantine. Il fut rédacteur en chef visuel du journal Astrapi. Vivant entre Paris et New York, Serge Bloch se partage entre illustration pour enfants (les 90 titres de la série « Max et Lili », SamSam créé pour Pomme d’Api, de nombreux ouvrages chez divers éditeurs), dessin de presse (pour The Washington Post, The Wall Street Journal, The New York Times, The Boston Globe, The Los Angeles Times, etc), travaux publicitaires (Coca Cola, Hermes, RATP, Samsung, Mondial Assistance, etc), cinéma d’animation et expositions. Il a reçu, en 2005, la médaille d’or de la Society of Illustrators, le prix Baobab du Salon du livre et de la presse jeunesse, en 2006, pour Moi j’attends de Davide Cali (Éditions Sarbacane), un Bologna Ragazzi Award de la Foire du livre de jeunesse de Bologne 2007 pour ses illustrations de L’encyclopédie des cancres, des rebelles et autres génies de Jean-Bernard Pouy (Gallimard Jeunesse). En septembre 2016, il a publié, chez Bayard, Bible, les récits fondateurs avec un texte de Frédéric Boyer, publication suivie de l’exposition Il était plusieurs fois… montré au Cent Quatre à Paris, à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon et à Cracovie. En 2017, il illustre Georges et son ombre de Davide Cali (Sarbacane). Serge Bloch est un adepte du trait « simplifié ». « Il m’arrive encore que des directeurs artistiques me demandent si ce que je viens de leur proposer est la version définitive. D’autant qu’en général, c’est moins bien si j’en viens à retoucher mes images. »

 

Albertine à Moulins

 

 

 

Une illustratrice croque les Moulinois

« Sacha et Emma regardent d’un air attentif la longue fresque de 7,50 mètres à l’Hôtel de ville. Ces deux pitchounes ont compris, quelques secondes plus tard, que leur propre portrait se dessinait au fur et à mesure sur la fresque, devant leurs yeux curieux et émerveillés. Munie de trois feutres, l’artiste suisse Albertine a réalisé une fresque de Moulinois. Peu de temps lui ont suffi pour représenter, fidèlement, les attitudes des passants. « Les traits rouge et bleu représentent ce que j’observe et ce que les personnes me confient. C’est souvent très court, comme : « J’ai 8 ans » ou « Je suis professeur de mathématiques ». Quant au stylo noir, il représente mon imaginaire. Par exemple, à côté d’un monsieur, j’ai dessiné une Vénus ». Impossible pour les passants de ne pas s’arrêter regarder les mystérieux personnages représentés, allant de « Monsieur Inconnu » à l’érudit moulinois André Recoules, qui ont eu, eux aussi, la curiosité de s’arrêter devant cette imposante fresque en papier, avant de s’y retrouver dessiné. »

( par Marjorie Ansion – La Montagne – 1ier octobre 2017 )

( photographies : André Delobel et Françoise Lagarde )

 

Albertine est née en 1967 à Dardagny en Suisse. Elle a suivi les cours de l’Ecole des Arts décoratifs de Genève et ceux de l’Ecole supérieure d’Art Visuel de Genève. En 1990, elle commence ses activités professionnelles et artistiques (sérigraphie, illustration) et, en 1991, travaille en tant qu’illustratrice de presse (L’Hebdo, Le nouveau Quotidien, Femina, Bilan, etc). Elle dessine, selon les jours, avec un Rotring, une plume à bec, des mélanges de couleurs sur une assiette blanche. Elle dessine sur des grandes feuilles ou dans des petits carnets. Elle dessine, c’est une nécessité. Elle aime la solitude, les comédies musicales des années 1950, Saul Steinberg, les fringues particulières, la beauté de Mary Pickford, les visites des musées et des cimetières. « Le dessin est un champ d’expérimentation inépuisable. Ainsi, un dessin ne doit jamais ressembler aux précédents, il s’efforce cependant de tous les contenir. » Depuis 1996, elle enseigne l’illustration et la sérigraphie à la Haute Ecole d’art et de design à Genève. Elle aime collaborer avec l’auteur Germano Zullo avec qui elle a reçu le Prix Sorcières 2011 pour Les oiseaux. « Ensemble, nous faisons un jeu sérieux. Le jeu de raconter des histoires. » Autres prix : la Pomme d’Or de Bratislava 1999 pour Marta et la bicyclette, le Prix jeunesse et médias 2009 pour La Rumeur de Venise, le New-York Times Best Award, en 2012, à nouveau pour Les oiseaux, et le prix Bologna ragazzi de la foire internationale du livre de Bologne pour Mon tout petit. « Je suis de plus en plus dans l’autocensure. Le durcissement moral de la société actuelle parvient à prendre possession de ma conscience, et je me pose des questions que je ne me posais pas il y a dix ans. Suis-je libre de montrer cela ? Quel est mon intérêt à le faire ? On en vient à anticiper les craintes et les fantasmes des autres, et il n’y a rien de pire. On pense que le dessin est quelque chose de simple, d’aléatoire, alors que c’est une réflexion, un regard, dix brouillons, trois propositions, deux retouches. C’est douze heures par jour à se bousiller le dos, un engagement total du corps et de la conscience. Il faut se bagarrer pour cette liberté de l’image, pour qu’un dessin puisse continuer d’être perçu par le plus de gens possible, qui peuvent l’interpréter comme ils veulent. Je crois à la multitude des lectures. »

 

 

 

 

Carll Cneut à Moulins

 

Ce dialogue entre Carll Cneut et Emmanuelle Martinat-Dupré, responsable scientifique du Musée de l’illustration jeunesse de Moulins (mij) et commissaire de l’exposition Carll Cneut, exubérances et beauté, s’est déroulé le samedi 30 septembre 2017, lors des journées professionnelles de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

propos retranscrits par Béatrice Chaubard

. Emmanuelle Martinat-Dupré – Bonjour Carll. Tu es déjà venu à Moulins, cet été, à l’occasion de l’inauguration de ton exposition, tu nous fais la joie de revenir pour la Biennale. Merci ! Tu n’as toujours pas eu le temps de visiter les richesses de Moulins et, notamment, à la cathédrale, le magnifique triptyque du maître de Moulins qu’on attribue à Jean Hay, d’origine flamande. Moulins avait donc déjà le maître de Moulins et, avec nous aujourd’hui, nous avons l’honneur d’avoir le maître de Gand… Lucie Cauwe, qui a gentiment accepté d’écrire un texte pour le catalogue de l’exposition, dit qu’ « avant toi, on n’a jamais connu d’artistes proposant de telles images aux enfants, à savoir des images baroques, rigoureuses, sensuelles et mystérieuses. » De manière plus lègère pour démarrer cet entretien, tu dis dans une interview qu’Alex le personnage de l’album Monstre ne me mange pas ! c’est un peu toi. Tu peux nous en dire plus ?

   Carll Cneut : Oui, effectivement, c’est un peu ça parce que je mange beaucoup. Et ma plus grande angoisse dans la vie, c’est de me retrouver sans rien à manger ! Quand je voyage, dans ma valise, il y a toujours quelque chose à manger au cas où, à mon arrivée, tous les restaurants et magasins seraient fermés.

. Tu es né et tu as grandi à la frontière entre la France et la Belgique. Tu as fait tes études de graphisme à l’Institut des Beaux Arts de Saint-Luc. Quand tu étais petit, il paraît que tu te voyais pâtissier, fleuriste ou artiste de cirque ?

    Pâtissier surtout ! Je suis un fils de fermier. Mes parents souhaitaient que je fasse des études de droit pour devenir avocat. D’ailleurs je devais étudier le latin-grec pour être préparé à ces études. Tous les deux ans, pendant la scolarité, on nous faisait passer des tests pour préparer notre avenir et, de cette batterie de tests, se dégageait toujours pour moi le métier de fleuriste. Je suppose que c’était le seul métier un peu artistique qui était inscrit dans ce logiciel préhistorique et je me souviens que ma mère était furieuse de ces résultats. Pour moi, cela a toujours été clair que je voulais m’orienter vers quelque chose de créatif mais, comme je suis le fils d’un agriculteur, c’était très loin de mes origines et donc difficile à envisager pour moi et mes parents.

. Ceci dit, ce métier de fleuriste nous renvoie à certains de tes ouvrages où les fleurs sont très présentes. Mais l’amour de l’histoire de l’art, c’est venu d’où ? Il semblerait que les pâtes y soient pour quelque chose !

    Dans le village où je vivais, à 15 kms de la frontière française, il ne se passait pas grand-chose. C’était un coin perdu. De plus, j’ai perdu mon père à l’âge de 7 ans. Par contre, j’avais une tante qui vivait à Bruges. Comme elle n’avait pas d’enfants, elle venait le week-end aider ma mère. Un jour, elle est arrivée avec des spaghettis que nous ne connaissions pas chez nous. Sur la boîte, il y avait des points à collectionner qu’on devait coller sur une  feuille et, une fois atteint le nombre de 40 points, on recevait un cahier avec 4 reproductions d’œuvres d’art. Je me souviens encore de ce premier cahier qui m’a ouvert les yeux sur la peinture car, jusque-là, la peinture pour moi ça se cantonnait à des fruits ou des fleurs, parfois des paysages et là je découvrais qu’on pouvait peindre des têtes de morts, des squelettes… C’est un moment qui a déterminé ma vie.

. Tu parlais de la disparition de ton papa. Dans le film que l’on peut visionner sur le lieu de l’exposition, tu en parles aussi et on remarque aussi l’influence de Mickey Mouse. J’aimerais que tu nous dises en quoi cet évènement majeur de ta vie d’enfant et ce personnage de dessin animé ont contribué à l’artiste que tu es aujourd’hui.

    Quand j’étais petit, il y avait un rituel au moment du coucher. Une fois couché, je me relevais, je dessinais un Mickey Mouse avec mon père sur la table de la cuisine et j’allais me recoucher. Comme mon père est mort à l’âge de 36 ans et que je n’avais alors que 7 ans, il me reste peu de souvenirs de lui mais ce moment restera pour toujours gravé dans ma mémoire.

. Tu étais destiné à une profession sérieuse, en fait tu fais des études de graphisme à l’Institut Saint-Luc et tu deviens chef de produit dans une agence de publicité. Tu arrives à l’illustration par hasard.

     Oui, en effet. Après mes études à Gand, j’ai fait l’armée puis j’ai travaillé pour de grandes agences car je voulais être un « homme avec un costume cravate ». J’ai même travaillé pour une marque de produits surgelés en Russie. A Gand, ma voisine travaillait pour une revue féministe. Un soir, elle est venue sonner à ma porte et elle m’a sollicité dans l’urgence pour remplacer un illustrateur car la revue devait être tirée le lendemain, je crois. J’étais hésitant mais je l’ai fait pour lui faire plaisir. Elle a été contente du résultat et m’a sollicité ainsi trois fois. La dernière fois, j’ai reçu un coup de fil du directeur de ce magazine qui me donnait rendez-vous pour me parler. Je suis parti à Anvers et je pensais qu’il allait me remercier et me féliciter pour mes dessins. Mais, quand je suis arrivé là-bas, dans une grande salle où il n’y avait que des femmes, le seul homme, lui, s’est mis à m’engueuler en me disant que mes dessins étaient moches et je n’étais pas gentil avec les femmes. Le lendemain, en écoutant la radio, j’ai appris que cet homme était décédé le jour même d’une crise cardiaque. Je me sentais un peu coupable mais, en discutant avec mon médecin, il m’a dit que souvent les gens qui vont faire une crise cardiaque peuvent se montrer agressifs. Donc ce n’est pas ma faute !

    J’ai continué à travailler pour des agences et pour Canal Plus et un jour en travaillant sur une campagne pour Canal avec la responsable, une des illustrations que j’avais faites pour cette revue est tombée de mon portfolio. La dame s’en est saisie, m’a demandé des précisions et m’a tout de suite dit que son frère travaillait dans une maison d’édition pour la jeunesse et que je devrais lui proposer une illustration. Cette idée ne me plaisait pas du tout mais, le soir même, ce monsieur par fax m’envoyait un poème à illustrer à destination des enfants. Je me suis mis à dessiner des enfants avec de grands yeux et de grandes oreilles et je l’ai envoyée à l’éditeur qui l’a retenu pour la 4ème de couverture. Le lendemain de la parution, j’ai reçu un coup de fil de l’auteur du texte me disant qu’il trouvait le dessin très moche. Un peu plus tard, je reçois de nouveau un poème de cet auteur, je fais le dessin, je l’envoie et je reçois de nouveau un appel de l’auteur me disant que c’était encore pire ! Le scénario se reproduit et là je décide de faire deux dessins, un pour les enfants et un qui représentait ce que moi j’avais envie de dire à propos du texte. En me disant que, suivant le choix qui serait fait, soit je continuais soit j’arrêtais de travailler pour cette maison d’édition. Heureusement c’est le dessin qui  « était vraiment le mien » qui a été retenu. Le lendemain, je recevais un mot de l’auteur me disant non seulement qu’il trouvait le dessin magnifique mais aussi qu’il souhaitait que nous fassions un livre ensemble.

. Le premier livre qui te met le pied à l’étrier de l’édition jeunesse c’est Sacrée Zoé !

     Non, c’est plutôt Willy. En faisant ce livre avec Geert de Kockere avec lequel j’avais déjà travaillé, je me suis rendu compte que tous les morceaux s’agençaient très bien, que je prenais du plaisir à ce travail d’illustration.

. Je voudrais que tu nous parles maintenant de l’évolution de ton travail. Quel parcours quand on voit le chemin parcouru entre la couverture de Sacrée Zoé ! et le foisonnement de couleurs de tes derniers albums ! On va donc parler de tes influences. Il y en a que tu revendiques comme les primitifs flamands. Avec Margot la folle, que tu as fait avec Geert de Kockoere, il y a une vraie citation à Brueghel, à un de ces tableaux très énigmatiques dont les interprétations dans le temps sont restées très diverses. Comment, quand on est illustrateur, mais aussi auteur d’ailleurs, peut-on s’attaquer à un tableau aussi étrange ?

    C’est un tableau très connu en Flandre. A l’école, on étudie beaucoup les œuvres de Brueghel et notamment celle-là. Donc je la connaissais bien sans avoir, par ailleurs, une interprétation parce qu’elle fait partie du patrimoine flamand. Un jour, j’étais en dédicaces avec mon ami Geert et on plaisantait sur l’influence qu’on me prêtait à Chagall alors que je ne la reconnais pas. Alors on s’est dit, il faudrait peut-être faire un livre qui fasse écho à mes influences, celles que je revendique, à savoir les peintres flamands. Geert a choisi ce tableau Margot la folle. Pour moi, la difficulté a été à la fois de garder la distance par rapport à ce tableau qui fait vraiment partie de mon patrimoine personnel mais de ne pas m’en éloigner trop non plus pour que le lecteur reconnaisse la citation.

. Dans cette œuvre, vous vous attaquez à une œuvre d’art, à une dimension politique. Mais il y a aussi ce parti-pris éditorial qui propose une couverture noire. C’est décidé par qui ?

    Par moi ! Mais cela n’a pas été facile car certains éditeurs allemands et italiens notamment, n’étaient pas d’accord. Ils trouvaient ce livre destructif et, en Italie, on m’a même reproché de faire un livre qui parle de religion. A moment donné, je m’attendais même à un coup de fil du pape !

. On va parler quand même de tes éditeurs et de tes relations avec eux. Jusqu’où t’autorises-tu à aller pour faire accepter tes exigences ?

    Avec mon éditeur flamand, je fais ce que je veux. J’ai démarré avec cette maison d’édition quand elle était encore toute petite. Personne n’avait trop le temps de nous guider donc j’ai avancé tout seul et maintenant je dispose d’une grande liberté chez eux. J’ai un contrat avec mon éditrice qui n’habite pas très loin de chez moi. Elle sait qu’il y a toujours un moment de panique pendant l’élaboration d’un livre et, dans ce cas, elle vient chez moi pour me rassurer et son passage me permet de continuer. On se connaît depuis plus de vingt ans, on est devenus amis et elle a un profond respect de mon travail.

. On va continuer sur les influences. Mais aussi sur tes techniques d’illustration et tes couleurs. On dit de toi qu’il y a un « rouge Carll Cneut ». Par rapport aux peintres flamands, on s’aperçoit qu’ils ont une façon très particulière d’utiliser la peinture à l’huile avec des couches successives. Toi, tu vas jusqu’à combien de couches successives d’acrylique ?

    Oui, de temps en temps j’aime bien montrer vraiment ces influences flamandes. Pour ce qui est des successions de couches, cela dépend de la couleur finale que je veux obtenir. Pour le blanc, ça peut aller jusqu’à quatre couches, le jaune ça peut être huit à neuf couches. Le jaune, c’est la couleur que je retravaille le plus.

. Et puis tu as des petits secrets de fabrication comme l’adjonction de café et d’huile d’olive…

    Parfois, je fais un peu n’importe quoi pour voir où cela m’amène. Par exemple pour un travail sur l’ombre et la lumière, je suis parti du foncé vers le clair par couches successives. Mais, comme j’ai toujours envie de me renouveler, parfois je vais dans ma cuisine et je cherche quelque chose à mélanger pour faire des expériences. Par exemple quand on ajoute de l’huile d’olive à de l’acrylique, les deux se repoussent. Quand cela a séché le lendemain, on obtient une brillance intéressante notamment dans le drapé des tissus, créée par l’huile qui est remontée à la surface.

    En fait, pour revenir un peu en arrière, comme je ne me destinais pas au départ à l’illustration et que je n’avais pas écouté avec attention les cours sur la couleur pendant ma formation, j’ai dû beaucoup expérimenter. Je ne connaissais pas bien la matière, j’avais l’impression de ne pas trop savoir dessiner. Cela m’a amené au départ vers un style très graphique dans mes premiers albums. Mais, au fil du temps, comme je dessine et je peins tous les jours, j’ai appris à travailler la matière et à mieux dessiner, même si je ne me considère pas encore comme un grand dessinateur. Mais j’ai fini par trouver ma propre technique d’illustration qui me permet aujourd’hui de dessiner à peu près tout ce que je veux.

. Pour effectivement parler de ton style d’illustration, on remarque que tes personnages sont toujours de profil …

    Cette histoire de profil, c’est venu effectivement de mes limites au départ mais aujourd’hui, de temps en temps, j’inscris un personnage de face pour montrer que je suis capable ! En Flandre, il y a eu pas mal d’articles sur le sujet. Certains ont été surpris par cela car c’était nouveau, d’autres, au contraire, pensaient que ces personnages de profil permettaient davantage aux lecteurs de se projeter dans l’histoire. Au cours des ateliers menés avec les enfants, aucun ne m’a jamais posé la question sur ce sujet. Il me semble que le profil permet davantage au lecteur de faire un effort pour s’identifier et comprendre le personnage.

. Toi, tu aimes donc laisser sa place au lecteur …

    Oui, cela me paraît très important. Par exemple, dans Willy, sur la première page, on voit juste quelques éléments dans l’illustration qui ne permettent pas de savoir qu’il s’agit d’un éléphant. Et le texte sur la page d’en face est minimaliste. Cela permet à chaque enfant d’interpréter l’image, de commencer à faire fonctionner l’imaginaire.

. Que pourrais-tu nous dire sur la réitération d’un motif d’un album à l’autre ? Est-ce volontaire, prémédité ?

    Oui, je pense notamment à la réédition de La fée sorcière, que j’ai voulue à l’occasion de mes vingt ans d’illustration. Il me semblait intéressant d’insérer des motifs d’autres albums pour faire un peu lien entre mes livres et justement marquer ces vingt ans d’illustration.

. On n’a pas encore parlé de tes cadrages et de la façon dont tes personnages paraissent en lévitation ou bien de passage. Ils apparaissent et disparaissent. Tu as en fait des cadrages très particuliers et parfois des rapports d’échelle. Est-ce que ce sont des choses calculées ?

    Non. Je travaille assez intuitivement. Mais en même temps je passe aussi beaucoup de temps à faire des croquis, à construire des maquettes. Au début, mon travail était plus cérébral, mais maintenant, c’est beaucoup plus intuitif. Une forme de maturation sans doute.

. Revenons à La Fée sorcière. Il y a beaucoup de rose dans cette seconde édition de l’album. Est-ce que tu voulais poser la question du genre dans cet album ? Pour ceux qui ne connaissent pas l’album, il s’agit de l’histoire d’une petite fée qui n’a justement pas envie de respecter les codes qu’on lui impose et voudrait aller expérimenter autre chose, d’autres activités, d’autres mondes. Est-ce que cette question du genre a été présente dans tes choix d’illustrateur ?

    Non, pas du tout, je trouve que cette question devient très lourde aujourd’hui.

. En France, dans le monde de la littérature de jeunesse, cette question est très présente. Il y a même une maison d’édition qui s’est spécialisée sur ces questions pour faire réfléchir les enfants aux stéréotypes et leur permettre de mieux s’en éloigner. Mais je vois que cette question n’est pas centrale pour toi ! Donc, revenons à La fée Sorcière. Pourrais-tu nous dire comment tu t’y es pris pour cette seconde édition car c’est plutôt rare de refaire différemment le même livre, la même histoire ? Sacré défi !

    La vérité, je crois, c’est que je voulais montrer que je dessinais un peu mieux. Cet album a été très important dans ma carrière qui m’a ouvert la porte vers d’autres pays, des traductions. Je voulais comme je vous le disais marquer ces vingt ans d’illustration et ce livre était un peu une synthèse de mon travail d’illustration pendant toutes ces années.

. Effectivement, comme tu le dis, c’est la première version de ce livre qui t’a fait connaître dans les pays francophones mais aussi ailleurs. Il y en a un autre aujourd’hui, c’est La volière dorée. C’est une véritable aventure textuelle et visuelle. Tu dis que parfois des auteurs t’envoient un texte et que cela ne te met pas toujours très à l’aise car tu sens une attente très forte.

     Oui, je crains beaucoup quand des auteurs m’envoient un texte en précisant « Je l’ai écrit pour toi ». Cela a pour conséquence de créer un stress. Mais dans le cas de La volière dorée, ce n’est pas du tout cela. Je suis tout de suite tombé amoureux de cette histoire.

. Dans cet ouvrage, il me paraît important de parler aussi de la mise en page et de la typographie mais aussi de ton écriture que l’on découvre et qu’on a voulu mettre en avant dans l’exposition. C’est ton choix ?

    Oui.. mais, par contre au départ, je ne m’étais pas rendue compte que je devrais l’écrire dans des langues différentes. La version polonaise, par exemple, m’a pris des jours et des jours.

. C’est un livre qui est bien reçu à l’étranger ?

    Oui, mais il est encore peu traduit. Et puis, dans certains pays, certains éditeurs voudraient transformer le texte. Mais les enfants l’aiment beaucoup et c’est là l’essentiel.

. Ce livre revêt pour nous une grande importance car c’est de ce livre qu’est partie l’idée de cette exposition. Mais je sais que tu réalises de plus en plus d’expositions. Et tu joues particulièrement le jeu puisque tu encadres tes œuvres. Pourquoi les encadres-tu car cela leur donne un statut particulier. Tu vas chercher dans des brocantes des cadres dorées, noirs, en fonction de tes tableaux, de tes illustrations

   L’idée est venue de l’exposition à Gand car je voulais donner plus d’ampleur. Du coup, on a cherché des cadres qui mettraient le mieux en valeur les illustrations. Et une fois encadré, l’original a une autre force.

 . Quelques mots sur l’oiseau bleu dans Le secret du chant du rossignol, avant de terminer cet entretien ?

    C’est bizarre parce que, dans ce livre, on ne voit qu’une fois un oiseau et pourtant on me considère comme un spécialiste des oiseaux. On m’invite dans des conférences d’ornithologues et on m’a même demandé de travailler pour une marque de soutien-gorge ce que j’ai refusé !

. Tu prends beaucoup de photos pour témoigner de la vie d’un illustrateur, pour démontrer aussi que les illustrateurs ne sont pas des paresseux qui se contentent de dessiner à leur table quand ça leur chante mais bien plus que ça. C’est en fait un témoignage sur la vie d’un artiste.

    Pendant deux ans, j’ai pris tous les jours une photo montrant où j’étais, ce que je faisais. Souvent dans les représentations des gens il y a cette idée qu’un illustrateur se lève à 10 heures, puis reste deux heures en peignoir… Ces photos révèlent que l’on voyage beaucoup, qu’on se lève tôt…

. Ce matin, tu nous as tenus des propos très émouvants sur ta rencontre avec Anthony Browne…

     C’est un moment très important dans ma carrière. Je l’ai rencontré hier mais je l’avais déjà rencontré il y a une quinzaine d’années, à Londres, où je travaillais sur un livre. Arrive à moment donné, dans les bureaux de la maison d’édition, cette grande star de la littérature. Et j’ai trouvé ce grand monsieur si gentil, si sympathique que cela a un peu changé ma vie et j’ai décidé à partir de ce jour d’être toujours gentil avec les gens !

. Toi aussi, Carll, tu sais être très gentil et sympathique et tu nous l’as bien montré ce matin. Tu as à ton actif une quantité conséquente d’albums et d’illustrations de romans, dont plusieurs ont été récompensés. Et nous allons faire un vœu, tu es candidat, je crois, au Prix Andersen ou au prix Astrid Lindgren. Nous te souhaitons de tout cœur que ce vœu soit exhaussé et que tu obtiennes ce prix un jour prochain car tu es vraiment un artiste hors pair.

Moi aussi, je le souhaite pour le Prix, bien sûr, mais aussi pour le chèque qui va avec …

(transcription : février-mars 2018)

Bibliographie sélective ici.

Adhérente du CRILJ depuis deux ans, Béatrice Chaubard est bibliothécaire, travaillant actuellement à la Médiathèque de Chailloux (Haute Garonne). Elle s’est beucoup investi dans les activités de la section Midi-Pyrénées de l’association, recevant notamment Anne Brouillard en 2015. Apportant sa collaboration, en décembre 2016, à la formation à propos du théâtre contemporain pour la jeunesse, elle a, par la suite, dans le droit fil de l’éducation populaire, accompagné des habitants de sa commune au théâtre, à Toulouse. Béatrice Chaubard est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

 

Anthony Browne à Moulins

Vous avez écrit un beau texte (ou réalisé une image épatante) et vous voulez mettre texte (ou image) à la disposition de tous. Vous nous envoyez et nous mettons en ligne ici.

 

Anthony Browne parle de son œuvre avec Isabel Finkenstaedt

 par Sabrina Moreau

    C’était la première année que je me rendais à la Biennale des illustrateurs de Moulins. Un pur bonheur. Que de rencontres, que de découvertes, que d’échanges ! J’en suis repartie riche de toutes les images vues dans les expositions, pleine de projets de lectures à faire découvrir à nos petits lecteurs et heureuse d’avoir rencontré tant d’auteurs et illustrateurs si touchants.

     La rencontre avec Anthony Browne était la rencontre inaugurale de ce week-end. Ce fut très émouvant de pouvoir mettre un visage et une voix sur l’auteur de tant d’albums lus à des classes. Voici une retranscription de cette rencontre où Anthony Browne était accompagné d’Isabel Finkenstaedt, son éditrice chez Kaléidoscope.

    Lorsqu’Anthony Browne avait cinq ans, il inventa un jeu avec son frère. Ce jeu était très simple : une première personne dessine une forme, la seconde personne la regarde, se demande ce que cette forme lui rappelle et la transforme en autre chose. C’est un jeu auquel tous les enfants jouent finalement. Pour Anthony Browne, chaque travail de création est basé sur ce jeu. « Quand les enfants me demandent d’où viennent mes idées, je leur dis qu’elles viennent de partout. Il n’existe que sept formes d’intrigues pour une histoire et, donc, chaque histoire trouve sa source dans une autre histoire. »

LE JEU DES FORMES

    Quand Anthony Brown rencontre des classes, il présente aux élèves un de ses dessins réalisé lorsqu’il était petit pour leur montrer que ses dessins d’enfant sont les mêmes que les leurs. Même si ce dessin paraît étrange, il y a une relation avec le jeu des formes. Ces jambes qui marchent avec la tête de pirate qui sort d’une chaussure et les jambes de deux pirates qui se faufilent dans le short, c’est le début d’une histoire où les jambes deviennent les mâts d’un bateau de pirate.

    Ensuite, il présente aux enfants la photographie d’une sculpture de Picasso représentant un babouin qui porte un enfant. La plupart répondent que les pieds du babouin sont en fait des mains puis il montre la tête et là ils se rendent comptent que c’est un jouet d’enfant. Pour Anthony Browne, c’est l’exemple même de la transformation qui devient une œuvre d’art

    Une œuvre de Max Ernst représentant un silo à grains en Afrique transformé en éléphant étrange (L’Éléphant de Célèbes, 1921) a inspiré l’album Les tableaux de Marcel, où Marcel joue au jeu des formes avec les tableaux. Anthony Browne voulait, pour ce livre, utiliser les tableaux de Max Ernst mais ce ne fut pas possible pour une question de droit. « Dans Les tableaux de Marcel, chaque image raconte une histoire ».

LE SOUCI DU DETAIL : LES IMAGES RECURRENTES

    Anthony Browne réalise l’illustration d’un conte, Hansel et Gretel. C’est ce livre qui va transformer sa manière de voir les choses. Auparavant, Anthony Browne utilisait les détails du fonds pour rendre l’image plus intéressante mais là il se retrouve face à une nouveauté : illustrer un texte qui est écrit par un autre et dont il existe des centaines d’illustrations. Il choisit alors de donner une autre fonction aux détails dans le fonds de l’image. Ces détails ne seront pas au service de l’histoire. Ce seront des formes récurrentes visibles sur plusieurs planches de l’album.  On retrouve les barreaux, l’image de l’envol, le triangle.

    Pour la scène du réveil, Anthony Browne confie « avoir pris la décision de faire de la mère une sorcière ». Cette idée n’était pas présente dans ses dessins préliminaires, elle s’est « développée pendant que je dessinais : j’ai utilisé l’ombre de la mère et la nuit derrière les rideaux en forme de triangle pour donner l’idée du chapeau de sorcière ». Anthony Browne venait de faire une découverte : « Les éléments du fond m’aide à raconter une autre histoire ».

    Dans la scène du petit déjeuner dans l’album Anna et le gorille, le souci du détail permet à Anthony Browne d’expliciter la relation entre ce père et sa fille. C’est la scène où ils sont pour la première fois ensemble. Le père lit le journal qui forme une barrière entre les deux personnages. Tout est propre, organisé, à sa place. toutes les formes sont géométriques. La couleur froide dominante évoque la tristesse de cette relation parent-enfant. Seul le rouge du pull d’Anna est un prémice de l’aventure. Et pourtant Anthony Browne avoue que rien n’était planifié dans le dessin :  « Quand on fait une image, on est immergé dans l’image. La plupart des décisions sont intuitives et prises au fur et à mesure du dessin. »

    En contre point de cette première image, on trouve plus loin (après avoir vécu tant d’aventures avec son nouvel ami), cette scène du repas avec le gorille. « Quand j’étais enfant, je jouais au jeu des 7 erreurs ». On a en effet l’impression que c’est ce qui guide Anthony Browne. Ici tout est rapprochement : l’image est aplatie, les formes sont organiques sans angle droit, les personnages se regardent et les couleurs lumineuses et chaleureuses évoquent le bien être dans lequel se trouve Anna.

L’INCARNATION DU JEU DES FORMES

    L’album Tout change en est la représentation la plus parfaite. « Je voulais que les changements, les transformations soient l’histoire. J’avais l’image d’un enfant qui regarde quelque chose qui se transforme mais je ne savais pas comment en faire une histoire. Un jour, je discute avec des amis de leur fille de six ans. Ils me racontent qu’ils avaient organisé un dîner pour lui annoncer une merveilleuse nouvelle en maintenant le suspens jusqu’à l’annonce mais leur fille s’était mise à pleurer. Cela me fit penser à cette image : celle d’un enfant qui s’inquiète car il voit les choses se transformer. Je venais de trouver l’histoire du livre mais le lecteur ne devait pas le savoir au début. J’avais le début et la fin mais je ne savais pas comment mettre en forme l’histoire. Les idées arrivaient au fur et à mesure. » Encore une fois tous les indices du changement qui est en train de s’opérer sont dans les détails des fonds (le cadre avec la Vierge à l’enfant).

AJOUTER DES DETAILS POUR RENDRE LES CHOSES PLUS DROLES

    L’album Promenade au parc est le deuxième album qu’Anthony Browne a écrit. C’est l’histoire simple d’un homme et de sa fille qui vont au parc promener leur chien et parallèlement celle d’une mère et de sa fille qui promènent aussi leur chien. Les animaux jouent vite ensemble mais les êtres humains s’ignorent. Puis petit à petit les enfants se rapprochent et finissent par jouer ensemble. « C’est une histoire très simple et j’en étais embarrassé. J’ai donc ajouté des choses rigolotes comme les pieds du banc en forme de chaussures sans que ça ne veuille forcément dire quelque chose ».

    « Lors d’une interview pour la télévision, lorsque j’étais plus jeune, le présentateur me demande hors plateau si je veux parler de l’utilisation des murs de briques dans mes livres. Mais je n’avais fait que deux albums avec des murs de briques. Il m’a alors demandé pourquoi je rajoutais des détails. Je n’ai pas osé lui dire que c’était pour rendre les choses plus drôles alors j’ai menti en disant que c’était pour représenter comment les enfants voyaient le monde. Donc vingt ans plus tard, j’ai revisité ce livre et j’ai voulu raconter comment un même événement pouvait être perçu différemment par plusieurs personnages. C’est le sujet d’Une histoire à quatre voix. »

    Cet album est écrit à travers quatre points de vue différents retranscrits par l’utilisation de quatre polices de caractère différentes. Dans la scène de la sortie du parc, on voit un arbre qui apparaît en feu : « Au moment où je le dessine, je me demande  « Pourquoi je fais ça ? Comment je vais l’expliquer si on m’en parle ? ». « C’était comme pour Anna et son père, je ne savais pas vraiment pourquoi je faisais ça et alors que j’étais entrain de dessiner la femme qui sortait du parc, je me mettais à ressentir sa colère pour son fils qui s’était égaré dans le par cet qu’elle avait retrouvé entrain de discuter avec une fille. Mes images sont souvent une combinaison de ce genre d’accident. »

QUESTIONS DE L’ASSISTANCE

. D’où vous vient l’intérêt pour les gorilles ?

    « Cela vient beaucoup de mon père. C’était un homme grand physiquement et mon frère et moi étions petits. Il avait été boxeur et volontaire pendant la Seconde Guerre mondiale et je ne pouvais pas imaginer qu’il ait pu faire des choses horribles car c’était un homme très doux. Il s’occupait beaucoup de nous, nous faisait dessiner, écrire de la poésie. Il nous encourageait aussi à faire du sport. C’était un homme au physique imposant mais très doux, comme les gorilles « 

. Dans Petite beauté, pourquoi le style pictural change au fil des pages ?

    « Je pense que j’ai essayé de sortir d’un trou et je me suis dit qu’il n’y avait pas de règle disant que dans un livre il faut avoir le même style du début à la fin. Zoo et A calicochon étaient des albums très planifiés et organisés dans l’illustration. Petite beauté a été une libération de ces règles que je m’étais imposé. »

. Vous dites que l’image se fait quand elle se crée. Y a-t-il des ratés ?

    « Beaucoup de ratés ! Je travaille à l’aquarelle et j’essaie de garder l’image, de ne pas la jeter. Après j’utilise la gouache pour peindre par-dessus. Chaque jour dans mon atelier c’est comme le premier round d’un match de boxe : on peut se débrouiller pas trop mal puis prendre un uppercut et chaque image a le sentiment d’être fragile, vulnérable « 

. Vous représentez souvent les pères, les enfants, les animaux mais qu’en est-il des mamans ?

    « J’ai écrit un album intitulé Mon papa et, à contrecœur, j’ai fait une suite intitulée Ma maman. Je ne savais pas comment le représenter. Ma mère était assez typique de sa génération et ce n’est pas cela que je voulais représenter de la maman. En tant qu’homme je trouvais qu’il était difficile de se moquer de sa maman comme j’avais pu jouer avec l’image du papa. J’ai plus utilisé l’image de la petite fille comme personnage qui ‘sauve’ les autres. »

    Après presque une heure et demi de rencontre, Anthony Browne quitte la scène. Il est fidèle à lui-même : bienveillant, plein d’humour et d’humilité sur son travail. Une très belle rencontre qui s’est poursuivie par la découverte de son exposition dans les salles de l’Hôtel de Ville de Moulins.

(février 2018)

 

  

Après classe préparatoire littéraire, Ecole du Louvre et formation d’ingénierie culturelle, Sabrina Moreau est coordinatrice culturelle en milieu pénitentiaire pendant six ans puis, depuis 2013, mediathécaire en charge de la programmation culturelle à Eaunes, près de Toulouse. Au CRILJ Midi-Pyrénées dont elle est membre depuis 2013, elle assure, à compter de 2015, les fonctions de trésorière. « Maman de deux jeunes enfants, je suis tombée dans la littérature jeunesse grâce à eux. Convaincue que lire des histoires dès le plus jeune âge est un outil de « construction massive », je cherche à développer des projets et des actions de médiation culturelle autour du livre jeunesse. » C’est ainsi que Sabrina Moreau participe à la formation « projets d’activités autour de la littérature de jeunesse » organisée avec la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations (DDCSPP) de la Haute-Garonne à destination des animateurs de centres de loisirs. Elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ  à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

 

 

 

Pauline Kalioujny à Moulins (2)

 

Pauline Kalioujny : entre taïga et forêt arthurienne

 par Wendy Liesse

    Lors de la quatrième édition de la Biennale des illustrateurs de Moulins, au mois d’octobre 2017, le public a eu le plaisir de découvrir le travail de Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice. L’exposition consacrée à son travail était installée au sein des Imprimeries réunies, lieu bien choisi pour cette marionnettiste de la gouge.

    Pauline Kalioujny accueille les visiteurs. Elle explique patiemment son travail et répond aux questions tout en dédicaçant ses livres avec gentillesse et spontanéité. L’exposition propose un échantillon de ses divers talents et, au milieu d’anciennes presses, nous découvrons son travail en linogravure au travers d’une série de planches au sujet végétal ainsi que les originaux de son de dernier album Promenons-nous dans les bois paru en octobre dernier.

    Pour celui-ci, elle a choisi de travailler à l’encre et à la plume sur grand format. Quatre grandes fresques accrochées aux murs en trois couleurs : rouge, noir et blanc qui attirent l’œil du visiteur. C’est « sa palette habituelle », elle dit de « ces trois couleurs primitives, qu’elles renvoient à l’inconscient collectif » : « Le noir et le blanc, dans cet album, représentent les forces minérales, végétales et animales de la nature, des forces brutes et sauvages. Le rouge représente l’humanité, faite de sensations et d’émotions ».

    On y voit une petite fille emmitouflée dans un manteau rouge et chaussée de valienki cheminant au travers d’une épaisse forêt peuplée d’habitants nombreux. Certains penseront au petit chaperon rouge mais il n’en est rien ou, en tout cas, ce n’était pas voulu. Son trait est tendre, tout en rondeur, elle souhaite que le petit lecteur se sente rassuré.

    Pauline Kalioujny a choisi d’utiliser une comptine classique et de la revisiter. L’histoire commence de la même manière, une enfant se promène seule dans les bois en fredonnant. Plusieurs indices sont dissimulés pour indiquer la présence du loup. On entend sa voix mais il reste toujours invisible. Ensuite, des personnages issus d’autres contes font leur apparition et on comprend alors que l’histoire n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. La richesse de ce livre destiné aux plus jeunes nous surprend.

     Pauline Kalioujny avait déjà commencé à travailler sur le livre-objet pour ses précédents albums. Elle nous propose à présent un leporello. Elle tire parti de ce format en accordéon avec ses quatre grandes fresques qui forment un décor en continu seulement interrompu par les pages où l’enfant apparaît en plan rapproché pour questionner le loup et entendre ses réponses. Ce format donne un sens de lecture naturel, sans ambiguïté, idéal pour les plus jeunes qui pour l’avoir testé tournent autour du livre déplié – cinq mètres quand même – en chantonnant la comptine.

    A travers ce parcours narratif et graphique, les personnages nous emmènent dans leurs aventures, on suit le rythme de la comptine au gré des paysages qui montent et qui descendent. Elle reproduit en images la musicalité de la comptine, si importante pour les plus jeunes enfants.

    L’utilisation que Pauline Kalioujny fait de ce format nous rappelle qu’elle possède, notamment, un diplôme de cinéma d’animation de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris. Elle utilise le travelling pour traduire le mouvement, elle travaille l’harmonie entre le texte et l’image, le cadrage avec les plans rapprochés de l’enfant qui font monter la tension petit à petit et pour finir elle nous présente les personnages au dos de l’album à la manière d’un générique de film sous la lumière d’une poursuite. Sa pratique de la gravure a aussi été une bonne école : « La technique l’a contrainte à se canaliser pour se concentrer sur les cadrages et la force du dessin ».

    Pauline Kaliouny est fascinée par la nature. Dans plusieurs de ses albums, elle met en scène un personnage qui part à l’aventure dans cette nature et porte un regard émerveillée sur celle-ci. Ce trait que l’on trouve dans ses gravures, elle le transcrit avec sa plume. L’illustratrice aime dessiner la forêt. Tout est y dense et sinueux. Il flotte un air de taïga dans ces images. L’illustratrice partage son imaginaire entre la Russie et la France. De père ukrainien et de mère française, elle puise dans le folklore russe pour imager ses histoires.  Elle aime le travail des artistes russes des années 1930. Elle cite Ivan Bilibine qui a beaucoup utilisé des objets, des motifs issus des traditions populaires russes associés à un sens du merveilleux. Mais aussi Samuel Marchack, Vladimir Lebedev  et bien d’autres. Pauline Kalioujny se place dans la lignée de cette littérature qui associait la nature et le folklore russe aux sujets du monde contemporain.

    La forêt est un élément perpétuel dans les contes populaires russes. Dans Promenons-nous dans les bois, elle est presque un personnage à part entière tant elle occupe l’espace. Dans cette forêt, on trouve le personnage de Baba Yaga fuyant à bord de sa isba à patte de poulet, nous rencontrons encore des chouettes et des hérissons souvent représentés et appréciés dans la littérature russe. Mais ce qui nous intéresse, c’est le rôle du loup. On assiste à une inversion du personnage type où l’agresseur devient l’aidant. Ce rôle positif du loup est une représentation que l’on retrouve souvent dans les contes russes (Le conte d’Ivan Tsarevitch, L’oiseau de feu, Loup gris).

    À partir d’une simple comptine, Pauline Kalioujny nous raconte beaucoup.

    C’est dans un contexte contemporain d’une nature détruite par l’homme qu’elle met en scène cette petite fille aux traits si tendres. Au fil de l’album des bûcherons sans yeux, déshumanisés apparaissent et détruisent la forêt. Elle finit l’album par une image ouverte où le lecteur va pouvoir « décider de ce qu’elle signifie pour lui »

    Comme un clin d’œil malicieux, l’auteur nous propose plusieurs idées pour remédier aux maux du monde au dos de l’album : de la plantation d’arbres, aux lapins qui se moquent de la fourrure du manteau de l’enfant, en passant par un hymne au ver de terre, bienfaiteur de la nature… mais tout cela avec poésie. On pourrait encore parler longtemps de la richesse de cet ouvrage mais je vous laisse découvrir par vous-même ce petit album pas si petit que ça en fait.

    En parallèle de la création de livres pour enfants, Pauline Kalioujny continue un travail de recherche plastique qui, nous allons le voir s’entremêler par moment avec son métier d’illustratrice pour enfant.

    Il y est aussi question de nature. Nous découvrons des esquisses, des dessins préparatoires, des estampes. Lors d’une résidence artistique à Troyes (en 2015), elle avait réalisé tout un travail de recherche autour de la forêt. Une exposition intitulée L’esprit des bois avait été présentée en 2016 à la médiathèque de Troyes.

    Elle poursuit aujourd’hui cette production sur la représentation des arbres dans les contes et les mythes. Une matrice en linoléum gravé de son interprétation du pin de Barenton et son impression sur papier asiatique nous était dévoilée. Le pin de Barenton est un arbre issu de la légende arthurienne dans laquelle la forêt occupe aussi une place importante.

    Une série de planches, intitulée Les maux d’une fleur, était également présentée. On y voit des variations florales gravées et peintes. La galerie l’art à la page avait montré une partie de ces œuvres lors d’une exposition collective consacrée aux séries en 2016.

    Pauline Kalioujny « aime l’intelligence de la forme et de la structure végétale, une intelligence totalement instinctive, à la fois géométrique et organique ». Gerberas, dahlias, chrysanthèmes et pavots défilent sous nos yeux séduits par la précision de la gravure et la poésie qui s’en dégage. Qui sait, ce sont peut-être des futurs personnages d’albums.

    Entre nature et culture, Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice, nous a offert, lors de cette Biennale, un beau moment d’émerveillement et de poésie. Elle nous souffle qu’elle prépare actuellement un conte russe à paraître en octobre au Père Castor. Nous l’attendons avec impatience.

 (février 2018)

 

Pauline Kalioujny vient d’obtenir le Prix Pitchou pour son album Promenons-nous dans les bois, prix décerné par un comité de lecture issu de la Fête du livre jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme) qui récompense le meilleur album de l’année pour les tout-petits. « Un grand merci au jury et aux partenaires. Mon éditeur et moi sommes ravis de voir notre soigneux et engagé travail si vite récompensé. » (Pauline Kalioujny)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. En février 2017, Wendy Liesse a effectué au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse. Elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un “coup de pouce” de l’association à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.