Montreuil en 2022

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Quand on vient pour la première fois, adulte ou enfant, au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, on peut éprouver un sentiment de trop-plein, se perdre dans les propositions et ne pas savoir, comme on dit aujourd’hui, se poser. En fait, si la profusion étourdit, la possibilité pour les visiteurs de bonne volonté de vivre leurs propres micro-événements va transformer la simple déambulation en moments heureux : un livre qu’on ne connaissait pas, une rencontre inopinée, une dédicace super belle, quelques phrases échangées avec un auteur pas intimidant du tout, une lecture ou un atelier. Sur le stand du CRILJ, ce sont surtout des médiateurs qui s’approchent et s’arrêtent. Ils questionnent, feuillettent, achètent. Des étudiants, surtout des filles, nous entretiennent de leur prochain mémoire, licence ou master. Nous les encourageons et, assez souvent, promettons de les aider dans leurs premières recherches. Il y a aussi ceux qui – soutien appréciable – adhèrent à l’association et ceux qui nous assurent, promis-juré, qu’ils s’inscriront à notre prochain colloque. Ce sera avant Montreuil 2023.

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Désirs de mondes

     La thématique du trente-huitième Salon du livre et la presse jeunesse en Seine Saint-Denis aura tenu ses promesses dans tous les sens du terme.

    L’édition 2022 s’est achevée sur une fréquentation digne des plus grands crus : 1 600 autrices et auteurs, illustratrices et illustrateurs présents à Montreuil, ont fait le bonheur des 180 000 visiteurs qui, six jours durant, sont venus à leur rencontre.

    Des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents débordants d’énergie, curieux et enthousiastes, ont apporté à la palette des émotions vécues au Salon, toutes les nuances de leurs désirs de mondes plus doux à vivre, de mondes qui portent les rêves de leur génération, les couleurs et les espoirs de leur insatiable imaginaire.

    Petits et grands ainsi conviés au grand festin de la littérature jeunesse se sont régalés des centaines de rencontres au programme tandis que pour sa troisième saison, la Télé du Salon, enrichie de nouveaux formats, diffusait chaque jour débats et créations originales. Ce nouveau média du Salon, né des contraintes du confinement, fait désormais partie de sa chatoyante panoplie. Il participe, avec les 500 partenaires-relais du Salon sur l’ensemble du territoire national, au rayonnement amplifié que l’événement offre, à quelques encablures des fêtes, à la littérature jeunesse, à ses créateurs comme à tous les acteurs de la chaîne du livre qui la font vivre.

    Les 450 maisons d’édition présentes comme la multiplication des formats et possibilités de rencontres professionnelles, y compris en amont du Salon, ont apporté à la saveur de ce cru décidément tonique.

   Il faut ajouter à la singulière façon dont toutes ces énergies se sont mobilisées pour aboutir à une trente-huitième édition si réussie, une très belle récolte de Pépites et la remarquable Grande Ourse de ce millésime 2022, Marc Boutavant.

    Dans notre galaxie de la littérature jeunesse, tous ces désirs de mondes ont manifestement concouru à un bel alignement de planète

    Retrouvez la trente-neuvième édition du Salon du livre et la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis du mercredi 29 novembre au lundi 4 décembre 2023.

( communiqué de presse des organisateurs du Salon – lundi 5 décembre 2022 )

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Disparition de Philippe Corentin

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Philippe Corentin : des gâteaux, des amis, des jeux et des livres. 

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« Et dis, papa, pourquoi moi je n’ai pas de livres de Corentin ? »  (N’oublie pas de te laver les dents ! – école des loisirs, 2009 )       

       Philippe Corentin est décédé le 7 novembre dernier. On gardera de lui l’image qu’il aimait afficher: celle d’un humoriste : « Moi je fais des Mickeys, c’est tout ! Je suis un gribouilleur. Un génial gribouilleur, c’est vrai, mais je ne suis qu’un rigolo ! » (1). Ses personnages se chargeaient même de sa publicité : « C’est un livre de Corentin. C’est trop drôle » répond la petite fille à son père qui lui demande ce qu’elle lit (2).  Et quand le dessinateur s’accordait quelque talent c’était pour l’écorner : « Il dessine des souris. Regarde comme elles sont mignonnes » s’émerveille Pipioli ; « Tu as vu les oreilles qu’il nous fait. Elles sont trop grandes. » réplique Pistache (3). Preuve qu’on a bien à faire à un « faiseur de Mickeys » ! Pourquoi ce mélange de fanfaronnade et de déni ? Pour devancer les critiques ? Se garder des louanges ? L’homme qui maugréait était avant tout un pudique qui ne se prêtait pas aux conventions et sabordait le jeu éditorial (rares signatures publiques, aucun colloque et très peu d’entretiens). En solitaire, il fignolait une vision d’enfance simple et immuable, ainsi résumée par Tête à claques : « … et pourquoi il n’y a jamais de tarte aux carottes et pourquoi je n’ai pas de copains et puis pourquoi on ne joue jamais au loup et en plus j’ai même pas de livres pour lire hein dis papa pourquoi j’en aurais pas moi aussi un livre avec des images et tout et tout… ? » (4). Des tartes végétariennes pour un carnivore, des amis mammifères pour un sanguinaire, des jeux cruels pour un loupiot mais des livres avec des images pour les petits !

    Les gâteaux sont faits maison, par des mères attentives aux goûts des convives : une tarte aux moucherons pour la chauve-souris, un gâteau de papier en feuilles de Cendrillon pour les souriceaux, un gâteau aux noix pour Zigomar, une tarte aux cerises pour Pipioli, deux autres tartes (aux pommes pour le garçon, aux mille-pattes pour le monstre), une religieuse au chocolat après un kouglof pour Bouboule, une tarte aux carottes pour Têtes à claques, une tartine de confiture pour les mouches. (5) « Un racontage de bouche » (6) écrit Serge Martin pour évoquer l’esprit rabelaisien de l’œuvre.

    L’amitié c’est l’altérité : Pipioli le souriceau a pour copains des oiseaux (un merle, une hirondelle) et une grenouille, Loustic s’entiche d’une princesse nommée Baignoire, Biplan le moucheron traîne avec un moustique (les autres sont des pédezouilles), le monstre et l’enfant partagent leur lit, Bouboule et Baballesont unis à vie, le louveteau s’émancipe avec des lapins et un cochon (7) : « un mélange d’espèces et de règnes » poursuit Serge Martin citant Florence Gaïotti (8). L’amitié est absolue: Pipioli aurait pu trouver mieux qu’un merle sédentaire pour migrer mais il a foi en la parole de Zigomar, Biplan l’asocial ne lâche pas Moustique qui ne lui est pourtant d’aucun recours et ceux qui se détestent (le chat et le chien (9)) ne se quittent pas.

   Le champ des jeux est large et les plaisirs homogènes. Faire l’avion (au-dessus de la maison ou en Afrique), faire des parties de boules de neige ou de confiture, faire la course ou faire des blagues, faire le loup et qu’importe la peur pourvu qu’il y ait l’ivresse. Dans les images, des jouets abandonnés révèlent d’autres jeux tout aussi traditionnels  mais bien plus calmes : ballon, corde à sauter, crayons de couleur, pelotes de laine, poupée, petite voiture, trompette, etc. Le seul qui ne sait pas jouer (Biplan le rabat-joie) compte sur l’amitié pour fuir la mélancolie : « Je ne sais pas quoi faire. Qu’est-ce que je peux faire ? »

    A la gourmandise, l’amitié et les jeux, Philippe Corentin ajoute la lecture. Gages de découverte et de réflexion, les livres structurent les personnalités en friches. Dans Mademoiselle Tout à l’envers, ils sont en hauteur et comme la chauve-souris est seule à voler « en haut », c’est sans doute là qu’elle puise les histoires de vampires qui troublent le sommeil de ses cousins. Dans Patatras !, ils sont au-dessus de la baignoire (pas loin des WC) et sur les tables de chevet dans Les Deux goinfres et dans Papa ! deux livres sont ouverts : l’un avant l’arrivée du magnétoscope (Le Père Noël et les fourmis), l’autre évité par Biplan à qui sa mère répète pourtant « Joue ! Lis ! Bouge ! Remue-toi ! » ! Dans Pipioli la terreur, c’est toute une bibliothèque qui sert de terrain de jeu et de potager : on fait des gâteaux avec des pages de Cendrillon (la suave) et des salades avec des feuilles de Pinocchio (le menteur). On lit aussi du Corentin au terrier (Mademoiselle Sauve-qui-peut dont l’image intérieure semble être de Grégoire Solotareff) et au salon où, dans une mise en abyme, la fillette résume ce qu’elle est en train de vivre : « L’histoire d’un petit crocodile qui veut manger une petite fille » (10). Enfin, c’est à une lecture métafictionnelle que nous convie la grand-mère de Mademoiselle Sauve-qui-peut lorsqu’elle dit : « C’est la fin de l’histoire et puis de toute façon c’est la dernière page ». Les histoires irriguent la vie. Face au loup, Mademoiselle Sauve-qui-peut s’insurge : « Non, mais, dis donc le loup, tu crois que je ne sais pas faire la différence entre un loup et une mamie ? (…) Il me croit aussi bête que le Petit Chaperon rouge ou quoi ? ». Comme elles sont drôles les histoires de Corentin, pas moroses comme l’aimeraient Baballe et Bouboule :

« – Ha, ha !… Vous allez voir, elle est très, très drôle … C’est l’histoire de l’arbre qui n’aimait pas les vaches…

– Ah non ! On lui dit à papa. Pas celle-là, papa !

  Papa, il est gentil mais il ne nous raconte que des histoires rigolotes. C’est pas rigolo… C’est toujours pareil… Finalement… Ça fait rire et puis c’est tout.

– Nous, on veut une histoire triste, une qui fait pleurer, avec des gros sanglots et tout… ».

  Vexé le père s’en va, emportant son livre (L’Arbre en bois). C’est alors que la table de chevet saute sur le lit :

– Hé ! … ho ! Moi je vous en raconte une d’histoire d’arbre, si vous voulez…

– De quoi elle se mêle, celle-là ? grogne Baballe, réveillé en sursaut.

  Baballe, c’est mon chien.  » Celle-là « , c’est la table de chevet, là, dans le coin, avec sa lampe sur la tête…

– Alors, je vous la raconte ou pas ? Qu’elle fait.

– Qu’est-ce que ça raconte ?

– C’est mon histoire à moi et je vous préviens que pour être triste, elle l’est, et pas qu’un peu ! Vous n’allez pas être déçus !

– Vas-y, raconte ! Qu’on lui dit, à la table. » (11)

   Un vrai mélo : pollution, déforestation, exportation, industrialisation et voilà un bel arbre (en bois) rétrogradé en vulgaire table de chevet dans la chambre d’un enfant et d’un chien « tristounets » : « Déjà ce n’est pas drôle de faire la table mais quand, en plus, on n’entend même plus d’histoires drôles, ça non ! Donc, je m’en vais… « Et tous les meubles, toute la déco de la suivre. « Quelle histoire !… » dit Bouboule effondré tandis que l’auteur s’explique: « Dans tous mes livres j’essaie de faire rire les enfants. Une histoire doit être faite non pour les endormir mais pour les réveiller et devrait d’ailleurs leur être lue le matin. Et pour les réveiller il faut les chatouiller avec des histoires qui les font rire. » (12). Les chatouiller ? Corentin est pourtant peu « tactile » : un seul baiser (13), aucun « Je t’aime » et encore moins de câlin (sauf celui du monstre à la fin de Papa !). On l’a dit, l’homme est pudique et son rire est sa marque de tendresse. Avec ça, il ré-enchante le monde désenchanté, sans fatuité.

     Premier album à l’école des loisirs : une chauve-souris orpheline est hébergée chez les souris, sa « famille ». Aussitôt un conflit de valeurs s’engage entre granivores et insectivores, diurnes et nocturnes. Où est le vrai monde ? Puis c’est au statut des animaux domestiques d’être débattu dans Le Chien qui voulait être chat : pénibilité du travail et tentation de l’oisiveté (en 1989 !). Suit la domination d’un ogre anonyme qui s’adjuge les ressources et réduit son voisinage à la misère (L’Ogrionne, 1990 !) puis la course au pouvoir (Le Roi et le roi), la boulimie (Les Deux goinfres), l’agnosie (Zigomar n’aime pas les légumes), la production industrielle et ses dégâts sur la nature (L’Arbre en bois, en 1999 !). Enfin, les tabous : pourquoi ne pas manger l’autre (N’oublie pas de te laver les dents !) ? Les thèmes sont graves, encore d’actualité et les fins peu optimistes : mademoiselle Tout à l’envers et son équipage finit dans le ruisseau, Zigomar atterrit au Pôle Nord au lieu de l’Afrique, Pipioli n’a plus de goût (« jeunème passa sepppabon ! ») et au lieu d’être artiste, il est arpète et modèle de l’auteur (14). Les loups ne sont pas mieux lotis (sauf celui de Patatras !) : l’un est abandonné dans l’eau glacée d’un puits, l’autre revient bredouille de la chasse et doit se contenter d’un Noël végétarien, un autre déclare forfait contre l’escargot et le dernier boit du bouillon près du feu de mère-grand (15).  Les insectes s’enlisent : Biplan dans l’ennui et le père mouche dans ses rêves de grandeur (16). Le chien ne sera jamais chat et le chat perdra son fauteuil, l’ogre sera la risée des crocodiles (17). Trop longtemps méprisés, les gâteaux, les végétaux (mondes parallèles) se vengent : boxe, caramélisation en haut du mât, écorchage à vif, piqûres de châtaigne.

    Sur les couvertures figurent deux envols périlleux (avec Zigomar), un risque de naufrage (les deux goinfres), deux chutes (loup, Père Noël), deux séquestrations (par l’auteur et l’ogre), un cri d’effroi, une querelle. On hurle, on fait la gueule sur treize couvertures contre sept où des sourires s’étalent, plutôt niais. L’époque est rude : elle fait fi de l’imaginaire (oubli du Père Noël), elle ne respecte ni les espèces animales ni le règne végétal, elle laisse les puissants affamer les plus faibles (L’Ogrionne). La vie n’est pas douce, raison de plus pour survivre avec des gâteaux, des amis, des jeux, des livres et du rire. N’en déplaise à Bouboule ça ne fait pas rire et puis c’est tout : ça fait rire et puis c’est TOUT.

    Avant de publier pour la jeunesse, Philippe Corentin a fait du dessin de presse et de la publicité (L’Enragé, Elle, L’Expansion, Le Jardin des modes, Lui, Marie-Claire, Play Boy, Vogue…). Il a conçu des affiches (18), illustré des guides (19) et des romans (Hatier, Gallimard). Dans une époque aussi créative que contestataire, il a vécu les crises, politiques (guerres d’Algérie, d’Indochine, du Vietnam…) et socio-économiques (Trente Glorieuses, surconsommation, baby-boom, industrialisation, urbanisation, exode rural, féminisme, révoltes étudiantes, nouveau statut de l’enfant). C’est en illustrant un conte d’Eugène Ionesco (20), des romans, des recueils (21) qu’il est entré dans un secteur en pleine expansion : « J’ai trouvé ce travail d’illustrateur très ingrat. J’avais l’impression d’être un tâcheron, un tâcheron de génie, mais un tâcheron. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire à l’avenir les dessins et le texte. » (22). Il a alors signé son premier album chez Hachette (23). Quand il entre à l’école des loisirs, à plus de cinquante ans, il sait l’irréversibilité du temps et l’impatience de la jeunesse. Il enroule alors les plaisirs de la vie dans le charme des illusions : aux enfants d’apprendre à succomber sans se trahir. « Tiens, tu ne veux pas plutôt faire le baby-sitter ? » propose le père cochon à Tête à Claques. « Il faut garder des lapereaux dont les parents sont sortis. Vas-y à ma place. C’est facile : tu leur racontes des histoires, tu joues avec… et même tu peux les manger si tu veux. C’est bon le lapin. ». Ah ! le piège des histoires ! Trop naïf pour résister à la brutalité des pères (une gifle, une queue broyée, une oreille tirée), le louveteau est sauvé par ceux qu’il devait manger. Il ouvre alors les yeux et affine son désir. Au début de l’album, il réclamait un dessert « pour lui tout seul », à la fin il veut la vie des autres avec les autres.

     L’œuvre s’ouvre sur un art de vivre tressé de BD, de cinéma, de contes, de dessins animés, de fables, de magazines, de peinture, de littérature. Godard, Perrault, Tex Avery, La Fontaine, Victor Hugo, Benjamin Rabier protègent des jours gris (le « lundi » de Zigomar n’aime pas les légumes). Et tandis qu’il aime la sieste, l’auteur valorise le travail, la belle façon d’être ensemble. On voit un facteur, un mineur, un docteur, des bûcherons, on s’affaire à la maison (jardinage, cuisine), on traverse l’atelier de l’auteur (Pipioli la terreur) : table, outils (crayons, gomme, taille-crayons, cutter, punaises, pinceaux, tubes de peinture) et, sur trois post-it, la vie d’artiste : s’approvisionner (acheter Sienne 10 flacons), prendre des décisions (trouver un titre : Pipioli chez Corentin), se faire payer (demander du blé à Arthur), remplir des obligations (dentiste/impôts), négocier avec l’employeur (revoir contrat, 10% est barré, remplacé par 12%), soigner son public (dédicace).

    L’homme pudique habite ses livres au plus près des enfants. Sa disparition en a choqué plus d’un, plus d’une. Quoi ? Pas de nouvelle histoire idiote de loups idiots ? Plus de nouveau départ dans l’azur ? Pas d’inquiétude. L’auteur a prévu tellement de chausse-trappes que toute relecture est un embarquement inédit. Et puis, il reste cette voix, inoubliable : vaguement inquiète (« Qu’est-ce qu’il a ? Qu’est-ce qu’il dit ? »), drôlement autoritaire (« Au lit, on lit ! »), présente, si présente (« Oh ! l’autre ! »). Et ce nez, ce gros nez ! Mais c’est lui, mais c’est bien sûr ! C’est Corentin qui veille au grain : lire en jouant, en se régalant, en s’aimant ! Oups ! Il est parti ! Normal : c’est sa liberté qu’il chérissait par-dessus tout. Pas d’adieu alors, monsieur Corentin, mais tout de même : Faim.

par Yvanne Chenouf – novembre 2022

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(1) Zigomar et zigotos (L’Afrique de Zigomar ; Patatras ! ; Papa ! ; Tête à claques ; N’oublie pas de te laver les dents !), L’école des loisirs, 2012

(2) N ’oublie pas de te laver les dents !

(3)  Pipioli la terreur

(4) Tête à claques

(5) Mademoiselle Tout à l’envers, Pipioli la terreur, Zigomar n’aime pas les légumes, Papa !,Tête à claques, ZZZZ… zzzz….

(6) « A table avec Corentin », Serge Martin, Revue des Livres Pour Enfants n° 266 {en ligne}

(7) L’Afrique de Zigomar, L’Ogrionne, Biplan le rabat-joie, Papa !, Les Deux goinfres, Tête à claques

(8) Florence Gaiotti, Expériences de la parole dans la littérature de jeunesse contemporaine, Presses Universitaires de Rennes, 2009. p. 160.

(9) Machin Chouette

(10) Tête à claques, N’oublie pas de te laver les dents !

11) L’Arbre en bois

(12)  » Tête à tête avec Philippe Corentin « , La Revue des livres pour enfants, n° 80, avril 2008, p. 51 (http://Lajoieparleslivres.bnf.fr )

(13) Mademoiselle Sauve-qui-peut étreint sa grand-mère avant de refuser son invitation à dîner : on ne s’assoit pas à la table du loup.

(14) L’Afrique de Zigomar, Zigomar n’aime pas les légumes, Pipioli la terreur

(15) Patatras !,Plouf !,L’Ogrionne, Le Roi et le roi, Mademoiselle Sauve-qui-peut

(16) Biplan le rabat-joie, ZZZZ… zzzz….

 (17) Le Chien qui voulait être chat, Machin chouette, L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau

(18) Affiche de l’exposition Cité Ciné à La Villette, dans les années 1980

(19) Guide SAS, Gérard de Villiers, Hachette, 1989

(20) Conte n° 3 pour enfants de moins de trois ans, Texte de Eugène Ionesco, éd. Jean-Pierre Delarge, 1976

(21) Ah ! Si j’étais un monstre, Marie-Raymond Farré, Hachette, 1979, 365 devinettes énigmes et menteries, Muriel Bloch, Hatier, 1990

(22) « Tête à tête avec Philippe Corentin », déjà cité

(23) Les Avatars d’un chercheur de querelle, 1981, coll. Gobelune. Dans l’album, on peut lire : « Je te gobe car tu es devenu une mouche.« 

   

Yvanne Chenouf, enseignante et chercheuse, a travaillé à l’Institut national de la recherche pédagogique dans l’équipe de Jean Foucambert ; elle fut présidente de l’Association française pour la lecture (AFL) ; conférencière infatigable, adepte des « lectures expertes », elle a publié de nombreux articles et ouvrages personnels et collectifs à propos de lecture et de livres pour la jeunesse dont Lire Claude Ponti encore et encore (Etre, 2006), et Aux petits enfants les grands livres (AFL, 2007) ; elle est à l’origine d’une collection de films réalisés par Jean-Christophe Ribot qui donnent à voir des élèves de tout niveau aux prises avec des ouvrages signés Rascal et Stéphane Girel, François Place, Claude Ponti, Philippe Corentin, Jacques Roubaud. Quoique désormais en retraite, Yvanne Chenouf répond toujours volontiers aux sollicitations qui lui sont faites, encore et encore.

Michel Leiris et Georges Lemoine

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Georges Lemoine publie un nouvel abécédaire

Au cœur de l’importante bibliographie de livres illustrés par Georges Lemoine se nichent d’élégants abécédaires auxquels s’est ajoutée, cet été, une nouvelle création, dans la collection « Alphabécédaire » publiée par la librairie parisienne Michael Seksik.

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    L’idée de cet abécédaire vient de la lecture par Georges Lemoine d’un texte de Michel Leiris extrait de Biffures (Gallimard, 1975). Dans le chapitre « Alphabet » qui occupe une centaine de pages, l’écrivain déroule un fil poétique à partir du mot-titre : sur l’écriture, le son et le sens des lettres et plus globalement sur l’aléatoire du langage. Michel Leiris se laisse notamment porter parles mystères des signes écrits, le sens ou les symboles évoqués par leurs formes. Identifiant dans les pages de l’écrivain un même goût pour l’image des lettres, Georges Lemoine y a puisé la matière pour construire un abécédaire qu’il choisit de dessiner délicatement au crayon sépia, alternant au fil des pages les effets d’aplats avec les jeux de volume ou d’ombre.Après l’avoir proposé à l’éditeur Gallimard, ce nouvel abécédaire est paru finalement début juillet dans le catalogue bibliographique de la Librairie Michael Seksik (Paris 5ème) : 106 exemplaires dans sa collection « Alphabécédaire ». La technique choisie par l’artiste est valorisée par le choix d’un papier crème mat à grain très fin et à fort grammage. La reliure à spirale et la couverture en rhodoïd donnent à ce livre d’artiste une belle modernité.

    Pour cet abécédaire, Georges Lemoine choisit un foliotage conventionnel, reconstituant la linéarité de l’ordre alphabétique, une lettre par page, alors que le texte de Leiris mène sa réflexion de façon aléatoire, au gré des associations. Les propositions imaginatives de l’écrivain prélevées dans le texte original accompagnent les illustrations qui jouent sur l’équilibre entre la forme de la lettre et l’association de significations. L’illustrateur crée à chaque page une image qui invite à un aller et retour avec le texte de l’écrivain, participant à l’énigme par sa synthèse ou l’élucidant grâce à ses détails. Par exemple, c’est un œuf brisé, coquilles au sol, laissant entrevoir le creux caverneux de son intérieur vide qui accompagne le « C », la concavité des cavernes, des conques ou des coquilles d’œufs prêtes à être brisées. Et dans la plupart des cas, les associations poétiques se jouent tant du côté du texte que de l’image. Par exemple, la délicatesse de l’illustrateur se manifeste dans un jeu surréaliste comme celui composé pour le « H » : sous le couperet affuté joignant les montants de la guillotine, silhouette composant la lettre, une ombre légère et improbable est portée en dessous pour rappeler la terrible lunette dans laquelle doit se placer la tête, tout en posant sur la page un astre nocturne.

     D’autres images amplifient la portée des propositions poétiques de Leiris grâce aux trouvailles graphiques : un clin d’œil réaliste quand la lettre-chicane « N » est présentée sur un panneau routier, ou plus métaphysique avec la représentation, entre cosmos et ovule, du « O », en sphéroïde originel du monde… »

     Le lecteur habitué aux jeux visuels de l’illustrateur appréciera aussi le fil de pêche qui court en trompe-l’œil sur la page pour l’hameçon du « J » ou le petit soldat de plomb dont l’ombre trace le « I », rappelant le conte d’Andersen que Georges Lemoine a illustré en 1983 pour Grasset jeunesse.

     Cet ouvrage qui n’est pas spécifiquement adressé à la jeunesse, nous rappelle l’importance des alphabets pour l’artiste attaché à l’abécédaire enfantin comme aux caractères typographiques. Dans la préface de son album Dessine-moi un alphabet (Gallimard, 1983), l’illustrateur confirmait le lien :

« On peut dire que l’homme a depuis toujours cherché à habiller les lettres, et qu’au long des siècles il les a parées de vêtements plus ou moins somptueux, plus ou moins sévères, plus ou moins drôles ou comiques. Les petits enfants d’aujourd’hui, penchés sur leurs cahiers d’écoliers, le crayon feutre à la main, continuent, comme en ce jour d’automne 1147, la rêverie de frère-moine, peintre-enlumineur de manuscrits. Ils voient comme lui : une lune dans le C, une barrière dans le H, un soleil dans le O, un serpent dans le S, un éclair dans le Z. »                               

   Pour rappel, l’histoire de Georges Lemoine avec l’art typographique commence avec sa toute première formation au Centre d’apprentissage de Dessin d’Art Graphique rue Corvisard à Paris, à partir de 1951, quand les caractères sont encore tracés à la main pour le plomb d’imprimerie. Elle se développe ensuite dans différents studios de création pour la presse ou la publicité dans les années soixante jusqu’au studio Delpire au début des années soixante-dix. En tant que graphiste publicitaire, il côtoie d’illustres typographes dont Marcel Jacno à qui il dédie en 2002 son album ABC d’airs tendres, paru aux éditions Point de vues. Dans la postface de cet album, Georges Lemoine qui a eu  « la chance d’être son assistant durant deux années » dit avoir été touché « par la classe, l’élégance de ses créations, la beauté classique de ces compositions graphiques et typographiques ». L’alphabécédaire qui vient de paraitre rend, lui aussi, hommage à cet héritage.

    La création de Georges Lemoine prend source dans une première carrière professionnelle de graphiste, avant sa carrière pour l’édition jeunesse, mais le goût pour la typographie et l’alphabet se continue des visuels publicitaires aux illustrations des œuvres littéraires puis surtout dans la création d’albums-abécédaires comme Pinocchio, l’acrobatypographe (Gallimard jeunesse, collection « Giboulées », 2011). Auparavant, en 1975, un premier abécédaire était paru, édité par Massin. L’éditeur qui ouvrit les portes de Gallimard à Lemoine au début des années soixante-dix, préface l’album Souvenirs de voyage, 26 aquarelles de Georges Lemoine (Paris, éditions Push) en soulignant autant la liberté de l’illustrateur que son habileté à jouer avec l’équilibre des formes pour sa création de lettres. À ce sujet, il faut aussi rappeler plusieurs versions d’un célèbre alphabet intitulé Les feuilles créé pour la revue 100 idées en 1976, repris de façon tabulaire en linogravure, ensuite pour des affiches et intégré sous forme de lettrines dans Le livre du printemps (Gallimard,  collection « Découverte cadet », 1983). En 1981, le prix Honoré (en référence à Daumier) a été remis à l’illustrateur et plusieurs articles de revues professionnelles, comme Graphis ou Caractères, rendent compte de cette créativité typographique.

par Christine Plu – octobre 2022

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Christine Plu est docteur en littérature générale et comparée de l’université de Rennes 2, autrice d’une thèse : Georges Lemoine, illustrer la littérature (XXe siècle). Elle a enseigné à l’université de Cergy-Pontoise, Masters Education et formation et masters spécialisés en littérature de jeunesse. Elle a rédigé la préface de l’ouvrage Georges Lemoine, (Robert Delpire, 2011, collection « Poche illustrateur ») et réalisé un « Entretien-abécédaire » avec Georges Lemoine pour le numéro 236 (2007) de la Revue des livres pour enfants.

 

ALPHABECEDAIRE LEIRIS/LEMOINE a été publié par la Librairie Michael Seksik. Achevé d’imprimer en avril 2022 sur les presses de l’Imprimerie Frazier, 33, rue de Chabrol à Paris. Couvertures sérigraphiées sur les presses de l’Atelier CO-OP, à Paris ; lithographies imprimées par Le Petit Jaunais, à Nantes. Maquette de Jérémie Solomon. Prix unitaire : 95,00 euros. Il a été tiré de cet ouvrage 106 exemplaires sur papier Olin regular crème, à savoir, 15 exemplaires numérotés de I à XV enrichis chacun d’une œuvre originale et d’une lithographie originale, 85 exemplaires numérotés de 16 à 100, enrichis d’une lithographie originale, 6 exemplaires destinés aux collaborateurs ; pour le texte de Michel Leiris issu de Biffures (La règle du jeu, I) : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1975.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

. Site de l’éditeur : https://librairieseksik.fr/rechercher?q=alphabecedaire&node=10

. Article de Christine Plu dans le numéro 236 de la Revue des livres pour enfants  :  https://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/PUBLICATION_7284.pdf

. Informations complémentaires sur Georges Lemoine sur  le site de Christine.Plu : https://christineplu.fr/georges-lemoine-illustrateur/

 

 

Pratiques plurilingues

 

 

Coordonné par Véronique Bourhis et Lydie Laroque (1), le numéro 215 du Français Aujourd’hui « Littérature de jeunesse et pratiques plurilingues » (Armand Colin, décembre 2021) est consacré au plurilinguisme en milieu scolaire (2) à travers le prisme de la littérature de jeunesse. Yvanne Chenouf en fait ici la recension.

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    Ouvrir les enfants à la multiplicité linguistique et culturelle tout en légitimant les langues maternelles des enfants dont « la culture d’origine est différente de celle véhiculée par l’école » est l’objectif attribué aux livres bilingues, plurilingues ou monolingues possédant des traductions en plusieurs langues) ainsi que pluriculturels (albums d’images centrés sur « des personnages confrontés à l’altérité, dans l’entre-deux pays, l’entre-deux langues », (p. 66). Les recherches ici présentées, menées au Canada, en France et en Suisse, attribuent à la littérature de jeunesse le pouvoir de mobiliser une pluralité de ressources chez les élèves tant langagières que culturelles ou symboliques. Les livres plurilingues et pluriculturels ouvrent à des débats où circulent des langues à égalité de statut : on parle dans des langues et de chaque langue, et cet entre-langues solidifie l’acquisition du français : « les enfants se sentent autorisés à utiliser leur langue pour s’approprier la langue de scolarisation ». (p. 99)

   À l’AFL (Association française pour la lecture), nous avons très tôt considéré le plurilinguisme comme un atout pour l’apprentissage du français aussi est-il agréable, en lisant le premier article, de retrouver, parmi les premiers livres plurilingues édités (à côté de Orbis sensualiumpictus de Comenius, 1658), la méthode d’apprentissage Rôti cochon (parue entre 1658 et 1704) à laquelle nous avions très tôt consacré un article (3). En France, la diffusion des livres de jeunesse plurilingues date des années 1970, période où la littérature de jeunesse connaît un essor. Il s’agit d’accompagner l’enseignement des élèves dont la langue première n’est pas le français (afin de favoriser le retour des immigrés dans leur pays d’origine on crée les ELCO – Enseignements de langues et de culture d’origine) et de répondre à l’engouement des parents pour l’apprentissage précoce des langues (Tout se joue avant 6 ans dominant les débats de l’époque). Au début, généralement, le français cohabite avec une autre langue (une soixantaine de langues). Prédomine l’anglais, suivi de l’arabe, du portugais, du vietnamien, du chinois et de différents créoles. Les textes valorisent le patrimoine oral de chaque pays, particulièrement lorsqu’il s’agit de langues minorées avec le risque de créer un « ghetto folklorisant » (abondance de contes).  Quand ils ne privilégient pas l’anglais (Gallimard), les éditeurs favorisent les cultures des populations immigrées sans les enfermer. Deux éditeurs se détachent, toujours actifs aujourd’hui dans ce domaine : L’Harmattan, qui a très tôt impliqué les enfants et leurs parents dans des ateliers d’écriture à côté de conteurs patentés et Syros qui a tout de suite favorisé les liens avec le monde arabe en refusant de se cantonner aux contes populaires. Aujourd’hui d’autres éditeurs les ont rejoints parmi lesquels Rue du monde, Didier, etc. Le dispositif iconotextuel a toujours été (et reste encore) central : quelle place, sur les pages, pour chaque langue (hiérarchisation), quelle langue (officielle, populaire), quelle graphie (usage ou non de la phonétique), etc.

    Une première partie présente le fonds de la littérature de jeunesse aujourd’hui disponible à travers des typologies (pp. 23-38). Ce travail, précis, structurant, est une aide pour les enseignants et les animateurs peu familiers de cette production (manque de formation, peu ou pas de proposition plurilingue sur les listes de livres préconisés par l’éducation nationale française). Les pratiques qui se développent sur le terrain rendent cette connaissance nécessaire. Des coopérations parents/enseignants s’organisent en effet pour lire en plusieurs langues, ce qui profite aux enfants « fiers, attentifs, curieux, actifs » (p. 124). Alors que la subjectivité du lecteur est de plus en plus considérée, alors que toute œuvre est interculturelle, la littérature plurilingue pourrait contribuer à conforter l’identité des enfants plurilingues et les ouvrir, avec leurs camarades, non seulement au monde mais aussi aux processus de création, selon les pays. Tout au long de la revue, même dans la seconde partie réservée aux pratiques de classe, les livres sont présents, cités, résumés, analysés, leurs apports reconnus et les besoins de formation revendiqués. Sont ainsi présentés des imagiers qui réunissent un capital lexical de base (mots du quotidien « traduits » en images), des abécédaires qui favorisent la distance avec les systèmes d’écriture (sens de la graphie, notations des graphèmes et des phonèmes), les contes dont le sens, implicite, interpelle et s’interprète et les récits (sous forme d’albums, essentiellement) : dans une autre typologie, moins classique, les documentaires sont inclus (p. 112). En plus de leur dimension linguistique, la plupart de ces livres possède une dimension encyclopédique (connaissance du monde). La traduction reste le point passionnant: citant Umberto Eco (4), les auteurs rappellent qu’on ne traduit pas mot à mot mais « monde à monde » ce qui valorise l’interprétation et repousse l’ethnocentrisme. Sur la page, souvent la double page, les éditeurs optent pour une traduction « simultanée », phrase par phrase ou paragraphe par paragraphe, laissant au lecteur le soin de négocier le sens en s’aidant des images et en transférant sa propre expérience du monde et de la langue sur le texte. Les langues se reflètent, se succèdent, s’enchâssent et se complètent (voir l’éditeur Talents Hauts). Tout choix éditorial révèle son projet : quelle place est faite à chaque langue, quelle vision du monde prédomine, quelle polysémie des images, quelle catégorie sociale représentée, quels genres, etc. On peut regretter l’absence, dans les références, de la célèbre maison d’édition de poésie, Le Port a jauni (wwww.leportajauni.fr) et de sa responsable, Mathilde Chèvre, qui a fait de la question de la traduction (en mots et sur la page) l’axe central de sa réflexion, de son travail et de sa communication. (5)

    Si les apports éducatifs de cette littérature font consensus (tant sur le plan affectif que cognitif) que faire des livres plurilingues en classe ?Comment les lire quand le lecteur ou la lectrice est monolingue ou ignore la langue convoquée ? La seconde partie, consacrée aux comptes-rendus d’activités, est conséquente et variée. On convoque surtout des albums, plutôt connus et faciles à se procurer : en CP, La Grenouille à grande bouche (Francine Vidal, Elodie Nouhen, Didier, 2001), en UPE2A (unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants), un roman graphique tout en images (Là où vont nos pères, Shaun Tan, Dargaud, 2006) et un album (Le Livre qui parlait toutes les langues, Alain Serres, Fred Sochard, 2013), en cycle 3 (classes de langues) La Famille Totem, Alain Serres, Laurent Corvaisier, 2008). Des formations d’enseignants à cette catégorie de livres est parfois signalée (p. 95) afin que les enseignants participent eux-mêmes au choix et à la critique des livres. Parmi la pluralité des pratiques des constantes se font jour : les histoires sont souvent d’abord « racontées » en une ou plusieurs langues, les enfants sont invités à répéter des extraits, à repérer des mots ou des passage (refrains des randonnées, par exemple) et surtout à comparer les langues entre elles, un exercice qui les captive : « c’est rigolo », « c’est presque pareil », « c’est arabe, ici, je le connais », etc. Le corps est mobilisé pour mimer, exprimer mais aussi pour suivre les sensations procurées par les nouvelles prosodies (ça vient du ventre ou de la gorge, la voix change d’une langue à l’autre, etc.). La « retenue » n’est pas de mise quant au choix des langues qui, tout de suite, sont plurielles (pour coller aux réalités des classes) : arabe, créole réunionnais, français, russe, turc au CP, une vingtaine de langues en UPE2A… La production d’écrits, intense, concerne les écrits de travail (classement, comparaison, résumés) et les écrits de création (prolongement des albums, édition, etc.). Une classe d’accueil UPE2A a ainsi produit un livre (Là où vont nos pairs) à partir de l’album étudié et remis cet ouvrage au CDI. Ces projets semblent rompre avec l’enseignement frontal tant ils font appel aux « compétences plurilittéraiciées » des élèves, savoirs dont l’enseignant est souvent dépourvu, ce qui l’assigne à un rôle d’accompagnateur et d’apprenti au même titre que l’ensemble de la classe. (6)

   C’est dans le dernier article de ce numéro que s’affirment principalement les obstacles distillés tout au long des contributions. Les enseignants ne se sentent pas suffisamment  « plurilingues » pour conduire des interactions qui les dépassent et, malgré leur attrait, les livres plurilingues sont rendu suspects par le monologisme institutionnel (Cerquiglini) : on redoute les interférences des langues entre elles au détriment de l’acquisition du français, on se sent dépassé par la multiplicité des prises de parole des enfants, on ne sait que faire de l’entrecroisement des langues, etc. A l’AFL, lorsque nous avions publié ELMO International, logiciel d’entraînement à la lecture en sept langues (7), nous nous étions déjà heurtés au compartimentage des langues et aux craintes d’ouvrir les portes des cours. Malgré ces réserves, l’enquête conduite au Canada auprès des enseignants ayant utilisé des albums plurilingues en classe (pp. 119-127) montre un intérêt proche de l’engouement : en tête des domaines de satisfaction la participation énergique des enfants (« attentifs, toujours contents, intéressés ») puis l’ambiance de travail (« C’est vraiment une belle porte d’entrée pour voir la diversité, impliquer les parents et donner un sentiment d’appartenance aux élèves dont la langue n’est pas le français « ) et enfin la sécurité apportée par la formation (« variété du matériel », « beau matériel, bien structuré »). On remarque la même assurance et le même désir de poursuivre l’expérience chez les enseignants et animateurs formés, en France, par DULALA (association D’une Langue à l’autre). (8)

    En conclusion, ce numéro est extrêmement riche à plusieurs niveaux : on découvre un foisonnement tant sur le plan des recherches que sur celui des pratiques et si, du côté de ces dernières on peut parfois craindre une instrumentalisation des albums (on relève souvent le terme d’exploitation), regretter le manque d’intertextualité (la comparaison des albums renforcerait la prise de conscience de la diversité des visions du monde) et le peu de projets sociaux, dépassant le cadre de l’école (alors que la diversité linguistique est au cœur des débats sociaux), on se réjouit de voir que les albums plurilingues peuvent représenter un levier de transformation de l’enseignement : l’école a besoin de s’ouvrir (aux familles, aux traducteurs…), les enfants peuvent exister avec toutes les composantes de leur identité (moins déficients que surpuissants), et les formateurs sont contraints  d’apprendre avec leurs élèves. Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses pour cette revue consacrée à l’enseignement du français, l’ensemble des articles est agréable à lire malgré (avec) leur degré d’expertise, ils poussent à réfléchir et donnent envie d’agir et des moyens pour combler « le hiatus entre les discours politiques concernant l’inclusion des nouveaux arrivants et leur transposition dans l’environnement scolaire ». Aucun auteur n’a eu besoin de déclarations lyriques pour valoriser tout ce que les projets présentés contiennent de promesse d’émancipation individuelle et collective, de fraternité et de dépassement des clivages : tous les acteurs, qu’ils soient enfants ou adultes, disent le pouvoir du faire ensemble avec ses compétences et ses points de vue, d’où qu’on vienne. Que la littérature de jeunesse contribue à cette libération des corps et des esprits, à une connaissance accrue et respectueuse de soi, des autres et du monde, n’est pas étonnant pour notre revue qui se fait régulièrement l’écho du dynamisme de cette édition. Les éditeurs, dans cette affaire, ne sont pas les moindres partenaires, que leur engagement soit reconnu.

par Yvanne Chenouf – octobre 2022

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(1) Membres du laboratoire  » École, Mutations, Apprentissages  » CY Cergy-Paris Université, INSPE de l’académie de Versailles

(2) Voir de Jean Duverger ex inspecteur responsable de la formation des enseignants à l’étranger : « On apprend à lire qu’une fois » : http://www.lecture.org/ressources/ecrit_surdite/AL31P24.html ; « On apprend mieux à lire avec deux langues » : http://www.lecture.org/logiciels_multimedias/videographix/ecrit_surdite/AL63P38.html ; « Lire, écrire, apprendre en deux langues » : https://www.lecture.org/ressources/bilinguisme/AL85p47.PDF

(3) « Une autre façon d’enseigner la lecture au XVIIème siècle » : https://www.lecture.org/revues_livres/actes_lectures/AL/AL97/page022.pdf ; Cette méthode publiée en 1689 et 1729 est reparue, sous forme d’extraits, chez Fata Morgana (2012)

(4) Dire presque la même chose. Expériences de traductions, Umberto Eco, Grasset, 2006

(5) Voir Le Poussin n’est pas un chien, Quarante ans de création arabe en littérature pour la jeunesse, reflets et projet des sociétés (Égypte, Syrie, Liban), coédition IFPO/IREMAM/Le Port a jauni, 2015

(6) Voir Le Maître ignorant, Jacques Rancière, Fayard, 1987

(7  http://www.lecture.org/logiciels_multimedias/archives_logiciels/archives_logiciels_elmoint.html

(8) Voir l’impact social des formations dispensées par cet organisme sur son site : https://dulala.fr/wp-content/uploads/2020/09/DULALA-RA-2020-VF-2021-08-HD-compresse.pdf; Elsa Valentin, qui écrit dans cette revue, a publié chez Syros en collaboration avec DULALA, des contes plurilingues : Chaprouchka(2020), Gallinella petite poule rossa (2021)

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Yvanne Chenouf, enseignante et chercheuse, a travaillé à l’Institut national de la recherche pédagogique dans l’équipe de Jean Foucambert ; elle fut présidente de l’Association française pour la lecture (AFL) ; conférencière infatigable, adepte des « lectures expertes », elle a publié de nombreux articles et ouvrages personnels et collectifs à propos de lecture et de livres pour la jeunesse dont Lire Claude Ponti encore et encore (Etre, 2006), et Aux petits enfants les grands livres (AFL, 2007) ; elle est à l’origine d’une collection de films réalisés par Jean-Christophe Ribot qui donnent à voir des élèves de tout niveau aux prises avec des ouvrages signés Rascal et Stéphane Girel, François Place, Claude Ponti, Philippe Corentin, Jacques Roubaud. Quoique désormais en retraite, Yvanne Chenouf répond toujours volontiers aux sollicitations qui lui sont faites, encore et encore.

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Lire l’architecture

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Les Éditions du patrimoine publient, à l’initiative du service de l’architecture du ministère de la Culture, une nouvelle collection de livres-jeux, « Archi et Basile », s’adressant aux jeunes lecteurs à partir de 7 ans. Les deux premiers volumes paraissent en octobre 2022, pour les Journées nationales de l’architecture.

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La collection

    Connaissez-vous Archibald ? Archi pour les intimes. Il est le chat aussi espiègle qu’affectueux de Basile, jeune garçon, curieux de nature, qui parfois s’ennuie dans son appartement. Avec cette série de livres, ce duo attachant invite le jeune lecteur à une promenade amusante et passionnante à travers l’architecture et l’urbanisme.

    Dès qu’une fenêtre s’entrouvre, Archi file et se réfugie au rez-de-chaussée de son immeuble, dans l’agence d’une architecte accueillante. C’est si drôle de se nicher au cœur d’une maquette, de griffer les papiers calques, ou de pianoter sur le clavier de l’ordinateur. Ainsi, au fur et à mesure de ses visites pour le récupérer, Basile fait la connaissance de la jeune équipe et découvre le métier d’architecte et les savoir-faire qui y sont liés. Un monde à part, mystérieux au premier abord avec son vocabulaire bien étrange, mais dont Basile se rend compte qu’il est à l’origine de son univers quotidien. Livre-jeu illustré, chaque volume fait découvrir l’architecture de façon ludique et créative à travers 20 doubles pages dans lesquelles toutes les questions de Basile trouvent des réponses, développées par des zooms, des jeux et des activités de dessin qui laissent libre cours à l’imagination du lecteur.

Les premiers titres

    Permis de construire accompagne la rencontre de Basile et de l’architecte. Pourquoi faut-il un architecte pour construire un bâtiment ? Quel est son rôle, avec qui travaille-t-il ? Une maison se construit-elle comme une école ? Et comment être sûr que celle-ci ne s’écroule pas une fois finie ? Comment dessine-t-on une façade ou l’intérieur d’un édifice ? Au fil des pages et des activités, le lecteur croise Le Corbusier ou Antoni Gaudi, il découvre le Centre Pompidou-Metz, et une drôle de piscine transformée en musée !  Il pourra aussi dessiner la maison de ses rêves, son école idéale, une ville imaginaire.

    Dans le deuxième volume,  Chantier en cours !  Basile et Archi visitent avec son amie l’architecte le chantier de construction d’une annexe en bois de son école : intrigué par l’activité des différents artisans, il pose toutes les questions qui lui passent par la tête… Est-elle le  » chef  » du chantier ? Comment coule-t-on un sol en béton ? Comment isoler un bâtiment du froid et du chaud ? Quels sont les outils nécessaires à la réalisation du chantier ? Et d’ailleurs, comment construit-on une gare ou un stade ? Est-ce l’architecte qui aménage les salles de concert ? Une fois encore, le lecteur sera mis à contribution pour aider Basile, à travers toutes sortes d’activités ludiques et enrichissantes.

Une autrice, un illustrateur

    Sophie Bordet-Petillon, journaliste, est une autrice engagée. Elle conçoit et écrit des livres documentaires, des cahiers d’activités et des livres-jeux pour raconter le monde aux enfants et aux adolescents. Elle travaille pour Gallimard jeunesse, Bayard, Tourbillon, Magnard, Palette.

    Rémi Saillard, est diplômé des Arts décoratifs de Strasbourg, ville où il travaille depuis plus de trente ans pour la presse pour enfants (Bayard, Milan, Fleurus) et l’édition jeunesse. Il a publié de nombreux ouvrages entre autres chez Milan, Nathan, Mango, La Martinière jeunesse, Syros, Gautier-Languereau, Tourbillon, Gallimard. Sa palette de techniques d’illustration est riche et variée, donnant toute sa force à son univers graphique, tour à tour drôle et tendre.

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Permis de construire et Chantier en cours ! par Sophie Bordet-Petillon et Rémi Saillard, collection « Archi et Basile », maquette de Grégory Bricout, 52 pages, 14,90 euros.

Merci à Sophie Bordet-Pétillon pour ces informations.

Il faut manifester sans trêve

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Nous faisons notre l’interpellation de Christophe Laluque, co-président de Scènes d’enfance–ASSITEJ France. L’intitulé de cet appel est inspiré de Charles Baudelaire : « Il faut vous enivrer sans trêve »  (Le spleen de Paris, 1869.)

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    Avec la jeunesse et dans la joie, à partir d’aujourd’hui, il nous faudrait toutes et tous retrouver l’envie de manifester. Puis, dans tous les endroits que nous traversons ensemble, ne plus jamais cesser de manifester. Dans les rues, les jardins, les théâtres… Manifester sans trêve.

    Pour la sauvegarde des mots, des images, des lumières et des sons accordés avec intelligence. Pour soigner la poésie, l’imaginaire et l’émotion partagée. Pour la défense d’un art qui nous divertisse de la vulgarité et du sensationnel : être en état de manifestation permanente.

    Manifestons pour dire l’état du monde, dire ce que l’on risque, dire ce que l’on ne veut pas. Manifestons contre l’ignorance, le mensonge, la paresse et la publicité. Contre la bêtise, la violence, le silence, la barbarie, le racisme et la cupidité.

    Pour l’écoute et la parole de chacun.e, le débat et le savoir. Pour que chacun.e puisse dire, avec nous, ce qu’iel a à dire. Le chanter, le danser, l’exprimer comme iel le sent. Pour le maintien d’une culture qui dérange, surprend, agace, réveille, démonte les idées reçues. Pour une culture affranchie des rapports toxiques et commerciaux. Manifestons pour l’exigence d’un art appliqué avec patience, constance, attention et soin : des textes interprétés avec humilité, des sentiments sincères, des gestes retenus. Pour la simplicité, la sobriété, la beauté. Dans l’état du monde actuel, toute création est désormais une manifestation.

    Manifestons contre ceux qui détruisent la planète, avec celles et ceux qui la protègent, contre le règne de l’argent, contre l’injustice… Manifestons pour rappeler tous les holocaustes. Pour entretenir la colère et la sagesse. Pour défendre le peu de l’essentiel, le temps précieux, les lieux publics et les jardins où l’on cultive l’utopie. Pour comprendre la complexité du monde, la nature humaine, l’univers.

    Manifestons pour que l’accès à l’art, l’accès à l’eau, l’accès aux paysages, l’accès aux soins, l’accès à l’éducation, tous les biens communs de notre humanité, soient gratuits pour toutes et tous.

    Manifestons pour une plus juste répartition des richesses. Et typiquement dans la culture, particulièrement dans le spectacle vivant, spécifiquement pour le secteur jeune public. Pour dénoncer les budgets iniques de certaines collectivités qui croient peut-être qu’en travaillant pour les enfants, les professionnel.le.s  jouent à la marchande avec des pièces imaginaires ! Un théâtre à Paris, comme dans d’autres villes, une compagnie, n’importe quel•le artiste, n’importe quelle activité, est scandaleusement moins bien soutenue par les financements publics ou privés, dès lors qu’elle s’adresse spécialement à la jeunesse. Ce sont des enjeux politiques et sociétaux que porte Scènes d’enfance-ASSITEJ France. Manifestons pour défendre les budgets alloués à l’enfance et la jeunesse ! Manifestons pour ne pas disparaître !

    Et si l’on se surprend un soir à somnoler, vautré au fond d’un fauteuil d’orchestre d’un théâtre qui ronronne, ou le matin avec l’envie de manifester quelque peu fatiguée, courons vite à la première représentation scolaire qui se présente. Et nourrissons- nous de toutes celles et ceux qui bougent, qui murmurent, qui rient, qui crient. Demandons aux bébés, aux enfants et aux jeunes, au soleil qui se lève, à tout ce qui prend naissance, demandons-leur ce qu’il faut faire. Iels nous diront de manifester sans attendre.

( par Christophe Laluque – septembre 2022 )

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Merci à Christophe Laluque et à Scènes d’enfance qui nous permettent ce partage.

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À 16 ans, Christophe Laluque rencontre le théâtre au Théâtre Populaire de Champagne. ll suit une formation de comédien avec Jean Brassat, Bruno Sachel, Marc Spilmann et Christian Jéhanin. Il obtient, avec Jean Jourdheuil, une maîtrise de Lettres au département théâtre de l’université Paris X. Il sera assistant à la mise en scène de Christian Peythieu (au CDN de Béthune), de Pierre Barayre et de Marc Baylet-Delperrier. Pendant huit ans, il réalise, sur Radio Aligre, une émission d’entretiens radiophoniques avec des personnalités du théâtre. Il joue pour Pierre Barayre, Marc Soriano, Julien Bouffier et Marc Baylet-Delperrier, avant de se consacrer exclusivement à la mise en scène en créant sa compagnie, l’Amin Théâtre, en 1984. Premier spectacle mis en scène : Aden Arabie d’après Paul Nizan. Parmi les auteurs qu’il met au plateau : Bertolt Brecht, Gertrude Stein, Alphonse Daudet, Rainer Maria Rilke, Robert Walser. Il privilégie désormais les auteurs vivants (Marc Soriano, Patrick Lerch, Jon Fosse, Gilles Clément). Directeur du Théâtre de l’Envol à Viry-Chatillon (Essonne) de septembre 2005 à juin 2011, Christophe Laluque quitte l’endroit pour cause de municipalité hostile et il installe sa compagnie dans la ville voisine de Grigny, « L’Amin Théâtre défend à travers ses créations un théâtre tout public en diffusant les écritures contemporaines dans des mises en scène qui permettent à chacun, enfants comme adultes, de s’identifier à l’histoire à travers ses différents niveaux de lecture. Les créations de la compagnie sont intimement liées à nos projets de territoires. Et nos questionnements sur les publics, notamment éloignés de la culture, nous conduisent sans cesse à développer de nouvelles actions culturelles. » Christophe Laluque est actuellement directeur et programmateur du Théâtre Dunois, scène parisienne pour la jeunesse. Il y présentera prochainement une adaptation de Mon Bel Oranger de José Mauro de Vasconcelos. Il avait, en 2009, créé Au panier ! d’après l’album de Henri Meunier et Nathalie Choux paru au éditions du Rouergue.

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Une collection de bandes dessinées chez Møtus

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« Bulles Bottes Boutons » est une collection de bandes-dessinées et de romans graphiques créée en 2022 par les éditions Møtus qui s’adresse à des lecteurs enfants et d’adolescents âgés de huit à treize ans. Présentation par Séraphine Menu, responsable éditoriale.

    « Bulles Bottes Boutons » aborde des sujets en lien avec la société et le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Elle donne la parole à des auteurs et des autrices qui souhaitent évoquer des thèmes forts, controversés ou inspirants, et fait appel à des illustrateurs et des illustratrices dont le style graphique est innovant, inventif ou présente une esthétique nouvelle.

    À travers la fiction, l’humour et la poésie, la collection « Bulles Bottes Boutons » souhaite transmettre des pistes de réflexion au jeune lecteur et leur prodiguer les bases d’un questionnement sur des thèmes aussi variés que le rapport des Hommes à la nature, les secrets de famille, la politique et les lois, l’Imagination comme refuge… pour parler de la façon dont nous agissons les uns avec les autres, des rouages de la vie en société ou bien de la menace de nos libertés.

    Chaque titre de « Bulles Bottes Boutons » est pensé comme un tout. Un soin particulier est apporté au choix des auteurs et des illustrateurs, à la qualité du papier et de l’impression, au design graphique et à la maquette du livre. L’ambition de la collection est de proposer une gamme de livres dont chacun sera unique dans le format comme dans le thème, qui soit à la fois engagé et graphique, d’une belle qualité de fabrication et d’une grande sensibilité, pour laisser une trace de son passage dans l’esprit du jeune lecteur. Møtus souhaite également que les livres de la collection soient agréables à regarder et à prendre en main, pour qu’une relation privilégiée se tisse entre l’objet-livre et le lecteur.

    Prise de bec de Geoffrey Delinte et Rémy Benjamin est le premier livre de la collection « Bulles Bottes Boutons ». Sorti en avril 2022, il a d’emblée donné le ton de la collection. Dans cet album de bande-dessinée de 52 pages, chaque page est une petite scénette. Le duo belge met en scène le quotidien de différents animaux aux points de vues divergents et aux aspirations distinctes. Ils tentent de vivre ensemble malgré leurs différences, dans une société étrangement similaire à la nôtre. Un cochon employé de bureau et son collègue chien, une aigrette réactionnaire, une maman vache allaitante et militante, un couple de poules lesbiennes qui vient d’adopter un bébé souris et des dauphins-taxis constamment en grève vivent ainsi des aventures loufoques et décalées, amusantes et perspicaces, dont le double niveau de lecture permet d’amener le sourire aux lèvres chez les petits comme chez les plus grands.

    N’en parlons plus de Weng Pixin, le deuxième album de la collection, est sorti un mois plus tard en mai 2022. Cette bande-dessinée semi-autobiographique de 200 pages a été traduit depuis l’anglais et acheté à la maison d’édition américaine Drawn & Quarterly. Elle raconte l’histoire de cinq générations de jeunes filles d’une même famille entre la Chine et Singapour et évoque leurs secrets, leurs relations, les joies et les peines de leurs moments d’adolescence. Le livre aborde le quotidien parfois insouciant mais parfois difficile de ces jeunes femmes, avec beaucoup de douceur et de poésie. N’en parlons plus parle de la nécessité d’ouvrir les portes du passé pour connaitre sa propre histoire, d’instaurer le dialogue et d’interroger ses aïeuls afin de briser les silences qui s’installent entre les générations.

    Le 22 septembre, la collection « Bulles Bottes Boutons » publiera un ouvrage à mi-chemin entre la bande-dessinée et l’herbier écrit par Isabelle Rimasson et illustré par Simon Hureau (à qui on doit le livre à succès L’oasis publié chez Dargaud en 2020). Un jardin extraordinaire raconte l’histoire de Nino, un petit garçon qui découvre au cours d’un été les nombreux secrets que renferme le potager de sa grand-mère. Les merveilles de la nature, l’équilibre des choses et la façon dont prendre soin du vivant n’auront plus de secrets pour lui. Simple, doux et somptueusement illustré à la main, Un jardin extraordinaire invite le jeune lecteur à découvrir les plantes et les fleurs, les fruits et les légumes, mais aussi les papillons, les fourmis et les oiseaux. Le livre encourage à prendre le temps de regarder la nature et d’en savourer ses bienfaits.

    Le dernier titre de la collection pour cette première année sortira en octobre. La boucle d’oreille rose est un roman graphique de 104 pages dont j’ai écrit le scénario et qui sera illustré par Sylvie Serprix. Tout commence lorsque la jeune Mia prête sa boucle d’oreille rose à l’une de ses camarades de classe un matin d’automne. Par ce geste simple, elle ne se doute pas que sa vie et celle de tous les habitants de son village s’apprête à basculer. Le bijou d’apparence inoffensif deviendra au fil des saisons le symbole d’un ralliement, les interdits se multiplieront, les dénonciations aussi. Le poids de la boucle deviendra très vite de plus en plus lourd à porter. Mia et sa famille suivront-ils le mouvement ou décideront-ils de renoncer à leurs privilèges pour maintenir leur liberté ? La boucle d’oreille rose questionne l’effet de groupe et les dérives communautaires, montrant que les grands interdits peuvent commencer par de tout petits détails.

    Dans le futur, la collection entend continuer à publier des livres aux thèmes forts et engagés tout en faisant appel à des artistes aux styles novateurs. « Bulles Bottes Boutons » publiera quatre nouveaux titres en 2023 et quatre autres sont déjà en préparation pour 2024.

(par Séraphine Menu – juillet 2022)

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Grand merci à Séraphine Menu qui nous offre cette présentation détaillée.

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Séraphine Menu est née en Normandie en 1990, dans une petite ville au bord de la mer. « Pendant son enfance, elle regarde les bateaux revenir au port, rêvant de partir à son tour. » Titulaire d’une licence de lettres modernes et d’un master édition, Séraphine Menu est éditrice jeunesse et auteure. Après ses études, elle se spécialise dans le domaine de la jeunesse et collabore à plusieurs projets littéraires et éditoriaux. Elle s’installe à Londres, puis voyage en Asie, avant de poser ses valises au Canada. Après trois ans passés aux éditions La Pastèque, à Montréal, elle rejoint les bureaux parisiens de la maison, en 2018. Elle y assure le suivi éditorial des livres pour la jeunesse et des documentaires graphiques. Elle est autrice, à La Pastèque, d’une série de livres entre album et bande-dessinée destinée aux plus petits, « Les parpadouffes » (2018), et de Biomimétisme, la nature comme modèle, documentaire sur l’imitation de la nature par les êtres humains (2019). Elle a publié, chez Thierry Magnier, deux romans pour la jeunesse, Les déclinaisons de la Marguerite, en 2017, et The Yellow Line, en 2020. Première collaboration avec Møtus, en janvier 2022, avec la publication, en tant qu’éditrice, de Main-oiseau de Benoît Lemennais et Marianne Ferrer.

Annie Ernaux

 

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Le 8 mars 2022, la médiathèque Annie-Ernaux a été inaugurée à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), en présence de l’écrivaine. Ce nouvel équipement, qui prend le relais des deux précédentes médiathèques (Max-Pol Fouchet et Jean-Renaudie), propose 20 000 ouvrages ainsi qu’un auditorium baptisé Zaïma Hamnache, autre grande dame des livres, décédée en 2020, bibliothécaire et pédagogue, qui a grandi dans le département et n’aura cessé sa vie durant d’œuvrer à l’accès à la lecture pour tous et toutes, dès le plus jeune âge.

« La culture ne doit pas être quelque chose de triste »

 . Annie Ernaux, vous qui avez été enseignante avant d’être autrice, j’imagine que vous êtes fière de voir une médiathèque porter votre nom…

    Oui bien sûr, la fierté est grande. Mais il y a aussi de l’étonnement. Jamais je n’aurais pensé vivre ça. J’ai l’impression d’avoir vécu ma vie sans avoir de grandes ambitions. J’ai écrit avant tout parce que j’en avais besoin et il se trouve que j’ai eu un public. D’un seul coup, je fais le lien entre la petite fille que j’étais, qui entre dans une bibliothèque à Yvetot et ce soir. Bon, moi petite fille, j’avais été plutôt mal reçue : on nous avait fait sentir à moi et à mon père que nous n’étions pas assez bien pour un lieu comme celui-là. Mais les choses ont fort heureusement évolué. Je trouve ça formidable que ces lieux-là existent.

. A quoi aimeriez-vous que ressemble cette médiathèque  ?

    Le livre est l’élément principal.  Mais il y a maintenant d’autres sources de culture aussi : des salles numériques, des livres audio. Cette médiathèque, c’est un lieu de vie et de partage. J’aimerais aussi insister sur un point : le savoir, la culture, ce n’est pas triste. Il faut qu’on ait envie d’aller dans cette médiathèque.

. Vous, quels ont été vos premiers souvenirs forts de lecture ?

    C’est Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, que j’ai lu à 8 ans. Ma mère l’avait acheté et en parlait avec les clients de son café-épicerie. Je m’étais jetée sur ce livre, mais forcément à 8 ans, je n’avais pas tout compris. Ce livre évoquait la guerre de Sécession, mais je ne savais pas du tout de quel côté il fallait que je me place. A l’époque, je prenais bien sûr fait et cause pour Scarlett (sudiste). Ce n’est qu’après que j’ai découvert que c’était sujet à caution.

. La lecture, c’est une habitude, qui n’est pas toujours évidente à prendre. Comment fait-on pour faire aimer les livres à quelqu’un qui en est a priori éloigné ?

     Je dirais qu’il faut trouver le livre qui va vous faire rentrer dans cette habitude. Il y a forcément un livre qui vous intéresse. Mon père par exemple n’aimait pas lire, il me disait d’ailleurs une chose terrible : « les livres, c’est bon pour toi ». Mais même lui aimait Guy de Maupassant, parce que ses histoires se déroulaient en Normandie, dans des endroits qu’il connaissait. Il faut qu’un livre vous parle quelque part, sauf à avoir pris l’habitude de se dépayser. Il n’y a pas à mon avis de mauvaise lecture. Les BD ou les mangas dont sont friands certains jeunes, ça peut par exemple être une bonne porte d’entrée vers la lecture.

. En ce jour du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, quels sont selon vous les terrains qui sont encore à conquérir pour une égalité femmes-hommes ?

     D’abord vous dire que je déteste cette journée. Le jour où elle disparaîtra, je serai heureuse, ça voudra dire qu’il n’y en a plus besoin, mais je ne le verrai pas de mon vivant. Ensuite, ces terrains sont multiples. On peut citer la monopolisation de la parole par les hommes ou encore l’égalité salariale. Tant de choses sont à faire.

(propos recueillis par Christophe Lehousse, journaliste, pour Seine-Saint-Denis – Le magazine)

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Annie Ernaux, née en 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), passe son enfance et sa jeunesse à Yvetot. Parents ouvriers qui se sont émancipés en achetant un café-épicerie. Études de lettres à l’université de Rouen. Un temps institutrice, elle sera professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes. Se considérant comme une transfuge de classe, Annie Ernaux témoigne dans ses livres de son origine modeste, de l’ascension sociale de ses parents et de la sienne. Son premier roman, Les Armoires vides (1974), annonce le caractère autobiographique de l’œuvre qui suivra. Mais la sociologie sera toujours en embuscade. « Je ne suis pas autocentrée, même si on me l’a reproché. Je crois que j’ai toujours parlé de moi en termes distancés, comme si j’étais le lieu d’une expérience que je restituais. Je parle de moi parce que c’est le sujet que je connais le mieux. » Quelques jalons : La Place (1983) à propos du père, Une femme (1987) à propos de la mère, L’Événement (2000) qui parle d’avortement, L’autre fille (2011), lettre à une sœur morte deux ans avant la naissance de la romancière. Dans Les Années (2008), Annie Ernaux commente des photographies d’elle-même qu’elle intercale, dans un récit à la troisième personne, avec des souvenirs choisis pour leur portée historique ou sociologique. Regarde les lumières mon amour (2014) prend la forme d’un journal d’observations tenu entre novembre 2012 et octobre 2013 dans lequel Annie Ernaux relate et analyse ses escapades à l’hypermarché Auchan de Cergy, dans le centre commercial des Trois-Fontaines. L’écrivaine y explique notamment comment les grandes enseignes répertorient leurs clients en fonction de leurs revenus et de leur appartenance sociale : le rayon bio pour les plus aisés est moins surveillé que le rayon premiers prix pour les plus modestes.

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« Il y a plusieurs années, un cousin, perdu de vue depuis mon adolescence et qui était venu voir ma mère hospitalisée dans la ville où je vis, en a profité pour passer chez moi. Sur le seuil de la salle de séjour, il s’est arrêté, stupéfait, les yeux rivés sur les étagères de livres qui occupent entièrement le mur du fond. Est-ce que tu les as tous lus ? m’a-t-il demandé, l’air incrédule, presque effrayé. Oui, j’ai dit, presque tous. Il a hoché la tête silencieusement, comme s’il s’agissait d’un exploit qui m’avait réclamé des efforts, exploit qu’il devait mettre par ailleurs en relation avec les diplômes que j’avais obtenus et les livres que, à mon tour, je m’étais mise à écrire. Lui avait dû quitter l’école à quatorze ans, travailler ici ou là. Il n’y avait pas de livres dans sa famille. Je me souvenais seulement de l’illustré Tarzan traînant sur la table. […] Dès que j’ai su lire, à 6 ans, j’ai été attirée par tout ce qui était écrit et à portée de ma compréhension, du dictionnaire aux livres de la « Bibliothèque Verte », collection d’ouvrages d’écrivains adaptés pour la jeunesse que ma mère – qui aimait lire – m’offrait régulièrement. Les livres étaient chers alors, je n’en avais jamais assez. Pour en avoir des centaines à ma disposition, je rêvais d’être libraire. Le plaisir de lire était une évidence, à l’instar de celui de jouer, dont, d’ailleurs, les livres participaient puisque mes jeux consistaient souvent à m’imaginer être un personnage. J’ai été successivement Jane Eyre, Oliver Twist, David Copperfield et l’étrange  « fille aux pieds nus » sortie d’un roman allemand de Berthold Auerbach, bien d’autres personnages encore. Seule une espèce de censure inconsciente doit m’empêcher de me rappeler à quel âge avancé j’ai cessé de devenir sur le chemin de l’école l’héroïne du livre que j’étais en train de lire. » (Annie Ernaux, en 2020, répondant à  Frank Wegner et à Katharina Raabe pour le recueil  Warum Lesen ; traduction, l’année suivante, chez Premier Parallèle, pour le recueil Pourquoi lire)

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Merci à Christophe Lehousse pour l’autorisation de publication de l’interview.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois …

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……Chaque génération assiste à la fin d’un monde et au commencement d’un autre. Entre les deux, c’est une pagaille, une cacophonie, un théâtre inachevé. Il appartient à chaque génération, peut-être de changer le cours du destin, mais surtout d’inventer son propre récit. Pour la jeunesse qui voit la mise en danger de ses espérances, la résurrection des vieux démons, la fragilité des édifices, trouver le récit vrai n’est pas qu’une question poétique, c’est une question vitale. Dans chaque combat il y a opposition de la violence matérielle et de la puissance angélique du narratif. N’en déplaise à certains, ce ne sont pas les idéologies qui créent les mondes, ce sont les histoires. Reste à savoir si nous aurons encore le havre de silence, le temps contemplatif et l’harmonie des engagements pour raconter ces histoires, pour renouveler ces mythes fertiles, pour convoquer encore le récit historique. […]

   Quand des inclus nous disent que notre théâtre est élitiste et n’est pas populaire, ils ne font rien d’autre que mépriser l’intelligence du peuple. Ce peuple qui a un grand désir, qui sait que l’âme n’est pas seule et que le plus grand trésor est un trésor de vocables et d’émerveillements. Quand nous ne croyons plus au théâtre populaire, nous trahissons non seulement la plus haute idée que nous puissions nous faire de la culture mais aussi la définition la plus puissante de la démocratie. Bref nous confondons le théâtre avec un divertissement et le peuple avec l’audimat. Plus que jamais nous avons besoin du besoin du peuple, pour nous laver des faux désirs, produits à coup de matraquage publicitaire avec la complicité de certaines élites. Il n’y a pas que la misère matérielle, même s’il faut la combattre car elle est une injustice folle dans un monde si riche, ce qu’il faut donner aussi aux enfants ce sont les moyens de formuler leurs histoires et qu’ils ne regardent pas une bibliothèque comme un mur qui les sépare des autres, mais comme un jardin où ils apprendront à aimer. […]

   Finalement tout se termine toujours par « il était une fois », c’est-à-dire par la possibilité de raconter encore. Quelque chose finit et quelque chose commence et, entre les deux, la jeunesse cherche les mots qui donneront sens à son combat.

(extraits de l’éditorial d’Olivier Py pour le  programme de l’édition 2022 du Festival d’Avignon)

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Olivier Py, écrivain, metteur en scène et comédien, réalisateur, directeur du festival d’Avignon pour la dernière fois, a adapté et porté au plateau, pour le jeune public, quatre contes des frères Grimm : La jeune fille, le diable et le moulin (école des loisirs, 1995), L’eau de la vie (école des loisirs, 1999), La vraie fiancée (Actes Sud-Papiers, 2009) et L’amour vainqueur (Actes Sud-Papiers,  2019).

A Moulins, derrière la porte des cabinets

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    L’avantage avec les biennales, c’est que l’on peut s’en souvenir longtemps et en parler pendant deux ans.

    Lors de la sixième Biennale des illustrateurs de Moulins, en septembre 2021, le document présentant les journées professionnelles annonçait plusieurs moments titrés Dans le cabinet de curiosités de… et Anne-Laure Cognet, présidente des Malcoiffées, annonça dès l’ouverture « un nouveau format de rencontre, en duo, qui permet d’interroger la bibliothèque et la tête de nos invités « . Tout un programme.

    Le terme de cabinet de curiosités est précis. Il fait référence aux collections riches et diversifiées des amateurs éclairés des XVème et XVIème siècles. Un ensemble hétéroclite d’objets naturels, artistiques ou scientifiques qui questionnait les connaissances du moment et enchantait le monde.

    Appréhender l’œuvre des illustrateurs et des illustratrices, des artistes, par leur intimité, par ce qui fait leur quotidien, par ce qui les a nourris dans l’enfance ou l’année dernière, discuter des goûts des uns et des autres afin de s’approcher de l’œuvre de l’auteur ou de l’autrice sont des entrées de médiation généralement très appréciées des amateurs qui sont alors à même de comprendre, de s’identifier. C’est une façon de relier les univers des artistes, de les rapprocher. Cette manière de faire, qui n’est pas nouvelle, suscite généralement un vif intérêt de la part des lecteurs. Peut-être un peu moins, a-t-il semblé, de la part des professionnels présents lors de ces journées moulinoises.

    Peut-être parce que le dispositif était neuf pour l’équipe de la Biennale, peut-être aussi parce que les illustrateurs interrogés n’étaient pas rompu à l’art de la converse, les deux premiers duos ne furent pas très probants. Difficile sans doute de se raconter autour d’un livre hier, d’un livre aujourd’hui, d’une musique, d’un film, d’un lieu ou d’un objet.

Des micro-trottoirs au sortir du premier jour  

    Michèle et Dominique, médiathècaires, témoignent : « C’est assez bateau, cela doit dépendre de l’animateur du débat. Difficile de rebondir, de faire des liens. Je suis assez déçue. Je suis pourtant, généralement, de l’avis que la connaissance de l’intimité des auteurs permet d’aller un peu plus loin dans la compréhension de l’œuvre. Que cela rend plus facile l’entrée dans un univers d’artiste. Mais cela doit dépendre des cas. »

    Magali exprime l’idée contraire : « C’est intéressant, même si c’est un peu trop comme un portrait chinois. C’est rapide certes, mais cela permet de mieux connaître. J’ai noté des choses qui m’ont vraiment intéressée. Les échanges entre les illustrateurs furent réels. C’est plus riche comme cela car un dialogue est permis. Les visuels qui furent projetés amenèrent aussi plus d’intimité, ce n’était pas juste une interview. »

    Agnès, Marie et Laure, toutes trois médiathècaires aguerries, sont plus réservées. Agnès : « Ce n’est pas très abouti comme démarche. Ça n’apporte pas beaucoup d’eau au moulin. Les réponses sont plus superposées que croisées. Je m’attendais à autre chose. Peut-être qu’en orientant différemment les questions, les réponses auraient eu un autre contenu. » Marie : « Je ne suis pas vraiment pour connaître l’intimité des gens, artiste ou non, mais des éclairages peuvent changer la donne. Il y a peu de choses à portée pour un néophyte. Je reste assez mitigée. » Laure : « C’est un portrait chinois amélioré et pas extraordinaire comme on aurait pu s’attendre d’un cabinet de curiosités. Fera-t-on la démarche personnelle d’aller voir les références énoncées par l’un et par l’autre ? Je suis un peu déçue, un peu sceptique. »

   Les neuf étudiantes en master Métiers du livre et de l’édition de l’université Blaise Cendrars de Clermont-Ferrand sont plus dans de nuance :

. « C’est intéressant. Ça permet des échanges, des interactions. Ils ont des références et des choses en commun. Ce ne sont pas vraiment ces choses-là que l’on demande en interview même si celles-ci influencent beaucoup. Leurs réponses ont apporté des informations sur la personnalité des illustrateurs, sur leurs goûts, sur ce qu’ils écoutent en travaillant. »

. « Un cabinet de curiosités, pour moi, réclame la vraie visite des ateliers des illustrateurs,  de leurs cadres de vie et de leurs univers plutôt que la projection d’un diaporama. »

. « Je m’attendais à connaitre les lieux de travail des illustrateurs, leurs univers, les objets qui les entourent, ce qu’ils ont dans la tête, leurs influences, plutôt que ce genre de portrait chinois. »

. « Je ne suis pas enthousiasmée par principe. Je comprends l’idée, mais cela ne marche pas vraiment. C’est un peu artificiel. La musique par exemple, il faudrait l’écouter ! Les références ne sont pas connues de tous. Pourtant, c’est une bonne entrée en matière. Je me suis prise au jeu et j’ai eu envie de crier la réponse, façon Jeu des 1000 euros, lorsque l’illustrateur cherchait un nom. »

. « Les cabinets de curiosités, j’adore, mais ici, je suis mitigée. Sur le papier, cela sonne bien, mais on reste sur sa faim. Peut-être qu’en introduction à quelque chose d’autre ? Je n’ai pas de religion sur la médiation. Faut-il ? Ne faut-il pas ? J’ai plus envie de retourner voir l’exposition avec quelques explications plutôt que de connaître l’intimité de l’auteur. D’autre part, c’est vrai, ce n’est pas facile de parler de soi de façon intelligente. Peut-être faudrait-il voir l’exposition en premier et suivre le duo dans son cabinet de curiosités ensuite. »

Puis, ce fut le deuxième jour

    Le second jour, les choses avaient mûries sans doute. Un autre animateur, plus à l’aise, présenta le duo comme “un exercice contraint avec les mêmes questions aux deux illustrateurs et des réponses très dissemblables. » Une façon, précisa-t-il, de rentrer dans l’imaginaire qui a fondé leur inspiration.

. Un livre hier ? 

    aNNe Herbauts, autrice et illustratrice, répond : « Je n’aime pas ce genre de questions, donc j’ai un peu détourné car je n’ai pas de mémoire. Et puis un seul titre ou quatre, c’est pareil ! À la fin de sa vie, on peut, peut-être, dire ce qui nous a marqué. Je vais aujourd’hui perturber la demande, la casser un peu. » Et aNNe nous montre quinze livres et albums qui lui plaisent toujours…

    Benjamin Chaud, auteur et illustrateur, répond à son tour : « Je pense à Victor Hugo, mais je ne l’ai pas lu. » Le ton est donné : adieu cabinet de curiosités, portraits chinois et autres questionnaires de Proust ! Il faut compter sur les artistes pour donner une image du monde qui leur ressemble.

    aNNe exhibe six pages de couvertures : « J’ai eu tous ces livres entre les mains. Et, enfant, j’étais baignée de mots. Mon père était botaniste et géologue et j’ai fait des stages d’ornithologie quand j’étais petite. La richesse du vocabulaire scientifique est juste mais pas forcément drôle : lapereaux, taillis, genêts. Aujourd’hui, on dit un petit lapin, un petit arbre. J’aime les vrais noms botaniques. J’ai lu Marcel Aymé à mon fils pour la fluidité des mots. On partage comptines et poésies, chansons aussi qui enrichissent le vocabulaire. La musicalité de la langue me réjouit. Quand j’écris, je mets en bouche les mots et je les goûte. Je bois la langue. »

    Benjamin ajoute : « C’est le catalogue de la Redoute que j’ai le plus lu. Nos souvenirs sont souvent fabriqués par les questions des journalistes. Moi, j’étais cet incapable. J’avais un poil dans la main. »

    « Ne pas oublier de parler de l’odeur des livres. » ajoute aNNe. Et Benjamin confirme : « J’aime les vieux livres de poche qui sentent le bateau. »

. Un livre aujourd’hui ?

    aNNe : « Mes livres de travail, des guides naturalistes. Pour être, parfois, un peu précise. Pour des images dessinées plus rêvées que réelles. » Benjamin : « Les livres que je lis pour moi et qui me tiennent les yeux ouverts le soir, des polars américains. Je lis beaucoup. Les seuls magasins que j’aime sont les librairies, j’aime les critiques et entendre parler les auteurs. »

. Une musique ?

    « Les oiseaux, Serge Reggiani, Jacques Brel, Georges Brassens, Barbara, mes parents, Jean-Sébastien Bach », répond aNNe. « De la musique hypnotique en boucle telle celle du groupe Stupeflip », répond Benjamin.

. Des films ?

    « Ceux de David Lynch, un réalisateur fondateur, culte, marquant », dit Benjamin qui précise : « Comme illustrateur, on fait décor, lumière, casting et costume, tous les métiers ». aNNe avoue tout : « Moi, j’ai été élevée dans une maison sans écran. Désormais, j’aime Artavazd Pelechian, Andreï Tarkovski, Abbas Kiarostani, Jean-Luc Godard et Hayao Miyazaki. »

. Un lieu ?

    « Je choisis un lieu extérieur, dit aNNe, un refuge ou la montagne qui est un refuge. A la montagne, le son vient du dedans. J’aime aussi les tableaux où l’on se met à l’intérieur. » La forêt, pour Benjamin, est le décor idéal : « Tout peut y être, en fonction de ce que tu plantes. J’ai grandi dans les Hautes-Alpes et, aujourd’hui, je vis dans le Vercors. »

. Une œuvre d’art où vivre ?

   aNNe répond : « Les œuvres font vibrer à l’intérieur, Ça touche, ça remplit l’âme. Ça ne fait pas toujours du bien. Jérôme Bosch, c’est très grand pour vivre dedans. Faut pas aller dedans. »

. Un objet ?

    « Un arbre, dit aNNe, avec l’envie d’un au-delà de l’objet. C’est ancré. C’est pour les oiseaux, le vent, le sol, les saisons. » Benjamin hésite : « Un fauteuil dans un salon de coiffure pour dames comme dans le morceau de raï du groupe Gwana Diffusion. Ou être réincarné dans un crayon, un carnet, un outil, avec l’envie, fort intéressante, d’être passif, d’être un réceptacle ».

. Un dessin regretté ?

   aNNe : « Je vis plus avec des remords qu’avec des regrets. Peut-être un dessin qui aurait blessé quelqu’un. » Benjamin ne regrette rien non plus : « J’ai juste envie d’avancer, avec plein d’idées et de projets. La nuit, l’attention est concentrée. Je m’oblige à noter le plus possible. L’idée est limpide et fragile, décantée, mais au réveil, on secoue la bouteille et tout devient trouble. Je n’ai pas de regrets. Rater, c’est bien, l’accident crée la forme ». aNNe poursuit : « C’est au problème, à l’obstacle, que tu avances le mieux. Je dessine avec l’autre main, m’oblige à m’accrocher. Mal dessiner, c’est être plus juste que le beau dessin. Je vais vers ce que les gens n’aiment pas chez moi, parce que c’est moi « .

. Un dessin jamais montré ?

    aNNe n’aime pas montrer de dessin avant qu’il soit fini. « C’est dans la tête, dit-elle, trop fragile pour même en parler. Je ne fais jamais de crayonnés propres. » Benjamin, lui, est capable de perdre quinze jours à ne rien faire pour ne pas figer les choses. ANNe dit ne pas se « ruer dedans ». Elle a en tête une liste de personnages à venir. Il lui suffit de prendre un mot dans le dictionnaire pour en faire un personnage. Benjamin prépare des romantiques, soixante-et-un classiques de la littérature revisités.

    La visite s’interrompt – pardon : les duos s’interrompent. Et je crois bien que les cabinets de curiosités m’ont finalement envouté.

par andy kraft – juin 2022

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Auteur, artiste, plasticien, andy kraft (sans majuscule) est à l’origine de nombreuses expositions personnelles, souvent scénographiées. Il est également adepte des installations participatives et on le rencontre régulièrement, à compter de 1995, à Lille et dans sa région, dans le bassin minier du Pas-de-Calais et, plus récemment, dans le Centre Val de Loire. Il arrive à andy kraft d’installer les personnages qu’il dessine sur une pierre, un panneau, une borne d’incendie, au centre d’une ville, devant le château de Chambord ou la gare des Aubrais. « Deux choses me passionnent dans la vie : couvrir le monde de petits dessins et rencontrer des gens. Je cherche toujours à concilier les deux dans mes projets. » Titulaire d’un CAPES et d’un DEA d’arts plastiques, il fut instituteur, professeur en collège et responsable du département (lillois) des pratiques culturelles des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Pour les mêmes CEMEA, il participe, pendant de nombreuses années, au dispositif des Centres de jeunes et de séjours des Festivals d’Avignon, Aurillac et Bourges. andy kraft propose régulièrement des ateliers d’écriture plastique pour les jeunes enfants, les adolescents, les adultes, les personnes âgées. Pendant la deuxième quinzaine de juillet 2019, il était « parti en livre » à la rencontre des habitants d’Épieds-en-Beauce, Ouzouer-le-Marché, Beaugency, Baule, Tavers, Cléry-Saint-André, avec l’association balgentienne Val de Lire et le camion à histoires  Roulebarak, proposant, aux petits comme aux grands, des lectures et encore des lectures, des mots et encore des mots. andy kraft a, en septembre 2021, bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ lui permettant de visiter les neuf expositions et d’assister aux deux journées professionnelles de la sixième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier). Prochain rendez-vous, début juillet 2022, à Saint-Jean-de-Braye, dans le cadre du festival L’Embrayage, avec l’exposition d’une œuvre collective multi générationnelle composée de plus de 10 000 origamis et autres pliages de papiers sur le thème de la faune et de la flore.

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