A haute voix

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Lire à Voix Haute Normandie

par Pierre Le Guirinec

    Depuis 2002, Lire à Voix Haute Normandie ((LAHVN) organise un observatoire trimestriel, en partenariat avec l’association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations). C’est un lieu d’échanges, de réflexion, de formation où des observations de situations de lecture aux tout-­petits sont reprises, éclairées, analysées. Cet article témoigne de l’observatoire de jeudi 26 septembre  2019.

    Sylvie Joufflineau, fondatrice de l’association Lire À Voix Haute Normandie, présente et partage des observations de situations de lecture aux tout-‐petits. Les observations sont reprises, analysées, par Nathalie Virnot, psychologue et formatrice de l’association ACCES, à la croisée de l’analyse d’album et de la psychologie du développement. Cet observatoire permet de faire un aller‐retour entre pratiques de lecture et éléments théoriques.

    Le partage, avec une vingtaine de participants, s’est articulé autour d’une expérience de lecture collectée dans les actions qui sont engagées par Lire À Haute Voix Normandie. L’action en question, institutionnalisée par l’association normande depuis quelques années, consiste à partager des lectures avec des enfants, l’été, en stationnan un mini bus chargé de plus de huit cents ouvrages, à l’entrée du square Pinsdez de Dieppe

    Le principe de ces observations, fondées sur des prises de notes ainsi que sur la démarche de la lecture « hors des murs », de la lecture individualisée conduite par le désir de l’enfant, auquel on ajoute l’exigence de qualité des œuvres  proposées au jeune lecteur (qui choisit son livre), participe de l’originalité et de la filiation intrinsèque de LAHVN et de l’association ACCES.

    Sylvie Joufflineau et Nathalie Virnot rappellent la nécessité de se caler sur le rythme de l’enfant : c’est bien ce dernier qui oriente la lecture et guide son lecteur adulte (qui est en général une lectrice) ; les deux intervenantes soulignent ou rappellent ’importance fondamentale de ce travail d’éveil culturel de proximité des bébés et des très jeunes enfants en tous lieux (salles d’attente de PMI, etc.), grâce à la lecture d’albums.

    Durant le temps des échanges avec le public présent, à partir de la narration d’une expérience de lecture, sont ressorties les problématiques de la présence  des familles (le « stress éducatif  » de parents vis–a-vis de leur enfant), celle de la gestion de « l’autorité » face au jeune public et au regard de leurs besoins et de leur situation de vie (et la notion d’accompagnement plutôt que de sanction ou de chantage), et celle de la technique (difficile au début) de la prise de notes à la suite d’une prestation. Le support de l’album ou des albums partagés est une aide utile, précise Nathalie Virnot, pour la remémoration de ce qui s’est passé.

    Les dates des observatoires 2020 de Lire à Voix Haute Normandie, à Rouen toujours : jeudi 5 mars, jeudi 14 mai, jeudi 17 septembre et jeudi 26 novembre.

 (jeudi 18 novembre 2019)

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Liens utiles :

https://www.lireavoixhautenormandie.fr/

https://www.acces-lirabebe.fr/

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Pierre Le Guirinec, professeur d’école à l’école maternelle pendant plus  de vingt ans et maître-formateur à compter de 2005 est désormais en retraite. Master en lettres modernes en 2010 avec un mémoire sur la réception effective du littéraire chez les petits (sous la direction de Catherine Tauveron. Deux textes dans La jeunesse au miroir : les pouvoirs du personnage (dir. Myriam Tsimbidy et Aurélie Rezzouk, L’Harmattan, 2012). Article « Un contrat-lecture en maternelle au service d’une littératie émergente : quelles médiations de l’album pour quelles lectures partagées » dans La Revue des sciences de l’éducation (Montréal, 2013). Article « L’enfant, l’album et le méchant : du stéréotype à l’activation des préjugés » dans le numéro 5 des Cahiers du CRILJ (2014).  Communications sur la réception de l’humour dans les albums chez les jeunes enfants (Saint-Quentin-en-Yvelines, 2011) et sur l’autoritarisme domestique à travers l’album pour enfants (Louvain-la-Neuve, 2012). Master en 2013 à l’université de Bretagne Occidentale (UBO) avec comme sujet de mémoire « L’album contemporain et la littérature à l’école maternelle : représentations de professeurs et rapport au savoirs » (dir. Claude Beucher). Article « Élargir le cercle scolaire de la littérature de jeunesse : un contrat-lecture à l’école maternelle » dans le numéro 9 des Cahiers du CRILJ (2017). Participation bénévole à l’organisation des salons du livre pour la jeunesse Rêves d’Océans de Doëlan (Finistère) et Les Marmouziens à Pleubian (Côtes-d’Armor).

 

Adrien Parlange à Moulins

Trouver sa place et transformer le livre, le personnage et le lecteur

Adrien Parlange est un jeune créateur d’albums et d’illustrations pour la presse, d’abord graphiste puis formé aux Arts décoratifs de Strasbourg et au Royal College of art de Londres.

    Dans le cadre des journées professionnelles de la Biennale de Moulins, les artistes invité-es sont intervenu-es en table ronde, à l’exception de Nikolaus Heidelbach. La logique de ces entretiens croisés ne reposait pas nécessairement sur les points communs qui pouvaient réunir les univers de ces artistes. Le dispositif a  été très riche dans le cas d’Adrien Parlange, accompagné pour l’entretien de la graphiste Fanette Mellier. Cette dernière apparaissait un peu à part dans la liste des illustrateurs-trices, même si elle a publié pour les plus jeunes chez MeMo et les éditions du Livre, en tant que graphiste spécialiste de la typographie, ou encore créatrice pour des institutions d’art contemporain.

    Les échanges sur l’objet-livre, sa matérialité, et la place du « regardeur » ont été nourris par les spécificités de ces deux créateurs de texte, d’images, voire d’installations pour Fanette Mellier. Par ailleurs, le dernier album d’Adrien Parlange venait à peine de sortir au moment de la Biennale, éclairant le reste de ses productions de manière stimulante.

    Les livres d’Adrien Parlange nous rappellent qu’un album jeunesse n’est pas réductible à l’impression d’un texte accompagné d’illustrations. L’album affirme chez lui une capacité à être un objet d’expérimentations des formes et du rapport à celui qui le lit et le regarde. Le jeu avec entre texte et image, avec la forme du livre, son champ et son hors-champ, conduit à une participation multiple de la part du lecteur.

    Dès son premier album, Parade, un imagier, les lettres des mots et l’image s’influencent mutuellement au gré de transformations (le mot « table » qui perd des lettres lorsque la table dessinée perd des pieds…).

    Dans certains albums, un objet s’ajoute au livre : le plus connu, Le Ruban, comporte un signet jaune accroché en bas du livre, comme un trait que le lecteur dessinerait lui-même pour compléter les scènes de cet imagier (la langue d’un serpent, le fil d’un funambule…). Dans L’enfant-chasseur et La jeune fille et la mer, une feuille d’acétate reproduit le profil de l’enfant, et l’aplat transparent de couleur, posé sur l’image, révèle un animal ou un objet, faisant avancer l’histoire et les rencontres initiatiques.

    D’apparence plus classique, La Chambre du lion, et son dernier album, Le Grand serpent, sont liés par la technique de la linogravure. Tous deux défient la lecture linéaire. Le premier représente un même décor, la fameuse chambre, et introduit une multitude de personnages, ainsi que des micro-actions non décrites par le texte, le regard du lecteur se déplaçant de manière autonome dans la page.

     Le grand serpent attire immédiatement le regard, avec en couverture ce motif ondulant et blanc du corps reptilien. Le livre exposé à la galerie des Bourbons se déroule comme un grand leporello, les pages liées par ce corps-ligne. Tout commence dans la chambre d’un petit garçon, qui soulève son oreiller et y découvre la queue de l’animal. Il suit cette ligne conductrice, à travers des paysages d’abord urbains puis de plus en plus sauvages et nocturnes, comme dans un rêve, jusqu’à la grotte du serpent. Le lecteur tourne les pages, dans un mouvement en avant, entraîné à la suite du personnage, jusqu’à une rupture lors du face-à-face final. Cette rupture est typographique. Le serpent, la tête bloquée dans sa grotte, ne voit rien du monde, qui pourtant le touche et qu’il sent physiquement. Jusque là, son corps a été au centre des pages, un long trait épais et blanc, comme un espace vide à remplir symboliquement. Le garçon lui décrit sa place dans les scènes qu’il vient de traverser, en une double-page calligraphique, où seul le texte est présent, mais en une ondulation mimant le corps du serpent, qui n’est plus une ligne vide. Le garçon lui raconte sa place au milieu des humains, des animaux et de la nature, remarquable et pourtant non « perturbatrice » pour les personnages et les éléments. Au contraire, l’animal se découvre comme figure protectrice (qui « réunit », « abrite », « recueille » nous dit le texte…). Le lecteur se retrouve à la place du serpent, et la description de l’enfant le pousse à retourner en arrière et à s’arrêter sur chaque page, en raccordant le texte et l’image : on n’avait pas remarqué ce petit œuf posé sur la queue du serpent, tombé du nid, ou cette souris cachée des chouettes . Des histoires particulières se tissent rétrospectivement, mises en mots.  Dernière énigme typographique, les double-pages de couverture tracées d’un motif de croix. Ce signe très simple et plutôt froid trouve un très beau sens (figuratif et sensuel) à la fin de l’album : c’est en effet le geste que fera le petit garçon sur la peau du serpent, une fois reparti dans le monde, comme signe de reconnaissance entre eux. Le livre commence par un pincement et un cri, et finit par un poème et une caresse.

    Au-delà de la page, c’est le tout le hors-champ qui est pris en compte par Adrien Parlange, et offert au lecteur, exploré par son geste ou par son imagination. Dans Le Grand serpent, c’est en partie le sujet du récit, avec ce corps qui n’en finit pas, et le regard aveugle du serpent complété par le texte et le geste du lecteur qui retourne en arrière. Dans La Chambre du lion, la page de gauche où se trouve le texte suggère également la place du lion par la description de bruits de pas inquiétants qui se rapprochent, tandis que l’image à droite montre les personnages et animaux se cachant. L’apparition du lion sur cette page de gauche en devient un événement, mais contrebalancé par le fait qu’il se révèle aussi craintif que les autres personnages, chacun se cachant des autres, aveugle comme le serpent du dernier album, et imaginant ce qu’il se passe hors de sa cachette.

    Cette admiration pour les formes du livre va de pair avec la force des récits proposés, même dans l’imagier Le Ruban, qui crée une montée en puissance jusqu’à l’évocation du voyage. Ces albums nous entraînent dans des récits initiatiques, où les personnages cherchent leur place, que ce soit à travers le motif de la chambre ou celui plus large de paysages traversés dans Le grand serpent, avec cette simple ligne qui interagit avec les scènes représentées.

    Ces récits ne sont rendus que plus forts et mystérieux par les expérimentations de la forme, aussi surprenantes.

    On en revient au regard croisé avec Fanette Mellier, qui affirme la capacité du livre à être un espace de transformation. Transformation, chez Adrien Parlange, graphique, plastique, et initiatique.

par Anouk Gouzerh – septembre 2019

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Anouk Gouzerh a obtenu, en 2015, à l’université Paris-Diderot, un Master « lettres, arts et pensée contemporaine » avec un travail de recherche sur la mise en scène de la parole et du silence au cinéma. Elle est, depuis 2018, salarié de Val de lire, association organisatrice notamment du Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret). Elle est également  médiatrice culturelle pour l’association Valimage qui réunit photographes et vidéastes amateurs bénévoles de la région balgentienne et dont l’objectif premier est la promotion de l’image sous toutes ses formes. Anouk Gouzerh est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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Bibliographie des livres mentionnés : 

. Chez Albin Michel jeunesse :

. Le grand serpent, 2019

. La Jeune fille et la mer, 2017

. Le Ruban, 2016

. L’enfant chasseur, 2015

.  La Chambre du lion, 2014

Chez Thierry Magnier :

. Parade, 2009, collection Tête de lard,

Ecrire, un enfer ?

 

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A l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, le quotidien Libération a grandement ouvert ses pages du mercredi 27 novembre 2019 aux écrivains et illustrateurs pour la jeunesse pour un passionnant Libé des auteurs jeunesse coordonné par Marie Despléchin. Belle distribution. Nous avons lu avec grand intérêt le texte de Marie-Aude Murail. Le voici avec son autorisation et l’aval du journal.

 

De quoi l’enfer est pavé

Les indignations observées sur les réseaux sociaux sont tout aussi présentes dans l’édition. Une censure qui pourrait mener jusqu’à l’impossibilité même de la fiction.

    Au Salon du livre de Paris de 1987, je croisais dans les travées mon éditeur à l’école des loisirs, monsieur Jean Fabre, qui était en ébullition : on attaquait sa maison d’édition ! L’offensive venait des milieux d’extrême droite qui faisaient circuler une liste de livres jeunesse « écrits pour nuire », dont La Guerre des chocolats de Robert Cormier. Minute clouait au pilori « les pervers de la littérature enfantine » et Valeurs actuelles dénonçaient aux parents « le vice au rayon jeunesse ». Pour manipuler l’opinion, les censeurs employaient deux techniques éprouvées : ils citaient des extraits des ouvrages incriminés en les coupant de leur contexte et ils faisaient semblant de croire que l’évocation dans un roman pour la jeunesse du vol, de la violence, de la drogue, etc. était une incitation à adopter des comportements déviants. A ces accusations de prosélytisme, Melvin Burgess, l’auteur du très explicite Junk, répondit de façon lapidaire : « Je souhaite que, la première fois que mes enfants entendent parler de la drogue, ce ne soit pas le jour où on leur en propose. »

    Cette censure, qui reparut régulièrement tel un serpent de mer, ne me gênait pas quand j’écrivais. L’adversaire, clairement identifié, était réactionnaire. Ma situation devint plus inconfortable dernièrement quand les tirs vinrent de mon propre camp. Qui sont les nouveaux censeurs ? A priori des gens que j’estime, très investis sur un certain nombre de sujets, le féminisme, les mauvais traitements envers les animaux, le racisme, l’homo ou la transphobie, etc. Je respecte leurs convictions, mais l’esprit de sérieux dont ils font preuve les pousse à une lecture fondamentaliste des textes, sans recul et sans humour. Bien plus, ils s’indignent de toute divergence de point de vue et tout personnage qui ne voit pas le monde strictement comme eux est une offense à leur sensibilité. J’ai été soupçonnée de « grossophobie » pour avoir fait dire à une petite héroïne de 10 ans : « Elle est grosse, mais elle est gentille », puis accusée de cruauté animale pour avoir proposé au déchiffrage dans un manuel de lecture la phrase : « Milo tape Riri le rat. » J’ai dû intervenir pour faire cesser une pétition sur Change.org et des réactions en chaîne sur les réseaux sociaux, du type « ah, c’est dommage ! moi qui aimais Marie-Aude Murail ». Comme disait Alain, « rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’a qu’une idée ».

    Les maisons d’édition américaines se sont dotées de « détecteurs de faux pas littéraires », encore appelés sensitivity readers. Ce sont des lecteurs appartenant à diverses communautés ou minorités, homosexuelle, hispanique, africaine-américaine, etc. qui veillent à ce que rien ne soit controversial, c’est-à-dire sujet à débat, dans les livres publiés. En littérature jeunesse, ils font maintenant partie du processus normal de l’édition pour éviter tout déchaînement sur les réseaux sociaux après publication. Le bad buzz, c’est mauvais pour les affaires.

    Par conscience professionnelle, dès que j’aborde un sujet délicat ou sur lequel je manque de connaissances, j’ai mes propres détecteurs de faux pas, que ce soit un addict des cartes Pokemon de 10 ans ou le médecin ivégiste de mon planning familial. Je ne m’oppose donc pas à une relecture vigilante de mes romans avant publication. Mais je suis restée perplexe récemment quand une de mes correctrices a « tiqué », disait-elle, en lisant sous ma plume que deux petits Noirs jouaient au football. Ce n’était pas à cause du cliché supposé d’enfants noirs amateurs de foot, mais parce que je signalais à l’attention du lecteur leur couleur de peau. Je suppose que j’aurais dû en faire abstraction comme d’une caractéristique non remarquable. Par ailleurs, je sais que je prends un risque si je dote un personnage de caractéristiques qui ne sont pas avantageuses et qui pourraient blesser toute personne susceptible (c’est le cas de le dire) de lui ressembler. Donc, un personnage ne peut plus être gros, mais à la rigueur en surcharge pondérale, il ne peut plus être handicapé, mais en situation de handicap, et Le New York Times proposait récemment de rebaptiser le roman de Hemingway Le monsieur d’un certain âge et la mer. « Stigmatiser » est le mot-clé : l’auteur ne doit pas stigmatiser.

    L’autre procès qu’on fait à l’écrivain concerne sa légitimité. Lors d’une intervention dans un IUT métiers du livre à Bordeaux, une jeune étudiante m’a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi les adolescents n’écrivaient pas eux-mêmes les romans pour adolescents puisqu’étant les mieux placés pour parler de l’adolescence. Elle me reprochait de leur confisquer la parole et d’en tirer profit. Je suis également illégitime si je prends un héros noir comme dans « Sauveur & fils » puisque je ne suis pas noire, ou en créant Ella-Elliot, un jeune personnage trans puisque je ne suis pas trans. Au mieux, je vais être jugée caricaturale et stéréotypée, au pire, je vais verser dans l’appropriation culturelle. Si l’on n’y prend pas garde, de capitulation d’éditeur en autocensure d’auteur, on arrivera, sous la pression de ces censeurs bardés de bonnes intentions, à l’impossibilité même de la fiction, c’est-à-dire la liberté pour un créateur d’imaginer ce qu’est l’autre.

    Depuis la plus petite enfance, j’abrite en moi des personnages qui vivent à ma place pendant de longues heures. J’ai été chevalier, sorcier, artiste peintre, comédien, prince, archéologue, et le plus souvent du sexe opposé. C’est la raison même de ma vocation. Les enfants jouent à on dirait que je serais… indien, adulte, chien, princesse, corsaire, voleur… et du sexe opposé. Protéiforme avant tout et sans tabou. Quand j’écris, je veux être aussi libre qu’un enfant qui joue.

(novembre 2019)

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Née dans une famille d’artistes – son père est poète, sa mère journaliste, son frère aîné Tristan, compositeur, son autre frère Lorris et sa soeur Elvire, qui signe Moka, écrivains -, Marie-Aude Murail a fait des études de lettres à La Sorbonne et soutenu une thèse titré Pauvre Robinson ! ou pourquoi et comment on adapte le roman classique au public enfantin. Premiers textes pour les enfants chez Bayard Presse Succès, à l’école des loisirs, de la série « Emilien » (1989-1993). Variant thèmes et manières d’écrire, Marie-Aude Murail a publié plus de cent livres, souvent traduits, dont Le Hollandais sans peine (1989), L’assassin est au collège (1992), Oh Boy ! (2000), Simple (2004), Maïté coiffure (2004), Miss Charity (2008), Trois mille façons de dire je t’aime (2013), tous publiés à l’école des loisirs comme l’épatante série « Malo de Lange ». Auteur, avec son frère Lorris, de la série « Le Golem » (Pocket, 2002). Engagée notamment pour la cause de la lecture, elle a écrit plusieurs essais dont Continue la lecture, on n’aime pas la récré (Calmann-Lévy, 1993) et, avec Patricia Bucheton et Christine Thiéblemont, Bulle, méthode d’apprentissage de la lecture pour le CP qui met au cœur du projet littérature pour la jeunesse et lecture à haute voix. Ne pas omettre les cinq saisons de « Sauveur & fils » (école des loisirs, 2017-2019)

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Cette image qui accompagnait la campagne « Banned Book » de 2017 de l’Association des bibliothécaires américains (ALA – Office for intellectual freedom) est signée du graphiste indépendant Tom Deja.

 

 

 

Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (2)


 

C’était il y a presque trois années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établisement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Deuxième partie d’un fort détaillé compte-rendu.

 

Ghislaine Roman – Quand on est soi-même illustrateur, comment se passe la collaboration avec un autre illustrateur ? Quelles limites ne vous autorisez-vous pas à franchir ?

Henri Meunier : Je ne crois pas être trop intrusif. Si je pense à celui ou à celle qui pourra illustrer mon texte, c’est que je sais qu’il ou elle pourra apporter par l’image tout ce que je veux taire ou tout ce que je n’ai pas su dire. Je n’aime pas être trop bavard et je pense que c’est important de pouvoir compter sur les qualités de l’auteur ou de l’illustrateur avec qui on collabore.

Régis Lejonc – Moi je suis auteur de manière très occasionnelle. J’écris des textes quand ça me traverse, quand ça me foudroie. Et le premier que j’ai écrit, Les deux géants, je l’ai illustré moi-même. Pour le texte de Au bout du compte, j’étais en train de travailler à l’ordinateur sur une image et une phrase me tournait sans cesse dans la tête : « Un jour, j’ai trouvé un arbre ». Donc, j’ai ouvert une page et j’ai tapé la phrase. A partir de là, le texte m’est venu et je l’ai écrit en dix minutes sans rien y changer. Ce qui me laisse à penser que ce texte était en moi depuis assez longtemps. C’est une espèce de poème et j’ai pensé à Martin Jarrie pour l’illustrer. Il fallait des sortes d’images mentales, des choses un peu étranges, un peu abstraites, tout à fait dans son style. L’illustrer de façon narrative n’aurait eu aucun sens. J’ai vécu ça aussi avec Carole Chaix sur Un an et un jour, un texte pas évident au départ et qui, fort de son illustration, devient une sorte de colonne vertébrale. Ce sont des livres un peu comme des murs d’escalade, sans prises toute faites que chacun monterait à sa façon. Je les vois comme ça, ces livres-là, un peu vertigineux, inhabituels pour certains lecteurs adultes, alors que les enfants ne se posent pas ces questions.

G.R – Henri, c’est à ton tour de tirer. Case A3 : Le projet Grateloup. Une expérience qui a abouti à un objet livre. Henri, est-ce que tu peux raconter ?

H.M – On a eu la chance d’être invités plusieurs fois à ce salon. Et puis un jour, lors d’un repas avec les copains de l’association Mange-Livres qui l’organisent, on discute de leur volonté de redynamiser le projet car ils commençaient à s’essouffler un peu. Et Alfred a lancé comme une boutade : « C’est pas compliqué, vous nous laissez une semaine nourris-logés et on vous fait un livre ! » Ils nous ont pris au mot ! Ils ont accepté cette expérience : réunir six auteurs dans un lieu, une semaine. Quelque temps après, on est tous arrivés avec notre caisse de matériel et, après le repas de bienvenue, on s’est mis à travailler sur le thème choisi : le loup. On a heureusement bénéficié de la clairvoyance de Claire Franek pour l’organisation du travail deux par deux, pour les enchaînements, etc. Je me suis retrouvé avec Carole Chaix pour plancher sur la première page. Moi je suis assez cartésien, j’aime bien que toutes les choses soient pesées avant d’être posées sur le papier. Alors que Carole est foutraque et comprend les choses après les avoir faites. Mais, il n’y avait pas à tortiller, chaque soir, nous devions avoir terminé notre page. Ce fut une belle aventure humaine. On s’était donné comme objectif d’en profiter pour se faire essayer réciproquement nos outils, pour tenter des trucs qu’on ne connaissait pas, pour inviter les autres dans nos jardins secrets. Et on a bien réussi à faire !

R.L : Et nous avons donc, tous, fait un livre en six jours !

G.R : Allez hop ! Régis, tu tires.

R.L : Ce sera C4. Et, dans cette case, c’est Henri auteur et Henri illustrateur…

(lecture de l’album L’autre fois)

G.R –  Nous allons revenir sur l’interview que tu nous as accordée lorsque nous avons fait notre brochure sur les albums poétiques. Tu nous avais dit : « Quand j’écris mon texte, j’en fais une première version que je vais retravailler indéfiniment. Parmi les choses qui me poussent à ce travail, il y a une exigence de justesse dans le sens qui fait que je suis amené parfois à utiliser des mots qui sont un peu compliqués pour les enfants, mais ce sont les mots justes par rapport aux sentiments, à l’émotion, à la description que je suis en train de donner. » Évidemment, ce qui nous tarabuste là-dedans, c’est « indéfiniment » ! Où est le curseur ? Ça va d’où à où ce travail ?

H.M – Je ne sais pas. Le plus long compagnonnage avec un texte avant d’en être content c’est avec celui de La rue qui ne se traverse pas que j’ai ré-écrit, observé, soupesé pendant une dizaine d’années jusqu’à ce que je trouve la dernière phrase, celle qui lui a permis de prendre tout son sens, son sens profond; ça peut prendre du temps, mais je ne suis pas pressé. Comme dit Régis, j’ai la chance de pouvoir convoquer des histoires quand j’en ai envie. Et puis j’ai un ordinateur rempli d’histoires ! Mon problème, ce n’est pas qu’elle soit finie demain ou dans quinze ans, c’est qu’elle soit bien, c’est qu’il n’y ait pas un mot que je puisse bouger. Ce qui est aussi faux, car dans les bouquins que j’ai écrit il y a dix ans, je pourrais bouger les mots. Mais il y a quand même un moment où je me dis, c’est bon, c’est ce que je voulais pour ce texte.

G.R – Tu nous lis la dernière phrase, celle qui te manquait ?

H.M – J’en étais resté à « Homme ou moineau l’équilibre est le même. L’essentiel est de savoir s’appuyer sur le vide. » Mais il manquait quelque chose d’essentiel là, c’est à dire ces huit mots, la dernière phrase : « Le vacarme d’une vie est un battement d’ailes. »

G.R – Tu nous avais parlé aussi du rapport entre faire son et faire sens. Quand tu parles d’un ogre, tu veux qu’on l’imagine en train de mâcher à travers les sonorités que tu emploies. Est-ce que tu peux développer un peu ?

H.M – Je peux essayer, mais c’est très subjectif et affectif ça. J’ai peut-être une chance dans ma vie d’auteur qui était une malchance dans ma vie scolaire. J’ai été un enfant dyslexique et je reste un adulte dysorthographique. L’orthographe n’a pas grande importance pour moi. Quand je lis, je ne lis pas des lettres qui s’enchaînent, je lis des sons et ces sons font sens. Les mots font de la musique dans ma tête et je m’appuie beaucoup là-dessus quand j’écris. Je fais venir les mots, je les dis, je les fais sonner jusqu’à ce que ça coule si je parle d’eau et que ça siffle si je parle de vent …

G.R – Et ça fonctionne, c’est clair ! Pour beaucoup d’entre nous qui sommes des médiateurs du livre, pour ceux qui lisent à haute voix des textes aux enfants, c’est évidemment un aspect essentiel. Il est clair que les enfants sont sensibles à la musicalité des textes, c’est de l’ordre du sensoriel. Revenons au tableau. Case A2 : Régis Lejonc auteur et illustrateur. « Quelles couleurs ! » est donc, Régis, un livre que tu as fait tout seul. Il a été mis en avant au Salon de Saint-Orens qui avait pour thème le même titre. Tu y as donné une conférence, mais nous sommes nombreux à ne pas avoir pu y assister. Peux-tu nous en parler ?

R.L – Ce livre est un imagier né du croisement des questions que me posent les enfants durant les rencontres scolaires et d’une demande de l’éditrice Valérie Cussaguet. Entre la sollicitation et la sortie du livre, il s’est passé quatre ou cinq ans. L’organisation du livre et l’angle que j’ai choisi se sont imposés de manière évidente car je ne suis pas spécialiste en la matière. Les couleurs ont une histoire liée à l’histoire de l’humanité, elles sont reliées à des rites et à des symboles culturels forts. Je me suis appuyé là-dessus pour construire ma façon de voir les couleurs. Normalement les couleurs se divisent en sept familles : trois couleurs primaires (jaune, cyan, magenta), trois couleurs complémentaires (vert, violet, orange). Et le noir. Le blanc, lui, n’est pas considéré comme une couleur. Moi j’ai voulu avoir un spectre un peu plus large, j’ai donc ajouté aux précédentes : blanc, rose, brun, ocre et gris. Soit douze familles de couleurs. Pendant les quatre années de préparation, j’avais toujours un carnet sur moi, je notais, je listais. J’ai rempli mes carnets d’idées, d’expressions, de références à des chansons, à des textes, à des films, à la culture populaire, à des choses liées à des souvenirs. Tout ça avant de réaliser les images. Et puis, pendant cette période, j’ai fait pas mal de voyages qui ont alimenté aussi et j’ai pris beaucoup de photos en rapport avec mon thème. Enfin, un jour, l’éditrice m’a fixé une date pour la fabrication du livre et il a fallu plonger. Heureusement, à l’atelier, je pouvais tester immédiatement mes trouvailles auprès des copains, pour les dessins, les collages, les photos, les associations d’idées, les mises en page que je travaillais à l’ordinateur.

G.R – C’est un très beau travail. Maintenant, Henri, à toi de tirer. Case C5 et c’est : toi auteur, illustré par d’autres. Parlons de ta collaboration avec Nathalie Choux dans « Trop super », la série de BD pour les petits. C’est très intéressant cette articulation entre faits scientifiques et valeurs. Au départ, on se dit « Ah, c’est rigolo ! On revisite les super-héros ! Et puis, on s’aperçoit qu’il y a bien plus que ça…

H.M – C’est vrai. En fait, moi, quand je lis une histoire drôle et qu’elle n’est que drôle, je m’ennuie. Quand je lis une histoire sérieuse et qu’il n’y a pas à un moment, un poil d’émotion et une pignolade, je trouve que c’est désespérant. J’aime écrire des histoires où on peut passer du doux à l’amer et si, en plus, je peux transmettre quelque chose qui aide à se tenir droit dans la vie… Il ne faut pas négliger non plus l’apport de mes personnages. Parmi eux, il y a une petite tortue qui me ressemble un peu, qui est assez sensible, qui n’est pas superhéros mais qui a un vrai sens de la justice. Si il faut mettre un coup de pied à l’ours qui embête les plus petits, elle va le faire et puis après, elle part en courant. J’étais comme ça quand j’avais 10 ans ! C’est souvent la tortue qui a des réflexions plus sensibles dans l’histoire. Mais c’est pas parce que je l’ai réfléchi, c’est parce qu’elle est comme ça ! Tu sais ça, toi, Ghislaine. Nos personnages existent. C’est nous qui, bien sûr, avons créé ce personnage, mais on ne peut pas lui faire faire n’importe quoi. Il a un caractère, il a une façon de parler, une façon de se comporter.

G.R – Maintenant, pouvez-vous nous dire quelque chose tous les deux sur votre travail en BD. Sur le tien, Henri, avec Richard Guérineau et toi, Régis, sur cette aventure qu’est Kodhja.

H.M – Pour moi, c’est typiquement un projet d’atelier. A force de partager un lieu de vie, on s’est aperçu qu’on avait un substrat commun : c’était le western du mercredi ! Dans notre enfance, ni Richard ni moi n’avions la télé à la maison et on allait tous les mercredis chez les voisins pour voir le western ! On en a des souvenirs extrêmement forts et l’envie nous est venue de faire ensemble un western BD. J’ai eu l’idée du scénario de départ : une partie d’échecs, deux joueurs avec des pistolets dont l’un serait un gamin bluffeur et, face à lui, l’autre qui commencerait à douter de lui-même.  Richard a pensé à la nécessité d’une présence féminine, un rôle pivot entre les deux hommes. En bavardant, on a posé nos personnages, leur personnalité et à partir de là, j’ai écrit.

G.R – Très bien. Et pour Kodhja ?

R.L – J’ai travaillé avec l’auteur Thomas Scotto. C’est quelqu’un que j’ai rencontré sur des salons. On aime bien, réciproquement, ce que nous faisons et, depuis longtemps, on se disait que ce serait bien de faire un livre ensemble. Thomas avait d’abord proposé son texte à Henri.

H.M – Oui et j’avais fait quelques images mais ça ne collait pas. Nous n’étions pas convaincus, ni Thomas, ni moi.

R.L – C’est un texte pas évident du tout, pas classique, très dialogué. Il avait été adapté pour le théâtre, mais je n’ai pas eu l’occasion de le voir jouer. Lorsque je l’ai lu, ça m’a énormément plu. Et très vite, j’ai senti qu’il se découpait très bien en BD. Enfant et adolescent, j’ai été nourri par la BD. Mon goût pour l’image, et ma culture, c’est la BD ! Je n’en ai pas fait beaucoup mais ses codes me sont familiers. Et je voyais, chez mes copains d’atelier, le travail de marathonien que demande un album de BD.

H.M – Un travail de moine copiste…

R.L – Ou de copiste marathonien ! Ce n’est pas trop mon tempérament, alors je ne me suis jamais lancé là-dedans. Mais là, je me retrouve avec un texte qui, de toute évidence, pour moi, peut être travaillé en BD. Donc, j’ai proposé l’idée à Thomas qui en a été ravi, puis à l’éditeur. J’ai fait un découpage, des croquis et tout tombait impeccable. Ensuite, des choses se sont imposées, des changements, des enrichissements. J’ai proposé par exemple qu’un enfant soit le guide du narrateur qui entre dans cette cité nommée Kodhja et que cet enfant porte un masque dès le départ, masque animalier changeant qui représente un peu l’état d’esprit et les émotions de l’enfant, donc un masque qui n’en est pas vraiment un. Ma deuxième suggestion a été d’étoffer les trois personnages qui attendent de rencontrer le roi. Ils n’étaient pas décrits dans le texte de Thomas, j’ai pensé que ça pouvait être la mort, un robot et Cupidon. Quand j’ai eu bien avancé, Thomas est venu passer une journée à l’atelier et je lui ai proposé de mettre le tout à sa sauce. Ensuite, ça n’a pas été évident avec l’éditeur, Thierry Magnier, qui n’est pas spécialisé en bandes dessinées. Il y a eu un moment de panique avant qu’il accepte de nous faire confiance. Finalement, c’est un très beau livre, un peu atypique qui est sorti en octobre 2015. Il a reçu un accueil critique extraordinaire

G.R – Merci à vous deux, même si nous n’avons pas épuisé nos cases et nos questions…

(mis en forme par Martine Cortès, pour le CRILJ – janvier 2016)

 

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

. La poupée de Ting-Ting, Ghislaine Roman et Régis Lejonc, Le Seuil, 2015

. L’arbre de paix, Anne Jonas et Régis Lejonc, Flammarion, 2013

. Le grand imagier de l’alphabet, Henri Meunier, Gautier Languereau, 2012

. La rue qui ne se traverse pas, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2011

. Quelles couleurs !, Régis Lejonc, Thierry Magnier, 2009

. Grand et petit, Henri Meunier et Joanna Concejo, Atelier du Poisson Soluble, 2008

. Le phare des sirènes, Rascal et Régis Lejonc, Didier, 2006

. L’autre fois, Henri Meunier, Le Rouergue, 2005

. La mer et lui, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2004

. Ernest, l’enfant qui ne volait pas bien haut, Henri Meunier, Le Rouergue, 2004

. La môme aux oiseaux, Henri Meunier et Régis Lejonc, Le Rouergue, 2003

. Les deux géants, Régis Lejonc, Le Rouergue, 2001

 

Ghislaine Roman est née dans les Pyrénées, en 1957, dans une petite maison aux volets bleus, au bord d’un torrent de montagne, à une époque où les ours mangeaient tranquillement les myrtilles. Elle a enseigné pendant plus de trente ans, longtemps en maternelle, puis au cours préparatoire. »Ce métier m’a comblée. J’y ai connu des émotions, des découragements, des remises en questions, des bouleversements. […] J’ai travaillé énormément, j’ai lu, réfléchi, mis en œuvre, un peu comme le fait un artisan. Sur une base théorique solide j’ai laissé libre cours à ma fantaisie pédagogique. J’ai adoré cette liberté. Elle a travaillé pour les magazines des éditions Milan Presse (Wakou, Toupie, Picoti, Toboggan). Ses albums illustrés notamment par Tom Schamp, Fredéric Pillot, Olivier Latyk, Clémence Pollet, ont été publiés chez Milan, Cipengo, Saltimbanque, Nathan, P’tit Glénat, Frimousse. La Martinière. La poupée de Ting- Ting, publié au Seuil en 2015, est illustré par Régis Lejonc. Ghislaine Roman fut, dans le département de la Haute-Garonne, chargée du dossier de la prévention de l’illettrisme

 

 

 

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Ralentissons

 

Pour sa trente-cinquième édition, le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis fait, à Montreuil, du mercredi 27 novembre au lundi 1er décembre 2019, l’éloge de la lenteur. A l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants de 2 avril 2019 (Children’s international book day), l’écrivain et illustrateur lituanien Kęstutis Kasparavičius avait adressé au monde, sous l’égide de l’Ibby (Union internationale pour les livres de jeunesse), ce message prémonitoire.

Les livres nous aident à ralentir

    « Je suis pressé ! Je n’ai pas le temps ! Au revoir ! », ce sont des exclamations qu’on entend, probablement, non seulement en Lituanie, au cœur de l’Europe, mais également un peu partout dans le monde. Tout comme on entend souvent argumenter que nous vivons dans une époque d’abondance d’informations, de hâte, de précipitation.

    Mais d’un coup, quand on prend un livre, on se sent un peu différemment. Il semblerait que les livres aient une qualité remarquable : ils nous aident à ralentir. On ouvre un livre, on plonge dans ses calmes profondeurs, et on oublie la peur que tout passe à une vitesse incroyable, sans qu’on puisse voir quoi que ce soit, sans rien voir. On commence à envisager la possibilité de laisser de côté, sans précipitation incontrôlable, des tâches dont l’urgence fait douter. Dans le livre, tout se passe silencieusement, calmement, en suivant un ordre établi. Peut-être en est-il ainsi puisque les pages du livre sont numérotés, avec des petits nombres ? Puisque le murmure de ces pages est si calme, si léger, quand on les tourne, les unes après les autres ? Dans le livre, tout ce qui a déjà eu lieu dans le passé va doucement à la rencontre de tout ce qui va arriver à l’avenir.

    Le monde du livre est très ouvert ; la réalité, amicale, y rencontre l’irréel, la fantaisie. Alors parfois, on ne sait plus où on a vu, dans le livre ou dans la vie, la beauté des gouttes de la neige fondue qui tombent du toit d’une maison, la joliesse de la clôture mousseuse d’un voisin. A-t-on appris du livre ou du monde réel que les baies du sorbier sont belles, mais aussi amères ? Dans le monde du livre ou dans le monde réel on restait allongés, en été, dans l’herbe, assis ensuite, jambes croisées, à observer le mouvement des nuages dans le ciel ?

    Les livres nous aident à ralentir, les livres nous enseignent comment observer, les livres nous invitent, les livres nous forcent même à rester assis. Car le plus souvent, nous lisons assis, le livre sur une table ou sur nos genoux, n’est-ce pas ?

    N’avez-vous pas déjà vécu encore un miracle : quand vous lisez un livre, le livre vous lit ? Oh oui, les livres savent lire. Ils lisent votre front, vos sourcils, vos lèvres qui bougent, d’abord vers le haut, ensuite vers le bas, mais surtout, bien entendu, ils lisent vos yeux. Et à travers vos yeux, ils voient… Vous savez très bien ce qu’ils voient !

    Je suis certain que les livres sur vos genoux ne s’ennuient pas, pas un seul instant. Car celui qui lit, qu’il soit enfant ou adulte, est bien plus intéressant, cela va de soi, que celui qui trouve l’idée de prendre un livre dans ses mains repoussante, qui, toujours à la hâte, ne prend pas de temps de s’assoir et ne voit pas beaucoup de choses. Lors de cette journée internationale du livre pour enfants, souhaitons-nous les uns aux autres des livres intéressants. Souhaitons-nous les uns aux autres encore une chose : que nous soyons nous-mêmes intéressants pour les livres !

(traduit du lituanien par Liucija Černiuvienė)

Né en 1954 à Aukštadvaris, Kęstutis Kasparavičius est un illustrateur et un écrivain  lituanien de livres pour enfants de renommée internationale. Il a tout d’abord, entre 1962 et 1972, étudié la direction de chœur à la National MK Čiurlionis School of Art, puis, passant de la musique aux arts visuels, il obtient un diplôme en graphisme à l’ Académie des Beaux-Arts de Vilnius. Il entame alors une carrière de graphiste dans une maison d’édition où, remarqué pour son talent d’illustrateur, il publie son premier livre en 1984. Depuis, Kęstutis Kasparavičius a illustré plus de soixante ouvrages dont certains écrits par lui-même. Traduits en vingt-sept langues, ses livres sont lus par des enfants du monde entier, du Japon à l’Amérique. Kęstutis Kasparavičius a organisé près de vingt expositions personnelles et ses œuvres ont été exposées à la Foire internationale du livre de Bologne. Il fut plusieurs fois le candidat de la section lituanienne de l’IBBY pour les prix Hans Christian Andersen et Astrid Lindgren. En 2002, les éditions Epigones avait publié la version de James Kruss des Musiciens de Brème avec des images de Kęstutis Kasparavičius.

Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (1)

C’était il y a presque quatre années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établissement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Première partie d’un fort détaillé compte-rendu.

« Les livres sont des outils pour questionner le monde, s’ouvrir, se construire. Sachons préserver ce que le monde entier nous envie, ce formidable creuset de création qu’est la littérature de jeunesse en France. La rencontre de ce soir prend place dans un projet partenarial qui vise à favoriser chez les enfants un questionnement sur le monde autour des valeurs de reconnaissance de l’autre, de respect et de tolérance. De nombreuses rencontres scolaires ont eu lieu dans les écoles du département. Pour cela, les noms de Régis Lejonc et Henri Meunier sont venus à nous spontanément. En 2013/14, lors de nos investigations autour des albums poétiques, nous avions particulièrement apprécié La mer et lui et La rue qui ne se traverse pas ce qui nous a incités à nous pencher sur leurs œuvres. Et c’est ensemble que nous avions envie de les rencontrer car même si chacun mène son propre parcours artistique et littéraire, ils partagent une histoire commune. Ghislaine Roman qui les connaît bien animera cette rencontre croisée. » (Martine Abadia)

Ghislaine Roman – « Puisque c’est une rencontre croisée, croisons ! Nous allons proposer un jeu à Régis et à Henri. Chacun à son tour tirera une question correspondant à une case du tableau qui regroupe les sélections de leurs albums.

(Henri Meunier tire la case D5. Y figure la sélection d’albums où il est illustrateur mais pas auteur)

G.R. – Cette configuration nous a intéressés en partie pour l’album C’est la vie mon poussin qui aborde un sujet de société avec humour, légèreté et justesse. On a envie, Henri, de t’entendre parler de cette possibilité qu’offre la littérature de jeunesse d’aborder des sujets de société.

Henri Meunier – La littérature ne peut pas s’extraire de la société. On est les deux pieds et les deux mains dans la vie et la littérature sert à questionner, à témoigner. Des auteurs ont parfois des scrupules à aborder des sujets compliqués ou polémiques. Moi, je ne fais grosso modo aucune différence entre la littérature et la littérature de jeunesse. Les mêmes sujets sérieux peuvent y être abordés mais pas forcément de la même façon. On peut le faire en s’amusant, c’était le parti pris de René Guichoux dans le texte qu’il m’a envoyé.

G.R. – Deuxième tirage au sort pour Régis. Case B3. C’est la case qui va permettre de rentrer un peu plus dans votre intimité à tous les deux, dans votre complicité, d’apprendre comment tout a commencé. Mais d’abord une lecture : La rue qui ne se traverse pas.

H.M. – La première fois qu’on s’est rencontrés avec Régis, j’étais travailleur social. Comme je me passionnais pour la littérature de jeunesse, je donnais de temps en temps un coup de main à un libraire, surtout pendant les salons du livre. Régis était invité, je me suis approché pour lui faire part de mon intérêt pour son album Icare, en fan transi que j’étais, une histoire très profonde, très forte par le texte et par les images. A la suite de ce salon, comme Régis venait d’aménager à Bordeaux, nous nous sommes revus.

Régis Lejonc – A mon tour ! Je vais vous livrer l’autre son de cloche. Icare c’est le deuxième album que j’ai fait et ça m’a touché quand Henri est venu m’en parler. J’avais eu la chance de rencontrer Olivier Douzou à un moment propice, au début de sa prise en charge de la ligne jeunesse des éditions du Rouergue. C’est lui qui m’a proposé de travailler avec lui pour ce qui fut mon tout premier album Tour de manège et ça s’est bien passé. On s’est bien entendus avec Olivier. Ensuite, il a écrit un texte pour moi et ce fut Icare. Je l’ai illustré et quand il est sorti, il a eu beaucoup d’impact sur quelques personnes qui sont devenues importantes dans ma vie, dont Henri. Par la suite, on s’est revus et on a eu envie de faire des choses ensemble car Henri écrivait déjà.

G.R. – Qu’est-ce qui fait que ces textes-là ont été illustrés par Régis ?

H.M : La mer et lui, je l’ai pensé et écrit pour Régis. La rue qui ne se traverse pas est au départ une histoire personnelle mais je n’ai pas pensé qu’il puisse être illustré par quelqu’un d’autre. Ce sont deux textes taillés sur mesure pour Régis. La môme aux oiseaux c’est un peu différent. J’avais vu une illustration de Béatrice Alemagna sur son blog : une petite fille avec un oiseau dans la main, les deux se regardaient. Et cet échange de regard était très troublant. C’est cette image qui m’a inspiré mon histoire. J’étais à cette époque un garçon timide, j’avais beaucoup de mal à exprimer mes sentiments. Cette histoire naît, puis je la fais lire à Régis, car on était complices, on travaillait déjà dans le même atelier. Très souvent, on se montrait nos travaux pour s’aider, s’encourager, se faire des critiques bienveillantes. Régis m’encourage alors à envoyer mon texte à Béatrice Alemagna qui me répond très vite en me disant qu’elle travaille à ce moment-là sur l’histoire d’une petite fille transparente (Gisèle de verre) et qu’elle ne pouvait pas travailler sur les deux, la proximité était trop grande. Un peu déçu, je raconte ça à Régis qui me dit qu’il veut bien, lui, illustrer mon texte. Voilà.

G.R – Vous pouvez nous parler de l’histoire de votre atelier ? Nous dire ce que cela apporte que vous soyez dans le même atelier ?

R.L – L’atelier à Bordeaux est venu par un ami commun, Célestin. C’est un type qui a un talent fou. Il s’était mis en atelier avec d’autres graphistes. Tous avaient de fortes personnalités. Un jour, à la suite de disputes, le groupe a éclaté et chacun est parti de son côté. Alors Célestin nous a proposé, à Henri et moi, de reprendre l’atelier avec lui et Richard Guérineau, un dessinateur de bandes dessinées. Ensuite, sont venus Alfred et Olivier Latyk, dans ce lieu de 95 m2, au rez-de-chaussée d’un immeuble. Et puis, une nuit de 2008, un incendie a éclaté dans l’immeuble. On s’est pris toute l’eau des pompiers dessus. Nous avons tous eu des pertes matérielles, Alfred surtout qui a perdu beaucoup d’originaux. L’atelier était ruiné. Tout était à refaire. On a bénéficié d’une aide de la ville. Puis la région a voté un budget pour nous permettre de nous ré-équiper; ça nous a beaucoup touchés car on était pas alors en relation avec eux. Nous avons trouvé un nouvel atelier. L’ancien s’appelait Vivement l’an 2000 et, sur une idée d’Olivier Latyk, nous avons baptisé le nouveau Flambant neuf. Puis, la vie a fait qu’Olivier est parti vivre ailleurs, Henri également. On s’est retrouvés à trois : Richard Guérineau, Alfred et moi. Ce que ça apporte de travailler en atelier ? Je laisse Henri répondre.

H.M – Nous exerçons des métiers relativement solitaires, un atelier commun nous permet de ne pas être seuls, il permet les discussions, la convivialité… Ce n’est pas rien ! Mais ce n’est pas tout. Dans l’atelier, nous étions face à face autour d’une grande table. C’est l’installation qui nous avait semblé la plus naturelle; ça permet de discuter tous ensemble, si tu te poses des questions sur ton travail, ça te permet de demander l’avis des autres. Mais si tu veux t’extraire, simplement, tu baisses la tête ! ça nous a apporté des collaborations dans tous les sens. On a dû monter 1800 projets ! On a dû en laisser tomber 1785 ! Mais au final, il y a bien une dizaine de très belles choses qui se sont faites et ont abouti à des livres et d’autres belles choses, amicalement, artistiquement, dans d’autres domaines, sont nées de cet atelier. Je me suis aperçu que notre configuration autour de la table avait certainement été un ciment en plus de notre amitié. On arrivait très bien à faire les zouaves et à bosser, à se laisser bosser et à s’aider à bosser surtout en se donnant des coups de main. C’était extrêmement riche !

G.R – Les performances dessinées, les lectures dessinées, sont justement une émanation de l’atelier. On en voit régulièrement l’annonce dans les programmes de festivals. Vous pouvez nous en parler ?

R.L – Les performances dessinées, on les doit surtout à Alfred qui, dans le monde de la BD, faisait ça depuis longtemps. Il a été assez vite sollicité dans le cadre du Festival d’Angoulême pour faire partie de l’organisation de spectacles dessinés avec des groupes, lors de concerts. Nous, on s’y est mis car on s’est rendu compte, Richard, Alfred et moi que ce pouvait être un bon moyen pour financer notre fonctionnement d’atelier. Olivier Ka qui est depuis longtemps un satellite de notre groupe y participe aussi. Voilà, on développe ces prestations plus ou moins étranges et on en fait de plus en plus souvent, parallèlement à notre travail d’auteur.

G.R – Alors faisons passer l’info aux propriétaires de salles de Toulouse…

H.M – Je voudrais ajouter quelque chose. Ces lectures dessinées sont en fait un travail à plusieurs mains. Les configurations sont telles que tu ne peux jamais finir le trait que tu as commencé. Mais tu sais qu’un copain va le reprendre et finir la forme.

G.R – Donc beaucoup de confiance …

H.M – Oui et, à la fin, le résultat n’appartient à personne, sinon au collectif, aux gens qui étaient là ce jour là. Et c’est vrai que ça procède d’une grande confiance. Reprendre le trait de quelqu’un ce n’est pas simple. Tout ça n’était pas anticipé, ça s’est fait comme ça et ça marche formidablement bien, ça vient sûrement de nos années de complicité dans l’atelier.

G.R : Allez, retour au tableau pour tirer une case. Voilà : nous sommes, Régis, dans la configuration où tu es illustrateur.

R.L – C’est le gros de mon activité

G.R – Une question toute simple : comment est-ce que les textes viennent à toi ?

R.L – C’est simple, il y a deux sources. Soit l’éditeur dispose d’un texte et pense à moi pour l’illustrer, soit je rencontre un auteur et naît entre nous une envie de faire des choses ensemble. Dans ce cas, on monte un projet, comme nous faisons avec Henri depuis le début, et on le propose ensuite à un éditeur. Par contre, alors que je connais Ghislaine, son texte pour l’album que nous avons fait ensemble La poupée de Ting-Ting, m’a été proposé par l’éditeur. Ce n’est qu’après que le livre soit sorti que j’ai appris que Ghislaine n’y était pour rien !

G.R – Je suis, de ce point de vue, extrêmement timide et comme, pour moi, Régis Lejonc est quelqu’un d’important, jamais je n’aurais espéré qu’il accepte d’illustrer un de mes textes.

R.L – Les projets qui me portent le plus haut sont ceux réalisés avec un auteur. Il y a là pas mal de livres qui sont représentatifs d’auteurs avec qui j’ai des relations très fortes dont Henri, bien sûr, même si, en réalité, je n’ai pas fait tant de livres que ça avec lui. Il y a Rascal aussi. Je vous raconte vite fait. Je ne connaissais rien à la littérature de jeunesse avant d’illustrer Tour de manège d’Olivier Douzou. Assez vite, j’ai découvert les albums de Rascal. On m’en avait parlé. J’étais épaté. Un jour, je le rencontre sur un salon. Cette espèce de vieux rocker, sa tête, sa démarche… Il m’impressionnait. Et puis, je parle avec lui et il n’y a pas une phrase qu’il prononçait qui ne soit poétique, simple et belle. Il me fascine. En même temps, il est gentil comme tout et drôle. On se revoit comme ça pendant cinq ou six ans. On discute. On s’entend bien. Rascal comme Henri est un auteur qui pense à un illustrateur quand il écrit. C’est important, car tout est relié. J’ai eu la chance de faire quatre livres avec lui et, chaque fois, cela se passe de la même façon. On se croise sur un salon et il a toujours dans sa sacoche, la maquette du livre qui va sortir bientôt. Et comme c’est un flippé, il aime bien montrer ce qu’il a fait pour être rassuré. Il ne cherche pas à avoir un avis, ça ne l’intéresse pas. Il veut juste être rassuré. Il veut qu’on lui dise que c’est beau, que c’est super. Ensuite, l’air de rien, il commence à raconter une autre histoire qu’il a dans la tête. Comme c’est un conteur et qu’il a un don, on l’écoute. Et, en fait, je me rends compte que s’il me raconte cette histoire-là, c’est qu’il pense à moi pour l’illustrer. A chaque fois, il procède ainsi et il ne se trompe jamais. Il me raconte son histoire, entre sa bière et sa clope, elle n’est pas encore écrite, elle est en cours, elle est juste là dans sa tête. Moi, en face, j’ai les images qui me viennent direct. Je vois trop bien comment je peux illustrer cette histoire. Alors, c’est moi qui réclame. Je demande : « Tu as pensé à quelqu’un pour l’illustrer ? Et il répond : « Faut voir… » Avec Rascal, ça se passe toujours comme ça. C’est vraiment un personnage.

G.R – Régis, lorsque nous avons exploré la sélection correspondant à cette case que tu as tiré, nous avons été frappé par le nombre important de contes. On s’est demandé si c’était un genre que tu affectionnais particulièrement.

R.L – Eh bien non ! Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, sinon je ne les aurais pas faits ! Il faut savoir que c’est dingue le nombre de contes qui se publient. Les mêmes reviennent et puis c’est une forme qui est tellement associée à la littérature de jeunesse et puis c’est  une forme qui garantit une profondeur d’âme. J’ai travaillé avec Jean-Jacques Fdida qui est un conteur hors norme, qui est un chercheur, un intello, un mec qui a un doctorat autour des contes. Quand je le rencontre, c’est un cours magistral à chaque fois. Je lui dois de bénéficier d’un peu de la culture qui entoure les contes, de ses symboliques, de son ancrage profond et d’avoir compris que ce n’est pas un hasard si ces contes ont traversé les millénaires… Le premier que j’ai illustré, c’est L’oiseau de vérité de Jean-Jacques Fdida. C’était son premier à lui aussi. Un album avec un CD de lui qui  conter accompagné par un musicien de jazz extraordinaire, Jean-Marie Machado. Avant de démarrer l’illustration, j’ai assisté à une représentation pour des classes. La séance commence avec Machado au piano, puis Fdida entre avec du feu dans la main. Il allume des trucs autour de la scène, comme un tour de magie. Un grand silence se fait et il se met à conter L’oiseau de vérité puis la version ancienne du Petit chaperon rouge. Il conte, il mime. Moi je suis scotché. Évidemment, cela m’a beaucoup aidé d’avoir vu cette mise en scène du conte. Depuis, j’en ai illustré quelques autres, mais uniquement des contes qui me fascinent.

G.R – Donc ce n’est pas le genre que tu aimes, mais certains contes…

R.L – Oui, c’est mon intérêt pour l’histoire qui me fait accepter, quand elle a des  ingrédients intéressants. Honnêtement, j’aime bien la cruauté dans les contes… et c’est un élément indispensable pour que j’accepte. Il y a d’autres contes, par exemple L’arbre de paix que j’ai fait avec Ann Jonas. Ce n’est pas un conte du patrimoine, mais il y a les ingrédients et il y a la forme.

G.R – Et La promesse de l’ogre ? Là, en fait de cruauté, tu es servi

R.L – Il y a un ogre, mais ce n’est pas un conte. Rascal m’avait raconté cette histoire, puis, j’ai eu une discussion avec Jean-Jacques Fdida. « C’est une hérésie, m’a t-il dit, ça ne se fait pas. On ne touche pas aux figures méchantes du conte. L’ogre, la sorcière, le loup ont une fonction. Pour faire court, ils sont les poubelles de l’atrocité de la nature humaine. C’est pour ça qu’on se réjouit que la sorcière soit brûlée à la fin d’Hansel et Gretel car elle est déshumanisée et en même temps, elle est motivée par des choses qui font partie de la nature humaine dont on veut se décharger. L’ogre ne peut pas être humain, il n’a pas de sentiment, il n’a pas d’empathie. Quand tu décris un ogre qui s’humanise, ça devient un détraqué, un psychopathe. »

Jean-Jacques Fdida était extrêmement ferme là-dessus. J’ai compris. Pour autant, ce qui m’a touché dans cette histoire, c’est que Rascal prend un ogre, mais il ne raconte pas une histoire d’ogre. Il raconte une histoire d’amour entre un père et son fils. Cette histoire est compromise car l’ogre ne peut pas se passer de chasser les enfants et de les manger, c’est sa nature. Ce père ogre ne comprend pas que son fils ne partage pas cette même nature, ça le dépasse. Moi, je vois ça comme une histoire d’addiction, quelque chose qui est inscrit dans le cerveau reptilien et qui prend le dessus dans la tête de ce père. Le fils lui, ne supporte pas. Dès le départ, j’ai adoré le projet ainsi que le texte de Rascal. C’est un livre qui ne laisse pas indifférent. C’est un drame, une histoire très forte.

(à suivre)

Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Edune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. »

Henri Meunier, né en 1972, est auteur et illustrateur. Après un passage à Bordeaux, il vit et travaille aujourd’hui à Toulouse. Parallèlement à un engagement dans l’éducation populaire et dans le travail social, il suit des études d’arts plastiques à l’université. A compter de 2001, Il publie chez de nombreux éditeurs dont Le Rouergue, Notan, Delcourt, Albin Michel, Le Seuil, Hélium, collaborant notamment avec Régis Lejonc, Guillaume Guéraud, Richard Guérineau, Nathalie Choux, Martin Jarrie. « L’œuvre d’Henri Meunier se veut avant tout poétique et se démarque des livres éducatifs et pédagogiques. Variant les options graphiques et littéraires, ses albums  sont empreints d’humour, d’inventivité et de poésie. »

 

From Munich

 

La section locale de l’Orléanais du CRILJ entretient, depuis fort longtemps, des relations régulières avec la Bibliothèque internationale de jeunesse de Munich (Allemagne). Elle a, trois fois, exposé (notamment au Campo-Santo d’Orléans, au moment de l’annuelle La Fureur de lire) des affiches éditées par l’IJB. André Delobel, il y a une petite vingtaine d’années, et Martine Bonnet-Hélot, plus récemment, ont visité le château de Blutenburg, reçus par la responsable de la section francophone de l’établissement. La section de l’Orléanais du CRILJ qui collabore avec l’université d’Orléans en proposant à des étudiants en licence et en master des travaux de traduction d’ouvrages de littérature pour la jeunesse utilise, prioritairement, pour ses choix, l’annuelle sélection White Ravens.

Merci à Ricochet de nous permettre de mettre en ligne sur notre site l’article écrit par Dominique Petre à l’occasion des soixante-dix ans de la Bibliothèque de Munich.

 

Une bibliothèque internationale qui reste jeune malgré ses soixante-dix ans

    La Bibliothèque internationale de jeunesse (Internationale Jugendbibliothek) de Munich a soufflé ses 70 bougies le 14 septembre dernier. Ricochet voulait absolument être de la fête et a envoyé Dominique Petre s’entretenir avec Christiane Raabe, la directrice de cette institution unique au monde.

    Pour arriver à la Bibliothèque internationale de jeunesse ou IJB, il faut traverser la « Würm », une bucolique rivière à l’ouest de Munich, et donc passer sur un petit pont. C’est justement un pont, mais entre les peuples et érigé à l’aide de livres jeunesse, que la fondatrice de la Internationale Jugendbibliothek Jella Lepman entendait construire il y a 70 ans.

    L’esprit de cette femme déterminée hante-t-il toujours « Schloss Blutenburg », le château dans lequel la Bibliothèque internationale de jeunesse s’est installée en 1983? « Bien sûr », répond Christiane Raabe, une médiéviste reconvertie dans la littérature jeunesse qui dirige l’institution depuis douze ans. « L’histoire de notre fondation est tellement exceptionnelle qu’on ne peut pas l’oublier, même après 70 ans. Nous consacrerons d’ailleurs l’an prochain un colloque à Jella Lepman, une femme exceptionnelle qui voulait ouvrir des fenêtres sur le monde grâce aux livres et à laquelle nous devons notre existence ».

Une femme à l’origine de la plus grande bibliothèque jeunesse internationale du monde

    Qui est donc cette femme hors norme à l’origine de la plus grande bibliothèque jeunesse du monde ? Jella Lepman naît dans une famille bourgeoise juive libérale de Stuttgart en 1891 ; elle est l’aînée de trois filles, son père est un fabricant textile. Pendant sa scolarité, elle va passer un an dans un internat à Lutry (à deux pas de la rédaction actuelle de Ricochet), pour parfaire sa connaissance du français et de l’anglais. À son retour – elle n’a alors que 17 ans – elle organise une bibliothèque pour enfants de travailleurs immigrés au sein d’une fabrique de cigarettes. Devenue journaliste (elle est même la première femme engagée comme telle par un quotidien de Stuttgart), elle se voit obligée de quitter l’Allemagne quand débutent les persécutions contre les Juifs et elle se réfugie à Londres. Près de dix ans plus tard, en 1945, l’armée américaine vient frapper à sa porte pour lui demander de retourner dans son pays natal afin d’aider à le reconstruire. Jella Lepman hésite, mais finit par accepter.

    Un voyage de reconnaissance dans l’Allemagne anéantie par la guerre la persuade d’une chose: il faut miser sur les enfants et sur la culture pour, comme elle le dit elle-même, « faire lentement retrouver son équilibre à un monde devenu complètement fou ». Son idée géniale: utiliser les livres comme messagers de paix entre des peuples qui viennent de s’entretuer. Elle est intimement persuadée que son « Kinderbuchbrücke » ou « pont de livres jeunesse » va permettre d’inculquer aux héritiers de l’Allemagne nazie des valeurs comme la tolérance, le respect et la curiosité pour l’autre.

Une première exposition de livres au succès phénoménal

    Tous ceux qui travaillent dans la culture savent comme il est difficile d’obtenir un budget pour un projet destiné aux enfants. Mais juste après la guerre, alors que tout manque, c’est encore bien pire. Heureusement, la maman de deux enfants qui s’est retrouvée veuve à 30 ans a l’habitude d’affronter des obstacles et elle ne manque ni d’idées, ni de pugnacité. Pour réaliser son ambitieux projet malgré un budget dérisoire, Jella Lepman écrit aux maisons d’édition pour leur demander de lui envoyer des livres pour enfants gratuitement. Certaines, comme les belges, sont d’abord réticentes (faire un cadeau à un pays qui vient de vous faire la guerre?) mais l’art de convaincre de la cinquantenaire décidée triomphe, puisque des éditeurs de 14 pays (Belgique y compris) vont finalement faire don de 4000 livres pour une première exposition organisée en 1946.

    « Du côté francophone, ce sont surtout Hachette et Nathan qui ont envoyé leur production », raconte Christiane Raabe. Quelques exemples de titres exposés en 1946 : Les Fables de La Fontaine, Le loup blanc de Paul Féval mais aussi Histoire de Babar le petit éléphant de Jean de Brunhoff et même celle de Babar et ce coquin d’Arthur de Laurent de Brunhoff, alors fraîchement publiée. « On retrouve d’ailleurs dans les albums de Babar un esprit typiquement français et une pointe d’ironie absente des livres des autres pays de l’époque », commente la directrice de l’IJB. Un ton qui plaît visiblement à la fondatrice Jella Lepman dont on dit qu’elle raffolait des albums de Jean de Brunhoff et, plus tard, de ceux de Maurice Sendak.

La première manifestation culturelle internationale de l’Allemagne après la guerre

    L’exposition de livres jeunesse est la première manifestation culturelle internationale de l’Allemagne d’après-guerre. Visiblement, Jella Lepman a vu juste quand elle disait que les Allemands étaient affamés aussi de culture et de lecture : l’exposition récolte un énorme succès, elle attire quelque 40’000 visiteurs avant de tourner dans toute l’Allemagne.

    « Ce n’est donc pas une collection mais bien une exposition qui a été le point de départ de notre bibliothèque », poursuit Christiane Raabe. Car après quelques expositions annuelles, Jella Lepman fait tout pour que les livres qu’on lui a donnés trouvent un toit permanent. Grâce à des soutiens comme ceux de la femme du président Roosevelt, de l’écrivain allemand Erich Kästner (qui a assisté à certains autodafés de ses œuvres en raison de leur « non-conformité à l’esprit allemand » pendant la période nazie) ou d’Erika Mann (fille de l’écrivain Thomas Mann), la Bibliothèque internationale de jeunesse ouvre ses portes le 14 septembre 1949 dans une villa entourée d’un jardin, Kaulbachstrasse 11 à Munich.

Rendre le monde meilleur grâce aux livres

    « C’était la première bibliothèque de ce genre, avec des livres en version originale venus du monde entier », explique Christiane Raabe. « Notre fondatrice était une idéaliste, intimement persuadée que l’on pouvait rendre le monde meilleur avec des livres ».

    « Jella Lepman a également dû se battre contre un ennemi venu de ses propres rangs », continue la directrice: « Les bibliothécaires de cette époque mettaient plutôt les livres dans des vitrines à l’abri des enfants et des règles très strictes régissaient ce qu’il était moralement permis de donner à lire au jeune public ». Or la vision de Jella Jepman, inspirée des bibliothèques publiques américaines, est moderne, presque révolutionnaire. « Elle organise des groupes de discussion, elle laisse les enfants donner libre cours à leur créativité, comme lors de séances de peinture sur chevalet », poursuit Christiane Raabe. Des concepts novateurs décriés par les bibliothécaires de l’époque qui désapprouvent le « cirque » et crient au scandale quand on laisse des enfants peindre au milieu des livres.

    Jella Lepman sera visionnaire à plus d’un titre : elle organise ainsi, en 1952, une conférence à Munich qui sera à l’origine de la création d’IBBY (International Board on Books for Young People) l’année suivante. Si le marché allemand des livres pour enfants est devenu si ouvert sur le monde après le chapitre nazi, c’est sûrement aussi grâce à son travail.

La tour de Babel croisée avec la caverne d’Ali Baba

Jella Lepman entendait susciter des discussions sur la littérature de jeunesse et proposait en même temps aux enfants un choix de livres. Ce sont encore aujourd’hui les deux principes de base de la Bibliothèque internationale de jeunesse. Le château « Blutenburg », c’est un peu comme si l’on avait croisé la tour de Babel avec la caverne d’Ali Baba: 650’000 livres en 240 langues (les francophones représentent environ 10 %) se cachent dans le bâtiment du 15e siècle, ses caves et ses dépôts extérieurs.

    Sibylle Weingart est responsable de la section francophone et ne jure que par Ricochet, ce qui ne la rend pas antipathique. Tout comme la fondatrice de la Bibliothèque Internationale de Jeunesse qu’elle admire d’ailleurs beaucoup, elle estime que les livres sont une nourriture au moins aussi essentielle que le pain. Comme Jella Lepman, elle demande aux éditeurs de lui faire don de livres jeunesse. Et le système fonctionne toujours, puisqu’elle reçoit quelque 500 livres chaque année de l’ensemble de la francophonie qui sont ensuite catalogués. Enfin, car sinon tout cela ne servirait à rien, « il faut faire lire le livre, le sélectionner éventuellement dans The White Ravens ou imaginer des événements pour le mettre en valeur », explique-t-elle.

    Car la Bibliothèque internationale de jeunesse, ce sont aussi des expositions, des événements, des bourses de recherche, un calendrier de poésie pour enfants et surtout le fameux catalogue de recommandations The White Ravens (Les corbeaux blancs) et un festival du même nom. « Un corbeau blanc a quelque chose de spécial, il attire l’attention, commente Christiane Raabe, cette sélection de livres qui sont remarquables pour leur contenu, leur qualité littéraire ou esthétique est unique au monde précisément parce qu’elle est de provenance mondiale ». En 2018 par exemple, sur les 200 titres sélectionnés, dix-huit étaient francophones: onze français, trois canadiens, deux belges, un suisse et un malgache.

Le plus important, ce sont les enfants

    Quant au rôle actuel et futur de la Bibliothèque internationale de jeunesse, Christiane Raabe reste persuadée que « la littérature jeunesse est éminemment politique ». « Notre rôle est plus que jamais d’éclairer, de donner des impulsions émancipatrices. Nous pouvons transmettre énormément de choses aux 150-200 groupes scolaires et au public qui nous rendent visite chaque année ».

    « Derrière la bibliothèque, Jella Lepman avait une vision et pour elle le plus important c’étaient les enfants » conclut Christiane Raabe. « On pourrait dire qu’aujourd’hui c’est toujours le cas et c’est d’autant plus important que les enfants ne possèdent malheureusement pas de lobby ».

    « Les enfants et les livres, c’est une histoire en soi et l’une des plus belles que nous connaissons » aurait dit Jella Lepman au début de son entreprise. Depuis 70 ans, la Bibliothèque internationale de jeunesse montre comme elle avait raison.

    La fête du septantième anniversaire de la Bibliothèque internationale de jeunesse a eu lieu le 20 septembre 2019. Le matin pour les officiels, comme la ministre allemande de la Famille ou le maire de Munich, et l’après-midi pour les vrais VIP : les enfants. Trois événements francophiles étaient d’ailleurs au programme: des contes de Perrault racontés par Virginie Loth et un atelier de fabrication de bijoux aussi merveilleux que les contes de fée avec Charlotte Dzitko (toutes deux invitées par l’Institut français), ainsi qu’un atelier sur les paysages à partir d’illustrations de Marianne Dubuc organisé par la délégation québécoise. Et comme cadeau, la Suisse a construit un chalet dans la cour du château !

(par Dominique Petre – septembre 2019)

 

Le texte d’origine de cet article, augmenté de nombreuses autres illustrations est  à cette adresse ; une version PDF est disponible.

Le site de la Bibliothèque internationale de jeunesse est  ici.

 

Diplômée en journalisme et communication (Université Libre de Bruxelles), Dominique Petre était collaboratrice au quotidien La Libre Belgique « avant de découvrir l’amour (celui qui est devenu son mari) et l’Allemagne et de quitter son petit pays natal ». À Hambourg, sa passion pour le cinéma l’a menée successivement à travailler pour le European Distribution Office puis pour le MEDIA Desk, deux programmes de l’Union Européenne. Installée depuis dix ans avec sa famille à Francfort sur le Main, Dominique Petre travaillait en « électron libre » en tant que journaliste, traductrice mais aussi dans le domaine littéraire, organisant des rencontres avec des auteurs et/ou illustrateurs jeunesse et s’occupant du stand des éditeurs belges francophones à la Buchmesse de Francfort et au Salon du Livre de Paris. Elle a rejoint l’équipe de l’Institut français du livre en Allemagne en novembre 2015. Depuis plusieurs années, elle met sa plume au service du site Ricochet en écrivant des articles sur la littérature jeunesse ainsi que des portraits d’auteurs et d’illustrateurs.

 

 

 

Le Petit Roi

 

Le Petit Roi, c’est aussi une librairie

    Ouverte il y a tout juste dix ans, la librairie Le Petit Roi est « une île aux trésors », située dans un lieu hors du temps, près d’un des plus vieux magasins de jouets de Paris, Pain d’épices. Le passage Jouffroy abrite aussi l’Hôtel Chopin, à l’aspect romantique à souhait, et le célèbre Musée Grévin.

    L’enseigne affiche le personnage créé par Otto Soglow, The Little King, apparu pour la première fois en 1931 sous forme de cartoon dans The New-Yorker, puis objet d’une série de comics jusqu’à la mort de l’auteur en 1975.

    Gallimard éditera Le Petit roi dans la collection NRF en 1938 et les éditions Pierre Horay en 1983 avec une traduction d’Édouard François et une présentation de Pierre Couperie, grand historien de la bande dessinée disparu en 2009.

    Professeur de mathématiques, bouquiniste sur les quais de la Seine, Christian Journé est un libraire passionné et militant. Ses belles étagères conservent sur trois niveaux une prodigieuse diversité de titres dans des éditions variées : ouvrages pour la jeunesse (en diverses langues), albums, romans, bandes dessinées, illustrés, comics, fanzines, affiches…

    Connaisseurs et collectionneurs, comme curieux et amateurs éclairés, petits et grands, sont accueillis tous les jours de 14 heures à 19 heures.

    Le libraire n’a pas de catalogue en ligne ni de site web. Si vous recherchez un titre ou une édition rare ou pas, voici son adresse électronique : Lepetitroi75009@gmail.com

(texte et photographies : Isabelle Valque-Reddé  – octobre 2019)

. Le Petit Roi, bandes dessinées et livres d’enfants, 39 passage Jouffroy, 75009 Paris.

Voir aussi un article ici et un reportage vidéo .

 

Isabelle Valque Reddé, après hypokhâgne, khâgne et licence de lettres modernes, fait carrière dans l’Éducation nationale dans la Sarthe, l’Aube, les Deux-Sèvres, l’Ille et Vilaine (où elle obtient le CAPES de documentation et contribue à la mise en place du DEUST Métiers du Livre de l’université de Rennes 2 où elle est en poste de 1994 à 1998) ; nommée à l’IUFM de Pau à la rentrée 1998, elle terminera son activité professionnelle à l’ESPE d’Aquitaine où elle sera chargée, en 2010, de la valorisation des collections patrimoniales issues des Écoles normales, notamment par la création de la Bibliothèque Félix Pécaut ; à noter, en 1996, un mémoire de maîtrise Relation et représentation de la lecture publique en Ille et Vilaine dans le journal Ouest-France, sous la direction, à Rennes, d’Isabelle Nières Chevrel, et, en 2004, un mémoire de DEA, Médiation et popularisation des savoirs : la littérature de colportage en France du XVIIe  au XIXe  siècle, sous la direction, à Toulouse, de Viviane Couzinet ; article récent co-écrit avec Jocelyne Liger Martin : « L’herbier, un objet patrimonial scientifique et scolaire » dans Éducation et culture matérielle en France et en Europe du XVIe siècle à nos jours (Honoré Champion, 2018) ; membre de la section locale du CRILJ Pau-Béarn dès sa création en 1999, Isabelle Valque Reddé est administratrice du CRILJ.

 

 

 

Théâtre jeune public

 

Le répertoire théâtral contemporain pour la jeunesse

Le jeudi 1er décembre 2016, à l’occasion d’une journée professionnelle organisée à la Médiathèque de Muret par la section locale du CRILJ/Midi-Pyrénées, Cathy Gouze explique aux présents ce qu’il faut entendre par répertoire théâtral contemporain pour la jeunesse. Le texte ci-après est la mise en forme de son intervention. Voir aussi, paru en novembre 2014, le numéro 6 des « Cahiers du CRILJ » titré Le théâtre jeune public : dans les livres, mais pas que.  Sommaire et bon de commande sont ici.

Un univers à découvrir et à partager

    Le mot théâtre est un mot polysémique : c’est un lieu physique, mais aussi un art vivant de la scène et, surtout, un genre littéraire.

    Je vais m’attacher à parler de littérature, ce qui est le propre du CRILJ. Il ne va donc pas être question d’inciter à « monter » des pièces de théâtre avec les enfants ou de « faire jouer » des saynètes, de parler de décors et de costumes mais bien de découvrir le texte théâtral et de le faire lire au public jeune. Le genre est hybride, et si ces textes sont, de fait, écrits pour être mis en scène, leur seule lecture, silencieuse ou à haute voix, leur donne une forme particulière, une singularité que l’on peut rapprocher de la poésie.

    Le répertoire contemporain dédié à la jeunesse – on va parler ici de littérature éditée – émerge dans les années 1980. Auparavant, il y avait très peu d’auteurs. Louis Jouvet et Jean Vilar ont été animateurs, metteurs en scène, pédagogues, et ont surtout œuvré à la recherche et à la théorisation sans véritablement proposer de textes. Ensuite, dans le prolongement de 1968, nous avons vécu une période d’effervescence avec des compagnies qui ont souhaité développer des mises en scène pour la jeunesse mais sans s’appuyer véritablement sur des textes, plutôt sur des écritures collectives d’acteurs, des improvisations. Ce mouvement novateur s’est d’ailleurs appliqué également au théâtre tout public. Entre les années 1950 et 1980, l’auteur a été un peu oublié, un peu remisé. C’est aussi le moment où l’Éducation nationale se tourne vers le théâtre, mais en lui donnant une vocation plus pédagogique qu’artistique, avec un souci d’aide aux pratiques de lecture, en ateliers généralement, caractérisé par un usage de scénarios ayant souvent un fondement peu ou prou moralisateur.

    Au tournant des années 1980, nous avons assisté à un renouveau qui s’est manifesté, autour de la figure de l’auteur, par la prise de conscience que toute cette effervescence autour du « faire du théâtre » avait mis de côté la qualité littéraire des textes, le même retournement se produisant également pour le théâtre adulte. En littérature de jeunesse, ce mouvement a été amplifié par le rôle primordial joué par des éditeurs qui ont su répondre à des propositions de textes envoyés par des auteurs. C’est aussi en 1979 que sont créés par le Ministère de la Culture six centres dramatiques nationaux dédiés à la jeunesse. On s’est donc trouvé, dans ces années, dans une conjonction entre gens de théâtre qui ne trouvaient pas suffisamment de textes à monter, ministère souhaitant développer une politique volontariste en matière de théâtre jeune public et auteurs de théâtre qui avaient su rencontrer des éditeurs audacieux.

    Parmi les éditeurs pionniers, on peut citer Très tôt théâtre fondée par Dominique Bérody, les éditions La Fontaine à Lille, les éditions Léméac au Canada, les éditions Lansmann en Belgique et – revenons en France – l’école des loisirs qui fut pilote avec sa collection « Théâtre », Actes sud papiers avec la collection « Poche Théâtre » puis « Heyoka Jeunesse » dont la spécificité est d’être illustrée. Il ne faut pas oublier L’Arche et, surtout, les éditions Théâtrales qui propose la collection « Théâtrales Jeunesse » spécifiquement dédiée au jeune public par Françoise du Chaxel et Pierre Banos. Le catalogue « Théâtrales Jeunesse », aujourd’hui très bien fourni, est facilement reconnaissable à ses couvertures illustrées par des ballons de baudruche de couleurs différentes. Anecdote à propos de l’origine de ces ballons sur les couvertures : le créateur de la collection disposait d’une centaine de photos prises par un ami photographe représentant des ballons de couleurs et de tailles diverses, agencés différemment et il a décidé de les utiliser pour en faire la « marque » de la collection. Plus récemment, sont apparues de nouvelles maisons d’édition comme Espace 34 avec Sabine Chevallier qui publie des textes tout public et jeune public.

    Cette « bonne santé » de l’édition théâtrale est liée sans doute à la proposition au même moment par l’Éducation nationale de listes d’œuvres de littérature jeunesse préconisées aux enseignants de cycles 2 et 3 et, plus récemment, en collège. Les premières listes datent de 2002, en corrélation avec les programmes du premier degré, sortis la même année et qui  introduisaient officiellement la littérature de jeunesse à l »école. Ces listes ont été actualisées et enrichies en 2007 et 2013. De nombreux titres de textes théâtraux y apparaissaient, ce qui, incontestablement, a contribué à dynamiser l’édition et à « booster » les ventes.

    Je n’ai pas cité la maison d’édition Retz. On peut certes utiliser ces ouvrages mais les textes proposés ne sont pas à proprement parler des textes d’auteurs. Ce sont des textes écrits pour être joués par des enfants, des sketches, des saynètes, avec des thématiques formatées, des propositions de mises en scène trop précises, laissant peu d’espace à la création et intégrant, par nécéssité, de nombreux personnages pour que tout un groupe d’enfants puisse participer à l’activité.

    Les textes publiés par les autres éditeurs cités sont, eux, des textes d’auteurs, d’une belle qualité littéraire, écrits pour être lus par des enfants et des jeunes, mais aucunement pour être montées et joués publiquement par eux, sauf, éventuellement, à la marge ou pour de simples extraits. Notons d’ailleurs que, dans les mises au plateau de ces pièces, les rôles d’enfants sont tenus par des adultes.

    Depuis une trentaine d’années, se constitue donc un répertoire. Peu d’études ont été menées sur ce genre puisqu’il est nouveau mais nous pouvons tout de même citer les ouvrages de Nicolas Faure (Le théâtre jeune public : un nouveau répertoire, Presses universitaires de Rennes, 2009) et ceux de Marie Bernanoce (A la découverte de 101 pièces : répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse, Théâtrales, 2006) et Vers un théâtre contagieux : répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse, Théâtrales, 2012). Dans ces deux gros opus, Marie Bernadoce propose, outre une excellente introduction sur le théâtre pour la jeunesse, des présentations et analyses d’œuvres qui lui paraissent révélatrices, par leur diversité d’écriture et leur qualité littéraire, de l’évolution récente de ce répertoire. Sont proposées aussi, pour chaque titre, des suggestions et des pistes d’activités.

    Marie Bernanoce, universitaire, donne sa définition du répertoire. Le répertoire, dit-elle, est un réservoir dans lequel des metteurs en scène et des lecteurs peuvent aller puiser. C’est un ensemble d’œuvres qui se construisent les unes par rapport aux autres et qui interrogent leurs rapports respectifs et partagés au monde, aux jeunes et au théâtre.

    Ce répertoire pour la jeunesse présente quelques caractéristiques même si celles-ci sont partagées, en large partie, avec le théâtre contemporain tout public :

– la place du récit et des dialogues : les nouveaux textes font beaucoup appel au récit, ce qui peut paraître déroutant pour notre génération qui avons une représentation très classique du théâtre (alexandrins, actes, scènes, didascalies) que l’école, le collège et le lycée ont fortement contribué à entretenir. Les textes contemporains s’en éloignent beaucoup en accentuant la place du récit par rapport aux dialogues, quelquefois même inexistants. Les dialogues sont parfois de faux dialogues dans le sens où les personnages ne se parlent pas vraiment. On assiste à une autre circulation de la parole. On voit aussi apparaître des fragments (extraits de journaux intimes par exemple) ou des flash-backs, des discontinuités dans le récit. Les personnages ne sont pas nécessairement nommés : un enfant, une vieille femme, etc. On retrouve aussi des choeurs avec une succession de répliques qui ne sont pas distribuées. Imprécision aussi, parfois, pour les lieux et pour les époques. Dans le théâtre classique, la première scène est généralement une scène d’exposition destinée à mettre en place les lieux et les personnages. Dans le théâtre contemporain, on entre le plus souvent tout de suite dans le vif du sujet sans trop savoir où on est, à quelle époque on se situe, qui parle.

– dans leur organisation, les actes et les scènes sont souvent inexistants dans le théâtre contemporain. Parfois la construction, l’enchaînement sont juste notés par des numéros. On peut avoir des termes comme « passage » ou « séquence ». Dans certains textes, on peut trouver, en fin d’ouvrage, une table des matières. Certaines pièces se présentent comme de longs poèmes avec des retours à la ligne. Je pense notamment à la pièce de Daniel Danis, Le pont de pierre et la peau d’images. Il y a aussi souvent un travail de mise en page avec des espaces blancs qui ponctuent le récit. Cette manière d’inscrire le texte dans la page a un sens et il va induire la mise en voix que nous en ferons. Les didascalies existent encore : les didascalies « de régie », classiques, qui expliquent où on est, comment on parle, ou qui donnent des premières indications de mise en scène, mais aussi, parallèlement, des didascalies plus abstraites pour, par exemple, éclairer le personnage. Parfois, au contraire, il y aura absence totale de didascalies. Je pense notamment aux  pièces de Sylvain Levey. Dans d’autres textes, par contre, on trouvera de très nombreuses didascalies et leur importance aura une incidence sur notre lecture (ou, plutôt, sur nos lectures), selon la façon dont chaque lecteur singulier les interprétera.

– le travail sur la langue : on va rencontrer des écritures très poétiques, mais aussi des écritures tordues ou distordues (comme les appellent Marie Bernanoce), des langages inventés, des langues du quotidien ou, au contraire, des langages très structurés. Parfois, plusieurs formes de langage vont s’entremêler dans la même pièce. Parfois aussi des langages et des dialogues très brefs ne comportant qu’un seul mot et donnant un rythme très particulier au texte. Parfois encore des formes chorales comme je l’évoquais tout à l’heure. La question que l’on peut se poser lors d’une mise en voix avec des enfants c’est comment s’emparer de cette lecture chorale. On peut aussi rencontrer, dans les livres de Sylvain Levey particulièrement, des listes, des répétitions qui, elles aussi, donnent un rythme particulier à la lecture.

– le recours au conte : pratiquement un quart du répertoire tourne autour de réécritures et de variations relatives du conte ou autour de thématiques répandues dans les contes. Je pense à L’Ogrelet de Suzanne Lebeau qui met en scène la thématique de l’ogritude, archétype très présent dans les contes. Je pense aussi à Bruno Castan dont l’œuvre est centrée sur des réécritures de conte. On peut, par exemple, parler du Petit chaperon rouge qui a fait l’objet de moult réécritures.

– les thématiques : même si ce constat peut s’étendre aux autres genres de la littérature de jeunesse, on constate que les thématiques dans le théâtre contemporain pour la jeunesse sont souvent des thématiques fortes, difficiles, rendant parfois même les adultes réticents à leur lecture : la mort, la guerre, l’enfance maltraitée, l’anorexie, le racisme, la différence, la Shoah, la politique, l’exclusion, les difficultés sociales, sans oublier toutes les questions existentielles que peuvent se poser des enfants et des adolescents, dont l’amour bien sûr. Pour avoir une certaine expérience de lectures partagées avec des jeunes, j’ai constaté que les enfants et, à fortiori les adolescents s’emparent de ces textes sans appréhension car ils correspondent aux questions qu’ils se posent ou que leur posent leur environnement et le monde de l’image dans lequel ils évoluent. Ne pas aborder ces thématiques avec les enfants, ce serait les priver d’un lieu de débat et du questionnement qui leur est nécessaire, surtout dans notre société d’aujourd’hui.

– les auteurs de théâtre pour la jeunesse sont, le plus souvent, des auteurs de théâtre tout public. Ils ont d’ailleurs souvent commencé à écrire pour le tout public avant d’être attirés par l’écriture pour la jeunesse. Quand on interroge des auteurs sur le choix d’écrire pour les enfants, ils répondent souvent qu’en fait ils n’écrivent pas vraiment pour les enfants, mais qu’ils écrivent avec leur propre part d’enfance. Ce qu’ils disent aussi c’est que leur vocation n’est ni pédagogique, ni moralisatrice. Le répertoire contemporain de théâtre pour le jeune public n’est pas une littérature pour édifier ou pour convaincre mais une littérature pour questionner, pour évoquer, pour faire résonner, sans jugement de valeur ni prise de position. La destination à la jeunesse, c’est d’ailleurs parfois les éditeurs qui la décrètent. La détermination de l’âge est aussi sujet à discussion. Personnellement, je ne suis pas souvent d’accord avec ce qui est mentionné par les éditeurs, notamment Théâtrales, car cet âge me paraît plutôt correspondre à l’âge auquel un enfant peut voir la pièce jouée plutôt qu’à l’âge de la lecture de la pièce qui souvent demande plus de maturité. Ceci dit, un bon texte de théâtre, comme un bon album ou un bon roman, est un texte qui va avoir plusieurs niveaux de lecture.

    Marie Bernanoce dit : « Le théâtre pour la jeunesse est avant tout un théâtre pour les adultes mais se décentrant par un détour fictif en terre d’enfance. Le théâtre jeunesse regarde le monde d’un point de vue de l’enfance en fictionnalisant le point de vue naïf, natif de celui qui peut observer le monde et les autres comme s’il ne les connaissait pas, comme s’il voyait de l’extérieur par le filtre des yeux de l’enfant en soi et/ou imaginé comme récepteur. » Pour mieux appréhender cette démarche, on peut évoquer ce que Jean-Pierre Sarrazac appelle « le détour », cette vision indirecte qui permet de contourner le réalisme mais de l’aborder quand même.

    Dans les thématiques difficiles, les sujets sont toujours abordés par le détour. Le détour, cela peut être l’humour, comme dans Le Petit Chaperon Uf de Jean Claude Grumberg qui aborde la question de la Shoah. Le détour, cela peut aussi passer par le récit même, par le filtre de récitants qui vont nous raconter ce qu’ils ont vécu, donc nous rassurer sur l’issue puisqu’ils sont là pour nous le raconter. Le détour, cela peut être aussi, je le redis, le recours au conte dans lequel les enfants se sentent un peu plus en sécurité car ils en connaissent les règles. Ce peut être encore l’appel au fantastique et à l’imaginaire. Ces divers procédés sont des mises à distance que nous rencontrons toujours dans les textes de théâtre de jeunesse et qui permettent d’aborder tous les thèmes, même les plus délicats. Il me semble pouvoir affirmer aujourd’hui que je n’ai jamais lu des textes pour la jeunesse désespérants, ce qui n’est pas le cas dans le théâtre tout public. La seule précaution que vont prendre les auteurs de textes de théâtre jeunesse va être d’adapter leur forme d’écriture à l’âge du lecteur pour maintenir un voile d’espoir. Il peut être intéressant d’ailleurs avec des jeunes de travailler sur les fins qui sont souvent très ouvertes. Ces caractéristiques démontrent que, même si, aujourd’hui, on ne parlera plus de « faire du théâtre avec les enfants », on ne pourra pas faire l’impasse sur « lire et dire du théâtre » car les écritures qui leur sont adressées font appel à l’oralité. On ne peut véritablement comprendre les finesses du texte qu’avec la mise en voix, en tant que lecteur adulte et, à fortiori, avec des jeunes lecteurs. La lecture à voix haute d’un texte théâtral lève les blancs, les zones d’ombre du texte, et dans le cadre d’une lecture partagée, elle peut susciter des débats d’interprétation ou des échanges sur le ton à adopter, le choix de l’adresse, etc.

    Sylvain Levey s’adresse à des enfants de CM et de collège essentiellement. Je me souviens d’une classe de CE2 et d’une enseignante inquiète car elle trouvait les textes un peu difficiles. Mais, par la mise en voix, elle put « faire entrer » sa classe dans les textes choisis, à priori difficiles.

    Beaucoup d’auteurs de textes de théâtre pour les enfants et les adolescents viennent du monde du théâtre. Ils ont été acteurs ou ont été à la tête de compagnies. On  citera, parmi d’autres : Catherine Anne, Bruno Castan, Françoise du Chaxel, Daniel Danis, Philippe Dorin, Jean-Claude Grumberg, Stéphane Jaubertie, Joël Jouanneau, Mike Kenny, Suzanne Lebeau, Sylvain Levey, Fabrice Melquiot, Wadji Mouawad, Jean Gabriel Nordmann, Nathalie Papin, Joël Pommerat (et son écriture au plateau), Olivier Py, directeur actuel du Festival d’Avignon, Dominique Richard, Karin Serres, Catherine Zambon. Pour un certain nombre de ces auteurs, on peut dire qu’ils sont en train de « faire oeuvre » parce qu’ils ont un univers et que leurs pièces se sont écho et se répondent.

    Ces dernières années, on a vu également apparaître quelques auteurs de la littérature de jeunesse qui ont eu envie de s’essayer au texte théâtral comme Claude Ponti (avec une très jolie trilogie), Guillaume le Touze ou Marie Desplechin. Citons aussi, peu jeunesse à priori mais bien connus dans le monde du théâtre, Jean-Pierre Milovanoff, Claude Carrière, Eugène Durif.

   Bonnes lectures à tous.

( d’après la transcription de Martine Abadia )

Cathy Gouze est enseignante, formatrice et animatrice en médiation lecture et littérature de jeunesse au Centre d’animation et de documentation pédagogique de Villefranche de Lauragais (Haute-Garonne). Elle y anime des sessions de formation pour les enseignants du 1er degré et assure la coordination de projets autour du livre de Jeunesse. Titulaire d’un Master 1 de Littérature jeunesse de l’Université du Maine, elle a rédigé un Mémoire intitulé Le théâtre pour la jeunesse : une littérature frontière. Elle pratique le théâtre amateur depuis de nombreuses années.

Une loi pas vraiment connue

 

 

 

Le Centre national de la littérature pour la jeunesse met en place, du mercredi 17 septembre au dimanche 1er décembre 2019, sur le site François Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France (BnF), quai François Mauriac à Paris, une exposition Ne les laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants. « Interdits, censurés, critiqués, par des particuliers, des institutions, des associations, des groupes politiques, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, les livres pour la jeunesse qui ont suscité des polémiques, du début du XXe siècle à nos jours, sont nombreux. Quels sont-ils, en quoi sont-ils révélateurs d’une vision de l’enfance et d’une société face à ses tabous ? Jusqu’où doit aller la protection de l’enfance ? Où s’arrête la liberté d’expression ? Autant de questions que soulève cette exposition en présentant quelque 120 publications ayant fait débat : elle invite à explorer l’histoire de la littérature pour enfants sous l’angle des controverses et de la censure, à l’occasion des 70 ans de la loi du 16 juillet 1949 qui encadre encore aujourd’hui le travail de toute l’édition pour la jeunesse. »

 

Nous proposons ici, en accompagnement, un texte paru initialement dans le numéro 1 de novembre 2009 des « Cahiers du CRILJ » portant le titre Peut-on tout dire (et tout montrer) dans les livres pour enfants ? La publication est toujours disponible et sommaire et bon de commande peuvent être retrouvés ici, en page « Boutique » de ce site.

 

Venue de fort loin, votée après de longs débats en commission et en séance plénière, la loi numéro 49-946 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse répond très largement aux inquiétudes des familles et des éducateurs. Soucieuse en ces temps d’après-guerre de protection de la jeunesse, croyant à l’influence pernicieuse des journaux illustrés pour enfants, la représentation nationale vote un texte dans l’air du temps.

    Paulette Charbonnel s’exprime dans le numéro 5 (1953) de la revue Enfance dans un article qu’elle titre Comment a été votée la loi du 16 juillet 1949  

Refus de vote

    « Dans presque tous les groupes parlementaires, en dehors du groupe communiste qui avait eu la première initiative, cette loi suscita, notamment au MRP, des ardeurs de travail et un intérêt qui ne se démentit pas. Même le débat en seconde lecture renouvela la discussion et dut durer plusieurs heures.

    Le péril fut unanimement reconnu – quoique parfois avec bien des réserves diplomatiques – quand fut souligné l’origine américaines de la presque totalité des bandes incriminées.

    Sur un premier point : nécessité d’un contrôle, l’accord se fit.

    Mais que voulaient voir disparaître des journaux d’enfants nos parlementaires ? Il fut très difficile de parvenir à une rédaction satisfaisante de l’article 2. A cet égard, les procès-verbaux des commissions seraient même plus instructifs que les débats en séance plénière, car chacun fait entendre clairement ses préoccupations…

    Le groupe communiste eut à poser des questions comme “A-t-on le droit d’exciter à la colère contre ceux qui trahissent leur patrie ?” Ce ne fut pas simple. Et il ne faut pas croire que les questions se posèrent gratuitement. Virgile Barel, député des Alpes-Maritimes, fut battu sur un amendement qui aurait interdit à tout homme qui aurait été directeur d’une publication collaboratrice de diriger une revue pour enfants…

    (Telle qu’elle fut présentée), cette loi n’était qu’un trompe-l’œil destiné à donner quelque apaisement à une large opinion publique profondément alarmée. Mais il devenait impossible de s’attaquer aux racines du mal, bien qu’il eut été dénoncé nommément par certains membres même de la majorité.

    C’est pourquoi le groupe communiste, qui avait contribué à provoquer ces débats et participé à l’élaboration de la loi, refusa de voter ce texte tronqué. »

Extraits de la loi – version initiale de 1949

. Article 1

  Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et adolescents.

  Sont toutefois exceptées les publications officielles et les publications scolaires soumises au contrôle du ministre de l’Éducation nationale.

. Article 2

  Les publications visées à l’article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques.

  Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.

Conjurer les périls

    Sur les cent vingt-cinq publications visées à l’article premier examinées pendant le deuxième trimestre de l’année 49, trente-trois faisaient l’objet d’un avertissement avec mise en demeure, quinze d’un avertissement simple et sept demeuraient en suspens. Le long texte qui clôt le compte rendu des travaux de cette première année est titré Action de la commission en vue de l’amélioration de la presse enfantine. L’analyse qui, dans ce texte de 1963, précède les “recommandations élémentaires” que les commissaires souhaitent faire aux éditeurs est particulièrement incisive :

     « Une partie de la presse enfantine, avec ses intrigues tissées de perfidie, de cruauté et d’indignités morales diverses, présente un tableau de l’existence qui s’apparente à la littérature “noire”. Le succès de ce genre littéraire auprès de certains adultes n’autorise pas à l’imposer aux enfants. En effet, l’habitude de lectures sinistres leur inspirerait le pessimisme. Or il est du devoir d’une presse enfantine éducative, ou même simplement récréative, de ne pas faire perdre aux enfants un certains optimisme qu’il faut considérer comme vital, même si l’on admet qu’il y entre une part d’illusion. Il est intolérable que l’enfant soit amené à se représenter l’existence comme devant être employée toute entière à déjouer des embûches criminelles, à conjurer des périls extrêmes, à redresser des torts abominables, à lutter sans cesse contre le mensonge, l’iniquité et l’égoïsme, sans rencontrer jamais le repos de la vérité et de la justice dans la probité et l’affection.

    Les couleurs sombres d’une certaine littérature ne doivent pas obscurcir les pages des publications enfantines. Il faut que l’inspiration de celles-ci répondent aux besoins primordiaux de l’âme enfantine, qui désire et espère. »

    A la commission à qui a été confié, de par la loi, le travail de surveillance des publications destinées aux enfants et aux adolescents revient également le contrôle des “publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse”. L’article 14 élargit en effet le champ d’application du texte aux livres destinés d’évidence à des lecteurs adultes – mais pouvant tomber dans les mains des enfants. Les commissaires se mettent donc au travail et le second compte rendu des travaux de la commission de surveillance qui concerne l’année 1955 ne comporte pas moins de trois cents cinquante publications stigmatisées parce que licencieuses ou pornographiques.

Extraits de la loi – version initiale de 1949

. Article 14

  Il est interdit, sous les peines prévues au premier alinéa de l’article 7 de la présente loi, de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans, les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse, en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, de la place faite au crime.

  Il est interdit, au surplus et sous les mêmes sanctions, d’exposer ces publications sur la voie publique, à l’extérieur des magasins et des kiosques, ou de faire pour elles une publicité dans les mêmes conditions.

  Les interdictions ci-dessus résultent d’arrêts pris par le ministre de l’Intérieur.

 La commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence est habilitée à signaler les publications qui lui paraîtraient justifier ces interdictions.

  La vente et l’offre couplé des publications définies à l’article 1er de la présente loi, avec des publications visées au paragraphe Ier du présent article est interdite sous peine des sanctions prévues au premier alinéa de l’article 7 de la présente loi.

Abroger ou pas

    Toute occupée à surveiller la presse enfantine et à réprimer les écrits contraires aux bonnes mœurs, la commission n’examinera aucun livre ou album pour enfants jusqu’aux années 70. Depuis cette date, environ mille ouvrages seraient examinés chaque année. Chiffre invérifiable. Ce qui est certain, en tout cas, c’est qu’aucun livre ou album n’a fait l’objet d’une proposition d’interdiction. Par contre – ce que la loi ne prévoit pas –, des actions plus ou moins souterraines prenant la forme d’un courrier d’avertissement à l’éditeur ou d’une convocation sont venues enrichir la panoplie des procédures.

    Hormis chez les politiques, la question d’une abrogation de la loi de 1949 est régulièrement posée, Ce qui, compte tenu de l’évolution de la société en général et de la diversification des moyens d’information ou de divertissement en particulier, semble aller de soi pour les partisans de l’abrogation, rencontre une franche indifférence de la part des élus de la République. D’autres, après y avoir réfléchi et peu suspects de pensées liberticides, estiment que, sans loi et sans commission, le pire devient possible et qu’il est urgent d’attendre. Affaire à suivre – tant qu’il y aura des lecteurs.

André Delobel  (novembre 2009)

Prolongements :

Le texte complet de la loi, dans sa version initiale et dans la version aujourd’hui en vigueur est accessible ici, sur le site Légifrance.

André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de quarante ans et fut secrétaire général au plan national de 2009 à 2019 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien du Loiret La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des « Cahiers du CRILJ » consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).