La tête dans les nuages

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Notre tête à nous dans leurs images à eux

      Fin novembre 2020, nous recevons à Orléans, envoyé par le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, un colis compact, un peu lourd. Avant même de l’ouvrir, nous savons qu’il contient, au format A3, les 88 images de l’exposition La tête dans les images, qui sera, quelques jours plus tard, installée en extérieur, en format spectaculaire, cela va sans dire, place Aimé Césaire, à Montreuil. Le paquet doit aussi contenir, nous a-t-on dit, des planches d’images qui pourront être proposées aux enfants pour qu’ils les découpent, les assemblent et créent leur propre exposition.

       Un deuxième paquet arrivera quelques jours plus tard, contenant, en nombre, des cartes postales, des marques-pages et des yeux en bandeau empruntés à des  personnages imaginés par Béatrice Alemagna, Gilles Bachelet, Benjamin Chaud, Joëlle Jolivet, Diane Le Feyer, Gwen Le Gac, Aurélie Neyret, Mathis, Mathieu Sapin et Riad Sattouf.

      Le centre de ressources du CRILJ n’est pas l’endroit idéal pour installer des affiches. Les bibliothèques municipales ne sont pas franchement ouvertes. Les libraires croulent sous des tâches pas faciles, tentant de satisfaire des lecteurs impatients. Un établissement public ? Difficile à négocier en quelques jours. Une école complice ? À réfléchir. Un centre de loisirs ? Mais oui, voilà la bonne idée, à condition toutefois de connaitre un peu (ou beaucoup) les personnes en mesure d’imaginer un accueil sympathique et de faire vivre des moments de lecture et des ateliers.

      Et, justement, à Beaugency, il y a Val de lire qui, entres autres activités liées au livre, met en place, chaque année, un Salon du livre jeunesse très apprécié des enfants et des familles. Et – tenez-vous bien – la chargée de mission de l’association connait fort bien le centre de loisirs de Beaugency avec lequel elle a quelques accointances. Nous contactons Anouk Gouzerh.

      Trois courriers électroniques plus tard, l’affaire est conclue et les paquets, même pas ouverts, rejoignent Beaugency par la poste, le train nous étant interdit. Colissimo nous donnera quelques émotions, mais que serait cette période compliquée sans, de temps en temps, une émotion ?

      Ce sont près de cinquante enfants entre 6 et 10 ans qui auront l’occasion de découvrir de manière active, les mercredis 2 et 9 décembre, au centre de loisirs de Beaugency qu’ils fréquentent régulièrement, les affiches et les albums.

      Grand succès des temps collectifs de lecture du matin, avec Anouk, Audrey, Nicole et Lila. C’est Barbara Saillard, animatrice en titre, qui a organisé le lieu et elle  accompagnera les activités pendant les deux jours. Les enfants écoutent attentivement. Auraient-ils quelques habitudes ? On s’attarde sur Toute une histoire pour un sourire (Frédéric Marais et Emilie Gleason), Qu’attends-tu ? (Britta Teckentrup), La collection (Marjolaine Leray), Le cadeau (Page Tsou). On échange, imagier de Bernadette Gervais, suscitera l’enthousiasme de tous. Pour les lectures individualisées de l’après-midi, raconte Anouk, « tout le monde s’est installé dans le hall, naviguant entre l’exposition et les valises de livres. Ces lectures dureront deux heures et elles auraient pu continuer encore. Les enfants, petits ou grands, avaient envie de lire… ou envie de se faire lire. »

      L’atelier du 2 décembre a consisté à choisir dans les planches à découper quelques imagettes, de les coller sur une feuille blanche et de les « élargir » aux crayons de couleurs, selon son inspiration. Il a permis quelques belles réalisations. Ci-dessus, le paysage au bord d’une rivière imaginé à partir de trois illustrations extraites de La collection, album de Marjolaine Leray.

      Pour aider les enfants à raconter leur journée lorsqu’ils seront de retour à la maison, chacun emporta une carte postale, un marque-page et son bandeau favori.

     Il est prévu de faire circuler l’exposition, dans l’Orléanais, durant le premier semestre 2021. Si les conditions sanitaires le permettent ? Si les conditions sanitaires le permettent. Des contacts sont en cours avec plusieurs établissements et une première présentation est envisageable  en janvier, si possible au moment de la Nuit de la lecture.

      À Noël, pas plus de six, sans compter les enfants, on a bien compris.

par André Delobel – décembre 2020

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Les images de l’exposition La tête dans les images proviennent des albums suivants :

. Cachée ou pas, j’arrive ! de Lolita Séchan et Camille Jourdy  (Actes Sud BD, 2020)

. Gladys de Ronald Curchod (Rouergue Jeunesse, 2020)

. La collection de Marjolaine Leray (Editions courtes et longues, 2020)

. Le cadeau de Page Tsou   (HongFei Editions, 2020)

. Le tournesol est la fleur du Rom de Ceija Stojka et Olivia Paroldi   (Bruno Doucey, 2020)

. Macadam, courir les rues de Mo Abbas et Julien Martinière   (Le Port a jauni, 2020)

. On échange ! de Bernadette Gervais   (Seuil Jeunesse, 2019)

. Qu’attends-tu ? de Britta Teckentrup   (Albin Michel Jeunesse, 2019)

. Toute une histoire pour un sourire de Frédéric Marais et Emilie Gleason   (Fourmis rouges, 2019)

. Une folle journée d’Anne-Hélène Dubray   (L’Agrume, 2020))

. Vent d’hiver de Carl Norac et Gerda Dendooven   (La Joie de lire, 2020)

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Photo du haut et photo du bas : Salon de Montreuil

Autres photos : Anouk Gouzerh

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Souvenez-vous…

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Penser aussi au 8 m2 …

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.    Souvenez-vous…

     Le 17 mars 2020 a débuté en France un confinement qui devait durer 56 jours afin de « maîtriser » la pandémie de COVID19 apparue trois mois plus tôt en Chine. Au nom d’une « guerre » décrétée contre le coronavirus s’est imposée une expérience sans précédent, tant dans la gestion improvisée de la crise sanitaire par nos dirigeants, que pour nous autres, privés de nos libertés fondamentales pour un temps, alors, indéfini.

     De nombreux secteurs de l’économie ont été mis à l’arrêt du jour au lendemain, entraînant une crise économique mondiale. Les écoles ont fermé et les enseignants ont dû inventer des cours à distance avec leurs propres outils numériques. Quand leur métier le permettait, les gens ont été invités à télétravailler.

     Les soignants « sur le front » qui souffraient déjà du manque de moyens, ont vite été submergés par l’afflux incessant de malades. Chaque jour le nombre de morts augmentait.

     Les inégalités sociales se sont encore aggravées entre les bien lotis et les plus nombreux, cloîtrés chez eux dans des conditions de logement déjà difficiles, précaires ou insalubres. Enfin, l’intimité de sa maison a été imposée à tous 24h/24h. À charge pour chacun de jongler entre l’école et le travail, les amis et la famille mis à distance, les angoisses des uns, la solitude des autres, le désamour ou les violences domestiques.

    Aujourd’hui le virus circule toujours, le monde entier subit depuis le mois d’octobre la « seconde vague » tant redoutée. Sont de nouveau confinés celles et ceux qui peuvent télétravailler, tandis que les écoles restent ouvertes avec force protocoles sanitaires pour les élèves et leurs enseignants. Nous vivons masqués, à distance les uns des autres.

     Si on peut plus largement se faire tester en cas de symptômes, aucun médicament spécifique ne permet encore de se soigner contre le virus et on nous annonce l’arrivée d’un vaccin courant 2021.

     Souvenez-vous…

 (Régis Lejonc – novembre 2020)

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Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Édune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. » Parus récemment : Fechamos (Éditions des Éléphants), avec Gilles Baum, et Je n’ai jamais dit (Utopique), avec Didier Jean et Zad. L’image ci-dessus est extraite d’un carnet d’illustrations auto-édité, Comme à la maison, dans lequel Régis Lejonc a rassemblé les dessins qu’il a réalisés pendant le premier confinement. « Je me suis lancé le défi de publier sur Facebook et Instagram un dessin par jour sur toute la durée du confinement. Un dessin pour une idée ou une opinion. Un dessin pour une émotion ou une réaction. Un dessin pour une référence à partager, jour après jour. » Le livre a été imprimé près de Tulle, en circuit court, sur papier issu de forêts gérées durablement. « Ce livre est formidable. je n’aurais pas fait mieux. » (Victor Hugo). « Les images sont jolies, mais je ne partage pas le point de vue. » (Emmanuel Macron).

Grand merci à Régis Lejonc qui nous confie cette image. Merci aussi pour son texte.

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Les Maîtres de l’imaginaire

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Une exposition en Chine

Depuis le mercredi 11 novembre 2020 et jusqu’au dimanche 28 février 2021, le Musée d’art de l’université Tsinghua de Pékin accueille une exposition Image of the West : illustrators of Europe and América qui donne à voir un imposant ensemble d’illustrations issues de la collection de la Fondation Les Maîtres de l’imaginaire créée en 2017, à Lausanne, à l’initiative de l’auteur-illustrateur Étienne Delessert. Commissaire de l’exposition : Janine Kotwica.

« Image of The West présente une collection d’artistes de renom qui ont créé d’illustres livres d’images en Europe et aux États-Unis. Des contes de fées, des textes littéraires, des poèmes et des souvenirs personnels réinterprétés ont tous été illustrés avec une imagination débordante et une variété de styles et de techniques uniques. Ce panorama d’images témoigne de la vitalité de l’édition occidentale. » Quarante illustrateurs « maîtres de l’imaginaire » à l’honneur dans un sobre et efficace accrochage ainsi qu’une importante contribution personnelle d’Étienne Delessert.

L’auteur-illustrateur raconte cette aventure aux artistes de la Fondation.

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    Chers ami(e)s,

    Notre exposition des Maîtres de l’imaginaire a ouvert ses portes à Beijing mercredi soir. Elle est superbe !

    J’aimerais décrire rapidement cette aventure.

   Tout cela a commencé à Paris, voici cinq ans, par la présentation à l’Ambassade de Suisse de mon livre de mémoires L’Ours Bleu, par Jean-Philippe Jutzi, l’attaché culturel. Son analyse était fine et amicale.

   En 2019, j’ai appris qu’il était en Chine, et lui ai de suite parlé des Maîtres. Nous sortions du palais de Bologne. « Cela tombe bien, m’a-t-il répondu, en 2020, seront célébrés les 70 ans de bonnes relations bilatérales entre le Suisse et la Chine. »

    Il nous a donc associés à un programme culturel vaste – c’était avant le Covid19 – qui comprenait une exposition de Giacometti, une autre de Tinguely et la venue d’œuvres de la collection Dubuffet du Musée de l’Art Brut de Lausanne.

    Jutzy a d’abord choisi le Today Art Museum de Beijing, puis, à la suite de négociations avec le gouvernement chinois, a désigné le prestigieux Tsinghua University Art Museum pour nous accueillir. Ils avaient déjà collaboré harmonieusement avec l’Ambassade. Et j’eus alors la vraie surprise d’être invité par le musée à avoir une section de l’exposition consacrée à mes œuvres.

    Janine Kotwica a été d’une aide précieuse, tout au long d’une année fertile en menus problèmes, en tant que commissaire, par ses contacts,  ses conseils, sa précision dans les crédits, l’élan de ses textes. L’exposition, prévue pour le mois de juillet, a été repoussée deux fois par le virus – qui semble bel et bien dompté à Beijing, mais personne n’entre encore en Chine.

    En Suisse, Laurent Seigneur, membre du Conseil, a suivi notre parcours avec vigilance, je l’en remercie aussi.

    Un catalogue ne pouvait être préparé : il faut un an au Ministère de la Culture chinois pour délivrer un code ISBN.

    Le musée a fait un choix de vingt images, sur une centaine, pour imprimer des cartes postales. Impossible ! Nous avons dû, de ce fait, imprimer une édition limitée de 250 jeux de cartes en Suisse, pour que chaque artiste soit représenté; ils sont d’un usage limité à la communication et aux médias.. Imprimés en août, ils ne sont partis enfin que cette semaine, l’accès du local où ils étaient entreposés dans le bâtiment officiel de notre partenaire HEP étant interdit, encore et encore, par le Covid 19. Par chance une centaine de boîtes avaient été livrées à Berne par l’imprimeur: elles furent envoyées par la valise diplomatique.

    Tout au long de notre collaboration, nous avons pu réaliser que la Chine est un autre monde. Les meilleures intentions sont parfois bridées par un système d’une fermeté feutrée mais inflexible.

    Dans le choix des œuvres, par exemple. Le Ministère de la Culture, à qui elles devaient être toutes présentées, en a censuré quatre, de Marshall Arisman et de Jean-Louis Besson. Sans réelle logique. Elles furent donc remplacées.

     L’affiche est une autre histoire (elle sera agrandie au format de 9m sur 12m, près du musée, à l’entrée de la Tsinghua, université de grande renommée. Deux de nos propositions furent écartées, et quelle ne fut pas notre surprise de constater que le graphiste du musée avait emprunté des éléments de trois de mes dessins et les avait interprétés à sa manière. Je n’ai pas souvent ce genre de conflit, mais j’ai perdu cette bataille. C’était il y a un mois à peine, les œuvres étaient alors mises en caisse, il fallait céder pour qu’elles partent. Le choix des œuvres pour les deux flyers est entièrement celui du Tsinghua. Une erreur de légende concernant  Jean Claverie a été corrigée.

    Je ne vais pas entrer dans les détails, mais le transport fut retardé considérablement. Nous refusions de laisser les dessins partir sans avoir vu leur contrat d’assurance signé. Rien d’anormal, m’a -t-on dit, c’est la bureaucratie.

    L’exposition a bien failli ne pas avoir lieu: il était impensable d’accepter d’utiliser un Carnet ATA, qui garantit un passage de douane en douceur, mais qui nous aurait obligés à débourser près de 200 000 euros, remboursés, en principe, par le gouvernement chinois au retour des oeuvres.  Tout cela se passait il y a moins d’un mois, et fut assez tendu. J’ai annoncé bloquer le transport. Plus d’exposition ? Nous avons alors appris, comme par miracle, que le Ministère de la Culture allait obtenir un passage de douane sans frais.

    Rien n’est simple, les collaborateurs du musée désespéraient, tout en observant avec calme les normes du pays. Un autre monde…Je veux remercier Wang Ying, Sysy Hu au Tsinghua, et Congcong Che à l’Ambassade, – Jean Philippe Jutzi ayant pris sa retraite – pour toute leur attention et pour leur enthousiasme.

    Mercredi 11 novembre cette équipe du musée, travaillant jour et nuit la dernière semaine, a eu la joie de vernir notre exposition, en présence d’un public d’invités choisis et de 30 représentants de différents médias.

    L’Ambassade suisse était fort bien représentée, que je remercie pour son support.  Il se trouve que nous sommes la seule manifestation artistique visuelle a avoir bravé le virus, en cette année de 70 ans de reconnaissance pacifique.  Giacometti et les autres ont été repoussés à une date indéterminée.

    Et il faut bien dire que ce sont vos œuvres qui ont soutenu, par leur qualité et leur diversité, le moral des troupes chinoises, françaises et suisses : l’art de l’illustration, art à part entière dans un magnifique musée.

    Voici quelques reflets de la manifestation, Ils éclairent d’une belle lumière nos efforts pendant une longue année. Les photos sont toutes de Xiao Fei, du TAM. Elles sont ici réduites, mais existent en haute résolution.

     Avec ma gratitude, celle de Janine et de la Fondation.

     Bien amicalement.

     Étienne

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Merci à Étienne Delessert pour nous avoir confié ce courrier.

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Voir aussi le reportage de la télévision chinoise à partir de  cette page

Artistes exposés

Albertine, Marshall Arisman, Jean-Louis Besson, Guy Billout, Quentin Blake, Robert Oscar Blechman, Eric Carle, Ivan Chermayeff, Seymour Chwast, Nicole Claveloux, Jean Claverie, Frédéric Clément, Étienne Delessert, Heinz Edelmann, Stasys Eidrigevičius, Randall Énos, Monique Félix, André François, Henri Galeron, Letizia Galli, Laurent Gapaillard, Alain Gauthier, Roberto Innocenti, Gary Kelley, Claude Lapointe, Alain Le Foll, Georges Lemoine, David Macaulay, Daniel Maja, Sarah Moon, Jörg Müller, Yan Nascimbene, Chris F. Payne, Jerry Pinkney, Zack Rock, Éleonore Schmid, Chris Sheban, Elwood H. smith, David Wiesner, Zaü, Lisbeth Zwerger.

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André François, image pour une couverture de magazine (Haute société, juin 1960)

Alain Le Foll, C’est le bouquet, Claude Roy (Delpire, 1964)

 Claude Lapointe, L’appel de la forêt, Jack London (Gallimard, 1979)

Monique Félix, Hansel et Gretel, Jacob et Wilhelm Grimm (Grasset, 1983)

Etienne Delessert, Contes 1, 2, 3, 4, Eugène Ionesco (Gallimard, 2009)

Albertine, Des mots pour la nuit, Annie Agopian, (La Joie de lire, 2017)

 

  

    

 

 

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États généraux de la littérature de jeunesse

 

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Les États généraux de la littérature de jeunesse du lundi 5 octobre 2020 étaient organisée par La Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse, à la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou.

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Et elles ne vécurent plus lésées jusqu’à la fin des temps… 

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Cette journée avait été précédée par la mise à disposition, en ligne, de vidéos présentant des témoignages d’autrices et d’illustratrices réalisées pour alerter sur les différences femmes/hommes dans leur métier. Ces interviews donnaient la parole à cinq autrices (Sophie Adriansen, Clémentine Beauvais, Moka, Laura Nsafou et Cécile Roumiguière) et à trois autrices-illustratrices (Loren Capelli, Malika Doray et Marie Spénale).

    Ce sont  Lucie Kosmala et Léa Bordier qui, en coordination avec la Charte, ont produit ces cinq vidéos. Cinq thèmes y sont traités : les débuts, les difficultés, les enfants, la sensibilité féminine. l »engagement et l’avenir. Il sera, au cours de la journée,  fréquemment fait référence aux propos tenus dans ces vidéos.

    Dans l’amphithéâtre de la BPI où sont accueillis les participants, on respecte les obligations sanitaires de distanciation : un siège sur deux occupé, des participants masqués ainsi que tous les intervenants, jusqu’à leur montée sur l’estrade au moment de leur intervention.

. Hélène Vignal et Jo Witek

    Hélène Vignal, co-présidente de la Charte, ouvre les travaux de la journée. Elle rappelle que l’Observatoire de l’égalité du ministère de la Culture alerte sur des différences de revenus notoires entre les auteurs et les autrices : moins 26% pour les autrices affiliées à l’AGESSA et moins 22% pour celles relevant de la maison des artistes. Au-delà de ce constat, cette inégalité se retrouve dans de nombreux domaines touchant à la vie professionnelle et parfois aussi personnelle des autrices, il est donc nécessaire pour améliorer l’inégalité entre femmes et hommes d’identifier les situations où elle se manifeste et d’analyser les freins à une amélioration.

    Jo Witek, grand témoin, prononce le discours d’ouverture. Elle revendique une position féministe et inscrit délibérément ses propos sous l’égide des travaux de Michelle Perrot. Elle replace la réflexion de cette journée dans la longue et lente progression des femmes sur le chemin de l’égalité. En 1789? les femmes n’étaient présentes que par le détournement et la séduction. Même les défricheuses étaient empêchées ». Elle cite, exemples à l’appui choisis dans leur vie de femmes de lettres, Wirginia Woolf, Simone de Beauvoir, Elsa Triolet. Elle s’interroge aussi sur la manière de faire émerger l’implicite d’une culture mâle, patriarcale pour aboutir à une société du partage et de l’égalité.

    Plusieurs intervenantes n’ont pas pu se déplacer pour des raisons liées à l’épidémie et elles ont enregistré leur intervention, diffusée en séquence(s) vidéo, des incrustations permettant de bénéficier à la fois de l’exposé de la conférencière et du diaporama qu’elle utilise en appui.

. Doriane Montmasson

     Ce sera le cas de Doriane Montmasson, maitresse de conférences en sociologie de l’éducation, à l’INPE de l’académie de Paris. Elle interroge le rôle joué par les stéréotypes de genre véhiculés par les récits et les représentations de la littérature de jeunesse. Cette dernière tendrait-elle à entretenir une vision genrée de la place des hommes et des femmes dans la société ? Elle a mené une étude sur la réception des stéréotypes par les enfants et propose des premières réponses.

    Elle se réfère aux recherches des années 1990 qui ont mis en lumière l’existence de stéréotypes de sexe dans les livres destinés aux enfants et qui ont supposé que ces « modèles » étaient déterminants pour leur construction identitaire. Elle note que si le nombre des ouvrages présentant une vision stéréotypique du masculin et du féminin restent important, ils sont de plus en plus nombreux à proposer une vision moins ou peu explicite des normes de genre. Elle insiste sur la nécessité de compléter l’étude du contenu des albums par une étude de réception, pour analyser comment les jeunes lecteurs et lectrices s’approprient les  » modèles  » proposés par la littérature.

    Une des recherches de Doriane Montmasson a porté sur un ensemble de 150 livres, des années 1950 à 2012 (pas d’information fournie sur le corpus, les quelques exemples de pages présentées ne faisant pas référence à des œuvres de littérature identifiables) proposé à une centaine d’enfants (G/F) de 5 à 8 ans. La recherche a mis en évidence :

– que la socialisation familiale tient une place prépondérante, pour les plus jeunes, en matière de genre. Ils ne relèvent pas l’existence d’organisations familiales dissemblables, ils sont même portés à modifier le sens de certains ouvrages afin qu’ils correspondent à leur propre représentation du masculin et du féminin. On peut dire qu’ « à cet âge, les livres ne sont pas responsables de tout et n’ont pas à eux seuls le pouvoir de tout changer. »

 – que la réception d’ouvrages par des enfants plus âgés montre que la littérature tend à prendre une place plus importante dans la construction identitaire des filles et des garçons.

     Doriane Montmasson estime important de réaffirmer :

– qu’il est primordial qu’une offre de livres proposant des normes de genre moins stéréotypées continue de se développer ;

– qu’il « est essentiel que l’utilisation de ces livres fasse l’objet d’un étayage permettant aux enfants de s’inscrire dans une posture réflexive. »

. Anne-Sophie Métais

     Anne-Sophie Métais, chargée de mission auprès de la direction du Centre national du livre, présente un point d’étape d’une étude du CNL portant sur l’économie de la filière du livre de jeunesse. Elle centrera son intervention sur le volet consacré aux auteur-trice(s), cette étude en comportant deux autres consacrés aux éditeur-trice(s) et aux libraires.

    Cette étude inclut une enquête conduite par le CNL à partir de la base Électre, soit 11 000 auteurs identifiés dont près de 75% sont des autrices (autrices pour le texte : 60% ; pour le texte et les illustrations : 65% ; traductrices : 68%). Elle porte sur cinq segments de l’édition : éveil et petite enfance, albums, documentaires, romans 8/12 ans, romans plus de 13 ans et jeunes adultes, la bande dessinée en ayant été exclue. Sur 1641 auteurs touchés, 435 ont renseigné le questionnaire.

    L’enquête interroge, au-delà des revenus générés par les œuvres pour la jeunesse, ceux issus des publications réalisées à destination d’un public hors du secteur jeunesse et des activités connexes.

    Concernant le pourcentage des aides accordées à des auteurs et à des autrices, la représentante du CNL indique que ce dernier reçoit les demandes et ne les suscite pas. Hélène Vignal insiste sur l’importance, même dans ces conditions, de garder en tête le principe d’égalité.

. Table ronde 

     Hélène Rajcak (autrice-illustratrice), Martin Page (auteur-éditeur) et Coline Pierré (autrice-éditrice), ensemble ou séparément, Roxane Edouard (agente littéraire), en visio-conférence depuis Londres, sont invités à témoigner de leurs expériences et à échanger à propos de leurs initiatives autour de la question : la considération des autrices est-elle la seule clé de l’égalité en littérature de jeunesse ?  Modératrice : Hélène Vignal

     Concernant la différence de rémunération entre les auteurs/autrices de littérature générale et de littérature de jeunesse, une des réponses fallacieuses apportée a été le coût de l’album par rapport au roman, alors que ce c’est en fait une dévalorisation de la littérature de jeunesse et de ses auteurs-trices.

    Les participants à la table ronde tombent d’accord sur le fait qu’il entre une part d’affectivité dans les échanges auteurs/éditeurs. On accueille un auteur, une autrice, mais aussi une situation financière corollaire La faible place des agents et agentes littéraires en France tend à renforcer cet état de fait.

    Des pastilles-vidéo donnent, à divers moments, la parole à Roxane Édouard, ce qui permet à travers de ses propos de préciser la représentation, assez floue, de ce que peut être le rôle d’un ou d’une agent-e littéraire dans la gestion financières et juridiques des intérêts des autrices et auteurs dont elle administre la carrière. La place des agents et agentes est plus affirmée dans les pays anglo-saxons, en Espagne et en Italie qu’en France.

    Roxane Édouard ouvre aussi le champ des différences à prendre en compte à ceux des inégalités de race ou du handicap. Elle confirme que les négociations d’une agente ne portent pas que sur les rémunérations, d’autres composantes interviennent aussi : les enfants, les vacances…

    Martin Page précise qu’il s’est interrogé sur sa participation à la table-ronde : un homme peut-il défendre les femmes à la place des femmes ? Il ajoute qu’il trouve le secteur de la littérature de jeunesse plus agréable, plus ouvert, plus attentif que le secteur de la littérature générale, sur divers registres : l’égalité F/H mais aussi par exemple le « livre durable » face au pilonnage. Avec Coline Pierré, ils utilisent beaucoup les réseaux sociaux pour montrer le quotidien, comme ils le font aussi dans avec leur maison d’édition Monstrograph et avec des titres comme Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger ?

     Hélène Rajcak insiste sur le fait que les autrices sont aussi légitimes que les auteurs, mais qu’il faut du courage pour « négocier » un contrat lorsqu’on est une femme. Autrice-illustratrice de documentaires à composantes scientifiques, elle est aussi très attentive à la réception par les enfants, aux différences filles/garçons et à la médiation qui accompagne la lecture.

    Une question de la salle porte sur le pourcentage d’éditrices dans la littérature pour la jeunesse et ce que cela peut modifier dans les relations, éditrices/autrices.

    Hélène Vignal souhaite interroger un représentant du Syndicat national de l’édition (SNE) sur ce point, mais aucun n’est présent dans la salle. Martin Page estime que les éditrices travaillent mieux que les éditeurs, dans le secteur adulte comme en jeunesse.

    Un témoignage dans la salle met en lumière la méconnaissance du public sur les différentes professions de la chaine du livre. Les participants de la table-ronde font remarquer que la littérature de jeunesse n’est pas ou peu représentée dans les médias généralistes.

    De la salle, Samantha Bailly, co-présidente de La Charte, conclut qu’il est nécessaire de faire reconnaitre qu’être un auteur ou une autrice, c’est un métier.

. En guise de conclusion

    Cette matinée a été très riche, abordant des sujets variés sur la question de l’égalité entre les auteurs et les autrices, avec conviction mais sans dogmatisme. Les intervenants ont fait preuve d’une grande ouverture d’esprit, de positions nuancées, de perspectives originales et courageuses. Vives regrets de devoir quitter les travaux en milieu de journée….

    Un petit tour effectué, le soir, sur le compte Facebook de La Charte a permis de retenir un extrait du discours de clôture de Jo Witek, grand témoin, bien dans la tonalité de cette journée .

« La littérature jeunesse comme toute littérature doit aussi déranger, surprendre, garder sa liberté de ton, son insolence et donner à voir l’état du monde tel qu’il est. Parfois, un personnage de père machiste et alcoolique fera beaucoup plus réfléchir un ado, qu’un papa féministe et écolo. L’important n’est pas tant de coller aux nouveaux archétypes, aux nouvelles représentations, que d’écrire avec sincérité, là où on en est. Avoir cette honnêteté-intellectuelle là. Et en ce moment, à voir le nombre de romans qui mettent des filles à l’honneur, par rapport à la réalité de l’égalité filles-garçons dans nos sociétés, on peut s’interroger sur cette honnêteté. »

par Françoise Lagarde – octobre 2020

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Françoise Lagarde, formatrice dans le premier degré, est devenue ingénieur d’études au ministère de l’Éducation nationale où elle fut chargée, jusqu’en 2013, des dossiers relatifs au livre et à la lecture en tant qu’adjointe au chef de bureau des écoles à la direction générale de l’enseignement scolaire ; elle a assuré la mise en œuvre de l’opération Des livres pour les écoles et des plans de développement des BCD, coordonné l’élaboration et la production du répertoire 1001 livres pour l’école (1997), contribué à la mise en place des sélections d’ouvrages de littérature pour les trois cycles de l’école primaire, collaboré au Guide de la coopération bibliothèque-école (CRDP de Créteil, 1986) et à la mise en ligne sur le site ministériel Éduscol de ressources pour faire la classe ; elle est l’actuelle présidente du CRILJ.

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POUR ALLER PLUS LOIN

  • Le programme et la présentation des intervenants :

https://drive.infomaniak.com/app/share/118494/41ac10d4-dc3c-4136-9bbf-baee7a2f3040/preview/pdf/54596

  • Les interviews vidéo :

. les débuts :   https://www.youtube.com/watch?v=YsXSNPFRSo8

. les difficultés :   https://www.youtube.com/watch?v=-HSyeg-0B-I

. la sensibilité féminine :   https://www.youtube.com/watch?v=-zk_yw1Z8w0

. les enfants :   https://www.youtube.com/watch?v=z-WhMdi536A

. l’engagement et l’avenir :   https://www.youtube.com/watch?v=Y-4luCd6sn8

  • L’intégrale de la séance du matin :

https://www.youtube.com/watch?v=J5_quVogoOw

  • L’intégrale de la séance de l’après-midi  :

https://www.youtube.com/watch?v=i6DNzUL_3sg

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Coups de cœur moulinois

 

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    En septembre 2019, j’ai pu me rendre à la Biennale de Moulins pour la première fois, avec plaisir. Je remercie le CRILJ pour son Coup de pouce.

    Si je n’ai pas profité, autant que je l’espérais, des conférences et débats avec les illustrateurs, par contre j’ai eu beaucoup de plaisir dans la découverte de la ville, de son Centre national du costume de scène et de ses églises, dans la rencontre de personnes chaleureuses, dans la visite des expositions et autour de toutes les animations. Aussi, vous représenterai-je uniquement mes coups de cœur.

. Les Moulinettimages

    Pour leur première participation à la Biennale des illustrateurs, les étudiants de Jean Monet ont conçu deux grands moulins à images et à roulettes qui ont circulé dans les rues du centre-ville. Nous les avons rencontrés et avons admiré leur performance. Armée de pinceaux, encres diverses, tampons de la ville et imagination débordante, une étudiante a illustré pour nous la lecture d’un texte loufoque déclamé de façon magistrale pour notre grand plaisir.

. Les Magasinzins

    C’est en déambulant dans les rues de Moulins, passage d’Allier et rue de l’Horloge, que nous avons eu le plaisir d’y découvrir les réalisations des étudiants en illustration de l’École Estienne (Paris) assistés par la classe DMA du Lycée Jean Monnet (Yzeure).

    Sur les façades des magasins en déshérence du centre ville, ces étudiants illustrateurs ont encollé les vitrines avec des images et des mots qui créent d’éphémères magasins de marchandises invendables, des boutiques aux enseignes insolites telles « À la bonne rumeur « , où l’on vendra du on-dit et des bruits à faire courir et « Premiers pas depuis 1990 », le plus grand choix de pas de la région.  Et puis aussi l’enseigne d’un vendeur de courants d’air, « Au marchand de vent », sans oublier « Au roi de la bêtise » ou « le Palais du sourire » ou « La maison Bisou Bisou »…

    Sourires et bonne humeur étaient au rendez-vous dans ce monde qui se délite. Un grand bravo à tous ces jeunes artistes, illustrateurs en herbe. Un regard poétique et humoristique sur notre façon d’être et de consommer .

. Les Ecrimages d’ailleurs et d’ici

    C’est à la salle des fêtes que nous avons découvert ces récits et dessins évocateurs de vies de migrants en souffrance.

    Et nous laissons parler les bénévoles de l’association « Les malcoiffés » qui se sont tellement impliqués dans ce projet dont les réalisations nous ont profondément émues, au point de souhaiter voir ces petits livres ou albums imprimés pour être diffusés :

     « Entre l’ailleurs et l’ici : les frontières…

     Ceux-là les ont franchies, souvent au péril de leur vie, pour fuir la guerre, la persécution, un régime totalitaire, ou pour ne pas mourir de faim. Ils ont pour noms Gétoar, Abdusalam, Kais, Mohamed, Ahmed, Nasser, Jafar, Siddiqua, Ismaël, et sont Syriens, Albanais, Soudanais, Afghan, Guinéen, Ivoirien…

     Ces migrants « d’ici » ont été rencontrés ces dernières années par les bénévoles de notre association dans des circonstances diverses allant de l’engagement dans des associations humanitaires ou des services sociaux, au hasard d’un séjour à l’hôpital ou d’une exposition de peinture.

     Nous avons souhaité les associer à l’aventure de ce festival et leur avons proposé un travail mêlant écriture de texte et création d’illustration. Un patient travail, parfois collectif, souvent individuel, s’est engagé de janvier à l’été sous forme d’un accompagnement à l’écriture, au dessin et à la mise en page.

    Au final, de courts textes illustrés et mis en forme de maquettes de petits livres ou d’albums et qui font l’objet de cette exposition singulière au milieu de celles de nos artistes invités. Mots et dessins offerts comme des gestes premiers souvent chargés d’histoires douloureuses, prenant la forme du conte, du poème ou du texte philosophique ou sociologique, sensibles, pudiques et qui ne devraient pas manquer de toucher les visiteurs. »

    Quel travail ! Quelle réussite ! A faire connaître absolument.

par Monique Caribin –  octobre 2019

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Monique Caribin est retraitée de l’enseignement. Elle est, depuis plusieurs années, une adhérente active de la section régionale des Bouches-du-Rhône du CRILJ. Elle est notamment la référente de l’association pour le Prix des A’crocs, auprès du collège, des écoles primaires et élémentaires, de la crèche municipale et des services municipaux de la Fare les Oliviers où elle habite. Monique Caribin est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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photos : André Delobel

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Le confinement en ville

 

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Marion Fayolle est née en 1988 en Ardèche. Étudiante à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg (ESAD) qu’elle fréquente entre 2006 et 2011, elle crée, avec Simon Roussin et Matthias Malingrëy rencontrés au sein de l’atelier d’illustration Cargo Collective, la revue Nyctalope qui mêle dessin contemporain, illustration, graphisme et bande-dessinée. Neuf numéros paraissent entre 2009 et 2017. Son projet d’étude est publié, en 2011, par le galiériste Michel Lagarde. Trois fois lauréate du concours Jeunes Talents du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2008, 2010 et 2011, dans la sélection officielle, en 2014, pour La tendresse des pierres (Magnani, 2013), Marion Fayolle obtient le Prix Fauve spécial du jury, en 2018, pour Les amours suspendues (Magnani, 2017). D’autres titres, toujours chez Magnani : Le tableau (2012), Les coquins (2014), Les amours suspendues (2017) et Les petits, tout juste paru. « Je pars d’une image fixe, d’une métaphore graphique, et ensuite, je l’anime, je la justifie, et peu à peu mes histoires trouvent un sens. Mon procédé d’écriture est proche de celui du théâtre d’improvisation. » Parlera-t-ton d’inspiration surréaliste, d’absurde et de non-conformisme ? En tout cas, l’auteure-illustratrice parle aux adultes de sujets pour adultes comme personne. Nappe comme neige (Notari, 2012) a toutefois rejoint, en 2020, la Sélection d’ouvrages pour entrer dans une première culture littéraire à l’école maternelle du Ministère de l’Éducation nationale. Marion Fayolle travaille pour la presse (dont Télérama, Paris Mômes, Psychologies Magazine, M le magazine du Monde, XXI et le New York Times). Elle a illustré À la recherche de son âme de Guillaume Le Blanc (Galllimard jeunesse, 2011) et Un tournage pris dans l’engrenage de Michael Idov (Éditions du sous-sol, 2013), participé au projet artistique collectif The Parisianer et a créé, en 2014, des motifs pour la marque de prêt-à-porter Cotélac. Pour voir et savoir plus, c’est ici.

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Grand merci à Marion Fayolle qui nous confie cette image.

 

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Pour la fin du confinement mental

 

    Le président de la République dans son allocution du mercredi 28 octobre a annoncé un nouveau confinement jusqu’au 1er décembre qui pourrait être prolongé. Ce deuxième confinement ne concerne ni les services publics, ni les écoles – lycées, collèges et écoles primaires – qui restent ouverts. En revanche, les théâtres, qui pourtant avaient déjà adapté leurs horaires dans le cadre du couvre-feu et mis en place des mesures barrières strictes – port du masque, gel, distance entre les spectateurs – pour protéger efficacement le public du virus, doivent fermer leurs portes. Saluons ici les décisions nécessaires du gouvernement d’autoriser l’activité de répétitions, d’enregistrement et de tournage pendant cette nouvelle période de confinement, mais un coup d’arrêt a été donné en interdisant les représentations publiques, mettant en danger un secteur essentiel de la vie intellectuelle de notre pays.

    Dans son allocution, le président Macron a justement évoqué « les valeurs de ce que nous sommes, de ce qu’est la France ». C’est au nom de ces valeurs, dont l’affirmation est plus que jamais urgente, qu’il est indispensable de renforcer notre lien collectif à travers l’art et la culture. Faut-il rappeler une fois encore que le théâtre en France remplit une mission de service public ? Mission dont la continuité ne doit pas s’interrompre mais doit, au contraire, être mise à profit pour apporter le théâtre là où il n’est pas et partager les œuvres avec toutes et tous. Le théâtre est plus que jamais d’intérêt général. C’est le moment, au cœur même de la crise, de penser à l’avenir : celui de nos concitoyens, celui de nos enfants. Plutôt que de se figer dans un repli sur soi délétère et de reproduire les erreurs du premier confinement – dont on sait à quel point elles ont aggravé les inégalités sociales – l’exécutif devrait transformer la contrainte historique que représente cette pandémie et relever le défi d’un « confinement constructif ».

    Chacun sait que l’art est une donnée essentielle à la vie d’un individu. Ce n’est donc pas le moment de fermer la porte, de mettre l’art de côté ou, au mieux, de le reléguer dans la sphère privée où seuls y ont accès ceux qui sont déjà convaincus des bienfaits et des joies qu’il procure. C’est en priorité vers ceux qui en sont le plus souvent privés ou qui n’en ont qu’une idée lointaine qu’il est impératif de s’orienter. Aujourd’hui l’art, et en particulier le théâtre, doit retrouver au plus vite sa place dans les écoles car ses capacités pédagogiques n’y ont jamais été aussi nécessaires. Il y a un combat à mener face à l’indifférence qui laisse tant d’enfants et de jeunes adultes sans défense exposés aux assauts d’idéologies mortifères et à l’invasion des industries culturelles dominantes véhiculées par de nombreux médias : télévision, internet, réseaux sociaux, etc… On sait les ravages que cet enfermement produit sur des esprits fragiles qui finissent, à force d’avoir les yeux rivés sur des écrans, par perdre tout point de repère et se couper du monde réel.

    Face à ces influences toxiques et à la confusion mentale qu’elles induisent dans le champ culturel, il est urgent d’ouvrir les fenêtres et de faire entrer de l’air frais. Il faut en finir avec le confinement mental, avec la domination de la culture du clic, de l’immédiateté, de la pulsion assouvie dans l’instant, qui conduit in fine à l’atrophie du désir et de l’imaginaire. Il serait salutaire d’offrir à notre jeunesse la confrontation sensible avec des œuvres qui les encouragent à développer leur esprit critique et leur discernement, à se forger des outils pour penser et pour se construire : à s’émanciper. Cette nécessité est d’autant plus brûlante qu’une crise sans précédent nous oblige à réfléchir à notre destin collectif, à nous interroger sur le monde que nous voulons bâtir ensemble.

    Il existe dans notre pays des forces vives, des forces disponibles, qui ne demandent qu’à transmettre ces nourritures indispensables, à faire œuvre de pédagogie, à partager leurs pratiques de la langue, à dialoguer. Il est grand temps de faire davantage appel aux artistes, aux auteurs et autrices, aux comédiennes et comédiens, pour qu’ils interviennent plus intensément dans les écoles primaires, les collèges, les lycées et participent ainsi, forts de leur savoir-faire, à la construction collective du champ symbolique, à aiguiser les sensibilités, à susciter le désir d’être élevé. C’est tout le contraire du confinement mental qui est proposé-là. L’art est une nourriture de première nécessité. Alors, monsieur le Président, ne perdez pas de temps, permettez que l’art et l’éducation fassent corps, profitez de ce que nous enseignent aussi bien la pandémie que les attentats récents contre la laïcité, la liberté d’expression et le vivre ensemble, pour offrir véritablement à nos enfants les moyens de faire société autrement que dans la tragédie, le deuil et la douleur.

par Robin Renucci –  novembre 2020

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Robin Renucci est comédien et metteur en scène. Il est le directeur actuel des Tréteaux de France, centre dramatique national itinérant, en ce moment empêché de montrer Britannicus, Bérénice ou Oblomov. Robin Renucci est membre du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle et président de l’Association des rencontres internationales artistiques (L’Aria) qui « s’adresse à tous ceux qui se retrouvent dans une démarche d’éducation populaire, consistant à donner à chacun les moyens de son émancipation individuelle et collective. » L’Aria œuvre en collaboration avec le milieu scolaire organisant classes vertes et autres projets. « Pour nous, l’éducation artistique et culturelle favorise l’esprit critique, la capacité de penser. Par le vecteur de la création, l’occasion est donnée à chaque enfant de se réaliser mais aussi d’engager une réflexion sur l’aliénation de notre société de consommation. Par le biais d’un savoir-faire pratique, du travail en profondeur qui met son corps dans des notions d’espace, de mouvement, de sensibilité, l’enfant s’approprie peu à peu le monde. Rien ne remplace l’expérience sensible, c’est elle qui crée. »

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Merci à Robin Renucci qui nous accorde le partage de ce texte.

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Se souvenir de Gianni Rodari (1920-1980)

 

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    Un écrivain, Gianni Rodari ? Non, plus que ça : un éducateur.

    Né en 1920 dans une petite ville du Nord de l’Italie, fils d’un boulanger décédé encore jeune, il se prépare à l’enseignement dans une école spécialisée (semblable à l’Ecole Normale française d’antan). Il enseigne quelques années seulement avant de rejoindre la résistance en 1944. Il s’inscrit au parti communiste italien. Après la guerre, il est journaliste dans divers journaux du parti et, en 1949, on lui propose de créer une rubrique pour les enfants, Il pionere, dans le grand quotidien L’Unità. Il se lance alors dans l’écriture pour les enfants : poèmes, récits, roman publié d’abord en feuilleton puis en format livre.

    Gianni Rodari n’abandonnera jamais son activité de journaliste, à destination des enfants comme des adultes. Il collaborera notamment à la revue Riforma della scuola (Réforme de l’école) et dirigera Il Giornale dei Genitori (Le Journal des parents). Il a traité un grand de nombre de sujets qui préoccupaient l’opinion de l’époque : le rôle de la télévision, les relations entre l’école et les parents, la promotion de la lecture, la place de la femme dans la société, l’éducation à la paix, etc. Il a même rédigé un manuel pour les animateurs de camps de vacances !

    Cette expérience influe grandement sur sa conception du rôle de l’écrivain pour la jeunesse. Selon lui, il doit « se mettre au service des jeunes lecteurs, des familles, de l’école ». Dans un autre article, il déclare qu’écrire de la poésie pour la jeunesse impose de « s’imposer des limites ». Et, précise-t-il, « s’imposer des limites, accepter un certain registre, fait partie du pari. C’est une façon de se mettre, pour ainsi dire, au service des enfants, non de la poésie. »

    D’où l’importance des rencontres avec les enfants qui, déclare Rodari, « pour qui écrit pour la jeunesse devrait être une obligation ». Lui-même n’a jamais cessé d’écrire avec les enfants, d’analyser leurs réactions, de nourrir leur imaginaire, d’interagir en permanence avec eux, se définissant un écrivain-pédagogue, non pas qu’il cherchait à imposer une vision du monde, mais avec l’ambition d’aider les enfants à entrer dans le monde, à s’en emparer, à enrichir sans cesse leur vision d’eux-mêmes et de la réalité qui les entoure. Il ébauche ici une éthique de l’écrivain pour la jeunesse, nous invitant à « ne pas négliger le devoir de s’informer sur les progrès de la psychologie, de la didactique, de la sociologie », ajoutant : « nous devons nous nourrir à toutes ces sources si nous ne voulons pas créer des œuvres qui apparaissent superflues dans le monde où nous vivons « . Peu d’écrivains insistent à ce point sur les devoirs à l’égard du lecteur, et il convient aujourd’hui encore de méditer ce message.

    Dans la Grammaire de l’imagination, on est frappé par la diversité des références littéraires et scientifiques qui nourrissent la réflexion de Gianni Rodari. Il cite Freud, Novalis, Henri Wallon, Paul Valéry, Lautréamont et bien d’autres, dessinant ainsi les courants de pensée qui l’ont influencé : la psychanalyse, la psychologie de la connaissance, les grands courants pédagogiques, le romantisme allemand, le surréalisme. Et tout cela qu’alors qu’il était engagé auprès du parti communiste et ne reniait pas la philosophie des lumières et la croyance en la Raison. Mais, dit-il, « l’imagination fait partie de nous comme la raison : regarder à l’intérieur de l’imagination est un moyen comme un autre de regarder à l’intérieur de nous-mêmes ». Ecrire pour la jeunesse, c’est donc aider l’enfant à développer sa capacité à créer, à se construire en tant qu’individu et en tant qu’être social dans le jeu permanent entre acceptation des règles et transgression. « Ce que je fais, c’est rechercher les « constantes » des mécanismes imaginaires, les lois pas encore connues de l’invention, pour en rendre l’usage accessible à tous », écrit Rodari, ajoutant, toujours à propos de la Grammaire de l’imagination : “on y traite de différents moyens d’inventer des histoires pour les enfants et d’aider les enfants à inventer par eux-mêmes leurs histoires ». Pour lui, l’imaginaire n’est pas repli sur soi, fuite de la réalité, mais au contraire incitation à l’action, à la prise de parole, à l’engagement dans la vie. « Avec les histoires […] nous aidons les enfants à entrer dans la réalité par la fenêtre plutôt que par la porte. C’est plus amusant, et donc plus utile. »

    Pour Rodari, c’est dans et par le langage que se construit l’imaginaire. Parce que, profondément, c’est dans et par les mots que se fait la rencontre entre l’imaginaire de l’individu et l’imaginaire social. L’imaginaire ne procède pas du langage, pas plus que le langage n’est la condition de l’imaginaire. Ils s’interpénètrent, se nourrissent l’un de l’autre. Parce que chaque mot est associé à mille autres, à des images, des sensations, des émotions, l’imaginaire nait de ces associations autant qu’il en crée de nouvelles. Rodari n’a cessé d’explorer et d’utiliser les ressources du langage dans l’invention des histoires. Il nous invite à une approche libératrice par rapport aux enfants, notamment en donnant un autre statut aux erreurs de langage. Un mot mal prononcé, mal orthographié, déformé, révèle, si on sait l’analyser, le fonctionnement de la langue, et permet paradoxalement de construire la norme en lui donnant sens.

     C’est donc une pratique inventive et créatrice de la langue qui permet à l’enfant et d’entrer dans la communication et de la renouveler sans cesse. A la fin de l’introduction de la Grammaire de l’imagination, il fait cette déclaration comme une profession de foi :  « À ceux qui savent à quel point la parole peut avoir une valeur libératrice, tous les usages de la parole pour tout le monde, voilà qui me semble être une bonne devise, avec une belle résonance démocratique. Non pour que tout le monde devienne artiste, mais pour que personne ne reste esclave. » (traduction en 1986 : Roger Salomon).

    Lue dans ce contexte, l’œuvre pour la jeunesse de Gianni Rodari témoigne d’une grande attention au lecteur, de la volonté de l’impliquer dans la lecture, de le rendre actif. Un exemple parmi tant d’autres : les Histoires à jouer, de courts récits inspirés souvent des contes traditionnels et se terminant par trois épilogues différents. A chaque lecteur de choisir celui qu’il préfère. Une lecture attentive mettra à jour des procédés moins apparents pour rendre le lecteur protagoniste de sa lecture, à lui proposer des éléments de réflexion sans lui imposer de réponses, et ainsi à le confronter à ses responsabilités. Parce que si la vision du monde que propose Rodari à ses jeunes lecteurs est profondément optimiste et volontariste, elle ne cache rien des difficultés, des souffrances, de l’âpreté parfois de la réalité.  « Je sais bien, dit-il, que le futur ne sera presque jamais aussi beau qu’un conte de fées. Mais ce n’est pas cela l’important. En attendant, il est nécessaire que l’enfant fasse provision d’optimisme et de confiance pour défier la vie. Et puis, ne négligeons pas la valeur éducative de l’utopie. Si nous n’espérions pas, malgré tout, en un monde meilleur, qu’est-ce qui nous pousserait à aller chez le dentiste ? »

    A quoi répond ce poème d’une simplicité et d’une force troublantes :

             Difficile de faire

             les choses difficiles :

             parler au sourd,

             montrer la rose à l’aveugle.

             Enfants, apprenez

             à faire les choses difficiles :

             donner la main à l’aveugle,

             chanter pour le sourd,

             libérer les esclaves

             qui se croient libres.

    De même que ses livres pour enfants n’ont rien perdu de leur fraîcheur et se lisent avec un plaisir sans cesse renouvelé, de même les leçons de Gianni Rodari sont d’une extraordinaire actualité. Il est dommage que le public français est peu accès à ses textes pour les adultes. Il pourrait nourrir de façon extrêmement positive une réflexion nécessaire sur des thématiques centrales : la promotion de la lecture, le rôle de l’imaginaire dans le développement intellectuel et social de l’enfant, l’éducation à la démocratie, une école ouverte, créative et joyeuse, et bien d’autres sujets encore.

    Son œuvre s’inscrit donc dans un projet profondément politique, et pas seulement esthétique ou moralisateur : il s’agit de transmettre aux enfants des outils pour qu’à la fois ils s’approprient la culture dont ils sont les héritiers et construisent un monde plus juste, plus libre, plus généreux.

par Bernard Friot – octobre 2020

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Les livres de Gianni Rodari ont été ou sont publiés, en traduction, aux éditions La Farandole, Rue du monde, Circonflexe, Kaléidoscope, La Joie de lire, Milan, Seuil jeunesse, Hachette et Livre de poche jeunesse.

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Agrégé de lettres, Bernard Friot enseigna en collège, en lycée et en école normale. Il fut directeur du Bureau du livre de jeunesse à Francfort (Allemagne) pendant quatre ans. Il a, depuis Histoires pressées, publié chez Milan en 1988, écrit près de quatre-vingt ouvrages pour enfants et adolescents (des recueils d’histoires courtes, des recueils de poèmes, des albums, des romans, des « boîtes à outils » pour écrire des poèmes et inventer des histoires). Quelques titres parlant d’eux-mêmes : Histoires à la carte (Milan, 2003 pour le premier tome), Histoires minute (Milan, 2004 pour le premier tome), C’est loin, Valparaiso ? (Thierry Magnier, 2004), Jours de collège (Gallimard Jeunesse, 2006), Agenda du (presque) poète, illustré par Hervé Tullet (La Martinière, 2007), La Fabrique à histoires, illustré par Violaine Leroy (Milan, 2011), C’est encore loin, la vie ? (Le Seuil jeunesse, 2015), Histoires pressées, à toi de jouer (Milan, 2020). Ne pas oublier les chansons, les livrets d’opéra, les albums-CD dont l’un, en clin d’œil au Pierre et le loup de Serge Prokofieff, nous confirme que Le canard est toujours vivant. Les musiciens genevois de la Fanfare du loup ont, en 2008, mis des notes sur quelques histoires pressées et, en 2011, sur des textes pour le spectacle J’ai quelque chose à dire et je vais vous le chanter. Bernard Friot cherche à capter l’imaginaire des enfants d’aujourd’hui et à le transcrire dans ses textes. En les écoutant donner libre cours à leur plaisir de fabuler, il repère quels sont « les ressorts psychologiques qui font sens pour eux » et bâtit ses textes sans perdre de vue trois principes de base : la lisibilité, la densité, la fluidité. Il accorde une grande attention à la mise en page et à la conception graphique de ses ouvrages. Il aime aussi traduire, de l’allemand et de l’italien (plusieurs titres écrits par Gianni Rodari), car, dit-il, la traduction est un travail de création aussi noble et passionnant que l’écriture. Il a été, pour les éditions 2019, 2020 et 2021, sélectionné pour le très suédois prix Astrid Lindgren.

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Grand merci à Bernard Friot d’avoir accepté notre proposition d’hommage.

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Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (2)

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Deuxième partir du verbatim de la rencontre, à Moulins, le samedi 28 septembre 2019, avec Blexbolex, Gilles Bachelet et Joanna Concejo, décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

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Blexbolex, j’aimerais que l’on parle de Nos vacances qui est un album sans texte qui raconte les vacances bousculées, pour le moins, d’une petite fille par un personnage encombrant un éléphant, tiens donc encore un personnage du bestiaire ! (rires par rapport à la projection) Ce sont de bons acteurs effectivement. Alors, tous tes livres ont plusieurs niveaux de lecture, on peut déjà parler des imagiers sur la manière dont tu les as construits, mais là peut être plus encore. Alors, avant de parler des références ou de la manière  dont les choses se sont empilées, est-ce que tu peux déjà raconter comment tu en es venu à cette forme narrative extrêmement particulière, hybride ?

Blexbolex – Je vais essayer. Je crois que c’était extrêmement difficile pour moi de faire quelque chose d’entièrement nouveau après avoir fait les imagiers. Comme le dernier imagier que j’ai fait, qui s’appelle Romance, c’était déjà sur la narration, j’essayais de constituer la narration par l’image ; c’était à peu près l’idée. Je ne sais plus ce que j’étais en train de raconter…

C’était un projet qui a mis combien de temps ? Comment ça commence ?

Blexbolex – Très longtemps… Comment ça commence, je vis de ça. Je suis amoureux d’une idée et là, en l’occurrence, c’était encore des personnages. J’ai fait une affiche où on voyait une petite fille avec une robe démodée en train de faire une sorte de révérence, entre la pirouette et la révérence. Pour équilibrer l’affiche, j’avais fait un minuscule éléphant. Et j’avais envie d’utiliser ces personnages dans une sorte d’histoire. Ce sont ces deux personnages qui m’ont donné l’idée de ce livre. Donc, là ce sont des personnages qui me mènent à un récit. J’essaye de copier ces anciens livres scolaires où les choses étaient présentées par planches comme ça, c’est une affinité avec la bande dessinée. Quand j’étais gamin, je regardais ces livres scolaire et j’imaginais tout le temps qu’ils étaient en train de me dire quelque chose que le maître ne disait pas. Alors, je regardais, je me distrayais et j’oubliais que j’étais dans une classe. Et je regardais ça, et j’essayais de comprendre l’espèce de message secret un peu bizarre que ces planches éducatives étaient en train de me dire. Donc, j’ai fait des essais de mise en page avec des personnages, etc. La narration est un peu rude, un peu difficile, ce qui fait que je me suis rapproché d’une forme plus proche de celle de la bande dessinée dans ce livre. Mais j’ai gardé cette idée de planche parce qu’à l’ouverture du livre, quand on tombe sur une double page, où la scène principale est racontée, et la narration est distribuée sous forme de vignette. J’ai été aidé par un autre livre de Richard McGuire et qui a à peu près ce genre de disposition mais dont la narration ne fonctionne pas de cette façon-là. Elle est par couche. Moi, j’avais envie de mettre vraiment de l’ordre dans une grammaire narrative sur ce dispositif de double page.

Le fait est que tu as des vignettes qui vont décomposer une action, revenir dans le temps, se projeter sur la page d’après. Le temps se lit dans cette décomposition d’images.

Blexbolex – Oui, ce qui m’intéressait, c’est d’être dans des pontages. On est dans une scène et il y a une petite scène qui se joue à côté et d’une petite image peut naître la double page suivante. Donc, c’est comme si on faisait des zooms et des dé-zooms à l’intérieur de ces différentes successions d’actions.

Alors, tu citais Richard Mcguirre qui fait un travail parallèle. Est-ce qu’il y a d’autres références sur ce livre-là ? Parce que pour Maître chat, on n’en a pas parlé, mais tu as mis plein de petites affiches sur les palissades. Elles pouvaient avoir été découpées depuis des timbres-poste, depuis toute une culture : soit constructiviste, soit bouts de papiers venus de l’Est. Enfin, je ne sais pas exactement. Et là, dans ce jeu des références, comment ça s’est construit pour Nos vacances ?

Blexbolex – Là, j’ai investi et une fois que j’ai ça, je pense à d’autres articulations, à d’autres scènes et là c’est plus du côté de la littérature. C’est un auteur japonais, c’est Kenji Miyazawa. Ce sont deux histoires qui sont venues nourrir mon récit ; c’est-à-dire que la partie qui se trouve dans le train vers la fin du livre, la scène de rêve vient d’une nouvelle de Miyazawa en tous cas pour le contexte. Après, pour le récit, c’est quelque chose de différent. Mais, sur le contexte, je me suis appuyé sur cette nouvelle. Elle s’appelle Traversée de la nuit, je crois. Et pour écrire la scène de la fête de village un peu bizarre, c’est encore une nouvelle de Kenji Miyazawa et ça s’appelle Place de Pollano. Mais ça s’est mélangé avec un souvenir personnel que j’ai pu reconstituer en moins de pages parce que je l’avais déjà vécue. Ce livre-là, c’est un mélange de souvenirs personnels et de nouvelles qui m’aident à poser la dramaturgie. Et après, c’est nourri de paysages que j’ai croisés soit en vacances, soit en d’autres occasions. C’est des chassés-croisés, c’est une sorte de collage aussi ce livre.

C’est une sorte de collage effectivement. Gilles, peut-être qu’on pourrait aborder maintenant le rôle de la mise en page. Dans tes livres, il y a une grande unité graphique, typographique même, souvent des blancs-tournants, souvent des couvertures construites un petit peu de la même manière. Est-ce que tu peux nous dire un mot de la relation que tu avais avec Patrick Couratin qui a été directeur artistique des éditions Harlin Quist ? J’imagine que c’est le moment où vous vous êtes rencontrés…

Gilles Bachelet – Absolument, oui.

Et Patrick Couratin, qui a été directeur artistique d’Okapi, qui a aussi commis plein d’albums au Seuil en tant que directeur artistique, est-ce que tu peux nous raconter un petit peu quelle était votre relation et comment il a influé au tout début tes albums, puisque le premier sur Le Singe à Buffon a été fait avec lui.

Gilles Bachelet – Moi, je ne suis pas graphiste, je n’ai pas de formation de graphiste. Donc pour moi c’était vraiment une aide d’avoir quelqu’un qui puisse avoir des choix typographiques, des choix de mise en page. En même temps, le système de narration que j’utilise, amène ça. Mais Patrick l’avait perçu. La présence du blanc, ça je pense que ça vient de lui. Les typographies qui sont pratiquement, enfin maintenant je change, j’ai un petit peu changé maintenant …

Oui, de temps en temps, les quelques exceptions.

Gilles Bachelet – C’est vrai que les premiers albums sont sur les mêmes typo ; ça c’est sous son influence bien sûr.

Est-ce que dans ces constructions d’albums vous échangiez ou est-ce que dans la narration les choses ont été très claires pour toi tout de suite ?

Gilles Bachelet – On a échangé, d’autant plus que j’ai squatté un coin de ses locaux pendant plusieurs années. Donc, on était à proximité l’un de l’autre, on déjeunait ensemble, etc. Donc, c’était une immersion permanente, un rapport assez privilégié qu’on peut avoir avec un éditeur que je ne pourrai jamais avoir avec quelqu’un d’autre.

C’est sûr ! Encore que tu peux venir t’installer au Seuil, trouver une petite place…

Gilles Bachelet – Je ne sais pas ; ce n’est pas le même genre de structure.

Ce n’est pas le même univers. Dans la manière dont tu construits tes histoires, est-ce que tu développes ce que tu retiens dans des carnets ? Comment les choses se construisent ? Je sais que tu as une très grosse activité sur Facebook. Pour moi, ça prend peut-être la suite de ton travail de presse parce qu’il y a quelque chose comme ça de la réaction dans l’instant, un jeu de ping-pong avec ce qui vient. Comment les choses se construisent ?

Gilles Bachelet – Je pars souvent de l’idée. Je ne suis pas un dessinateur sur le motif, je ne fais jamais de croquis ou de choses comme ça. Je commence à dessiner à partir du moment où j’ai une idée, plutôt de mémoire, avec de la documentation aussi. Donc, mes carnets de croquis ne sont que des carnets de recherche. Ce ne sont pas des croquis au sens strict du terme. Facebook, ça a été une découverte pour moi parce que a priori je n’avais rien qui m’amenait spécialement à m’intéresser aux réseaux sociaux. J’avais d’ailleurs une page Facebook dont je ne me suis pas occupé pendant des années. Un jour, j’ai mis un dessin et il y a eu une réaction tout de suite, et j’ai trouvé ça très stimulant cet échange immédiat. Donc, c’est devenu un petit laboratoire de travail avec beaucoup de perte de temps, évidemment. Mais, en même temps, c’est une espèce d’émulation, comme je suis un gros feignant… Cette motivation de faire un dessin pour le mettre sur Facebook, pour avoir des retours directement. Je me déculpabilise un peu en me disant qu’il y a des choses que j’ai faites sur Facebook qui sont devenues après des albums.

Dis-nous peut être comment la machine s’est inversée ?

Gilles Bachelet – Par exemple, le petit album Les coulisses du livre jeunesse qui est paru à l’Atelier du poisson soluble est à l’origine une série de dessins qui n’avait pas du tout l’intention d’être un album. C’était juste des dessins postés sur Facebook.

Tu vois cette continuité avec le dessin de presse, enfin dans le rythme.

Gilles Bachelet – Sûrement, mais, en même temps, je n’ai jamais fait de dessin de presse quotidienne. J’ai toujours fait de la presse magazine, donc je n’ai jamais été…

C’était pour Marie-Claire. C’est ça ?

Gilles Bachelet – Beaucoup de presse féminine, de la presse scientifique, de la presse économique, j’ai fait beaucoup de périodes différentes, et puis, beaucoup de presse jeunesse aussi, mais jamais dans ces délais de quotidien. Donc, ça c’est plutôt une nouveauté pour moi. Ce qui est assez drôle c’est que quand on se met comme ça, à mettre un dessin sur Facebook, on essaye d’en mettre un tous les jours, on se met une pression soi-même comme si on se faisait la commande soi-même. Et moi qui ai tout fait pour éviter la commande, en faisant de l’enseignement justement pour arrêter d’être tributaire des commandes de presse. Je recrée une espèce de commande artificielle.

Joanna, le lien avec l’imprimerie est encore un petit peu différent pour toi. Là, je parlais, on a dévié, de la mise en page du blanc tournant etc. Là, ce qui me frappe dans l’exposition, si je prends Une âme égarée par exemple dont on voit des originaux à Moulins ; c’est que tu aimes travailler sur des papiers qui ont déjà vécu, qui sont déjà là, recyclés en quelque sorte. Ceux d’Une âme égarée, c’est un cahier à carreaux, bouffé par l’acide, on peut dire ça, sur lequel tu as travaillé. Comment est-ce qu’on dessine sur ces matériaux qui ont l’air d’une très grande fragilité, d’une très grande précarité ?

Joanna Concejo – Il faut s’adapter à chaque fois. En général, les papiers que j’utilise sont vieux. Ils ne sont pas de bonne qualité. Donc, forcément, ils ne réagissent pas bien au temps qui passe. Concernant ces papiers à carreaux d’Une âme égarée, c’est ma fille qui m’a emmené ce cahier et quand j’ai eu le texte et quand j’ai enfin trouvé l’idée comment j’allais m’y prendre, j’ai dit : « C’est génial, il va me servir maintenant ! ». Mais, c’était affreux, en fait ! Déjà, je l’ai collé sur quelque chose de plus rigide parce que quand j’ai commencé le premier dessin, sans coller cette feuille sur autre chose. J’ai fait un trou. Alors, je me suis dit : « Bon, d’accord, il faut les coller et y aller doucement. » J’ai été obligée d’adapter le crayon à l’exigence de ce papier. A chaque fois, je m’adapte. Je les aime tellement que ça ne me dérange pas de m’adapter. Vraiment, je suis tête de mule, je me dis : « Même si je ne peux pas, je veux dessiner dessus ! » C’est beaucoup l’histoire de m’adapter, mais je suis faite comme ça moi, j’aime bien faire avec ce qu’il y a. C’est pour ça que j’aime bien le travail avec ces papiers. A la fin de ce livre-là, j’ai écrit dans mon carnet de croquis de recherche, le livre suivant sera fait sur du bon papier et sera simple ! (rires) Une promesse pour moi que je n’ai pas respectée…

Le livre suivant, c’est Ne le dit à personne, on est d’accord ?

Joanna Concejo – Oui, donc on va dire que ça va être encore le prochain.

C’est encore un livre à venir de travailler sur du papier neuf.

Joanna Concejo – Neuf, ou au moins, moins capricieux.

En tout cas, quand on regarde tes livres, il y a cette grande continuité qui est donnée par ces papiers usés, cornés. Il y a quelque chose comme ça d’une nostalgie des vieux papiers. Il y a aussi une grande cohérence d’un livre à l’autre.

Joanna Concejo – Oui, mais il existe des livres qui ont été faits sur du papier que j’ai acheté au magasin ! (rires) Un prince à la pâtisserie a été fait sur du papier neuf, de bonne qualité. Ça me plait assez car je ne suis pas en train d’alimenter l’usine de consommation. Je récupère les papiers. Non, ça ce n’est pas ma première pensée. Ma première pensée, c’est une affection particulière. Ils me plaisent ces papiers. Et puis, il n’y en a pas deux au monde qui soient pareils. C’est à chaque fois un exemplaire unique.

On ne peut pas éviter ce rapport à la chose imprimée. Ce serait difficile te concernant, surtout avec cette formation de sérigraphe. Tu as d’abord pratiqué le métier comme ça. Si je prends Nos vacances, on est effectivement sur un livre avec des codes particuliers de cette petite reliure collée comme un livre ancien, presqu’un livre scolaire dont on parlait tout à l’heure du côté un peu sali de Maître Chat.

Si j’en viens aux imagiers, est-ce que tu peux nous expliquer un peu comment ce travail de sérigraphie s’est mis en place parce que c’est très différent entre L’Imagier des gens avec Saisons et avec Romance. Est-ce qu’on peut rentrer un peu dans cette sérigraphie virtuelle puisque tout est fait sur ordinateur ?

Blexbolex – C’est compliqué. Oui, j’ai été imprimeur, donc, on s’habitue à la décomposition de l’image en couleurs simples. C’est à dire que pour pouvoir imprimer, en tout cas en sérigraphie, des images comme celles de L’Imagier des gens, on pense en trois formes bien distinctes : celle du bleu, celle du rouge et celle du jaune. Et, c’est assez instinctif. J’ai commencé à dessiner les personnages sur les couches sur Photoshop. Et, donc, j’ai dessiné la partie rouge et, après sur la couche de bleu, j’ai dessiné la partie bleue ; et puis, je revenais sur la couche de rouge pour corriger. Et, comme ça, peu à peu, je montais les personnages de cette façon-là. C’est comme si, sur l’ordinateur, je faisais le même travail que ce que je faisais sur les films auparavant quand je faisais de la sérigraphie traditionnelle. On employait une sorte de gouache opaque qui était marron et, sur la table lumineuse, c’était beaucoup plus mental car on était obligés de se dire ça c’est du rouge, ça c’est du bleu, ça c’est du jaune. Donc, on passait d’un film à l’autre ; on enlevait, on corrigeait ce qu’il y avait dessus. C’est exactement ce que j’ai fait sur l’ordinateur.

Et qui a été, ensuite, reproduit, enfin, imprimé.

Blexbolex – Oui, comme c’est du ton direct, c’est vraiment… On est très proche de la logique de l’estampe ; c’est-à-dire que là, ce sont des couleurs pures, ce n’est pas de la reproduction en quadrichromie.

Alors, avec Saisons et avec Romance, peux-tu nous raconter comment tu as repoussé le curseur un peu plus loin ?

Blexbolex – Avec Saisons, je voulais garder la même simplicité que L’Imagier des gens, c’est-à-dire utiliser trois couleurs. Sauf que là, j’avais un problème, je n’avais que trois couleurs pour quatre saisons. (rires) Ça commençait à devenir compliqué et je me suis dit : « Espèce d’idiot ! Tu as le blanc du papier ! C’est parfait pour l’hiver ! » Ce qui m’a permis de trouver mes dominantes. Donc, j’avais le vert pour l’été : la superposition du bleu et du jaune, etc, etc. Donc, je me suis donné des dominantes par saison. Et après, comme cela ne suffisait pas, parce qu’il fallait donner beaucoup plus d’ambiance. Pour L’Imagier des gens, on pouvait se le permettre parce que c’est un peu théorique, on va dire. Il peut se permettre d’être plat sur les aplats. (rires) Sur Saisons par contre, en couleurs pures, je dispose de sept tons, les trois couleurs principales et le vert, le violet, le orange même si on ne le voit pas très bien, le marron qui est la superposition des trois et le blanc du papier. Donc, huit couleurs, et ça ne me suffisait toujours pas pour expliquer des cieux clairs par exemple, pour mettre les teintes sur un fruit, etc. Donc, j’étais obligé de casser les couleurs et donc de mettre de la trame dedans, de la matière. C’est, en cassant les couleurs, que là, par contre, j’obtenais beaucoup beaucoup plus de teintes. Et, c’est pour ça que l’aspect visuel est très différent du précédent. Et, quant au dernier, Romance, là je me suis souvenu des albums imprimés que j’ai eu quand j’étais petit. Donc, puisque je suis parti pour tramer mes images, je vais reprendre une trame mécanique. Et ça m’a permis, également, d’imprimer ce livre en trois couleurs. Mais avec une gamme encore plus étendue que celle de Saisons. J’ai fait des essais avec des images beaucoup plus simples, on voyait des aplats, des zones, etc.  Mais je me  suis rendu compte que pour évoquer le conte, il fallait plus aller dans des petits tableaux, vraiment de la vignette. Et que le côté très théorique des aplats ne collait absolument pas à ce livre. Donc, j’ai vraiment fait des essais parce que j’ai vu le nombre de pages arriver. Je me suis dit, je ne vais pas y passer deux ans… Et puis, en fait, si ! C’est comme ça ! On joue, on perd ! (rires)

On joue, on gagne en tant que lecteur, merci ! Parce que là, le jeu est d’une complexité incroyable. Peut-être une dernière question, là on voit ce rapport à l’imprimerie, comment dire, cette histoire du livre imprimé qui se lit dans tes livres. Tu réponds aussi à des commandes, tu fais aussi un travail de presse. Est-ce que tu peux nous en dire un mot ? Est-ce que c’est juste ? Parce que là, on a vu quelques images. (projection) Est-ce que c’est vécu pour toi comme une interruption ? Ou est-ce une routine quotidienne ? Est-ce que c’est un laboratoire comme …

Blexbolex – Économiquement !

Oui, économiquement !

Blexbolex – Autant dire les choses.

Autant dire les choses …

Blexbolex – Après ça dépend de quoi il s’agit… Il y a des travaux d’illustration qui sont des interruptions qui sont très bien parce que les livres c’est un travail long et solitaire. Et les commandes, généralement, on a un calendrier, ce dont tu parlais tout à l’heure et ça met une certaine pression. Ça oblige l’illustrateur à résoudre des problèmes très rapidement. Donc, ça dépend de quoi il s’agit évidemment. Là, je parle plutôt pour la presse. Mais, pour une affiche, on peut disposer d’un temps un peu plus long, ce qui permet éventuellement de réfléchir ; ce qui n’est pas toujours une bonne chose d’ailleurs. Et j’aime bien en lisant un article, ou même en… j’aime bien avoir l’image très vite dans ma tête et passer à la réalisation, le plus rapidement possible. Il faut vraiment que la lecture de l’article produise tout de suite un instantané et j’essaye de faire un dessin le plus proche de l’image mentale sur ce travail d’illustration commercial.

Joanna, tu as toute une partie de ton travail qui ne finit pas dans un livre qui ne commence pas dans un livre dont on peut voir quelques planches ici à Moulins. Est-ce que justement ce sont des moments qui s’intercalent entre les livres ou est-ce que c’est tout le temps en continu ? Parce que ce qu’on peut voir, c’est qu’il y a une très grande proximité entre tes images hors les livres et celles des livres. Est-ce que ça vient en continu, est-ce que c’est un jeu de ping-pong ou est-ce qu’il y a des moments où tu fais un break dans les livres et tu dis : « Voilà, je fais une série pour moi indépendamment ? »

Joanna Concejo – Ça peut être très différent et ça peut être très irrégulier surtout. Ça peut être parfois aussi des commandes ou alors des réponses à quelque chose de précis, parfois ce sont des continuations de livres que j’ai fini, par exemple. Si j’ai encore quelques idées et que j’ai envie de les faire, il existe des images comme ça à la suite du Petit Chaperon rond rouge. Certaines images sont apparues après un livre qui s’appelle Un pas à la fois. Voilà ! Ce n’est pas beaucoup d’images ; ça peut être une, deux ou trois, puis je me dis, quand j’aurai le temps, j’en ferai d’autres et puis je ne le fais pas. Ça s’arrête parce que je commence le travail sur un autre livre.

Alors, il y a les images qui poursuivent le travail, et puis, il y a les images qui précèdent, Gilles est-ce que tu peux nous dire un mot du Casting qu’on va voir arriver bientôt ?

Gilles Bachelet – Le Casting, c’est un petit album qui vient de dessins sur Facebook et qui n’était pas prévu pour faire un album. Et quand on a pensé à faire ce coffret de l’intégrale des albums du chat, on avait pensé au départ faire un album bonus avec des croquis, des esquisses, des dessins qui n’avaient pas été utilisés etc. J’ai trouvé que ça faisait un peu fond de tiroir et je me suis dit que plutôt que faire ça autant faire une série complète et reprendre cette série que j’avais commencé sur Facebook. Je l’ai donc complétée avec le principe du casting. Les personnages de mes albums précédents vont se réunir, vont former un jury et vont faire passer un casting à toute une série de candidats pour choisir qui sera le personnage du prochain album.

Et tu vas t’y tenir ?

Gilles Bachelet – La suite est déjà dévoilée … On sait !

(applaudissements nourris)

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Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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joanna

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Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (1)

 

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Le samedi 28 septembre 2019, lors de la deuxième journée professionnelle de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier), Anne-Laure Cognet, grande connaisseuse de la littérature de jeunesse en général et des albums en particulier, a interrogé Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo. Nous sommes heureux de pouvoir mettre en ligne, en deux fois, le verbatim intégral de cette rencontre décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

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Bonjour à toutes et à tous ! Nous sommes repartis pour une matinée, deuxième ronde de ces journées pro. Avec deux rencontres, une première, tout de suite immédiatement maintenant avec Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo et une seconde rencontre autour de l’œuvre de Roland Topor. Entre Joanna qui vit dans un forêt de traits, Blexbolex qui se débarrasse bien volontiers du trait et Gilles qui nous fait croire qu’un trait est d’une simplicité enfantine. On ne peut mesurer plus grand écart graphique que celui de nos trois invités. On se demande bien ce qui s’est passé dans la tête des organisateurs ? Vos livres sont extrêmement différents mais parfois les familles les plus éclectiques sont les plus soudées alors va-t-on savoir peut-être qu’au fur et à mesure de la discussion il y aura des passerelles et des petits ponts qui pourront se faire de l’un à l’autre de vos univers. Alors, peut-être avant toutes choses, je vais commencer par vous présenter, Joanna tu as fait les beaux-arts de Poznan en Pologne avant de t’installer en France en 1994 comme plasticienne. Et puis, en 2008, tu as commencé à publier des livres illustrés. Ce qui est très intéressant dans ta bibliographie, c’est que ta route croise celle d’éditeurs européens divers. Le premier était italien, puis après tu as publié beaucoup chez Notari en Suisse, chez Oslo en Espagne, en France au Rouergue et à l’atelier du poisson soluble, et puis, tout dernièrement, tu es revenue à la Pologne avec les éditions Format dont nous allons parler plusieurs fois aujourd’hui. Donc, en tout, tu as publié une quinzaine de livres illustrés, le plus souvent sur les textes des autres, mais pas tout le temps, de ça aussi on reparlera dans cette rencontre. Blexbolex, tu as fait les beaux-arts d’Angoulême puis tu as découvert la sérigraphie ; ce qui a fait que tu as rejoint les éditions Cornélius dès 1996 comme directeur de collection. Sur la scène jeunesse, tu as illustré plusieurs livres chez Thierry Magnier, au Seuil, chez Nathan, mais on peut quand même vraiment dire que ce qui a été la rampe de lancement absolue incontournable commence avec Albin Michel et avec L’Imagier des gens paru en 2008, couronné meilleur livre du monde, j’adore ce titre, je le trouve superbe, et puis, qui va être suivi de Saisons l’année d’après et de Romance faisant ainsi de ta trilogie des imagiers un marqueur assez exceptionnel. On a dû attendre quelques années avant de découvrir deux nouveaux albums ; je me cantonne à la scène jeunesse qui sont Nos vacances en 2017 et Maître Chat l’année dernière dont nous allons parler aujourd’hui. Et Gilles Bachelet.

Gilles, tu as fait les arts déco à Paris que tu as brièvement, enfin que tu as contourné de belle manière puis tu as publié tes premiers albums jeunesse chez Harlin Quist.

Gilles Bachelet –  Avec une petite participation car c’était déjà la fin des éditions Harlin Quist.

 Et puis de toutes façons, c’était un des principes d’Harlin Quist d’avoir des albums collectifs. On était vraiment dans ce grand tournant des années soixante-dix. Mais c’est suite à la naissance de ton fils que tu publies en 2002 Le singe à Buffon et là-aussi tout commence peut-être plus qu’avec les précédentes participations, tout commence pour toi en tant qu’illustrateur jeunesse et évidemment Mon chat le plus bête du monde en 2004 est un personnage qui va t’accompagner, te suivre. Elles sont collantes ces petites bêtes ! Voire même te poursuivre, puisque va sortir incessamment sous peu ce qu’on peut appeler un « track on »  de Mon chat le plus bête du monde  et qui s’intitule Le casting.

 Gilles Bachelet – Pour fêter les 15 ans du chat.

Voilà, on fête les 15 ans

Joanna Concejo – Il est encore vivant ?

Gilles Bachelet –  Non, celui-là, non.

Voilà pour cette petite présentation. Donc, devant le grand éclectisme de vos livres, je vais commencer cette rencontre par ce qui est peut-être un point commun en tous les cas ce qui peut être une accroche, on va dire ça comme ça, qui est que vous avez tous les trois commis un conte au moins un conte. Alors, commençons peut-être par Blexbolex puisque je l’ai là sous la main. Tu as publié Maître Chat et Maître Chat, pour être honnête, c’était véritablement une surprise à sa découverte parce qu’il  emprunte la ruse et le cynisme à son ancêtre le chat botté. Là-dessus, il est tout à fait conforme mais avec une verve très actuelle et une écriture très théâtrale qui vient rythmer comme ça ce petit objet. Donc, un chat jeté par la fenêtre par son maître découvre la liberté, rencontre un lapin d’une insondable bêtise et poltronnerie ; ce n’est pas le trait premier du lapin. Et alors que le chat envisage le hold-up d’une petite épicerie, il se fait attraper et retourne à son état de chat domestique. Alors commençons par le commencement, tu dédies ce livre à Charles, Michael et Joseph qui sont-ils donc ?

Blexbolex – Charles, c’est Charles Perrault évidemment. Michael Kouliakof, c’est Le maître et Marguerite et il y a un personnage particulièrement odieux mais très drôle qui est un démon qui a la forme d’un chat très volumineux et particulièrement odieux. Et le dernier, c’est Joseph Lada qui est un illustrateur tchèque et auquel la silhouette de mon chat doit beaucoup car il a créé et illustré un livre qui s’appelle le chat Mikes. Au contraire de mon personnage, c’est un chat d’une gentillesse extrême parce que trop naïf. Il ressemble vraiment beaucoup au personnage que j’ai dessiné il a des petites bottes rouges et une casquette donc je me suis amusé à faire un méchant Mikes.

Un méchant Mikes. Le fait est que ces personnages ce chat et ce lapin appartiennent à ton vocabulaire, ce sont des personnages que l’on retrouve ailleurs.

Blexbolex – Oui, ce sont mes personnages amusants que j’ai utilisé le chat et le lapin dans un album qui n’est pas destiné aux enfants qui s’appelle Hors zone ; c’est amusant de ramener ces créatures dans différents contextes sur différentes scènes comme des comédiens. C’est pour ça que j’ai mis ce livre sous forme de pièce de théâtre ; ce sont des comédiens que j’engage pour un temps.

Des intermittents ?

Blexbolex – C’est ça ! De quoi vivent-ils après ? … Je ne sais pas, ils sont chez Gilles ?

Très certainement ! Voilà ce sont des personnages mais le fait est qu’ils s’inscrivent en toi. Ils reviennent à d’autres moments comme un vocabulaire graphique mais ils s’inscrivent aussi dans cette histoire du livre longue. Notamment cette couverture où le chat fait révérence et, du coup, il fait référence. Est-ce que pour toi c’est important de s’inscrire dans cette tradition longue de la représentation, ici du Chat Botté ?

Blexbolex – Oui, bien sûr ! C’est un jeu de réponse culturelle et je tiens à leur rendre hommage c’est-à-dire que sans ces personnages, je n’ai pas de création pratiquement, je n’ai que la fantaisie de les réemployer, de les réinterpréter. Ces personnages pour moi sont essentiels, supérieurs. Par exemple, dans Romance, les personnages comme par exemple Pinocchio, sont des archétypes. Grâce à ces archétypes, je peux m’exprimer mais pour moi c’est ce qu’il y a de mieux dans l’expression de la littérature enfantine. Ça commence par des personnages pour moi pratiquement.

Gilles, est-ce que pour toi aussi ça commence par des personnages, toujours ?

Joanna Concejo – Ça  commence par des envies de dessin déjà. Après, c’est dépendant de chaque album, si vous parlez d’un album en particulier.

Là, ce qui m’interpellait, c’était toutes ces références aux personnages traditionnels.

Gilles Bachelet – Oui, j’en ai aussi dans Madame le Lapin Blanc. Je me réapproprie des personnages d’autres auteurs.

En l’occurrence Lewis Caroll ?

Gilles Bachelet – Qui appartiennent à Lewis Caroll. En inventant d’autres à-côtés, un petit mélange des deux. C’est une facilité pour moi car je n’avais pas particulièrement envie de dessiner Alice parce que je ne sais pas dessiner les petites filles donc j’ai dessiné des lapins. (rires)

Mais s’adosser au texte, s’adosser à cette culture, c’est important aussi ?

Blexbolex – Pardon, j’étais en train de penser au lapin blanc. S’adosser, c’est-à-dire… ? Non, ce sont des personnages qui me sont extrêmement sympathiques qui me donnent des envies de conter mais c’est parce qu’ils ont déjà un vécu littéraire culturel ; ce sont pour moi des personnages familiers.

 En tout cas, si j’en viens à ce Maître Chat et à la tradition dans laquelle il s’inscrit, c’est une tradition qui est assez bousculée dans le traitement que tu en fais, que tu lui proposes. Notamment, avec son décor de poubelles, ces objets qui trainent un petit peu à chaque page ces bouteilles, ça n’a rien à envier au Singe à Buffon, il y a un petit problème d’alcoolisme en commun entre les deux albums, avec cette trame noircie comme si l’imprimeur n’avait pas lésiné sur l’encre. Est-ce que cet objet du conte avait besoin d’être un peu patiné ?

Blexbolex – D’être un peu sali, oui ! De toutes façons, le personnage du chat est vraiment méchant. C’est parce qu’il échoue qu’il devient sympathique et donc j’avais envie de donner un arrière-plan relativement sordide à cette histoire qui est exprimé par les déchets, par les traces d’alcoolisme et le fait que l’univers urbain est en train de se construire à ce moment-là avec ses palissades etc. etc. Un univers pas fini, en construction, un peu sale. Là-dessus, je construis mon histoire avec un personnage qui échoue à être totalement méchant, et tant mieux pour lui, et tant mieux pour le lecteur !

Joana, tu as illustré deux contes, Les cygnes sauvages en 2011 et Le Petit Chaperon rouge en 2015. Je vais plutôt m’arrêter sur ce dernier parce que ce Petit Chaperon rouge propose une véritable gageure ; c’est-à-dire que tu as dans le même livre proposé les deux versions du conte : celle de Perrault et celle de Grimm à la queuleuleu. En faisant, par tes images, un lien qui t’est propre et en enchaînant, en donnant l’unité à ces deux textes. Est-ce-que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Joanna Concejo – Oui, je vais raconter parce que je m’explique toujours de ce projet.

C’est vrai ? On te demande de te justifier ?

Joanna Concejo – On me le demande mais je ne me  justifie pas moi-même. Je justifie les choix d’édition parce que ce livre n’a pas du tout été pensé comme ça. C’est l’édition française qui est comme ça. C’est l’unique version qui a les deux versions du texte. Ce n’est pas du tout mon choix. Donc, je suis obligée de m’expliquer de quelque chose que je n’ai pas décidé. Moi, j’ai dessiné uniquement pour la version des frères Grimm. Normalement, comme tout le monde, pour un seul texte ! Et l’éditeur, lorsqu’il a acheté les droits parce que le livre dans sa version première est coréen. Et bien, il a eu l’idée brillante de mettre les deux textes ensemble !

Ce qui fait que tu es enquiquinée à chaque fois ?

Joanna Concejo – Oui, j’arrive dans les classes et les enfants me disent : « Mais, tu as fait n’importe quoi ! ». (rires) Et moi, je suis entièrement d’accord ! Je leur dis : « C’est n’importe quoi, ce livre ! ». (rires) Ensuite, je leur explique pourquoi il est comme ça. Mais moi, je suis vraiment d’accord avec eux et, je prends la responsabilité de ce que je dis, je n’ai pas voulu ça, mais l’éditeur voulait tellement ça.

L’éditeur a tellement voulu cela qu’il a gagné ?

Joanna Concejo – Il a gagné et, du coup, moi, lorsque je raconte cet album, j’ignore les deux textes. Je tourne les images et je raconte ma version !

Le fait est que tu racontes une version du Petit Chaperon rouge qui t’appartient totalement. Ne serait-ce que parce qu’on n’a jamais vu le petit chaperon rouge et le loup faire une course en sac et que cette image est juste …

Joanna Concejo – Non, mais ce n’est pas forcément parce qu’on ne l’a jamais vu qu’ils ne l’ont pas fait ! (rires)

Absolument ! Joanna sait ça, elle ! Tu as une façon d’illustrer ce conte en partant vraiment sur des détails un peu sur la marge sur la bande. Est-ce que illustrer une scène convenue t’ennuie ? Comment les choses se passent pour toi, sur un texte fondateur que tout le monde connait ?

Joanna Concejo – Non, ça ne m’ennuie pas. Je ne me sentais pas dans quelque chose de convenu, non plus, pas du tout. Et moi, je sais ! Je « connais » exactement où ça s’est passé ! Je plaisante. Quand j’étais petite, j’étais persuadée que ça se passait dans le village de mes grands-parents parce que sinon, comment ma grand-mère aurait-elle été au courant ? (rires)

Très bien, voilà, il nous fallait la clé !

Joanna Concejo – Je demandais des précisions à ma grand-mère. Je lui demandais sur quel chemin, dans quelle forêt exactement, à quel endroit sur ce chemin a eu lieu la rencontre ?, où est la maison de la grand-mère ? Elle jouait le jeu, elle était très rigolote ! Ma grand-mère disait : « C’est là-bas, c’est cette forêt-là. » Donc, sur le coup, je n’imaginais pas tout de suite ce qu’ils pourraient faire ensemble ces deux-là. Mais, non, ce n’était pas un exercice de quelque chose de convenu qu’il faille faire ceci ou cela.

C’est le petit chaperon rouge de ton enfance ?

Joanna Concejo – Oui, exactement avec des lieux de mon enfance, avec presque ma vraie grand-mère, je dis presque parce qu’elle ne fumait pas. Dans le livre, elle fume donc c’est un peu ma grand-mère et ma mère ensemble. Je ne faisais que dessiner ce que j’ai toujours vu à cet endroit-là.

On a éclairci un mystère. En tous cas, les éditeurs font donc n’importe quoi ! Gilles, tout fout le camp chez ma mère l’oie, ça on le savait ! Avec Il n’y a pas d’autruche dans les contes de fées en 2008, c’est un de tes  premiers albums qui va attaquer frontalement ce patrimoine des contes. On peut dire qu’on accumule une série de scènes extrêmement drôles sur ces contes du répertoire mais dans l’ensemble tu as d’autres livres qui taquinent le conte de fées d’une manière ou d’une autre ; dont Le chevalier ventre de terre, par exemple, qui est l’histoire de cet escargot procrastinateur et vraiment beaucoup trop lent pour arriver à temps sur le champ de bataille et qui est présenté comme un conte de fées. Alors, ma première question : Est-ce qu’un conte de fées, pour toi, est un bon terrain de jeu ?

Gillles Bachelet –  Bien sûr, quand on aime pasticher les choses ! Moi, j’appelle ça jouer avec les affaires des autres, avec les jouets du copains.

Tu me prêtes ton personnage !

Gilles Bachelet – Il faut le faire avec des choses qui sont très connues, sinon ça ne marche pas. Partir d’archétypes, de clichés que tout le monde connait. Par exemple, Le Petit Chaperon rouge, il y en a je ne sais pas combien de milliers de versions ; c’est inépuisable ce qu’on peut faire avec ça. C’est donc l’occasion de faire intervenir les personnages.

De foncer dans le tas. Alors, si on parle des personnages, pour ces contes de fées, tu as quand même pris des animaux, comment dire, des animaux réputés difficiles à dessiner : une autruche et un escargot.

Gilles Bachelet – Ce n’est pas difficile, c’est un animal, pour un illustrateur, qui est du pain béni parce qu’il y a le contraste du noir et du blanc et il y a le contraste des parties toutes emplumées et des parties toutes nues. Et puis, ça a un air crétin quand même ! Il faut bien le dire. Moi, j’adore dessiner des autruches. C’est parti d’ailleurs de cette envie de dessiner des autruches.

C’est parti de ça. Tu t’es dit, qu’est-ce que je pourrais faire avec une autruche ?

Gilles Bachelet – C’est à peu près ça oui. (rires)

Alors, un des traits distinctifs, dans ta manière de dessiner parce que beaucoup de tes albums reposent sur ces animaux. Un des traits distinctifs, c’est de ne pas rendre ces animaux humains, de ne pas les anthropomorphiser, ne pas faire comme si ils étaient comme nous avec une expression ou quelque chose qui les rapproche de nos visages. Est-ce important pour toi de rester sur ce registre animal ? De garder cette étrangeté ?

Gilles Bachelet – C’est dépendant absolument de mes albums puisque dans Le lapin blanc, ils sont très anthropomorphisés. Ils sont habillés, ils ont des comportements vraiment humains. Donc, il y a toute une échelle de variation là-dessus.

 Je sais que Benjamin Rabier est quelqu’un d’important, il est dans un certain nombre de pages de tes albums. Comment envisages-tu le lien avec Benjamin Rabier ?

Gilles Bachelet – C’est une espèce d’affinité qui s’est faite comme ça. Elle vient d’un souvenir d’enfance que j’avais de Benjamin Rabier. Je me suis aperçu après, mais sans que ce soit une volonté délibérée de ma part que je reprenais un peu les mêmes systèmes narratifs, les mêmes systèmes de mise en page que Benjamin Rabier. Des séquences d’actions, puis des images plus fouillées avec des décors. C’est difficiles à dire pourquoi on peut avoir une affinité avec le trait de quelqu’un avec l’univers de quelqu’un.

En tous cas, à l’exposition si vous n’y êtes pas encore allés, vous allez y aller ! Il y a une planche absolument magnifique, un hommage à Benjamin Rabier avec un certain nombre de vaches-qui-rit ; en tous cas, le masque de la vache-qui-rit qui a été adopté par un certain nombre de personnages. Le grand jeu c’est de pouvoir reconnaître les personnages sous le masque. Cette planche a été faite à quelle occasion ?

Gilles Bachelet – Elle a été faite pour une exposition à Montreuil qui s’appelait Jubilo, si je me souviens bien. Il y a quelques années, ils avaient demandé à plusieurs illustrateurs. C’était parti du Château d’anniversaire de Claude Ponti. Il fait référence à toutes ses lectures d’enfance et on a demandé à plusieurs illustrateurs d’imaginer une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer… (rires du public qui regarde la planche projetée) une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer des personnages des lectures de leur enfance. Donc, j’ai choisi Benjamin Rabier puisque c’est pour moi une référence et j’ai fait figurer avec les masques de la vache-qui-rit. Puisque quand je vais dans une classe et que je leur parle de Benjamin Rabier, bien sûr les enfants ne connaissent pas le nom de Benjamin Rabier, et quand je leur dit que c’est lui qui a dessiné la Vache qui rit, bien sûr, ça leur dit quelque chose. Cet espèce d’emblème de la Vache qui rit, je l’ai mis comme masque à tous les personnages des lectures de mon enfance.

Alors, le fait est que dans tes livres, il y a un rapport avec l’érudition. Tu accumules tout.

Gilles Bachelet – Juste. Mais je reviens sur l’anthropomorphisme. C’est surtout dans les histoires d’amour que j’ai cherché à ne pas mettre de traits anthropomorphiques et à ne pas mettre des yeux …

Le Chevalier ventre à terre non plus. Ce sont des escargots. Ils sont habillés mais tu aurais pu leur dessiner de grands yeux à ces escargots et ce n’est pas le cas. L’autruche reste une autruche ; c’est pour ça que je trouve que l’habillement ne fait pas tout dans l’anthropomorphisme. Il y a aussi une manière de représenter le visage. Bref, fermons la parenthèse de ces animaux humains. Juste sur le jeu des références, vous avez une manière très différente de les aborder. Gilles, on peut dire que tu les accumules vraiment d’un livre à l’autre. Bon, alors, Champignon Bonaparte, c’était vraiment la référence à la peinture d’histoire. Mais dans Mon chat, tu glisses de nombreux tableaux de grands peintres modernes. Dans XOX et OXO – je me suis entrainée à dire ce titre – , il y a pas mal de références à l’art contemporain.

Gilles Bachelet – Dans XOX et OXO, c’est vraiment développé car il y a jusqu’à 27 références, par double-page, à des artistes.

C’est votre petit défi de toutes les retrouver ! Mais le fait est que toutes ces références à plusieurs niveaux permettent des jeux de lecture très différents. Est-ce que pour toi c’est ça un album réussi, c’est quelque chose où tu peux t’adresser à tout le monde en même temps ?

Gilles Bachelet – Ce que je cherche à faire, c’est que les références soient un jeu avec le lecteur, souvent beaucoup plus avec le lecteur adulte. Mais ce que je cherche, c’est que ça ne perturbe pas la lecture à un autre niveau de lecture. C’est-à-dire que les références, on les trouve ou on ne les trouve pas, ça n’a pas d’importance. Je veux que ça reste lisible pour un enfant. Champignon Bonaparte, par exemple, on n’a pas besoin de connaître l’histoire de Napoléon. C’est l’histoire d’un sale gosse qui embête tout le monde et qui va finir par se retrouver tout seul. On peut le lire à ce niveau de lecture-là. Après, si on connait l’histoire de Napoléon, on va trouver d’autres références. Ce que j’essaye de faire, c’est que les références ne perturbent pas la lecture.

Pour XOX et OXO, on part pour une planète fort lointaine avec des références à la science-fiction que tu n’avais pas encore réussi à placer ailleurs et tout ça pour arriver au bout du compte à un musée d’art contemporain interstellaire, on est d’accord ?

Gilles Bachelet – Oui.

C’était quand même un sacré détour. Joanna, dans tes albums, le jeu des références est peut-être plus un jeu de mémoire parce que tu glisses souvent des cartes postales.

Joanna Concejo – Quelques fois, j’ai mis des petites références.

Ah ! Oui, mais justement ces petites références, ces photos, ces petits bouts de papier, quel rôle joue ce que tu glisses dans le livre ? Parce que c’est très récurrent ces photos, ces documents et ces petits bouts de papier.

Joanna Concejo – Je sais très peu expliquer mes livres, mais c’est normal parce que j’ai lu dans un livre qui s’appelle La main qui pense que ça peut arriver à des gens de ne pas savoir trop ce qu’ils font lorsqu’ils font les livres. Moi, j’ai besoin du retour du public pour que les gens m’apprennent ce que j’ai fait et que je puisse ensuite en parler. Et maintenant, je me suis perdue. Ah, oui ! C’était la question des références. C’est un petit peu, légèrement obsessionnel. Je peins pour épuiser ce petit filon, je ne sais pas combien de temps ça va durer. Mais en tout cas, j’ai une affection particulière, j’ai vraiment une affection énorme pour ces vieilleries. On va dire pour ces vieux bouts de papier, pour ces vieilles cartes, pour ces personnes qui regardent des vieilles photos. Je ne sais pas, je suis encore très très attirée, je ne m’en explique pas. Et puis, moi, je n’ai pas besoin de m’en expliquer, pour quoi faire ? Je n’ai pas besoin de tout expliquer. Jusqu’au bout, lorsque je travaille, je le prends tel quel. Je ne le questionne pas en fait.

J’entends bien. Du coup, laissons de côté tous les petits bouts qui se promènent, certains font référence peut-être à tes archives personnelles et d’autres pas du tout. Laissons-les vivre leur vie dans ces livres-là. En revanche, tu as un rapport aux paysages à la  nature morte, à l’herbier qui est extrêmement fort. D’où vient en toi, cet ancrage dans ces paysages ? Est-ce que là encore tu vas me dire la forêt de ma grand-mère …

Joanna Concejo – Bien sûr, je vais le dire !

… mais est-ce qu’elles font références aussi à des peintures classiques, une culture apprise aux beaux-arts ? Enfin, voilà ! Comment les choses s’ancrent pour toi dans les livres ?

Joanna Concejo – C’est encore une fois quelque chose que je n’arrive pas trop à bien démêler. C’est assez emmêlé, mais, moi, ce fouillis me va. Donc, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’aime les paysages. Je pense que ça y est pour quelque chose, l’environnement dans lequel j’ai vécu jusque assez tard. J’ai quitté ma campagne chérie de manière un peu définitive, pas tout à fait, mais de manière un peu plus significative lorsque j’avais déjà vingt ans. Donc, ça faisait un bout de temps que je n’étais entourée que de paysages, de forêts, etc. De plus, j’ai une fascination pour la peinture. Venant d’où je viens, de la Pologne, nous avions, quand j’étais petite, une grande influence de l’Est. Ce n’est pas un scoop ce que je vous dit là. (rires) J’étais fascinée par des reproductions des peintures russes, sur les timbres, en minuscule. Je pouvais passer des heures sur les albums de timbres avec les reproductions de tableaux de paysages. J’adorais ça. J’avais l’impression de rentrer dedans. Si il y avait un chemin, et bien, j’avais vraiment l’impression d’aller sur ce chemin dans des timbres alors que c’était vraiment tout petit. C’était une fascination que j’avais et que j’ai encore quand quelque chose est petit. Surtout un paysage, ça me fascine. Je suis scotchée. Il y a certainement d’autres références que je ne connais pas, que j’ai laissées entrer en moi sans faire attention, ça s’est mélangé.

Alors, puisqu’on parle du minuscule. Je voudrais qu’on parle du livre qui vient de sortir, Ne le dis à personne, où tu racontes à deux voix avec ton mari Rafael, vos enfances respectives, un jeu de ping-pong entre vous deux. Vos textes rebondissants les uns sur les autres : toi ton enfance en Pologne, lui son enfance en France dans une famille d’origine espagnole et tes images font le lien entre vos deux textes. Le livre est extrêmement touchant, les textes sont très beaux. Quand toi tu te plains d’un manteau hideux, lui raconte des séances d’essayage de pantalon, évidemment pendant la meilleure émission télé. Enfin, voilà, c’est toutes ces petites choses de l’enfance que vous racontez l’un sur l’autre mais graphiquement le trait que tu fais c’est toi qui illustre l’ensemble du livre. C’est de vous représenter, j’imagine tous petits, tous minuscules, perdus sur cette page et souvent de diviser la page en deux. Comment as-tu voulu interpréter vos enfances ? Parce que là, c’est vraiment ce retour aux sources directement, frontalement.

Joanna Concejo – Je ne les ai que depuis hier. Heureusement, merci aux enfants que j’ai rencontrés, qui m’ont posé beaucoup de questions, qui m’ont obligée à penser sur la question. Alors, pourquoi minuscule, parce que comme je me suis servie pas mal de photos : des miennes et des siennes, souvent les photos de l’époque ne sont pas géantes. Elles sont assez petites. Les gens, sur ces photos-là, sont assez petits. Et moi, j’ai voulu garder cette mesure. Donc, si, sur une photo, j’étais toute petite, alors je la dessinais pareil, toute petite. Et maintenant, le contexte, c’est que je suis toute petite, perdue dans cette feuille très grande. Quand les enfants, hier, m’ont demandé pourquoi tu caches une partie des images, pourquoi on ne peut pas regarder derrière, on veut voir le visage de cette petite fille, on ne peut pas le voir ça, nous énerve. Moi, je n’avais pas d’explication. Mais j’en ai une, on va dire provisoire pour aujourd’hui … (rires)

C’est une bonne idée, merci.

Joanna Concejo – C’est provisoire parce qu’elle pourra peut-être encore évoluer changer. Je me suis  dit que c’est un peu comme avec les souvenirs, tout n’est pas net et tout n’est pas découvert. C’est plutôt qu’il y a une partie qui est tellement couverte qu’on n’arrive plus trop à voir. C’est vrai, il y a une petite frustration du fait de ne plus pouvoir arriver à tout voir clair, ou à découvrir ces parties cachées et c’est probablement sorti un peu tout seul dans le dessin ; le fait que celui qui regarde ait aussi la frustration : eh bien non, il ne verra pas le visage de cette petite fille qui est caché par une autre partie de l’image !

Parce qu’on n’a plus accès à ses souvenirs ?

Joanna Concejo – Pas la totalité en tous cas ! Enfin, moi, je suis comme ça, je ne sais pas vous ? Je sens que c’est un sentiment partagé.

(Moulins – septembre 2019)

 

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 Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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photos : André Delobel

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