Jean-Hugues Malineau (1945-2017)

Jean-Hugues Malineau avec qui  j’avais conversé au téléphone en février 2017 pour un échange à propos de son travail d’anthologiste est décédé le jeudi 9 mars. Nous l’avions, au CRILJ, régulièrement invité, sur un salon ou, dans une classe, pour un atelier. Il avait été, comme plusieurs d’entre nous, au comité de rédaction de la revue Griffon. Voici son texte mis en forme après notre conversation tel qu’il paraitra dans le numéro 8 des Cahiers du CRILJ consacré à la poésie. Nous perdons un ami.   (André Delobel)

FAIRE CADEAU

    Depuis 1984, j’ai publié une vingtaine d’anthologies, chez plusieurs éditeurs, très différentes les unes des autres : thématiques, par genres, par époques, pour les adultes, pour les enfants.

    Pour moi, réaliser une anthologie poétique, c’est faire un cadeau et c’est partager. Je suis bibliophile et j’ai toujours grand plaisir à montrer aux amateurs les livres, parfois rares, que j’ai rassemblés parmi les plus représentatifs et les plus beaux de la littérature pour enfants en Europe. En proposant des expositions, je partage ma passion, mes émotions et mon enthousiasme avec le plus grand nombre. Il y a les bibliophiles qui cachent, je suis un bibliophile qui montre.

    Je suis dans le même état d’esprit quand je conçois une anthologie. Les textes que je sélectionne sont à 80 % issus de ma bibliothèque et je ne choisis que des poèmes que j’aime et que je souhaite partager avec d’autres lecteurs. J’ai aussi grand plaisir à privilégier des poètes et des poèmes peu connus ou oubliés. L’anthologie permet cela et il ne faut pas s’en priver. Proposer une anthologie, qui est un choix personnel, est une invitation aux lecteurs à aller plus loin en achetant le recueil. Ce qui arrive plus souvent qu’on pourrait le croire.

     Lorsque j’ai un projet d’anthologie, je me donne une année pour le mener à son terme. Le premier travail est, bien sûr, de rassembler des textes. Pendant une dizaine de mois, je plonge dans ma bibliothèque, je relis les recueils que je possède, pas tout à fait par hasard quand même. Je pioche, je récolte. Je photocopie beaucoup. J’ouvre des dossiers et, peu à peu, les chemises se remplissent. A deux mois de l’échéance que je me suis donnée, il y a environ 30 % de textes en trop. Il me faut trier, élaguer, supprimer les textes qui doublonnent et les textes les plus faibles. Si je manque de poèmes pour nourrir telle ou telle partie de l’anthologie – ce qui peut arriver – je vois du côté des copains et j’ai, par exemple, eu plusieurs fois recours à Marc Baron, Thierry Cazals ou Paul Bergèse. Je fais un usage modéré d’Internet.

    Réaliser Mille ans de poésie pour les enfants de l’an 2000, paru chez Milan en 1999, aurait pu être un travail au long cours. Mais je n’ai pas souhaité dépasser une année de recherches et jai scrupuleusment consacré un trimestre au Moyen-Age et au seizième siécle, un trimestre au dix-septième et au dix-huitième siècles, un trimestre au dix-neuvième siècle et un trimestre au vingtième siècle. L’ouvrage publié a près de 600 pages et il rassemble environ 500 textes.

    Dans l’édition, l’usage n’est pas que l’auteur choisisse son illustrateur et l’anthologiste non plus. Pourtant, pour mes trois dernieres anthologies, ce fut possible. En effet, Albin Michel, éditeur complice depuis 1997, m’a permis de le faire. C’est une belle gratification. J’ai donc proposé Janik Coat en 2012 pour Mon livre  de haïkus : à dire, à lire et à inventer, Pef pour Quand les poètes s’amusent, en 2014, et Julia Chausson, en 2016, pour Des poèmes de toutes les couleurs. Ce fut un grand bonheur de découvrir les aplats de Janik Coat, les vignettes drôlatiques de Pef et les bois gravés de Julia Chausson.

    Je n’oublie pas la dimension pédagogique de mon travail et, par exemple, mes trois dernières anthologies se terminent par une invitation aux jeunes lecteurs, et aux moins jeunes, à poursuivre leur lecture par des moments de jeux et d’écriture. Chacun des livres se termine donc par une poignée de suggestions d’activités, sorte de « boite à outils » dont peut notamment s’emparer l’enseignant dans sa classe.

(février 2017)

Jean-Hughes Malineau est né à Paris en 1945. Professeur de français de 1968 à 1975, chargé de cours en poésie contemporaine à l’université de Nanterre de 1971 à 1974, un temps journaliste, il reçoit en 1976 le Prix de Rome de littérature. Il quitte l’enseignement pour se consacrer pleinement à la poésie, aux livres pour enfants et à la bibliophilie. Directeur chez Casterman, de 1980 à 1985, de la collection de romans pour adolescents « L’Ami de poche », il a publié, en tant qu’éditeur artisanal, 120 livres de poésie contemporaines sur presse à bras. Il obtient en 1986 le prix Guy Levis Mano de typographie. A compter de 2004, il enseigne à l’école Émile Cohl de Lyon l’histoire du livre pour enfants et il multiplie expositions et conférences. On doit à Jean-Hughes Malineau des recueils de poésie, des anthologies, des ouvrages théoriques sur la poésie. des contes, des romans que publient Grasset, Gallimard, Hachette, l’école des loisirs, Actes Sud, Milan, Casterman, Albin Michel, Rue du monde. Pionnier des ateliers d’écriture littéraire et poétique, il aimait à dire qu’il avait rencontré plus de 300 000 enfants.

 

L’enfant et la poésie

 

Le CRILJ (Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse) a organisé une colloque L’enfant et la poésie au Centre Georges Pompidou (Paris), du 18 au 20 avril 1986, avec la collaboration de la Bibliothèque Publique d’Information et avec l’aide et le concours de divers organismes officiels : Ministère de la Culture et de la Communication, Ministère de l’Education Nationale, Secrétariat d’Etat auprès du Ministère chargé de la Jeunesse et des Sports, Mission d’Action Culturelle

Le colloque a réuni 150 participants venus de toutes les régions de France et de plusieurs pays étrangers, tous engagés de diverses façons dans la rencontre de l’enfant et de la poésie : enseignants, bibliothécaires et poètes.

Premier colloque national sur ce sujet, cette rencontre a permis de clarifier les problèmes, de confronter les points de vue sur le rôle et la situation de la poésie (notamment contemporaine) à l’école ou vis à vis du public, sur l’enfant auditeur, lecteur, créateur, sur le rôle initiateur de l’école et de la bibliothèque, sur les rapports de l’image et du texte poétique, cherchant toujours à mieux cerner ce que pouvait bien être la poésie, tellement éclatée aujourd’hui que sa réalité même est fuyante.

Grâce à de nombreux compte-rendus d’expériences très diverses quant aux lieux, aux modalités, aux organismes responsables, la voix des enfants et des adolescents a pu se faire entendre. Ces témoignages reflètent l’extraordinaire bouillonnement poétique qui se produit actuellement un peu partout à tous les niveaux, à tous les âges.

Les communications de Jacques Charpentreau, Christiane Clerc, Janine Despinette, Raoul Dubois, Georges Jean, Jean-Luc Moreau, Geneviève Patte, Aline Roméas ont montré les richesses de ce grand mouvement, sans en cacher les dangers pouvant venir d’une absence de sélection assez sévère

Deux soirées poétique ont permis d’entendre quelques poètes et chanteurs interpréter leurs œuvres et répondre aux questions parfois provocantes du public. On s’est même parfois demandé ce qu’était la poésie, ce qu’était un poème, qu’est-ce qui permettait de se dire un poète, etc. On s’est remis en question, on s’est re-situé soi-même par rapport à la poésie – et par rapport à l’enfance

Le colloque s’est terminé par une adresse de Jean Tardieu, alors souffrant, et par le remarquable témoignage d’un jeune poète suisse, Jean-Pierre Valloton.

Le président Jean Auba et Michel Melot, directeur de la BPI, en ouvrant le colloque, avaient souligné l’importance d’une telle rencontre, la première sur se sujet. Les débats ont prouvé que les participants avaient beaucoup à dire, comme le montreront les actes du colloque qui seront publiés. Mais d’autres rencontres, nationales ou régionales, seront sans doute nécessaires sur un thème d’autant plus intéressant qu’il suscite des controverses.

( texte paru dans le n° 28 – mai 1986 – du bulletin du CRILJ )

D’abord instituteur et professeur, puis écrivain, anthologiste, directeur de collections chez plusieurs éditeurs, Jacques Charpentreau fit beaucoup pour la diffusion de la poésie. Parmi ses nombreux recueils pour jeunes lecteurs : Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant et Poèmes pour les jeunes du temps présent. Il écrivit aussi, pour les enfants, de nombreux romans (Comment devenir champion de football en mangeant du fromage, La Famille Crie-toujours). Auteur, pour des lecteurs adultes, de poésie, de théâtre, de pamphlets, il est président de La Maison de Poésie. Très attaché au CRILJ, il en fut longtemps l’un des vice-présidents.

Le Grand Prix de Poésie pour la Jeunesse

Grâce à la rencontre du Secrétariat d’Etat à la Jeunesse et aux Sports et de la Maison de Poésie, le premier Grand Prix de Poésie pour la Jeunesse a été décerné en octobre 1989.

    Quatre cent vingt deux poètes ont concouru, quatorze manuscrits ont été sélectionnés et le jury, sous la présidence de Claude Roy, a attribué ce prix de 30 000 francs à un poète belge, Pierre Coran, pour son recueil Jaffabules, tout en soulignant également la grande valeur du manuscrit de Marc Alyn, A la belle étoile. La remise du prix a eu lieu à l’Hôtel de Massa, à Paris, le samedi 21 octobre 1989, pendant la Nuit de la Poésie, retransmis par France-Culture.

    Jaffabules sera prochainement édité dans la nouvelle collection de poésie Hachette-Jeunesse.

    Ce Grand Prix attire l’attention sur la vitalité de cette création poétique par le grand nombre des candidats. Mais la sélection sévère, qui s’est opérée dans le plus stricte anonymat, montre que les deux organismes responsables sont soucieux de promouvoir une politique de qualité et d’exigence dans un genre particulièrement difficile.

    Par-delà cette excellente sélection, ce premier Grand Prix consacre l’importance de la poésie dans la littérature de jeunesse. Grâce au travail des enseignants, des bibliothécaires, des animateurs, des critiques, etc, la rencontre des enfants et des adolescents avec la poésie de leur époque est souvent une réalité quotidienne – et l’on sait qu’elle se prolonge tout naturellement par une création personnelle de chaque enfant.

    Par ailleurs, pour beaucoup de poètes contemparains, cette rencontre est une expérience importante, essentielle même, par la qualité d’accueil de ce jeune public qui, en dehors de tout snobisme, est un vrai public, inaccessible aux modes, mais sensible à la seule qualité du texte qui lui communique son émotion.

    Beaucoup de poètes vont aujourd’hui retrouver les enfants dans des classes ou des bibliothèque, pour se ressourcer.

    En cette fin du XXème siècle, enfance et poésie semblent avoir partie liée – mais on sait aussi que la poésie n’a pas d’âge.

    Ce mouvement qui poursuit son cours influencera forcément la poésie des prochaines années et rélèguera sans doute au second plan un hermétisme désuet, au profit d’une poésie plus vaste, plus généreuse, mieux partagée.

    Le grand succès de ce premier Prix le montre bien, puisque des poètes de tous âges, de pays divers, en des styles différents, des « amateurs » inconnus et des « professionnels » célèbres ont participé à ce concours.

    Voulant poursuivre leur aide à cette rencontre de la jeunesse et de la poésie vivante, le Secrétariat d’Etat et la Maison de Poésie ont donc décidé de lancer dès à présent une deuxième édition, celle de 1990, doté d’un prix de 40 000 francs. Le règlement peut en être demandé au Secrétariat à la Jeunesse et aux Sports, 78 rue Olivier de Serres, 75015 Paris.

    Il reste à résoudre le problème de la diffusion de cette poésie vivante. Beaucoup de manuscrits de valeur (en particulier parmi les quatorze sélectionnés) mériteraient d’être édités. Le poésie ne devrait pas être incompatible avec la grande édition moderne.

    La réussite de ce prix montre en tout cas que la poésie pour l’enfance et la jeunesse est un secteur vigoureux de la création contemporaine.

( texte paru dans le n° 37 – 3/1989 – du bulletin du CRILJ )

   jaffabules

D’abord instituteur et professeur, puis écrivain, anthologiste, directeur de collections chez plusieurs éditeurs, Jacques Charpentreau fit beaucoup pour la diffusion de la poésie. Parmi ses nombreux recueils pour jeunes lecteurs : Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant et Poèmes pour les jeunes du temps présent. Il écrivit aussi, pour les enfants, de nombreux romans (Comment devenir champion de football en mangeant du fromage, La Famille Crie-toujours). Auteur, pour des lecteurs adultes, de poésie, de théâtre, de pamphlets, il est président de La Maison de Poésie. Très attaché au CRILJ, il en fut longtemps l’un des vice-présidents.

   

Situation de la création poétique dans le livre pour les enfants

     La création poétique ne doit pas être confondue avec la diffusion de la poésie. On voit bien comment faciliter la diffusion, la préparer, la planifier ; par contre, la création est toujours « imprévisible et anarchique ». Au sein de la littérature enfantine, la création poétique occupe une place très originale, dans la mesure où la spécificité de la poésie conduit à rejeter l’idée d’une poésie « pour » les enfants : la vraie poésie est indivisible, simplement, les responsables de la diffusion (éditeurs ou pédagogues) choisissent des textes poétiques qui leurs semblent convenir aux enfants, ce qui est très différent.

     Malgré le grand intérêt de certaines anthologies et de certains ouvrages de pédagogie, ils n’appartiennent pas à la création poétique proprement dite ; ils ne seront signalés ici que pour mémoire.

 Les livres de création

     On peut affirmer sans paradoxe qu’une bonne part de la création poétique contemporaine de qualité se trouve actuellement dans les livres à destination des enfants qui ont été un lieu d’expériences originales.

 Les « commandes poétiques »

     Par l’intermédiaire de certaines collections destinées aux enfants, quelques éditeurs ont joué ces dernières années un rôle considérable d’incitation à la création par de véritables commandes à des poètes contemporains. Il ne s’est pas agi de racler des « fonds de tiroirs », mais de publier des textes inédits, originaux, spécialement écrits ou réunis par l’auteur en un recueil individuel destiné aux enfants. C’est ainsi que des poètes importants comme Marc Alyn, Luc Derimont, Alain Bosquet, Lucienne Desnoues, Frédéric Kiesel, Eugène Guillevic, Daniel Lander, Bernard Lorraine, Pierrre Menanteau, Jean-Luc Moreau, Catherine Paysan, Gisèle Prassinos, Jean-Claude Renard, etc. ont publié des recueils à l’intention des enfants, parfois avec un plus grand succès que leurs recueils « pour adultes ».

     Un deuxième type d’ouvrages apporte une aide directe à la création : il s’agit de recueils collectifs, de véritables anthologies spécialement conçues autour d’un thème pour une collection, mais ne regroupant, encore une fois, que des poèmes inédits, originaux, qui n’auraient jamais pu être publiés sans ce type d’ouvrages : il s’agit bien d’une « commande ». Là encore, la poésie vivante est directement concernée. Tel ouvrage de ce genre peut réunir une soixantaine de poètes contemporains, les plus connus permettant, par leur présence, la publication de poèmes d’auteurs moins connus. On trouve ainsi de jeunes « débutants », avec des poètes contemporains parmi les plus importants –du moins aux yeux du directeur de la collection qui, par son libre choix, « agit » de façon modeste mais réelle sur la création, en suscitant, par exemple, des textes de Jean Cassou, Jean-François Chabrun, André Chedid, Georges-Emmanuel Clancier, Luc Decaunes, Marc Delouze, Jean Desmeuzes, Charles Dobzinski, Luc Estang, Pierre Ferran, Pierre Gamarra, Georges Godeau, Jacqueline Held, Edmond Humeau, Jean l’Anselme, Jean Lescure, Jean Mogin, Jean Orizet, Pierre Sabatier, etc. Un joli palmarès ! Parmi tous les écrivains sollicités, certains n’auraient jamais pensé pouvoir proposer leurs textes à des enfants. Tous semblent avoir été très heureux de l’accueil fait à leurs poèmes.

     Ces livres de poèmes, en général non illustrés, qui donnent donc la primauté au texte, s’adressent à des enfants à partir de 7-8 ans. La poésie qui est ainsi proposée est sans concession, elle n’est pas bêtifiante : elle n’aborde certes pas tous les thèmes (par exemple ni l’amour, ni la révolte), mais elle aborde des thèmes profonds, voire métaphysiques (la mort par exemple, traitée avec délicatesse) en des formes dont la diversité correspond à celle de la création poétique contemporaine.

     Mais ces livres refusent, par une saine contrainte, tout snobisme, tout « truc » à la mode, pour une raison très simple : le public visé, celui des enfants, est un « vrai-public » – peut-être le seul « vrai public » aujourd’hui en matière de poésie.

     En effet, il existe toute une frange snobinarde parmi les poètes qui n’écrivent que pour certains critiques ou directement pour la glose universitaire, visant avant tout l’utilisation du dernier « truc » à la mode, le scandale, l’hermétisme confus, l’imitation de ce qui « se fait », toute une sauce pour moyens de masse et tralala langagier qui en impose aux naïfs. Nous sommes alors loin du « plaisir poétique » dont parlait André Spire.

     Rien de tel avec l’enfant : on ne peut pas le tromper ainsi. Sa « naïveté n’est pas du même ordre. La poésie qui s’adresse à l’enfant doit le prendre tout entier, car il ignore, a priori, le nom de l’auteur, sa renommée, son prestige, sa surface dans les journaux. Le poème doit être vraiment un texte qui le saisit, l’enchante, ou l’amuse, ou l’émeut, etc. : il faut vraiment que le poème agisse sur lui.

     « Essayer » un poème avec des enfants, c’est un excellent moyen de remettre quelques valeurs à leur vraie place.

     Des adultes sont aussi devenus lecteurs de tels ouvrages de poésie où ils trouvent (ou ils retrouvent) la poésie telle qu’ils peuvent la souhaiter, loin du n’importe quoi à la mode.

     Bien entendu, de tels recueils personnels ou collectifs de poèmes inédits spécialement demandés à des écrivains n’ont pas tous la même valeur. Il y a des degrés dans la réussite. Mais un éditeur sérieux veille à ne pas infléchir la trajectoire d’un auteur, à ne pas lui demander de se trahir soi-même. Tout éditeur vise simplement à faire partager ses goûts. La pluralité des éditeurs est donc nécessaire en ce domaine pour garantir la pluralité des styles, le public restant juge.

     Le rôle des pouvoirs publics dans cette incitation directe à la création poétique en direction des enfants a été faible jusqu’ici. Personnellement, j’estime qu’il doit le rester. L’Etat n’a pas pour mission, même par l’intermédiaire d’une commission, d’orienter la création poétique à l’intention des enfants. La diffusion, c’est autre chose.

     Par contre, le rôle de l’école, des bibliothèques, des librairies, a été important pour faire connaître ces livres de création et insister sur leur originalité en servant de médiateurs. De même, le rôle de certains compositeurs de chansons pour les enfants, comme James Ollivier, Max Rongier, Christiane Oriol, Jacques Douai, etc. Mais nous touchons ici plus à la diffusion qu’à la création –encore que la mise en chanson oblige parfois l’écrivain et le musicien à un dialogue qui modifie le texte. Quant au rôle de la Grande Presse, il a été ponctuel et insuffisant. Bien des journaux sont encore prisonniers d’un certain mépris à l’égard de livres qui s’adressent en priorité aux enfants, il leur est difficile d’admettre qu’un renouveau poétique se trouve dans ces livres-là.

    Ces livres de création poétique originale doivent pourtant obtenir un succès commercial permettant à l’éditeur de poursuivre sa politique de « commandes » –donc d’incitation à la création. Mais ces ouvrages sont particulièrement sensibles au « piratage » : les enseignants, les bibliothécaires, etc. doivent savoir que si la reproduction par photocopie est très pratique, elle est nuisible à la création future, car elle pénalise l’éditeur, le poète –et les auteurs à venir. Il n’est cependant pas souhaitable de taxer spécialement les machines à reproduire pour compenser ce manque à gagner : l’expérience montre qu’une commission s’arrogerait le droit de décider des subventions à distribuer.

     En tout cas, on peut estimer que la poésie vivante se trouve aujourd’hui davantage dans ces livres à destination des enfants que dans de prétentieuses plaquettes qui ne sont que de « vains bibelots d’inanité sonore ».

 Les jeux de langage

     Par ailleurs dans la grande nébuleuse des livres « pour » les enfants, on assiste depuis longtemps à une floraison d’ouvrages tournant autour des « jeux de langage ». Leur pauvreté poétique est en général consternante et ces abécédaires d’un nouveau genre n’ont rien à voir avec la poésie –ni l’enfance : on bêtifie, on répète, on tourne en rond, c’est conventionnel, plat, sans invention. Il faut être exigent et dénoncer de telles sottises qui n’entrent pas dans la création vivante. Ba, be, bi, bo, bu constituent sans doute une étape dans l’apprentissage de la lecture, mais il est exagéré de présenter cette ritournelle comme un poème.

     Certes, il peut exister des ouvrages de qualité consacrés aux jeux de langage : mais on est alors plus proche de la pédagogie que de la poésie. On voit bien d’où vient la confusion : la poésie se fait « avec des mots » comme disait Mallarmé, le langage est sa matière première. Mais la poésie entend par le langage dire plus que le langage, atteindre un  « surréalisme » pour les uns, toucher l’âme pour les autres, en aucun cas elle ne peut se contenter d’en rester au niveau des sonorités. Or, ces ouvrages sont pléthoriques. Il faut les remettre à leur humble place.

 La poésie étrangère

     On le sait : la traduction de la poésie est impossible… et indispensable. Il existe actuellement aussi bien de déplorables traductions dans les livres pour enfants que de remarquables réussites. Quelques ouvrages sont bilingues et, à ce titre, intéressants a priori (mais il faut y regarder de très près). Il est évident que la véritable traduction est re-création, et elle ne peut être faite que par un poète français. Les règles de jeu sont très difficiles, mais connues ; après les remarquables études d’Etkind sur l’art de la traduction-recréation, il est impardonnable de proposer aux enfants de lamantables mot-à-mot avec des « contresens poétiques ». Les éditeurs devraient être plus attentifs à la qualité de ce genre d’ouvrage.

 Les anthologies

     Depuis La poèmeraie d’Armand Got (1928), mais surtout depuis 1950, nous avons assisté à un renouveau considérable d’anthologies poétiques rassamblant des textes modernes, à l’intention des enfants.

     Comme elles regroupent presque exclusivement des poèmes pré-existants publiés par ailleurs, ces anthologies n’entrent pas dans le cadre de la création vivante –donc de ce colloque– mais elles apportent une aide indirecte à la création en développant le plaisir et la connaissance de la poésie, en modelant les goûts : un poète aussi important que Jean Tardieu fut très surpris quand il constata l’accueil fait par des enfants à ses textes extraits de Monsieur Monsieur aux résonnances philosophiques, voire métaphysiques.

     Sans les étudier ici, il faut rappeler, face au snobisme dépréciateur de pseudo-élites, la très grande importance des anthologies dans la survie et la transmission du patrimoine poétique d’une part, dans la connaissance de la poésie contemporaine d’autre part : le bagage poétique des enfants à l’école élémentaire est aujourd’hui bien plus important que celui des adultes ; le paysage poétique de l’école a considérablement changé, c’est celui de la poésie de notre temps (ou d’une grande partie de la poésie de notre temps).

     Les anthologies de poèmes déjà publiées par ailleurs en des recueils personnels, proposent aujourd’hui une poésie vivante. Mais elles ne participent pas directement à la création. Leur influence mériterait pourtant une étude attentive.

 Les ouvrages pédagogiques

     De nombreux ouvrages pédagogiques consacrés à la poésie ont été publiés ces dernières années. C’est une démarche nouvelle, et paradoxale dans la mesure où la création poétique échappe évidemment à toute recette.

     Mais il est vrai que la poésie est un art – donc qu’on y trouve des techniques pouvant être enseignées (des « trucs » diront les pessimistes).

     La plupart de ces livres destinés à des pédagogues se répètent (certains copient les précédents) et proposent surtout des jeux de langage. Plusieurs ne sont, au fond, que des « exercices de vocabulaire et d’élocution » un peu modernisé. Les meilleurs expliquent qu’il s’agit d’un esprit et non de recettes pour devenir poète en quelques leçons.

     Malgré bien des réserves sur l’originalité et la valeur de la plupart de ces livres (souvent publiés par des éditeurs de « classiques ») ils correspondent à une volonté essentielle et assez nouvelle pour être soulignée : mener les enfants à s’exprimer, par un  de ces textes mystérieux qu’on appelle « poème », ce qu’ils ont en eux de plus profond (et qu’ils ne savaient peut-être pas avoir en eux). Il s’agit d’amener l’enfant à faire une expérience de la création. Ambition difficile à réaliser, mais importante et qui devrait être un aspect fondamental de toute pédagogie.

     L’école ne vise pas à former des « professionnels », mais des « auteurs ». La valeur esthétique des poèmes écrits par des enfants ou par des adolescents est le plus souvent très faible, mais leur valeur psychologique est considérable, tout comme l’intérêt sociologique de ces poèmes qui ont parfois été publiés. Mais ils ne semblent pas avoir eu d’influence sur la poésie contemporaine, pas plus que ne peuvent en avoir les études pédagogiques.

     Cependant, l’interrogation sur la création poétique contemporaine dans la littérature pour les enfants ne peut négliger cette importante constatation : aujourd’hui, la création poétique, c’est aussi l’enfance, à cet égard, l’école est devenu un lieu de création, quoi qu’en disent nos tristes détracteurs. L’enseignement ne vise pas la répétition, mais l’invention ; il ne réussit pas toujours, étant donné le poids des structures sociales et familiales. Du moins existe-t-il, grâce à l’école, un endroit où la création est reconnue.

     La création poétique a joué ces dernières années dans le livre pour les enfants, un rôle qui est loin d’être négligeable. Ce lieu d’accueil a, en retour, influencé la création elle-même en lui rappelant ses liens avec l’enfance.

     Cependant la situation me semble moins favorable depuis quelques mois.

     Non seulement ce secteur subit comme d’autres (plus que d’autres ?) les effets d’une certaine « crise du livre », mais il souffre également d’une baisse de qualité moyenne.

     Il serait tout à fait illusoire, et même dangereux à mon point de vue, de faire intervenir en matière de poésie l’Etat, ses commissions, des chapelles, des spécialistes, etc.

     Mieux vaut compter sur la vigilance et le discernement des relais entre le livre et l’enfant, enseignants, pédagogues, bibliothécaires, critiques, etc., pour qu’ils sachent distinguer entre la création véritable –et la répétition, l’invention créatrice -et le balbutiement, la poésie vivante –et le « truc » à la mode.

     La vitalité de la création poétique dans le livre pour enfants dépend en grande partie de l’exigence des éducateurs –et de leur formation.

 ( texte paru dans le n° 21 – octobre 1983 – du bulletin du CRILJ )

                  charpentreau

D’abord instituteur et professeur, puis écrivain, anthologiste, directeur de collections chez plusieurs éditeurs, Jacques Charpentreau fit beaucoup pour la diffusion de la poésie. Parmi ses nombreux recueils pour jeunes lecteurs : Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant et Poèmes pour les jeunes du temps présent. Il écrivit aussi, pour les enfants, de nombreux romans (Comment devenir champion de football en mangeant du fromage, La Famille Crie-toujours). Auteur, pour des lecteurs adultes, de poésie, de théâtre, de pamphlets, il est président de La Maison de Poésie. Très attaché au CRILJ, il en fut longtemps l’un des vice-présidents.

L’enfant et la poésie

     Je demande aux participants de ces rencontres de m’excuser si, obligé de rester hors de Paris, je ne puis être parmi eux.

     Le thème abordé ces jours-ci est passionnant et je suppose que l’on n’a pas manqué de souligner une fois de plus les modifications fondamentales qui ont changé la place et le rôle des enfants dans la société moderne.

     Il n’y a pas si longtemps – disons pendant le première moitié du XIXième siècle – les enfants étaient comparables à des esclaves. Ils n’avaient aucun droit, ni celui de parler ni  d’avoir des sentiments ou des idées ou des goûts personnels. Ils n’avaient qu’à obéir. Ils étaient enfermés dans un système d’interdictions, dans un monde à la fois clos et marginal où tout écart, toute évasion étaient sévèrement punis.

     Sous l’influence des grands réformateurs de l’éducation, sous l’effet des sciences de l’homme et grâce au génie des philosophes, des savants et des artistes, de Rousseau à Freud, de Lewis Caroll à Wilhem Bush, ils ont conquis plus de liberté et ont pris de plus en plus conscience de leur identité et de leur valeur propre.

     Aujourd’hui, on respecte, on favorise leurs talents, surtout dans le domaine des arts créateurs.

    Cela est si vrai que, désormais, leur style d’inspiration influence à son tour beaucoup d’artistes adultes, parfois parmi les plus grands. Etre « naïf », ce n’est plus une tare, une preuve de sous-développement. C’est, au contraire, remonter à la source de l’inventivité, c’est laisser libre cours à l’imagination, c’est une façon de sentir, de voir et d’exprimer qui rend notre vie plus colorée, plus fraîche, souvent plus vraie et plus significative.

    Dans cette évolution, le rôle des enseignants a deux aspects complémentaires :

– d’une part, on invite de plus en plus d’enfants à s’exprimer librement et à faire connaître leurs productions sans fausse modestie.

 – d’autre part, on a eu l’idée d’offrir au public des jeunes et même des très jeunes, non seulement des œuvres composées spécialement pour lui, mais des œuvres qui, sans avoir été créées à son intention, correspondent spontanément à la mentalité et aux aspirations profondes de l’enfance.

     On s’est aperçu en effet que, dans bien des cas, la part la plus précieuse, la plus exquise de l’œuvre des artistes et des poètes majeurs était de même nature que la créativité enfantine.

     En bref, tout se passe comme si l’art enfantin, par ses dons d’imagination, par sa faculté à interpréter et de simplifier le réel, présentait déjà certains aspects propres à ce que l’on nomme la génie ou bien, ce qui revient au même, comme si une part du génie des adultes avait su conserver intactes certaines vertus inaliénables de l’enfance.

     C’est une découverte capitale de notre temps.

( communication  parue dans le n° 29 – mai 1986 – du bulletin du CRILJ )

Jean Tardieu (1903-1995), essayiste, dramaturge, critique d’art et surtout poète, travailla aux Musées Nationaux, chez Hachette et, après la guerre, pendant près de vingt ans, au « club d’essai » de la Radiodiffusion française. Traducteur de Goethe et de Hölderlin, il reçut le Grand Prix de Poésie de l’Académie française en 1972 et le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres en 1986. Jean Tardieu n’écrivit pas spécifiquement pour les enfants, mais ses textes qui multiplient volontiers les expériences autour du langage poétique, sont fort souvent repris en albums et en anthologies. La communication ci-dessus a été lue le dimanche 20 avril 1986 lors du colloque « L’enfant et la poésie » organisé par le CRILJ.

 tardieu