La tête dans les nuages

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Notre tête à nous dans leurs images à eux

      Fin novembre 2020, nous recevons à Orléans, envoyé par le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, un colis compact, un peu lourd. Avant même de l’ouvrir, nous savons qu’il contient, au format A3, les 88 images de l’exposition La tête dans les images, qui sera, quelques jours plus tard, installée en extérieur, en format spectaculaire, cela va sans dire, place Aimé Césaire, à Montreuil. Le paquet doit aussi contenir, nous a-t-on dit, des planches d’images qui pourront être proposées aux enfants pour qu’ils les découpent, les assemblent et créent leur propre exposition.

       Un deuxième paquet arrivera quelques jours plus tard, contenant, en nombre, des cartes postales, des marques-pages et des yeux en bandeau empruntés à des  personnages imaginés par Béatrice Alemagna, Gilles Bachelet, Benjamin Chaud, Joëlle Jolivet, Diane Le Feyer, Gwen Le Gac, Aurélie Neyret, Mathis, Mathieu Sapin et Riad Sattouf.

      Le centre de ressources du CRILJ n’est pas l’endroit idéal pour installer des affiches. Les bibliothèques municipales ne sont pas franchement ouvertes. Les libraires croulent sous des tâches pas faciles, tentant de satisfaire des lecteurs impatients. Un établissement public ? Difficile à négocier en quelques jours. Une école complice ? À réfléchir. Un centre de loisirs ? Mais oui, voilà la bonne idée, à condition toutefois de connaitre un peu (ou beaucoup) les personnes en mesure d’imaginer un accueil sympathique et de faire vivre des moments de lecture et des ateliers.

      Et, justement, à Beaugency, il y a Val de lire qui, entres autres activités liées au livre, met en place, chaque année, un Salon du livre jeunesse très apprécié des enfants et des familles. Et – tenez-vous bien – la chargée de mission de l’association connait fort bien le centre de loisirs de Beaugency avec lequel elle a quelques accointances. Nous contactons Anouk Gouzerh.

      Trois courriers électroniques plus tard, l’affaire est conclue et les paquets, même pas ouverts, rejoignent Beaugency par la poste, le train nous étant interdit. Colissimo nous donnera quelques émotions, mais que serait cette période compliquée sans, de temps en temps, une émotion ?

      Ce sont près de cinquante enfants entre 6 et 10 ans qui auront l’occasion de découvrir de manière active, les mercredis 2 et 9 décembre, au centre de loisirs de Beaugency qu’ils fréquentent régulièrement, les affiches et les albums.

      Grand succès des temps collectifs de lecture du matin, avec Anouk, Audrey, Nicole et Lila. C’est Barbara Saillard, animatrice en titre, qui a organisé le lieu et elle  accompagnera les activités pendant les deux jours. Les enfants écoutent attentivement. Auraient-ils quelques habitudes ? On s’attarde sur Toute une histoire pour un sourire (Frédéric Marais et Emilie Gleason), Qu’attends-tu ? (Britta Teckentrup), La collection (Marjolaine Leray), Le cadeau (Page Tsou). On échange, imagier de Bernadette Gervais, suscitera l’enthousiasme de tous. Pour les lectures individualisées de l’après-midi, raconte Anouk, « tout le monde s’est installé dans le hall, naviguant entre l’exposition et les valises de livres. Ces lectures dureront deux heures et elles auraient pu continuer encore. Les enfants, petits ou grands, avaient envie de lire… ou envie de se faire lire. »

      L’atelier du 2 décembre a consisté à choisir dans les planches à découper quelques imagettes, de les coller sur une feuille blanche et de les « élargir » aux crayons de couleurs, selon son inspiration. Il a permis quelques belles réalisations. Ci-dessus, le paysage au bord d’une rivière imaginé à partir de trois illustrations extraites de La collection, album de Marjolaine Leray.

      Pour aider les enfants à raconter leur journée lorsqu’ils seront de retour à la maison, chacun emporta une carte postale, un marque-page et son bandeau favori.

     Il est prévu de faire circuler l’exposition, dans l’Orléanais, durant le premier semestre 2021. Si les conditions sanitaires le permettent ? Si les conditions sanitaires le permettent. Des contacts sont en cours avec plusieurs établissements et une première présentation est envisageable  en janvier, si possible au moment de la Nuit de la lecture.

      À Noël, pas plus de six, sans compter les enfants, on a bien compris.

par André Delobel – décembre 2020

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Les images de l’exposition La tête dans les images proviennent des albums suivants :

. Cachée ou pas, j’arrive ! de Lolita Séchan et Camille Jourdy  (Actes Sud BD, 2020)

. Gladys de Ronald Curchod (Rouergue Jeunesse, 2020)

. La collection de Marjolaine Leray (Editions courtes et longues, 2020)

. Le cadeau de Page Tsou   (HongFei Editions, 2020)

. Le tournesol est la fleur du Rom de Ceija Stojka et Olivia Paroldi   (Bruno Doucey, 2020)

. Macadam, courir les rues de Mo Abbas et Julien Martinière   (Le Port a jauni, 2020)

. On échange ! de Bernadette Gervais   (Seuil Jeunesse, 2019)

. Qu’attends-tu ? de Britta Teckentrup   (Albin Michel Jeunesse, 2019)

. Toute une histoire pour un sourire de Frédéric Marais et Emilie Gleason   (Fourmis rouges, 2019)

. Une folle journée d’Anne-Hélène Dubray   (L’Agrume, 2020))

. Vent d’hiver de Carl Norac et Gerda Dendooven   (La Joie de lire, 2020)

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Photo du haut et photo du bas : Salon de Montreuil

Autres photos : Anouk Gouzerh

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Coups de cœur moulinois

 

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    En septembre 2019, j’ai pu me rendre à la Biennale de Moulins pour la première fois, avec plaisir. Je remercie le CRILJ pour son Coup de pouce.

    Si je n’ai pas profité, autant que je l’espérais, des conférences et débats avec les illustrateurs, par contre j’ai eu beaucoup de plaisir dans la découverte de la ville, de son Centre national du costume de scène et de ses églises, dans la rencontre de personnes chaleureuses, dans la visite des expositions et autour de toutes les animations. Aussi, vous représenterai-je uniquement mes coups de cœur.

. Les Moulinettimages

    Pour leur première participation à la Biennale des illustrateurs, les étudiants de Jean Monet ont conçu deux grands moulins à images et à roulettes qui ont circulé dans les rues du centre-ville. Nous les avons rencontrés et avons admiré leur performance. Armée de pinceaux, encres diverses, tampons de la ville et imagination débordante, une étudiante a illustré pour nous la lecture d’un texte loufoque déclamé de façon magistrale pour notre grand plaisir.

. Les Magasinzins

    C’est en déambulant dans les rues de Moulins, passage d’Allier et rue de l’Horloge, que nous avons eu le plaisir d’y découvrir les réalisations des étudiants en illustration de l’École Estienne (Paris) assistés par la classe DMA du Lycée Jean Monnet (Yzeure).

    Sur les façades des magasins en déshérence du centre ville, ces étudiants illustrateurs ont encollé les vitrines avec des images et des mots qui créent d’éphémères magasins de marchandises invendables, des boutiques aux enseignes insolites telles « À la bonne rumeur « , où l’on vendra du on-dit et des bruits à faire courir et « Premiers pas depuis 1990 », le plus grand choix de pas de la région.  Et puis aussi l’enseigne d’un vendeur de courants d’air, « Au marchand de vent », sans oublier « Au roi de la bêtise » ou « le Palais du sourire » ou « La maison Bisou Bisou »…

    Sourires et bonne humeur étaient au rendez-vous dans ce monde qui se délite. Un grand bravo à tous ces jeunes artistes, illustrateurs en herbe. Un regard poétique et humoristique sur notre façon d’être et de consommer .

. Les Ecrimages d’ailleurs et d’ici

    C’est à la salle des fêtes que nous avons découvert ces récits et dessins évocateurs de vies de migrants en souffrance.

    Et nous laissons parler les bénévoles de l’association « Les malcoiffés » qui se sont tellement impliqués dans ce projet dont les réalisations nous ont profondément émues, au point de souhaiter voir ces petits livres ou albums imprimés pour être diffusés :

     « Entre l’ailleurs et l’ici : les frontières…

     Ceux-là les ont franchies, souvent au péril de leur vie, pour fuir la guerre, la persécution, un régime totalitaire, ou pour ne pas mourir de faim. Ils ont pour noms Gétoar, Abdusalam, Kais, Mohamed, Ahmed, Nasser, Jafar, Siddiqua, Ismaël, et sont Syriens, Albanais, Soudanais, Afghan, Guinéen, Ivoirien…

     Ces migrants « d’ici » ont été rencontrés ces dernières années par les bénévoles de notre association dans des circonstances diverses allant de l’engagement dans des associations humanitaires ou des services sociaux, au hasard d’un séjour à l’hôpital ou d’une exposition de peinture.

     Nous avons souhaité les associer à l’aventure de ce festival et leur avons proposé un travail mêlant écriture de texte et création d’illustration. Un patient travail, parfois collectif, souvent individuel, s’est engagé de janvier à l’été sous forme d’un accompagnement à l’écriture, au dessin et à la mise en page.

    Au final, de courts textes illustrés et mis en forme de maquettes de petits livres ou d’albums et qui font l’objet de cette exposition singulière au milieu de celles de nos artistes invités. Mots et dessins offerts comme des gestes premiers souvent chargés d’histoires douloureuses, prenant la forme du conte, du poème ou du texte philosophique ou sociologique, sensibles, pudiques et qui ne devraient pas manquer de toucher les visiteurs. »

    Quel travail ! Quelle réussite ! A faire connaître absolument.

par Monique Caribin –  octobre 2019

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Monique Caribin est retraitée de l’enseignement. Elle est, depuis plusieurs années, une adhérente active de la section régionale des Bouches-du-Rhône du CRILJ. Elle est notamment la référente de l’association pour le Prix des A’crocs, auprès du collège, des écoles primaires et élémentaires, de la crèche municipale et des services municipaux de la Fare les Oliviers où elle habite. Monique Caribin est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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photos : André Delobel

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Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (2)

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Deuxième partir du verbatim de la rencontre, à Moulins, le samedi 28 septembre 2019, avec Blexbolex, Gilles Bachelet et Joanna Concejo, décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

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Blexbolex, j’aimerais que l’on parle de Nos vacances qui est un album sans texte qui raconte les vacances bousculées, pour le moins, d’une petite fille par un personnage encombrant un éléphant, tiens donc encore un personnage du bestiaire ! (rires par rapport à la projection) Ce sont de bons acteurs effectivement. Alors, tous tes livres ont plusieurs niveaux de lecture, on peut déjà parler des imagiers sur la manière dont tu les as construits, mais là peut être plus encore. Alors, avant de parler des références ou de la manière  dont les choses se sont empilées, est-ce que tu peux déjà raconter comment tu en es venu à cette forme narrative extrêmement particulière, hybride ?

Blexbolex – Je vais essayer. Je crois que c’était extrêmement difficile pour moi de faire quelque chose d’entièrement nouveau après avoir fait les imagiers. Comme le dernier imagier que j’ai fait, qui s’appelle Romance, c’était déjà sur la narration, j’essayais de constituer la narration par l’image ; c’était à peu près l’idée. Je ne sais plus ce que j’étais en train de raconter…

C’était un projet qui a mis combien de temps ? Comment ça commence ?

Blexbolex – Très longtemps… Comment ça commence, je vis de ça. Je suis amoureux d’une idée et là, en l’occurrence, c’était encore des personnages. J’ai fait une affiche où on voyait une petite fille avec une robe démodée en train de faire une sorte de révérence, entre la pirouette et la révérence. Pour équilibrer l’affiche, j’avais fait un minuscule éléphant. Et j’avais envie d’utiliser ces personnages dans une sorte d’histoire. Ce sont ces deux personnages qui m’ont donné l’idée de ce livre. Donc, là ce sont des personnages qui me mènent à un récit. J’essaye de copier ces anciens livres scolaires où les choses étaient présentées par planches comme ça, c’est une affinité avec la bande dessinée. Quand j’étais gamin, je regardais ces livres scolaire et j’imaginais tout le temps qu’ils étaient en train de me dire quelque chose que le maître ne disait pas. Alors, je regardais, je me distrayais et j’oubliais que j’étais dans une classe. Et je regardais ça, et j’essayais de comprendre l’espèce de message secret un peu bizarre que ces planches éducatives étaient en train de me dire. Donc, j’ai fait des essais de mise en page avec des personnages, etc. La narration est un peu rude, un peu difficile, ce qui fait que je me suis rapproché d’une forme plus proche de celle de la bande dessinée dans ce livre. Mais j’ai gardé cette idée de planche parce qu’à l’ouverture du livre, quand on tombe sur une double page, où la scène principale est racontée, et la narration est distribuée sous forme de vignette. J’ai été aidé par un autre livre de Richard McGuire et qui a à peu près ce genre de disposition mais dont la narration ne fonctionne pas de cette façon-là. Elle est par couche. Moi, j’avais envie de mettre vraiment de l’ordre dans une grammaire narrative sur ce dispositif de double page.

Le fait est que tu as des vignettes qui vont décomposer une action, revenir dans le temps, se projeter sur la page d’après. Le temps se lit dans cette décomposition d’images.

Blexbolex – Oui, ce qui m’intéressait, c’est d’être dans des pontages. On est dans une scène et il y a une petite scène qui se joue à côté et d’une petite image peut naître la double page suivante. Donc, c’est comme si on faisait des zooms et des dé-zooms à l’intérieur de ces différentes successions d’actions.

Alors, tu citais Richard Mcguirre qui fait un travail parallèle. Est-ce qu’il y a d’autres références sur ce livre-là ? Parce que pour Maître chat, on n’en a pas parlé, mais tu as mis plein de petites affiches sur les palissades. Elles pouvaient avoir été découpées depuis des timbres-poste, depuis toute une culture : soit constructiviste, soit bouts de papiers venus de l’Est. Enfin, je ne sais pas exactement. Et là, dans ce jeu des références, comment ça s’est construit pour Nos vacances ?

Blexbolex – Là, j’ai investi et une fois que j’ai ça, je pense à d’autres articulations, à d’autres scènes et là c’est plus du côté de la littérature. C’est un auteur japonais, c’est Kenji Miyazawa. Ce sont deux histoires qui sont venues nourrir mon récit ; c’est-à-dire que la partie qui se trouve dans le train vers la fin du livre, la scène de rêve vient d’une nouvelle de Miyazawa en tous cas pour le contexte. Après, pour le récit, c’est quelque chose de différent. Mais, sur le contexte, je me suis appuyé sur cette nouvelle. Elle s’appelle Traversée de la nuit, je crois. Et pour écrire la scène de la fête de village un peu bizarre, c’est encore une nouvelle de Kenji Miyazawa et ça s’appelle Place de Pollano. Mais ça s’est mélangé avec un souvenir personnel que j’ai pu reconstituer en moins de pages parce que je l’avais déjà vécue. Ce livre-là, c’est un mélange de souvenirs personnels et de nouvelles qui m’aident à poser la dramaturgie. Et après, c’est nourri de paysages que j’ai croisés soit en vacances, soit en d’autres occasions. C’est des chassés-croisés, c’est une sorte de collage aussi ce livre.

C’est une sorte de collage effectivement. Gilles, peut-être qu’on pourrait aborder maintenant le rôle de la mise en page. Dans tes livres, il y a une grande unité graphique, typographique même, souvent des blancs-tournants, souvent des couvertures construites un petit peu de la même manière. Est-ce que tu peux nous dire un mot de la relation que tu avais avec Patrick Couratin qui a été directeur artistique des éditions Harlin Quist ? J’imagine que c’est le moment où vous vous êtes rencontrés…

Gilles Bachelet – Absolument, oui.

Et Patrick Couratin, qui a été directeur artistique d’Okapi, qui a aussi commis plein d’albums au Seuil en tant que directeur artistique, est-ce que tu peux nous raconter un petit peu quelle était votre relation et comment il a influé au tout début tes albums, puisque le premier sur Le Singe à Buffon a été fait avec lui.

Gilles Bachelet – Moi, je ne suis pas graphiste, je n’ai pas de formation de graphiste. Donc pour moi c’était vraiment une aide d’avoir quelqu’un qui puisse avoir des choix typographiques, des choix de mise en page. En même temps, le système de narration que j’utilise, amène ça. Mais Patrick l’avait perçu. La présence du blanc, ça je pense que ça vient de lui. Les typographies qui sont pratiquement, enfin maintenant je change, j’ai un petit peu changé maintenant …

Oui, de temps en temps, les quelques exceptions.

Gilles Bachelet – C’est vrai que les premiers albums sont sur les mêmes typo ; ça c’est sous son influence bien sûr.

Est-ce que dans ces constructions d’albums vous échangiez ou est-ce que dans la narration les choses ont été très claires pour toi tout de suite ?

Gilles Bachelet – On a échangé, d’autant plus que j’ai squatté un coin de ses locaux pendant plusieurs années. Donc, on était à proximité l’un de l’autre, on déjeunait ensemble, etc. Donc, c’était une immersion permanente, un rapport assez privilégié qu’on peut avoir avec un éditeur que je ne pourrai jamais avoir avec quelqu’un d’autre.

C’est sûr ! Encore que tu peux venir t’installer au Seuil, trouver une petite place…

Gilles Bachelet – Je ne sais pas ; ce n’est pas le même genre de structure.

Ce n’est pas le même univers. Dans la manière dont tu construits tes histoires, est-ce que tu développes ce que tu retiens dans des carnets ? Comment les choses se construisent ? Je sais que tu as une très grosse activité sur Facebook. Pour moi, ça prend peut-être la suite de ton travail de presse parce qu’il y a quelque chose comme ça de la réaction dans l’instant, un jeu de ping-pong avec ce qui vient. Comment les choses se construisent ?

Gilles Bachelet – Je pars souvent de l’idée. Je ne suis pas un dessinateur sur le motif, je ne fais jamais de croquis ou de choses comme ça. Je commence à dessiner à partir du moment où j’ai une idée, plutôt de mémoire, avec de la documentation aussi. Donc, mes carnets de croquis ne sont que des carnets de recherche. Ce ne sont pas des croquis au sens strict du terme. Facebook, ça a été une découverte pour moi parce que a priori je n’avais rien qui m’amenait spécialement à m’intéresser aux réseaux sociaux. J’avais d’ailleurs une page Facebook dont je ne me suis pas occupé pendant des années. Un jour, j’ai mis un dessin et il y a eu une réaction tout de suite, et j’ai trouvé ça très stimulant cet échange immédiat. Donc, c’est devenu un petit laboratoire de travail avec beaucoup de perte de temps, évidemment. Mais, en même temps, c’est une espèce d’émulation, comme je suis un gros feignant… Cette motivation de faire un dessin pour le mettre sur Facebook, pour avoir des retours directement. Je me déculpabilise un peu en me disant qu’il y a des choses que j’ai faites sur Facebook qui sont devenues après des albums.

Dis-nous peut être comment la machine s’est inversée ?

Gilles Bachelet – Par exemple, le petit album Les coulisses du livre jeunesse qui est paru à l’Atelier du poisson soluble est à l’origine une série de dessins qui n’avait pas du tout l’intention d’être un album. C’était juste des dessins postés sur Facebook.

Tu vois cette continuité avec le dessin de presse, enfin dans le rythme.

Gilles Bachelet – Sûrement, mais, en même temps, je n’ai jamais fait de dessin de presse quotidienne. J’ai toujours fait de la presse magazine, donc je n’ai jamais été…

C’était pour Marie-Claire. C’est ça ?

Gilles Bachelet – Beaucoup de presse féminine, de la presse scientifique, de la presse économique, j’ai fait beaucoup de périodes différentes, et puis, beaucoup de presse jeunesse aussi, mais jamais dans ces délais de quotidien. Donc, ça c’est plutôt une nouveauté pour moi. Ce qui est assez drôle c’est que quand on se met comme ça, à mettre un dessin sur Facebook, on essaye d’en mettre un tous les jours, on se met une pression soi-même comme si on se faisait la commande soi-même. Et moi qui ai tout fait pour éviter la commande, en faisant de l’enseignement justement pour arrêter d’être tributaire des commandes de presse. Je recrée une espèce de commande artificielle.

Joanna, le lien avec l’imprimerie est encore un petit peu différent pour toi. Là, je parlais, on a dévié, de la mise en page du blanc tournant etc. Là, ce qui me frappe dans l’exposition, si je prends Une âme égarée par exemple dont on voit des originaux à Moulins ; c’est que tu aimes travailler sur des papiers qui ont déjà vécu, qui sont déjà là, recyclés en quelque sorte. Ceux d’Une âme égarée, c’est un cahier à carreaux, bouffé par l’acide, on peut dire ça, sur lequel tu as travaillé. Comment est-ce qu’on dessine sur ces matériaux qui ont l’air d’une très grande fragilité, d’une très grande précarité ?

Joanna Concejo – Il faut s’adapter à chaque fois. En général, les papiers que j’utilise sont vieux. Ils ne sont pas de bonne qualité. Donc, forcément, ils ne réagissent pas bien au temps qui passe. Concernant ces papiers à carreaux d’Une âme égarée, c’est ma fille qui m’a emmené ce cahier et quand j’ai eu le texte et quand j’ai enfin trouvé l’idée comment j’allais m’y prendre, j’ai dit : « C’est génial, il va me servir maintenant ! ». Mais, c’était affreux, en fait ! Déjà, je l’ai collé sur quelque chose de plus rigide parce que quand j’ai commencé le premier dessin, sans coller cette feuille sur autre chose. J’ai fait un trou. Alors, je me suis dit : « Bon, d’accord, il faut les coller et y aller doucement. » J’ai été obligée d’adapter le crayon à l’exigence de ce papier. A chaque fois, je m’adapte. Je les aime tellement que ça ne me dérange pas de m’adapter. Vraiment, je suis tête de mule, je me dis : « Même si je ne peux pas, je veux dessiner dessus ! » C’est beaucoup l’histoire de m’adapter, mais je suis faite comme ça moi, j’aime bien faire avec ce qu’il y a. C’est pour ça que j’aime bien le travail avec ces papiers. A la fin de ce livre-là, j’ai écrit dans mon carnet de croquis de recherche, le livre suivant sera fait sur du bon papier et sera simple ! (rires) Une promesse pour moi que je n’ai pas respectée…

Le livre suivant, c’est Ne le dit à personne, on est d’accord ?

Joanna Concejo – Oui, donc on va dire que ça va être encore le prochain.

C’est encore un livre à venir de travailler sur du papier neuf.

Joanna Concejo – Neuf, ou au moins, moins capricieux.

En tout cas, quand on regarde tes livres, il y a cette grande continuité qui est donnée par ces papiers usés, cornés. Il y a quelque chose comme ça d’une nostalgie des vieux papiers. Il y a aussi une grande cohérence d’un livre à l’autre.

Joanna Concejo – Oui, mais il existe des livres qui ont été faits sur du papier que j’ai acheté au magasin ! (rires) Un prince à la pâtisserie a été fait sur du papier neuf, de bonne qualité. Ça me plait assez car je ne suis pas en train d’alimenter l’usine de consommation. Je récupère les papiers. Non, ça ce n’est pas ma première pensée. Ma première pensée, c’est une affection particulière. Ils me plaisent ces papiers. Et puis, il n’y en a pas deux au monde qui soient pareils. C’est à chaque fois un exemplaire unique.

On ne peut pas éviter ce rapport à la chose imprimée. Ce serait difficile te concernant, surtout avec cette formation de sérigraphe. Tu as d’abord pratiqué le métier comme ça. Si je prends Nos vacances, on est effectivement sur un livre avec des codes particuliers de cette petite reliure collée comme un livre ancien, presqu’un livre scolaire dont on parlait tout à l’heure du côté un peu sali de Maître Chat.

Si j’en viens aux imagiers, est-ce que tu peux nous expliquer un peu comment ce travail de sérigraphie s’est mis en place parce que c’est très différent entre L’Imagier des gens avec Saisons et avec Romance. Est-ce qu’on peut rentrer un peu dans cette sérigraphie virtuelle puisque tout est fait sur ordinateur ?

Blexbolex – C’est compliqué. Oui, j’ai été imprimeur, donc, on s’habitue à la décomposition de l’image en couleurs simples. C’est à dire que pour pouvoir imprimer, en tout cas en sérigraphie, des images comme celles de L’Imagier des gens, on pense en trois formes bien distinctes : celle du bleu, celle du rouge et celle du jaune. Et, c’est assez instinctif. J’ai commencé à dessiner les personnages sur les couches sur Photoshop. Et, donc, j’ai dessiné la partie rouge et, après sur la couche de bleu, j’ai dessiné la partie bleue ; et puis, je revenais sur la couche de rouge pour corriger. Et, comme ça, peu à peu, je montais les personnages de cette façon-là. C’est comme si, sur l’ordinateur, je faisais le même travail que ce que je faisais sur les films auparavant quand je faisais de la sérigraphie traditionnelle. On employait une sorte de gouache opaque qui était marron et, sur la table lumineuse, c’était beaucoup plus mental car on était obligés de se dire ça c’est du rouge, ça c’est du bleu, ça c’est du jaune. Donc, on passait d’un film à l’autre ; on enlevait, on corrigeait ce qu’il y avait dessus. C’est exactement ce que j’ai fait sur l’ordinateur.

Et qui a été, ensuite, reproduit, enfin, imprimé.

Blexbolex – Oui, comme c’est du ton direct, c’est vraiment… On est très proche de la logique de l’estampe ; c’est-à-dire que là, ce sont des couleurs pures, ce n’est pas de la reproduction en quadrichromie.

Alors, avec Saisons et avec Romance, peux-tu nous raconter comment tu as repoussé le curseur un peu plus loin ?

Blexbolex – Avec Saisons, je voulais garder la même simplicité que L’Imagier des gens, c’est-à-dire utiliser trois couleurs. Sauf que là, j’avais un problème, je n’avais que trois couleurs pour quatre saisons. (rires) Ça commençait à devenir compliqué et je me suis dit : « Espèce d’idiot ! Tu as le blanc du papier ! C’est parfait pour l’hiver ! » Ce qui m’a permis de trouver mes dominantes. Donc, j’avais le vert pour l’été : la superposition du bleu et du jaune, etc, etc. Donc, je me suis donné des dominantes par saison. Et après, comme cela ne suffisait pas, parce qu’il fallait donner beaucoup plus d’ambiance. Pour L’Imagier des gens, on pouvait se le permettre parce que c’est un peu théorique, on va dire. Il peut se permettre d’être plat sur les aplats. (rires) Sur Saisons par contre, en couleurs pures, je dispose de sept tons, les trois couleurs principales et le vert, le violet, le orange même si on ne le voit pas très bien, le marron qui est la superposition des trois et le blanc du papier. Donc, huit couleurs, et ça ne me suffisait toujours pas pour expliquer des cieux clairs par exemple, pour mettre les teintes sur un fruit, etc. Donc, j’étais obligé de casser les couleurs et donc de mettre de la trame dedans, de la matière. C’est, en cassant les couleurs, que là, par contre, j’obtenais beaucoup beaucoup plus de teintes. Et, c’est pour ça que l’aspect visuel est très différent du précédent. Et, quant au dernier, Romance, là je me suis souvenu des albums imprimés que j’ai eu quand j’étais petit. Donc, puisque je suis parti pour tramer mes images, je vais reprendre une trame mécanique. Et ça m’a permis, également, d’imprimer ce livre en trois couleurs. Mais avec une gamme encore plus étendue que celle de Saisons. J’ai fait des essais avec des images beaucoup plus simples, on voyait des aplats, des zones, etc.  Mais je me  suis rendu compte que pour évoquer le conte, il fallait plus aller dans des petits tableaux, vraiment de la vignette. Et que le côté très théorique des aplats ne collait absolument pas à ce livre. Donc, j’ai vraiment fait des essais parce que j’ai vu le nombre de pages arriver. Je me suis dit, je ne vais pas y passer deux ans… Et puis, en fait, si ! C’est comme ça ! On joue, on perd ! (rires)

On joue, on gagne en tant que lecteur, merci ! Parce que là, le jeu est d’une complexité incroyable. Peut-être une dernière question, là on voit ce rapport à l’imprimerie, comment dire, cette histoire du livre imprimé qui se lit dans tes livres. Tu réponds aussi à des commandes, tu fais aussi un travail de presse. Est-ce que tu peux nous en dire un mot ? Est-ce que c’est juste ? Parce que là, on a vu quelques images. (projection) Est-ce que c’est vécu pour toi comme une interruption ? Ou est-ce une routine quotidienne ? Est-ce que c’est un laboratoire comme …

Blexbolex – Économiquement !

Oui, économiquement !

Blexbolex – Autant dire les choses.

Autant dire les choses …

Blexbolex – Après ça dépend de quoi il s’agit… Il y a des travaux d’illustration qui sont des interruptions qui sont très bien parce que les livres c’est un travail long et solitaire. Et les commandes, généralement, on a un calendrier, ce dont tu parlais tout à l’heure et ça met une certaine pression. Ça oblige l’illustrateur à résoudre des problèmes très rapidement. Donc, ça dépend de quoi il s’agit évidemment. Là, je parle plutôt pour la presse. Mais, pour une affiche, on peut disposer d’un temps un peu plus long, ce qui permet éventuellement de réfléchir ; ce qui n’est pas toujours une bonne chose d’ailleurs. Et j’aime bien en lisant un article, ou même en… j’aime bien avoir l’image très vite dans ma tête et passer à la réalisation, le plus rapidement possible. Il faut vraiment que la lecture de l’article produise tout de suite un instantané et j’essaye de faire un dessin le plus proche de l’image mentale sur ce travail d’illustration commercial.

Joanna, tu as toute une partie de ton travail qui ne finit pas dans un livre qui ne commence pas dans un livre dont on peut voir quelques planches ici à Moulins. Est-ce que justement ce sont des moments qui s’intercalent entre les livres ou est-ce que c’est tout le temps en continu ? Parce que ce qu’on peut voir, c’est qu’il y a une très grande proximité entre tes images hors les livres et celles des livres. Est-ce que ça vient en continu, est-ce que c’est un jeu de ping-pong ou est-ce qu’il y a des moments où tu fais un break dans les livres et tu dis : « Voilà, je fais une série pour moi indépendamment ? »

Joanna Concejo – Ça peut être très différent et ça peut être très irrégulier surtout. Ça peut être parfois aussi des commandes ou alors des réponses à quelque chose de précis, parfois ce sont des continuations de livres que j’ai fini, par exemple. Si j’ai encore quelques idées et que j’ai envie de les faire, il existe des images comme ça à la suite du Petit Chaperon rond rouge. Certaines images sont apparues après un livre qui s’appelle Un pas à la fois. Voilà ! Ce n’est pas beaucoup d’images ; ça peut être une, deux ou trois, puis je me dis, quand j’aurai le temps, j’en ferai d’autres et puis je ne le fais pas. Ça s’arrête parce que je commence le travail sur un autre livre.

Alors, il y a les images qui poursuivent le travail, et puis, il y a les images qui précèdent, Gilles est-ce que tu peux nous dire un mot du Casting qu’on va voir arriver bientôt ?

Gilles Bachelet – Le Casting, c’est un petit album qui vient de dessins sur Facebook et qui n’était pas prévu pour faire un album. Et quand on a pensé à faire ce coffret de l’intégrale des albums du chat, on avait pensé au départ faire un album bonus avec des croquis, des esquisses, des dessins qui n’avaient pas été utilisés etc. J’ai trouvé que ça faisait un peu fond de tiroir et je me suis dit que plutôt que faire ça autant faire une série complète et reprendre cette série que j’avais commencé sur Facebook. Je l’ai donc complétée avec le principe du casting. Les personnages de mes albums précédents vont se réunir, vont former un jury et vont faire passer un casting à toute une série de candidats pour choisir qui sera le personnage du prochain album.

Et tu vas t’y tenir ?

Gilles Bachelet – La suite est déjà dévoilée … On sait !

(applaudissements nourris)

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Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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Photos : André Delobel

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From Saint-Malo

 

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Tu étais confiné-e j’ai dessiné .

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« Je suis née un lendemain de Noël à Saint-Malo, entre la bûche et les cadeaux. Chanceuse, je grandis dans la péninsule bretonne, territoire des crêpes au beurre – salé, ça vous étonne ? Dès l’enfance, je découvre que mes crayons seront de fidèles compagnons pour raconter sans la voix des histoires au goût de chocolat. De gribouillis en griffonnages, Je suis devenue une grande personne, un peu dans les nuages Les crayons, je collectionne. J’ai choisi de continuer à dessiner l’enfance, comme une évidence, à fabriquer des images hautes en couleurs pour les enfants rêveurs. » Prix Jeunes Talents, au festival Quai des Bulles, en 2016. Ouvrages publiés : Petit yogi (Larousse, 2019) avec Nadège Lanvin, Le livre animé des chevaliers et Le livre animé des pharaons, avec Sophie Dussaussois  (Tourbillon, 2019 et 2020). Portfolio ici.

 

Grand merci à Vanessa Robidou qui nous offre cette image.

 

 

 

  

    

 

Moulins et sa Biennale

 

 

Une sortie exceptionnelle

     La quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins, dans l’Allier, ce fut, pour moi, du jeudi 28 septembre au dimanche 1er octobre 2017. Un rendez-vous attendu avec impatience par l’équipe du CRILJ des Bouches du Rhône, malgré les kilomètres à parcourir, qui en train, qui en voiture.

    Cette année, grâce au coup de pouce du CRILJ national, nous étions six à faire le déplacement et six à profiter de ces journées si bien organisées par les bénévoles de l’association Les Malcoiffés 

    Nous avons toutes apprécié la richesse des interventions lors des journées professionnelles, les découvertes de nouveautés dans le Passage d’Allier, les expositions dans les divers lieux de la ville, les rencontres informelles au coin d’une rue ou au petit déjeuner, l’accueil chaleureux des organisateurs et – cerise sur le gâteau – la vente aux enchères, à la découpe, de la fresque géante d’Albertine, « Les Moulinois à la moulinette », une vente gaiement animée par deux clowns sortis tout droit d’un album de l’illustratrice.

    Nous sommes reparties très fières d’avoir obtenu, pour une somme dérisoire, une découpe signée gentiment par Albertine !

    Une sortie exceptionnelle. Rendez-vous déjà pris pour dans deux ans.

(Mireille Joly, novembre 2017)

  

Née à Tunis en 1941, Mireille Joly doit à son institutrice de CM2 sa passion pour les lectures partagées. Psychologue scolaire, formatrice en Ecole Normale, directrice de CVL, responsable pendant dix ans d’un organisme de formation, elle est depuis fort longtemps impliquée dans la promotion de la littérature de jeunesse : création de coins-lecture en milieu scolaire et en centres de loisirs, animation de BCD, introduction de la littérature pour la jeunesse dans la formation initiale des animateurs présentant le Bafa et le Bafd, mise en place de stages spécifiques. Adhérente du CRILJ depuis plus de vingt ans, elle est l’actuelle présidente de la section locale des Bouches du Rhône qui, dans le cadre de ses nombreuses activités, apporte un soutien sans faille au Prix Chronos.

 

Coup de pouce du CRILJ et, pour moi, première Biennale

    Ce fût une révélation. J’avais pris le temps de consulter sur Internet, de découvrir les illustrateurs invités à cette biennale ainsi que leur travail. Les criljettes se sont mises en route très enthousiastes.

    Les approcher, les écouter et admirer les œuvres de ces artistes fût un choc, un immense plaisir chargé d’émotions, de la surprise à l’émerveillement devant tant de talent.

    De conférences, rencontres, visites et expositions, ce thème de l’illustration jeunesse, vu de nombreuses fois lors de nos rencontres quotidiennes a pris un autre sens : « un vrai travail d’artiste ».

    C’est aussi la Ville de Moulins qui met en valeur son patrimoine : son imprimerie avec Pauline Kalioujny et son petit chaperon rouge revisité, sa bibliothèque où Malika Doray présente ses albums.

   Puis on découvre les librairies, le musée, la Chapelle Sainte Claire où la Bible avec les  « récits fondateurs » de Serge Bloch sont présentés sur écran. Cet ouvrage qui nous était paru très austère à la librairie du musée, nous est devenu très proche et très actuel. Quoi de mieux que ce lieu pour ce magnifique ouvrage.

   C’est, sans oublier tous les autres illustrateurs : Anthony Browne à l’Hôtel de ville,  Carll Cneut dans une magnifique exposition au musée de l’illustration, Frédéric Pajak dans une librairie de livres anciens, Philippe UG avec ses pop.-up, et Tomi Ungerer, l’ancien, au musée.

    Jérémie Fischer a ravi nos oreilles, nos yeux et nos cœurs. Nous l’avons rencontré à l’angle d’une rue dans une petite galerie où il exposait ses œuvres sur la Provence qui l’a fortement marqué lors d’un voyage. L’ensemble est publié sous l’intitulé recueil n°1. Ce jeune artiste travaille sur la transparence, le découpage et le collage de formes et sur les couleurs qui nous transportent dans notre région.

    C’est sans oublier, dimanche matin, la vente aux enchères de la fresque réalisée par Albertine au cours des trois jours de la Biennale. Ce temps festif fût animé par des clowns venus de Suisse. Ce moment de liesse avec rires et joie a clôturé cette biennale des illustrateurs.

    Les criljettes sont rentrées en Provence ravies.

 (Pierrette Debarge, novembre 2017)

  Munie, d’une part, d’un CAP et d’un Brevet technique en couture floue et, d’autre part, d’un diplôme d’éducatrice spécialisée, Pierrette Debarge travaillera cinq ans dans le monde de la couture et vingt-cinq ans en CAT (Centre d’aide par le travail) dans le secteur du handicap. « J’ai travaillé avec des jeunes dits ‘pas comme les autres’ mais dont les soucis pour bon nombre d’entre eux sont les mêmes que dans la population normale. Notre travail d’équipe était de leur permettre de se construire et de trouver leur place dans la société. Travail passionnant. » Pierrette Debarge est engagée, depuis 2004, dans l’accompagnement de personnes en fin de vie, de personnes gravement malades et de personnes âgées et elle est, depuis 2016, au CA du CRILJ des Bouches du Rhône dont elle est le trésorière. Pierrette Debarge  est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

 

 Tous les deux ans, je vais voir mes idoles à la Biennale

    Les illustrateurs, ces créateurs d’images, ces artistes dont les œuvres rendent les livres précieux. Ils ont des écritures d’images différentes mais tous dénudent leur sensibilité pour offrir des images rares. Pendant le séjour, je les vois, je déguste leurs dires pendant les journées professionnelles, sur les lieux d’exposition, je les rencontre qui déambulent dans les rues de Moulins transformé ces jours-là en écrin pour joyaux.

    A chaque fois le Musée de l’Illustration Jeunesse est plus beau, plus riche, il s’est, cette année encore, illuminé de merveilles avec deux expositions magnifiques, l’une consacrée à Tomi Ungerer, l’autre à Carll Cneut.

   Tomi Ungerer, à cause de son grand âge, était absent. Ses œuvres qu’il diversifie avec une facilité déconcertante l’ont « représenté » merveilleusement. Artiste complet, énorme, infatigable, attachant, atypique, satirique. Engagé aussi, et depuis longtemps, pour de nombreuses causes.

   Carll Cneut, qui était présent, nous a plongé dans un univers magnifié. On rêve avec des étincelles de couleurs dans les yeux pendant que l’on on décrypte des détails essentiels. Pour l’imaginaire.

    J’ai pu parler à Anthony Browne qui offre le bleu de ses yeux à son personnage fétiche. J’ai tout compris. Il est habité par la psychologie de l’enfance. Il se souvient avec simplicité qu’il a été un bébé et ses peintures sont ainsi décelables pour ceux qui savent regarder comme le font les enfants.

    Quelques mots à propos des autres expositions :

Serge Bloch : illustrateur essentiel, comme Sempé. Le courage d’avoir mis des images sur Sigmung Freud.

Malika Doray : pour la simplicité de son trait et pour la profondeur psychologique des thèmes abordés.

Philippe UG qui s’amuse à enchanter en 3D avec son art du pop-up.

Pauline Kalioujny : ses gravures vives et gaies au message si profond, héritage de ses origines mi slaves mi françaises.

Jérémie Fischer : ses collages et ses peintures qui éclatent de feux et de talent.

Frédéric Pajak : un écorché aux dessins noir et blanc saisissants, tragiques. Un livre sur Nietsche, un autre sur Van Gogh. Parfois éprouvant.

    Ils étaient tous là, avec leurs talents, partout dans la ville. La cathédrale, quant à elle, était envoutée par les illustrations de la Bible signées Marc Chagall. Emotions. Sensations. Bonheur.

    Très beau succès que cette Biennale. Bravo et merci. Je vais attendre deux ans encore, moi, ancienne graphiste toujours amoureuse de mon métier, des arts et des livres. Mes amies aussi, membres de notre section du CRILJ, fan d’albums pour enfants et soucieuses de faire aborder la vie en beauté aux jeunes lecteurs.

(Josiane Reumaux, novembre 2013)

Après un BTS et des études d’arts appliqués, Josiane Reumaux enseigne un an puis  devient graphiste et illustratrice, travaillant notamment à l’agence de publicité de La Marseillaise, à l’Agence Havas, à l’agence Eurosud, dans une agence de publicité de Gap. Elle sera un temps responsable d’un journal féminin, d’un journal gratuit et des pages régionales du magazine Marie Claire.  » Actuellement, je m’occupe au sein du CRILJ des Bouches du Rhône de la tenue du site internet et participe aux actions littéraires de l’association en direction de la jeunesse et dans les maisons de retraite ». Josiane Reumaux est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion du quatrième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier).

 

 

 

 

Les coulisses de l’illustration

 par André Delobel interrogé par Roger Wallez

Est-il possible de discerner, dans ces 50 ans, des périodes, des dominantes dans l’esthétique de l’illustration ?

L’histoire de l’illustration des livres pour enfants témoigne d’évolutions lentes plus que de ruptures. C’est peu à peu que l’image s’est affranchie d’une fonction décorative ou documentaire pour se poser d’abord, à partir des années 1930, avec les albums du Père Castor, la question de sa lisibilité, puis, au fil de ces cinquante dernières années, assumer de mieux en mieux une liberté esthétique vis-à-vis du texte qu’elle commente volontiers et élargit souvent. « Est-ce encore pour les enfants ? » disent parfois ceux qui ne font pas confiance aux jeunes lecteurs.

Le fait de vous limiter aux illustrateurs français vous a-t-il privés de certaines esthétiques importantes ?

Nous limiter aux illustrateurs français nous privent de noms importants (certains sont dans le catalogue), mais pas vraiment d’esthétiques, du moins si l’on a en tête l’édition europénne et américaine. Aller faire un tour au Japon ou en Inde aurait, par contre, ouvert d’autres perspectives. L’illustration française s’est nourrie des « grands étrangers », Maurice Sendak par exemple, et elle est devenue l’une des plus inventive au monde.

Durant ces 50 ans, j’imagine bien que certaines innovations techniques ont induit de nouvelles esthétiques, le numérique par exemple…

La révolution éditoriale des années 1970 est, pour l’album, au carrefour du mouvement d’idées foissonnant de l’époque et de progrès importants dans le domaine de l’imprimerie. Elle se développe également en concurrence avec l’image cinématographique et télévisuelle d’une part et publicitaire d’autre part, que les illustrateurs intègrent dans leur travail et contestent à la fois. Il faut citer ici les éditeurs Harlin Quist et François Ruy-Vidal qui donnèrent « pages blanches à couvrir » à nombre d’entre eux. S’agissant du numérique, commençons par dire que l’on n’est qu’au début d’un élargissement incontestable des possibilités de la création. Qui s’ajoutera aux autres et ne se substituera pas. La gomme et le crayon ne sont pas à jeter à la poubelle après-demain. Je distinguerai, pour faire court, deux façons d’utiliser le numérique, une première où il s’agit simplement de profiter des facilités (relatives) qu’offrent les logiciels de traitement d’images ou la palette graphique, sans conséquence apparente sur le résultat, une autre qui laissent sciemment visible l’origine numérique de l’image. Nous n’en sommes pas encore à l’émergence d’une esthétique nouvelle, mais pourquoi pas. Il suffira que des lecteurs suivent comme certains, par exemple, recherchent parce qu’ils l’apprécient une illustration visiblement créée avec un aérographe. Signalons aussi que les progrès du traitement industriel de l’édition ont beaucoup facilité la fabrication des pop ups, des livres-objets ou, simplement, l’insertion d’une feuille en plastique transparent entre deux pages.

Vous affirmez, à travers cette exposition, votre volonté de montrer « les coulisses de l’illustration ». Comment cela se traduit-il concrètement ?

Si le travail premier d’un illustrateur est de créer, à la demande d’un éditeur, des images pour un livre, il n’est pas rare qu’il investisse également les « périphéries » de son art. L’un fera des affiches, l’autre des cartes, un troisième des programmes. Et tous laisseront des traces, au fil de leurs rencontres avec les enfants et les médiateurs : des dédicaces, des invitations, des lettres malicieusement illustrées. Ces témoignages sont, généralement, précieusement gardés par ceux à qui ils sont adressés. Les coulisses, ce sont aussi les « pièces à conviction » du long processus d’élaboration des images et, faute de pouvoir présenter un atelier reconstitué, l’exposition montre quelques émouvants travaux préparatoires.

La typographie elle-même a-t-elle connu une évolution au cours de ces 50 ans ?

Réponse tout à fait personnelle. La typographie est un monde en soi et ses richesses sont anciennes. Je pense, pour ce demi-siècle, aux couvertures d’ouvrages signée Pierre Faucheux et André Massin. Les possibilités offertes par l’informatique facilitent aujourd’hui le travail. Mais force est de constater la pauvreté typographique qui domine dans la plupart des ouvrages publiés. Combien d’albums aux images somptueuses sont gâchés par un choix de caractère hasardeux et une mise en page fainéante !

Est-il possible de discerner des pistes particulières pour les décennies à venir ?

Les illustrateurs d’aujourd’hui, de plus en plus souvent sortis d’écoles d’art, sont d’une inventivité indéniable. Pas tous ? Non, certes, mais beaucoup. Tout est permis, tout est possible, mais l’édition est une industrie et nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Hypothèse pas trop risquée quand même : aux côtés d’esthétiques éprouvées et répétitives (il en faut), se développeront, dans le sillage de ce qui se publie aujourd’hui, des manières de faire plus stimulantes encore, innovantes et audacieuses, impertinentes parfois.

  (Beaugency, le 28 mars 2015)

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Né en 1947. maître-formateur récemment retraité, André Delobel est, depuis presque trente-cinq ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire  » Lire à belles dents  » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national. Articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public.

Né en 1947, pris en charge par une tante religieuse de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul, Roger Wallet aurait pu être prêtre. Mais dans la vieille institution républicaine qu’est l’Ecole normale de Beauvais (Oise), il découvre le militantisme et se détourne des affaires de la religion pour s’intéresser à celles de ses frères en humanité. En 1968, il rencontre Guy d’Hardivillers, à la Fédération des œuvres laïques. un instituteur de sept ans son aîné, qui l’initiera au théâtre. Objecteur de conscience, il fera son service civil chez Emmaüs. Instituteur jusqu’en 1992, avec un intermède d’un an à la direction du Centre d’animation culturelle de Compiègne et du Valois, chef de cabinet de l’inspecteur d’académie jusqu’en 1999, directeur du Centre départemental de documentation pédagogique jusqu’en 2006, année de son départ à la retraite.  » J’ai vécu principalement en Picardie où, professionnellement, ma carrière s’est partagée entre l’enseignement et l’action culturelle. J’ai écrit un grand nombre de chansons. Mon premier livre a été publié en 1999, Portraits d’automne (Le Dilettante) et j’en ai une trentaine à mon actif : poésie, romans, nouvelles, essais, théâtre, etc. » En 2012, la compagnie théâtrale Les fous de bassan a accueilli Roger Wallet pour une résidence d’écrivain dans le canton de Beaugency (Loiret).

Choses vues et entendues au Festival des illustrateurs de Moulins

 

 . 27 septembre, 9 heures

     Temps beau et chaud. Le soleil donne de l’éclat aux vieilles pierres de la ville. Des petits groupes se pressent : ils convergent vers le Colisée où se tiennent les Journées professionnelles du deuxième Festival des illustrateurs de Moulins. Sous le chapiteau blanc, l’accueil chaleureux de Nicole Maymat, présidente de l’association Les Malcoiffés.

 

 .  Une journée en guise de mille-feuilles

     Des tables rondes et des entretiens, encore des tables rondes et encore des entretiens… C’est ainsi que se succèdent tout au long de la journée des illustrateurs d’une qualité rare. Nous découvrirons qu’un fil rouge les unit : le thème du cirque.

 . Ailleurs…

     Ils sont souvent venus d’ailleurs, tous ces illustrateurs. Ils arrivent avec leur bel accent. Ils apportent avec eux des images du pays de leur enfance : Roberto Innocenti de sa Toscane  éternelle, Albertine de son canton suisse, Elzbieta de sa Pologne, Kvĕta Pacoska de Tchéquie et Lorenzo Mattotti, lui aussi, d’Italie.

     Ils sont souvent venus d’ailleurs, aussi, tous ces festivaliers qui sillonnent la ville. Des quatre coins de France et de bien au-delà. Une commerçante me dit : « Ces visages étrangers, ici, à Moulins, moi, je les reconnais de suite. Ils mettent dans les rues une effervescence qui me fait du bien. »

 . 28 septembre : 9 expositions à découvrir

     On nous a tellement mis l’eau à la bouche, la veille, que tous nous n’avons qu’une priorité : tout voir, surtout ne rien manquer. Heureusement c’est tout près ! Alors on court d’un lieu d’exposition à l’autre, on se croise, on se reconnaît, on sympathise.

     Mutine, l’illustratrice Albertine quitte parfois la Galerie des Bourbons où elle expose pour s’échapper. On la cherche. On l’aperçoit, spectatrice intéressée, chez Sara, chez Roberto Innocenti, chez Lorenzo Mattotti… Mais quand elle réintègre enfin sa galerie, quelle joie !

 . Albertine disparue, Albertine retrouvée

     Elle nous accueille comme elle le ferait chez elle, patiente, chaleureuse : « Mais je vous en prie, asseyez-vous. » Elle déplie un « leporello » (livre accordéon) pour en expliquer la fabrication , elle loue son Rotring (ou crayon d’architecte) qui lui sert à faire des dessins d’une grande finesse et d’une grande légèreté, elle parle technique mais pas trop. Elle semble surtout sensible à l’autre qui s’intéresse à son art.

     Nous sommes séduits par ses dessins poétiques, cet univers bien à elle que l’on retrouve « En ville », « A la montagne », « A la mer », chez le « Grand couturier Raphaël ».

    Nous aimons déjà Marta, sa belle vache orange, son personnage intrépide et généreux : Marta et la bicyclette, Le retour de Marta…

     C’est une belle rencontre.

 

 . Sara à la cathédrale

     Je m’imprègne de sa belle exposition. Sur un panneau je lis ce texte où elle justifie l’emploi des papiers déchirés : « J’utilise cette technique parce qu’elle me permet de faire passer émotions et sensations de manière immédiate. Ce que voit le lecteur ou le spectateur ce sont des silhouettes. Son attention est requise. Il doit prendre le risque de penser sur ces images.  Ce que je mets en scène c’est un théâtre d’ombres dans lequel le spectateur est aussi auteur. Il est auteur de son regard. Il doit écouter ses sensations, ses états d’âme, ses émotions pour entrer dans ces albums sans texte. La déchirure est la faille par laquelle se précipite tout ce qui dans notre être aspire à dire quelque chose d’inexprimé. »

     Une dame âgée, un peu sèche, entre alors dans l’église. Elle s’indigne : « Pourquoi  tous ces tableaux dans la maison de Dieu ? Pourquoi ces noirs, pourquoi ces rouges ? Ce sont les couleurs du diable. »

 . Elzbieta

     Dans ce lieu improbable qu’est Le Goût des autres, à la fois salon de thé, librairie, galerie d’art et boutique, sont accrochées aux murs les planches de L’Ecuyère, le dernier album d’Elzbieta, petits pastels légers et délicats qui racontent les souffrances de l’abandon et de la solitude et qui pourtant ouvrent sur des éclaircies.

     Un peu à l’écart se tient l’auteur, discrète mais accueillante. Je lui demande une dédicace, je lui dis combien j’ai apprécié ses propos sur l’enfance, hier : « Les enfants aiment qu’on leur parle de sujets importants et non de pacotille  » Ou encore : « Les jeunes enfants arrivent très bien à remplir les images abstraites. Un trait horizontal et pour eux c’est la mer… Le fonctionnement mental de l’enfant est proche de celui des artistes. »

     Dans son ouvrage L’Enfance de l’art (Le Rouergue, 2006), on lit : « L’enfant et l’artiste habitent le même pays  : un lieu de transformations et de métamorphoses. »

 . Le musée de l’illustration jeunesse

     Comme on aurait bien aimé s’y attarder dans ce musée de l’illustration jeunesse (mij), A la fois centre de documentation et d’exposition permanente, atelier, salle de lecture et de vidéo, c’est un lieu de référence qui permet de découvrir l’histoire de l’illustration dans le livre jeunesse, celle de ses techniques, de ses matériaux, et de ses meilleurs artistes. C’est également un lieu d’exposition temporaire.

     Aujourd’hui, à l’étage, Roberto Innocenti y est à l’honneur avec ses planches de La Maison, de Pinocchio, de La Petite fille en rouge ou de l’Auberge de nulle part pour ne citer qu’elles. J’y rencontre Albertine. Nous sommes impressionnées par cette œuvre colossale, réaliste ou imaginaire, caractérisée par un extraordinaire souci de la mise en scène, du détail et de la précision. Une œuvre émouvante aussi où se mêlent mémoire des lieux, mémoire des groupes, mémoire des individus.

     C’est encore au mij que, chaque année, est décerné le Grand prix de l’illustration. Ce samedi, c’est à May Angeli que revient le Prix 2013 pour son ouvrage Des oiseaux réalisé sur des textes de Buffon et publié chez Thierry Magnier

 

   . Kvĕta Pacovska à l’Hôtel de ville

     Qui dirait que cette petite silhouette cache une aussi grande artiste ? Qui penserait que cette femme, plus toute jeune, qui a commencé à dessiner pour et avec ses enfants, en 1959, est capable de telles audaces, d’une telle inventivité, d’un tel humour ?

     A Moulins, l’avant-garde, c’est elle. Ses couleurs claquent, son rouge surtout. Ses personnages ont souvent des formes singulières. Ses livres se déploient (parfois sur 10 mètres), deviennent sculptures, espaces à explorer et par la vue et par la voix et par le toucher.

     Cette plasticienne qui peint, réalise des affiches, travaille le papier, le bois, l’acier et dont les œuvres sont exposées dans le monde entier, est aussi une militante. Pour elle, elle l’a dit hier, l’art contemporain doit être proposé aux enfants très tôt pour qu’ils se familiarisent avec les formes, les matières, les couleurs. C’est alors une chance pour que cela survive en eux une fois qu’ils seront devenus adultes.

 . A l’Hôtel du Département

     Un seul lieu pour cinq artistes aux univers tellement différents !

     On commence par André François dont Janine Kotwica a fait un vibrant éloge la veille, rappelant son immense carrière de décorateur, de sculpteur, de créateur d’affiches et, bien sûr, d’illustrateur de livres pour enfants. A la vue de ses dessins chacun sourit et pense aux jubilatoires Larmes de crocodile, et à la Lettre des Iles Baladar réalisé avec Jacques Prévert et que nous achèterons au mij.

     On poursuit par l’exposition de Lionel Koechlin que nous ne connaissions pas. Voilà un artiste qui a vraiment le cirque comme univers. Il a dit, lors de la table ronde d’hier, qu’il n’osait pas, dans ses œuvres, aborder la gravité. Mais ce qu’il voulait, au contraire, c’était « du jeu, du jeu, du jeu, » « Sous un chapiteau, avait-il ajouté, il y a l’essentiel de notre monde ; le cirque est un concentré de l’existence. »

     Nous aimons Colossal circus, ses planches légères, colorées, tout en mouvement. Et nous remarquons que les enfants les aiment aussi. Une petite fille, entrée à l’exposition en même temps que moi, voudrait toutes les emporter…

     Bien différent est l’univers de François Roca. Sans tabou, il aborde le thème de la différence, de la difformité à travers les « phénomènes de foire » : les hommes-troncs, les nains, les femmes à barbe. Ses peintures à l’huile, baignées de clair-obscur, créent un univers à la fois réel et imaginaire, « Je cherche, a-t-il dit, à croiser des faits historiques méconnus avec des évènements imaginés ». Le thème est grave et, faut-il l’avouer, nous ne sommes pas toujours à l’aise avec ces images pourtant splendides qu’il nous arrive de ne pas vouloir regarder. Les enfants, eux, parfois se détournent violemment. C’est une invitation au dialogue, une leçon de tolérance.

     Reste Lorenzo Mattotti qui a enchanté Janine Kotwica dans un entretien de trois heures et qui a subjugué la salle du Colisée par ses propos. On présente ici son Pinocchio de 1992, héros qu’il reprendra dix ans plus tard, d’abord dans un autre album, puis dans un film, à la demande du réalisateur Enzo d’Alo qui lui a confié les personnages et les décors. Ce film nous le verrons tout à l’heure à Cap cinéma où nous rejoindra l’illustrateur pour un débat intéressant sur les rapports entre illustrateur et réalisateur.

    Cet artiste italien, aux talents multiples, affirme ne pas aimer être présenté seulement comme un auteur  pour enfants. Mais lorsqu’il crée un album jeunesse, il est toujours soucieux de « trouver les mots, les codes, les signes pour leur parler ». Par exemple. « pour que ce personnage ne leur soit pas hermétique » il a cherché dans la tradition les différentes représentations qui en avaient été faites. Il n’avait pas l’idée de s’approcher des classiques, il n’osait pas. Il dit : « Je n’ai pas cherché Pinocchio, c’est lui qui m’a poursuivi pendant plusieurs années, toujours par hasard. »

     Les dessins, croquis, peintures qui nous sont proposés ici ne laissent pas indifférent.  Trait vigoureux, personnages souvent déformés, couleurs intenses et même parfois violentes. Pourtant les paysages peuvent être, eux, d’une grande douceur avec des collines, des villages accrochés à leur flanc, une belle lumière – la Toscane.

 . Dernières visites

     Il faudrait aller encore au Centre national du costume de scène (CNCS) voir l’exposition d’Emmanuelle Houdard, mais il est trop tard. Nous délaisserons Christian Lacroix pour les mêmes raisons.

     En revanche dans les locaux des Imprimeries réunies, autour et sur d’authentiques machines à imprimer, nous trouverons le temps d’admirer Joëlle Jolivet, ses minutieuses compositions à l’encre dans des planches remplies à l’extrême : c’est le bestiaire de Zoo logique, les jolis fatras de Presque tout , le travail patient et documenté des Costumes qui, par son jeu de rabats coquins, n’exclut pas l’humour.

 . Place d’Allier, le soir, avant un pique-nique au bord du fleuve

    A la Maison de la presse, je demande un journal local qui parle du festival. « Un festival ? A Moulins ? » La commerçante précise : « Nous, vous savez, nous sommes enfermés dans nos boutiques. »  Mais une cliente intervient : « Mais si ! Il y a un festival important ! Mais, dites, d’où venez-vous ? » Le buraliste : « D’Aix en Provence ! Et vous êtes venue jusqu’ici, à Moulins, pour ce festival ? Ça vaut vraiment le coup ? Ah, bien. alors, j’irai. »

     Et nous, peut-être, nous reviendrons !

 (octobre 2013)

 

De formation littéraire et classique, Josette Maldonado découvre la littérature de jeunesse en 1982 en préparant un Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB). Documentaliste dans l’Education nationale, passionnée par son métier, elle a initié de nombreux projets de lecture/écriture dans les établissements où elle a exercé, notamment en partenariat avec les écrivains Jacques Cassabois, René Escudié, Christian Poslaniec, Jean Joubert ; elle a mis en place des comités de lecture et  elle a, trois fois, permis à de jeunes élèves de participer au jury du Prix Roman Jeunesse. A la retraite depuis fin 2004, Josette Maldonado peut enfin se rendre disponible pour le CRILJ des Bouches du Rhône dont elle est adhèrente depuis près de 30 ans. Elle en est actuellement la secrétaire.