Annie Ernaux

 

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Le 8 mars 2022, la médiathèque Annie-Ernaux a été inaugurée à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), en présence de l’écrivaine. Ce nouvel équipement, qui prend le relais des deux précédentes médiathèques (Max-Pol Fouchet et Jean-Renaudie), propose 20 000 ouvrages ainsi qu’un auditorium baptisé Zaïma Hamnache, autre grande dame des livres, décédée en 2020, bibliothécaire et pédagogue, qui a grandi dans le département et n’aura cessé sa vie durant d’œuvrer à l’accès à la lecture pour tous et toutes, dès le plus jeune âge.

« La culture ne doit pas être quelque chose de triste »

 . Annie Ernaux, vous qui avez été enseignante avant d’être autrice, j’imagine que vous êtes fière de voir une médiathèque porter votre nom…

    Oui bien sûr, la fierté est grande. Mais il y a aussi de l’étonnement. Jamais je n’aurais pensé vivre ça. J’ai l’impression d’avoir vécu ma vie sans avoir de grandes ambitions. J’ai écrit avant tout parce que j’en avais besoin et il se trouve que j’ai eu un public. D’un seul coup, je fais le lien entre la petite fille que j’étais, qui entre dans une bibliothèque à Yvetot et ce soir. Bon, moi petite fille, j’avais été plutôt mal reçue : on nous avait fait sentir à moi et à mon père que nous n’étions pas assez bien pour un lieu comme celui-là. Mais les choses ont fort heureusement évolué. Je trouve ça formidable que ces lieux-là existent.

. A quoi aimeriez-vous que ressemble cette médiathèque  ?

    Le livre est l’élément principal.  Mais il y a maintenant d’autres sources de culture aussi : des salles numériques, des livres audio. Cette médiathèque, c’est un lieu de vie et de partage. J’aimerais aussi insister sur un point : le savoir, la culture, ce n’est pas triste. Il faut qu’on ait envie d’aller dans cette médiathèque.

. Vous, quels ont été vos premiers souvenirs forts de lecture ?

    C’est Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, que j’ai lu à 8 ans. Ma mère l’avait acheté et en parlait avec les clients de son café-épicerie. Je m’étais jetée sur ce livre, mais forcément à 8 ans, je n’avais pas tout compris. Ce livre évoquait la guerre de Sécession, mais je ne savais pas du tout de quel côté il fallait que je me place. A l’époque, je prenais bien sûr fait et cause pour Scarlett (sudiste). Ce n’est qu’après que j’ai découvert que c’était sujet à caution.

. La lecture, c’est une habitude, qui n’est pas toujours évidente à prendre. Comment fait-on pour faire aimer les livres à quelqu’un qui en est a priori éloigné ?

     Je dirais qu’il faut trouver le livre qui va vous faire rentrer dans cette habitude. Il y a forcément un livre qui vous intéresse. Mon père par exemple n’aimait pas lire, il me disait d’ailleurs une chose terrible : « les livres, c’est bon pour toi ». Mais même lui aimait Guy de Maupassant, parce que ses histoires se déroulaient en Normandie, dans des endroits qu’il connaissait. Il faut qu’un livre vous parle quelque part, sauf à avoir pris l’habitude de se dépayser. Il n’y a pas à mon avis de mauvaise lecture. Les BD ou les mangas dont sont friands certains jeunes, ça peut par exemple être une bonne porte d’entrée vers la lecture.

. En ce jour du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, quels sont selon vous les terrains qui sont encore à conquérir pour une égalité femmes-hommes ?

     D’abord vous dire que je déteste cette journée. Le jour où elle disparaîtra, je serai heureuse, ça voudra dire qu’il n’y en a plus besoin, mais je ne le verrai pas de mon vivant. Ensuite, ces terrains sont multiples. On peut citer la monopolisation de la parole par les hommes ou encore l’égalité salariale. Tant de choses sont à faire.

(propos recueillis par Christophe Lehousse, journaliste, pour Seine-Saint-Denis – Le magazine)

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Annie Ernaux, née en 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), passe son enfance et sa jeunesse à Yvetot. Parents ouvriers qui se sont émancipés en achetant un café-épicerie. Études de lettres à l’université de Rouen. Un temps institutrice, elle sera professeure certifiée, puis agrégée de lettres modernes. Se considérant comme une transfuge de classe, Annie Ernaux témoigne dans ses livres de son origine modeste, de l’ascension sociale de ses parents et de la sienne. Son premier roman, Les Armoires vides (1974), annonce le caractère autobiographique de l’œuvre qui suivra. Mais la sociologie sera toujours en embuscade. « Je ne suis pas autocentrée, même si on me l’a reproché. Je crois que j’ai toujours parlé de moi en termes distancés, comme si j’étais le lieu d’une expérience que je restituais. Je parle de moi parce que c’est le sujet que je connais le mieux. » Quelques jalons : La Place (1983) à propos du père, Une femme (1987) à propos de la mère, L’Événement (2000) qui parle d’avortement, L’Autre Fille (2011), lettre à une sœur morte deux ans avant la naissance de la romancière. Dans Les Années (2008), Annie Ernaux commente des photographies d’elle-même qu’elle intercale, dans un récit à la troisième personne, avec des souvenirs choisis pour leur portée historique ou sociologique. Regarde les lumières mon amour (2014) prend la forme d’un journal d’observations tenu entre novembre 2012 et octobre 2013 dans lequel Annie Ernaux relate et analyse ses escapades à l’hypermarché Auchan de Cergy, dans le centre commercial des Trois-Fontaines. L’écrivaine y explique notamment comment les grandes enseignes répertorient leurs clients en fonction de leurs revenus et de leur appartenance sociale : le rayon bio pour les plus aisés est moins surveillé que le rayon premiers prix pour les plus modestes.

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« Il y a plusieurs années, un cousin, perdu de vue depuis mon adolescence et qui était venu voir ma mère hospitalisée dans la ville où je vis, en a profité pour passer chez moi. Sur le seuil de la salle de séjour, il s’est arrêté, stupéfait, les yeux rivés sur les étagères de livres qui occupent entièrement le mur du fond. Est-ce que tu les as tous lus ? m’a-t-il demandé, l’air incrédule, presque effrayé. Oui, j’ai dit, presque tous. Il a hoché la tête silencieusement, comme s’il s’agissait d’un exploit qui m’avait réclamé des efforts, exploit qu’il devait mettre par ailleurs en relation avec les diplômes que j’avais obtenus et les livres que, à mon tour, je m’étais mise à écrire. Lui avait dû quitter l’école à quatorze ans, travailler ici ou là. Il n’y avait pas de livres dans sa famille. Je me souvenais seulement de l’illustré Tarzan traînant sur la table. […] Dès que j’ai su lire, à 6 ans, j’ai été attirée par tout ce qui était écrit et à portée de ma compréhension, du dictionnaire aux livres de la « Bibliothèque Verte », collection d’ouvrages d’écrivains adaptés pour la jeunesse que ma mère – qui aimait lire – m’offrait régulièrement. Les livres étaient chers alors, je n’en avais jamais assez. Pour en avoir des centaines à ma disposition, je rêvais d’être libraire. Le plaisir de lire était une évidence, à l’instar de celui de jouer, dont, d’ailleurs, les livres participaient puisque mes jeux consistaient souvent à m’imaginer être un personnage. J’ai été successivement Jane Eyre, Oliver Twist, David Copperfield et l’étrange  « fille aux pieds nus » sortie d’un roman allemand de Berthold Auerbach, bien d’autres personnages encore. Seule une espèce de censure inconsciente doit m’empêcher de me rappeler à quel âge avancé j’ai cessé de devenir sur le chemin de l’école l’héroïne du livre que j’étais en train de lire. » (Annie Ernaux, en 2020, répondant à  Frank Wegner et à Katharina Raabe pour le recueil  Warum Lesen ; traduction, l’année suivante, chez Premier Parallèle, pour le recueil Pourquoi lire)

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Merci à Christophe Lehousse pour l’autorisation de publication de l’interview.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois …

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……Chaque génération assiste à la fin d’un monde et au commencement d’un autre. Entre les deux, c’est une pagaille, une cacophonie, un théâtre inachevé. Il appartient à chaque génération, peut-être de changer le cours du destin, mais surtout d’inventer son propre récit. Pour la jeunesse qui voit la mise en danger de ses espérances, la résurrection des vieux démons, la fragilité des édifices, trouver le récit vrai n’est pas qu’une question poétique, c’est une question vitale. Dans chaque combat il y a opposition de la violence matérielle et de la puissance angélique du narratif. N’en déplaise à certains, ce ne sont pas les idéologies qui créent les mondes, ce sont les histoires. Reste à savoir si nous aurons encore le havre de silence, le temps contemplatif et l’harmonie des engagements pour raconter ces histoires, pour renouveler ces mythes fertiles, pour convoquer encore le récit historique. […]

   Quand des inclus nous disent que notre théâtre est élitiste et n’est pas populaire, ils ne font rien d’autre que mépriser l’intelligence du peuple. Ce peuple qui a un grand désir, qui sait que l’âme n’est pas seule et que le plus grand trésor est un trésor de vocables et d’émerveillements. Quand nous ne croyons plus au théâtre populaire, nous trahissons non seulement la plus haute idée que nous puissions nous faire de la culture mais aussi la définition la plus puissante de la démocratie. Bref nous confondons le théâtre avec un divertissement et le peuple avec l’audimat. Plus que jamais nous avons besoin du besoin du peuple, pour nous laver des faux désirs, produits à coup de matraquage publicitaire avec la complicité de certaines élites. Il n’y a pas que la misère matérielle, même s’il faut la combattre car elle est une injustice folle dans un monde si riche, ce qu’il faut donner aussi aux enfants ce sont les moyens de formuler leurs histoires et qu’ils ne regardent pas une bibliothèque comme un mur qui les sépare des autres, mais comme un jardin où ils apprendront à aimer. […]

   Finalement tout se termine toujours par « il était une fois », c’est-à-dire par la possibilité de raconter encore. Quelque chose finit et quelque chose commence et, entre les deux, la jeunesse cherche les mots qui donneront sens à son combat.

(extraits de l’éditorial d’Olivier Py pour le  programme de l’édition 2022 du Festival d’Avignon)

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Olivier Py, écrivain, metteur en scène et comédien, réalisateur, directeur du festival d’Avignon pour la dernière fois, a adapté et porté au plateau, pour le jeune public, quatre contes des frères Grimm : La jeune fille, le diable et le moulin (école des loisirs, 1995), L’eau de la vie (école des loisirs, 1999), La vraie fiancée (Actes Sud-Papiers, 2009) et L’amour vainqueur (Actes Sud-Papiers,  2019).

A Moulins, derrière la porte des cabinets

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    L’avantage avec les biennales, c’est que l’on peut s’en souvenir longtemps et en parler pendant deux ans.

    Lors de la sixième Biennale des illustrateurs de Moulins, en septembre 2021, le document présentant les journées professionnelles annonçait plusieurs moments titrés Dans le cabinet de curiosités de… et Anne-Laure Cognet, présidente des Malcoiffées, annonça dès l’ouverture « un nouveau format de rencontre, en duo, qui permet d’interroger la bibliothèque et la tête de nos invités « . Tout un programme.

    Le terme de cabinet de curiosités est précis. Il fait référence aux collections riches et diversifiées des amateurs éclairés des XVème et XVIème siècles. Un ensemble hétéroclite d’objets naturels, artistiques ou scientifiques qui questionnait les connaissances du moment et enchantait le monde.

    Appréhender l’œuvre des illustrateurs et des illustratrices, des artistes, par leur intimité, par ce qui fait leur quotidien, par ce qui les a nourris dans l’enfance ou l’année dernière, discuter des goûts des uns et des autres afin de s’approcher de l’œuvre de l’auteur ou de l’autrice sont des entrées de médiation généralement très appréciées des amateurs qui sont alors à même de comprendre, de s’identifier. C’est une façon de relier les univers des artistes, de les rapprocher. Cette manière de faire, qui n’est pas nouvelle, suscite généralement un vif intérêt de la part des lecteurs. Peut-être un peu moins, a-t-il semblé, de la part des professionnels présents lors de ces journées moulinoises.

    Peut-être parce que le dispositif était neuf pour l’équipe de la Biennale, peut-être aussi parce que les illustrateurs interrogés n’étaient pas rompu à l’art de la converse, les deux premiers duos ne furent pas très probants. Difficile sans doute de se raconter autour d’un livre hier, d’un livre aujourd’hui, d’une musique, d’un film, d’un lieu ou d’un objet.

Des micro-trottoirs au sortir du premier jour  

    Michèle et Dominique, médiathècaires, témoignent : « C’est assez bateau, cela doit dépendre de l’animateur du débat. Difficile de rebondir, de faire des liens. Je suis assez déçue. Je suis pourtant, généralement, de l’avis que la connaissance de l’intimité des auteurs permet d’aller un peu plus loin dans la compréhension de l’œuvre. Que cela rend plus facile l’entrée dans un univers d’artiste. Mais cela doit dépendre des cas. »

    Magali exprime l’idée contraire : « C’est intéressant, même si c’est un peu trop comme un portrait chinois. C’est rapide certes, mais cela permet de mieux connaître. J’ai noté des choses qui m’ont vraiment intéressée. Les échanges entre les illustrateurs furent réels. C’est plus riche comme cela car un dialogue est permis. Les visuels qui furent projetés amenèrent aussi plus d’intimité, ce n’était pas juste une interview. »

    Agnès, Marie et Laure, toutes trois médiathècaires aguerries, sont plus réservées. Agnès : « Ce n’est pas très abouti comme démarche. Ça n’apporte pas beaucoup d’eau au moulin. Les réponses sont plus superposées que croisées. Je m’attendais à autre chose. Peut-être qu’en orientant différemment les questions, les réponses auraient eu un autre contenu. » Marie : « Je ne suis pas vraiment pour connaître l’intimité des gens, artiste ou non, mais des éclairages peuvent changer la donne. Il y a peu de choses à portée pour un néophyte. Je reste assez mitigée. » Laure : « C’est un portrait chinois amélioré et pas extraordinaire comme on aurait pu s’attendre d’un cabinet de curiosités. Fera-t-on la démarche personnelle d’aller voir les références énoncées par l’un et par l’autre ? Je suis un peu déçue, un peu sceptique. »

   Les neuf étudiantes en master Métiers du livre et de l’édition de l’université Blaise Cendrars de Clermont-Ferrand sont plus dans de nuance :

. « C’est intéressant. Ça permet des échanges, des interactions. Ils ont des références et des choses en commun. Ce ne sont pas vraiment ces choses-là que l’on demande en interview même si celles-ci influencent beaucoup. Leurs réponses ont apporté des informations sur la personnalité des illustrateurs, sur leurs goûts, sur ce qu’ils écoutent en travaillant. »

. « Un cabinet de curiosités, pour moi, réclame la vraie visite des ateliers des illustrateurs,  de leurs cadres de vie et de leurs univers plutôt que la projection d’un diaporama. »

. « Je m’attendais à connaitre les lieux de travail des illustrateurs, leurs univers, les objets qui les entourent, ce qu’ils ont dans la tête, leurs influences, plutôt que ce genre de portrait chinois. »

. « Je ne suis pas enthousiasmée par principe. Je comprends l’idée, mais cela ne marche pas vraiment. C’est un peu artificiel. La musique par exemple, il faudrait l’écouter ! Les références ne sont pas connues de tous. Pourtant, c’est une bonne entrée en matière. Je me suis prise au jeu et j’ai eu envie de crier la réponse, façon Jeu des 1000 euros, lorsque l’illustrateur cherchait un nom. »

. « Les cabinets de curiosités, j’adore, mais ici, je suis mitigée. Sur le papier, cela sonne bien, mais on reste sur sa faim. Peut-être qu’en introduction à quelque chose d’autre ? Je n’ai pas de religion sur la médiation. Faut-il ? Ne faut-il pas ? J’ai plus envie de retourner voir l’exposition avec quelques explications plutôt que de connaître l’intimité de l’auteur. D’autre part, c’est vrai, ce n’est pas facile de parler de soi de façon intelligente. Peut-être faudrait-il voir l’exposition en premier et suivre le duo dans son cabinet de curiosités ensuite. »

Puis, ce fut le deuxième jour

    Le second jour, les choses avaient mûries sans doute. Un autre animateur, plus à l’aise, présenta le duo comme “un exercice contraint avec les mêmes questions aux deux illustrateurs et des réponses très dissemblables. » Une façon, précisa-t-il, de rentrer dans l’imaginaire qui a fondé leur inspiration.

. Un livre hier ? 

    aNNe Herbauts, autrice et illustratrice, répond : « Je n’aime pas ce genre de questions, donc j’ai un peu détourné car je n’ai pas de mémoire. Et puis un seul titre ou quatre, c’est pareil ! À la fin de sa vie, on peut, peut-être, dire ce qui nous a marqué. Je vais aujourd’hui perturber la demande, la casser un peu. » Et aNNe nous montre quinze livres et albums qui lui plaisent toujours…

    Benjamin Chaud, auteur et illustrateur, répond à son tour : « Je pense à Victor Hugo, mais je ne l’ai pas lu. » Le ton est donné : adieu cabinet de curiosités, portraits chinois et autres questionnaires de Proust ! Il faut compter sur les artistes pour donner une image du monde qui leur ressemble.

    aNNe exhibe six pages de couvertures : « J’ai eu tous ces livres entre les mains. Et, enfant, j’étais baignée de mots. Mon père était botaniste et géologue et j’ai fait des stages d’ornithologie quand j’étais petite. La richesse du vocabulaire scientifique est juste mais pas forcément drôle : lapereaux, taillis, genêts. Aujourd’hui, on dit un petit lapin, un petit arbre. J’aime les vrais noms botaniques. J’ai lu Marcel Aymé à mon fils pour la fluidité des mots. On partage comptines et poésies, chansons aussi qui enrichissent le vocabulaire. La musicalité de la langue me réjouit. Quand j’écris, je mets en bouche les mots et je les goûte. Je bois la langue. »

    Benjamin ajoute : « C’est le catalogue de la Redoute que j’ai le plus lu. Nos souvenirs sont souvent fabriqués par les questions des journalistes. Moi, j’étais cet incapable. J’avais un poil dans la main. »

    « Ne pas oublier de parler de l’odeur des livres. » ajoute aNNe. Et Benjamin confirme : « J’aime les vieux livres de poche qui sentent le bateau. »

. Un livre aujourd’hui ?

    aNNe : « Mes livres de travail, des guides naturalistes. Pour être, parfois, un peu précise. Pour des images dessinées plus rêvées que réelles. » Benjamin : « Les livres que je lis pour moi et qui me tiennent les yeux ouverts le soir, des polars américains. Je lis beaucoup. Les seuls magasins que j’aime sont les librairies, j’aime les critiques et entendre parler les auteurs. »

. Une musique ?

    « Les oiseaux, Serge Reggiani, Jacques Brel, Georges Brassens, Barbara, mes parents, Jean-Sébastien Bach », répond aNNe. « De la musique hypnotique en boucle telle celle du groupe Stupeflip », répond Benjamin.

. Des films ?

    « Ceux de David Lynch, un réalisateur fondateur, culte, marquant », dit Benjamin qui précise : « Comme illustrateur, on fait décor, lumière, casting et costume, tous les métiers ». aNNe avoue tout : « Moi, j’ai été élevée dans une maison sans écran. Désormais, j’aime Artavazd Pelechian, Andreï Tarkovski, Abbas Kiarostani, Jean-Luc Godard et Hayao Miyazaki. »

. Un lieu ?

    « Je choisis un lieu extérieur, dit aNNe, un refuge ou la montagne qui est un refuge. A la montagne, le son vient du dedans. J’aime aussi les tableaux où l’on se met à l’intérieur. » La forêt, pour Benjamin, est le décor idéal : « Tout peut y être, en fonction de ce que tu plantes. J’ai grandi dans les Hautes-Alpes et, aujourd’hui, je vis dans le Vercors. »

. Une œuvre d’art où vivre ?

   aNNe répond : « Les œuvres font vibrer à l’intérieur, Ça touche, ça remplit l’âme. Ça ne fait pas toujours du bien. Jérôme Bosch, c’est très grand pour vivre dedans. Faut pas aller dedans. »

. Un objet ?

    « Un arbre, dit aNNe, avec l’envie d’un au-delà de l’objet. C’est ancré. C’est pour les oiseaux, le vent, le sol, les saisons. » Benjamin hésite : « Un fauteuil dans un salon de coiffure pour dames comme dans le morceau de raï du groupe Gwana Diffusion. Ou être réincarné dans un crayon, un carnet, un outil, avec l’envie, fort intéressante, d’être passif, d’être un réceptacle ».

. Un dessin regretté ?

   aNNe : « Je vis plus avec des remords qu’avec des regrets. Peut-être un dessin qui aurait blessé quelqu’un. » Benjamin ne regrette rien non plus : « J’ai juste envie d’avancer, avec plein d’idées et de projets. La nuit, l’attention est concentrée. Je m’oblige à noter le plus possible. L’idée est limpide et fragile, décantée, mais au réveil, on secoue la bouteille et tout devient trouble. Je n’ai pas de regrets. Rater, c’est bien, l’accident crée la forme ». aNNe poursuit : « C’est au problème, à l’obstacle, que tu avances le mieux. Je dessine avec l’autre main, m’oblige à m’accrocher. Mal dessiner, c’est être plus juste que le beau dessin. Je vais vers ce que les gens n’aiment pas chez moi, parce que c’est moi « .

. Un dessin jamais montré ?

    aNNe n’aime pas montrer de dessin avant qu’il soit fini. « C’est dans la tête, dit-elle, trop fragile pour même en parler. Je ne fais jamais de crayonnés propres. » Benjamin, lui, est capable de perdre quinze jours à ne rien faire pour ne pas figer les choses. ANNe dit ne pas se « ruer dedans ». Elle a en tête une liste de personnages à venir. Il lui suffit de prendre un mot dans le dictionnaire pour en faire un personnage. Benjamin prépare des romantiques, soixante-et-un classiques de la littérature revisités.

    La visite s’interrompt – pardon : les duos s’interrompent. Et je crois bien que les cabinets de curiosités m’ont finalement envouté.

par andy kraft – juin 2022

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Auteur, artiste, plasticien, andy kraft (sans majuscule) est à l’origine de nombreuses expositions personnelles, souvent scénographiées. Il est également adepte des installations participatives et on le rencontre régulièrement, à compter de 1995, à Lille et dans sa région, dans le bassin minier du Pas-de-Calais et, plus récemment, dans le Centre Val de Loire. Il arrive à andy kraft d’installer les personnages qu’il dessine sur une pierre, un panneau, une borne d’incendie, au centre d’une ville, devant le château de Chambord ou la gare des Aubrais. « Deux choses me passionnent dans la vie : couvrir le monde de petits dessins et rencontrer des gens. Je cherche toujours à concilier les deux dans mes projets. » Titulaire d’un CAPES et d’un DEA d’arts plastiques, il fut instituteur, professeur en collège et responsable du département (lillois) des pratiques culturelles des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. Pour les mêmes CEMEA, il participe, pendant de nombreuses années, au dispositif des Centres de jeunes et de séjours des Festivals d’Avignon, Aurillac et Bourges. andy kraft propose régulièrement des ateliers d’écriture plastique pour les jeunes enfants, les adolescents, les adultes, les personnes âgées. Pendant la deuxième quinzaine de juillet 2019, il était « parti en livre » à la rencontre des habitants d’Épieds-en-Beauce, Ouzouer-le-Marché, Beaugency, Baule, Tavers, Cléry-Saint-André, avec l’association balgentienne Val de Lire et le camion à histoires  Roulebarak, proposant, aux petits comme aux grands, des lectures et encore des lectures, des mots et encore des mots. andy kraft a, en septembre 2021, bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ lui permettant de visiter les neuf expositions et d’assister aux deux journées professionnelles de la sixième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier). Prochain rendez-vous, début juillet 2022, à Saint-Jean-de-Braye, dans le cadre du festival L’Embrayage, avec l’exposition d’une œuvre collective multi générationnelle composée de plus de 10 000 origamis et autres pliages de papiers sur le thème de la faune et de la flore.

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La Cachotterie à Cachan

  

    Le samedi 18 juin 2022, après les travaux de l’assemblée générale du matin et la salade de fruits du midi, un petit groupe d’adhérents du CRILJ s’est rendu à Cachan (Val de Marne), à la galerie La Cachotterie créée, en septembre 2015, par l’auteur et  illustrateur Frédéric Clément qui expose, dans cette ancienne blanchisserie, ses propres illustrations et celles d’autres artistes qu’il invite. Le maître mot ici est minuscule puisque La Cachotterie ne présente que de petits formats et de petites formes, tant plastiques que photographiques. Parfois, Frédéric Clément organise une lecture musicale ou une projection super 8.

    Accueil sympathique. L’endroit est lumineux et frais. Le thé glacé, servi généreusement, est apprécié. Surprise : parmi les visiteurs, Catherine Thouvenin avec laquelle nous évoquons quelques événements récents concernant la Bibliothèque nationale de France.

     Actuellement, la galerie donne à voir le travail de Kotimi, illustratrice qui, sous l’intitulé La pointe-sèche et le pinceau, présente une belle série de gravures en noir et blanc, travail différent de celui qui est le sien pour les albums dans lesquels elle raconte le Japon de son enfance. « Dans mes créations, je recherche des lignes et des matières spontanées, vivantes. Ce qui m’intéresse beaucoup, ce sont les jeux du hasard qui provoquent des happenings embêtants au départ, mais réservant de bonnes surprises. »

    Frédéric Clément expose, lui, les originaux de Bashô (Albin Michel jeunesse, 2009) qui, sur un texte de Françoise Kerisel, raconte l’histoire véridique, dans le Japon du XVIIe siècle, d’un illustre auteur de haïkus qui préféra les chemins vagabonds à la carrière de samouraï. L’illustrateur raconte la patiente préparation de ses couleurs et le choix de ses papiers, japonais, forcément japonais. L’image d’un éventail grand ouvert attire immédiatement le regard. Sur une chaise, placée sous l’encadrement, un corbeau empaillé.

    Album pour enfants, album pour adultes ? Frédéric Clément explique : « Mes livres ont besoin de médiation et, heureusement, il y a des passeurs, soit des bibliothécaires, soit des enseignants qui tiennent à faire découvrir et comprendre mon travail aux enfants. Une fois cette phase de transmission faite, c’est l’enthousiasme. »

    Les expositions actuellement en place à La Cachotterie sont visibles depuis le 14 mai et jusqu’au 2 juillet 2022, chaque samedi après-midi et, peut-être, sur rendez-vous.

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    D’autres adhérents avaient choisi d’aller visiter l’exposition A la rencontre du Petit Prince proposée au Musée des Arts décoratifs. Exposition accessible jusqu’au dimanche 26 juin.

     Plusieurs se sont ensuite rendus, en fin d’après-midi, à la Médiathèque Françoise Sagan, pour une rencontre Magie des images : l’amour des livres tchèques pour enfants organisée par le Fonds patrimonial Heure Joyeuse.

 

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Bruno Pilorget répond à Laurence Le Guen

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Un livre de photographies pour Jesse Owens

“Il court ! Depuis qu’il sait marcher, il court. Jesse Owens, athlète afro-américain de légende, remporte quatre fois l’Or aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 alors dirigé par Hitler. Quelle est son histoire ? Un roman illustré par des photos historiques qui retrace le destin hors du commun de Jesse Owens, sa jeunesse dans les États-Unis rongés par la ségrégation et ses exploits aux JO de 1936 à Berlin aux mains des nazis.“

     Ainsi est annoncé sur le site de l’éditeur  IL COURT ! Jesse Owens, un dieu du stade chez les nazis, nouvel ouvrage qui associe l’illustrateur-carnettiste Bruno Pilorget et l’autrice Cécile Alix.

    Rencontre avec un des auteurs de cet ouvrage hybride, à la rencontre du carnet de voyage, du roman illustré, de la biographie.

Est-ce votre premier ouvrage accueillant des images photographiques ?

    J’ai publié chez La Boite à bulles un carnet de voyage en 2013, Salaam Palestine ! Carnet de Voyage en Terre d’Humanité, livre qui associe texte, dessins et photos.

    Invité en 2008 par le consulat de France à Jérusalem à réaliser des ateliers peinture dans les Territoires Occupés, et bouleversé par ce séjour, j’avais monté un projet pour y retourner. Le festival de carnets de voyages de Clermont-Ferrand et le consulat m’ont aidé. Deux amis, l’autrice Véronique Massenot et le photographe Marc Abel, m’ont accompagné lors de ce second déplacement pour essayer de faire un reportage pour un futur livre. Nous avons trouvé un éditeur et quand nous avons réalisé la maquette, la photo et le dessin de voyage se répondaient très souvent avec le texte pour lien entre nous trois. Ce carnet de voyage-reportage a reçu de nombreux prix et a été très remarqué.

    J’ai aussi réalisé des dessins aux cotés de photos pour l’ouvrage Réfugier, chez le même éditeur que Salaam. C’était une commande de l’université Clermont pour parler de migrants qui avaient installé un campement de fortune dans les jardins de la faculté des lettres de l’université à Clermont-Ferrand en 2017. D’autre part, deux de mes albums de la collection “Pont des Arts” chez l’Élan Vert, Les dessins de Claire et Omotou guerrier Masaï ont des photos en fin d’album. Également un livre chez Béluga (Coop Breizh), Papa sauveteur,  avec une doc photo en fin d’album sur la SNSM. Et enfin un album chez Rue du Monde, Monsieur Chocolat, le premier clown noir, avec une partie documentaire à la fin de l’album, composé de photos d’époque pour compléter les infos sur cet homme fabuleux, né esclave à Cuba et devenu le plus grand clown à Paris, malgré le racisme de cette époque fin 19ème  – début 20ème.

Comment avez-vous été amené à collaborer sur ce projet  ?

    L’autrice Cécile Alix a été fascinée par  l’histoire de Jesse Owens, cet athlète noir américain incroyable, porteur de valeurs pour les plus jeunes : issu d’une famille très pauvre, Jesse a beaucoup travaillé pour devenir le plus grand athlète du monde des années 30, malgré le racisme, et a gagné ses médailles devant un Hitler impuissant et furieux de l’amitié de Jesse avec un de ses champions pendant les JO.

    Cécile a proposé son récit sur Jesse aux éditions de L’Élan Vert pour la collection “les carnets de Pont des Arts”. Cécile désirait que j’illustre cette histoire. J’ai déjà réalisé dans cette collection un ouvrage dont l’histoire se déroule dans le Japon d’Hokusai. Mes illustrations sont aux côtés d’une sélection d’estampes du grand artiste.

    L’Élan Vert m’a donc proposé ce travail en m’envoyant le manuscrit et la sélection de photos. De mon côté, je me suis bien documenté également avant de commencer les dessins.

Cet ouvrage retrace-t-il toute sa vie ?

    Juste une partie, de son enfance jusqu’aux JO de Berlin en 1936. La partie documentaire en fin d’ouvrage raconte la suite de sa vie après les JO, la ségrégation raciale aux USA et ce qu’était être un athlète noir dans les années 1930.

Pourquoi ce format ?

    C’est un petit format de 20 x 15, comme un carnet de voyage moleskine avec élastique qu’on glisserait dans un sac à dos. J’adore cette collection qui demande des dessins sous forme d’un mix illustrations littérature jeunesse et dessins de carnet de voyage.

Quelle place pour les images dans les doubles pages ?

    Les vingt-quatre illustrations et la quinzaine de photos sont complémentaires. Pour une maquette vivante et actuelle, elles ont été placées en cabochons, en demi page, en trois-quarts, en pleine page, voire même en double-page.

Êtes-vous parti des photographies pour réaliser vos illustrations ?

    Il n’existe aucune photo de l’enfance de Jesse. J’ai dû l’imaginer enfant, mais ce n’est pas un problème pour moi de partir d’un personnage adulte pour dessiner la tête de l’enfant qu’il a pu être. Et surtout, j’illustre le formidable texte de Cécile Alix : « … il n’y a pas de chauffage dans le taudis qui sert de logis à sa famille. Deux pièces où s’entassent onze enfants et leurs parents…un abri ouvert à tous les vents et à la vermine”.  Pour l’ambiance de l’époque et la suite de sa vie, j’ai visionné beaucoup de photos et de documentaires. Je m’appuie sur cette matière, mais je laisse parler mon imaginaire. J’ai dessiné dans l’esprit carnet de voyage, comme si j’étais aux cotés de Jesse, aux USA dans sa jeunesse et sa progression dans les stades, puis lors de sa traversée de l’Atlantique et enfin pour ses exploits aux JO de Berlin.

Vos illustrations complètent-elles ce que ne dit pas la photographie ? Est-ce qu’elles apportent une ambiance ?

    Oui, c’est cela, pour surtout ne pas faire doublon. Techniquement, j’ai utilisé des encres aux couleurs éclatantes qui tranchent  avec les photos en noir et blanc. Cette percussion de la couleur, très vive, très dense, rappelle le monde du sport. Et pour évoquer la grâce et la fluidité de ce champion, cette peinture était idéale pour ses transparences, sa fluidité et sa légèreté. Pour compléter ce côté très actuel, la graphiste a prolongé certaines de mes couleurs en légers dégradés sur les photos, et repris parfois une des couleurs de mes encres comme fond pour certaines pages de texte.

Un livre tout en photos aurait été immédiatement classé comme documentaire sur le sport, ce qu’il n’est pas du tout. Alors que là, ce qui fait le charme de cette collection, c’est l’harmonie et le bon équilibre texte, dessins et photographies, qui fonctionnent parfaitement pour toucher un large public à partir de 9 ans. Jusqu’aux adultes. Ce qui fait la spécificité de cette belle collection.

D’où viennent les photographies ?

    Cécile a collecté un large choix d’images photographiques pour son projet. Et les éditrices ont pu compléter et faire leur sélection. Peu étaient libres de droit et  il a parfois été compliqué de trouver les autorisations. J’ai moi-même pu apporter mon avis sur ce choix de photos pour être encore plus précis sur les épreuves sportives.

propos recueillis par Laurence Le Guen – mai 2022

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Merci à Laurence Le Guen pour ce partage

 

Autrice d’une thèse de doctorat consacrée aux ouvrages photographiques pour enfants des années 1960 à aujourd’hui, commissaire d’exposition et présidente de l’association Les Amis d’Ergy Landau, Laurence Le Guen est chercheuse associée au laboratoire du Cellam à l’Université de Rennes 2, membre de l’AFRELOCE (Association française de recherche sur les livres et les objets culturels de l’enfance) et de la LPCM (Association internationale des chercheurs en littératures populaires et cultures médiatique), et professeure de lettres dans l’enseignement secondaire. Elle publie régulièrement des articles dans des revues spécialisées, des comptes-rendus d’exposition sur le site Littératures Modes d’emploi. Elle intervient dans des colloques internationaux ayant pour objet la photolittérature de jeunesse. Parution récente, chez MeMo de 150 ans de photolittérature pour les enfants, issu de sa thèse. Laurence Le Guen anime un très riche carnet de recherche, Miniphlit, sur lequel nous avons lu cet entretien. Lien vers le carnet ici.

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Bruno Pilorget est dessinateur autodidacte. Dans son travail, il a, depuis son premier livre, Pièges dans la jungle, chez Gallimard Jeunesse, en 1982, une prédilection pour l’ailleurs, le voyage et les autres cultures. « A chaque nouvel album, j’ai la volonté de raconter avec mes illustrations en essayant de leur donner un sens pour prolonger le texte. J’aime progresser, chercher de nouvelles techniques et aller vers ce que je ne connais pas encore, comme si j’explorais une autre culture, un autre pays, guidé par le voyage de l’histoire et le style de l’écrivain. » Carnettiste, il quitte souvent son atelier breton pour partir en voyage et réaliser sur le vif des carnets remplis de dessins, de peintures et d’anecdotes. Parmi les ouvrages sur lesquels il a mis des images : Les Sages Apalants de Marie-Sabine Roger (Sarbacane, 2008), L’Invisible de Marie Diaz (Belin, 2012), Le Roi Cheval d’Evelyne Brisou Pellen (Millefeuille, 2011), Sœur blanche, sœur noire d’Yves Pinguilly (Rue du Monde, 2011), Au Pays des vents si chauds de Séverine Vidal (L’Élan Vert, 2013). Bruno Pilorget expose régulièrement son travail tant en France qu’en Allemagne, au Québec, en Palestine, en Jordanie, au Vietnam, en Chine ou en Corée. C’est un habitué des rencontres et des ateliers.

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Cécile Alix est auteure pour la jeunesse et conférencière. S’intéressant à la pédagogie sociale, elle intervient auprès de jeunes atteints de troubles cognitifs. Elle enseigne le théâtre et la relaxation auprès des jeunes enfants. Elle est formatrice auprès de futurs enseignants. En parallèle, elle écrit des albums, des contes, des romans, des pièces de théâtre et des bandes dessinées pour les jeunes lecteurs ainsi que des ouvrages pédagogiques. « J’aime contempler alentour, lire, chérir, applaudir, apprendre, partager et dessiner des histoires sur mon clavier. Mon passe-temps favori : semer des graines dans les esprits juvéniles, bien les arroser, puis les regarder pousser. […] J’aime rencontrer mes lecteurs et j’interviens régulièrement en écoles, collèges, bibliothèques. Je propose ateliers d’écriture, ateliers philo, théâtre, lectures animées et conférences jeunesse. » Parmi les nombreux ouvrages pour la jeunesse publiés par Cécile Alix : Oh les loups ! (Paquet, 2013), Les grands personnages de l’histoire (Oskar, 2014), La Mémé du chevalier (Magnard, 2015), Coups de pinceau sur les oiseaux (Élan vert, 2015), Six contre un (Magnard, 2018), les séries « Les émotions de Moune » (Magnard), « 100% ado » (Poulpe). « Raoul pigeon détective » (Casterman Jeunesse).

 

 

 

 


Laëtitia Bourget à Tours

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En juin 2021, dans le cadre des animations impulsées par le CRILJ en accompagnement de son colloque Habiter dans la littérature pour la jeunesse, les élèves de trois classes de moyenne et grande section de l’école Croix-Pasquier à Tours (Indre et Loire) ont travaillé avec Laëtitia Bourget.

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    A l’occasion de la préparation de son colloque des vendredi 15 et samedi 16 octobre 2021, le CRILJ nous a sollicités pour concevoir une rencontre avec un illustrateur ou une illustratrice, un auteur ou une autrice autour de la thématique « Habiter ».

    Aussitôt, nous est venue l’idée de faire appel à Laëtitia Bourget. Pourquoi ? Laëtitia Bourget est, tout d’abord, l’autrice de l’album Ma maison, publié aux éditions des Grandes personnes et illustré par Alice Gravier. L’album est idéal pour la thématique choisie et, par ailleurs, nous avions accueillie Laëtitia Bourget en résidence en 2014. Nous sommes restées très en lien depuis et, aussitôt appelée, aussitôt embarquée. C’est ainsi que nous allions passer trois matinées dans la classe de moyenne et grande section de l’école Croix-Pasquier à Tours nord. Dans cette école qui demande à être reconnue en tant que REP, la plupart des familles sont en très grande difficulté.

    Lors d’une première matinée, le 11 juin, les enfants ont pu s’immerger dans une sélection d’albums traitant du sujet au côté des lectrices de Livre passerelle. Les 2 matinées suivantes, les 21 et 22 juin, les mêmes lectrices ont accompagné Laëtitia Bourget dans sa rencontre avec les élèves. L’autrice les a d’abord amenés à réfléchir sur les différentes habitations, puis sur ce dont nous avons tous besoin pour habiter. Ensemble nous avons réfléchi à toutes les dimensions qui font qu’on habite un lieu, qu’on habite le monde et qu’on y est bien. Nous avons lu, discuté, raconté, échangé pour au final, inventorier des mots qui font la notion d’habiter. L’autrice a donc travaillé avec eux, de manière détournée, le mot, le verbe et l’expression.

    Ensuite, les enfants ont réalisé ensemble, à la peinture, une immense frise. Les grandes sections ont d’abord dessiné des habitations au regard de tous nos échanges. Les moyens sont ensuite venus agrémenter la frise de leurs propres maisons mais aussi de détails beaucoup plus abstraits. Laëtitia Bourget explique : « Les enfants étaient autorisé à dessiner sur les dessins des autres, ce qui les a beaucoup surpris au début. La connivence des deux sections a été fort intéressante « .

    La frise a ensuite été accrochée en salle de motricité. « Les enfants ont apprécié les interventions, raconte l’institutrice. Aussi bien avec Livre passerelle et sa fameuse valise qu’avec quelqu’un qui écrit des livres en vrai « .

par Livres passerelle – été 2021

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BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES DE LA VALISE

. C’est ma mare, de Claire Garralon  (MeMo, 2016)

. Tu habites où ? de Judith Gueyffier  (Rue du monde, 2018)

. Maisons-Maison, de Elisa Gehin  (Thierry Magnier, 2016)

. La maison de l’ourse, de Emilie Vast  (Memo, 2020)

. Rien du tout, de Julien Billaudeau  (Maison Georges, 2016)

. Une maison très spéciale, de Ruth Krauss  (MeMo, 2019 ; édition originale : 1953)

. La maison des autres enfants, de Luca Tortolini  (Cambourakis, 2016)

. Popville, de Louis Rigaud  (Hélium, 2009)

. Loin, très loin, de Maurice Sendak  (Memo, 2016 ; édition originale : 1957)

. La maison, de J. Patrick Lewis et Roberto Innocenti  (Gallimard, 2010)

. Forêt des frères, de  Yukiko Noritake  (Actes sud, 2020)

. Ma maison, de Laetitia Bourget et Alice Gravier  (les Grandes Personnes, 2018)

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Née à La Rochelle en 1976, Laetitia Bourget a suivi des études d’arts plastiques à l’université de Bordeaux. Autrice, elle développe également une activité artistique sous des formes multiples telles que la vidéo, la photo, la sculpture, l’installation. Ses premiers albums pour enfants naissent de sa rencontre avec les illustratrices (parfois autrices) Emmanuelle Houdart et Alice Gravier. Elle vit à Néons-sur-Creuse, dans l’Indre, où elle a, en famille, construit sa maison. Elle y cultive son jardin « avec attention et gratitude », entourée d’arbres, d’animaux de tous poils et plumes, en surplomb d’une rivière accueillante. Depuis 1997, elle a mené divers projets avec des musiciens (Anne-Lore Guillemaud, Frédéric Nogray, Sylvain Quément, Aurélie Briday), des plasticiens (Philippe Charles, Philippe Fernandez), des illustrateurs (Emmanuelle Houdart, Alice Gravier, Benjamin Chaud) et, récemment, avec le chef-cuisinier Laurent Maire. Plasticienne polyvalente, engagée auprès de ses pairs au sein du Comité des artistes auteurs plasticiens (CAAP), elle travaille principalement au Blanc (Indre) à L’interface, dans un atelier qui lui permet de mener ses activités dans un esprit de partage avec la population environnante. Parmi ses ouvrages : Les choses que je sais, avec Emmanuelle Houdart (Seuil Jeunesse, 2003), L’apprentissage amoureux, avec Emmanuelle Houdart (Seuil Jeunesse, 2005), Le creux de ma main, avec Alice Gravier (Sarbacane, 2010), Les heureux parents, avec Emmanuelle Houdart (Thierry Magnier, 2009), Une amie pour la vie, avec Emmanuelle Houdart (Thierry Magnier, 2012), Graines d’amoureux, avec Delphine Vaute (Hong Fei, 2016), Maman Louve, avec Goele Dewanckel (Notari, mars 2016), l’album accordéon Ma Maison, avec Alice Gravier (les Grandes Personnes, 2018), Grandir, avec Emmanuelle Houdart (les Grandes Personnes, 2019). « S’adresser aux enfants signifie s’adresser à tous, quand s’adresser aux adultes, c’est exclure les enfants. Or il y a bien des aspects de nos existences qui nous concerne tous, de vastes étendues partagées, un espace d’histoire commun où nous nous reconnaissons, au cœur de chacun. » (Laetitia Bourget)

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Fondée en 1998, l’association Livre Passerelle, poursuivant ses objectifs de lutte contre l’illettrisme, l’échec scolaire et toutes formes de discriminations, propose, à longueur d’année, moments de lectures et temps de formations. On connait bien, dans les PMI d’Indre-et-Loire, les fameuses valises à roulettes que les animatrices remplissent de livres pour petits et pour grands, « des livres à toucher, à regarder, à écouter, à partager. » L’association a, depuis sa création, formé, en Indre-et-Loire et au-delà, plus de 5000 personnes et son module Pourquoi perdre son temps à raconter des histoires ? a enthousiasmé professionnels et bénévoles. Ne pas oublier les camionnettes littéraires qui, riche chacune d’un fonds d’environ 500 albums choisis pour leurs qualités textuelles et graphiques ainsi que pour « les valeurs de solidarité, de citoyenneté, de tolérance, de souci de l’autre et du monde qu’ils véhiculent », parcourent le département d’Indre et Loire de long en large, et même au-delà, s’arrêtant à la sortie des écoles, dans les fêtes de quartier et en bien d’autres endroits qui, le plus souvent, ne dispose pas d’équipement culturel. Nomadisme est un joli mot.

                                                                                                                                     

Dites-nous, Marie-Aude…

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Marie-Aude Murail vient d’être distinguée pour son œuvre riche de quelques quatre-vingt dix livres explorant de multiples veines, politique, historique, réaliste ou fantastique. Elle est ici questionnée par Marion Katak, pour Fenêtres sur cours.

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. Vous venez de recevoir le prestigieux prix Hans-Christian Andersen 2022. Qu’est-ce que cela vous fait ?

    Rien ne m’a fait plus plaisir que de m’entendre dire que c’était « mérité » ! Et ça me donne des ailes. Ce qui va être fort utile parce que je dois aller au congrès d’IBBY (1) en Malaisie en septembre pour recevoir une médaille en or à l’effigie d’Andersen, mais oui ! Être traduite a toujours été important pour moi, je voulais que mes livres passent les frontières. Mes visites dans les établissements scolaires à l’étranger m’ont montré qu’on pleure et qu’on rit des mêmes choses où qu’on soit dans le monde. J’ai envie d’écrire un roman qui raconterait l’enfance, l’adolescence et la jeunesse d’une exploratrice pour renouer avec ce rêve de parcourir le monde qui était ma vocation première

. On vous présente comme un écrivain engagé pour la lecture. Êtes-vous d’accord ?

    D’accord sur le fait d’être un écrivain : mon travail, c’est de raconter des histoires. Et militante de la lecture aussi, je suis allée sur le terrain dès le début de ma carrière pour rencontrer des collégiens en grande difficulté. J’ai eu le désir d’être l’écrivain de ces non-lecteurs, d’être l’écrivain qu’ils liraient. Puis j’ai eu la chance de rencontrer Christine Thiéblemont, une institutrice de CP, et je me suis dit que l’amour de la lecture, ça se jouait là, au moment de l’apprentissage. Pour amener les livres aux enfants et les enfants aux livres, pendant trois ans, nous avons embarqué les élèves dans une histoire qui est devenue la méthode Bulle chez Bordas. Un roman a suivi cette aventure, Vive la République !  C’est ma déclaration d’amour à l’école.

. Vous avez écrit quatre-vingt-dix livres pour les enfants et les jeunes; Où trouvez-vous l’inspiration pour autant d’histoires ?

     Je recycle tout ce que je vis, vois, entends. Je suis tout le temps dédoublée, prenant note, même sans m’en apercevoir, de ce qui se passe autour de moi. Par ailleurs, je me documente énormément. Pour écrire Maïté coiffure, j’ai interrogé ma coiffeuse. Et je lis inlassablement la presse pour voir les sujets qui montent, pour comprendre les phénomènes de société. L’autre source d’inspiration, c’est ma propre vie, ma mémoire. Pour avoir accès à l’adolescent pour qui j’écris, il faut que je garde le contact avec l’ado que j’étais. Enfin, je m’appuie sur ma culture, plutôt classique et livresque, que je confronte à ce monde en mouvement. Je ne cesse de me demander ce que je pense de ce que j’ai sous les yeux. Et mes personnages sont autant de porte-paroles, dont aucun n’a le dernier mot.

. Est-ce que vous vous fixez des limites quand vous écrivez pour les enfants

      J’écris pour deux publics. Les plus jeunes sont dans l’apprentissage de la lecture, pour ne pas les perdre, je suis très attentive au lexique, aux références, aux émotions que je peux provoquer. Ce n’est pas de l’autocensure et je n’y mets aucune condescendance adulte, mais c’est une écriture contrôlée. Couper une phrase un peu longue, éclairer un mot difficile par le contexte, travailler en concertation avec l’illustrateur, ce sont des petites choses que l’on peut faire pour aider ces lecteurs débutants. Mon autre public d’adolescents et de jeunes adultes est dans l’apprentissage de la vie, je peux lui parler de tous les sujets en cherchant les mots justes, les mots vrais, je lui rends compte de ce qu’est la condition humaine, mais sans jamais le laisser sur une fin dépressive.

. Quelle est votre relation avec l’école, avec les enseignants ?

      Si je n’avais que mon expérience d’écrivain, je dirais que tout va bien ! Je suis invitée par des enseignants impliqués dans des classes motivées par ma venue. En tant que parent, j’ai vu des enfants souffrir à l’école, parfois les miens, avec cette pression évaluative qui détruit le simple désir d’apprendre. Par ailleurs, je vois autour de moi de jeunes enseignants en souffrance qui se posent des questions sur ce que l’institution leur demande. J’en rendrai compte dans la prochaine saison de « Sauveur & Fils » que j’écris avec ma fille, Constance.

Fenêtres sur cours – numéro 482 – mai 2022

(1) International board on books for young people

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Merci à la rédaction de Fenêtres sur cours, revue mensuelle de SNUipp-FSU, pour son autorisation de publication.

Pour lire le numéro de mai 2022 de la revue, c’est ici : https://www.snuipp.fr/publications/fsc_publications/438

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Née dans une famille d’artistes – son père est poète, sa mère journaliste, son frère aîné Tristan, compositeur, son autre frère Lorris et sa sœur Elvire, qui signe Moka, écrivains –, Marie-Aude Murail a fait des études de lettres à La Sorbonne et soutenu une thèse titré Pauvre Robinson ! ou pourquoi et comment on adapte le roman classique au public enfantin. Premiers textes pour les enfants chez Bayard Presse. Succès, à l’école des loisirs, de la série « Émilien » (1989-1993). Variant thèmes et manières d’écrire, Marie-Aude Murail a publié près de cent livres, souvent traduits, dont Le Hollandais sans peine (1989), L’assassin est au collège (1992), Oh Boy ! (2000), Simple (2004), Maïté coiffure (2004), Miss Charity (2008), Trois mille façons de dire je t’aime (2013), tous publiés à l’école des loisirs comme l’épatante série « Malo de Lange ». Auteur, avec son frère Lorris, de la série « Le Golem » (Pocket, 2002). Engagée notamment pour la cause de la lecture, elle a écrit plusieurs essais dont Continue la lecture, on n’aime pas la récré (Calmann-Lévy, 1993) et, avec Patricia Bucheton et Christine Thiéblemont, Bulle, méthode d’apprentissage de la lecture pour le CP qui met au cœur du projet littérature pour la jeunesse et lecture à haute voix. Ne pas omettre les six saisons de « Sauveur & fils » (école des loisirs, 2017-2019)

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Rolande Causse à Olivet

 

 

Le mercredi 19 juin 2019, dans le cadre des animations impulsées par le CRILJ, Rolande Causse est intervenue à Olivet (Loiret) auprès de douze jeunes apprenants et apprenantes accueillis par l’association Olivet Solidarité. Veuillez trouver ici le compte-rendu de cette rencontre, avec un franc retard dont vous voudrez bien nous excuser.

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     Militante de l’association Olivet Solidarité, j’ai souvent évoqué, lors de nos réunions entre formateurs, de littérature pour la jeunesse. Et c’est ainsi qu’est née l’idée d’une rencontre entre Rolande Causse, écrivaine et poétesse, et les apprenants de niveau de français A2 de Carmel et Mathilde, deux de nos formatrices, qui s’est tenue le mercredi 19 juin 2019 de 10 heures à 14 heures. La séance avait été préparée la veille par Rolande et les deux formatrices.

    C’est à douze jeunes âgés entre 16 et 22 ans, venus des quatre continents, que Rolande s’est présentée et a lu les poèmes choisis lors de la séance de préparation, les invitant à observer le rythme et la composition de chacun d’eux. Ensuite Rolande les a encouragés à créer à leur tour et ils se sont lancés à écrire à la manière de. Leurs écrits ont été lus par les formatrices.

    La séance s’est terminée par un repas partagé où les échanges se sont prolongés, les jeunes répondant aux questions de Rolande sur leurs pays, leurs vies en France, leurs projets.

Martine Bonnet-Hélot

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    J’ai mené mon premier atelier de lecture-écriture avec des enfants à Montreuil (93100) en juillet 1979. Depuis je ne compte plus les rencontres avec les jeunes ou avec des adultes, enseignants, bibliothécaires, orthophonistes…

    En Colombie, à la grande bibliothèque de Bogota, j’ai mené une formation Littérature-écriture de quatre journées auprès de quinze bibliothécaires de langue espagnole. Avec l’interprète nous avions préparé livres et motivations d’écriture. Néanmoins n’ayant pas appris l’espagnol, j’appréhendais quelque peu. Ce furent quatre jours d’étonnement heureux.

    Pendant le confinement, mon petit-fils et moi avons inventé un atelier d’écriture audio (grâce à WhatsApp) Cela a été très riche. Nous continuons pendant le deuxième confinement.

    Je conte ces expériences afin de souligner que l’atelier d’écriture poétique que j’ai mené pour l’association Olivet Solidarité demeure pour moi parmi les moments particuliers et inoubliables. Je garde un souvenir ému de cette rencontre à Olivet (Loiret) en juin 2019 avec une douzaine de grands adolescents ou jeunes hommes et trois jeunes femmes venus des pays africains et sud américains.

    Avec une extrême attention, ils ont écouté ma lecture de poèmes d’Andrée Chedid, de Desnos, de Lorca, d’Apollinaire. Je souhaitais les mettre dans l’ambiance du bercement des mots et de la poésie. Ils apprécièrent les rythmes, les répétitions, les émotions. Puis je souhaitais qu’ils choisissent l’un des poèmes anaphoriques comme J’aime, je déteste ou Je me souviens ou encore Hier, aujourd’hui, ici, là-bas… Et je leur demandais d’écrire ce qu’ils ressentaient.

      Appliqués, concentrés, souriants ou traits contractés, ils créèrent de forts beaux textes. Ils les lurent à haute voix ou, pour certains qui hésitaient trop, je les lus à leur place. Mais leur attention, leur disposition, leur gentillesse leur talent m’enthousiasmèrent.

    Puis au cours d’un brunch, certains dirent qu’ils se sentaient bien accueillis et qu’ils aimaient notre pays. Pour quelques uns, « c’était dur » mais ils faisaient des efforts. Ils ne supposaient pas qu’en venant en France ils apprendraient tant de choses. Tout ce qu’ils désiraient c’était d’avoir un métier, de l’exercer et d’envoyer de l’argent à leur famille. L’apprentissage qu’ils recevaient leur permettait d’espérer…

    Nous nous quittâmes en sympathie. Ils me demandèrent de revenir. Je leur répondais que j’aurais plaisir à les revoir et à poursuivre avec eux cette sensibilisation à la poésie. Nous étions en juin 2019 et il ne fut pas possible de recommencer cette expérience.

    Je leur souhaitais le meilleur avenir possible. Grâce à ces jeunes migrants et grâce à l’association Olivet Solidarité, cette demi-journée demeure pour moi un moment important dans mon travail.

    Un atelier d’écriture émouvant et une production d’écrits dans laquelle il est difficile de choisir. Vous trouverez ci-après les trois textes.

Rolande Causse

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Ici les gens écrivent

Là-bas les enfants courent

Ici la vie est dure

Là-bas le fruit est mûr

Ici il y a des jardins

Là-bas tout est désert

Ici le temps est court

Là-bas le rêve est doux

(Diadié) 

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Ici il y a les droits de l’homme, la liberté d’expression et le respect de la femme

Là-bas il y a l’amour de son prochain, la joie d’une famille pauvre

Ici il y a des personnes qui consacrent leur temps à de jeunes étrangers pour leur intégration dans la société

Là-bas il y a la guerre

Là-bas il y a la famine

Là-bas les enfants sont tués

Ici les enfants sont protégés

Ici le président n’a droit qu’à deux mandats

Là-bas il y a la dictature

Là-bas là la jeunesse perd tout espoir

Ici c’est l’espoir d’une vie meilleure

Ici je suis chez moi

(Ibrahim D.)

Dans ma poche il y a des cartes

Dans ma poche il y a l’heure de départ

Dans ma poche il y a le ciel

Dans ma poche il y a du miel

Dans ma poche il y a la couleur dorée

Dans ma poche il y a un cœur amoureux

Dans ma poche il y a la vie

Dans ma poche il y a la ville

(Diadié)

 

 

L’association Olivet Solidarité a pour objectifs de contribuer, dans le cadre d’une coopération menée notamment avec la Mairie et en liaison avec les associations ou services à vocation sociale, à l’aide, à l’entraide et au soutien des personnes les plus démunies afin de leur procurer les moyens matériels et psychologiques qui leur permettront de lutter contre la faim, le dénuement, la solitude et les détresses de toute nature, d’être à l’écoute de ces personnes dans le total respect de leur dignité et en toute confidentialité, d’organiser des échanges du savoir et savoir faire, de favoriser les liens entre générations, de souscrire à toute action de solidarité active en faveur des plus démunis.

Romain Dutter à Clamart

 

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Le lundi 6 avril 2019, dans le cadre des animations impulsés par le CRILJ, Romain Dutter est intervenu à la Petite Bibliothèque Ronde de Clamart auprès d’enfants et de quelques adultes du quartier. Veuillez trouver ici le compte-rendu de cette rencontre, avec un franc retard dont vous voudrez bien nous excuser.

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    La rencontre s’est déroulée à l’initiative de Julien Maréchal, directeur de la Petite Bibliothèque Ronde. Romain Dutter, auteur du scénario de la bande dessinée Symphonie Carcérale (Steinkis, 2018) est intervenu pour aborder avec le jeune public la question de la pauvreté dans la littérature pour la jeunesse par le prisme de l’incarcération. Il a d’abord présenté son parcours puis le travail accompli pour parvenir à l’écriture de Symphonie carcérale.  Il a eu l’occasion de  répondre à de nombreuses questions liées à l’univers carcéral et aux causes de l’incarcération.

    Romain Dutter a ensuite posé ses propres questions : Quelle musique écoutez-vous ? Qu’est-ce que vous aimez comme BD ? Quelles sont les différentes parties d’un livre, d’une bande dessinée ? Puis il  a lu quelques pages de son propre ouvrage.

    La rencontre s’est conclue par un défi lancé par l’auteur : réaliser une planche de BD et commencer à créer sa propre histoire. Romain Dutter la encouragés les enfants  à montrer leurs réalisations et à se faire conseiller par les parents, par les professeurs, par les bibliothécaires. En fin de séance, tout le monde dessinait ses premières cases.

    L’échange aura été très riche. L’auteur a réussi à synthétiser de façon très pédagogique le contenu de son livre et les grandes thématiques qu’il aborde : l’incarcération, la précarité, l’enjeu de la culture dans ce contexte. Il a également parlé du processus de création d’une bande dessinée et des aspects formels  (bulles, cases, planche, couleurs) ont pu être évoqués.

    Les questions et les remarques formulées par les  enfants étaient justes et pertinentes,  tant sur le sujet de l’ouvrage (Qu’est-ce que c’est une prison ? Pourquoi va-t-on en prison ? Les femmes sont-elles également incarcérées ? Dans quelles proportions ? Que représente un atelier culturel dans le parcours de vie des personnes incarcérées ?) que sur la technique de la bande dessinée (Commence-t-on par le dessin ou par le texte ? Combien d’années faut-il pour réaliser une bande dessinée ? Quel sera le prochain projet de l’auteur ?)

    Le fait que tous aient souhaité se lancer dans la réalisation d’une planche de à l’issue de la rencontre est un autre indicateur intéressant à prendre en compte. La thématique carcérale explique sans doute en partie le nombre relativement faible de participants. Cela n’a toutefois pas empêché les échanges d’être soutenus.

    Les participants à la rencontre vivent dans les environs de la bibliothèque, dans un quartier populaire classé en réseau d’éducation prioritaire. L’enjeu de la maîtrise de la langue se pose chez les mineurs comme les majeurs, de même que celle de l’accès aux lieux culturels. Les enfants ont spontanément souhaité lire certains des ouvrages que l’équipe de la bibliothèque avait présélectionnés pour aborder d’autres aspects de la pauvreté : Monstres de père en fils de Gérald Stehr (Actes Sud, 2010), Bonhomme de Sarah V. (Pastel, 2017), Raspoutine de Guillaume Guéraud (Le Rouergue, 2008), Joseph avait un petit manteau de Simms Taback (Le Genévrier, 2011).

 

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La Petite Bibliothèque Ronde est située 14 rue de Champagne, Cité de la Plaine à Clamart (Hauts-de-Seine). Ses actions s’adressent aux enfants de 0 à 12 ans, dans la lignée du travail engagé, depuis 1965, par La Joie par les Livres. Forte de sa présence de cinquante ans sur le territoire, la bibliothèque est pensée comme un lieu de vie pour les enfants et comme un équipement de proximité dont le rôle social vise à réduire les fractures numérique ou d’accès aux biens culturels.

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Ancien coordinateur culturel au sein du Centre pénitentiaire de Fresnes, Romain Dutter a, dans Symphonie Carcérale : petites et grandes histoires des concerts en prison, raconté en bande dessinée, sous la forme d’un roman graphique, cette expérience de dix ans avec beaucoup d’humour et de générosité. Julien Bouquet dit Bouqé, dessinateur de l’ouvrage, est graphiste dans l’édition jeunesse. Romain Dutter a également écrit des scénarios de documentaire pour la télévision.

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Retour de salon

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Un salon du livre est-il une terre de mission ?

    Les cartons de livres et les rouleaux d’affiches sont à nouveau remplis, moins lourds qu’il y a quelques jours. Chacun est rentré chez soi. Il y a eu une jolie affluence, familiale et populaire. Les enfants ont beaucoup sollicité les lectrices de Livres Passerelle. Ils ont aussi fabriqué un passeport personnalisé grâce aux typographes des Milles univers. La file d’attente devant la caisse de la librairie balgentienne Le Chat qui dort fut conséquente pendant les trois jours. Mathilde Chèvre et Mo Abba ont, pour Le Port a jauni, éditons bilingues en français et en arabe, beaucoup montré, beaucoup expliqué. Ils ont beaucoup convaincu. Julia Chausson, quasi scotchée derrière ses albums de contes et de comptines, a généreusement dédicacé.

    Sur le stand du CRILJ, en plus de nos propositions et documents habituels, nous avions apporté, tirés en nombre, le texte de Quand les hommes vivront d’amour de Raymond Lévesque (récemment mis en images par Pierre Pratt) et un montage de couvertures de livres évoquant Maroussia. Chanson connue, paroles et musique, de près de 95 % des personnes avec lesquelles nous avons  échangé, 65 % – les plus âgées, surtout des dames – ayant lu le roman de P. J. Stahl.

    Dans les cinq autres communes de la Communauté de communes des Terres de Loire où l’association Val de lire avait, pour la première fois, décentralisé le salon – nous n’y étions pas –, le public a répondu inégalement présent. Gros succès à Ouzouer-le-Marché et Marie Lequenne, responsable de la Médiathèque intercommunale Simone Veil de Beauce la Romaine, en est toute heureuse. En un autre endroit, il semblerait que ce fut (trop) clairsemé. Le soleil qui invitait à la promenade en forêt ou sur les bords de Loire est-il le principal responsable de cette désaffection ?

(lundi 28 mars 2022)

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 Quelques jours avant la fête – photographie  : Andy Kraft

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