Une rencontre avec Anne Herbauts

Vous avez écrit un beau texte (ou réalisé une image épatante) et vous voulez mettre texte (ou image) à la disposition de tous. Vous nous envoyez et nous mettons en ligne ici.

 

Invitée du festival Haltes Nomades d’Aspet, le mercredi 7 octobre 2015, Anne Herbauts est questionné par Martine Abadia, présidente du CRILJ Midi Pyrénées.

Martine Abadia – Anne, j’aurais pu faire de vous une présentation très académique : vous êtes reconnue comme une des grandes auteures-illustratrices de notre temps, vous avez étudiée à l’université, vous êtes lauréate de nombreux prix dont une première distinction à Bologne, en 1999, je crois, le prix Baobab en 2003, et plus récemment, en 2013, le prix Sorcières pour l’album De quelle couleur est le vent ? On vous qualifie souvent d’artiste plurielle, d’albums et de BD (c’est ce que l’on connaît le mieux), mais aussi  de courts métrages et de films d’animation (ce que l’on connaît moins).

Vous aurais-je pour autant présentée ? Non car vous êtes une artiste singulière tout comme les héros de vos albums. Vous avez gardé de l’enfance le goût du quotidien, des moindres petites choses, le goût de l’étonnement, de l’exploration, une certaine fragilité qui s’illustre par ce que vous appelez « la maladresse de mon geste graphique » et vous avez un rapport au temps qui rappelle celui qu’ont les enfants, rapport au temps que l’on retrouve dans la plupart de vos ouvrages.

Mais en même temps vous vous interrogez sans cesse sur votre œuvre. Vous êtes dans le doute, dans l’incertitude, dans le besoin incessant d’analyser et de comprendre votre processus créatif, ce qui vous rend parfois presque insaisissable.

Lorsque nous avons préparé ce temps de rencontre, nous avons choisi de délaisser la forme conférence qui nous paraissait peu adaptée et nous avons préféré une mise en jeu, un jeu sérieux bien sûr (puisque nous sommes entre gens sérieux), une mise en jeu lancée comme un défi à travers trois mots que nous avons choisis parmi ceux qui caractérisent votre oeuvre, une mise en jeu qui va bien sûr entraîner une « mise en je ». Ces 3 mots : caillou, papier, ciseau.

Nous avons eu un débat autour des mots caillou, pierre, rocher. Nous avons retenu le mot caillou car c’était la forme et le toucher un peu doux qui vous intéressait. Il se trouve que le caillou que l’on rencontre souvent chez nous, c’est le galet. Nous sommes au bord de la Garonne, on y trouve beaucoup de galets et cela nous semblait très contextualisé. Pourquoi donc le choix du caillou et pourquoi, de manière plus générale, les objets du quotidien, ceux que nous ne voyons plus d’ordinaire, tiennent-ils une telle place dans votre imaginaire ?

Anne Herbauts : Il y a déjà plein de questions là-dedans. Pourquoi j’aime bien le caillou et la pierre ? Parce que cela me permet déjà de parler du texte et de l’image. C’est quelque chose qui est très important dans mon travail. Je travaille le texte et l’image en même temps, en parallèle, dès le départ. Quand j’écris, dans l’album De temps en temps que « je ne comprends pas pourquoi le mot merle revenait toujours dans mon image », cela montre que je bascule sans arrêt. J’écris avec des images et je peins avec du texte. Les deux sont toujours en miroir, en jeu : je dis quelque chose, je l’inverse avec l’image, je contrarie.

Alors, le caillou, c’est un objet que j’aime beaucoup car si on peut aller de la miette au gravier, on peut aussi partir vers la météore et, quand on pense météore, on est déjà très loin. On peut donc passer de la miette à la météore et, dans mes livres, il y a toujours l’infiniment petit et l’infiniment grand qui se rejoignent. C’est jouer sur les opposés. Le caillou, c’est aussi quelque chose qui est très facile à dessiner. C’est, en quelque sorte, un rond. A partir du moment où je joue sur le rond, on est dans le dessin mais un peu aussi sur la tâche et donc on glisse très vite vers le point, le point de la ponctuation. Cela veut dire que l’image peut être utilisée dans le livre comme ponctuation. L’image ne sert pas juste à mettre une image sur le texte, l’image participe à l’écriture. Une image peut freiner, ralentir, pousser, remplacer la lecture du texte. La ponctuation est très importante dans mes images et, aussi, dans mon texte. J’utilise beaucoup les virgules, je répète plusieurs fois les mêmes mots car un mot quand on le répète, (on parlait tout à l’heure d’objets du quotidien qu’on ne regarde plus en fait), il devient bizarre au bout d’un moment et c’est comme quand on apprend une langue étrangère On revoit sa propre langue autrement. Parce que les mots étrangers, eux, sont tout neufs. Si vous prenez le mot « bouilloire » en français. Vous le répétez trois fois. Ce n’est plus le mot bouilloire ordinaire. On imagine l’eau qui bout dedans. Il y a tout un jeu sur les sons qui composent ce mot mais aussi sur l’image qu’on s’en fait et la bouilloire a une forme ronde…

En bref, la répétition c’est ma façon de donner un rythme, une scansion, et, aussi, d’interroger chaque mot. C’est vous dire que tous les mots comptent, même les mots pas extraordinaires. Le mot « hier », par exemple, si on le répète plusieurs fois, on n’arrive plus à le mettre dans sa bouche. Quand on déploie un mot, on se rend compte que la langue est fabuleusement riche. Le mot a fait des voyages dans le temps, il a vieilli, il a changé. Il a aussi des significations différentes selon sa place, son usage. Du coup, quand on le répète, on pousse le lecteur à s’interroger. On reprend le mot bouilloire, on va chercher dans sa tête toute une collection de bouilloires, les bouilloires des grands-mères et, hop, on fait voyager tout ça. Avec très peu de mots, on va pouvoir occasionner un bazar pas possible !

Si vous ajoutez à la puissance de la langue, la puissance de l’image, cela fait un sacré paquet. Tout cela pour le simple petit caillou. Et c’est très chouette d’arriver à des éléments graphiques simples. Le caillou c’est un simple caillou mais on peut jouer sur les échelles. Si on part sur l’idée d’un caillou dans la chaussure, ce n’est plus un caillou, c’est le début d’une histoire. Après, si je dessine, à côté du caillou, une maison, ce n’est plus un caillou, c’est une montagne et, si je rajoute au caillou, une petite trompe, avec une lune au-dessus, eh bien le caillou devient un éléphant dans la nuit. Le caillou me permet cela parce que c’est une forme basique, graphique, qui permet tout. Il devient des objets qui ne sont plus uniquement des objets, mais presque des mots, quelque chose qui relève du signe et c’est sur un troisième langage sur lequel on va pouvoir jouer.

Si j’aime autant les cafetières, c’est que, si je leur mets deux chaussures, elles trottent. Ce sont des objets qui ont des attitudes presque humaines. Les chaises aussi disent beaucoup. Vous allez voir quand vous allez quitter la salle tout à l’heure, on pourra savoir comment vous étiez assis par rapport à moi et ce qui s‘est passé. Parce que les chaises bavardent comme nous. Elles gardent la forme humaine et, quand on les abandonne, elles gardent et racontent les traces du passé.

Donc, ça, c’était pour le caillou…

MA – Eh bien, passons au papier.

AH – Juste une transition vers le papier. Ce caillou, c’est un objet pauvre. Un galet est certes plus beau que tel ou tel minerai, mais il est pauvre quand même. Qu’est-ce que c’est qu’un livre ? Le livre c’est du papier, un carton et, parfois, du fil et de la colle. C’est finalement très simple à faire : plié, collé, cousu… Mais le simple fait de sa simplicité ouvre des multitudes de possibilités. Cela constitue sa richesse parce que, dès lors, on peut y écrire tout ce qu’on veut.

MA – Oui, et quand on parle de papier avec vous, on voit qu’on en vient tout de suite à l’objet livre. Le livre est, pour vous, déjà un objet qui se tient dans les mains. Il y a un rapport sensuel au livre. Ce sont aussi des pages qui défilent comme le temps. Ce livre, il est matière, une matière essentielle. Dans un interview à Vivons Livres, à Toulouse, en 2010, vous disiez que vous étiez fidèle aux éditeurs Esperluète et Casterman car peu d’éditeurs accepteraient vos exigences en matière de confection du livre. Le choix du papier est pour vous fondamental car il participe à la narration. Pourriez-vous illustrer cela au travers de quelques ouvrages ?

AH – Il y a peut-être d’autres éditeurs qui le feraient, mais Casterman m’offre une très grande liberté dans les papiers utilisés tout en étant une très grosse maison : papiers glacés, papiers plus ordinaires, etc.

Pourquoi l’éditeur accepte de jouer le jeu ? C’est parce que ce n’est jamais un caprice. Très vite, quand j’explique le projet, cela devient une justification et ce n’est jamais absolu car, quand on construit un livre, on est devant un médium pauvre, mais aussi, contrairement à la peinture, on est en même temps au centre d’un tas de disciplines. On peut tout faire en illustration : de la photo, de la sculpture, etc. Mais le livre, cet objet, releve de la production industrielle, de l’édition, de la vente et, de ce fait, il y a des contraintes de fabrication et de prix qui sont des limites qui nous aident à aller plus loin. Cette situation met un cadre et, paradoxalement, au lieu de s’éparpiller, on va le plus loin possible dans ce cadre qui nous restreint.

Quand on écrit un livre, on n’est pas juste avec un texte et des images. Quand je porte un projet à l’éditeur, il me dit : « On n’est pas contre, mais on va envoyer le projet à la production et ils vont nous en donner le coût ». Si on obtient un coût de production de 327,00 euros, ça n’a pas de sens.

Les livres des éditions Esperluète sont des livres plus fragiles. Même le choix de l’éditeur fait partie de l’écriture. On sait que les livres d’Esperluète, fragiles, vont prendre une certaine place sur les rayonnages de la librairie et que ceux de Casterman vont être tirés à 8000 à 10000 exemplaires sur les rotatives. Ce sont des livres qui ont déjà supporté les rotatives ! Ces livres, ils n’ont déjà pas le même corps, physiquement parlant, que les livres publiés chez Esperluette. On le sait, ça, quand on écrit. Publier Sans début ni fin chez Casterman n’a pas de sens même par rapport au texte. Ce serait comme crier un poème dans un hangar métallique. Tout cela pour dire que tout est lié. L’éditeur fait partie de l’écriture, tout comme le diffuseur et le libraire. On ne fait jamais un livre tout seul.

Un auditeur – Mais, ça, vous ne le savez pas quand vous vous mettez à l’écriture ?

AH – Si, je sais que je vais faire, par exemple, ce livre pour Esperluète. Je sais à qui je vais le proposer. Mais parfois cela peut changer en cours de route. Pour le dernier, je me suis dit que cela n’irait finalement pas pour Esperluète et j’ai continué mon projet en ayant en tête un autre éditeur.

Sur les supports, je voulais dire que j’avais démarré un nouveau projet autour d’un film d’animation sur un scénario que j’avais en tête depuis des années, mais, finalement, j’ai renoncé car c’est trop d’énergie. Ce que je veux dire c’est que, lorsqu’on écrit, il faut savoir pour quel support on le fait : un spectacle de marionnettes, un album, un dessin animé, etc. On peut adapter en changeant de support mais, alors, il faut tout réécrire. Quand on écrit un livre, tout compte et j’ai la chance d’avoir des éditeurs qui me laissent arriver avec un objet complet.

J’aime bien expliquer comment je fais tout un livre pour que vous en compreniez le cheminement, la construction. Et pour illustrer, j’ai choisi un livre un peu particulier, De quelle couleur est le vent ? Je vais vous prouver que le livre c’est du vent.

Ce projet a été un peu long. Il est né après une réunion en Italie où j’étais invitée par le Prix Tactus, prix organisé par une association, Les doigts qui rêvent, à Dijon, qui a pour vocation de développer les livres tactiles pour les non-voyants. Le problème, disait-il, c’est que, le plus souvent, les livres pour non ou mal voyants se résument à traduire en braille le texte et à faire une illustration en volume. Les responsables de cette association n’étaient pas satisfaits de la chose et ils m’ont donné une leçon en me montrant un dessin qu’ils avaient affiché dans leur bureau. C’est un très bon moyen mnémotechnique pour se remettre les choses au point, pour imaginer la représentation des choses de lecteurs mal voyants. En fait, ce dessin disait qu’il ne faut jamais traduire mot à mot ou image par image. Le dessin, c’était juste trois traits horosontaux calés sur un trait vertical. C’était le dessin évident d’un enfant aveugle : « Je tiens la barre du bus et je monte trois marches. » Pourquoi dessiner un bus avec des roues serait-il plus juste ? C’est juste une histoire de point de vue. Ce sont des codes qu’on installe. Cet épisode a été un moment très fort pour moi. Avant, je me questionnais déjà sur tout, mais je dois avouer que ce dessin m’a ouvert encore plein de questionnements : c’est quoi dessiner juste, c’est quoi parler juste ?

Lors de cette rencontre, j’étais en train de terminer Lundi qui était le premier livre où j’avais amené du toucher, où j’avais introduit des changements dans la qualité et le grammage du papier. C’était amusant d’être là juste à ce moment-là car on m’avait invitée non pas parce que j’étais une spécialiste des livres tactiles mais pour que je parle souvent du rapport texte/image et que j’aime montrer que l’image va bien au-delà de l’illustration proprement dite, qu’elle a son propre langage. Dans cette réunion était présent aussi un éditeur polonais spécialiste de livres tactiles qui est arrivée avec une foultitude de questions d’enfants malvoyants dont celle-ci : « De quelle couleur est le vent ? » Tout de suite, ça a fait tilt, je me suis dit « Ça, c’est pour un livre. » C’était une question très séduisante, on pouvait envisager plein d’images, de couleurs. Mais il me semblait que je devais aller plus loin.

Le temps a passé et, un an et demi ou deux ans après, je me suis remis au projet. Le rêve de l’association, c’était que je fasse un livre comme ceux qu’ils avaient déjà édités, des livres qui coûtent environ 70,00 euros car ce sont des produits manufacturés. Il pensait pouvoir obtenir de Casterman un livre tactile, en braille, au prix des albums Casterman et pouvoir ainsi le partager avec d’autres lecteurs. Sur le principe, j’étais entièrement d’accord car séparer les livres pour malvoyants, polyglottes, malades, pas malades, les 3 ans, les 5 ans, poser des limites, des cadres, cela me dérangeait. L’intérêt d’un livre, c’est son partage. L’idée, c’était de donner cette sensation de tactile (mais pas tout donner à la fois quand même) et de ne pas faire un livre que pour les aveugles. Et de le faire avec les moyens techniques de la grosse production. Nous avons dû abandonner le braille. L’association était très fâchée, car, même si nous avions fait du braille avec des gouttes, on ne pouvait pas embosser le papier car se posait la question de l’envers de la page. Au moment de l’impression, les gouttes s’écrasent rendant la lecture illisible. Nombre de livres en braille sont d’ailleurs souvent illisibles par les malvoyants, sauf certains d’un prix très élevé. J’ai tranché, en disant : « On ne fait pas de braille. Le texte sera lu et partagé mais je ne veux pas faire du braille qui ne sera pas lisible. » J’aurais pu faire du braille avec des feuilles pliées, puis reliées par des spirales, mais cela ne me convenait pas.

Tout cela pour vous (re)dire que le livre c’est un tout. je ne crée pas un texte auquel j’associe ensuite une image. Les choses au contraire se nourrissent et se sont ces contraintes qui vont me permettre de construire l’histoire. Et, comme tout est cohérent, ces contraintes (qui grincent) finissent par trouver leur place dans l’histoire. Ce qui est fabuleux, c’est le moment où on est bloqué et que, subitement, quelque chose se passe comme si cela sortait du livre et rendait les choses soudain évidentes. C’est comme une bonne recette de cuisine : on est satisfait, on a envie d’entamer une belle danse, on est vraiment très contents. Ce sont ces moments jubilatoires qui nous donnent envie de continuer à construire. On a mis en place tellement de choses que le livre, à un moment donné, va plus vite que nous. Mon problème, ensuite, c’est comment retomber, comment envisager la chute. J’ai souvent trop de possibilités parmi lesquelles il va falloir choisir. Je me laisse davantage de champ dans la bande dessinée. Dans l’album, le lecteur ne doit pas se perdre dans un trop grand nombre de strates. Il faut réfléchir pour savoir si on veut faire un livre léger ou plus dense. Le top c’est quand un livre est limpide, que tout roule et que l’on sait qu’il y a encore plein de choses à gratter, à creuser dessous.

Revenons à l’album De quelle couleur est le vent ? Avec toutes ces contraintes et mon projet, je suis allée chez Casterman pour voir ce qu’ils me proposaient. Ils m’ont dit :  « On peut faire une impression sur plastique, même si le plastique, c’est pas terrible et ça ne sent pas très bon. On peut faire des trous et on peut ajouter de l’embossage. » Ce n’était déjà pas si mal. On aurait pu aussi coller des tas de matières comme du papier abrasif, mais ce sont souvent des matières très marquées qui n’ont pas beaucoup de sensualité. J’ai décidé de jouer le coup du plastique.

Ensuite, je me suis demandé pourquoi ce titre m’avait-il autant attiré. Je ne voulais pas que ce soit un livre spécialisé, je voulais qu’il soit lu par tout le monde, mais il fallait tout de même qu’il puisse n’être lu qu’avec les doigts. Je ne voulais pas non plus expliquer, tout simplement parce que moi je ne sais pas répondre à cette question de la couleur du vent et vous non plus, d’ailleurs.

Le génial dans cette question, c’est qu’on ne peut pas répondre. On part donc sur un pied d’égalité, voire mieux, car je pense que celui qui voit va être nettement plus embêté que celui qui ne voit pas. Parce qu’il va essayer absolument de trouver une couleur et il va se retrouver beaucoup moins libre que celui qui ne voit pas. C’est fabuleux car, du coup, cela ne peut pas être un livre qui nous donne une leçon, qui nous explique. Je voulais quand même donner une réponse, mais une réponse ouverte. C’est le livre où je suis allée le plus loin dans l’abstraction en jouant sur l’abstraction même de l’objet. Cela rajoutait une contrainte à l’objet : il me fallait un livre mou.

Résumons-nous : on ne pouvait pas faire trop d’embossage pour une lecture en braille, ni une reliure en spirale. Il me fallait beaucoup de papier donc une histoire un peu longue. J’ai donc écrit cette histoire. Pour vous dire que je fais du vent ! J’ai inventé un personnage, mais, ce personnage, je l’ai voulu incomplet parce qu’il y avait déjà des tas de choses dites dans le livre avec les trous, le plastique, les quelques embossages. Ce n’était pas nécessaire de se fatiguer. Il valait mieux questionner le lecteur, le perturber et l’amener à s’interroger sur ce qui manque. Ensuite, je vais vous révéler une piste que, normalement, à la lecture vous ne devez pas voir : je me suis forcée à peindre au maximum au doigt car, même si vous ne vous en apercevez pas, votre œil, lui, a perçu quelque chose : dans ces visages, il y a des empreintes de doigts et cela donne un côté gauche pour rappeler le tactile. Une nouvelle petite contrainte, pour m’amuser. Ce personnage, c’est un petit géant qui va demander à chaque personne qu’il rencontre de quelle couleur est le vent. Je suis consciente de ne pas avoir réussi à traduire le côté tactile mais je suis allée au plus près de ce que je pouvais faire dans le respect de mon univers graphique et avec les contraintes que j’avais.

Je me suis aussi demandé comment je pouvais donner une sensation tactile à l’intérieur d’une maison. J’ai choisi un crayon noir graphite et j’ai dessiné le plancher par terre car je me suis dit c’est la seule sensation tactile qui me semblait de nature à induire le mot maison pour un mal voyant. Ce n’est pas la solution idéale mais celle qui correspond à mon vocabulaire graphique. A d’autres moments de l’histoire, j’ai réexploité des choses que j’avais déjà mises en œuvre dans Lundi.

Le personnage rencontre un gros et vieux chien et il lui demande de quelle couleur est le vent. Et le chien de répondre qu’il est coloré, rose fleuri, blanc léger… Le chien, avec un poil tout doux, est traité en embossage. Le problème avec l’embossage c’est que, si je pousse d’un côté, je me retrouve de l’autre côté avec l’embossage du chien. Ici, ça tombait bien parce que je voulais jouer sur le recto verso et cette contrainte a finalement structuré tout mon récit. Donc, à l’envers, ça donne : « Non, dit le loup, il a l’odeur sombre de la forêt. » On voit bien que c’est la contrainte technique qui m’a poussé à cet endroit et c’était parfait car je voulais nuancer, ajouter chaque fois une touche. A la fin, quand chacun a donné sa touche, sa « couleur », cela donne un spectre général avec toutes les couleurs et toutes les matières. J’avais constaté que, dans les livres pour mal voyants, il y a souvent des grosses formes très colorées et je me suis amusée, sur certaines pages, à ajouter ce type de choses très contrastées avec des couleurs complémentaires, des motifs, des plastifiés mats et des images assez abstraites. A un moment, on voit les dents qui ont mordu dans la pomme. Je me résume : il y a toujours l’envers, comme l’éléphant qui devient, à l’envers, la montagne.

A la fin du livre, le personnage se retrouve devant le grand géant. Il prend le livre, met le pouce contre la tranche et laisse courir les pages. Le petit géant sent la douceur du vent, le vent du livre. Alors là, j’avoue que j’étais très contente de ma trouvaille car ce livre est vraiment un objet en trois dimensions et, quand on le parcourt, on a même la sensation du vent qui court. Et cela, même avec tous les moyens d’Hollywood, au cinéma, on ne peut pas l’avoir. Il n’y a pas de vent dans les salles de cinéma ! Le vent, il n’y a que le livre qui peut le procurer car c’est un bel objet de papier et qui sent et qui souffle …

MA – Merci pour cette belle démonstration. Le troisième mot choisi était ciseau. Le ciseau, c’est un outil bien sûr, celui qui découpe objets et personnages de l’histoire, mais aussi celui qui ouvre des fenêtres comme dans Les petites météorologies. Je pensais aussi que le ciseau pouvait avoir un rapport avec le choix des cadrages, lorsque vous décidez par exemple dans Les moindres petites choses de couper le personnage de Madame Avril, voire de le mettre hors champ.

AH – Avant d’en arriver au ciseau lui-même, je vais rester un peu sur l’objet livre et notamment sur cette partie du livre qui a à voir avec le ciseau, la tranche. Dans l’album Theferless, par exemple, j’ai voulu, sur la tranche, un jaspé bleu. Quand on achète le livre, quand on lit les premières pages, on ne s’en aperçoit pas le plus souvent, mais, à ce moment-là, j’ai eu envie d’exploiter cette partie du livre, car, souvent, on ne garde d’elle que le mauvais souvenir de s’être coupé car le papier ça peut couper et faire mal. Qu’est-ce qu’on peut raconter avec la tranche du livre ? Il y avait déjà les fils que je n’avais pas détricotés mais les fils sont très importants dans mes livres. Dans cette histoire, au début, c’est la forêt profonde, il n’y a même pas de montagnes, les nuages sont coincés. Heureusement, un jour, il y a une hirondelle qui tombe, que les habitants d’une maison au cœur de la forêt recueillent et soignent pendant l’hiver. Au printemps, que dit l’hotonelle ? « Mes amis, il faut que j’aille voir le bleu, il faut que je parte. » et elle s’envole. Du coup, toute la famille sort et découvre qu’au-dessus de la forêt, il y a du ciel. Ils lèvent la tête pour voir l’hirondelle partir et on arrive dans le bleu du livre qui déborde sur la tranche, jaspée de bleu. Quand on relit l’histoire, nous, on sait que le bleu est là même si les habitants de la maison ne le voient pas encore. C’est comme quand nous avons découvert pour la première fois l’histoire et que nous n’avions pas vu aussi qu’il y avait du bleu au bord de la forêt. Ce sont de petits jeux : si personne n’a vu le bleu au bord de la forêt, ce n’est pas grave, mais, moi, cela m’a permis de construire toute mon histoire. C’est ma façon de fonctionner.

La tranche, c’est bien la preuve que le livre est d’abord un objet fabriqué (tranché) car un livre, finalement, qu’est-ce que c’est ? C’est un rassemblement d’images, ce sont des peintures scannées, reproduites en impression quatre couleurs à plat, reproduites en machine, assemblées, cousues et mises entre deux cartons. On part de feuilles en deux dimensions et on arrive à un objet en trois dimensions. A ce moment-là, on peut s’en servir pour assommer sa voisine, le poser bancal sur une chaise vide, mais ce n’est pas encore vraiment un livre, c’est encore juste un objet de carton. A partir de quand cela devient un livre ? C’est quand cet objet rencontre un lecteur, ce lecteur qui va prendre le livre et l’ouvrir. C’est à ce moment que tout va basculer et que cet objet va devenir progressivement un livre. C’est le moment où l’on parcourt le livre, où l’on tourne les pages, où l’on s’arrête… A ce moment, le livre n’est plus seulement un objet en trois dimensions mais va s’immiscer une quatrième dimension, celle du temps, le temps de la lecture. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand vous lisez un livre et que vous êtes pris dedans, c’est comme si vous rentriez dans une autre tranche de temps qui n’a pas la même matière que le temps réel. C’est pour cela que ça fait tellement de bien.

Pourquoi le livre est-il un bel objet ? C’est parce que, quand on ouvre un livre, surtout un livre d’images, un album, on lit le texte et on lit l’image, on ne sépare pas les deux. On se retrouve dans un espace qui n’existe pas en fait. On se retrouve dans un espace en forme de V avec des lignes de fuite qui nous invitent à voyager au-delà de l’espace livre. On peut aller très loin. C’est pour cela aussi que je dis que, dans le livre, il y a un temps horizontal (le temps de la narration) et des temps verticaux, plus personnels, un peu indéfinissables. Souvent, j’illustre cela avec des pages toutes blanches ou toutes noires. J’aime bien travailler sur ces différentes interprétations du temps. J’aime bien démontrer qu’avec juste quatre feuilles pliées, on peut créer ces espaces et ces temps. On peut créer des rythmes avec les images, avec les textes.

On parlait tout à l’heure des cadrages avec les ciseaux. Selon le positionnement des personnages dans la page, on peut accélérer, ralentir la lecture. Si un personnage regarde dans le sens inverse à la lecture, vous allez inconsciemment bloquer et cela va ralentir votre lecture.

N’imaginez pas pour autant que, lorsque je crée un livre, je m’imagine des plans. Cela fait maintenant près de 19 ans que je fais des livre et je ne réfléchis pas. Quand j’ai l’impression d’être dans le juste, les choses se mettent en place « naturellement ». On fait avec le livre comme on construirait une phrase, suivant la situation ou selon l’interlocuteur auquel on s’adresse. Parfois on cale. Construire un livre, c’est un tout, le format, l’hostoire, les contraines diverse. Il faut souvent remodeler les choses. C’est d’ailleurs pour cela que je suis très mauvaise pour les commandes : je souffre trop ou je change trop de choses.

Le livre, c’est vraiment un objet extraordinaire. Il y a une sensualité du papier, une odeur. Maintenant que j’ai un peu plus d’expérience, ayant moi-même un petit, je me dis que c’est vraiment un crime de ne pas donner de livre à un enfant. Quand on voit comment il se tortille les doigts de pied de plaisir, c’est vraiment mieux qu’un gâteau au chocolat.

Cela me renvoie à une discussion que nous avons eue tout à l’heure avec Eunice Charasse concernant le livre numérique. Plutôt que de prendre position pour ou contre le numérique, il faut considérer le livre numérique comme un autre support. C’est comme le film d’animation, c’est un autre outil pour raconter des histoires. Il faut juste se demander qu’est-ce qu’il va nous permettre. Le problème, c’est qu’il induit beaucoup de contraintes techniques, c’est vertigineux, c’est très intéressant, mais c’est autre chose. Moi, je suis un peu « vieille « école », j’aime bien l’odeur du papier, on ne perçoit pas les mêmes sensations avec une tablette que lorsque l’on a un livre en main. C’est vraiment un objet, le livre.

A propos du mot ciseaux, puisque c’était notre propos initial, je pense à un album sans texte, Les Petites météorologies. En fait, ça demande beaucoup de texte, un livre sans texte, car, pour que la narration fonctionne, il faut une structure très cadrée. Lorsque j’ai créé ce livre, j’étais dans une période de crise, je me posais beaucoup de questions. Notamment, qu’est-ce qu’il y a dans le papier entre les deux pages ? Donc, j’ai décidé d’aller raconter des choses dans cet intervalle, de percer le papier en quelque sorte. Je vais vous montrer un parcours de livre où l’on va circuler comme ça. Ici, on a un gros plan sur une nappe et une cafetière, On voit la fumée monter de la cafetière et on suit un petit nuage, on survole des maisons, des vergers et on commence à décoller. On arrive au niveau du ciel, au-dessus des forêts, on traverse la nuit puis on commence à redescendre, on s’approche tellement qu’on voit les personnes, on s’approche encore jusqu’à la porte de la maison et la lettre que la dame avait en main au début arrive dans la boîte aux lettres. On rentre et on voit la cafetière et le petit personnage. C’est l’intersection de deux nuages, une histoire d’amour.

Je vous ai dit que, dans les livres, il y a toujours une relation au temps. J’écris sur le temps avec du temps, c’est très cohérent. L’album s’appelle Les petites météorologies, mais c’est aussi les petites météorologies du cœur. Dans la traversée de ce livre, il y a des météorologies au sens propre, la pluie par exemple, mais aussi des météorologies du temps, l’heure vide, entre chien et loup. Après, on passe à la nuit et, ensuite, il faut revenir au jour. En parallèle de ces espaces traversés, il y a aussi une traversée dans le temps. Lorsqu’on soulève les volets, il y a des moments suspendus, des gens qui rient, d’autres qui pleurent, qui s’écrivent  : ce sont les météorologies du cœur, des sortes de haïkus. Dans ce livre, il y a ce parcours où l’on se promène de manière horizontale et puis ces trouées dans l’intimité des gens. Ces histoires sont toutes indépendantes, sauf certaines qui interfèrent. On voit, par exemple, quelqu’un qui arrose ses fleurs et, derrière un autre volet, on aperçoit une fuite d’eau. Ce sont des jeux. Dans un livre, tout est absurde mais tout est possible. On peut jouer au niveau narratif, graphique, comique. etc.

Il y a cette image que j’aime beaucoup partager. On y voit des forêts et des camions qui coupent le bois. Ils travaillent beaucoup, ces camions, et quand ils ont rempli leur cargaison, ils vont les livrer à Ikéa qui va construire à la chaîne des chaises rouges que tout le monde va avoir dans sa petite maison. Cet exemple pour vous montrer un autre jeu possible sans l’apport du texte.

Concernant la fabrication, l’éditrice, au départ, voulait rajouter des lichettes pour aider à l’ouverture des volets. Moi je n’en voulais pas, je trouvais ça horrible. Tant pis si, la première fois, on oublie d’ouvrir quelques volets. Cela ne fait que susciter de la curiosité pour une prochaine lecture.

MA – Quand on a ouvert plusieurs fois ces volets, que le livre a subi l’épreuve du temps et des petits mains, on s’aperçoit qu’il reste neuf. C’est assez rare d’avoir une telle qualité de l’objet.

AH – Oui, la graphiste s’est cassé la tête, vraiment. Je fais vraiment beaucoup souffrir la graphiste ! Au départ, je faisais les mises en page moi-même comme pour Le petit souci. Mais je ne suis pas graphiste. Graphiste est un métier à part entière. Un jour, après avoir remarqué un travail de graphiste de qualité médiocre, j’ai proposé à Casterman de faire appel à une de mes anciennes professeures et ils ont dit oui. Donc je travaille avec elle. Tout cela pour vous dire la liberté dont je dispose. Je crois qie mes demandes sont admises parce que ce ne sont pas des exigences déplacées, mais simplement des exigences de qualité. Je vais chez ma graphiste, nous échangeons, elle me fait des propositions, on triche aussi pour que mes images s’adaptent au format. Car, même après 19 ans de travail, je fais encore des erreurs de base : je ne laisse pas suffisamment de place pour le texte er, quand je suis à ma table de peinture, j’ai du mal à faire de grands fonds avec rien. Voilà pourquoi on a parfois du mal à placer le texte.

Un exemple à propos d’une commande. Bernard Friot avait vraiment envie de travailler avec moi sur l’album A moitié, mais moi pas trop envie de travailler avec les éditions La Martinière qui devait éditer cet album. Donc, j’ai posé mes exigences dès le départ : « J’accepte, mais vous n’aurez rien à dire. Je vais tout revoir, tout refaire et vous ne verrez rien avant. » Ils ont dit qu’ils étaient d’accord et j’ai eu toute la liberté voulue. Je me suis beaucoup amusée, c’était de l’espièglerie, une forme de jeu.

Un autre exemple avec un livre que j’ai créé avec Vincent Cuvellier, Ici Londres. Vincent avait fait un travail remarquable de recherche autour des messages codés des réseaux de résistance. Le projet me plaisait beaucoup et j’ai tout de suite accepté parce que je trouvais ces messages très poétiques. Après avoir accepté, plein d’images me sont passées par la tête puis plus rien. Qu’est-ce que ça raconte ? J’étais bloquée parce que j’étais face à des phrases farfelues, parfois belles, parfois drôles, j’avais de belles images en tête mais je me posais des questions sur leurs contenus, leurs significations, le contexte de guerre dans lequel elles avaient été inventées. On ne pouvait donc pas faire n’importe quoi. J’ai eu aussi ce problème avec La petite sœur de Kafka qui parle de l’Holocauste. On ne peut pas faire du joli, de l’esthétique, ni encore du symbole froid et je me suis dit que la seule façon de m’en sortir, c’était ici aussi de créer une sorte de jeu. J’ai gravé un certain nombre de codes sur un lino, des sortes de grilles de cailloux rouges. Pour moi, c’était l’impact, cela représentait le code, les ondes. J’ai imprimé toutes mes feuilles. Parfois, cela sortait contrasté, parfois plus flou. J’obtenais ce fond pour toutes les pages que je devais ensuite modifier en fonction des phrases. Il ne s’agissait pas pour autant de représenter des cerises puis des pommes, mais d’inventer un nouveau jeu graphique qui se décale chaque fois. Le problème avec toutes ces phrases (nous en avions sélectionnés une douzaine), c’est que c’est un livre qui n’a pas de fin. On démarre certes mais comment chuter ?  La phrase qui nous paraissait la plus adaptée était celle qui démarre par « Les sanglots longs » et qui symbolise la libération, mais il fallait que je trouve aussi une chute dans l’image. Là, j’étais vraiment bloqué. Et puis, tout d’un coup, jubilation, je trouve la solution. J’inverse : les points rouges sur fond blanc vont devenir des points blancs sur fond rouge avec des fils et des petits bonshommes au bout pour représenter les parachutes. C’est vraiment étonnant ces instants où tout se déclenche : on s’aperçoit soudain qu’on a construit un système qui va favorise ce déclenchement.

Exemple encore avec La lettre. J’avais obtenu une petite bourse de la Bourse Royale de la Vocation pour faire un film d’animation. En Belgique, tout est royal ! On a fait ce livre avec des bouts de ficelle royales. C’était très expérimental et artisanal à la fois. On devait travailler image par image. C’était un autre rapport au temps car on avançait peu chaque jour, on vivait au rythme du personnage. C’est un projet qui m’a marqué car il pose une question fondamentale : à partir de quand faut-il écrire sa pensée ? Trop tôt, on la tue, mais, à un moment donné, il faut le faire. Mon éditeur savait que je travaillais sur ce projet un peu fou, il était inquiet sans doute sur son aboutissement. Quand il l’a vu, il m’a dit : « Anne, c’est dommage car, à part sur de petits festivals, cela va rester confidentiel. Est-ce qu’on ne pourrait pas en faire un livre ? » J’étais d’accord mais je ne voulais pas faire un livre emballage, juste pour pouvoir mieux vendre le DVD. Donc j’ai réfléchi à faire une histoire où il y a une mise en abyme et dans lequel le film s’inclue. L’éditeur m’a répondu : « Oui, c’est bien, mais il faut aussi que le livre fonctionne tout seul pour qu’il puisse être vendu à l’étranger. » Cela se compliquait un peu. Graphiquement, cela m’a amené sur un terrain particulier : j’ai choisi des animaux qui ne savaient pas écrire et qui, en plus, hibernent comme le loir ou l’ours. Ils sont tristes, c’est l’hiver, ils vont devoir hiberner et laisser Jean, le personnage central. Ils voudraient lui écrire une lettre pour lui dire combien l’été était fabuleux et, comme ils ne savent pas écrire, ils vont prendre des représentations d’objets (dix objets que j’ai prélevés dans le film), les glisser dans l’enveloppe comme des souvenirs heureux. Ils ferment l’enveloppe qui est bien remplie. Ils vont dormir pendant que Jean est dans sa petite maison. J’ai souhaité que l’enveloppe soit carrée pour que, lorsqu’on l’ouvre, elle représente une petite maison, celle de Jean. Et dans la maison de Jean, qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien, il y a Jean mais aussi le film. Ceci pour vous montrer que, là, le livre est né du film et que c’est tout autre chose. L’histoire du livre est plus simple que celle du film, mais tout aussi intéressante.

MA – Merci infiniment, Anne, pour ce magnifique moment.

(mercredi 7 octobre 2015)

  

 

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. « Je profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. » Martine Abadia est l’actuelle présidente de la section.

 

 

Retour sur la médiation

 

Compte-rendu du colloque

Elargir le cercle des lecteurs :

la médiation en littérature pour la jeunesse

organisé par le Centre de recherche et d’information

sur la littérature pour la jeunesse (CRILJ)

les vendredi 3 et samedi 4 février 2017, à Paris,

dans les locaux de la Médiathèque Marguerite Duras

   Françoise Lagarde, présidente du CRILJ, l’a affirmé en ouvrant le colloque devant une centaine de participants (enseignants, bibliothécaires, bénévoles) : la médiation est plus que jamais au cœur des préoccupations des acteurs de la littérature pour la jeunesse, et elle nécessite de renforcer les liens entre les professionnels, les familles, les citoyens, à travers des actions partenariales diversifiées.

    Francis Marcoin a enchaîné en soulevant quelques paradoxes liés à cette notion de médiation : de l’exigence idéale d’une médiation parfaite qui supposerait une absolue neutralité du médiateur à la fonction d’accommodation voire de pacification réparatrice du lien social détérioré… Instrument de conquête de publics toujours plus éloignés, la médiation se serait substituée à l’enseignement tout en prolongeant une forme de domination culturelle critiquée par la sociologie. Le médiateur (rôle assumé d’ailleurs majoritairement par des femmes), tout entier dévolu à sa mission, aurait quelques difficultés à remettre en question sa pratique, et ce colloque répond à la nécessité de cette remise en question, face à la dé-légitimation croissante de l’écrit. La croyance en l’universalité de la lecture doit en effet être interrogée puisque l’on souhaite « élargir » le cercle des lecteurs, c’est à dire aller chercher des publics non-lecteurs. De même doit être dénoncée la confusion entre « savoir lire » et « être lecteur ».

   Vincent Chabault, sociologue, a enquêté sur le métier de libraire, ce maillon de la chaîne du livre assez peu observé, à l’identité professionnelle pourtant forte. Les librairies spécialisées jeunesse, au sein d’un réseau de librairies indépendantes constitué et structuré autour de la légitimation du rôle culturel, ont vu le jour dans les années 1970. Tout en étant le premier circuit de diffusion du livre jeunesse sur le marché, leur économie est fragile et les 42 librairies labellisées et affiliées à l’ALSJ (Association des librairies spécialisées jeunesse, ou « Librairies Sorcières »), ont à cœur de défendre leurs missions culturelles à travers un engagement militant (lutte contre les stéréotypes de genre, par exemple) et un service personnalisé prenant en compte la singularité du « client lecteur ». Leur indépendance est fragilisée par le poids de la commande publique et la concurrence du commerce en ligne, dont découle une difficulté à maintenir des fonds diversifiés, notamment ceux des petits éditeurs, pourtant les plus créatifs. Malgré les pressions économiques fortes, ces libraires affirment des valeurs collectives fortes, visibles dans les articles de Citrouille, revue de l’association.

    Avec l’écrivaine Rolande Causse, fondatrice de l’association La Scribure, la question de la médiation s’est incarnée de façon sensible et convaincue, à travers quelques récits de rencontre avec de jeunes lecteurs, curieux de la « mécanique » de l’écriture et de l’imagination. A cette question récurrente de l’inspiration, Rolande Causse répond : observer, écouter, chercher, et plonger dans le texte. Lecture et écriture seraient comme le mouvement de flux et reflux de la mer, développant l’imaginaire, élargissant les frontières de l’être et du monde. Jouer avec les mots mène à la poésie, à la littérature, c’est le credo de cette passeuse passionnée du bonheur de lire.

   L’observation par les chercheurs des pratiques de lecture collective en bibliothèque a pointé les différences des dispositifs proposés à un public familial, dont les motivations sont elles-mêmes diversifiées. Véronique Soulé s’est ainsi intéressée à la réception des parents dans les deux modèles proposés par deux bibliothèques du réseau de la Ville de Paris : lectures collectives à distance d’un groupe d’enfants dont les parents sont co-spectateurs d’un côté, lectures individuelles partagées en groupe où les parents sont associés, favorisant le lien parents-enfants de l’autre côté. Les motivations des parents pour fréquenter ces séances se répartissent entre la préoccupation de la réussite scolaire (plus présente chez les parents moins lecteurs) et la recherche de socialisation d’un côté ; de l’autre la recherche d’un moment convivial et épanouissant pour l’enfant, avec des professionnels « experts », en complément d’une pratique familiale déjà riche. La finalité éducative revendiquée par les parents, mais non par les bibliothécaires qui mettent en avant l’unique « plaisir » que procure la lecture, aboutit de fait à une situation de co-éducation.

   Cette observation a été suivie de l’exposé d’un travail de recherche mené au sein du laboratoire ESCOL de l’Université Paris 8. Ce travail portait sur les usages comparés des familles(d’enfants de 4 à 8 ans)et des bibliothécaires dans leur rapport au livre, dans trois communes de Paris Est Ensemble. Les résultats de ces recherches, présentés par Florence Eloy et Stéphane Bonnery, révèlent, pour eux, un décalage que tentent de compenser les bibliothécaires par une prise en compte des goûts supposés des parents pour une littérature « populaire », dans laquelle ils se reconnaîtraient, plus accessible (« explicite », selon le terme utilisé par les chercheurs). Mais cette prise en compte ne suffirait pas pour favoriser l’accès à la lecture des enfants et de leurs familles non familiarisées avec la littérature. Dans les actions de médiation, le choix de laisser la liberté de l’interprétation des albums lus plutôt que d’expliquer, contrairement aux parents qui guident leur enfant dans la lecture, maintiendrait les inégalités, les bibliothécaires ne prenant pas suffisamment en compte les difficultés des enfants et de leurs parents éloignés des pratiques de lecture. Ce reproche issu des conclusions de l’enquête, repose sur l’idée que les bibliothécaires se défendent d’être sur le champ des apprentissages et revendiquent, encore une fois, la seule vertu du « plaisir » procuré par le « bain de lecture » dès le plus jeune âge. Les critères de qualité retenus par les bibliothécaires dans leurs achats et leur utilisation de certains livres (a contrario dits « implicites »), sont rarement explicités aux parents et reposent sur des logiques de coup de cœur plus que sur des appréciations d’ordre qualitatif. Si ces conclusions ont été quelque peu nuancées par les propos tenus lors des interventions suivantes, notamment en ce qui concerne les notions « d’implicite » et « d’explicite », elles suscitent cependant un questionnement sur les pratiques en bibliothèque qu’il est nécessaire de relayer dans les espaces de rencontre et de formation.

   La médiation a été également abordée dans le domaine de la littérature de jeunesse patrimoniale, grâce aux outils numériques qui peuvent y donner accès et la faire connaître d’une part, mais aussi lui redonner une place dans la création contemporaine. C’est ce qu’ont montré Hélène Valotteau et Virginie Meyer à travers l’exemple de la Bibliothèque numérique des enfants et des fonds de l’Heure joyeuse que la Médiathèque Françoise Sagan utilise régulièrement dans sa programmation culturelle, de façon extrêmement ludique et créative.

   En témoigne l’initiative Ce fameux livre: 40 illustrateurs revisitent leur livre d’enfance, mais aussi les différents ateliers proposés dans « Les Heures de la découverte », qui permettent de visiter le fonds patrimonial tout en découvrant la lecture numérique. Médiation in situ ou à distance, que l’application gratuite Gallicadabra récemment ouverte par la BnF met à la portée de chacun.

   Il fut alors question de « littératie familiale », pour laquelle Pierre Le Guirinec, professeur des écoles en classes maternelles et maître formateur en Bretagne, s’est engagé dans une « contrainte joyeuse » qu’il propose aux enfants et à leurs familles, en les invitant à partager la lecture d’albums, favorisant ainsi le développement d’un lien affectif avec le livre. Avec ce contrat-lecture (1), chaque enfant, dès 2 ans ½, se voit confier la présentation du livre lu à la maison, devant la classe, et s’en fait le médiateur privilégié. Le court film projeté a témoigné de la réussite de cette aventure, dont l’objectif est de concilier lecture prescrite et lecture choisie, en incluant les parents dans le processus de transmission.

   L’enthousiasme suscité par cette expérience a été un peu refroidi par l’état des lieux de l’enseignement de la littérature de jeunesse dans les écoles de professorat, dressé par Christine Mongenot, enseignante-chercheuse à l’université de Cergy-Pontoise. La place de la littérature de jeunesse s’est en effet réduite comme peau de chagrin et son utilisation aujourd’hui est essentiellement celle de vecteur d’apprentissage du français et de la lecture.

   On constate une fragilité et un manque de confiance des jeunes enseignants dans leurs compétences de lecteurs de littérature, qui aboutit à une instrumentalisation de la littérature jeunesse dans les activités didactiques. Or peut-on être médiateur de littérature si on n’est pas soi-même lecteur? C’est la notion même de médiation qui là encore est questionnée au regard de celle de transmission, comme outil de réparation des difficultés. Des initiatives comme celle du contrat-lecture de Pierre Le Guirinec permettent aux enfants d’appréhender la langue des livres et d’entrer en littérature. Il serait nécessaire pour en favoriser le développement, de renforcer les partenariats écoles / bibliothèques et d’instaurer des lieux de formation interprofessionnels, travaillant les représentations réciproques.

   Isabelle Valdher, professeure documentaliste en collège, propose quant à elle de favoriser une lecture « libre » (terme qu’elle préfère à celui de lecture « plaisir »), en suscitant des parcours de lecteurs qui rendent les élèves acteurs, s’appropriant leurs découvertes et s’en faisant eux-mêmes les passeurs. Ils participent notamment aux achats via des suggestions, sont encouragés à faire part de leurs avis en argumentant, ce qui développe leur esprit critique.

   Le samedi, second jour du colloque, il fut encore question des adolescents, et de la médiation par les pairs, avec le portrait des booktubers dressé par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse. Cette pratique récente et en plein essor, à la faveur de l’usage des réseaux sociaux devenu la première pratique des jeunes sur leurs smartphones, révèle un phénomène qui bouleverse les modes de production et de labellisation culturelles. Ce modèle de médiation doit-il inspirer les professionnels du livre ? Il mérite en tous cas d’être regardé pour ce qu’il donne à voir des usages et pratiques de jeunes lecteurs consommateurs de la production éditoriale « Young Adult ».

   « Les intentions de ceux qui prescrivent la lecture semblent s’éloigner des attentes et expériences de lecteurs », cette citation de Pierre Périer (2) évoquée par Morgane Vasta au cours de son intervention sur la lecture des mangas, semble rejoindre la question de la divergence entre les choix des médiateurs et ceux des adolescents lecteurs. Souvent considéré par les enseignants soit comme un « produit d’appel » soit comme une sous-littérature, le manga présente en réalité l’intérêt d’offrir un miroir des problématiques de l’adolescence. Il peut être support d’identification et de réparation et s’accompagne d’une déclinaison sur plusieurs créneaux médiatiques, réunissant une communauté de lecteurs (3). Le Prix Mangawa proposé dans les collèges, lycées ou bibliothèques, permet une inversion apparente des rapports de transmission : des adolescents « experts » peuvent transmettre leurs connaissances aux adultes peu expérimentés et cette initiative peut valoriser des élèves de faible niveau scolaire.

    La table ronde du samedi matin s’est penchée sur les médiations en direction des bébés lecteurs, réunissant Martine Koechlin-Camber pour ACCES, Juliette Campagne pour Lis avec moi (co-fondatrice de l’Agence Quand les livres relient) et Corinne Do Nascimento pour Lire A Voix Haute Normandie. Toutes trois ont pour credo la pratique des lectures individuelles aux tout-petits, incluant et impliquant les parents ou adultes accompagnant les enfants. C’est par cette familiarisation avec la lecture, privilégiant le contact proche avec le bébé qui lit et interprète les signes du visage et la voix du lecteur (4), que l’accès au langage est facilité, et que se produit l’entrée dans la langue du récit, l’entrée en littérature. Il est important pour cela, dans les dispositifs de lectures partagées, de laisser l’enfant acteur de sa lecture, et d’introduire les parents dans le cercle des lecteurs, afin de favoriser leur propre capacité à lire. Comment s’adresser aux parents non lecteurs et éviter le « conflit de loyauté » mis en évidence par ATD-Quart Monde ? Juliette Campagne a souligné la nécessité d’être attentif aux peurs et aux réticences des parents, de les conforter dans leur rôle de transmission, en utilisant par exemple les comptines, ce patrimoine populaire largement partagé. Il y a une vraie sensibilité des bébés à la beauté, qui doit conduire à privilégier des livres de qualité, supportant de multiples lectures, proposant une interaction entre le texte et l’image, abordant les questions existentielles et les émotions (Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous), proposant de jouer avec la langue. Choisir des livres qui nous transportent, faire preuve de sincérité, gage de pertinence, reconnaître les cultures d’origine des familles venant d’ailleurs, valoriser leurs richesses linguistiques et l’intérêt du bilinguisme. Telles sont les intentions de ces actrices de la médiation littéraire dès le plus jeune âge. Corinne Do Nascimento a également souligné l’importance de la confiance absolue faite à l’enfant dans son cheminement, en lui laissant le temps de faire ses propres expériences littéraires, le temps de l’élaboration du sens, de la multiplicité du sens à travers les liens qu’il peut construire entre les livres. Ces actions doivent pour cela être inscrites dans la durée, et s’accompagner de formation, pour développer l’observation fine de ce qui se passe lors des séances de lecture et réfléchir aux pratiques, dans un cadre interprofessionnel. Les questions de la salle ont amené à pointer les inégalités territoriales et la fragilité des initiatives portées par les associations. Beaucoup a été fait, de beaux partenariats existent entre les associations et les institutions locales, mais devant les difficultés croissantes pour les maintenir, on peut s’interroger sur l’absence de la petite enfance dans les priorités publiquement affichées de la prévention de l’illettrisme. Il est donc primordial de mieux rendre visible les actions, de les faire connaître, avec pédagogie et force de conviction, auprès des décideurs, financeurs et élus, afin de défendre leur légitimité.

   Aux côtés des professionnels œuvrent nombre de bénévoles, au sein d’associations qui portent des actions de médiation du livre et de la lecture. Parmi elles, l’expérience de Lire et faire lire est remarquable dans son projet de réduire les inégalités sociales et culturelles et de développer les liens intergénérationnels. Laurent Piolatto, son délégué général, a rappelé le mot d’ordre de cette initiative portée par la Ligue de l’enseignement et l’UNAF : partir du public et de ses besoins. Les bénévoles, passeurs de lectures, œuvrent sur le territoire où ils vivent, ce qui favorise une proximité et une familiarisation avec les habitants. Sont également privilégiés les partenariats qui permettent d’accompagner les lecteurs bénévoles, notamment avec les bibliothèques, pour l’apport de livres et la formation, ainsi a été signée Charte pour un partenariat élaborée avec l’Association des bibliothécaires français (ABF).

   L’association Val de lire, à Beaugency, présentée par Audrey Gaillard, conçoit la médiation comme un espace de vie sociale et bénéficie d’ailleurs de l’agrément de la CAF du Loiret en tant que « centre social hors les murs ». Sa « Roulebarak » va à la rencontre des habitants des quartiers pour proposer des lectures, animées par des bénévoles, là encore favorisant le développement de liens sociaux en s’appuyant sur le droit à la culture défendue par l’éducation populaire. Ni obligation ni notion d’utilité, seulement une régularité qui permet à chacun de se construire une « demeure intérieure » (5), en suscitant les initiatives des publics.

   Dernière contribution à ce colloque, en guise de conclusion, le grand témoin Jean-Marie Privat a intitulé son intervention « Manière de finir ou de ne pas finir : lignes de fond, lignes de faille, lignes de fuite » et a proposé de reformuler l’intitulé du colloque ainsi : « Diversifier le cercle des lecteurs ». Il a partagé ses observations et analyses en insistant sur la pluralité de sens du terme médiation(s) et en a notamment défini trois modèles dominants : transmissif (information/communication), incitatif (animation/socialisation) et appropriatif (coopération/acculturation), ce dernier étant le plus profond et le plus durable. Il serait intéressant selon lui de réfléchir de façon inter-catégorielle à ces différents modèles. La bonne volonté du médiateur « auto-désigné » peut échouer et il peut ainsi parfois être le principal obstacle à la médiation, générant une inquiétude culturelle par un processus de disqualification.

    Dans une approche anthropologique, Jean-Marie Privat a souligné le paradoxe de l’écrit suscitant de la résistance, résistant lui-même par son ordre propre (la raison graphique). Très souvent l’oral a pour objet de rendre l’écrit désirable, par la présence de la voix, du corps, du regard. Comment alors articuler socialité et textualité? Ce paradoxe s’incarne pour lui dans la mise en scène des images offertes par les booktubers, aux antipodes de ce qu’est l’écrit: les livres sont toujours fermés, les images sont saturées de mouvements alors que l’écrit c’est la solitude, le silence, le linéaire. Cet antagonisme est très révélateur selon lui de l’angoisse adolescente de la mort. La notion de plaisir, psychologisante, envahit, à tort, les représentations liées à la lecture et il serait préférable de parler d’investissement, ou de gratifications, à travers les multiples usages différenciés de la lecture (documentaire, distractive, identitaire, culturelle ou artistique, générationnelle, existentielle). Le travail du médiateur devrait porter tout à la fois sur un décentrement et un ethnocentrisme, répondant à la nécessité de se connaître soi-même pour connaître les autres. L’échange symbolique tel que défini par Marcel Mauss dans son Essai sur le don, pourrait aider à envisager la médiation comme une  transaction: parler/écouter /répondre (ou ne pas) et inciter à regarder de près ce qui se joue quand la réception est passive. « Celui qui neconnaît pas la mort ne peut pas raconter » dit Walter Benjamin dans Le raconteur. La légitimité du conteur est en effet essentielle, mais doit autoriser les interactions culturelles et la polyphonie, sur le modèle du  braconnage » analysé par Michel de Certeau.

   Enfin Jean-Marie Privat a évoqué le concept de co-médiation : entre experts, entre pairs, et entre experts et pairs. Il a de même insisté sur la nécessaire articulation entre deux systèmes culturels et professionnels : la petite enfance et le monde du livre, rejoignant en cela les propos tenus au fil des échanges.

   C’est donc sur la nécessité de penser et d’agir ensemble que s’est conclu ce passionnant colloque, ouvrant des perspectives dont les participants sauront s’emparer, n’en doutons pas.

par Hélène Rio

 

(1) Lire à ce sujet le passionnant article de Pierre Le Guirinec publié en 2013 dans La Revue des sciences de l’éducation (Université de Montréal) ; en ligne ici.

(2) « La lecture à l’épreuve de l’adolescence : le rôle des CDI des collèges ». In Revue française de pédagogie, numéro 157, 2007 ; en ligne ici.

(3) Voir l’ouvrage de Christine Détrez et Olivier Vanhee, Les Mangados : lire des mangas à l’adolescence, publié aux éditions de la Bpi en 2012 (Collection Études et recherche)

(4) « Le livre dans le développement du tout-petit », par Evelio Cabrejo-Parra ; en ligne ici.

(5) « Les mots habitables (et ceux qui ne le sont pas) », par Michèle Petit, 2016 ; en ligne ici.

 

Hélène Rio, bibliothécaire, est responsable pédagogique du Diplôme d’université littérature de jeunesse en bibliothèque-médiathèque (formations continues pour les bibliothèques territoriales et universitaires dans les domaines suivants : littérature de jeunesse, publics, collections, traitement des documents, patrimoine) au Centre régional de formation aux carrières des bibliothèques Médiaquitaine de l’Université de Bordeaux. L’article ici publié est une commande de Robin Chauchot pour publication dans la rubrique en ligne « Tour d’horizon » du Bulletin des bibliothèques de France (BBF).

 (helene.rio@u-bordeaux.fr)

 

 

 

Jean-Hugues Malineau (1945-2017)

Jean-Hugues Malineau avec qui  j’avais conversé au téléphone en février 2017 pour un échange à propos de son travail d’anthologiste est décédé le jeudi 9 mars. Nous l’avions, au CRILJ, régulièrement invité, sur un salon ou, dans une classe, pour un atelier. Il avait été, comme plusieurs d’entre nous, au comité de rédaction de la revue Griffon. Voici son texte mis en forme après notre conversation tel qu’il paraitra dans le numéro 8 des Cahiers du CRILJ consacré à la poésie. Nous perdons un ami.   (André Delobel)

FAIRE CADEAU

    Depuis 1984, j’ai publié une vingtaine d’anthologies, chez plusieurs éditeurs, très différentes les unes des autres : thématiques, par genres, par époques, pour les adultes, pour les enfants.

    Pour moi, réaliser une anthologie poétique, c’est faire un cadeau et c’est partager. Je suis bibliophile et j’ai toujours grand plaisir à montrer aux amateurs les livres, parfois rares, que j’ai rassemblés parmi les plus représentatifs et les plus beaux de la littérature pour enfants en Europe. En proposant des expositions, je partage ma passion, mes émotions et mon enthousiasme avec le plus grand nombre. Il y a les bibliophiles qui cachent, je suis un bibliophile qui montre.

    Je suis dans le même état d’esprit quand je conçois une anthologie. Les textes que je sélectionne sont à 80 % issus de ma bibliothèque et je ne choisis que des poèmes que j’aime et que je souhaite partager avec d’autres lecteurs. J’ai aussi grand plaisir à privilégier des poètes et des poèmes peu connus ou oubliés. L’anthologie permet cela et il ne faut pas s’en priver. Proposer une anthologie, qui est un choix personnel, est une invitation aux lecteurs à aller plus loin en achetant le recueil. Ce qui arrive plus souvent qu’on pourrait le croire.

     Lorsque j’ai un projet d’anthologie, je me donne une année pour le mener à son terme. Le premier travail est, bien sûr, de rassembler des textes. Pendant une dizaine de mois, je plonge dans ma bibliothèque, je relis les recueils que je possède, pas tout à fait par hasard quand même. Je pioche, je récolte. Je photocopie beaucoup. J’ouvre des dossiers et, peu à peu, les chemises se remplissent. A deux mois de l’échéance que je me suis donnée, il y a environ 30 % de textes en trop. Il me faut trier, élaguer, supprimer les textes qui doublonnent et les textes les plus faibles. Si je manque de poèmes pour nourrir telle ou telle partie de l’anthologie – ce qui peut arriver – je vois du côté des copains et j’ai, par exemple, eu plusieurs fois recours à Marc Baron, Thierry Cazals ou Paul Bergèse. Je fais un usage modéré d’Internet.

    Réaliser Mille ans de poésie pour les enfants de l’an 2000, paru chez Milan en 1999, aurait pu être un travail au long cours. Mais je n’ai pas souhaité dépasser une année de recherches et jai scrupuleusment consacré un trimestre au Moyen-Age et au seizième siécle, un trimestre au dix-septième et au dix-huitième siècles, un trimestre au dix-neuvième siècle et un trimestre au vingtième siècle. L’ouvrage publié a près de 600 pages et il rassemble environ 500 textes.

    Dans l’édition, l’usage n’est pas que l’auteur choisisse son illustrateur et l’anthologiste non plus. Pourtant, pour mes trois dernieres anthologies, ce fut possible. En effet, Albin Michel, éditeur complice depuis 1997, m’a permis de le faire. C’est une belle gratification. J’ai donc proposé Janik Coat en 2012 pour Mon livre  de haïkus : à dire, à lire et à inventer, Pef pour Quand les poètes s’amusent, en 2014, et Julia Chausson, en 2016, pour Des poèmes de toutes les couleurs. Ce fut un grand bonheur de découvrir les aplats de Janik Coat, les vignettes drôlatiques de Pef et les bois gravés de Julia Chausson.

    Je n’oublie pas la dimension pédagogique de mon travail et, par exemple, mes trois dernières anthologies se terminent par une invitation aux jeunes lecteurs, et aux moins jeunes, à poursuivre leur lecture par des moments de jeux et d’écriture. Chacun des livres se termine donc par une poignée de suggestions d’activités, sorte de « boite à outils » dont peut notamment s’emparer l’enseignant dans sa classe.

(février 2017)

Jean-Hughes Malineau est né à Paris en 1945. Professeur de français de 1968 à 1975, chargé de cours en poésie contemporaine à l’université de Nanterre de 1971 à 1974, un temps journaliste, il reçoit en 1976 le Prix de Rome de littérature. Il quitte l’enseignement pour se consacrer pleinement à la poésie, aux livres pour enfants et à la bibliophilie. Directeur chez Casterman, de 1980 à 1985, de la collection de romans pour adolescents « L’Ami de poche », il a publié, en tant qu’éditeur artisanal, 120 livres de poésie contemporaines sur presse à bras. Il obtient en 1986 le prix Guy Levis Mano de typographie. A compter de 2004, il enseigne à l’école Émile Cohl de Lyon l’histoire du livre pour enfants et il multiplie expositions et conférences. On doit à Jean-Hughes Malineau des recueils de poésie, des anthologies, des ouvrages théoriques sur la poésie. des contes, des romans que publient Grasset, Gallimard, Hachette, l’école des loisirs, Actes Sud, Milan, Casterman, Albin Michel, Rue du monde. Pionnier des ateliers d’écriture littéraire et poétique, il aimait à dire qu’il avait rencontré plus de 300 000 enfants.

 

Une rencontre avec Anne Brouillard

 

Invitée par la section Midi Pyrénées du CRILJ dans le cadre de son projet « L’Habiter », Anne Brouillard, auteur-illustratrice, était, le 7 novembre 2015, à l’ESCAL, la nouvelle médiathèque de Nailloux. Martine Abadia et Ghislaine Roman ont animé la rencontre. Nelly Delaunay qui a consacré une thèse à Anne Brouillard était également présente.

Ghislaine Roman – Quand on entre dans tes albums, Anne, on entre souvent dans une maison paisible, dans une ambiance, douce, sereine, protectrice… On y aperçoit des cafetières en émail dans des cuisines surannées, des jouets dans des chambres d’enfants et ces objets du quotidien réveillent nos souvenirs, font surgir des parfums, des sons, des émotions. Est-ce que ces maisons existent ? Et ces visites que tu nous proposes est-ce que ce n’est pas en fait la visite de certains moments de ta vie ?

Anne Brouillard – Est-ce que les maisons existent ? Forcément puisqu’elles sont dans les livres ! Dans la réalité, elles n’existent pas vraiment, sauf celle du Chemin bleu. Elle est en Auvergne. C’est une ancienne école transformée en gîte. J’y ai séjourné un trimestre. Les autres sont inspirées de maisons réelles ou sont construites en carton.

GR – Est-ce qu’on peut dire que la maquette est une étape de ta création ?

AB – Oui, par exemple dans Le rêve du poisson, j’ai eu besoin de faire le plan de la maison pour m’y retrouver et j’ai fait aussi la maquette avant de la dessiner. J’aime bien réaliser des maquettes. Dans Le petit somme aussi la maquette existe.

Martine Abadia – Quand on sort de la maison, on se trouve dans une nature domestiquée, dans des parcs, des jardins ou, au contraire, dans une nature sauvage, près de lacs, de rivières. Les animaux y sont présents, renards, lapins, canards, oiseaux, en harmonie avec les humains… Ils ont parfois des airs humains et se tiennent debout. Ces images nous parlent d’un temps suspendu, parcouru d’échos d’un passé encore proche. C’est ce cadre de vie que tu offres dans tes albums à tes jeunes lecteurs, bien loin de ce que la plupart d’entre eux connaissent. Qu’as-tu envie de leur transmettre à travers tes images ?

AB – Oh cette question là est difficile. Je ne sais pas. En fait, je pense juste à faire des choses que j’aime bien.

GR – C’est une sacrée transmission…

AB – Ça ne me semble pas que du passé, ça peut être du futur, c’est dans le présent aussi. Il existe encore des forêts avec des animaux, des jardins avec des animaux… Bon, il y a beaucoup trop de voitures, c’est vrai et, pour moi, le futur ce serait qu’il n’y en ait plus.

GR – Mais il y a quand même quelques voitures dans tes albums.

AB – Oui, dans Le voyage d’hiver, il y en a quelques unes.

MA – Justement, est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur Le voyage d’hiver ?

AB – Alors je vais vous parler technique. C’est plus facile pour moi que de vous parler de ce que je peux transmettre. C’est plus terre à terre. Au départ, ce n’était pas un livre. C’était une toile peinte pour une exposition, elle mesure 40 cm de hauteur et elle est très longue, plus longue que le livre déplié. Le livre s’arrête à la gare, la toile continue au-delà. Elle a d’abord été exposée dans un parc à Roubaix. Et puis mon éditrice a proposé d’en faire un livre.

GR – On pourrait parler de cet autre moyen de transport très présent dans tes livres : le train. Ton univers est sillonné par des trains qui vont de gare en gare. Les trains apparaissent même sous forme de jouets dans les chambres d’enfants. On a constaté ces effets de dedans-dehors comme une invitation à un autre paysage et cette impression de temps suspendu… Tu as choisi de prendre le train pour venir jusqu’à nous. Tu as traversé la France du nord au sud. Pourquoi aimes-tu tant les ambiances de gare et quelle importance accordes-tu au train dans ton travail ?

AB – Allez savoir pourquoi on aime les choses… Le train, ça vient de très loin. Déjà enfant, j’adorais les trains. Mes grands-parents habitaient près d’une ligne de chemin de fer. Mon père adorait les trains lui aussi. Le train a une vie en lui-même. Les gens en prennent possession. Il se passe toujours quelque chose dans un train… Les gares, j’adore aussi. Je m’y sens chez moi. Pour venir de Paris à Toulouse, le voyage dure presque 7 heures. Le paysage est magnifique.

GR – Est-ce que c’est quelque chose de plastique ou de graphique qui t’interpelle là-dedans ?

AB – Oui, bien sûr, et même très fort. En fait, quand j’étais enfant, j’avais envie d’être conductrice de trains.

GR – Nelly Delaunay a attiré notre attention sur des points intéressants dans les images d’Anne. Elle nous a montré des citations d’un album dans l’autre qui tissent une intertextualité particulièrement solide et qui nous est apparu très représentatif De ton travail. On pourrait considérer qu’il ne s’agit que de clins d’oeil après tout, d’une espèce de complicité établie avec les lecteurs fidèles mais nous avons le sentiment qu’il s’agit de quelque chose d’autre. Peux-tu nous parler, Anne, de ces jeux que tu mènes d’un album à l’autre ?

AB – C’est très simple. J’explique tout ? Alors voilà. Il s’agit de quatre albums qui sont sortis deux par deux, Le pêcheur et l’oie et Le voyageur et les oiseaux étant les deux premiers. Le premier est une histoire inspirée de la réalité, comme souvent. J’avais vu des pêcheurs au bord d’un étang à Bruxelles et il y avait une oie à côté qui s’intéressait très fort à ce qu’ils faisaient. J’ai inventé l’histoire puis je suis retournée au bord de l’étang pour des croquis et, à ce moment là, j’ai observé une foulque qui construisait son nid. Dans la réalité, elle ne le construisait pas qu’avec des branches mais avec des tas d’autres choses dont des sacs plastiques. C’était un nid très moderne ! C’est à l’occasion de ces observations que j’ai eu l’idée de croiser ces histoires. Du moins, certains des personnages. Par exemple, dans le troisième album, La vieille dame et les souris, on aperçoit à la toute dernière page, à travers la fenêtre d’un appartement, le pêcheur du premier album, son poisson dans un aquarium et l’oie sur le canapé. Il y a un autre croisement avec le chien noir que l’on voit sur la couverture de l’album Cartes postales et que l’on le retrouve dans Le grand murmure et dans La terre tourne. Dans le prochain album à sortir à l’automne 2016, le chien sera le héros. Il y a un croisement aussi entre Le pays du rêve et L’orage. On voit la même maison et donc aussi le même environnement, en petit dans le premier album, en plus grand dans le deuxième.

GR – Mais pourquoi ?

AB – Pour m’amuser ! Faire des livres pour moi, c’est aussi inventer des endroits qui pourraient exister, leur donner vraiment vie. C’est une sorte de jeu, comme font les enfants.

GR – Et après c’est la vie qui s’installe dans l’endroit que tu as créé…

(Nelly Delaunay revient sur ces quatre albums et signale d’autres croisements ; elle insiste sur ce don d’ubiquité caractéristique du monde brouillardien ; elle feuillette La famille foulque où le passage des saisons donne lieu à de si belles images.)

MA – Anne, peux-tu nous éclairer sur le cheminement de ton travail plastique ? Quels sont tes outils ? Y a t-il des techniques que tu préfères ?

AB – Ça dépend des livres et des périodes. J’ai travaillé avec la peinture à l’oeuf pour L’orage. Toutes les peintures sont composées de deux choses : du pigment qui donne la couleur et du liant. Selon le liant, les peintures ont des propriétés différentes et donc des noms différents : aquarelle, gouache, acrylique, tempera… On peut facilement fabriquer cette dernière soi-même : on récupère un jaune d’oeuf, on enlève la peau qui l’entoure, on le place au centre de la palette en y ajoutant un peu de vinaigre et tous les pigments autour et on prépare les couleurs au fur et à mesure des besoins. J’ai utilisé cette technique entre aquarelle et peinture à l’huile pour beaucoup de mes livres. Elle offre davantage de matière que l’aquarelle, elle se prépare vite, elle se travaille à l’eau, elle sèche vite et elle a un rendu très lumineux. C’est en cherchant une technique appropriée pour réaliser L’orage que j’en ai découvert toutes les propriétés. Je l’ai utilisée pour peindre Le voyage d’hiver. Mais, pour l’album Petit somme, j’ai dessiné à la plume et mis en couleurs avec deux sortes d’encre : une encre liquide en bouteille et des bâtons d’encre secs que l’on frotte sur une pierre au dessus de l’eau. Je me fournis dans un magasin chinois à Paris. Pour Loup, j’ai travaillé avec des aplats de gouache en tubes de différentes gradations de gris. Je suis passée davantage au dessin au trait au moment où j’ai fait Le chemin bleu. Je travaillais la gravure à cette époque-là, technique très exigeante au niveau du dessin. Puis j’ai continué au trait et j’ai réalisé la série Le pêcheur et l’oie. Avant, j’étais plus dans la peinture et la lumière avec des formes qui naissent en fait de la matière, de la masse, de la couleur. C’était un travail différent.

Question du public – A l’occasion de la peinture tempera, que faites-vous des blancs d’oeuf ? Des meringues ?

AB – Mais oui, au début, je faisais ça, mais je n’aime pas trop les meringues. Et puis je trouve que c’est beaucoup plus difficile à réussir que la peinture.

GR – Alors, quittons la cuisine et revenons vers la narration. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, tu décides que l’album sera sans texte ? Pour L’orage, tu avais imaginé un texte et puis tu l’as abandonné.

AB – Beaucoup d’albums sont sans texte car les idées me viennent comme ça, en images. La narration en images convient et l’éditeur l’accepte comme ça… L’orage est le seul album pour lequel j’avais un texte. En fait, j’ai travaillé huit ans sur cet album et il s’est passé plein de choses entre temps. Je me suis rendu compte que ce que je voulais raconter, c’était la lumière, les changements, les sensations… et j’ai eu le sentiment que je racontais mieux en images. Le lecteur a tendance à lire le texte et à regarder l’image en complément. Là, je voulais que tout soit dans l’image et ça change tout pour la construction du livre ça se joue, du coup, sur la taille des images, leur agencement, leur ordre. Quand on ouvre le livre, on est dans la maison, dans la véranda, et on passe de pièce en pièce assez doucement, comme si on s’y promenait pour de vrai. L’œil, sans le savoir, enregistre des indices qui aide à la compréhension, mais on ne s’appesantit pas, ça doit couler. Puis, sur une double-page, quatre images indiquent plusieurs actions se déroulant en même temps. C’est une façon de raconter.

MA – Lorsque nous avons exploré tes albums, nous avons observé qu’ils étaient parus chez différents éditeurs. Qu’est-ce qui entraîne le choix d’un éditeur ou l’acceptation par lui de ta proposition d’album ?

AB – Pour mon premier album, Trois chats, j’avais rencontré une illustratrice, Marie Wabbes, à qui j’avais montré mes dessins. Elle m’a aiguillée vers deux éditeurs. Le premier n’a pas voulu de mes trois chats, le deuxième les a acceptés. C’était un éditeur belge spécialisé en livres scolaires – qui n’existe plus – mais il ne diffusait qu’en Belgique francophone. La Belgique c’est petit et la Belgique francophone encore plus ! Elle représente un marché trop petit pour l’édition jeunesse. Donc l’éditeur travaillait en co-édition. C’est ce qui explique que mes albums paraissaient coédités avec l’un ou avec l’autre. Je ne suis pas attachée à un seul éditeur, en effet. Et puis, dans les maisons d’édition, les gens changent …

MA – Certains de tes albums ont été réalisés dans le cadre de résidences sur des appel à projets : Le chemin bleu, La berceuse du merle. Comment envisages-tu ces contraintes ? Comment sont-elles dépassées et deviennent-elles sources d’inspiration ?

AB – C’est à chaque fois une histoire différente. Par exemple, Le chemin bleu fut écrit lors d’une résidence avec une école en Auvergne. C’était une petite école avec 30 enfants. Ils avaient obtenu une bourse du CNL. Le projet était que chacun réalise son propre livre. C’était passionnant mais c’était un peu de la folie. J’intervenais deux jours par semaine dans l’école, durant trois mois. J’avais sympathisé avec les enseignants. Le reste du temps, je travaillais sur un autre projet mais il y avait une logique entre les deux et je ne l’ai jamais ressenti comme une contrainte. J’ai réalisé Le grand murmure durant une résidence à Troyes. L’intérêt, c’est que j’ai vraiment dessiné sur place, sous les yeux des habitants du village. Je m’installais à l’extérieur avec tout mon matériel, les gens venaient me voir… La berceuse du merle vient d’un projet du département de Seine-St-Denis qui finançait la création d’un album à offrir à tous les nouveaux-nés du département.

GR – Dernière question : est-ce que tu accepterais de partager avec nous quelques uns de tes projets à venir ?

AB – Le prochain livre à sortir est terminé. C’est une histoire en huit chapitres avec illustrations et planches de BD. [Anne nous montre ses brouillons dans un grand carnet où tout est écrit et dessiné finement.] Mais il y a beaucoup trop de texte et plein de défauts. J’avais besoin de poser tout ce que j’avais dans la tête. Après, j’ai retravaillé dessus, reconstruit, condensé les choses. Ce n’est pas évident ! [Anne nous montre aussi quelques images : une cabane dans une forêt, des personnages vus de dos, une petite fille et son chien noir, qui marchent. On les voit souvent de dos. Et puis les mêmes personnages dans un autre décor, une maison et ce chien noir…] Ce matin, dans une classe, un enfant m’a demandé comment ça se faisait que le chien habitait une si grande maison tout seul… Voilà, maintenant vous savez tout !

( Nathalie Delaunay manifeste à Anne son admiration pour son talent d’artiste peintre. )

AB – Non, non je n’ai pas les préoccupations d’un peintre. J’utilise les mêmes matériaux mais mon but est de raconter par les images. Le plaisir que je prends à réaliser chaque image donne peut-être cette impression-là, mais, pour moi, c’est de l’image, ce n’est pas de la peinture. Mais après, chacun peut penser ce qu’il veut…

( compte rendu établi par Martine Cortes – novembre 2015 )

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du Livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. 3e profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. Martine Abadia est l’actuelle présidente de la section.

Née au pied des Pyrénées, dans une petite maison aux volets bleus, au bord d’un torrent de montagne, à une époque où les ours mangeaient tranquillement les myrtilles, Ghislaine Roman a enseigné pendant plus de trente ans, longtemps en maternelle, puis au cours préparatoire. « Ce métier ma comblée. J’y ai connu des émotions, des découragements, des remises en questions, des bouleversements. […] J’ai travaillé énormément, j’ai lu, réfléchi, mis en œuvre, un peu comme le fait un artisan. Sur une base théorique solide j’ai laissé libre cours à ma fantaisie pédagogique. J’ai adoré cette liberté. » Premiers textes parus dans les magazines Wakou, Toupie, Picoti et Toboggan. Parmi les derniers albums publiés : Un jour, deux ours (Milan, 2007), Contes d’un roi pas si sage (Seuil Jeunesse, 2014), La poupée de Ting-Ting (Seuil Jeunesse, 2015), OUF! (Milan, 2015).

Des enfants et des livres

Il peut paraitre singulier qu’un texte de 1986, déclaration solennelle adoptée en assemblée générale à un moment où demander le retrait de livres des rayons des bibliothèques était devenu tendance, se retrouve soudainement sur ce site. Plusieurs stigmatisations récentes, émanant notamment de défenseurs d’une vision traditionaliste de la famille, donnent à penser qu’il n’est pas inutile de rappeler certaines évidences. Y compris en ces temps d’élections, comme une manière de dire qu’il faut être vigilant, toujours.

 (Orléans, le 11 avril 2017)

 

 Des enfants et des livres

     La vitalité et la diversité de la littérature pour la jeunesse dans notre pays tiennent en grande partie à la liberté de l’édition qui est de droit en France.

     Le CRILJ qui est un lieu de rencontres de personnes d’opinions différentes défend cette liberté de l’édition, particulièrement dans tous les domaines de la littérature de jeunesse : liberté d’expression des écrivains et des illustrateurs, liberté de publication des éditeurs, liberté de jugement des critiques, liberté de choix des bibliothécaires, liberté pédagogique des enseignants, etc.

  1. La littérature de jeunesse a des exigences particulières : du jeune enfant au jeune adulte, elle s’adresse à des personnes en formation qu’il importe d’aider à devenir responsables et libres en concourant au meilleur développement possible de leur intelligence et de leur sensibilité encore fragile.

    Il est souhaitable que tous ceux qui contribuent à la littérature de jeunesse, de la création à la lecture, aient toujours conscience de ces responsabiltés.

    Le CRILJ a été créé pour promouvoir une littérature de qualité dans le plus grand respect dû à l’enfant et à l’adolescent.

    Ce respect exige aussi qu’on n’arrête pas le développement de l’enfant à un stade infantile.

    Le CRILJ entend bien concilier les exigences de la liberté de création et les exigences du respect de l’enfant.

    Le CRILJ constate que cette conciliation se pratique normalement par la médiation d’adultes responsables (parents, éducateurs, bibliothécaires, enseignants, etc) afin que “le bon livre parvienne à l’enfant au bon moment” et qu’ainsi l’enfant puisse exercer son choix.

    Pour faciliter cette médiation nécessaire, il importe que chacun des responsables joue pleinement son rôle, qu’il ait une bonne connaissance des enfants qui lui sont confiés, des publications, de leur contenu, de leur valeur.

    Depuis ses origines, le CRILJ souhaite une formation toujours meilleure des personnels spécialisés et une information plus vaste et plus précise par les divers mouvements, associations, institutions et par la presse, la radio, la télévision.

    Ni la lecture ni l’éducation ne sont des choses simples. Le livre n’est jamais un produit neutre. Refusant toute “chasse aux sorcières”, récusant les amalgames, les dénonciations et les anathèmes, le CRILJ estime légitime la diversité des courants, des options, des opinions, dans le respect des grandes valeurs humaines.

    Le CRILJ invite ses adhérents à poursuivre leurs efforts en faveur d’une littérature de qualité, avec le même discernement et la même opiniâtreté.

    C’est une tâche difficile et complexe, rendue nécessaire par la richesse de la littérature de jeunesse qu’on ne peut pas simplement réduire, de façon manichéenne, à des listes de “bons livres” recommandés par tous ou de “mauvais livres” défendus pour tous.

    On ne peut donner à lire n’importe quoi à n’importe quel enfant. On ne peut pas non plus transformer les jeunes lecteurs en bébés-bulle vivant dans un univers aseptisé sans rapport avec la réalité qui l’environne. A ce titre, toutes les grandes œuvres de notre patri-moine risqueraient une condamnation, alors que ce sont des livres d’initiation : un grand livre est toujours vivant, toujours à l’œuvre dans l’esprit de celui qui l’a lu. Il conduit plus loin. Il participe à la vie et à ses changements.

    Le CRILJ incite ses adhérents à se garder aussi bien du laisser-aller que du terrorisme intellectuel qui prétend légiférer sur toute chose, aussi bien de l’abandon aux puissances de l’argent que du retour à l’obscurantisme pervers, aussi bien du laxisme à la mode que du puritanisme de la peur.

    Le CRILJ invite ses adhérents à assumer pleinement leur rôle de créateur ou d’intermédiaire entre les enfants et les livres, chacun unique, tous différents, irremplaçables.

 (Paris, décembre 1986)

Illustres parmi les illustres

par Wendy Liesse

En janvier et février 2017, le réseau des médiathèques d’Orléans (Loiret) a proposé une série de rencontres, d’expositions et d’ateliers autour de cinq illustrateurs pour la jeunesse. Parmi ces « illustres illustrateurs », May Angeli et Charlotte Mollet auxquelles deux expositions étaient consacrées.

May Angeli

    L’exposition Le bestiaire de May Angeli propose de découvrir quarante œuvres, croquis et gravures extraits de ses albums à différentes périodes. Cette exposition a été créée dans le prolongement de son livre images-images, imagier monographique sous forme de carnet de voyage qui associait mot et image et paru en 2006 à l’Art à la page. Janine Kotwica avait rédigé, à l’occasion de sa sortie, un article « Images comme ça » qui est ici, sur ce site.

    L’exposition nous plonge dans un musée d’histoire naturelle où les animaux  apparaissent surtout en couleurs, en noir et blanc aussi ou simplement crayonnés. Canard, poule, chat, vache, zèbre, girafe, loup, le bestiaire de May Angeli représente aussi bien des animaux domestiques qu’exotiques.

    Plusieurs croquis animaliers attestent de la maîtrise du dessin de l’illustratrice qui les représente sous plusieurs points de vue de manière toujours précise. May Angeli travaille les figures, les émotions. Cette minutie lui vient de son enfance à la campagne durant laquelle elle a passé beaucoup de temps à observer la nature. « Dessiner, c’est regarder. » dit-elle.

    La grande majorité des œuvres présentées sont réalisées à la xylogravure, sa technique favorite d’illustration. La xylogravure est une technique d’estampe ancienne qui n’était guère habituelle en illustration pour la jeunesse il y a quelques années.

    Ancienne élève de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art de Paris, May Angeli débute sa carrière d’illustratrice en 1961. Elle ne pratique pas encore la gravure sur bois et ce n’est qu’à la suite d’un voyage en Tunisie où elle observe un artisan gravant le bois qu’elle décide de faire un stage à Urbino (Italie) pour y  approfondir cette technique. Depuis, elle ne cessera de s’y adonner et de la perfectionner.

    D’une plaque apparemment bien dure et d’un outil tranchant naissent des animaux, personnages attachants et drôles. May Angeli parvient à leur donner des émotions quasi humaines. Elle donne vie à ses personnages. Ils ne sont jamais figés. Pour rendre dynamique l’illustration, elle choisit toujours le bon moment, la bonne posture pour exprimer le mouvement. « On peut conserver cette impression de mouvement avec n’importe quelle technique, il faut d’abord savoir et aimer dessiner. Il faut savoir ce que l’on veut exprimer par ces mouvements, donner vie au personnage animal ou humain en respectant ce que raconte le texte ». Dans ses albums sans parole (Oskar le coq chez Thierry Magnier), les images, lorsqu’on les feuillette rapidement à la manière d’un folioscope, s’animent tel un petit film.

    C’est par sa maîtrise de la superposition des couleurs que May Angeli parvient également à faire varier la lumière. « Travailler la superposition des couleurs est d’abord un apprentissage technique. La variation des couleurs est un choix en rapport avec l’histoire à illustrer et à ma fantaisie du moment ». Il en ressort une certaine douceur, une harmonie picturale. Plusieurs couleurs reviennent : le noir, le bleu, le jaune, couleurs de la Méditerranée où l’illustratrice séjourne régulièrement.

    Dans une vitrine, trois bois gravés et colorés qui ont servi pour l’album Chat (Thierry Magnier), des outils et des croquis préparatoires. Cela nous permet de mieux comprendre le processus de création et d’impression.

    Plusieurs livres d’artistes à tirage limité sont également exposés dans les vitrines : Basse-cour, Bruizébêtes, sous la forme de petits leporellos, et les originaux de Petit, album sans texte, en trichromie, paru en 2007. De petits bijoux que l’on aimerait pouvoir toucher.

    Les albums présents dans l’exposition nous révèlent également le talent d’auteur pour enfants de May Angéli. Ils nous permettent aussi de découvrir les autres techniques d’illustration qu’elle utilise et maîtrise : l’aquarelle, la gouache, les crayons de couleurs et la craie grasse.

L’exposition Le bestiaire de May Angeli s’est déroulée du 14 au 28 janvier 2017 dans les médiathèques Saint Marceau et Madeleine d’Orléans. Une initiation à la linogravure a été proposée aux enfants qui ont pu repartir avec leurs productions. Une rencontre dédicace a également eu lieu ainsi que des rencontres avec des groupes scolaires.

Charlotte Mollet

    Une rétrospective du travail de l’illustratrice Charlotte Mollet a été présentée à la médiathèque François Mitterrand. Trente-trois œuvres issues de sa collection personnelle ont été exposées. Pour mieux apprécier son évolution graphique, nous découvrons un original pour chaque album publié.

    En entrant, une vitrine d’exposition présente les outils et les matières qu’elle utilise dans son travail d’illustratrice : palette de peinture, gouges, crayons, papiers, rhodoïds.

    Au premier coup d’œil, on remarque la grande diversité de techniques utilisées. Charlotte Mollet découpe, déchire puis elle colle, assemble, combine les matières. On découvre avec plaisir un travail de superposition pas toujours visible une fois le livre imprimé.

    Chez Charlotte Mollet, illustrer est une vocation : elle décide à l’âge de six ans qu’elle sera illustratrice. Elève de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, Charlotte Mollet a commencé par illustrer plusieurs comptines parues chez Didier jeunesse. Déjà, la combinaison des matières et des techniques était présente.

    Linogravure, collages, papier déchiré, papier découpé, papier froissé, peinture, rhodoïd, feutre, pastel gras, crayon de couleur, l’exploration des techniques semble sans fin. On ne s’ennuie pas, il y a toujours quelque chose à voir à regarder dans les illustrations de Charlotte Mollet et des questions se posent.

    Dans ses linogravures et rhodoïds, les contours, les formes sont souvent anguleuses, franches. L’illustratrice va à l’essentiel : elle « travaille l’écriture du trait ». Elle utilise le papier déchiré/découpé/froissé pour réaliser les éléments de décor, les fonds de couleurs, et elle ajoute par-dessus une feuille de rhodoïd pour y dessiner les traits des objets et des personnages afin de retrouver « un trait qui s’apparente à la linogravure, à la taille de réserve ». Il en ressort des personnages aux allures expressionnistes baignés de couleurs vives. Il y a un réel contraste entre la netteté des lignes dans les linographies et des lignes plus tendres, plus floues dans les œuvres en papier déchiré. Charlotte Mollet aime jouer sur les contrastes.

    Pour savoir quelle technique elle va choisir pour illustrer un texte, elle tâtonne petit à petit en compagnie des mots. Chaque conception d’album est différente l’une de l’autre. Elle va choisir les mots qui lui parlent le plus, les souligner puis illustrer en essayant de faire de l’image « un concentré du sens du texte ». Dans ses livres, l’image n’est pas redondante du texte. « L’image et le texte fonctionne comme un couple », elle recherche cette équilibre fragile en permanence. Elle parle même de création à trois : le lecteur faisant le lien entre l’image et le texte.

    Plusieurs livres sont proposés à la lecture au centre de l’exposition. On peut y regarder les nombreux albums de comptines qu’elle a illustrés dans la collection « Pirouette » chez Didier Jeunesse, des livres de travaux d’élèves ayant travaillé sur l’œuvre de l’artiste et un livre pour adulte qu’elle a illustré, La chevelure de Guy de Maupassant (Editions Complexe), qui nous montre une autre facette de son travail. On découvre enfin son dernier album, Tout le monde t’attend, tout juste paru chez Didier jeunesse.

L’exposition de Charlotte Mollet s’est tenue du 14 janvier au 11 février 2017 à la médiathèque François Mitterrand d’Orléans. L’établissement a organisé des rencontres et des ateliers avec l’artiste. Il a proposé un atelier parent-enfant autour du papier déchiré ainsi qu’un atelier sur le monotype à destination des adultes. Charlotte Mollet s’est également prêtée à une séance de dédicaces et a pu rencontrer plusieurs classes.

(février 2017)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. Wendy Liesse vient d’effectuer au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse des jeudi 3 et vendredi 4 février 2017.

 

 

 

Bertrand Solet (1933-2017)

 

 

Au revoir Bertrand Solet

par André Delobel

    Bertrand Solet vient de décéder. Il venait chaque année nous saluer à Montreuil et, cette année, il n’était pas venu. De son vrai nom Bertrand Soletchnik, il était né en 1933, à Paris, dans une famille d’émigrés russes. Durant  la Seconde Guerre mondiale, en zone libre avec ses parents, il attrapa – quel mot ! – une maladie que l’on connaissait mal et que l’on soignait difficilement à l’époque, la poliomyélite. C’est durant cette période de maladie qu’il attrapa aussi le virus de la lecture.

    Après la guerre, orphelin, élevé et soigné par une tante, il prépare l’IDHEC. L’arrivée massive du cinéma américain qui faillit couler le cinéma français l’incite à changer d’orientation. Il suit les cours du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Un temps journalisme, il entre dans une entreprise de commerce international et devient responsable du service de documentation économique, travail qui le fait beaucoup voyager.

    Il écrit pour la jeunesse, à compter des années 1970, des romans le plus souvent historiques (Il était un capitaine, Robert Laffont, 1971, Prix Jean Macé, Les révoltés de la Saint-Domingue, 1980, En Égypte avec Bonaparte, 1988, Compagnons de Mandrin, 1990) ou traitant de sujets liés à l’actualité ou peu souvent traités comme le racisme, l’immigration, la vie des Tsiganes (La flûte tsigane, Flammarion, 1982). Il écrit également des recueils de contes (Contes traditionnels d’Auvergne, Milan, 1994, Contes traditionnels de Russie, Milan, 2002). Ouvrage récent : Le Chambon-sur-Lignon : le silence de la montagne (Oskar jeunesse, 2016).

   Ecrivain « pédagogue », auteur de plus de 120 ouvrages à l’écriture efficace, Bertrand Solet aura fait connaitre aux jeunes lecteurs des pans entiers de l’Histoire et, assez souvent, d’une Histoire pas enseignée à l’école. Il les aura aussi, offrant de solides fictions, fait réfléchir à quelques unes des questions qui empoisonnent le monde.

    Membre de la Société des Gens de Lettres, de la Maison des Écrivains et fidèle de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse qu’il a contribué à mettre sur pied, la première réunion de réflexion s’étant tenu, en 1976, à son initiative et à celle de la conseillère municipale à la culture, à la bibliothèque de Montreuil.

    Il avait en 2003, publié au Sorbier un bel essai : Le roman historique : invention ou vérité ?

    En 2005, un numéro de la revue Griffon lui est consacré.

    « Bertrand Solet désigne quelque injustice à combattre, une nouvelle cause à défendre, des chaînes d’esclaves qu’il faut aller briser. Sa fameuse canne balaie l’horizon : là bas, il y a une terre où les hommes vivent libres et égaux. » (Marcelino Truong).

 André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de trente-cinq ans et secrétaire général au plan national depuis 2009 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).

Il fait froid

par Rolande Causse

   Ce froid mois de février 2017, Bertrand Solet nous a quitté.

   Non. Pour ceux qui l’ont connu demeure sa voix chaleureuse et grave. Ses mots coulaient comme une rivière serpentant à travers un paysage lumineux.

   Bertrand Solet est associé aux commencements de la littérature de jeunesse et à la Charte où il vint assez rapidement.

   Suffocant d’enfances de tous pays, il représente une vie d’observations, de recherches, d’imagination, de compréhension et d’émotions.

   L’ont accompagnées des montagnes de mots et de métaphores dans ses livres éblouis de soleils lointains, d’oiseaux des mers, de songes, et de poésie.

   Historien et géographe, derrière ses mots, il y avait l’accent des voyages, un regard révolté mais bienveillant, une douceur profonde et une générosité qu’il semait à tous les vents.

.    Ami des jeunes, il leur parlait de rebellions, de résistances, des conflits du monde et du triomphe des plus humbles.

   En ethnologue, il savait prendre son temps, tout en ayant une créativité  extrême.

   N’a-t-il pas écrit cent-vingt livres ?

   Pour les siens, pour la mémoire de Bertrand, pour toutes les générations, il faudrait rassembler ses meilleurs romans et créer un Bouquin ou un Quarto (comme les collections du même nom chez Laffont et Gallimard) où figureraient ses titres les plus forts : Les révoltés de Saint Domingue, Il était un capitaine

   Ainsi il demeurerait parmi nous.

   Mais je ne peux oublier  Monique, son épouse, à qui j’adresse mes pensées les plus affectueuses.

Rolande Causse, écrivaine et formatrice, auteur de poèmes, d’albums, de romans, de livrets d’opéra ; fondatrice en 1975 de La Scribure, association qui se consacre à la pratique des ateliers de lecture-écriture et à la promotion de la littérature pour la jeunesse ; c’est Rolande Causse qui, en 1984, organisa le (premier) Festival Livres Enfants-Jeunes de Montreuil ; parmi ses ouvrages pour les enfants et les jeunes : Mère absente fille tourmente (Gallimard, 1983), Rouge Braise (Gallimard, 1985), Les enfants d’Izieu (Le Seuil, 1989), Le Petit Marcel Proust (Gallimard, 2005), 20 ans pour devenir… Martin Luther King et 20 ans pour devenir… Nelson Mandela (Oskar, 2016) ; pour les médiateurs : La Scribure (Buchet-Chastel, 1983), Le guide des meilleurs livres pour enfants (Calmann-Lévy, 1986), Qui a lu petit, lira grand (Plon, 2000), Qui lit petit lit toute sa vie (Albin Michel, 2005).

Eau de boudin

par André Delobel

    Contre toute attente, l’exposition Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse (1965-2015) a terminé son périple à la Médiathèque André Malraux de Strasbourg le 19 novembre 2016. Elle aura, en vingt mois, été mise en place à Beaugency, Paris, Arras, Bron, Mourenx, Cherbourg, Reims et Strasbourg, accueillie par six médiathèques, un salon du livre, une université. Elle ne fut montrée en son entier qu’à Beaugency, Arras et, à dix-huit œuvres près, à Strasbourg. Les autres lieux ont « adapté » l’ensemble qu’il recevait à leurs locaux, créant parfois leur propre scénographie. Les huit établissements qui nous ont fait confiance ont eu à cœur d’organiser, en fonction de leurs habitudes et de leurs moyens, des activités d’accompagnement en direction des enfants et du grand public. Les professionnels du livre et de la lecture ne furent pas oubliés et Janine Kotvica, Michel Defourny, Hélène Valotteau, Françoise Lagarde et André Delobel ont apporté leur concours à plusieurs moments de formation.

    Le CRILJ se faisait une joie de voir l’exposition de son jubilé présentée à la Médiathèque d’Orléans en décembre 2016 et janvier 2017. La possibilité d’une journée de formation, en partenariat avec l’ABF, avait été évoquée entre notre association et la responsable du secteur jeunesse de l’établissement (qui avait également pris contact avec plusieurs illustrateurs pour des rencontres dans les cinq annexes orléanaises). La venue, le jeudi 26 ou le vendredi 27 janvier 2017, à la centrale, pour une rencontre et pour un concert avec Jean Claverie, créateur du visuel de l’exposition, devait constituer un pertinent et festif point final.

    Malgré les garanties que Françoise Lagarde, présidente, et moi-même, secrétaire général, avions apportées mi-septembre, dès  notre retour de Strasbourg, la direction de la Médiathèque d’Orléans a estimé qu’une « présentation sécurisée et adéquate de l’exposition » n’était pas assurée. Faisant fi d’une année d’échanges constructifs, elle prenait la décision de renoncer à un projet qui nous était apparu comme le souhait des bibliothécaires de l’établissement.

    Au-delà de notre amertume, nous affirmons que la raison avancée ici est incompréhensible et irrecevable. Il ne sera pas acté que le CRILJ se soit, en cette affaire, montré inconséquent. Notre association, dans les actions qu’elle met en œuvre, a toujours pris un soin particulier, en pleine responsabilité, à nouer des partenariats respecteux de chacun, dans la clarté et dans la transparence.

    Peut-être y a-t-il, dans les raisons qui ont motivé ce renoncement, des éléments que nous n’avons pas à connaitre. En tout cas, le CRILJ, s’il ne peut pas tout, avait, en la circonstance, choisi de « bouter hors des cadres », les bêtes d’orage qui s’y étaient subitement installées. Le travail de nettoyage fut confié à une professionnelle strasbourgeoise et la Médiathèque d’Orléans aurait pu, fin novembre, venir à Strasbourg retirer une exposition saine et complète.

   Faudra-t-il conclure que les associations proposent et que les institutions disposent ? Une seule mésaventure ne nous autorise pas à l’affirmer. Nous profitons, au contraire, de cette mise au point pour remercier sur ce site les personnes qui, à Beaugency, à Paris, à Arras, à Bron, à Mourenx, à Cherbourg, à Reims et à Strasbourg, ont fait honneur, avec professionnalisme et inventivité, aux illustrateurs dont nous avions rassemblé les travaux.

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Né en 1947. maître-formateur retraité, André Delobel est, depuis presque trente-cinq ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national. Articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public.

Kline (1921-2013)

 par André Delobel

Le dessinateur de bandes dessinées Kline est décédé le jeudi 16 mai 2013 à l’âge de 91 ans. Il avait débuté pendant la guerre dans OK puis travaillé pour Coq Hardi et pour Fillette. En 1960, il avait repris, pour Vaillant, « Davy Crockett » que dessinait Eduardo Coelho sur des scénarios de Jean Ollivier. En 1969, c’est la création de Pif Gadget et, toujours avec Jean Ollivier, de la série « Loup Noir », consacrée aux aventures d’un indien sans attaches. « Mon héros préféré est peut-être Loup-Noir… Certains épisodes mythiques (je pense notamment au Bracelet de cuir) dépassent ainsi le cadre de la stricte aventure pour baigner dans un climat purement poétique et moral. Loup-Noir représente un dépassement ultime, un dépassement vers le haut, une assomption de la bande dessinée d’aventure. » (Michel Houellebecq dans L’Idiot International en mars 1992). Réédition de la série en cours aux éditions Taupinambour. Le Bracelet de cuir est dans le tome 5.

    Né dans les Côtes-du-Nord, Kline envisage de devenir architecte et suit la formation des Beaux-Arts de Rouen. Puis, très rapidement, il s’oriente vers l’atelier de peinture et réalise deux expositions de ses travaux.

    Sous l’occupation allemande, il rejoint Paris : « N’étant pas en règle, j’ai pensé que dans une grande ville, je passerai plus facilement inaperçu ». Il y commence sa carrière professionnelle de dessinateur.

    De 1945 à 1947, il publie divers courts récits de sept à huit planches et une série à suivre, à raison de deux planches par semaine pour un total de 139 planches, « Kaza le Martien » dans l’hebdomadaire OK. Grâce à ce journal, il rencontre d’autres dessinateurs et notamment Albert Uderzo.

    De 1948 à 1956, ils travaillent, à la fois, pour les publications Marijac (Coq Hardi, Mireille et Pierrot) et le magazine Fillette de la Société parisienne d’édition (SPE). Durant cette période, il côtoie de nombreux dessinateurs : Dut, Marin, Pierre Le Guen, Noël Gloesner, Calvo et Christian Mathelot. Sa collaboration avec les publications Marijac cesse en 1957 tandis qu’il continue à travailler à la SPE jusqu’en 1961.

    En 1960, sa carrière connaît un tournant lorsqu’il entre aux éditions Vaillant et reprend le personnage de Davy Crockett sur des scénarios de Jean Ollivier. Jusqu’en 1969, il dessine, généralement en douze planches, un peu moins de soixante histoires parues dans Vaillant puis dans Vaillant le journal de Pif. Deux albums cartonnés sont édités.

    En 1969, avec le passage à la formule « Pif Gadget », Kline et Jean Ollivier lancent un nouveau personnage : Loup Noir. De 1969 à 1980, plus de 160 récits de sept à douze planches sont publiées pour seulement deux albums cartonnés.

    Aux éditions Vaillant, il sympathise avec de nombreux auteurs : Marcello, Cézard, Lucien Nortier, Yannick, Cance, Forton, Tabary, Mas, Coelho, Moatti…

    De 1981 à 1995, il dessine plusieurs courts récits au thème historique puis abandonne définitivement la bande dessinée en 1995

(Wikipédia)

Raoul Dubois au PAJEP

 

     Raoul Dubois est né à Paris le 30 décembre 1922, d’un père employé de l’octroi qui décède avant ses 3 ans et d’une mère couturière. En 1938, il entre au patronage laïque du XIe arrondissement et à l’École normale : il devient à seize ans le plus jeune instituteur de France. Toute son activité est orientée par ces deux axes : l’enfance et les activités éducatives et culturelles.

    Il participe au lancement des Francs et franches camarades (FFC) en 1944 et en devient un des premiers permanents. Il le reste jusqu’en 1953, tout en demeurant un des principaux dirigeants de cette association jusqu’à la fin de sa vie. Très intéressé par la littérature pour la jeunesse et le cinéma éducatif, il oeuvre aussi à la Fédération des oeuvres laïques (FOL), à la maison de la Culture du faubourg Saint-Antoine, à Ciné-Liberté, à la Fédération française des ciné-clubs (FFCC) et au Comité français du cinéma pour la jeunesse (CFCJ) qu’il fonde avec Henri Wallon et Charles Dautricourt. Il joue également un rôle important au sein du Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse (CRILJ).

    Par ailleurs, il a milité à la Confédération générale du travail (CGT), au Parti communiste français (PCF) et à l’association des Amis de la Commune. Raoul Dubois est décédé le 22 décembre 2004.

Historique de la conservation

    En 2008, grâce à l’action de Christian Robin, les archives de Raoul Dubois conservées à son domicile parisien, au 401 rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, ont été transférées aux Archives départementales du Val-de-Marne dans le cadre du PAJEP, après avoir fait l’objet d’un récolement succinct. Conformément aux intentions de Raoul Dubois, les dossiers concernant son action au sein de l’association des Amis de la Commune ont été remis à cette association. Il s’agit de documents qui sont postérieurs aux années 1980-1990.

Présentation du contenu

    Le fonds est constitué principalement des dossiers concernant les différentes associations et organisations dans lesquelles Raoul Dubois a pu militer. Il est particulièrement riche concernant les Francas et les associations concernant la littérature et le cinéma pour la jeunesse. Les dossiers concernant le CFCJ sont d’une importance capitale puisque les archives de cette association n’ont pas été conservées. Figurent notamment une collection complète de la revue Ciné-jeunes et des documents concernant les instances et les statuts.

    Le fonds d’archives renferme aussi les quelques vingt mille fiches de critique de ivres destinées à la jeunesse que lui et sa femme Jacqueline ont pu rédiger. Le fonds comprend aussi tous les écrits et publications de Raoul Dubois ainsi qu’un fonds documentaire sur la littérature pour la jeunesse d’une grande richesse, comme par exemple quelques numéros du journal mensuel Mon camarade, le journal édité par la Fédération des enfants ouvriers et paysans avec la collaboration de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) datés de 1935-1936.

(communiqué établi par le PAJEP)

 les-dubois

Jacqueline et Raoul Dubois

 

Accessibilité du fonds :

– Archives départementales du Val-de-Marne

– Dubois Raoul, 56J

– Don en 2008. Archives privées. Communication libre.

Instrument de recherche : bordereau de récolement succinct.

– Volume : 20 mètres linéaires.

– Dates extrêmes : 1921-2005.