Pour Jean Perrot.

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Jean Perrot, professeur émérite en littérature comparée à l’Université Paris Nord 13, fondateur en 1994, à Eaubonne (Val d’Oise), de l’Institut international Charles Perrault, est décédé le mardi 19 décembre 2023. Il avait 86 ans. C’était un ami du CRILJ dont il fut, plusieurs années durant, un administrateur attentif. L’une de nos dernières rencontres se fit à Arras où, invité par Francis Marcoin, au Centre Robinson, il vint témoigner, le vendredi 6 avril 2018, de son parcours d’enseignant, de chercheur et d’auteur. Nous reprenons ci-après l’hommage rédigé et diffusé par Anne-Marie Petitjean, au nom de l’équipe de l’Institut.  (A.D.)

    Jean Perrot vient de nous quitter et l’Institut International Charles Perrault est en deuil. Il nous avait encore très récemment fait le plaisir d’une de ses visites à l’Hôtel de Mézières, en se mêlant joyeusement à un public de jeunes étudiantes en littérature de jeunesse. La vitalité d’un Institut qu’il avait fondé en 1994, sur son lieu d’habitation et en le baptisant avec humour du nom de son illustre homonyme (pas tout à fait homographe) le touchait manifestement. Ses interventions érudites et son regard pétillant nous manquent déjà.

     C’est en passeur assidu que Jean Perrot aura sillonné les décennies d’une carrière qui n’est pas uniquement celle d’un brillant universitaire, mais également celle d’un lettré militant et passionné par la littérature de jeunesse. Il entre dans le champ des livres pour enfants à un moment où leur légitimité comme objets d’études n’est pas encore parfaitement reconnue, nonobstant plusieurs pionniers et surtout Marc Soriano dont il suit la voie à partir de 1976 (1). Sa formation est celle d’un comparatiste, spécialiste d’Henry James dont il cherche à renouveler l’étude par un regard plus finement posé sur le texte que certaines des interprétations du « motif dans le tapis » qu’il trouve gauchement ésotériques. Sa thèse est publiée en 1982 chez Aubier, sous le titre Henry James, une écriture énigmatique. Cet attachement au détail du texte et à la clarté des significations se reconnaît aisément dans la suite de son travail sur les textes pour enfants. Et il ne faut pas s’étonner de ce choix d’objets d’études pour un lecteur de Ce que savait Maisie, premier roman à adopter de manière acérée le regard d’une enfant, spectatrice des égoïsmes parentaux.

    C’est en 1987, par Du jeu, des enfants et des livres que Jean Perrot entame une copieuse série de publications, en son nom et en tant que coordinateur et directeur de collection. Cet ouvrage joue habilement de la référence à Paul Hazard, qui avait dépeint en 1932 la lecture enfantine comme exigeante et habile à choisir elle-même les titres qui lui conviennent, dans Les livres, les enfants et les hommes. Parce que Jean Perrot écrit dans une époque baignée par les analyses de Michel Picard (La lecture comme jeu date de 1986), c’est bien le jeu qui va lui servir de boussole pour donner aux études de plus en plus nombreuses sur la littérature de jeunesse une orientation clairement définie et un balisage qui aide substantiellement à son déploiement. Il reprend et poursuit ces analyses dans Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse en 1999. Mais il faudrait également parler de bien d’autres titres qui ont marqué l’histoire de la recherche sur le livre de jeunesse, et que l’on trouvera bien sûr sur les rayonnages de l’Institut Charles Perrault.

    Fervent défenseur du livre, comme organe majeur de la culture, il en analyse les ressorts et la manière dont le jeune lecteur y exerce un jeu que les meilleurs ouvrages savent rendre subtil et adroitement mouvant. Il n’hésite pas à faire appel à différentes méthodes d’analyse, de la sémiotique à la médiologie, en sollicitant des incursions vers la psychanalyse et le structuralisme. Il reste particulièrement vigilant à la dynamique de création des artistes et ne s’en tient pas aux mots, mais analyse précisément les images et leur rapport au texte. Dans Art baroque, art d’enfance, publié en 1991, Jean Perrot reconnaît dans une nouvelle culture de l’enfance, qu’il qualifie parfois de post-moderne, une filiation directe du baroque. Il y traque patiemment dans l’image comme dans le texte les figures de démesure et d’antithèse et use sans frilosité académique de l’épithète et de la métaphore. Ses formulations saisissantes invitent à le reconnaître comme un habile stylisticien qui ne se contente pas de commenter le style des autres, mais en éprouve les exigences dans le mouvement de son écriture.

   Avec Mondialisation et littérature de jeunesse, en 2008, c’est le spécialiste de comparaison internationale qui balise le champ critique. On ne s’étonnera pas de le voir animer la table ronde La littérature de jeunesse : recherches et formations, un éclairage international lors d’un colloque qui s’est tenu à la BnF en 2011. (2) Dans les actes, il entame son intervention personnelle par la référence à Walter Benjamin et la manière dont il s’est intéressé à l’enfance. « Il y a dans cette rencontre une légitimation tacite des recherches concernant [ce] domaine littéraire ». Parce que Jean Perrot est benjaminien dans son attachement à la culture de l’enfance, il ne peut ignorer ce qu’il appelle la « vidéosphère », les CD-roms et la circulation sur internet qu’il a regardée avec à la fois curiosité et frayeur.

    Mentionnons enfin le Dictionnaire du livre de jeunesse, qu’il dirige avec Isabelle Nières-Chevrel, en 2013, au Cercle de la Librairie. C’est une somme qui réunit les contributions de 133 chercheur.es et fait un point décisif, au fil de dix années de travail, sur la recherche en littérature de jeunesse.

    Ses études, les travaux collectifs qu’il a coordonnés, ses cours d’université et les nombreuses formations qu’il a impulsées, ont toujours tenu à analyser de manière équilibrée le texte et l’image, à ne pas négliger la dynamique internationale qui fait circuler les textes en traduction et à faire reconnaître les filiations entre créations contemporaines et racines dans les siècles passés. C’est cette alchimie rayonnante qui caractérisera pour longtemps sa manière propre de nous parler de livres et d’enfance, et d’en faire le terreau d’une médiation culturelle pour tous, animée par des actions militantes au plus près du terrain que l’Institut se réjouit de faire perdurer.

    Les putti baroques dont il reconnaissait les visages joufflus dans maintes illustrations d’ouvrages contemporains viennent de nous enlever Jean Perrot. Pour notre humble part, nous continuerons fidèlement à faire briller son étoile au ciel de l’Institut.

(samedi 23 décembre 2023)

(1) voir l’entretien donné à Mathilde Lévêque en 2018 : https://magasindesenfants.hypotheses.org/6431  et sa contribution à Recherches et formations en littérature de jeunesse, BnF, 2012, p. 153)

(2) Une vidéo en ligne permet de réécouter Jean Perrot parler des ambitions internationales de l’Institut et de l’esprit qui animé sa fondation. C’est ici.

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