Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (1)

 

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Le samedi 28 septembre 2019, lors de la deuxième journée professionnelle de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier), Anne-Laure Cognet, grande connaisseuse de la littérature de jeunesse en général et des albums en particulier, a interrogé Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo. Nous sommes heureux de pouvoir mettre en ligne, en deux fois, le verbatim intégral de cette rencontre décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

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Bonjour à toutes et à tous ! Nous sommes repartis pour une matinée, deuxième ronde de ces journées pro. Avec deux rencontres, une première, tout de suite immédiatement maintenant avec Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo et une seconde rencontre autour de l’œuvre de Roland Topor. Entre Joanna qui vit dans un forêt de traits, Blexbolex qui se débarrasse bien volontiers du trait et Gilles qui nous fait croire qu’un trait est d’une simplicité enfantine. On ne peut mesurer plus grand écart graphique que celui de nos trois invités. On se demande bien ce qui s’est passé dans la tête des organisateurs ? Vos livres sont extrêmement différents mais parfois les familles les plus éclectiques sont les plus soudées alors va-t-on savoir peut-être qu’au fur et à mesure de la discussion il y aura des passerelles et des petits ponts qui pourront se faire de l’un à l’autre de vos univers. Alors, peut-être avant toutes choses, je vais commencer par vous présenter, Joanna tu as fait les beaux-arts de Poznan en Pologne avant de t’installer en France en 1994 comme plasticienne. Et puis, en 2008, tu as commencé à publier des livres illustrés. Ce qui est très intéressant dans ta bibliographie, c’est que ta route croise celle d’éditeurs européens divers. Le premier était italien, puis après tu as publié beaucoup chez Notari en Suisse, chez Oslo en Espagne, en France au Rouergue et à l’atelier du poisson soluble, et puis, tout dernièrement, tu es revenue à la Pologne avec les éditions Format dont nous allons parler plusieurs fois aujourd’hui. Donc, en tout, tu as publié une quinzaine de livres illustrés, le plus souvent sur les textes des autres, mais pas tout le temps, de ça aussi on reparlera dans cette rencontre. Blexbolex, tu as fait les beaux-arts d’Angoulême puis tu as découvert la sérigraphie ; ce qui a fait que tu as rejoint les éditions Cornélius dès 1996 comme directeur de collection. Sur la scène jeunesse, tu as illustré plusieurs livres chez Thierry Magnier, au Seuil, chez Nathan, mais on peut quand même vraiment dire que ce qui a été la rampe de lancement absolue incontournable commence avec Albin Michel et avec L’Imagier des gens paru en 2008, couronné meilleur livre du monde, j’adore ce titre, je le trouve superbe, et puis, qui va être suivi de Saisons l’année d’après et de Romance faisant ainsi de ta trilogie des imagiers un marqueur assez exceptionnel. On a dû attendre quelques années avant de découvrir deux nouveaux albums ; je me cantonne à la scène jeunesse qui sont Nos vacances en 2017 et Maître Chat l’année dernière dont nous allons parler aujourd’hui. Et Gilles Bachelet.

Gilles, tu as fait les arts déco à Paris que tu as brièvement, enfin que tu as contourné de belle manière puis tu as publié tes premiers albums jeunesse chez Harlin Quist.

Gilles Bachelet –  Avec une petite participation car c’était déjà la fin des éditions Harlin Quist.

 Et puis de toutes façons, c’était un des principes d’Harlin Quist d’avoir des albums collectifs. On était vraiment dans ce grand tournant des années soixante-dix. Mais c’est suite à la naissance de ton fils que tu publies en 2002 Le singe à Buffon et là-aussi tout commence peut-être plus qu’avec les précédentes participations, tout commence pour toi en tant qu’illustrateur jeunesse et évidemment Mon chat le plus bête du monde en 2004 est un personnage qui va t’accompagner, te suivre. Elles sont collantes ces petites bêtes ! Voire même te poursuivre, puisque va sortir incessamment sous peu ce qu’on peut appeler un « track on »  de Mon chat le plus bête du monde  et qui s’intitule Le casting.

 Gilles Bachelet – Pour fêter les 15 ans du chat.

Voilà, on fête les 15 ans

Joanna Concejo – Il est encore vivant ?

Gilles Bachelet –  Non, celui-là, non.

Voilà pour cette petite présentation. Donc, devant le grand éclectisme de vos livres, je vais commencer cette rencontre par ce qui est peut-être un point commun en tous les cas ce qui peut être une accroche, on va dire ça comme ça, qui est que vous avez tous les trois commis un conte au moins un conte. Alors, commençons peut-être par Blexbolex puisque je l’ai là sous la main. Tu as publié Maître Chat et Maître Chat, pour être honnête, c’était véritablement une surprise à sa découverte parce qu’il  emprunte la ruse et le cynisme à son ancêtre le chat botté. Là-dessus, il est tout à fait conforme mais avec une verve très actuelle et une écriture très théâtrale qui vient rythmer comme ça ce petit objet. Donc, un chat jeté par la fenêtre par son maître découvre la liberté, rencontre un lapin d’une insondable bêtise et poltronnerie ; ce n’est pas le trait premier du lapin. Et alors que le chat envisage le hold-up d’une petite épicerie, il se fait attraper et retourne à son état de chat domestique. Alors commençons par le commencement, tu dédies ce livre à Charles, Michael et Joseph qui sont-ils donc ?

Blexbolex – Charles, c’est Charles Perrault évidemment. Michael Kouliakof, c’est Le maître et Marguerite et il y a un personnage particulièrement odieux mais très drôle qui est un démon qui a la forme d’un chat très volumineux et particulièrement odieux. Et le dernier, c’est Joseph Lada qui est un illustrateur tchèque et auquel la silhouette de mon chat doit beaucoup car il a créé et illustré un livre qui s’appelle le chat Mikes. Au contraire de mon personnage, c’est un chat d’une gentillesse extrême parce que trop naïf. Il ressemble vraiment beaucoup au personnage que j’ai dessiné il a des petites bottes rouges et une casquette donc je me suis amusé à faire un méchant Mikes.

Un méchant Mikes. Le fait est que ces personnages ce chat et ce lapin appartiennent à ton vocabulaire, ce sont des personnages que l’on retrouve ailleurs.

Blexbolex – Oui, ce sont mes personnages amusants que j’ai utilisé le chat et le lapin dans un album qui n’est pas destiné aux enfants qui s’appelle Hors zone ; c’est amusant de ramener ces créatures dans différents contextes sur différentes scènes comme des comédiens. C’est pour ça que j’ai mis ce livre sous forme de pièce de théâtre ; ce sont des comédiens que j’engage pour un temps.

Des intermittents ?

Blexbolex – C’est ça ! De quoi vivent-ils après ? … Je ne sais pas, ils sont chez Gilles ?

Très certainement ! Voilà ce sont des personnages mais le fait est qu’ils s’inscrivent en toi. Ils reviennent à d’autres moments comme un vocabulaire graphique mais ils s’inscrivent aussi dans cette histoire du livre longue. Notamment cette couverture où le chat fait révérence et, du coup, il fait référence. Est-ce que pour toi c’est important de s’inscrire dans cette tradition longue de la représentation, ici du Chat Botté ?

Blexbolex – Oui, bien sûr ! C’est un jeu de réponse culturelle et je tiens à leur rendre hommage c’est-à-dire que sans ces personnages, je n’ai pas de création pratiquement, je n’ai que la fantaisie de les réemployer, de les réinterpréter. Ces personnages pour moi sont essentiels, supérieurs. Par exemple, dans Romance, les personnages comme par exemple Pinocchio, sont des archétypes. Grâce à ces archétypes, je peux m’exprimer mais pour moi c’est ce qu’il y a de mieux dans l’expression de la littérature enfantine. Ça commence par des personnages pour moi pratiquement.

Gilles, est-ce que pour toi aussi ça commence par des personnages, toujours ?

Joanna Concejo – Ça  commence par des envies de dessin déjà. Après, c’est dépendant de chaque album, si vous parlez d’un album en particulier.

Là, ce qui m’interpellait, c’était toutes ces références aux personnages traditionnels.

Gilles Bachelet – Oui, j’en ai aussi dans Madame le Lapin Blanc. Je me réapproprie des personnages d’autres auteurs.

En l’occurrence Lewis Caroll ?

Gilles Bachelet – Qui appartiennent à Lewis Caroll. En inventant d’autres à-côtés, un petit mélange des deux. C’est une facilité pour moi car je n’avais pas particulièrement envie de dessiner Alice parce que je ne sais pas dessiner les petites filles donc j’ai dessiné des lapins. (rires)

Mais s’adosser au texte, s’adosser à cette culture, c’est important aussi ?

Blexbolex – Pardon, j’étais en train de penser au lapin blanc. S’adosser, c’est-à-dire… ? Non, ce sont des personnages qui me sont extrêmement sympathiques qui me donnent des envies de conter mais c’est parce qu’ils ont déjà un vécu littéraire culturel ; ce sont pour moi des personnages familiers.

 En tout cas, si j’en viens à ce Maître Chat et à la tradition dans laquelle il s’inscrit, c’est une tradition qui est assez bousculée dans le traitement que tu en fais, que tu lui proposes. Notamment, avec son décor de poubelles, ces objets qui trainent un petit peu à chaque page ces bouteilles, ça n’a rien à envier au Singe à Buffon, il y a un petit problème d’alcoolisme en commun entre les deux albums, avec cette trame noircie comme si l’imprimeur n’avait pas lésiné sur l’encre. Est-ce que cet objet du conte avait besoin d’être un peu patiné ?

Blexbolex – D’être un peu sali, oui ! De toutes façons, le personnage du chat est vraiment méchant. C’est parce qu’il échoue qu’il devient sympathique et donc j’avais envie de donner un arrière-plan relativement sordide à cette histoire qui est exprimé par les déchets, par les traces d’alcoolisme et le fait que l’univers urbain est en train de se construire à ce moment-là avec ses palissades etc. etc. Un univers pas fini, en construction, un peu sale. Là-dessus, je construis mon histoire avec un personnage qui échoue à être totalement méchant, et tant mieux pour lui, et tant mieux pour le lecteur !

Joana, tu as illustré deux contes, Les cygnes sauvages en 2011 et Le Petit Chaperon rouge en 2015. Je vais plutôt m’arrêter sur ce dernier parce que ce Petit Chaperon rouge propose une véritable gageure ; c’est-à-dire que tu as dans le même livre proposé les deux versions du conte : celle de Perrault et celle de Grimm à la queuleuleu. En faisant, par tes images, un lien qui t’est propre et en enchaînant, en donnant l’unité à ces deux textes. Est-ce-que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Joanna Concejo – Oui, je vais raconter parce que je m’explique toujours de ce projet.

C’est vrai ? On te demande de te justifier ?

Joanna Concejo – On me le demande mais je ne me  justifie pas moi-même. Je justifie les choix d’édition parce que ce livre n’a pas du tout été pensé comme ça. C’est l’édition française qui est comme ça. C’est l’unique version qui a les deux versions du texte. Ce n’est pas du tout mon choix. Donc, je suis obligée de m’expliquer de quelque chose que je n’ai pas décidé. Moi, j’ai dessiné uniquement pour la version des frères Grimm. Normalement, comme tout le monde, pour un seul texte ! Et l’éditeur, lorsqu’il a acheté les droits parce que le livre dans sa version première est coréen. Et bien, il a eu l’idée brillante de mettre les deux textes ensemble !

Ce qui fait que tu es enquiquinée à chaque fois ?

Joanna Concejo – Oui, j’arrive dans les classes et les enfants me disent : « Mais, tu as fait n’importe quoi ! ». (rires) Et moi, je suis entièrement d’accord ! Je leur dis : « C’est n’importe quoi, ce livre ! ». (rires) Ensuite, je leur explique pourquoi il est comme ça. Mais moi, je suis vraiment d’accord avec eux et, je prends la responsabilité de ce que je dis, je n’ai pas voulu ça, mais l’éditeur voulait tellement ça.

L’éditeur a tellement voulu cela qu’il a gagné ?

Joanna Concejo – Il a gagné et, du coup, moi, lorsque je raconte cet album, j’ignore les deux textes. Je tourne les images et je raconte ma version !

Le fait est que tu racontes une version du Petit Chaperon rouge qui t’appartient totalement. Ne serait-ce que parce qu’on n’a jamais vu le petit chaperon rouge et le loup faire une course en sac et que cette image est juste …

Joanna Concejo – Non, mais ce n’est pas forcément parce qu’on ne l’a jamais vu qu’ils ne l’ont pas fait ! (rires)

Absolument ! Joanna sait ça, elle ! Tu as une façon d’illustrer ce conte en partant vraiment sur des détails un peu sur la marge sur la bande. Est-ce que illustrer une scène convenue t’ennuie ? Comment les choses se passent pour toi, sur un texte fondateur que tout le monde connait ?

Joanna Concejo – Non, ça ne m’ennuie pas. Je ne me sentais pas dans quelque chose de convenu, non plus, pas du tout. Et moi, je sais ! Je « connais » exactement où ça s’est passé ! Je plaisante. Quand j’étais petite, j’étais persuadée que ça se passait dans le village de mes grands-parents parce que sinon, comment ma grand-mère aurait-elle été au courant ? (rires)

Très bien, voilà, il nous fallait la clé !

Joanna Concejo – Je demandais des précisions à ma grand-mère. Je lui demandais sur quel chemin, dans quelle forêt exactement, à quel endroit sur ce chemin a eu lieu la rencontre ?, où est la maison de la grand-mère ? Elle jouait le jeu, elle était très rigolote ! Ma grand-mère disait : « C’est là-bas, c’est cette forêt-là. » Donc, sur le coup, je n’imaginais pas tout de suite ce qu’ils pourraient faire ensemble ces deux-là. Mais, non, ce n’était pas un exercice de quelque chose de convenu qu’il faille faire ceci ou cela.

C’est le petit chaperon rouge de ton enfance ?

Joanna Concejo – Oui, exactement avec des lieux de mon enfance, avec presque ma vraie grand-mère, je dis presque parce qu’elle ne fumait pas. Dans le livre, elle fume donc c’est un peu ma grand-mère et ma mère ensemble. Je ne faisais que dessiner ce que j’ai toujours vu à cet endroit-là.

On a éclairci un mystère. En tous cas, les éditeurs font donc n’importe quoi ! Gilles, tout fout le camp chez ma mère l’oie, ça on le savait ! Avec Il n’y a pas d’autruche dans les contes de fées en 2008, c’est un de tes  premiers albums qui va attaquer frontalement ce patrimoine des contes. On peut dire qu’on accumule une série de scènes extrêmement drôles sur ces contes du répertoire mais dans l’ensemble tu as d’autres livres qui taquinent le conte de fées d’une manière ou d’une autre ; dont Le chevalier ventre de terre, par exemple, qui est l’histoire de cet escargot procrastinateur et vraiment beaucoup trop lent pour arriver à temps sur le champ de bataille et qui est présenté comme un conte de fées. Alors, ma première question : Est-ce qu’un conte de fées, pour toi, est un bon terrain de jeu ?

Gillles Bachelet –  Bien sûr, quand on aime pasticher les choses ! Moi, j’appelle ça jouer avec les affaires des autres, avec les jouets du copains.

Tu me prêtes ton personnage !

Gilles Bachelet – Il faut le faire avec des choses qui sont très connues, sinon ça ne marche pas. Partir d’archétypes, de clichés que tout le monde connait. Par exemple, Le Petit Chaperon rouge, il y en a je ne sais pas combien de milliers de versions ; c’est inépuisable ce qu’on peut faire avec ça. C’est donc l’occasion de faire intervenir les personnages.

De foncer dans le tas. Alors, si on parle des personnages, pour ces contes de fées, tu as quand même pris des animaux, comment dire, des animaux réputés difficiles à dessiner : une autruche et un escargot.

Gilles Bachelet – Ce n’est pas difficile, c’est un animal, pour un illustrateur, qui est du pain béni parce qu’il y a le contraste du noir et du blanc et il y a le contraste des parties toutes emplumées et des parties toutes nues. Et puis, ça a un air crétin quand même ! Il faut bien le dire. Moi, j’adore dessiner des autruches. C’est parti d’ailleurs de cette envie de dessiner des autruches.

C’est parti de ça. Tu t’es dit, qu’est-ce que je pourrais faire avec une autruche ?

Gilles Bachelet – C’est à peu près ça oui. (rires)

Alors, un des traits distinctifs, dans ta manière de dessiner parce que beaucoup de tes albums reposent sur ces animaux. Un des traits distinctifs, c’est de ne pas rendre ces animaux humains, de ne pas les anthropomorphiser, ne pas faire comme si ils étaient comme nous avec une expression ou quelque chose qui les rapproche de nos visages. Est-ce important pour toi de rester sur ce registre animal ? De garder cette étrangeté ?

Gilles Bachelet – C’est dépendant absolument de mes albums puisque dans Le lapin blanc, ils sont très anthropomorphisés. Ils sont habillés, ils ont des comportements vraiment humains. Donc, il y a toute une échelle de variation là-dessus.

 Je sais que Benjamin Rabier est quelqu’un d’important, il est dans un certain nombre de pages de tes albums. Comment envisages-tu le lien avec Benjamin Rabier ?

Gilles Bachelet – C’est une espèce d’affinité qui s’est faite comme ça. Elle vient d’un souvenir d’enfance que j’avais de Benjamin Rabier. Je me suis aperçu après, mais sans que ce soit une volonté délibérée de ma part que je reprenais un peu les mêmes systèmes narratifs, les mêmes systèmes de mise en page que Benjamin Rabier. Des séquences d’actions, puis des images plus fouillées avec des décors. C’est difficiles à dire pourquoi on peut avoir une affinité avec le trait de quelqu’un avec l’univers de quelqu’un.

En tous cas, à l’exposition si vous n’y êtes pas encore allés, vous allez y aller ! Il y a une planche absolument magnifique, un hommage à Benjamin Rabier avec un certain nombre de vaches-qui-rit ; en tous cas, le masque de la vache-qui-rit qui a été adopté par un certain nombre de personnages. Le grand jeu c’est de pouvoir reconnaître les personnages sous le masque. Cette planche a été faite à quelle occasion ?

Gilles Bachelet – Elle a été faite pour une exposition à Montreuil qui s’appelait Jubilo, si je me souviens bien. Il y a quelques années, ils avaient demandé à plusieurs illustrateurs. C’était parti du Château d’anniversaire de Claude Ponti. Il fait référence à toutes ses lectures d’enfance et on a demandé à plusieurs illustrateurs d’imaginer une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer… (rires du public qui regarde la planche projetée) une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer des personnages des lectures de leur enfance. Donc, j’ai choisi Benjamin Rabier puisque c’est pour moi une référence et j’ai fait figurer avec les masques de la vache-qui-rit. Puisque quand je vais dans une classe et que je leur parle de Benjamin Rabier, bien sûr les enfants ne connaissent pas le nom de Benjamin Rabier, et quand je leur dit que c’est lui qui a dessiné la Vache qui rit, bien sûr, ça leur dit quelque chose. Cet espèce d’emblème de la Vache qui rit, je l’ai mis comme masque à tous les personnages des lectures de mon enfance.

Alors, le fait est que dans tes livres, il y a un rapport avec l’érudition. Tu accumules tout.

Gilles Bachelet – Juste. Mais je reviens sur l’anthropomorphisme. C’est surtout dans les histoires d’amour que j’ai cherché à ne pas mettre de traits anthropomorphiques et à ne pas mettre des yeux …

Le Chevalier ventre à terre non plus. Ce sont des escargots. Ils sont habillés mais tu aurais pu leur dessiner de grands yeux à ces escargots et ce n’est pas le cas. L’autruche reste une autruche ; c’est pour ça que je trouve que l’habillement ne fait pas tout dans l’anthropomorphisme. Il y a aussi une manière de représenter le visage. Bref, fermons la parenthèse de ces animaux humains. Juste sur le jeu des références, vous avez une manière très différente de les aborder. Gilles, on peut dire que tu les accumules vraiment d’un livre à l’autre. Bon, alors, Champignon Bonaparte, c’était vraiment la référence à la peinture d’histoire. Mais dans Mon chat, tu glisses de nombreux tableaux de grands peintres modernes. Dans XOX et OXO – je me suis entrainée à dire ce titre – , il y a pas mal de références à l’art contemporain.

Gilles Bachelet – Dans XOX et OXO, c’est vraiment développé car il y a jusqu’à 27 références, par double-page, à des artistes.

C’est votre petit défi de toutes les retrouver ! Mais le fait est que toutes ces références à plusieurs niveaux permettent des jeux de lecture très différents. Est-ce que pour toi c’est ça un album réussi, c’est quelque chose où tu peux t’adresser à tout le monde en même temps ?

Gilles Bachelet – Ce que je cherche à faire, c’est que les références soient un jeu avec le lecteur, souvent beaucoup plus avec le lecteur adulte. Mais ce que je cherche, c’est que ça ne perturbe pas la lecture à un autre niveau de lecture. C’est-à-dire que les références, on les trouve ou on ne les trouve pas, ça n’a pas d’importance. Je veux que ça reste lisible pour un enfant. Champignon Bonaparte, par exemple, on n’a pas besoin de connaître l’histoire de Napoléon. C’est l’histoire d’un sale gosse qui embête tout le monde et qui va finir par se retrouver tout seul. On peut le lire à ce niveau de lecture-là. Après, si on connait l’histoire de Napoléon, on va trouver d’autres références. Ce que j’essaye de faire, c’est que les références ne perturbent pas la lecture.

Pour XOX et OXO, on part pour une planète fort lointaine avec des références à la science-fiction que tu n’avais pas encore réussi à placer ailleurs et tout ça pour arriver au bout du compte à un musée d’art contemporain interstellaire, on est d’accord ?

Gilles Bachelet – Oui.

C’était quand même un sacré détour. Joanna, dans tes albums, le jeu des références est peut-être plus un jeu de mémoire parce que tu glisses souvent des cartes postales.

Joanna Concejo – Quelques fois, j’ai mis des petites références.

Ah ! Oui, mais justement ces petites références, ces photos, ces petits bouts de papier, quel rôle joue ce que tu glisses dans le livre ? Parce que c’est très récurrent ces photos, ces documents et ces petits bouts de papier.

Joanna Concejo – Je sais très peu expliquer mes livres, mais c’est normal parce que j’ai lu dans un livre qui s’appelle La main qui pense que ça peut arriver à des gens de ne pas savoir trop ce qu’ils font lorsqu’ils font les livres. Moi, j’ai besoin du retour du public pour que les gens m’apprennent ce que j’ai fait et que je puisse ensuite en parler. Et maintenant, je me suis perdue. Ah, oui ! C’était la question des références. C’est un petit peu, légèrement obsessionnel. Je peins pour épuiser ce petit filon, je ne sais pas combien de temps ça va durer. Mais en tout cas, j’ai une affection particulière, j’ai vraiment une affection énorme pour ces vieilleries. On va dire pour ces vieux bouts de papier, pour ces vieilles cartes, pour ces personnes qui regardent des vieilles photos. Je ne sais pas, je suis encore très très attirée, je ne m’en explique pas. Et puis, moi, je n’ai pas besoin de m’en expliquer, pour quoi faire ? Je n’ai pas besoin de tout expliquer. Jusqu’au bout, lorsque je travaille, je le prends tel quel. Je ne le questionne pas en fait.

J’entends bien. Du coup, laissons de côté tous les petits bouts qui se promènent, certains font référence peut-être à tes archives personnelles et d’autres pas du tout. Laissons-les vivre leur vie dans ces livres-là. En revanche, tu as un rapport aux paysages à la  nature morte, à l’herbier qui est extrêmement fort. D’où vient en toi, cet ancrage dans ces paysages ? Est-ce que là encore tu vas me dire la forêt de ma grand-mère …

Joanna Concejo – Bien sûr, je vais le dire !

… mais est-ce qu’elles font références aussi à des peintures classiques, une culture apprise aux beaux-arts ? Enfin, voilà ! Comment les choses s’ancrent pour toi dans les livres ?

Joanna Concejo – C’est encore une fois quelque chose que je n’arrive pas trop à bien démêler. C’est assez emmêlé, mais, moi, ce fouillis me va. Donc, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’aime les paysages. Je pense que ça y est pour quelque chose, l’environnement dans lequel j’ai vécu jusque assez tard. J’ai quitté ma campagne chérie de manière un peu définitive, pas tout à fait, mais de manière un peu plus significative lorsque j’avais déjà vingt ans. Donc, ça faisait un bout de temps que je n’étais entourée que de paysages, de forêts, etc. De plus, j’ai une fascination pour la peinture. Venant d’où je viens, de la Pologne, nous avions, quand j’étais petite, une grande influence de l’Est. Ce n’est pas un scoop ce que je vous dit là. (rires) J’étais fascinée par des reproductions des peintures russes, sur les timbres, en minuscule. Je pouvais passer des heures sur les albums de timbres avec les reproductions de tableaux de paysages. J’adorais ça. J’avais l’impression de rentrer dedans. Si il y avait un chemin, et bien, j’avais vraiment l’impression d’aller sur ce chemin dans des timbres alors que c’était vraiment tout petit. C’était une fascination que j’avais et que j’ai encore quand quelque chose est petit. Surtout un paysage, ça me fascine. Je suis scotchée. Il y a certainement d’autres références que je ne connais pas, que j’ai laissées entrer en moi sans faire attention, ça s’est mélangé.

Alors, puisqu’on parle du minuscule. Je voudrais qu’on parle du livre qui vient de sortir, Ne le dis à personne, où tu racontes à deux voix avec ton mari Rafael, vos enfances respectives, un jeu de ping-pong entre vous deux. Vos textes rebondissants les uns sur les autres : toi ton enfance en Pologne, lui son enfance en France dans une famille d’origine espagnole et tes images font le lien entre vos deux textes. Le livre est extrêmement touchant, les textes sont très beaux. Quand toi tu te plains d’un manteau hideux, lui raconte des séances d’essayage de pantalon, évidemment pendant la meilleure émission télé. Enfin, voilà, c’est toutes ces petites choses de l’enfance que vous racontez l’un sur l’autre mais graphiquement le trait que tu fais c’est toi qui illustre l’ensemble du livre. C’est de vous représenter, j’imagine tous petits, tous minuscules, perdus sur cette page et souvent de diviser la page en deux. Comment as-tu voulu interpréter vos enfances ? Parce que là, c’est vraiment ce retour aux sources directement, frontalement.

Joanna Concejo – Je ne les ai que depuis hier. Heureusement, merci aux enfants que j’ai rencontrés, qui m’ont posé beaucoup de questions, qui m’ont obligée à penser sur la question. Alors, pourquoi minuscule, parce que comme je me suis servie pas mal de photos : des miennes et des siennes, souvent les photos de l’époque ne sont pas géantes. Elles sont assez petites. Les gens, sur ces photos-là, sont assez petits. Et moi, j’ai voulu garder cette mesure. Donc, si, sur une photo, j’étais toute petite, alors je la dessinais pareil, toute petite. Et maintenant, le contexte, c’est que je suis toute petite, perdue dans cette feuille très grande. Quand les enfants, hier, m’ont demandé pourquoi tu caches une partie des images, pourquoi on ne peut pas regarder derrière, on veut voir le visage de cette petite fille, on ne peut pas le voir ça, nous énerve. Moi, je n’avais pas d’explication. Mais j’en ai une, on va dire provisoire pour aujourd’hui … (rires)

C’est une bonne idée, merci.

Joanna Concejo – C’est provisoire parce qu’elle pourra peut-être encore évoluer changer. Je me suis  dit que c’est un peu comme avec les souvenirs, tout n’est pas net et tout n’est pas découvert. C’est plutôt qu’il y a une partie qui est tellement couverte qu’on n’arrive plus trop à voir. C’est vrai, il y a une petite frustration du fait de ne plus pouvoir arriver à tout voir clair, ou à découvrir ces parties cachées et c’est probablement sorti un peu tout seul dans le dessin ; le fait que celui qui regarde ait aussi la frustration : eh bien non, il ne verra pas le visage de cette petite fille qui est caché par une autre partie de l’image !

Parce qu’on n’a plus accès à ses souvenirs ?

Joanna Concejo – Pas la totalité en tous cas ! Enfin, moi, je suis comme ça, je ne sais pas vous ? Je sens que c’est un sentiment partagé.

(Moulins – septembre 2019)

 

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 Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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photos : André Delobel

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Conversation avec Jeanne Ashbé

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Depuis 2002, Lire à Voix Haute Normandie (LAHVN) organise un observatoire trimestriel, en partenariat avec l’association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations). C’est un lieu d’échanges, de réflexion, de formation où des observations de situations de lecture aux tout-petits sont reprises, éclairées, analysées. Cet article témoigne d’une rencontre avec Jeanne Ashbé le jeudi 26 septembre 2019 qui succédait à celle avec Olivier Douzou, le 23 mai et précédait l’accueil de Sophie Curtil le 28 novembre 2019.

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    Jeanne Ashbé est l’auteure d’une soixantaine d’albums, pour une grande part publiée chez Pastel mais aussi chez Albin Michel Jeunesse et  chez  Bayard.

    La « conversation  » est introduite par la question suivante : « On dit « un enfant est un artiste et un artiste est un enfant », c’est quoi observer, quand on est artiste ? » Ce à quoi Jeanne Ashbé explique seulement qu’elle « se sent juste comme quelqu’un qui n’a pas totalement coupé la conversation avec la petite enfance. »

    Jeanne Ashbé tient à confier sa surprise d’avoir retrouvé, dans l’un de ses albums, les réminiscences d’un ouvrage que sa mère lui lisait souvent quand elle était enfant : Ma petite sœur (Deux Coqs d’Or, 1956) ; elle constate ainsi des similitudes, découvertes des années après, entre l’image de fin de cet album d’enfance et l’un des premiers albums qu’elle a publiés (On ne peut pas, Pastel, 1994). L’auteure en profite pour mettre l’accent sur ces raisons inexplicables qui peuvent nous attacher à un livre découvert très jeune.

    À propos de sa pratique d’auteure, Jeanne Ashbé compare l’invention d’un livre avec une promenade en forêt on peut s’éloigner des chemins tracés et l’on collecte des petits éléments,des petites choses vécues comme des brindilles, de la mousse…

    Jeanne Ashbé poursuit la conversation à travers la présentation de son album La fourmi et le loup. (Pastel, 2016), qui s’inspire du conte du Petit Chaperon Rouge. L’idée de la fourmi lui a été fournie, lors d’un voyage en avion, juste après le décollage, par un petit enfant qui jubilait de constater la petitesse des choses. « Le minuscule aussi intéresse le jeune enfant, et pas simplement de grandes images bien découpées « . L’auteure souligne que son album va du simple au complexe, et déclare que la complexité n’est pas à évacuer des albums pour les petits. Dans le propos de Jeanne Ashbé, il ne s’agit pas « d’exploiter » la complexité dans les livres pour les bébés, mais de ne pas en avoir peur. Cependant, il ne faudrait pas donner aux parents une impression d’élitisme, Jeanne Ashbé est méfiante de cela.

    Jeanne Ashbé raconte aussi comment sa création a pu s’inscrire dans l’actualité douloureuse (La fourmi et le loup a été crée dans l’ambiance des attentats de Paris et de Bruxelles de 2016 et en porte des résonances).

    L’auteure belge évoque ensuite rapidement son dernier titre, Moi je vais sur le pot, (Pastel, 2019) : « Je l’assume difficilement, mais je l’assume… Je ne l’aurais jamais fait il y a vingt ans », déclare-t-elle.

    L’après-midi s’achève par la lecture offerte par Jeanne Ashbé au public, de son dernier livre : Bon (école des loisirs, 2019).

par Pierre Le Guirinec – octobre 2019

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Pierre Le Guirinec, professeur d’école à l’école maternelle pendant plus  de vingt ans et maître-formateur à compter de 2005 est désormais en retraite. Master en lettres modernes en 2010 avec un mémoire sur la réception effective du littéraire chez les petits (sous la direction de Catherine Tauveron. Deux textes dans La jeunesse au miroir : les pouvoirs du personnage (dir. Myriam Tsimbidy et Aurélie Rezzouk, L’Harmattan, 2012). Article « Un contrat-lecture en maternelle au service d’une littératie émergente : quelles médiations de l’album pour quelles lectures partagées » dans La Revue des sciences de l’éducation de Montréal (2013). Article « L’enfant, l’album et le méchant : du stéréotype à l’activation des préjugés » dans le numéro 5 des Cahiers du CRILJ (2014).  Communications sur la réception de l’humour dans les albums chez les jeunes enfants (Saint-Quentin-en-Yvelines, 2011) et sur l’autoritarisme domestique à travers l’album pour enfants (Louvain-la-Neuve, 2012). Master en 2013 à l’université de Bretagne Occidentale (UBO) avec comme sujet de mémoire « L’album contemporain et la littérature à l’école maternelle : représentations de professeurs et rapport au savoirs » (dir. Claude Beucher). Article « Élargir le cercle scolaire de la littérature de jeunesse : un contrat-lecture à l’école maternelle » dans le numéro 9 des Cehiers du CRILJ (2017). Participation bénévole à l’organisation des salons du livre pour la jeunesse Rêves d’Océans de Doëlan (Finistère) et Les Marmouziens à Pleubian (Côtes-d’Armor).

 

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From Saint-Malo

 

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Tu étais confiné-e j’ai dessiné .

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« Je suis née un lendemain de Noël à Saint-Malo, entre la bûche et les cadeaux. Chanceuse, je grandis dans la péninsule bretonne, territoire des crêpes au beurre – salé, ça vous étonne ? Dès l’enfance, je découvre que mes crayons seront de fidèles compagnons pour raconter sans la voix des histoires au goût de chocolat. De gribouillis en griffonnages, Je suis devenue une grande personne, un peu dans les nuages Les crayons, je collectionne. J’ai choisi de continuer à dessiner l’enfance, comme une évidence, à fabriquer des images hautes en couleurs pour les enfants rêveurs. » (Vanessa Robidou). Prix Jeunes Talents, au festival Quai des Bulles, en 2016. Ouvrages publiés : Petit yogi (Larousse, 2019) avec Nadège Lanvin, Le livre animé des chevaliers et Le livre animé des pharaons, avec Sophie Dussaussois  (Tourbillon, 2019 et 2020). Portfolio ici.

Grand merci à Vanessa Robidou qui nous offre cette image.

  

    

Gwen Le Gac encore

 

Après deux rencontres, en novembre dernier, à Beaugency (Loiret), avec des enfants du centre de loisirs et pour le tout public, à propos de Un enfant de pauvres écrit avec Christophe Honoré, l’illustratrice Gwen Le Gac a rencontré peu après une classe parisienne à la Médiathèque Françoise Sagan. Un article sur ce rendez-vous à lire ici.

 

Gwen Le Gac, née en Bretagne, vivant et travaillant désormais en Seine Saint Denis, est auteure, illustratrice, plasticienne, créatrice textile ; après des études en arts plastiques, en histoire de l’art et en arts décoratifs, faisant feu de tout bois (découpes, imprimés et impressions, broderies, couleurs), « elle navigue dans l’univers de la création et cherche une autre manière de faire l’histoire » ; sensible tant aux arts populaires longtemps méprisés qu’à l’art contemporain, attentive au métissage des mots et des images, elle imagine pour chacun de ses albums de nouvelles formes narratives et graphiques, explore l’imaginaire et interroge le rapport au réel ; parmi ses ouvrages récents : La règle d’or du cache-cache, avec Christophe Honoré (Actes Sud Junior, 2010) qui reçoit le Prix Baobab de l’album,A pas de loup, album collectif sur un texte de Germano Zullo (A pas de loup, 2014), Le Père Noël est un voleur, avec Kéthévane Davrichewy (Actes Sud Junior, 2015), S’aimer, album collectif sur un texte de Cécile Roumiguière (A pas de loup, 2016), Un enfant de pauvres, avec Christophe Honoré (Actes Sud Junior, 2016) ; Gwen Le Gac a publié trois autres albums avec Christophe Honoré et, dans la collection « Mouche » de l’école des loisirs, illustré quatre de ses « petits » romans.

 

Albertine et Germano

Compte-rendu d’une rencontre avec Germano Zullo et Francine Bouchet organisée par le CRILJ Midi-Pyrénées, le jeudi 9 avril 2015, à la Médiathèque François Mitterrand de Muret (Haute Garonne). La soirée est modérée par Martine Tatger, libraire à Cazères, libraire à la librairie Des Livres et Délices de Cazères, et par Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret. Retranscription de l’entretien : Martine Abadia pour le CRILJ Midi-Pyrénées.

Germano Zullo et Albertine : les dessous du tandem

    Martine Tatger – Cette soirée organisée par le CRILJ s’inscrit dans le cadre de la manifestation Chemin Faisant 2015 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées. Nous allons essayer de nous  immiscer dans l’œuvre de Germano Zullo et d’Albertine, avec Germano sans Albertine mais accompagné par Francine Bouchet, leur éditrice à La joie de lire. Recevoir un auteur ou un illustrateur au CRILJ, c’est assurer notre rôle de cellule de veille, être au cœur des livres, découvrir et surtout faire découvrir aux autres ce que nous avons coutume d’appeler « l’autre littérature ». Je suis aussi particulièrement heureuse de partager cette modération avec ma collègue Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret, ce qui me permet de mettre en lumière ce soir le rôle incontournable de la librairie indépendante, notamment dans la valorisation de l’édition jeunesse. Nous allons essayer de laisser au maximum la parole à nos invités, pour ne pas camper sur notre propre interprétation de leurs albums, mais essayant plutôt de la partager avec eux et avec qui êtes venus ce soir

    Nous pensons définir votre tandem Germano-Albertine comme un duo scénariste-écrivain. Est-ce que cette définition vous convient ou en avez-vous une autre ?

     Germano Zullo – Oui, elle me convient très bien. On peut peut-être dire aussi qu’Albertine est auteur, elle n’est pas seulement la « sous-traitante » d’un écrivain. Son écriture, c’est le dessin et, dans la littérature de jeunesse, on a peut-être trop tendance à faire cette séparation entre l’illustrateur et l’auteur où les tâches sont bien déterminées ; peut-être aussi que les couples comme le nôtre sont rares dans le métier mais je pense qu’il faut considérer Albertine comme une vraie auteure.

    M.T. – Puisque cette soirée s’intitule Les dessous du tandem, vous serait-il possible de nous en dire un peu plus sur le cheminement de votre aventure commune en littérature, en écriture et à propos de la naissance de vos albums ?

     G.Z. – Ça se passe en effet très simplement : on dialogue, on a tous les deux des imaginaires très différents, des thématiques très différentes, « des fantômes bien à nous ». Il s’agit, pour créer cette troisième entité qui est notre couple créateur, pour que ces deux imaginaires puissent dialoguer et s’entendre, de beaucoup s’écouter ; si Albertine a une idée, elle va m’en faire part, je vais voir comment elle fait écho en moi, de quelle manière, comment je peux aller vers elle et vice-versa ; nous allons énormément dialoguer. Ça se passe de manière très normale : c’est comme un repas à table ou devant un match de foot, comme une conversation entre amis ou entre un homme et une femme. Ça peut aller très vite, parfois c’est un déclic, comme ce fut le cas d’un de nos premiers albums Marta et la bicyclette : au départ, on n’avait pas envie de dessiner des animaux et puis un beau matin, Albertine s’est levée et elle m’a dit : « Il faut absolument qu’on fasse un livre sur une vache. Comment ça pourrait se passer ? Comment elle pourrait s’appeler ? » A partir de là, on a discuté et j’ai construit un scénario. Le texte, les illustrations et la couleur ont été faits en une semaine. Par contre, pour d’autres albums, cela va mettre beaucoup plus de temps. Il y a pas de limite !

    Anne Gaudin – Dans vos albums, on a souvent l’impression que vous partez d’un plein d’observations. Notamment, quand on regarde des albums comme A La mer ou En Ville, on a l’impression que ce sont des observations que vous transformez. Est-ce que vos arguments de départ, si on peut dire, sont effectivement ce que vous avez vu autour de vous qui n’est pas une prise de position militante mais simplement le fruit et la maturation de vos observations préalables ?

     G.Z. – Vous avez tout à fait raison. Quand on pose cette question à Albertine, elle répond qu’effectivement elle attache beaucoup d’importance à ce qu’il se passe autour d’elle, elle est très attentive aux détails. Elle est extrêmement attentive, par exemple, à la façon dont les gens se tiennent, dont ils sont habillés, à leurs particularités. Non pas ce qui relève de la perfection mais plutôt le charme qui s’en dégage. D’ailleurs Albertine a ce réflexe, cette pulsion, on pourrait dire de toujours avoir sur elle un carnet et un crayon. Si elle était venue ce soir au restaurant avec nous, elle se serait mise à dessiner sur la table en reproduisant le portrait des uns et des autres, en réalisant ainsi de très beaux carnets spontanés, uniquement issus de l’observation. D’ailleurs l’album Bimbi fait partie de cette gestation et je suis très fier qu’elle ait fait cet album en solitaire : c’est quelque chose qu’elle a en elle et qui, grâce à ce livre, permet au public de découvrir cette écriture très singulière d’Albertine indépendamment d’un auteur qui l’accompagnerait : elle se débrouille très bien toute seule !

    A.G. – Justement, dans Bimbi, il est question d’enfants et, Martine et moi, on s’est aperçu à la lecture de votre livre Quelques années de moins que la Lune, que vous aviez un lien à l’enfance très très fort. Cela se retrouve aussi dans votre tout dernier album Mon tout petit. Ce besoin de retour à l’enfance nous a interrogées. Comment vous situez-vous par rapport à cette question ?

     G.Z. –  C’est vrai que, nous deux, on aime bien dire qu’on se sent encore enfants ; en fait, on crée comme un enfant joue. Albertine ajoute « C’est un jeu sérieux », moi je n’ai pas besoin d’ajouter cet adjectif, mais forcement qui dit jeu dit enfance. On joue à faire des livres comme on jouerait au ballon, à la balançoire ou aux petites voitures. Et puis, l’enfance c’est aussi, avant toute chose, apprendre à habiter un corps. Ce qui me fascine, après ces 46 années d’habitation de ce corps, c’est cette faculté de l’esprit de pouvoir en quelque sorte déstructurer le temps. Car si le corps, lui, se situe dans un temps donné, l’esprit, lui, peut se permettre de se balader.

    C’est une formidable machine à voyager dans le temps, on peut remonter dans les plus lointains souvenirs. Bien sûr la mémoire évolue, se transforme mais tout cela est fascinant. Donc on utilise, Albertine et moi, beaucoup cette machine à voyager dans le temps et on peut aussi se projeter dans le futur en regardant nos proches ; en ce qui me concerne, m’imaginer par exemple, en regardant mon papa, qu’à 86 ans je ressemblerai à cet homme-là. Voilà pourquoi tous les deux, nous sommes aussi intimement liés à l’enfance.

A.G. – Alors, de la même manière qu’on s’était aperçu à travers vos livres que vous étiez attachés à l’enfance et au jeu, on a aussi vu que vous aimiez bien manger. Par exemple, dans l’album Les gratte-ciel, le point central c’est la pizza. Alors, je voulais savoir quel était le plus gourmand des deux …

    G.Z. – C’est difficile à dire : on est tous les deux très gourmands. Albertine a quand même un certain nombre de plats qu’elle n’a pas très envie de goûter. Moi, je mange vraiment de tout : des abats, la cervelle, les anguilles… J’aime tout, j’aime faire des expériences, Albertine est plus réticente sur certains produits et, du coup, c’est moi qui cuisine. Je suis très fier de ça : on dit que je suis un très bon cuisinier, je ne sais pas si c’est vrai, mais, en tout cas, je suis nul dans tout ce qui est présentation. Et puis, on est gourmands de la vie aussi : être gourmand de nourriture, c’est aussi être gourmand de l’existence : on adore exister, vivre. Moi, je ne me contente jamais d’un verre d’eau ou d’un verre de vin. J’adore les bonnes choses, le tabac, les cigares, les bons alcools. Et l’air du matin, l’air du soir. Bref, je suis gourmand de l’existence.

    A.G. – Est-ce que c’est pour cela que vous avez fait sortir un génie de la boîte de raviolis ? Parce que les raviolis n’étaient pas bons et qu’il fallait un génie pour leur donner du goût ?

    G.Z. – Oui, peut-être mais j’avoue que, quand j’avais 14 ou 15 ans, même si ma mère cuisinait très bien, il y avait toutes ces nouveautés : les congélateurs et leurs barquettes Findus, comme la moussaka… Ma mère faisait les meilleures pâtes au monde, mais, à ce moment-là, il y avait les spaghettis tout préparés… Et, comme tous les enfants, je préférais cette nourriture-là à celle de maman parce que c’était une nouveauté. Maintenant, j’aime les produits de qualité et je fais semblant de connaître les vins.

( Projection du film d’animation issu de l’album Le génie de la boîte de raviolis )

     M.T. – Alors bien sûr, les conserves, les boîtes de raviolis… mais surtout la question qu’on a envie de poser à tout le monde : « Et si toi, tu avais un génie ? »

    G.Z. – Quand on pose cette question à une assistance, les deux réponses qui reviennent le plus souvent, c’est le pouvoir d’être invisible et le pouvoir de voler. Donc ce serait peut-être ma réponse.

    F.B. – Alors, moi, excepté ce qui pourrait relever de l’intimité (rires), qu’est-ce que je pourrais dire ? Que ma maison d’édition soit pérenne !

     M.T. – Une belle passerelle pour vous donner la parole. Tout à l’heure, quand nous échangions de façon informelle, vous avez parlé de projets, de l’idée de films d’animation et vous avez eu cette belle formule : « Nous avons de tellement belles matières entre les mains ».

    F.B. – C’est vrai que nous sommes souvent sollicités à la Joie de Lire, que ce soit pour des projets numériques ou pour des films d’animation. On s’est donc dit qu’on pourrait effectivement développer cela d’autant que, quand je vois ce que regardent mes petits enfants, je constate que, certes, il y a des choses intéressantes mais il y a surtout beaucoup de choses très basiques, et un peu tristes, avec des voix parfois insupportables. J’ai d’ailleurs été frappée par les voix dans le film que nous venons de visionner car elles sont très bien, très vraies. Donc je pense qu’il y a quelque chose à faire, on est en train de réfléchir : on va essayer de travailler avec l’illustrateur Yassen Grigorov, qui a déjà édité chez nous et qui a réalisé parallèlement des films pour adultes. Il va donc travailler avec nous sur ce projet. Mais tout cela est un peu frais pour vous en dire plus pour l’instant.

     M.T. – Germano, nous venons de voir le film d’animation tiré de l’album Le génie de la boîte à raviolis. Certains ont peut-être pu visionner celui réalisé à partir de l’album Les Gratte-ciel. Est-ce que c’est une idée qui vous vient en parallèle quand vous réalisez un album. Autrement dit, est-ce que vous pensez film d’animation quand vous créez un album ?

    G.Z. – Pas vraiment. Parce qu’une fois de plus, au départ, Le Génie de la boite de raviolis c’est une histoire de rencontre. Il y a eu celle avec Albertine puis celle avec Francine, notre éditrice. Et là, une autre belle rencontre. A l’occasion d’un anniversaire de la Joie de Lire qui avait lieu dans un musée à Lausanne, était invité un réalisateur Claude Barras qui est venu nous rencontrer car il aimait bien notre travail. Il avait déjà réalisé des films d’animation, quelques courts métrages : il se sentait un peu seul, il avait envie de collaborer, il a créé un structure Hélium Films qui marche bien d’ailleurs. Donc en fait, c’est bien une histoire de rencontre.

    Avec Albertine, quand on est sur un projet, on ne pense pas automatiquement au film mais on s’est constitué maintenant un petit réseau d’auteurs réalisateurs de films d’animation et on a avec eux des projets spécifiques dans le sens où on ne pense pas d’abord livre. Mais, pour résumer, on peut dire qu’on n’est quand même pas porté spontanément sur le film … peut-être que ça viendra un jour !

     M.T. : Néanmoins, ce qui nous frappait avec Anne à la lecture de vos albums, c’est qu’on entre dans vos albums comme par le prisme d’une caméra avec aussi tous les jeux de gros plan et d’arrière-plan…

    G.Z. – Oui c’est vrai qu’on est probablement influencés par plein de choses dont le cinéma. En effet Les oiseaux, Mon tout petit ou Ligne 135 et Vacances sur Vénus sont des livres qui sont construits, on pourrait dire, presque de manière cinématographique, même si sur le moment on n’y pense pas. On essaie juste de faire en sorte que ce qu’on a envie de raconter soit le plus lisible possible et puis, on est sûrement influencé par tout ce qu’on voit et tout ce qu’on lit.

( Intermède avec la lecture de Grand Couturier Raphaël par Claudine Mélard )

     M.T. : Un grand merci d’abord à Claudine Mélard pour cette belle lecture, qui plus est improvisée, qui nous prouve tout l’intérêt de la médiation à haute voix des albums pour permettre une meilleure compréhension par l’enfant du propos. Ensuite, je voudrais revenir à la genèse de cet album, bien sûr, mais aussi qu’on s’interroge sur la manière dont l’éditrice reçoit un tel projet.

     G.Z. – Oui, d’abord, je tenais à vous remercier. C’est une très très belle lecture : je suis très ému, c’est comme si je redécouvrais ce livre qui date de quelques années et, là, j’ai été ré-enchanté à votre lecture. Donc très sincèrement, merci beaucoup.

    Concernant la genèse du livre, elle est à mettre à l’actif d’Albertine qui s’intéresse depuis longtemps à la mode. Elle aime beaucoup s’habiller, les chaussures … Elle n’aime pas obligatoirement la haute couture, elle ne suit pas l’actualité à ce sujet, même si elle lit beaucoup de journaux de mode comme beaucoup de femmes, je crois. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont les gens s’habillent : repérer ce que portent les gens. Il nous est arrivé très souvent, parce que je suis un homme très patient, d’entrer, de ci de là, dans plein de boutiques et j’assistais à plein d’essayages et je dois constater qu’à ce sujet les vendeuses sont très expertes pour que vous repartiez avec un paquet bien rempli. Pour rentrer un peu plus dans notre intimité, je peux vous raconter une anecdote : quand on s’est rencontrés avec Albertine,nous avons fait un premier séjour de 15 jours à Rome, car Rome c’est mon pays : à cette occasion, j’ai pu m’apercevoir(et mon compte en banque aussi) de la passion d’Albertine pour les vêtements car, à cette époque, ce n’était pas elle qui m’entretenait !!! Par amour et parce que je la trouvais magnifique, nous sommes rentrés avec une garde-robe assez bien remplie. Donc, vous comprendrez mieux que cette passion puisse se retrouver dans certains albums comme Les robes.

    F.B. – La réception d’un nouveau projet, c’est toujours une découverte, une belle surprise. La Joie de Lire édite tout ce que le tandem Albertine et Germano produit, du moins pour la jeunesse. Donc, un beau jour, ils arrivent, c’est l’effervescence : on ouvre ça comme un cadeau et le cadeau est toujours beau à voir car c’est toujours la surprise, ils ne font jamais des choses semblables, à part peut-être pour les livres promenades ou la série des Marta … mais, même pour cette série, vous n’étiez pas très partants pour en faire d’autres après le premier sorti et c’est moi qui aie insisté. Car cette vache est vraiment différente, elle fait cavalier seul, si je puis dire, et au final du premier album, (Marta et la bicyclette), quand elle revient dans le troupeau, après avoir gagné son concours, toutes les vaches veulent s’exercer à la bicyclette mais elle, elle ne rêve que de partir en montgolfière. Donc je trouvais que c’était un peu bête de s’arrêter là. Mais chaque album est différent, vous avez chaque fois apporté quelque chose de particulier, ce n’est jamais répété même si on retrouve le même personnage.

    Tout ça pour dire que, pour l’ensemble de leurs albums, c’est chaque fois une émotion, c’est un travail : il y a l’humour bien sûr, mais aussi cette manière si particulière, si subtile d’amener les choses comme dans Les Gratte-ciel et le plaisir de la chute qui est toujours drôle. C’est un vrai travail de créateur et nous nous félicitons de recevoir ce travail-là. Il nous arrive de revenir sur de petites choses mais cela se fait toujours dans une grande convivialité.

     M.T. – A l’écoute de la très belle lecture qui vient de nous être faite de Grand couturier Raphaël, nous nous rendons compte de sa musicalité. Si vous deviez choisir un accompagnement musical à ce texte, lequel choisiriez-vous ?

    G.Z. – Très bonne question … piège ! Probablement un tube italien des années 50-60 ou une très belle chanson que nous aimons beaucoup de Gino Paoli qui s’appelle Il cielo in una stanza, très belle chanson d’amour, une très belle mélodie, comme seuls les italiens peuvent les faire, et que je vous invite à écouter.

( Lecture d’un extrait de l’album Le grand couturier Raphaël  par Marie-Pierre Arhainx)

     M.T. – Nous voilà de retour dans la mode mais avec un autre propos cette fois …

    G.Z. – Peut-être que Francine, tu pourrais expliquer – car Francine compte beaucoup dans ce livre.

    F.B. – Un jour, je me suis rendue dans l’atelier d’Albertine et elle m’a montré toutes ces robes qu’elle avait dessinées et je lui ai évidemment dit qu’on allait faire un livre avec tout ça : seulement, il ne fallait pas que ce soit un simple catalogue de mode, donc j’ai demandé à Germano de réfléchir à des textes, ce qui, j’avoue, est un exercice difficile d’écrire sur des images.

    G.Z. – Oui mais c’est ce genre d’expérience qui nous intéresse avec Francine. En tant qu’auteur, c’est intéressant d’accepter ces propositions-là. En tout cas, moi, j’aime rester ouvert aux propositions des autres car l’Autre m’intéresse beaucoup. D’ailleurs, un certain nombre de nos albums existent car on a su écouter ceux qui nous aiment, ceux qui nous portent comme Francine ou encore certains jeunes lecteurs. Dada, par exemple, est né de la volonté de certains jeunes femmes qui nous réclamaient des histoires de chevaux.

    Que dis-je fans et pas femmes ?! Je dois être fatigué, en fait ce qui ressort dans ce lapsus, c’est mon angoisse de la femme. Depuis quatre jours, je ne suis entouré que de femmes. j’ai toujours eu très peur des femmes. J’ai toujours eu peur de leurs mystères.

(Muret – jeudi 9 avril 2015)

 

 Roberto et Gélatine

    Gélatine, petite fille espiègle et de caractère, veut que son grand frère, Roberto, s’occupe d’elle. Mais Roberto est très occupé. Sur son ordinateur il écrit un roman, une histoire de grands pour les grands, car Roberto n’est plus un enfant… Il n’a pas le temps de s’occuper de sa petite sœur envahissante. Mais Gélatine est très insistante, tant et si bien que Roberto accepte de lui lire une histoire. Mais une seule ! Puis il retourne à son travail de grand. Vexée, Gélatine se venge en imaginant avec Doudou une histoire dans laquelle elle transforme Roberto en vilain crapaud…

    Premier opus d’une série, Roberto et Gélatine est une histoire drôle et légère sur les rapports entre frère et sœur dans laquelle tous les enfants (et tous les parents) se reconnaîtront ! Quel bonheur de constater que le couple Albertine et Germano fonctionne toujours aussi bien. Une vraie complicité dans la vie et dans le travail que l’on ressent dans le rapport texte-image, dans l’humour partagé, dans l’espièglerie et la bonne humeur du propos.

(La Joie de lire, 2019, 88 pages, 14,90 euros – sortie en librairie le 16 mai)

Créer avec Mélusine Thiry

    Dans le cadre d’un projet proposé par le CRILJ en 2018 et 2019 sur la représentation de la pauvreté dans la littérature pour la jeunesse, les élèves de la classe de grande section de l’école Côte des Granges à Descartes (Indre-et-Loire) ont, le mardi 19 mars, reçu l’illustratrice Mélusine Thiry pendant une pleine journée. Ils ont notamment regardé avec elle Allumette, album de Tomi Ungerer.

    « Lorsque la petite fille gratte son allumette, se projette sur les murs toutes les ombres de ce qu’elle aimerait pouvoir manger. »

     Dans le prolongement de cette lecture, les enfants accompagnés par l’équipe éducative de l’école et par les animatrices de Livre Passerelle ont réalisé ensemble une fresque inspirée de la technique du papier découpé et du jeu avec les ombres et la lumière cher à l’illustratrice.

    Reportage photographique, dans l’attente d’un article plus explicatif mis en ligne prochainement.

( photos : Sarah Goyer, animatrice de l’association Livres passerelle )

Les illustrations singulières de Gwen Le Gac

 

par Anouk Gouzerh

    Les illustrations de Gwen Le Gac secouent nos attentes par son exploration toujours renouvelée des techniques, au service du propos de l’histoire.

    Les portraits brodés d’un bébé dans Douze, les masques au pastel gras dans Le Terrible six heures du soir, son propre portrait en pochoir dans Je suis une couleur, dont les pages scindées en trois permettent au lecteur de composer lui-même les expressions du visage.

    L’Une belle l’autre pas aborde directement la question du beau, du moche, à travers deux soeurs dont la plus jeune voudrait qu’on lui explique pourquoi son goût, vestimentaire ou exprimé dans ses dessins, serait le « mauvais ». Les pages orange fluo sont bariolées de papiers cadeaux argentins aux allures de tissus excentriques.

Un enfant de pauvres

    L’illustration de Un enfant de pauvres, écrit par Christophe Honoré, est travaillée étroitement avec l’histoire racontée.

    Enzo est un champion de surf de douze ans, qui connaîtra probablement la richesse à sa majorité, mais restera celui qui dit « non », marqué à jamais par la pauvreté qui est entrée dans sa vie à huit ans. Le récit est sec, le personnage jamais dans l’épanchement. La représentation de la pauvreté et des sentiments du personnage face à celle-ci sont réalistes, complexes. Ainsi la mère retrouve un travail, mais celui-ci reste insuffisant pour bien vivre. Enzo se met à voler, mais sans exploiter ses vols, juste pour dépasser la contrainte de devoir tout se refuser.

    Mettre en images ce récit apparaît comme un défi. Dans ses recherches, Gwen Le Gac s’oriente dans la direction du plein et du vide, commence par dessiner le personnage, sa silhouette. Le bleu profond qui habite l’album est déjà présent. Elle s’inspire de photographies qu’elle prend au cours de son travail, au départ des essais qui s’imposent finalement comme la bonne matière. Comment montrer l’expérience violente que subit Enzo ?

    Les photos font donc écho à ce récit du quotidien, et plus encore à l’idée de pauvreté : par des pixels, des décadrages et des entailles blanches qui « décale » le personnage, forcé de s’extraire du cours normal de sa vie, dans son rapport à sa famille et aux autres enfants.

    Au milieu des photos, des images plus abstraites à la bombe de peinture dessinent des émotions, des paysages : un rond rouge larmoyant comme une balle qui a frappé irrémédiablement le garçon, le bleu de l’ennui, ou celui de la mer qui ouvre au contraire les horizons du futur champion de surf.

    Enfin, quatre pages sans texte en monotype, du dessin sur verre, prennent le relais du récit, lorsqu’Enzo glisse au cœur d’une vague puissante, et pourtant apprivoisée.

    Le papier argentin sur lequel ont été réalisées les illustrations est imprimé tel quel avec les trous du carnet, comme un journal intime du personnage, comme une écriture au jour le jour qui fait « vraie ».

(décembre 2018)

Anouk Gouzerh a obtenu, en 2015, à l’université Paris-Diderot, un Master « lettres, arts et pensée contemporaine » avec un travail de recherche sur la mise en scène de la parole et du silence au cinéma. Elle est, depuis 2018, salarié de Val de lire, association organisatrice notamment du Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret). Elle est également  médiatrice culturelle pour l’association Valimage qui réunit photographes et vidéastes amateurs bénévoles de la région balgentienne et dont l’objectif premier est la promotion de l’image sous toutes ses formes. 

    Deux rencontres ont eu lieu avec Gwen Le Gac, en novembre dernier, à Beaugency, à propos de Un enfant de pauvres, avec des enfants du centre de loisirs et pour le tout public. Gwen Le Gac a raconté le déroulement de son travail, ses recherches, les idées qui surgissent, les inspirations. Elle a proposé un atelier à partir de collage de symboles, d’étiquettes de prix et de mots clés tirés du livre à placer dans le pochoir représentant la tête d’Enzo. Cet atelier a été pensé comme un prolongement d’une discussion autour de la pauvreté et de la consommation en général afin que chacun puisse exprimer, par l’image et par les mots, sa vision de l’expérience vécue par le personnage. Ces activités entraient dans le cadre de la recherche sur les représentations de la pauvreté dans la littérature jeunesse menée par le CRILJ et qui aboutira, les 8 et 9 février 2019, au colloque La pauvreté à l’œuvre dans la littérature pour la jeunesse. Programme et fiche d’inscription ici.

 

Albertine à Moulins

 

 

 

Une illustratrice croque les Moulinois

« Sacha et Emma regardent d’un air attentif la longue fresque de 7,50 mètres à l’Hôtel de ville. Ces deux pitchounes ont compris, quelques secondes plus tard, que leur propre portrait se dessinait au fur et à mesure sur la fresque, devant leurs yeux curieux et émerveillés. Munie de trois feutres, l’artiste suisse Albertine a réalisé une fresque de Moulinois. Peu de temps lui ont suffi pour représenter, fidèlement, les attitudes des passants. « Les traits rouge et bleu représentent ce que j’observe et ce que les personnes me confient. C’est souvent très court, comme : « J’ai 8 ans » ou « Je suis professeur de mathématiques ». Quant au stylo noir, il représente mon imaginaire. Par exemple, à côté d’un monsieur, j’ai dessiné une Vénus ». Impossible pour les passants de ne pas s’arrêter regarder les mystérieux personnages représentés, allant de « Monsieur Inconnu » à l’érudit moulinois André Recoules, qui ont eu, eux aussi, la curiosité de s’arrêter devant cette imposante fresque en papier, avant de s’y retrouver dessiné. »

( par Marjorie Ansion – La Montagne – 1ier octobre 2017 )

( photographies : André Delobel et Françoise Lagarde )

 

Albertine est née en 1967 à Dardagny en Suisse. Elle a suivi les cours de l’Ecole des Arts décoratifs de Genève et ceux de l’Ecole supérieure d’Art Visuel de Genève. En 1990, elle commence ses activités professionnelles et artistiques (sérigraphie, illustration) et, en 1991, travaille en tant qu’illustratrice de presse (L’Hebdo, Le nouveau Quotidien, Femina, Bilan, etc). Elle dessine, selon les jours, avec un Rotring, une plume à bec, des mélanges de couleurs sur une assiette blanche. Elle dessine sur des grandes feuilles ou dans des petits carnets. Elle dessine, c’est une nécessité. Elle aime la solitude, les comédies musicales des années 1950, Saul Steinberg, les fringues particulières, la beauté de Mary Pickford, les visites des musées et des cimetières. « Le dessin est un champ d’expérimentation inépuisable. Ainsi, un dessin ne doit jamais ressembler aux précédents, il s’efforce cependant de tous les contenir. » Depuis 1996, elle enseigne l’illustration et la sérigraphie à la Haute Ecole d’art et de design à Genève. Elle aime collaborer avec l’auteur Germano Zullo avec qui elle a reçu le Prix Sorcières 2011 pour Les oiseaux. « Ensemble, nous faisons un jeu sérieux. Le jeu de raconter des histoires. » Autres prix : la Pomme d’Or de Bratislava 1999 pour Marta et la bicyclette, le Prix jeunesse et médias 2009 pour La Rumeur de Venise, le New-York Times Best Award, en 2012, à nouveau pour Les oiseaux, et le prix Bologna ragazzi de la foire internationale du livre de Bologne pour Mon tout petit. « Je suis de plus en plus dans l’autocensure. Le durcissement moral de la société actuelle parvient à prendre possession de ma conscience, et je me pose des questions que je ne me posais pas il y a dix ans. Suis-je libre de montrer cela ? Quel est mon intérêt à le faire ? On en vient à anticiper les craintes et les fantasmes des autres, et il n’y a rien de pire. On pense que le dessin est quelque chose de simple, d’aléatoire, alors que c’est une réflexion, un regard, dix brouillons, trois propositions, deux retouches. C’est douze heures par jour à se bousiller le dos, un engagement total du corps et de la conscience. Il faut se bagarrer pour cette liberté de l’image, pour qu’un dessin puisse continuer d’être perçu par le plus de gens possible, qui peuvent l’interpréter comme ils veulent. Je crois à la multitude des lectures. »

 

 

 

 

Pauline Kalioujny à Moulins (2)

 

Pauline Kalioujny : entre taïga et forêt arthurienne

 par Wendy Liesse

    Lors de la quatrième édition de la Biennale des illustrateurs de Moulins, au mois d’octobre 2017, le public a eu le plaisir de découvrir le travail de Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice. L’exposition consacrée à son travail était installée au sein des Imprimeries réunies, lieu bien choisi pour cette marionnettiste de la gouge.

    Pauline Kalioujny accueille les visiteurs. Elle explique patiemment son travail et répond aux questions tout en dédicaçant ses livres avec gentillesse et spontanéité. L’exposition propose un échantillon de ses divers talents et, au milieu d’anciennes presses, nous découvrons son travail en linogravure au travers d’une série de planches au sujet végétal ainsi que les originaux de son de dernier album Promenons-nous dans les bois paru en octobre dernier.

    Pour celui-ci, elle a choisi de travailler à l’encre et à la plume sur grand format. Quatre grandes fresques accrochées aux murs en trois couleurs : rouge, noir et blanc qui attirent l’œil du visiteur. C’est « sa palette habituelle », elle dit de « ces trois couleurs primitives, qu’elles renvoient à l’inconscient collectif » : « Le noir et le blanc, dans cet album, représentent les forces minérales, végétales et animales de la nature, des forces brutes et sauvages. Le rouge représente l’humanité, faite de sensations et d’émotions ».

    On y voit une petite fille emmitouflée dans un manteau rouge et chaussée de valienki cheminant au travers d’une épaisse forêt peuplée d’habitants nombreux. Certains penseront au petit chaperon rouge mais il n’en est rien ou, en tout cas, ce n’était pas voulu. Son trait est tendre, tout en rondeur, elle souhaite que le petit lecteur se sente rassuré.

    Pauline Kalioujny a choisi d’utiliser une comptine classique et de la revisiter. L’histoire commence de la même manière, une enfant se promène seule dans les bois en fredonnant. Plusieurs indices sont dissimulés pour indiquer la présence du loup. On entend sa voix mais il reste toujours invisible. Ensuite, des personnages issus d’autres contes font leur apparition et on comprend alors que l’histoire n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. La richesse de ce livre destiné aux plus jeunes nous surprend.

     Pauline Kalioujny avait déjà commencé à travailler sur le livre-objet pour ses précédents albums. Elle nous propose à présent un leporello. Elle tire parti de ce format en accordéon avec ses quatre grandes fresques qui forment un décor en continu seulement interrompu par les pages où l’enfant apparaît en plan rapproché pour questionner le loup et entendre ses réponses. Ce format donne un sens de lecture naturel, sans ambiguïté, idéal pour les plus jeunes qui pour l’avoir testé tournent autour du livre déplié – cinq mètres quand même – en chantonnant la comptine.

    A travers ce parcours narratif et graphique, les personnages nous emmènent dans leurs aventures, on suit le rythme de la comptine au gré des paysages qui montent et qui descendent. Elle reproduit en images la musicalité de la comptine, si importante pour les plus jeunes enfants.

    L’utilisation que Pauline Kalioujny fait de ce format nous rappelle qu’elle possède, notamment, un diplôme de cinéma d’animation de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris. Elle utilise le travelling pour traduire le mouvement, elle travaille l’harmonie entre le texte et l’image, le cadrage avec les plans rapprochés de l’enfant qui font monter la tension petit à petit et pour finir elle nous présente les personnages au dos de l’album à la manière d’un générique de film sous la lumière d’une poursuite. Sa pratique de la gravure a aussi été une bonne école : « La technique l’a contrainte à se canaliser pour se concentrer sur les cadrages et la force du dessin ».

    Pauline Kaliouny est fascinée par la nature. Dans plusieurs de ses albums, elle met en scène un personnage qui part à l’aventure dans cette nature et porte un regard émerveillée sur celle-ci. Ce trait que l’on trouve dans ses gravures, elle le transcrit avec sa plume. L’illustratrice aime dessiner la forêt. Tout est y dense et sinueux. Il flotte un air de taïga dans ces images. L’illustratrice partage son imaginaire entre la Russie et la France. De père ukrainien et de mère française, elle puise dans le folklore russe pour imager ses histoires.  Elle aime le travail des artistes russes des années 1930. Elle cite Ivan Bilibine qui a beaucoup utilisé des objets, des motifs issus des traditions populaires russes associés à un sens du merveilleux. Mais aussi Samuel Marchack, Vladimir Lebedev  et bien d’autres. Pauline Kalioujny se place dans la lignée de cette littérature qui associait la nature et le folklore russe aux sujets du monde contemporain.

    La forêt est un élément perpétuel dans les contes populaires russes. Dans Promenons-nous dans les bois, elle est presque un personnage à part entière tant elle occupe l’espace. Dans cette forêt, on trouve le personnage de Baba Yaga fuyant à bord de sa isba à patte de poulet, nous rencontrons encore des chouettes et des hérissons souvent représentés et appréciés dans la littérature russe. Mais ce qui nous intéresse, c’est le rôle du loup. On assiste à une inversion du personnage type où l’agresseur devient l’aidant. Ce rôle positif du loup est une représentation que l’on retrouve souvent dans les contes russes (Le conte d’Ivan Tsarevitch, L’oiseau de feu, Loup gris).

    À partir d’une simple comptine, Pauline Kalioujny nous raconte beaucoup.

    C’est dans un contexte contemporain d’une nature détruite par l’homme qu’elle met en scène cette petite fille aux traits si tendres. Au fil de l’album des bûcherons sans yeux, déshumanisés apparaissent et détruisent la forêt. Elle finit l’album par une image ouverte où le lecteur va pouvoir « décider de ce qu’elle signifie pour lui »

    Comme un clin d’œil malicieux, l’auteur nous propose plusieurs idées pour remédier aux maux du monde au dos de l’album : de la plantation d’arbres, aux lapins qui se moquent de la fourrure du manteau de l’enfant, en passant par un hymne au ver de terre, bienfaiteur de la nature… mais tout cela avec poésie. On pourrait encore parler longtemps de la richesse de cet ouvrage mais je vous laisse découvrir par vous-même ce petit album pas si petit que ça en fait.

    En parallèle de la création de livres pour enfants, Pauline Kalioujny continue un travail de recherche plastique qui, nous allons le voir s’entremêler par moment avec son métier d’illustratrice pour enfant.

    Il y est aussi question de nature. Nous découvrons des esquisses, des dessins préparatoires, des estampes. Lors d’une résidence artistique à Troyes (en 2015), elle avait réalisé tout un travail de recherche autour de la forêt. Une exposition intitulée L’esprit des bois avait été présentée en 2016 à la médiathèque de Troyes.

    Elle poursuit aujourd’hui cette production sur la représentation des arbres dans les contes et les mythes. Une matrice en linoléum gravé de son interprétation du pin de Barenton et son impression sur papier asiatique nous était dévoilée. Le pin de Barenton est un arbre issu de la légende arthurienne dans laquelle la forêt occupe aussi une place importante.

    Une série de planches, intitulée Les maux d’une fleur, était également présentée. On y voit des variations florales gravées et peintes. La galerie l’art à la page avait montré une partie de ces œuvres lors d’une exposition collective consacrée aux séries en 2016.

    Pauline Kalioujny « aime l’intelligence de la forme et de la structure végétale, une intelligence totalement instinctive, à la fois géométrique et organique ». Gerberas, dahlias, chrysanthèmes et pavots défilent sous nos yeux séduits par la précision de la gravure et la poésie qui s’en dégage. Qui sait, ce sont peut-être des futurs personnages d’albums.

    Entre nature et culture, Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice, nous a offert, lors de cette Biennale, un beau moment d’émerveillement et de poésie. Elle nous souffle qu’elle prépare actuellement un conte russe à paraître en octobre au Père Castor. Nous l’attendons avec impatience.

 (février 2018)

 

Pauline Kalioujny vient d’obtenir le Prix Pitchou pour son album Promenons-nous dans les bois, prix décerné par un comité de lecture issu de la Fête du livre jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme) qui récompense le meilleur album de l’année pour les tout-petits. « Un grand merci au jury et aux partenaires. Mon éditeur et moi sommes ravis de voir notre soigneux et engagé travail si vite récompensé. » (Pauline Kalioujny)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. En février 2017, Wendy Liesse a effectué au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse. Elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un “coup de pouce” de l’association à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

Pauline Kalioujny à Moulins (1)

 

 

Promenons-nous dans l’exposition de Pauline Kalioujny

par Laëtitia Cluzeau

    Une esthétique japonisante à la fois minimaliste et sensible se dégage du travail de Pauline Kalioujny, à la frontière entre les arts plastiques, le livre d’image et les techniques de la gravure. Dans son dernier album, Promenons-nous dans les bois, l’illustratrice nous émerveille avec un Petit Chaperon rouge revisité, à la fois identifiable tout de suite, ancré dans sa tradition, et résolument contemporain.

    Lorsque je suis entrée aux Imprimeries Réunies, rue Voltaire à Moulins où exposait Pauline Kalioujny, lors de la quatrième Biennale des illustrateurs organisée par l’association Les Malcoiffés, j’ai découvert une forêt d’œuvres sensibles, de fleurs rouges tracées à l’encre, d’intérieurs boisés en niveaux de gris dans lequel le fil d’Ariane était le conte du Petit Chaperon rouge.

    Nous étions en hiver. J’ai eu l’impression d’emprunter le sentier d’une forêt enneigée par l’esthétique du vide avec laquelle Pauline met en valeur le blanc du papier dans ses encres et aquarelles. A côté des tableaux et des planches originales de ses différents albums se dressait une magnifique planche d’arbre gravée à taille humaine qui nous propulse directement dans l’univers du conte. J’ai également été frappée par la petite série d’autoportraits photographiques où elle apparaît telle une elfe des bois travaillant la magie de la plaque de gravure.

    L’ensemble de ses originaux est très esthétique. J’ai été très heureuse de découvrir ce travail et de voir de quelle manière Pauline avait savamment revisité et interprété le célèbre conte de Charles Perrault revu par les frères Grimm. Une unité graphique affirmée que donne sa palette restreinte apporte une grande force à son travail. Elle a su tirer profit de la chromie du conte telle une signalétique dans laquelle elle nous emmène à travers bois dans des images traitant de la déforestation et où la présence humaine apparaît presque comme une menace. Pauline s’inscrit, avec la technique de la gravure,  dans la lignée de Gustave Doré. Et nous reconnaissons sans mal le conte initial à travers les dessins de Pauline Kalioujny.

    L’artiste, publiée aux éditions Thierry Magnier, a choisi un format original pour son album afin de mieux nous immerger dans son univers. Les murs des Imprimeries réunies étaient recouverts de grandes fresques horizontales qui deviendront par la suite les pages du livre, pages qui se succèderont au rythme de la cèlebre comptine musicale ayant bercé mon enfance : « Loup y es tu ? M’entends tu ? », « Je mets mes griffes »

   

    Son trait de génie est d’avoir su tirer d’une contrainte  technique un style. L’album est à la fois épuré dans les couleurs et texturé (les écorces, la fourrure du loup). Au moment de l’intermède, en pleine page, le loup surgit par un lien graphique traduit de manière abstraite : la fourrure. C‘est le moment du climax de l’histoire, celui où elle bascule dans un dénouement inattendu.

    La genèse de cet album a eu lieu lors d’une résidence à Troyes. C’est à Troyes que Pauline Kalioujny a eu l’idée d’une vision du paysage tout en longueur, telle une fresque panoramique. Elle a travaillé plusieurs semaines sur le concept du détournement de la comptine Promenons nous dans les bois. En exploitant le côté rythmique de la comptine dans un livre au façonnage ingénieux, elle a mis en image les sons de notre enfance, la voix du loup et le chant de la fillette qui se promène. La lecture chantée de cet album scande quelque chose de l’ordre du parcours, chaque phase de la comptine fonctionnant comme une image clé à la manière d’un story board.

    Ayant, pour ma part, étudié diverses variantes revisitées du Petit Chaperon rouge, j’ai apprécié  le dénouement complice de ce conte entre les deux héros. Cela a fait écho en moi à une image, Chaperon rouge soignant le loup, que j’avais réalisée lors de mes recherches en master édition. Dans mon chaperon rouge, le loup a la patte blessée et la fillette lui fait un pansement. L’action se situe à l’orée d’une clairière au lointain de laquelle on aperçoit la maison de la grand-mère.

    Je tiens à remercier Pauline Kalioujny pour la force et la poésie de son travail. Il  m’encourage à poursuivre mes recherches graphiques. Le Petit Chaperon Rouge étant mon conte classique préféré, j’ai été très touchée par les éhanges que j’ai eu avec elle et enchantée par sa facture.

(décembre 2017)

Originaire de Dordogne, Laëtitia Cluzeau est actuellement professeur d’arts plastiques au collège d’Ahun (Creuse). Graphiste de formation, elle a travaillé pour divers entrepreneurs et associations. Ayant développé, depuis une dizaine d’année, une recherche plastique dont la palette est issue des couleurs des saisons, d’herbiers fantaisistes et de sa collection de brindilles, ses « peintures de saison » mêlent éléments végétaux, collages et ambiance onirique. Laëtitia Cluzeau se destine, depuis trois ans, à la littérature pour la jeunesse. Elle a finalisé un premier album (Mélisse tu parles trop !) co-écrit avec Martial Quintyn et qui  met en scène les aventures d’une petite princesse trop bavarde aux cheveux soufflés aux quatre vents. Infographiste pour le carnet de voyage de Coline Lyphout Agricultures marocaines, histoires d’hommes, histoire de terre, elle a, en 2017, travaillé pour l’Institut d’études occitanes du Limousin. Laëtitia Cluzeau est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.