Théâtre et Covid 19

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Le théâtre jeune public résiste.

Depuis plusieurs mois, les compagnies qui créent à destination de la jeunesse sont les seules à pouvoir rencontrer un public autre que professionnel. Cette situation met en avant les grandes évolutions récentes de ce pan de la création théâtrale. Marie Levavasseur de la Compagnie Tourneboulé et Émilie Le Roux de la compagnie Les Veilleurs en soulignent les enjeux.

    Lorsqu’elles créent leurs compagnies Tourneboulé et Les Veilleurs en 2001 et 2002, Marie Levavasseur et Émilie Le Roux commencent par monter des spectacles pour adultes. Leur intérêt pour les écritures contemporaines les mènent toutefois rapidement vers la création jeune public ou plutôt « tout public », expression qu’elles emploient toutes deux pour décrire leur travail. Contre la classification des pièces par tranches d’âges, les deux metteures en scène développent des esthétiques exigeantes accessibles à tous à partir d’un âge qu’elles définissent en fonction des sujets abordés et des formes choisies, aussi bien en matière littéraire que scénographique. Toutes les deux conventionnées, leurs compagnies sont aujourd’hui des références en matière de création prenant en compte la jeunesse. Elles portent chacune un répertoire riche de plus de dix spectacles, dont certains sont faits pour les salles de théâtre, d’autres pour les classes et autres types d’espaces non dédiés au spectacle vivant.

    Cette particularité leur permet de s’adapter mieux que beaucoup d’autres au contexte actuel, et d’aller encore à la rencontre de personnes extérieures au milieu théâtral : des élèves d’écoles primaires, de collèges et lycées, ainsi que les équipes éducatives des établissements scolaires où sont programmées certaines de leurs formes légères. Où elles réalisent également un travail d’action culturelle. Marie Levavasseur et Émilie Le Roux témoignent pour nous de la situation d’un pan de la création théâtrale particulièrement visible aujourd’hui, mais dont la vitalité n’est pas nouvelle. Si les deux artistes apprécient les progrès réalisés ces dernières années en matière de reconnaissance institutionnelle de cette richesse, elles expriment aussi le désir de voir ce mouvement se poursuivre. Jusqu’à ce que création jeune public et généraliste soient vus d’un même œil par les tutelles et les théâtres, et qu’elles soient traitées en conséquence.

Depuis mars dernier, quel a été l’impact de la crise sanitaire sur la vie de vos créations ?

     Émilie Le Roux – La situation est paradoxale. Si de nombreuses dates prévues depuis longtemps ont été annulées et que d’autres continuent de l’être, certaines s’ajoutent au dernier moment. La Morsure de l’âne, pièce pour cinq comédiens et trois musiciens avec de la vidéo, du son et de la lumière, que nous devions créer en novembre dernier, n’a pu se jouer que devant des professionnels. Pour que le texte rencontre tout de même les élèves qui auraient dû venir découvrir le spectacle en salles, nous avons proposé aux théâtres qui nous programment d’organiser des lectures dans les classes. Plusieurs ont accepté. D’autres nous ont contactés pour nous demander de reprendre des pièces plus anciennes, conçues pour se jouer dans tous types de lieux, notamment dans des classes. Le Théâtre Firmin-Gémier/La Piscine (Antony, Châtenay-Malabry), par exemple, a organisé une tournée dans les écoles de notre En attendant le Petit Poucet.

    Marie Levavasseur – Nous aussi, nous nous sommes prêtés à l’exercice en vogue de la représentation professionnelle, avec notre nouvelle création Je brûle (d’être toi) et avec Les Enfants c’est moi. Pour nous adapter au contexte de crise et maintenir le lien avec le public, nous avons aussi transformé depuis octobre l’un de nos spectacles en lecture-spectacle que l’on peut jouer partout. Ce qui a nécessité une véritable réécriture, car les spectacles de la compagnie sont tous assez visuels, avec des scénographies assez riches.

 Comment vous et les membres de vos compagnies vivez-vous ces adaptations ?

    M.L. – Le très bel accueil qu’a reçu cette lecture-spectacle, aussi bien de la part des équipes des théâtres que des élèves, a fait beaucoup de bien à la compagnie. On a pu ressentir à quel point les équipes des lieux avaient envie de faire leur travail, de retrouver un lien avec les habitants de leur territoire. Quant à nous, cela nous a appris à nous adapter, à inventer beaucoup plus rapidement que nous le faisions jusque-là. Bien sûr, il est douloureux, violent, de voir s’annuler tant de dates – plus de 250 à ce jour – et d’assister au bouleversement de toute perspective. Mais il y a aussi de la joie à travailler autrement qu’en suivant les calendriers habituels de création, qui s’étendent sur deux ou trois ans. Nous aurons au moins appris grâce à la Covid-19 à travailler dans l’urgence, dans l’immédiateté.

    E.L.R. – Je considère que nous avons une chance folle d’avoir des spectacles qui peuvent encore rencontrer un public. Je crois que la plupart des artistes qui travaillent pour le jeune public sont aussi sensibles à la rencontre qu’à la création de la forme qui la permet. Pour ne parler que des Veilleurs, je dirais que la situation nous donne une conscience particulièrement aiguë du sens de ce que nous faisons, et de la réception de nos spectateurs. Leur rareté, la difficulté à avoir accès à eux nous fait ressentir avec force l’importance de leur regard pour l’existence d’une création.

Pensez-vous que le fait qu’actuellement, seules vos créations les plus légères puissent rencontrer un véritable public influence dans l’avenir les formats de vos spectacles ?

    M.L. – J’ai toujours défendu avec ma compagnie Tourneboulé des formes plutôt amples, exigeantes sur le plan humain autant que technique. Je reste persuadée que la création jeune ou tout public a besoin de ces grands formats, tout autant que de pièces plus mobiles. J’espère qu’à l’issue de cette crise, les théâtres ne vont pas se contenter de programmer ces pièces qui vont à la rencontre des jeunes dans les écoles, et qu’ils continueront de soutenir des formes plus ambitieuses en matière de format. Il faudra y être vigilants.

    E.L.R. – Il est en effet important que nos compagnies puissent continuer d’entretenir les deux types de lien qu’elles ont en temps plus normaux avec les jeunes spectateurs : en allant à leur rencontre dans les établissements scolaires, et en les invitant dans les théâtres. Ce sont deux relations complémentaires, qui au sein de la compagnie Les Veilleurs nous intéressent autant l’une que l’autre. C’est pourquoi nous avons toujours créé en parallèle des formes très légères et d’autres plus imposantes, et que nous souhaitons continuer de le faire. Les équipes des lieux se montrent en général très solidaires envers nous depuis le début de l’épidémie, aussi je pense qu’elles sauront comprendre ce besoin. Ce n’est pas mon inquiétude principale.

Quelle est-elle, cette inquiétude principale ?

    E.L.R. – Celle que partage l’ensemble de la profession, du côté de la création jeune ou tout public aussi bien que généraliste : l’embouteillage au moment de la réouverture des salles. Comment faire pour que les pièces qui n’ont pu être vues jusque-là le soient comme elles devraient l’être, dans un contexte qui risque d’être très concurrentiel ? L’existence des nouveaux spectacles et de ceux à venir est l’objet de nombreuses discussions entre compagnies et lieux de programmation, ce qui est très bien : nous avons une responsabilité partagée dans la gestion d’une offre qui sera trop importante par rapport à la capacité de programmation des lieux.

    M.L. – La question du répertoire se pose aussi. Les très nombreuses nouvelles pièces qui se font aujourd’hui, dans la mesure où l’on ne peut quasiment plus faire que créer, sont programmées en priorité par les directeurs de lieux pour les saisons à venir. Nous le voyons bien au sein de la compagnie Tourneboulé, dont certains spectacles – Et comment moi je ? par exemple, créé en 2012 – continuent de tourner de nombreuses années après leur naissance. La vie de ces pièces de répertoire est importante pour une compagnie. Elle l’est aussi pour le secteur de la création jeune public, pour sa légitimation.

Justement, pensez-vous que la situation actuelle, où seules les compagnies s’adressant au jeune public peuvent rencontrer un public autre que professionnel, peut faire progresser cette reconnaissance de la création pour la jeunesse ?

     M.L. – Depuis la création de ma compagnie, j’ai pu observer une véritable évolution de la place de la création jeune public dans les institutions. Il y a vingt ans, rares étaient les directeurs de lieux qui s’intéressaient vraiment à ces écritures, et qui affirmaient un désir fort d’aller à la rencontre de la jeunesse. C’est très différent aujourd’hui : nombreux sont ceux qui produisent et coproduisent des créations pour ce public. J’espère que cela va continuer.

    E.L.R. – Je pense que la reconnaissance de la création jeune public se poursuit, que la Covid-19 ne change pas grand-chose à l’évolution décrite par Marie, et que je ressens aussi fortement avec ma compagnie. Depuis La Belle Saison des arts vivants avec l’enfance et la jeunesse, lancée par le Ministère de la Culture en 2014 surtout, la considération du milieu théâtral pour la création à destination du jeune public a beaucoup évolué. On a vu venir vers nous des lieux qui ne s’intéressaient jusque-là pas du tout à ce secteur de la création. Petit à petit, l’image des écritures contemporaines pour la jeunesse et des maisons d’édition qui y sont consacrées changent aussi, ce qui est fondamental pour l’ensemble du secteur. Il reste toutefois du chemin à faire.

Quelles sont les grandes évolutions que vous appelez de vœux ?

    E.L.R. – Les aides à la production pour les créations jeune public sont encore largement moindres que celles qui sont attribuées aux créations généralistes. Le prix des cessions reste aussi très inférieur, pour des productions d’une exigence et d’un coût équivalents à ceux des spectacles pour adultes. Cela commence à bouger, mais il faut que ça continue si l’on veut que la grande vitalité de ce pan de la création théâtrale s’inscrive dans la durée.

    M.L. – Les lieux ont encore tendance à penser la création pour la jeunesse par tranches d’âges. Or les meilleures représentations, pour moi, sont celles qui font se rencontrer plusieurs générations de spectateurs. C’est la pluralité des regards qui fait la richesse d’une œuvre. Cette classification est à mon avis sclérosante. Il faut continuer d’œuvrer au décloisonnement du théâtre jeune public, en allant dans le sens d’une plus grande porosité avec la création pour adultes et en s’affranchissant des cadres habituels de la création jeune public, dont les productions excèdent rarement les 50 minutes, avec des distributions limitées. Des artistes comme Philippe Dorin, ou encore Johanny Bert avec son Épopée à partir de 8 ans qui s’étend sur une journée entière.

Avec vos compagnies respectives, comment comptez-vous contribuer dans un futur proche à cette évolution de la création jeune public ?

    M.L. – Du fait des rencontres que cela peut susciter, créer pour le jeune public fait naître chez moi le besoin de créer avec lui. J’ai déjà mis en place à plusieurs reprises des formes partagées, et j’ai l’envie d’aller plus loin dans ce domaine avec Et demain le ciel avec et pour des adolescents.e.s qui sera créée en avril 2022 à La Scène Nationale de la Garance. Écrite en collaboration avec Mariette Navarro, cette pièce sera le premier volet d’un nouveau cycle de recherche autour de « Croire et mourir » ; le second sera L’affolement des biches, ma première création à l’intention des adultes, prévue pour 2023. Les auteurs et metteurs en scène qui créent pour les adultes sont de plus en plus nombreux à se tourner régulièrement vers la jeunesse. Pourquoi ne pas faire aussi l’inverse ?

    E.L.R. – Je vais pour ma part continuer avec Les Veilleurs d’explorer les nouvelles écritures pour la jeunesse, et toutes les possibilités qu’offre leur adresse particulière, très directe, en matière théâtrale. Celle qui fait qu’en créant pour le jeune public, on ne peut perdre de vue le monde qu’on habite. Chaque auteur choisit sa distance par rapport au réel et à l’imaginaire. En ce moment pour ma part, j’ai plutôt envie d’aller vers des écritures à la dimension symbolique forte. Cela permet de réenclencher l’imaginaire et la pensée, ce dont nous avons tous un besoin fou. Il faut continuer de défendre un théâtre qui soit un endroit de rencontre et de démocratie, si l’on ne veut pas vivre dans une société complètement aseptisée.

( propos recueillis par Anaïs Heluin – mars 2021 )

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Photo du haut  :  Je brûle (d’être toi) de Marie Levavasseur

Photo du bas  :  La morsure de l’âne de Émilie Le Roux

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Nous remercions sceneweb.fr qui nous permet ce partage.

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Souvenez-vous…

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Penser aussi au 8 m2 …

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.    Souvenez-vous…

     Le 17 mars 2020 a débuté en France un confinement qui devait durer 56 jours afin de « maîtriser » la pandémie de COVID19 apparue trois mois plus tôt en Chine. Au nom d’une « guerre » décrétée contre le coronavirus s’est imposée une expérience sans précédent, tant dans la gestion improvisée de la crise sanitaire par nos dirigeants, que pour nous autres, privés de nos libertés fondamentales pour un temps, alors, indéfini.

     De nombreux secteurs de l’économie ont été mis à l’arrêt du jour au lendemain, entraînant une crise économique mondiale. Les écoles ont fermé et les enseignants ont dû inventer des cours à distance avec leurs propres outils numériques. Quand leur métier le permettait, les gens ont été invités à télétravailler.

     Les soignants « sur le front » qui souffraient déjà du manque de moyens, ont vite été submergés par l’afflux incessant de malades. Chaque jour le nombre de morts augmentait.

     Les inégalités sociales se sont encore aggravées entre les bien lotis et les plus nombreux, cloîtrés chez eux dans des conditions de logement déjà difficiles, précaires ou insalubres. Enfin, l’intimité de sa maison a été imposée à tous 24h/24h. À charge pour chacun de jongler entre l’école et le travail, les amis et la famille mis à distance, les angoisses des uns, la solitude des autres, le désamour ou les violences domestiques.

    Aujourd’hui le virus circule toujours, le monde entier subit depuis le mois d’octobre la « seconde vague » tant redoutée. Sont de nouveau confinés celles et ceux qui peuvent télétravailler, tandis que les écoles restent ouvertes avec force protocoles sanitaires pour les élèves et leurs enseignants. Nous vivons masqués, à distance les uns des autres.

     Si on peut plus largement se faire tester en cas de symptômes, aucun médicament spécifique ne permet encore de se soigner contre le virus et on nous annonce l’arrivée d’un vaccin courant 2021.

     Souvenez-vous…

 (Régis Lejonc – novembre 2020)

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Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Édune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. » Parus récemment : Fechamos (Éditions des Éléphants), avec Gilles Baum, et Je n’ai jamais dit (Utopique), avec Didier Jean et Zad. L’image ci-dessus est extraite d’un carnet d’illustrations auto-édité, Comme à la maison, dans lequel Régis Lejonc a rassemblé les dessins qu’il a réalisés pendant le premier confinement. « Je me suis lancé le défi de publier sur Facebook et Instagram un dessin par jour sur toute la durée du confinement. Un dessin pour une idée ou une opinion. Un dessin pour une émotion ou une réaction. Un dessin pour une référence à partager, jour après jour. » Le livre a été imprimé près de Tulle, en circuit court, sur papier issu de forêts gérées durablement. « Ce livre est formidable. je n’aurais pas fait mieux. » (Victor Hugo). « Les images sont jolies, mais je ne partage pas le point de vue. » (Emmanuel Macron).

Grand merci à Régis Lejonc qui nous confie cette image. Merci aussi pour son texte.

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Le confinement en ville

 

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Marion Fayolle est née en 1988 en Ardèche. Étudiante à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg (ESAD) qu’elle fréquente entre 2006 et 2011, elle crée, avec Simon Roussin et Matthias Malingrëy rencontrés au sein de l’atelier d’illustration Cargo Collective, la revue Nyctalope qui mêle dessin contemporain, illustration, graphisme et bande-dessinée. Neuf numéros paraissent entre 2009 et 2017. Son projet d’étude est publié, en 2011, par le galiériste Michel Lagarde. Trois fois lauréate du concours Jeunes Talents du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2008, 2010 et 2011, dans la sélection officielle, en 2014, pour La tendresse des pierres (Magnani, 2013), Marion Fayolle obtient le Prix Fauve spécial du jury, en 2018, pour Les amours suspendues (Magnani, 2017). D’autres titres, toujours chez Magnani : Le tableau (2012), Les coquins (2014), Les amours suspendues (2017) et Les petits, tout juste paru. « Je pars d’une image fixe, d’une métaphore graphique, et ensuite, je l’anime, je la justifie, et peu à peu mes histoires trouvent un sens. Mon procédé d’écriture est proche de celui du théâtre d’improvisation. » Parlera-t-ton d’inspiration surréaliste, d’absurde et de non-conformisme ? En tout cas, l’auteure-illustratrice parle aux adultes de sujets pour adultes comme personne. Nappe comme neige (Notari, 2012) a toutefois rejoint, en 2020, la Sélection d’ouvrages pour entrer dans une première culture littéraire à l’école maternelle du Ministère de l’Éducation nationale. Marion Fayolle travaille pour la presse (dont Télérama, Paris Mômes, Psychologies Magazine, M le magazine du Monde, XXI et le New York Times). Elle a illustré À la recherche de son âme de Guillaume Le Blanc (Galllimard jeunesse, 2011) et Un tournage pris dans l’engrenage de Michael Idov (Éditions du sous-sol, 2013), participé au projet artistique collectif The Parisianer et a créé, en 2014, des motifs pour la marque de prêt-à-porter Cotélac. Pour voir et savoir plus, c’est ici.

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Grand merci à Marion Fayolle qui nous confie cette image.

 

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Pour la fin du confinement mental

 

    Le président de la République dans son allocution du mercredi 28 octobre a annoncé un nouveau confinement jusqu’au 1er décembre qui pourrait être prolongé. Ce deuxième confinement ne concerne ni les services publics, ni les écoles – lycées, collèges et écoles primaires – qui restent ouverts. En revanche, les théâtres, qui pourtant avaient déjà adapté leurs horaires dans le cadre du couvre-feu et mis en place des mesures barrières strictes – port du masque, gel, distance entre les spectateurs – pour protéger efficacement le public du virus, doivent fermer leurs portes. Saluons ici les décisions nécessaires du gouvernement d’autoriser l’activité de répétitions, d’enregistrement et de tournage pendant cette nouvelle période de confinement, mais un coup d’arrêt a été donné en interdisant les représentations publiques, mettant en danger un secteur essentiel de la vie intellectuelle de notre pays.

    Dans son allocution, le président Macron a justement évoqué « les valeurs de ce que nous sommes, de ce qu’est la France ». C’est au nom de ces valeurs, dont l’affirmation est plus que jamais urgente, qu’il est indispensable de renforcer notre lien collectif à travers l’art et la culture. Faut-il rappeler une fois encore que le théâtre en France remplit une mission de service public ? Mission dont la continuité ne doit pas s’interrompre mais doit, au contraire, être mise à profit pour apporter le théâtre là où il n’est pas et partager les œuvres avec toutes et tous. Le théâtre est plus que jamais d’intérêt général. C’est le moment, au cœur même de la crise, de penser à l’avenir : celui de nos concitoyens, celui de nos enfants. Plutôt que de se figer dans un repli sur soi délétère et de reproduire les erreurs du premier confinement – dont on sait à quel point elles ont aggravé les inégalités sociales – l’exécutif devrait transformer la contrainte historique que représente cette pandémie et relever le défi d’un « confinement constructif ».

    Chacun sait que l’art est une donnée essentielle à la vie d’un individu. Ce n’est donc pas le moment de fermer la porte, de mettre l’art de côté ou, au mieux, de le reléguer dans la sphère privée où seuls y ont accès ceux qui sont déjà convaincus des bienfaits et des joies qu’il procure. C’est en priorité vers ceux qui en sont le plus souvent privés ou qui n’en ont qu’une idée lointaine qu’il est impératif de s’orienter. Aujourd’hui l’art, et en particulier le théâtre, doit retrouver au plus vite sa place dans les écoles car ses capacités pédagogiques n’y ont jamais été aussi nécessaires. Il y a un combat à mener face à l’indifférence qui laisse tant d’enfants et de jeunes adultes sans défense exposés aux assauts d’idéologies mortifères et à l’invasion des industries culturelles dominantes véhiculées par de nombreux médias : télévision, internet, réseaux sociaux, etc… On sait les ravages que cet enfermement produit sur des esprits fragiles qui finissent, à force d’avoir les yeux rivés sur des écrans, par perdre tout point de repère et se couper du monde réel.

    Face à ces influences toxiques et à la confusion mentale qu’elles induisent dans le champ culturel, il est urgent d’ouvrir les fenêtres et de faire entrer de l’air frais. Il faut en finir avec le confinement mental, avec la domination de la culture du clic, de l’immédiateté, de la pulsion assouvie dans l’instant, qui conduit in fine à l’atrophie du désir et de l’imaginaire. Il serait salutaire d’offrir à notre jeunesse la confrontation sensible avec des œuvres qui les encouragent à développer leur esprit critique et leur discernement, à se forger des outils pour penser et pour se construire : à s’émanciper. Cette nécessité est d’autant plus brûlante qu’une crise sans précédent nous oblige à réfléchir à notre destin collectif, à nous interroger sur le monde que nous voulons bâtir ensemble.

    Il existe dans notre pays des forces vives, des forces disponibles, qui ne demandent qu’à transmettre ces nourritures indispensables, à faire œuvre de pédagogie, à partager leurs pratiques de la langue, à dialoguer. Il est grand temps de faire davantage appel aux artistes, aux auteurs et autrices, aux comédiennes et comédiens, pour qu’ils interviennent plus intensément dans les écoles primaires, les collèges, les lycées et participent ainsi, forts de leur savoir-faire, à la construction collective du champ symbolique, à aiguiser les sensibilités, à susciter le désir d’être élevé. C’est tout le contraire du confinement mental qui est proposé-là. L’art est une nourriture de première nécessité. Alors, monsieur le Président, ne perdez pas de temps, permettez que l’art et l’éducation fassent corps, profitez de ce que nous enseignent aussi bien la pandémie que les attentats récents contre la laïcité, la liberté d’expression et le vivre ensemble, pour offrir véritablement à nos enfants les moyens de faire société autrement que dans la tragédie, le deuil et la douleur.

par Robin Renucci –  novembre 2020

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Robin Renucci est comédien et metteur en scène. Il est le directeur actuel des Tréteaux de France, centre dramatique national itinérant, en ce moment empêché de montrer Britannicus, Bérénice ou Oblomov. Robin Renucci est membre du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle et président de l’Association des rencontres internationales artistiques (L’Aria) qui « s’adresse à tous ceux qui se retrouvent dans une démarche d’éducation populaire, consistant à donner à chacun les moyens de son émancipation individuelle et collective. » L’Aria œuvre en collaboration avec le milieu scolaire organisant classes vertes et autres projets. « Pour nous, l’éducation artistique et culturelle favorise l’esprit critique, la capacité de penser. Par le vecteur de la création, l’occasion est donnée à chaque enfant de se réaliser mais aussi d’engager une réflexion sur l’aliénation de notre société de consommation. Par le biais d’un savoir-faire pratique, du travail en profondeur qui met son corps dans des notions d’espace, de mouvement, de sensibilité, l’enfant s’approprie peu à peu le monde. Rien ne remplace l’expérience sensible, c’est elle qui crée. »

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Merci à Robin Renucci qui nous accorde le partage de ce texte.

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Le loisir d’apprendre

 

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Texte emprunté à Yvanne Chenouf et à l’Association française pour la lecture (AFL). Amical merci.

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Enfants et adultes viennent de vivre de manière différente une expérience inédite : la vie a ralenti, le monde s’est embrasé, sortir est devenu dangereux. L’école s’est infiltrée dans les foyers ; parfois elle a disparu des écrans. Après avoir tenté de bâtir une nation apprenante sur l’école de la réussite individuelle, l’État promeut un été apprenant, un mix de loisirs et de soutien scolaire. Quel tribut une association comme la nôtre, spécialisée dans le rapport à l’écrit, peut-elle apporter aux mairies chargées à court terme, de récupérer les heures de classe manquées et, à long terme, de repenser l’éducation des enfants au niveau du quartier, du village ? 

Vacances de rattrapage (1)

Confinement. La situation était nouvelle pour tous et chacun a dû s’y adapter avec les moyens du bord. Il a fallu faire face à des sentiments nouveaux, se poser de nouvelles questions, inventer le présent, espérer et parfois redouter l’avenir. Vieux ou jeunes, tout le monde a dû franchir une épreuve aux causes diffuses et aux suites incertaines, tout le monde a découvert quelque chose de nouveau sur soi, sur les autres et sur la société, tout le monde a appris. Sans aucune évaluation, on a conclu à un retard pour les enfants qui n’ont pu rester connectés à l’école faute de conditions matérielles et d’encadrement suffisants. N’ont-ils rien fait durant tout ce temps, ces enfants ? Rien vu à la télévision, rien lu, rien entendu, rien retenu de la vie familiale, n’est-il rien sorti de leurs mains, de leur imagination, de leur dépit d’être oubliés, de leur ennui ? Est-on sûrs que les autres enfants, ceux qui ont eu leurs parents 24 heures sur 24 sur le dos sont à l’heure ? Qu’ont-ils pensé tous ces enfants de leur école, devenue virtuelle pour les uns, chimérique pour les autres ? Aurait-on pu continuer à se former chacun chez soi et tous ensemble par la lecture (avec les manuels scolaires, les livres de la bibliothèque) et l’écriture (questions, observations, impressions, propositions) en vue d’une large mise en commun au retour ? N’aurait-il pas été préférable, à la place de continuité pédagogique, qui renvoie à l’enseignement magistral, de parler de continuité éducative, qui concerne l’ensemble des acteurs sociaux : animateurs, bibliothécaires, entraîneurs sportifs, professeurs de musique ou de danse, représentants religieux (éducation communautaire) ?  Les vacances peuvent être un vrai bol d’air si elles réussissent à réunir tous ceux qui, dans le quartier ou le village, interviennent auprès des enfants sur les bases suivantes : mixité (sociale, sexuelle, générationnelle, confessionnelle…), responsabilité individuelle et collective, coopération, accès à la découverte et à la production des biens culturels. Il est temps de se ré-concilier, de re-prendre confiance en soi et avec les autres, de re-faire connaissances.

Apprendre, le geste naturel

Savoir. Si le confinement a changé la façon d’enseigner (plus de cours oraux devant des groupes présents mais du travail écrit adressé individuellement), il a sensiblement modifié le sens d’apprendre : à tout moment, tandis qu’une machine à laver tournait ou qu’un plat mijotait, on pouvait solliciter quelqu’un pour un bricolage et passer par une schématisation, parler à quelqu’un d’autre d’un personnage historique et consulter ensemble un document sur Internet, montrer le message à envoyer aux grands-parents et provoquer une mise au point orthographique, assister à l’éclosion d’une fleur et vouloir la dessiner ou la photographier. Ensemble, savoirs abstraits et savoirs concrets se sont épaulés pour éclairer l’ordinaire et agrandir ses cadres. C’est ce fil qu’il faut essayer de tirer pour montrer que toute expérience peut générer des savoirs durables et transférables si elle est reprise (par la parole, le dessin, l’écriture, la vidéo…), reliée (à d’autres expériences proches ou différentes), retrouvée sous une autre forme (allusion, citation…) dans un texte, un film, une conversation. Il n’y a pas, d’un côté, la pratique et de l’autre la théorie (d’un côté le loisir et de l’autre le travail) mais des va-et-vient permanents entre les deux niveaux, chacun alimentant l’autre ; il n’y a pas de guide (maître ou parent) qui détient les savoirs et les transmet intégralement mais des savoirs qui évoluent au contact d’autres situations, d’autres sensibilités. L’écrit joue un rôle important dans ce rapport à la réalité : par le récit, la liste, le tableau, l’auteur prend le temps de réorganiser ce qu’il a vécu selon un angle que le lecteur a tout le temps de déceler, puisque les signes graphiques (mots, images, ponctuation, typographie) sont permanents. Possibilité alors de s’identifier à ce point de vue ou de s’en distancier. Puisque ce verbe est actuel, redonnons-lui un peu de son sens brechtien :  que les vacances soient réjouissantes et superflues et qu’on les aborde en interrogeant ce qui se vit, se sent et s’imagine, par tous les arts possibles (lecture, écriture, théâtre, peinture…) au profit du plus grand d’entre tous : l’art de vivre.

Un espace de loisirs, pour quoi faire ?  (2)

L’allant-de-soi. L’espace de loisirs est si ancré dans le quartier ou le village qu’on finit par ne plus questionner ni ses buts, ni son fonctionnement. Un accord tacite lie le lieu à la population : ici, les enfants s’épanouissent en se socialisant, ici, ils participent à des activités récréatives tout en bénéficiant de soutien scolaire… Un mode de garde intelligent ! Tout va tellement de soi que la phrase échangée entre parents et animateurs, le soir, traduit une indifférence coutumière aux enjeux de ce lieu (« Ça s’est bien passé ? ») : l’essentiel, on le croit, se passe à l’école et la suite le prouve. Au moment où il s’agit de refaire groupe, de retrouver la vie dans toute sa plénitude, on pousse les grilles du programme du centre de loisirs, on installe l’école le matin (lire, écrire, compter) laissant l’après-midi aux occupations ordinaires devenues mineures (culture, nature, sport) comme si on voulait suturer deux temps :  celui où l’école fonctionnait normalement et celui où elle re-fonctionnera comme avant. Même si on arrivait à ramener le gruppetto dans le peloton, à la rentrée, tous les enfants se retrouveront dans la même école : celle qui, par son homogénéité sociale et sa connivence avec les parents diplômés (3), creuse les inégalités sociales. Les animateurs se sentent si peu légitimes qu’ils acceptent de servir cette cause nationale en rattrapant un retard dont ils ne sont pas responsables avec des activités dont ils n’ont pas la compétence. Pourquoi, alors qu’il s’agit du développement global des enfants, son domaine de compétences, le centre de loisirs doit-il se rétracter ?  Peut-être parce que ses buts ne sont pas assez affirmés par l’animation, pas assez lisibles par le corps social.

Textes brefs, dessins, photographies, pourraient afficher, dès l’accueil, les enjeux, le programme, les bilans, les projets du centre de loisirs en lien avec les autres points éducatifs de la ville ou du village (bibliothèque, cinéma, piscine…). Présentes sur le même espace, sous forme de listes, de tableaux, de gros titres, de sous-titres, avec des variations typographiques et chromatiques, subjectivement hiérarchisées, les informations écrites fixeraient mieux les messages qu’à l’oral : d’un coup d’œil, on saisirait un volume d’événements (dynamisme du lieu), des rapports entre certains éléments (cohérence du lieu), des priorités et des répétitions (ambitions du lieu). Cette représentation graphique de l’animation agirait sur les représentations des parents, des passants, des intervenants, mieux qu’un discours, montrant en quoi le centre de loisirs n’est ni une garderie, ni périscolaire, ni en dehors du temps scolaire mais un segment actif d’une politique éducative. Si cet affichage est fait avec les enfants, s’il est interactif, si n’importe qui peut facilement y intégrer un avis, une proposition, une question, une image, si on peut noter, raturer, reformuler, réfléchir à même le support d’affichage, on verrait apparaître, à travers  un corps-à corps avec les mots, l’esquisse d’un tableau de bord collectif, évolutif et proactif : un instrument clé pour ouvrir des voies aux intuitions et aux inventions dont les pouvoirs publics pourront se saisir pour les instituer.

 L’été, laboratoire de la rentrée

Robinsons. L’obligation de remplacer l’école, dans l’urgence, a montré que les enfants n’étaient pas suffisamment préparés à prendre leurs apprentissages en charge, avec leur équipement scolaire (leurs cours, leurs manuels), avec les livres choisis à la bibliothèque (juste avant le confinement), avec Internet (quand c’était possible) et avec leur entourage (les proches mais aussi des interlocuteurs joignables par Internet, par téléphone, par courrier, par portage, dépôt de demandes, de productions, dans une boîte à lettres ou sur un paillasson). Peu entraînés à planifier leur travail, à se faire un programme de lecture et d’écriture personnelles, à consigner leurs observations sur  un journal de bord, à tenir un carnet de lectures, à mener des recherches (collecter des informations, les organiser sur un support), à tirer de l’expérience des raisons de s’entraîner  (au maniement de la langue, du raisonnement mathématique, en dessin, en musique…), beaucoup n’ont pas été  en mesure de continuer eux-mêmes leur parcours de formation, ne disposant pas des outils nécessaires parmi lesquels le rapport à l’écrit occupe une place majeure.  Comment mieux les armer en faisant de la vie un long stage de formation continue et interactive ? Car, si Robinson Crusoé, cher au président Macron, a survécu sur son île, ce n’est pas seul mais avec l’expérience du co-apprentissage (avec son père, ses compagnons de voyage, puis Vendredi). Comme le note Julien Salingue (5), pour subsister, il n’a pas juste récupéré du jambon et du fromage dans la cale de son navire mais aussi des fusils !

Circuit-court. Au centre de loisirs, qui décide du programme, des horaires, de l’occupation des espaces, de la composition des groupes, du budget ? Comment se traitent les désaccords, sous quelle forme se font les évaluations, la communication ? La mise en commun des contingences, bénéfique à l’identité des sujets (responsabilisés, gratifiés), préfigure une société moins individualiste si l’exercice de la décision collective se travaille précisément. Dans toute concertation, il y a des prises de pouvoir, des entreprises de séduction ou d’intimidation, des rapports d’influence. Avec l’écrit, on peut s’en distancier. En grand groupe, chaque prise de parole est enregistrée sous forme de listes ; en petits groupes, on revient sur le matériau recueilli qu’on trie, qu’on réorganise (éliminations, ajouts, substitutions par associations d’idées). De retour en collectif, les conclusions sont mises en tableau (horaires, salles, matériel, participants, projets). Sortis de leur contexte d’énonciation, séparés de celui ou celle qui les a produits, les propos sont visualisables, objectivement mesurables. A la fin de la réunion, un texte court (ou plusieurs) sont produits qui rendent compte de la séance. Affiché publiquement le lendemain, lu en commun, il permet des rectifications, provoque des discussions sur le fond et sur la forme, amène des révisions. En quoi l’écrit, produit sous diverses formes (liste, tableau, texte) auquel s’ajoutent les journaux et les livres commercialisés peut permettre, en tenant compte de la diversité des points de vue, d’envisager des solutions respectueuses du bien de tous.

Raison graphique. (4) Liste, tableau, itinéraire, carte mentale… sont des formes écrites distinctes de l’oral : ni linéaires, ni agencées en phrases ou en paragraphes, elles sont aisément modifiables en fonction des besoins.  En les concevant on modifie la façon de regarder la réalité et on augmente son pouvoir d’agir. Quand le travail scolaire est arrivé dans les foyers, via les écrans, ce qui a manqué aux enfants qui n’avaient pas de parents constamment disponibles, c’est la capacité de s’organiser, de mettre ce qu’ils avaient à faire en listes, en schémas, en tableaux, en ordre. Cette attitude réflexive s’acquiert dans tous les moments de la vie. Au centre de loisirs, chaque enfant doit savoir se fabriquer des petits carnets (avec une feuille A4 (6) à glisser dans sa poche, avec un crayon : à tout moment, on peut avoir besoin de griffonner une liste, un tableau, un schéma pour se préparer à un débat, chercher des idées de parcours pour un jeu de piste, faire un relevé de mots avant d’écrire un texte, pour prendre du recul, réunir ses idées, se concentrer. Passer par des représentations graphiques favorise la mise à distance de l’événement (on voit plus clair), affine le regard (on fait des liens, on regroupe des éléments épars, on repère une singularité…), fortifie la pensée et assure la prise de parole. Ces outils permettent aussi de mieux communiquer : une liste est immédiatement compréhensible sur la devanture d’un magasin où on ne s’attarde pas, un schéma attire l’œil dans un article et ménage une pause entre les lignes, un tableau rend compte synthétiquement d’une observation et permet rapidement d’entrer dans l’échange avec des questions et des arguments. Occupons-nous de la liste et du tableau, dans l’activité, avant de retrouver leur usage dans le domaine fictif des livres.

La liste, etc. La liste permet d’inventorier des personnes (liste d’équipiers), des objets (liste de mots finissant par b), des événements (liste des jours fériés). Elle est anticipatrice (liste des courses), rétrospective (liste des faits importants) ou lexicale (liste des mots du corps). Avec elle, on peut organiser ou lire les informations en long (verticalement) et en large (latéralement), on enrichit ses savoirs en structurant sa pensée :  » Qu’on laisse un enfant passionné de voiture apprendre toutes les pièces du moteur ! Plus il a de vocabulaire sur le moteur, plus il intègre une subtilité de termes (matériels, abstraits), plus il développe des réseaux dans sa tête, plus il intègre un processus qu’il pourra investir dans d’autres domaines, plus il agrandit, affine ses capacités d’expression. C’est comme ça que l’on agrandit les rivières et réseaux souterrains de la pensée, que l’on s’enracine dans la langue, que l’on développe et décuple sa puissance d’expression, de compréhension, d’aptitude à assimiler le monde.  » (7) La liste est un moyen de décrire la réalité (on énumère des propriétés) et de s’amuser avec l’idée d’infini : le « etc. » final a poussé des artistes à défier l’indicibilité (Perec, Prévert, Wharol…). La liste nous fait autant que nous la faisons. Au moment d’écrire un texte, on réunit ses idées et on va en glaner dans d’autres textes. Chaque mot en entraîne d’autres qui en entraînent d’autres (on développe), certains peuvent être regroupés sous la même catégorie (on synthétise). Lorsqu’on dispose d’un matériau suffisant, on a de quoi opérer. La liste génère des univers puissants pour les écrivains (des « pompes à imagination » (8) pour Georges Perec auteur de Je me souviens) et nombre d’ateliers d’écriture la sollicitent (François Bon). Dans la littérature, les histoires en randonnée jouent avec les énumérations, que le domaine soit fini (objets de la chambre dans Bonsoir lune, étapes de la fabrication du pain dans La Grosse faim de P’tit bonhomme) ou infini (jouets dans Alboum, animaux dans Poule Plumette). S’inspirant de Georges Perec, Claude Ponti utilise les listes pour décrire les éléments d’un gâteau dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, les activités des Souris Archivistes ou les choses qui font pleurer dans Georges Lebanc. A la suite de Sei Shonagon, auteure des Notes de chevet, des auteurs énumèrent le monde par le menu comme Gaïa Stella qui, dans Toutes les choses avec lesquelles…, fait le tour des objets de sa maison par leurs usages.  Chez les illustratrices, Virginie Aldjidi propose des Inventaires, Joëlle Jolivet des catalogues (Costumes, Presque tout, Zoo Logique), ainsi qu’Elisa Gehin (Dans le détail, Dans l’ensemble). Comme toute bonne liste, celle-ci est infinie.

Le tableau. Le tableau vient de la table où on mange, on écrit, on joue (jeux de plateaux). C’est aussi une plaque ou une planche qui porte une inscription.  » C’est enfin une manière de disposer des nombres, des mots ou tout autre élément sous une forme claire et ramassée pour présenter un ensemble de faits ou de relations distinctement ou globalement pour la commodité de l’étude, du calcul ou des références.  » (9) En tant qu’image totale, le tableau structure la mémoire verbale et, dans le cas où ce dispositif de classification est souvent utilisé, il s’imprime dans le cerveau et permet, sans papier ni crayon ni écran, de savoir ordonner mentalement des données diverses et nombreuses. Ce sont surtout les documentaires qui utilisent le tableau à double entrée, et encore pas vraiment chez les jeunes enfants : dans Oscar et la grenouille, les étapes de la croissance du têtard sont évoquées en séquences disposées sur des bandes verticales, une approche du graphique au caractère bidimensionnel. L’enseignement de la lecture se faisant selon un ordre linéaire (lire toutes les lettres, toutes les syllabes, tous les mots de gauche à droite et de haut en bas), on recourt peu au tableau dans les premiers âges pour ne pas dérouter les débutants. Pourtant, quelle vue d’ensemble ! Des données différentes existent sur le même espace, organisées en lignes et en colonnes, selon des critères distinctifs. Instantanément, des relations complexes sautent aux yeux, ce que ne permet pas l’oral qui énonce les éléments les uns derrière les autres. Très jeunes, les enfants savent utiliser cette forme graphique si on leur en donne l’habitude : tableaux de services ou d’exercices mathématiques et, par-dessus tout, le calendrier pour repérer les grands événements (anniversaires et Père Noël d’abord). Certains auteurs n’hésitent pas à introduire ce type d’écrit dans leurs fictions pour apporter du suspens ou de la tension aux récits souvent loufoques : par exemple, dans Le Problème avec les lapins, (observation de la reproduction hyper rapide des lapins) ou dans Le Calendrier des tâches (des enfants doivent se répartir les  » corvées  » en l’absence des parents). Le tableau sollicite la pensée de manière spécifique : on peut vouloir à tout prix à remplir une case vide, ce qui n’existe pas à l’oral !

Se projeter

Pré-voir. Nombre d’enfants ne partent pas en vacances. Est-ce une raison pour se priver de voyage ? Garanti sans virus et propice à tous types de rapprochements, le voyage immobile ouvre l’horizon. Il est temps de s’équiper d’écrits divers (mappemonde, planisphère, atlas), de matériel d’écriture (papiers de toutes formes, couleurs et matières, crayons taillés, stylos, feutres, ordinateurs, post-it pour organiser les idées), de supports de récit (carnet individuel, livre de bord collectif, power point, vidéo…) et de conseillers (habitants venus d’ailleurs ou routards expérimentés, professeur de géographie ou de langue, journaliste, steward ou hôtesse de l’air).  Et se préparer à lister, à croiser les données, à les mettre en arborescence, à élaborer un cahier des charges plus ou moins préfiguratif de la production finale. Sur le tableau de bord commun, lignes et colonnes s’éclairent, puces et numéros clignotent.

Il faut prévoir un ou des itinéraire(s) suivi(s) pas à pas (en touriste) ou en improvisant (en voyageur). Sur terre seulement, sous terre parfois, sur l’eau sûrement, sous l’eau pourquoi pas, dans les airs ou les nuages : tracés sinueux, flèches, petites épingles et, reliée aux destinations principales, une enveloppe (assez grande) pour que parents et passants déposent des cartes postales, des bouts d’histoires, de menus objets. Sur le marché, on fait une collecte d’objets, d’idées, de secrets (où iriez-vous si vous deviez partir, où êtes-vous allé où vous aimeriez revenir). On visite des pays qui existent vraiment ou bien on les invente (la recherche de noms imaginaires est jubilatoire) : Jules Verne et François Place sont indispensables. On rêve sur les cartes, on chante Syracuse ou Voyage en Italie… on lit ! On part comment ? A pied, en trois-mâts, en pousse-pousse, en tapis volant… (déjà des titres s’imposent). Quels vêtements ? Le chapeau de Peter Pan, le gilet de Lucky Luke, la salopette de Caroline… (d’autres titres s’ajoutent). Quelles devises ? L’or de Picsou, les réserves de la fourmi, la cassette d’Harpagon ? (d’autres titres encore). On dessine une grande valise qu’on remplit (en les classant) d’étiquettes portant le nom d’habits fabuleux découverts en lisant, on représente une bourse, une tirelire, un coffre-fort pour l’argent, etc. Peu à peu les idées se structurent avec le capital de tout le monde qui évolue et accroît l’imagination.

Lire. Le Centre de loisirs doit avoir un fonds de livres classé constitué au fil des projets, des envies, du hasard et de l’actualité : veiller à la diversité de genres (albums, BD, contes, romans, théâtre…), d’époques (livres classiques et contemporains), de langues, mettre des auteurs en valeur (aimés des enfants ou jugés nécessaires par les animateurs).  Ces livres sont sortis (exposés) pour une situation particulière et systématiquement : tous les jours, à heure dite, on lit aux (ou avec) les enfants. Tous les jours. On se fixe un programme de lectures (qu’on explicite), on encourage les enfants à en faire autant. Autant que possible, on crée des réseaux (d’autres livres du même auteur, du même éditeur, du même genre…). Là où ont lieu les activités (sportive, manuelle…) des livres s’y rapportant sont disponibles et, dès qu’une occasion se présente, on l’illustre par des livres (sur la Révolution le 14 juillet, sur les émotions le lendemain d’une dispute). On expose ces livres rares que les enfants ont peu de chance de rencontrer ailleurs : livres d’art, livres insolites, livres de poésie. La présence de livres est assez simple : il faut qu’ils soient là quand on en a besoin ou qu’ils réveillent un désir inconnu. Un travail et des relations régulières (réunions, stages) avec les bibliothécaires est indispensable qui doit s’ouvrir aux parents, aux passants. Un lecteur ne se forme pas face à des pages mais au centre de lecteurs multiples qui ont leurs manies, leurs élans, leurs zizanies. Sur le tableau de bord commun, émaillant le trajet, des listes de livres, des résumés, des critiques, des dessins… tout un environnement littéraire qui ancre chaque livre dans un lieu et relie les livres entre eux :  » Être cultivé, ce n’est pas avoir lu tel ou tel livre, c’est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu’ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres.  » (10)

Ecrire. Tout expérience a besoin de récits pour se comprendre et se transmettre. On écrit sur un événement proche ou lointain, qui touche le présent (les faits), le passé (les causes) et l’avenir (les solutions), qui nécessite autant d’affects que de techniques, d’imagination que de conscience. Il va falloir scruter l’écriture des enfants, repérer un accord de mots insolite, un bout de rythme intéressant, une construction, bancale peut-être, mais charmeuse, pour les aider à parler en leur nom, dans leur langue, tout en découvrant leur voix. Et ça, ça se fait parmi les autres,  ceux qui sont vraiment là et qui nous lisent, ceux qui nous parlent de nous à travers les livres. Ecrire n’est pas plus compliqué que lire si on y réfléchit. Plus on vit, plus on lit, mieux on risque d’écrire. Tout texte est d’abord une idée vague qui vient de textes déjà lus, déjà entendus, d’un « vague magma d’émotions » selon Claude Simon.  Toute texte est issu de listes mentales ou écrites (ça vaut mieux au début). Autour d’un sujet donné, on met en constellation (cartes mentales) des phrases déjà lues (comment, déjà, Perrault décrit-il les robes de Peau d’âne, comment François Place parle-t-il des bateaux ?). On y ajoute de nouvelles idées et alors, le texte commence à grandir sur le papier entre les notes griffonnées, les mots raturés, les nouvelles notes, les échappées soudaines, les longues pannes. On rature, on jette, on recommence, on coupe, on colle, on corrige en lisant, en relisant, en lisant, en relisant… Tout n’est pas dicible, par pudeur ou par manque de moyens. L’écriture sert justement à transformer et dissimuler la réalité. Quand les adultes vont se montrer insistant pour recueillir ce qui s’est passé, ce qu’on a ressenti lors du confinement, ça va être utile de savoir écrire à fleuret moucheté et à demi-mots.

A l’arrivée (fin du voyage), on fait le bilan (la fête). On affiche des traces qui refont l’historique d’un projet, bien sûr, mais surtout des chemins pris, dans chaque cerveau et entre tous les cerveaux, pour parvenir à une production commune.  Partir a été possible grâce à un ensemble de processus cognitifs individuels et collectifs soutenus par des outils de conceptualisation nés d’abord du désir de faire, de bien faire. Si chacun n’apprend qu’à son rythme, c’est l’histoire commune qui donne le tempo. Ce qu’on apprend en somme ? A lire, écrire, compter, respecter les autres, c’est tout de même la base, mais surtout qu’aucun retard n’existe en matière d’apprentissage : on repart chaque matin, là où on s’était arrêté la veille, « quoi qu’il se soit passé, il y a eu des apprentissages, conscients ou non. L’important est de savoir lesquels et de partir d’eux. » (11) Ni apprentissages premiers, ni apprentissages fondamentaux mais  » développement global de l’individu à travers l’apprentissage simultané de comportements moteurs, affectifs, intellectuels.  » (12) Ni magie, ni traitement thérapeutique mais des  » solutions construites par les acteurs de terrain…en conjuguant les savoir-faire et en lien avec les familles.  » (13) Ni premiers de cordée ni décrocheurs mais une chaîne d’individus soucieux d’eux-mêmes et du bien public : c’est à plusieurs qu’on apprend seul à voir, penser, aimer… à se prendre en mains. La méthode est la même si on se soucie de décrire ce qu’on a compris derrière nos fenêtres, du haut de nos balcons (14) ou au-delà des murs d’un jardin : comment protéger le vivant ? En le comprenant et en se comprenant au cœur de liens de voisinage.

Les formes d’écrits présentées ici seront efficaces si, comme des outils, on les aiguise, on les affûte, on les retend. A partir des brouillons, enregistrés jour après jour sur un tableau de bord collectif, il faut parler, argumenter, expliquer la force de l’intellectualisation conjuguée à la puissance des émotions. Seul, on ne l’est jamais si on a des livres, du papier, des crayons, un écran… Les lettrés l’ont bien compris qui ont lu, écrit, en regardant les oiseaux fêter l’arrivée du printemps sur un dancing de fleurs en éclosion. Ah ! oui ! On n’a pas de jardin. Au pied des immeubles, il est temps d’en faire pousser. On n’a pas de bibliothèque ? Il est temps de l’organiser. Petit à petit, chaque action hargneusement conduite, contribue à former le grand puzzle des fameux jours heureux.

par Yvanne Chenouf (juin 2020)

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(1) Voir à ce sujet : https://blogs.mediapart.fr/delahaye-jp/blog/090420/des-colonies-educatives-chiche ou http://www.crilj.org/2020/07/02/des-colonies-educatives-chiche

(2) Voir le guide des Francas : Le centre de loisirs, acteur du déconfinement éducatif, mai 2020 (www.francas.asso.fr)

(3) Bénéficiaires du télétravail : 66% de cadres supérieurs, 34% de professions intermédiaires, 30% d’employés, 15% d’indépendants, 5% d’ouvriers (enquête CEVIPOF mars 2020)

(4) https://npa2009.org/actualite/culture/macron-robinson-le-naufrage-le-fromage-et-les-fusils

(5) La Raison graphique, La domestication de la pensée sauvage, Jack Goody, Minuit, 1979

(6) https://fr.wikihow.com/fabriquer-un-livre-en-papier

(7) Anne Herbauts, « Pas de livres lisses pour les enfants, des livres justes », Les Actes de lecture n° 143 : www.lecture.org

(8) Voir Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, CNRS/Zulma, 1993

(9) La Raison graphique, déjà cité

(10) Comment parler des livres que l’on n’a pas lu, Pierre Bayard, Minuit, 2006

(11) http://www.charmeux.fr/blog/index.php?2020/05/02/425-comment-repartir-le-onze-mai

(12) La Manière d’être lecteur, Jean Foucambert, Retz, 1976

(13) https://blogs.mediapart.fr/delahaye-jp/blog/090420/des-colonies-educatives-chiche

(14) Thierry Paquot, « Balcon » in Dicorue. Vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains, photographies de Frédéric Soltan, CNRS, 2017

 

 

BIBLIOGRAPHIE

A propos d’écriture

. Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, Georges Perec, Zulma, 1978

. Tous les mots sont adultes, François Bon, Fayard, 2000

 A propos de listes et d’énumération

. Alboum, Christian Bruel, Nicole Claveloux, Thierry Magnier, 1998

. Blaise et le château d’Anne Hiversère, Claude Ponti, école des loisirs, 2004

. Bonsoir lune, Margaret Wise Brown, école des loisirs, 1981

. Costumes, Joëlle Jolivet, Seuil, 2007

. Dans le détail, Elisa Géhin, Les Fourmis rouges, 2017

. Dans l’ensemble, Elisa Géhin, Les Fourmis rouges, 2013

. Georges Lebanc, Claude Ponti, école des loisirs, 2001  

. La Grosse faim de P’tit bonhomme, Pierre Delye, Cécile Hudrisier, Didier, 2005

. Inventaires (série), Virginie Aladjidi, Emmanuelle Tchoukriel, Albin Michel, 2010/2019

. Notes de chevet, Sei Shonagon, Gallimard, 2014

. Presque tout, Joëlle Jolivet, Seuil, 2004

. Toutes les choses avec lesquelles, Gaia Stella, Hélium, 2015

. Zoo logique, Joëlle Jolivet, Seuil, 2002

 Autour du tableau

. Le Calendrier des tâches, Rascal, Riff, Pastel, 2007

. Oscar et la grenouille, Geof Waring, Albin Michel, 2006

. Le Problème avec les lapins, Emily Gravett, Kaléidoscope, 2009

 Autour du voyage

. L’Atlas des géographes d’Orbae, François Place, Casterman, 1996

. Cartes, Aleksandra Mizielinska, Daniel Mizielinski, Rue du monde, 2012

. Comment j’ai appris la géographie, Uri Shulevitz, école des loisirs, 2008

. En voyage, Guy Billout, Gallimard, 2000

 

 

 

Yvanne Chenouf, enseignante et chercheuse, a travaillé vingt ans à l’Institut national de la recherche pédagogique dans l’équipe de Jean Foucambert et a enseigné en tant que professeur de français à l’IUFM de Créteil ; elle fut présidente de l’Association française pour la lecture (AFL) ; conférencière infatigable, adepte des « lectures expertes », elle a publié de nombreux articles et ouvrages personnels et collectifs à propos de lecture et de livres pour la jeunesse dont Lire Claude Ponti encore et encore (Être, 2006), et Aux petits enfants les grands livres (AFL, 2007) ; elle est à l’origine d’une collection de films réalisés par Jean-Christophe Ribot qui donnent à voir des élèves de tout niveau aux prises avec des ouvrages signés Rascal et Stéphane Girel, François Place, Claude Ponti, Philippe Corentin, Jacques Roubaud ; articles récents : « L’intelligence heureuse ou le parti d’en rire » (site du CRILJ, 2018) et  « Ilié Prépéleac » (site du CRILJ, 2020).

 

 

 

 

 

Des colonies éducatives ? Chiche !

La proposition faite par le ministre de l’éducation nationale de « colonies éducatives » destinées aux élèves qui ont rencontré des difficultés scolaires pendant le confinement mérite réflexion, si tant est, bien entendu, que le calendrier et les modalités du déconfinement en permettent l’organisation. A ce jour, rien n’est moins sûr.

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    Notons tout d’abord que le nom n’est pas forcément approprié : les séjours collectifs de vacances, avec ou sans nuitées, sont tous dotés fort heureusement d’un projet éducatif et les enfants qui les fréquentent y apprennent beaucoup. Le ministre veut donc parler de séjours collectifs durant les vacances qui seraient en partie consacrés à des activités scolaires ou en lien direct avec la scolarité. Dans les débats légitimes que suscite ce projet, on entend ces questions : ne va-t-on pas priver ces enfants, souvent issus des milieux populaires, d’une ou deux semaines de repos bien mérité ? Ne va-t-on pas stigmatiser ces enfants ? Poser ces questions est méconnaître les conditions de vie des pauvres.

    Les pauvres partent rarement ou pas du tout en vacances. Pour beaucoup de leurs enfants, la journée de fin d’été organisée par des associations solidaires est parfois la seule échappée vers d’autres horizons. Les colonies de vacances qui ont accueilli en masse ces enfants après la deuxième guerre mondiale jusque dans les années 1970-1980 sont aujourd’hui en grande difficulté. Avec la baisse continue des financements publics, 30 à 40 % d’entre elles ont disparu dans les quinze dernières années. Une majorité de parents ne peut plus assumer le prix des séjours.

    Pourtant, des « colonies éducatives » existent et se portent bien. Elles sont essentiellement fréquentées par les enfants des classes moyennes et favorisées qui se voient proposer, pendant un séjour de quelques jours à la montagne ou à la mer, des maths et du tennis, ou du français et du cheval, ou de l’anglais et de la natation, etc.

     Mais le coût de ces séjours n’est pas à la portée du budget des pauvres. La consultation des sites des organismes qui proposent de tels séjours, montre en effet que leur coût est de 700 euros à 1300 euros pour une dizaine de jours, le plus souvent sans le transport. Avant la crise sanitaire, certains de ces sites, souvent privés et lucratifs, affichaient déjà complet pour cet été 2020.

    Certaines familles peuvent payer ces « colonies éducatives » pour leurs enfants. Pourquoi l’État ne les paierait-il pas pour les enfants des milieux populaires ?

    L’idée de « colonies éducatives » proposées par l’État aux enfants qui ont rencontré de graves difficultés pendant le confinement peut donc se concevoir. Mais cette réponse à la discontinuité pédagogique dont ont souffert les élèves pendant le confinement ne peut être que construite par les acteurs de terrain, associations et collectivités, en conjuguant le savoir-faire de l’accompagnement à la scolarité, de l’école ouverte, des séjours éducatifs et des accueils collectifs de mineurs, et en lien avec les familles. Pour cela, plusieurs conditions doivent impérativement être remplies :

– que les organisations et mouvements d’éducation populaire dont c’est la vocation historique soient associés à l’initiative dès le début du processus ;

– que le projet soit réellement éducatif avec des apports culturels, sportifs, et qu’il ne soit pas uniquement centré sur du soutien scolaire ;

– que l’encadrement (enseignants volontaires, éducateurs) soit, sur chaque site retenu, partie prenante du projet de « colonie éducative » ;

– que la gratuité (séjour et transport), décidée sur des critères sociaux, soit assurée aux familles les plus démunies. L’argent consacré inutilement au SNU trouverait là une utilisation répondant pleinement aux impératifs du moment.

par Jean-Paul Delahaye  (avril  2020)

 

Merci à Jean-Paul Delahaye dont le texte peut être retrouvé ici, sur le site de Médiapart qui héberge le blog de son auteur.

 

Jean-Paul Delahaye débute sa carrière, en collège, comme professeur d’histoire-géographie ; inspecteur départemental de l’Éducation nationale en 1982, il est chargé de mission auprès du recteur d’Amiens pour le premier degré et pour les questions relatives à l’illettrisme, contribuant à l’élaboration d’un premier plan régional ; il est, en tant qu’inspecteur d’académie, nommé chargé de mission auprès du groupe permanent de lutte contre l’illettrisme ; directeur de l’École normale des Ardennes de 1986 à 1990, il participe à sa transformation en IUFM ; inspecteur d’académie et directeur des services départementaux de l’éducation dans plusieurs départements, dont la Seine-Saint-Denis, de 1991 à 2001, inspecteur général de l’Éducation nationale en 2001, chargé de mission au cabinet de Jack Lang, de mars 2001 à avril 2002, pour les questions de violences, de ZEP et de lutte contre l’exclusion et la grande pauvreté ; conseiller spécial de Vincent Peillon à compter de mai 2012, directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) en novembre de la même année, démissionnaire en avril 2014 ; Jean-Paul Delahaye est signataire du rapport Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous qu’il remet, en 2015, à Najat Vallaud-Belkacem ; docteur en sciences de l’éducation, il enseigna à l’université  René Descartes – Paris V ; il est membre associé auprès du conseil d’administration de la Ligue de l’enseignement.

 

 

From Saint-Malo

 

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Tu étais confiné-e j’ai dessiné .

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« Je suis née un lendemain de Noël à Saint-Malo, entre la bûche et les cadeaux. Chanceuse, je grandis dans la péninsule bretonne, territoire des crêpes au beurre – salé, ça vous étonne ? Dès l’enfance, je découvre que mes crayons seront de fidèles compagnons pour raconter sans la voix des histoires au goût de chocolat. De gribouillis en griffonnages, Je suis devenue une grande personne, un peu dans les nuages Les crayons, je collectionne. J’ai choisi de continuer à dessiner l’enfance, comme une évidence, à fabriquer des images hautes en couleurs pour les enfants rêveurs. » (Vanessa Robidou). Prix Jeunes Talents, au festival Quai des Bulles, en 2016. Ouvrages publiés : Petit yogi (Larousse, 2019) avec Nadège Lanvin, Le livre animé des chevaliers et Le livre animé des pharaons, avec Sophie Dussaussois  (Tourbillon, 2019 et 2020). Portfolio ici.

Grand merci à Vanessa Robidou qui nous offre cette image.

  

    

Un été de déconfiture

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Après ce printemps de confinement, s’annonce un été de déconfiture

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Cinq questions-clés et cinq bulles d’air urgentes pour réanimer l’édition jeunesse indépendante en danger.a

    La situation est violente pour le maillon fragile de la chaîne du livre que nous sommes. Les chiffres laissent à penser que Rue du monde s’achemine vers une baisse de 30 à 40 % des ventes de livres sur 2020, comme la plupart de nos confrères. Les libraires et les éditeurs indépendants des grands groupes ne tenaient déjà qu’à un fil ! Pour les auteurs et les illustrateurs, travailleurs solitaires qui ne vivent souvent que grâce à des animations dans les classes, annulées, des salons, déprogrammés, et bien des projets éditoriaux, désormais repoussés… c’est quasiment le désert. Période très rude enfin pour les imprimeurs que nous faisons travailler (pour ne pas fabriquer à 10 000 kilomètres de chez nous) ; leurs machines, elles aussi, ont dû se taire.

    Pourtant, ces frêles maillons de la chaîne du livre indépendant constituent bien la force de l’édition française, tout particulièrement en littérature jeunesse. Elle offre une fabuleuse vitrine de talents. Un fourmillement d’audaces et de diversités qui fait rêver les créateurs du monde entier même si notre pays la méconnaît gravement. Comment allons-nous sauver cette source d’inventions en mots et en images ?

    Sous l’impact de la lourde boule de virus que nos petites maisons prennent en pleine arcade, les interrogations se bousculent pour éviter la démolition :

  1. Les recettes d’avril sont à zéro et le chômage partiel ne nous a toujours pas été payé pour le mois de mars. Sans recette durant deux mois, probablement plus, comment va-t-on financer les prochains projets pourtant indispensables au retour des yeux curieux dans les librairies.
  1. Avec tous les doutes sur un redémarrage des ventes « comme avant », comment les petits éditeurs vont-ils réussir à ne pas supprimer d’emploi dans leurs équipes de 3 ou 4 salariés.
  1. Comment poursuivre nos efforts pour maintenir, dans nos stocks et notre catalogue, les titres du fonds à faibles ventes annuelles (qui ne sont pas forcément les moins bons…), malgré les surcoûts que cela entraîne chaque année.
  1. Comment les petits éditeurs vont-ils avoir assez de trésorerie pour régler les droits d’auteur 2019, parvenir à payer chacune de leurs factures, ne pas cesser de communiquer pour faire connaître leurs productions, ne pas se replier sur eux-mêmes ?
  1. Comment le réseau des libraires va-t-il non seulement sortir indemne mais parvenir à se densifier ? Nous avons besoin qu’il s’étoffe dans bien des territoires, pour se rapprocher des lecteurs potentiels…

    Je pourrais en écrire des pages. Ce sont nos angoisses de chaque jour et de chaque nuit. Mais je veux surtout resserrer mes pensées autour de quelques espoirs. Voici donc des propositions. Elles visent à réanimer d’urgence l’édition jeunesse indépendante en grandes difficultés, au-delà des aides de circonstances ou des aimables propositions de crédits des banques. Et si nous saisissions la vague pour rêver plus haut les années à venir ?

     Cinq propositions de bulles d’air :

  1. Nous avons besoin d’un vaste plan public d’acquisition de livres. Des enveloppes exceptionnelles allouées par les régions aux lycées pour acheter des livres récents ; et par les Conseils départementaux, aux CDI des collèges et aux Bibliothèques départementales qui irriguent les territoires.
  1. Au plus près des enfants, les maires ont les clés des bibliothèques municipales et des écoles. Il faut notamment que cesse cette érosion régulière qui ronge chaque année les budgets d’acquisitions et d’animation dans de plus en plus de médiathèques. Les élus locaux ont un rôle décisif à jouer pour que, dans leur commune, la lecture soit une fête qui n’exclut personne. C’est une des missions majeures du service public parce qu’elle fonde la démocratie.
  1. Parallèlement, les ministères de la culture et de l’éducation doivent décider de dotations exceptionnelles pour que les écoles du pays deviennent véritablement des écoles du livre et de la lecture. C’est l’occasion de redonner des moyens aux BCD ( bibliothèques d’écoles) qui s’essoufflent dans trop d’écoles maternelles et élémentaires. Les listes conseils ne suffisent plus ! Il faut des livres, en nombre, des formations et des moyens humains pour les faire vivre. Ce serait une action-ricochet qui contribuerait aussi à relancer toute la chaîne du livre, des auteurs aux libraires, des imprimeurs aux petits éditeurs.
  1. Parce que rien ne remplace un vrai livre que l’on possède, il faut que des chèques-lire arrivent massivement dans les familles qui en ont besoin. Ils permettraient à beaucoup de découvrir le chemin de la librairie. Il faut que les CAF, mais aussi les comités d’entreprise, les élus territoriaux, offrent régulièrement des livres, pour marquer les événements de la vie de l’enfant. Des cadeaux symboles souvent porteurs de sens sur le vivre ensemble, les enjeux planétaires ou tout simplement du bonheur de devenir, un jour, un adulte lecteur.
  1. N’est-ce pas enfin le moment de prendre des mesures techniques attendues depuis longtemps comme des tarifs postaux pour les livres alignés sur ceux de la presse ou comme ces encouragements financiers qui accompagneraient les éditeurs faisant le choix d’imprimer en France à un coût bien supérieur aux devis venus de Chine ou de Malaisie ? La sortie envisagée de cette crise historique ne pourrait-elle pas être l’occasion de mettre la barre haut pour une ambition culturelle exigeante et justement partagée ? Pour davantage de respect de la planète par le monde de l’édition ? Sur la remise en question des volumes astronomiques de production des grands groupes de l’édition ? Pour pouvoir survivre, les petites maisons, dont le faible nombre de titres publiés est balayé par l’ouragan croissant des parutions, doivent en effet parvenir à mieux vendre chacun de leurs titres sinon bon nombre d’entre elles disparaîtront, asphyxiées. Chacun de ces éditeurs a pourtant une place unique dans le paysage de l’enfance de notre pays.

  

    Chez Rue du monde, nous essayons, par exemple, d’apporter du neuf sur le rapport au monde naturel, sur une citoyenneté fraternelle, une éducation à la liberté, à l’art, au rêve et à la poésie comme autant de moyens pour mieux réussir ensemble nos vies. Nous avons décidé de réagir à la crise en faisant ces quelques propositions. Et, pour la première fois en bientôt 25 ans, nous allons aussi lancer un appel à tous ceux qui sont  attachés à l’identité originale que nous avons construite en quelque 500 livres : familles, enseignants, libraires, bibliothécaires, associations, réseaux solidaires… leur soutien va être la clé de nos prochains mois. »

par Alain Serres  (lundi 4 mai 2020)

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Alain Serres est né à Biarritz en 1956. D’abord enseignant en école maternelle, son premier album, Pain, beurre et chocolat, est publié à La Farandole en 1992. Auteur de nombreux ouvrages chez de nombreux éditeurs (Nathan, Gallimard, Albin Michel, Syros, Cheyne, etc), il a réalisé avec Pef, pour Canal J et France 3, « Les Pastagums », série d’animation diffusée en 1994. En 1997, il crée par souscription les éditions Rue du monde afin de présenter aux enfants « des livres qui leur permettent d’interroger et imaginer le monde ». Premier ouvrage : Le Grand Livre des droits de l’enfant., toujours au catalogue. Alain Serres rencontre volontiers ses jeunes lecteurs pour parler de ses livres ou animer des ateliers d’écriture et il est souvent partie prenante de rencontres et de formations au cours desquelles il explique aux médiateurs du livre que si sa « maison porte des engagements, elle n’oublie jamais l’art et la littérature, en développant des vibrations artistiques et littéraires, non des slogans. »

 

Nettoyage de printemps

 

Quand Susie Morgenstern fête son anniversaire, le mercredi 18 mars 2020, toute seule dans sa maison niçoise, elle est, comme tout un chacun, confinée depuis 24 heures. Voici, comme un flash-back, la lettre qu’elle avait  envoyée à ses petits enfants. Manière, pour nous, de commencer, à l’ombre d’une amie, à nous déconfiner.                    

Chers Yona, Noam, Emma et Sacha …

    Vous le savez déjà : je ne suis pas une fée du ménage. Je suis disciplinée pour certaines choses et pas pour d’autres. Mais, je voudrais profiter de cette période de confinement à Nice pour faire le grand nettoyage de printemps sachant que je ne suis pas douée.

    Je vais vraiment m’appliquer. D’abord, j’écris quelques lignes pour me donner du courage et puis promis, j’y vais. Et oui, je préfère écrire une histoire que de faire le tri dans mes affaires. Me voilà prête. J’ouvre un tiroir, la boîte de Pandore, une jungle de machins et de trucs que la consommation frénétique de ma jeunesse a fait s’accumuler. Je regarde, consternée, mais je ne touche à rien ! Est-ce que j’ai vraiment besoin de quatre louches, trois couteaux à pain, six paires de ciseaux, cinq agrafeuses et des collections infinies de pacotille ?

    Je ne referme pas le tiroir, mais je m’enfuis devant mon écran. Tout sauf ça. La mauvaise conscience me pousse à y retourner et à contempler la scène du crime. Je garde tout, au cas où l’un de vous en aurait besoin le jour où vous vous installerez en ménage. (Il y a une louche pour chacun d’entre vous !)

    Je prépare mon déjeuner.

    Le tiroir me nargue. Après la sieste, peut-être …

    Au lit, je ne me permets pas plus de cinq pages de relecture de Virginia Woolf, Une chambre à soi . Au compte gouttes pour savourer.  Et comme chaque fois que je lis un chef d’œuvre, j’espère que vous le lirez aussi. Que vous lirez tout court !

    Je retourne au travail. Je parcours mes messages. On me demande un article. Autant commencer tout de suite. Mais le tiroir est ouvert comme la bouche béante d’un monstre. Je remarque un chocolat qui aurait pu être là depuis l’antiquité.

    Je le mange. Et puis d’un coup décisif et déterminé, je vide le tiroir pour former une montagne sur la table de la salle à manger. Il y a un vieux cahier et des stylos. Je m’assois pour les essayer et je retrouve le plaisir d’écrire sur du papier. Je pense à tous mes manuscrits écrits à la main avec nostalgie.

   Mes yeux tombent sur un paquet de ballons de toutes les couleurs, un stock suffisant pour une future fête gigantesque. J’en gonfle un. Puis, un à un, je les gonfle tous. C’est un effort considérable, mais je ne peux pas m’arrêter. Les ballons remplissent la maison de légèreté, d’espoir, de folie. Un à un je les envoie par la fenêtre, mon message de gratitude et d’admiration au personnel soignant. Je les connais bien après ma longue maladie, ces anges sur terre, nos héros. Chaque ballon dit « I love you ! »

    Comme les ballons sont appropriés ! Aujourd’hui c’est mon anniversaire: j’ai 75 ans ! Happy birthday to me !

    Mes ballons expédiés, je fixe le contenu du tiroir, je fais les cent pas et d’un geste définitif et concluant, je remets toute la pagaille à sa place. Dans un mois peut-être ?

    Entre temps, ne serait-il pas urgent et important de vider le tiroir du bric à brac qui se trouve dans ma tête ?

    Mes chéris, savez-vous combien je vous aime ?

    Votre Bubie,

    Susie.

(mars 2020)

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Merci à Susie Morgenstern qui nous offre cette lettre en ligne également sur le site de France-Inter. C’est ici.

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Susie Morgenstern par elle-même :

« Je suis un écrivain de jeunesse. Est-ce que ça veut dire que je ne vieillirai pas ? Souvent on me demande pourquoi j’écris pour les enfants plutôt que pour les vieux et je réponds :  « J’écris pour tout le monde ! » C’est simple : quand j’ai une idée, d’habitude ça se passe dans l’enfance ou l’adolescence. Si un jour j’ai une idée pour les vieux, j’écrirai un roman pour eux (je l’ai déjà fait). C’est vraiment la même chose, même papier, même crayon et un, deux, trois, partez. »   […]  J’ai eu ce que l’on peut appeler une enfance heureuse. Il y avait un seul problème : ma famille était tellement bruyante et chacun devait absolument donner son avis sur tout et tout de suite, que je ne pouvais jamais placer un mot. J’ai découvert que le seul moyen pour moi de parler était d’écrire. Ca tombait bien parce que j’adorais ça. Je m’enfermais des heures entières pour « parler » à mes cahiers. A l’école on m’appelait « Susie Shakespeare » et je pleurais parce qu’il n’était pas très beau. Au lycée, j’étais rédactrice en chef du journal de mon lycée, à Belleville, dans le New Jersey. C’était très prestigieux. Je n’ai jamais cessé d’écrire pour moi tout en  poursuivant mes études à la Rutgers University, à l’Hebrew University de Jérusalem puis à la faculté de lettres de Nice. […] Le miracle de ma vie a été de tomber amoureuse d’un mathématicien français barbu, Jacques Morgenstern. Et puis mes enfants aidant, j’ai été très inspirée pour débuter ma carrière en tant qu’auteur/illustrateur. Rapidement, mes textes se sont allongés, mes livres grandissaient avec mes enfants. Tout m’intéresse, mais surtout l’amour, les gens, les rencontres, la famille, et les livres.  J’aime espionner la vie de tous les jours et essayer de construire mes histoires autour de ce monde réel. […] Vous trouverez plein de choses sur  mon site  dont la liste de tous mes livres, des photos inédites, certains projets en cours et toutes les nouveautés me concernant. »

 

Ce risque fou

 

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     Quatre mois. 118 jours.

    Voilà le temps que nous avons passé, confinés. Ensemble, toute la famille réunie à nouveau, mes frères, ma petite sœur, mes parents, un de mes oncles et son copain. Ensemble pour manger, trois repas par jour, pour cuisiner, boire, rire, pleurer, faire des puzzles, chanter, s’engueuler. Ensemble, mais seuls.

    Chacun dans sa bulle, ses peurs, le nez dans le bol de céréales, chacun dans ses musiques, ses insomnies.

    Les premiers temps, ça allait à peu près, je tenais le coup, je leur remontais le moral. Et puis il y  a eu un jour, le 43ème, où je n’ai pas réussi à sortir de ma nuit. Le flou, l’incertain, l’avenir sous les masques, ce temps infini, gluant, qui semblait s’étirer encore, encore, encore, tout ça m’a cloué au lit. Je me suis confiné dans le confinement, et j’ai passé le reste du temps dans ma chambre. Ma mère m’apportait à manger, on parlait peu, même les mots me semblaient de trop.

    J’ai beaucoup lu.

Dans la forêt, Un homme qui dort, Contagion, L’appel de la forêt, La peste, Cent ans de solitude, Les heures souterraines, Paul à la maison. 

    Que des trucs bien choisis.

    On nous a annoncé la fin du confinement, mais il était progressif, et ça restait dangereux. Alors, on a continué à sortir peu, toujours avec des gants et des masques, toujours à quatre mètres des autres. En juillet,  les restaurants et les bars n’avaient pas le droit de rouvrir, ni les cinémas. Les festivals, les vide-greniers, les concerts, tout ça était interdit. Un matin, mon père a dit : « Alors on fait une fête ! Ici, dans le jardin ! »

    Et ils se sont tous lancés dans l’organisation d’un barbecue géant, avec les potes qu’on n’avait pas vus depuis si longtemps. Il faudrait, bien sûr, respecter des règles strictes : distanciation, masques, gants. Les personnes âgées, les fragiles, les enrhumés ne seraient pas invités. Moi, j’ai dit que je ne viendrais pas, que je resterais dans mon antre. C’est quand j’ai entendu les premiers rires, la petite foule, les voix mêlées, un aboiement, que j’ai décidé de ressortir. J’ai ouvert la porte, fait mes premiers pas, pieds nus sur le parquet doux, puis dans l’herbe toute sèche. J’avais envie d’embrasser tout le monde, mais il ne fallait pas. J’ai senti le poids de ces semaines de solitude s’envoler, d’un coup. C’était comme m’envoler un peu, aussi. De la légèreté, presque brutale. Bizarre. Certains ont trop bu, d’autres ont dansé tard. Moi, je me suis allongé sous le grand arbre du jardin, l’acacia aux longues branches. Je voyais les étoiles à travers les feuilles, en essayant, comme d’habitude, de retrouver leurs noms. La voix de ma mère m’arrivait, par bribes. Un discours. A deux heures du matin, mais quelle bonne idée. J’ai tendu l’oreille. J’étais prêt à me moquer, je la connais : après  trois verres d’alcool, elle raconte n’importe quoi, elle ricane pour rien et s’égare dans ses propres phrases. J’avais déjà le sourire aux lèvres, déjà envie de rire. Je l’imaginais titubante, un verre à la main et les larmes aux yeux.

   Et puis, elle a dit ça :

   « Merci d’être là, tous. Après des mois sans se voir, sans avoir le droit de se toucher, après des mois où la plus belle preuve d’amour c’était se tenir loin les uns des autres, changer de trottoir, se laver les mains, s’exclure, après ces quatre mois secs, vous êtes là. Certains ont perdu des proches et n’ont pas pu les enterrer dignement, d’autres ont été malades et vont mieux, d’autres sont ruinés, doivent s’inventer un autre métier, une autre vie. Beaucoup ont peur de ce nouveau monde derrière des masques, de ce nouveau monde où résister, c’est obéir, où être solidaires c’est se tenir loin. Où s’embrasser c’est prendre un risque fou, où pour s’occuper des autres, il faut les isoler. Beaucoup ont peur, oui. Peut-être que nous avons tous peur, même, sans oser le dire. Et que c’est pour la cacher, cette trouille, qu’on a ri si fort, ce soir, qu’on a dansé, bu, mangé, ri encore, qu’on s’est lâché. Pour la conjurer. Nos masques ne  cachent pas nos yeux : et nos yeux disent l’amour, l’amitié, l’envie d’être à nouveau libre, serrés et vibrants. Nous sommes là, effrayés, dans le flou, fragiles, forts, fragiles, forts. Et debout. »

    Et debout.

    Alors, je me suis levé et j’ai pris ce risque fou : j’ai marché vers elle et je l’ai embrassée.

par Séverine Vidal – mai 2020

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Merci à Séverine Vidal qui nous offre ce texte, également en ligne sur le site Le monde d’après initié, à Arras, par l’association Colères du présent. C’est ici.

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Après avoir été professeure des écoles, Séverine Vidal se consacre, depuis la rentrée 2011, à l’écriture à temps plein. Son premier livre à destination de la jeunesse, Philo mène la danse, est paru en mars 2010 aux éditions Talents Hauts. Elle écrit beaucoup : des romans pour adolescents et jeunes adultes (Sarbacane, Robert Laffont, Nathan), des albums (Gallimard, Sarbacane, Milan, La Joie de lire, Mango), des bandes dessinées (Delcourt, Marabout, Les Enfants rouges), des séries (« Tiago, baby sitter des animaux » chez Magnard, « Prune » et « La tribu » chez Frimousse) Elle aime animer des ateliers d’écriture dans les écoles, les collèges et les lycées, les centres sociaux et les centres d’alphabétisation. Ses ouvrages sont souvent sélectionnés ou récompensés. Quelqu’un qu’on aime (Sarbacane, 2015) a reçu sept prix et La drôle d’évasion (Sarbacane, 2015) quinze. Parmi ses ouvrages récents : Soleil glacé (Robert Laffond, 2020), Le manteau, illustré par Louis Thomas (Gallimard, 2020), Le petit secret, illustré par Clémence Monnet (éditions des Éléphants, 2020), Des vacances bien pourries (Milan, 2019), Voyage de poche, illustré par Florian Pigé (Alice, 2019), Le jour où j’ai sauvé un fantôme (Auzou, 2018), Magic Félix, avec des dessins de Kim Consigny (Jungle, 2018). Nombreuses traductions. Séverine Vidal est, chez Mango, directrice de la collection « Les Romans dessinés ». En ligne, à la demande de France Inter, écrit avec Sophie Aram et lu avec elle pour la collection de postcast « Une histoire… et Oli », le conte Les papiers d’Omar qui parle d’amitié, de solidarité et de l’accueil fait aux migrants.