Raoul Dubois au PAJEP

 

     Raoul Dubois est né à Paris le 30 décembre 1922, d’un père employé de l’octroi qui décède avant ses 3 ans et d’une mère couturière. En 1938, il entre au patronage laïque du XIe arrondissement et à l’École normale : il devient à seize ans le plus jeune instituteur de France. Toute son activité est orientée par ces deux axes : l’enfance et les activités éducatives et culturelles.

    Il participe au lancement des Francs et franches camarades (FFC) en 1944 et en devient un des premiers permanents. Il le reste jusqu’en 1953, tout en demeurant un des principaux dirigeants de cette association jusqu’à la fin de sa vie. Très intéressé par la littérature pour la jeunesse et le cinéma éducatif, il oeuvre aussi à la Fédération des oeuvres laïques (FOL), à la maison de la Culture du faubourg Saint-Antoine, à Ciné-Liberté, à la Fédération française des ciné-clubs (FFCC) et au Comité français du cinéma pour la jeunesse (CFCJ) qu’il fonde avec Henri Wallon et Charles Dautricourt. Il joue également un rôle important au sein du Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse (CRILJ).

    Par ailleurs, il a milité à la Confédération générale du travail (CGT), au Parti communiste français (PCF) et à l’association des Amis de la Commune. Raoul Dubois est décédé le 22 décembre 2004.

Historique de la conservation

    En 2008, grâce à l’action de Christian Robin, les archives de Raoul Dubois conservées à son domicile parisien, au 401 rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, ont été transférées aux Archives départementales du Val-de-Marne dans le cadre du PAJEP, après avoir fait l’objet d’un récolement succinct. Conformément aux intentions de Raoul Dubois, les dossiers concernant son action au sein de l’association des Amis de la Commune ont été remis à cette association. Il s’agit de documents qui sont postérieurs aux années 1980-1990.

Présentation du contenu

    Le fonds est constitué principalement des dossiers concernant les différentes associations et organisations dans lesquelles Raoul Dubois a pu militer. Il est particulièrement riche concernant les Francas et les associations concernant la littérature et le cinéma pour la jeunesse. Les dossiers concernant le CFCJ sont d’une importance capitale puisque les archives de cette association n’ont pas été conservées. Figurent notamment une collection complète de la revue Ciné-jeunes et des documents concernant les instances et les statuts.

    Le fonds d’archives renferme aussi les quelques vingt mille fiches de critique de ivres destinées à la jeunesse que lui et sa femme Jacqueline ont pu rédiger. Le fonds comprend aussi tous les écrits et publications de Raoul Dubois ainsi qu’un fonds documentaire sur la littérature pour la jeunesse d’une grande richesse, comme par exemple quelques numéros du journal mensuel Mon camarade, le journal édité par la Fédération des enfants ouvriers et paysans avec la collaboration de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) datés de 1935-1936.

(communiqué établi par le PAJEP)

 les-dubois

Jacqueline et Raoul Dubois

 

Accessibilité du fonds :

– Archives départementales du Val-de-Marne

– Dubois Raoul, 56J

– Don en 2008. Archives privées. Communication libre.

Instrument de recherche : bordereau de récolement succinct.

– Volume : 20 mètres linéaires.

– Dates extrêmes : 1921-2005.

 

Une intervention à la Commission de surveillance

par Raoul Dubois

    Voici le texte de mon intervention à la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse à propos de Après la guerre des chocolats de Robert Cormier. La bataille a été rude mais j’ai vu avec plaisir que d’autres commissaires se sont joints à nos efforts. Un représentant du Syndicat de l’édition a aussi fait de très bonnes interventions. Malheureusement, nous ne sommes pas à l’abri de divers incidents, surtout tant que divers ministres règleront leurs querelles sur le dos de l’édition.

     « Il est tout à fait exceptionnel que notre commission se trouve dans la situation d’examiner des livres qui sont édités pour la jeunesse. Il est non moins exceptionnel que depuis les premières séances de cette Commission je sois amené à m’excuser par avance auprès de vous de la longueur de mon intervention.

    On me permettra j’espère de faire un peu d’histoire puisque, depuis le départ de Monsieur Pottier, je me trouve le plus ancien – dans le grade le moins élevé, qu’on se rassure – membre de notre assemblée.

    Je rappellerai donc que, dès sa création, la Commission a été confrontée aux conséquences pratiques du texte de la loi du 16 juillet 1949.

    Ce texte est clair, la loi s’applique sans aucune ambigüité aux publications périodiques ou non, se présentant comme principalement destinées à la jeunesse, le terme étant, très explicitement dans la loi, relatif à l’enfance et à l’adolescence. La nécessité du dépôt en 5 exemplaires des ouvrages de toute nature ne saurait faire de doute.

    Bien que la production à l’époque n’atteigne pas les sommets actuels, le secrétariat, déjà submergé par la presse pour la jeunesse et par les publications relevant de l’article 14, saisit avec empressement la proposition que nous avons faite alors de surseoir à l’examen systématique des ouvrages édités dans les collections pour la jeunesse, en accord d’ailleurs avec le Syndicat National de l’Edition.

    En effet, il ne pouvait être question d’un examen non exhaustif des ouvrages en jeu et c’était déjà à l’époque plus de 2000 titres chaque année. Il fallait alors ou multiplier le nombre des rapporteurs, ou siéger de façon hebdomadaire, ou créer des sous-commissions. Ni le législateur, ni les divers Gardes des Sceaux qui se sont succédés n’ont eu l’intention d’aller dans cette voie.

    Depuis, la production d’ouvrages pour la jeunesse a connu un progrès quantitatif considérable puisqu’on peut tabler chaque année sur 4500 à 5000 titres de nouveautés et de réimpressions qui seraient pour nous des nouveautés, n’ayant jamais fait l’objet d’un examen.

    C’est dire que la tâche dépasse nos possibilités.

    Sagement, la commission a donc dans le passé décidé que, avec des inégalités de valeur, dans la pluralité des intentions, dans la diversité des idéologies, la création et l’édition de la littérature de jeunesse relevaient du champ de la critique sur l’opportunité de revenir sur cette sage position devant les injonctions qui nous sont faites d’intervenir.

    En effet, de quelles armes disposons-nous dans l’application de la loi quand elle prend en compte des livres pour la jeunesse ?

    L’étude du texte ne permet pas d’en douter, nous ne pouvons disposer que d’une demande de poursuite pour infraction à la loi du 16 juillet 49, demande que la commission adresse à Monsieur le Garde des Sceaux. Cette poursuite n’entraîne pas le retrait de l’ouvrage.

    Rappelons que seules les publications pour adultes sont susceptibles de l’application des dispositions prévues à l’article 14 de la loi.

    Par ailleurs, les procédures périodiques à destination de la jeunesse si elles sont efficaces dans le cas d’un périodique ne peuvent en aucun cas être appliquées à un livre dont la parution est achevée au moment où il sort des presses et dont la réimpression éventuelle ne peut qu’avoir lieu qu’à l’identique sauf avis contraire de l’auteur. Dans le cas contraire, on entre dans un processus de censure, contraire à nos traditions nationales et à nos textes fondamentaux.

Pour rester dans le côté plaisant, cela nous rappellerait fâcheusement ces livres où de pieuses mains rayaient quelques vocables à l’encre de Chine pour en préserver de chastes consciences. Mais vous savez bien qu’en ces domaines le plaisant risque vite de s’effondrer devant les atteintes à la liberté et à leurs conséquences. Il y a donc lieu d’examiner la situation. Est-elle devenue si grave qu’elle demande des mesures dont je crois avoir montré combien elles comportaient de risques de dérapage grave. En ce domaine aussi les « bavures » sont possibles et il convient de les éviter.

    Très franchement il ne me semble pas que la situation de la littérature de jeunesse en notre pays puisse se prêter à de telles mesures extrêmes.

    Ce qui me permet de parler ainsi, c’est une fréquentation constante depuis de longues années de ce qui de ce qui se publie en France et en langue française à destination de nos enfants et de nos adolescents.

    Ce qui me permet de parler ainsi, ce sont les quelques vingt cinq mille fiches accumulées depuis de longues années et que je veux bien mettre en consultation pour les commissaires qui voudraient en prendre connaissance.

    Est-ce dire que tout est parfait ?

    Non, bien sûr, ce qui est en cause, c’est une littérature justiciable de la critique plurielle la plus libre, mais devant être protégée de toute mesure administrative, pas une littérature réclamant des mesures répressives.

    Il est clair que nous pouvons les uns et les autres diverger de façon sérieuse dans les analyses que nous conduisons sur notre société, son évolution, le projet éducatif ou civique que nous formons pour l’enfant. Bien mieux, à l’intérieur des mêmes groupes idéologiques nous constatons des nuances si importantes que les clivages semblent parfois faire fi des idéologies. De plus, il ne suffit pas de répéter que notre société connaît des mutations technologiques profondes et de refuser leurs conséquences même affaiblies, parfois très contradictoires sur les mœurs et sur l’approche des divers problèmes par la jeune génération.

    Pour revenir au plaisant, j’emprunterai à un texte dû à l’un de nos plus délicats poètes qui a beaucoup fait pour la rencontre de la poésie et des jeunes, quelques remarques :

    « Dans quel ouvrage « une jeune fille de 15 ans dont on décrit la peau douce et la voix enchanteresse, est en réalité un monstre. Elle se drogue, elle essaie de séduire un jeune homme de très bonne famille, elle s’envole etc. Un tissu d’absurdités. » (La petite sirène)

    Ou encore :

    « Un livre qui conduit sournoisement à la zoophilie. » (Le livre de la jungle)

    Je ne rappellerai pas non plus les jugements que J.J Rousseau porte sur les livres qu’il interdirait volontiers aux enfants, à part Robinson Crusoé, dont d’autres ont pu dire qu’il évoquait « des rapports troubles entre un blanc et un noir ». Souvenez-vous aussi de la psychanalyse des la Comtesse de Ségur et de celle des contes de fées.

    C’est là action critique et les familles comme les éducateurs ont sans doute à tenir compte de ces avis car ils reflètent également une réalité de la littérature de jeunesse dans la mesure où cette littérature est la vie.

    Dans un texte récent, le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la jeunesse (CRILJ) dit, voulant raison garder :

    « On ne peut pas donner à lire n’importe quoi à n’importe quel enfant ; on ne peut par non plus transformer les jeunes lecteurs en « bébés-bulles », vivant dans un univers aseptisé sans rapport avec la réalité qui l’environne. A ce titre, toutes les grandes œuvres de notre patrimoine risqueraient une condamnation, alors que ce sont des livres d’initiation. Un grand livre est toujours vivant, toujours à l’œuvre dans l’esprit de celui qui l’a lu. Il le conduit plus loin, il participe à la vie et à ses changements. »

    C’est pourquoi je continue à penser que la commission a été sage en essayant de ne pas dépasser les objectifs de son action et de le laisser à la littérature de jeunesse l’espace de liberté dont elle a besoin.

    J’ai déjà dit par ailleurs, lors des débats de 1982 et de 1983, ce que je pensais de l’article 14 de la Loi, mais de grâce qu’on ne se livre à aucun amalgame, les problèmes posés ne sont pas de même nature.

    Il reste que j’étais chargé du rapport sur le livre de Cormier Après la guerre des chocolats et que sur ce cas concret, je ne me déroberai pas.

    Commençons par la fiche que j’avais établie en juillet 1986 :

    Après la guerre des chocolats – Cormier Robert

    Ed. Ecole des loisirs 271 p., 1986

    1ère édition U.S.A. 1985

    Trad. de l’américain : Michèle Poslaniec.

    « La guerre des chocolats s’était soldée par un beau gâchis humain. Jerry Renault avait dû partir loin de la ville pour rétablir une santé physique compromise, David ne supportait par d’avoir trahi, Ray se sentait coupable. Mais les « vigiles » continuaient. « Frère Léon » étant directeur et Archie toujours le chef des vigiles, ils se partagent le pouvoir dans le collège.

    Cette nouvelle année va être encore une progression dans l’horrible. Brimades, suicide de David, retour de Jerry plus ou moins sombrant dans le mysticisme, tentative de meurtre sur la personne d’Archie par l’un de ses lieutenants après l’échec du viol collectif sur sa petite amie. Tout cela dans une atmosphère d’école catholique bien pensante.

    Si l’ouvrage pose avec force la question du « pouvoir » et de l’abus de pouvoir, il n’est à notre avis accessible à ce niveau qu’aux éducateurs. Pour les jeunes lecteurs il serait le plus souvent pris au premier degré et aboutirait en fait à banaliser les pratiques de racket et de brimades. A l’horizon se profile un 3ème volume qui débouchera sur la drogue et la violence plus systématique et mettra en scène de jeunes adultes.

    Il ne nous semble pas qu’un tel ouvrage doive trouver place dans les collections lues au niveau de la 4ème, et surtout pas avant. »

   Si ma fiche s’arrête là et ne parle ni des qualités d’écrivain de Cormier, ni de la véritable performance de la traductrice, c’est que j’ai eu à l’occasion de les signaler dans les ouvrages précédents du même auteur.

    Pour votre information, j’ajouterai que nous possédons en France quatre ouvrages de Cormier :

     La guerre des chocolats, première partie de cette histoire dans laquelle apparaît une bande rackettant un collège de la Nouvelle Angleterre, avec une tolérance pour le moins passive de certains responsables. Ce livre nous était apparu à réserver à de jeunes adultes, ou à des jeunes déjà lancés dans des actions d’éducation.

     Après ma première mort, qui tourne autour d’une prise d’otage et du conflit entre un enfant et son père, ce dernier utilisant son fils pour régler le problème posé. Une œuvre difficile convenant surtout aux jeunes adultes.

     Je suis le fromage, un ouvrage d’une grande complexité mettant en scène un enfant dans une atmosphère de services secrets, de manipulations, de lavage de cerveau, sur fond de police et de psychiatrie, également peu accessible aux jeunes lecteurs.

    C’est dire que le personnage de l’auteur est complexe et difficile à cerner dans la production littéraire aux U.S.A. où il est considéré comme l’un des meilleurs auteurs actuels pour la jeunesse, même s’il prend quand à lui des distances par rapport à cette affirmation.

    Des différentes interviews de Cormier publiées, dont certaines en langue française, nous pouvons conclure que l’action de Cormier écrivain n’est pas fortuite, Cormier tient à un certain nombre de valeurs, il insiste sur notre rôle en disant : « Des événements terribles se produisent parce que nous leur laissons la possibilité de se produire ».

    Quand il fait référence à La guerre des Chocolats pour la comparer à l’Allemagne nazie, il tente d’expliquer le terrorisme et l’incompréhension devant ce mode de pensée.

    Pour Après ma mort : « Ces actes ne peuvent s’accomplir que dans une innocence totale, une innocence monstrueuse personnifiée par Miro. »

    Et il dit aussi : « Je suis effrayé par le monde d’aujourd’hui. Il me terrifie et je suppose que cela transparaît dans mes livres. C’est la taille des choses qui m’angoisse. Certaines écoles comptent jusqu’à 3000 élèves et même la taille de ces écoles me fait peur et j’ai peur aussi de ces immenses systèmes de défense nationale. »

    Tous ceux qui ne discutent pas avec les jeunes dans des rapports de soumission ou d’intérêt ont en fait reconnu là des thèmes majeurs. Ils expliquent le succès de Cormier aux U.S.A., son succès moindre en France et pour des classes d’âge plus élevées.

    La critique dans son ensemble ne s’y est pas trompée. Citons le très intéressant article d’Edwige Talibon Lapomme dans l’Ecole des Parents, celui de la revue des Bibliothèques pour tous, plus réservé, celui d’Hélène Bardou dans Griffon et bien entendu les attaques de Marie-Claude Monchaux dans son pamphlet Ecrit pour nuire, qui nous vaut de discuter ce livre aujourd’hui.

    L’éditeur a-t-il voulu adresser ce livre à des jeunes lecteurs ? Il suffit d’en regarder la présentation. Dans ses catalogues, l’accent est mis sur le fait de s’adresser à des lecteurs plus âgés, plus mûrs, plus proches de l’âge adulte.

    C’est dire qu’un tel ouvrage pose bien la responsabilité réelle de l’adulte. Mis entre les mains des jeunes non susceptibles de le recevoir avec fruit, ce livre n’atteint pas son but et peut encourager des déviations, arrivant au bon moment il peut au contraire faire poser les interrogations les plus essentielles.

    Mais en quoi sommes-nous dans le domaine de la loi de 1949 ? Où y a-t-il démoralisation de la jeunesse ? Où y a-t-il des comportements présentés sous un jour favorable ?

    A quels enfants pensent les adversaires de ce livre ? Même pas à ceux d’autrefois placés au travail très tôt dans la promiscuité des adultes. Qui a oublié les scènes de collège du Petit Chose ou celles de Poil de carotte ? Qui n’a pas relu les œuvres de Musil ou de Rudyard Kipling dans Starky et Cie ?

    Une chose est de critiquer ce texte, de ne pas en faire un livre pour les jeunes lecteurs, une autre est de sanctionner sans véritable motif pour avoir donné une image d’un monde dangereux dont nous sommes tous, et parfois malgré nous, responsables.

    Vous l’avez compris, même si nous avions, ce qui n’est pas le cas, les moyens d’intervenir je m’opposerais de toutes mes forces à une intervention sous peine de voir la Commission s’écarter dangereusement de son rôle et de sa mission.

( texte paru dans le n° 82 – février 2005 – du bulletin du CRILJ )

 

Né en 1922, Raoul Dubois est à seize ans plus jeune instituteur de France. Résistant pendant la seconde guerre mondiale, il cache des enfants juifs, les faisant passer pour musulmans. Il s’engage au Parti Communiste. Après guerre, il consacre son énergie à l’école publique, d’abord dans le primaire puis en collège. Fondateur à la Libération des « Francs et Franches Camarades », il y fut à l’origine des revues Jeunes Années et Gullivore. Raoul Dubois est l’auteur d’ouvrages historiques pour la jeunesse tels que Au soleil de 36 (1986), À l’assaut du ciel (1990), Les Aventuriers de l’an 2000 (1990) Julien de Belleville (1996). Co-fondateur du CRILJ, il lui restera, organisateur et débatteur de talent, avec Jacqueline son épouse, fidèle sa vie durant. « Raoul Dubois a été un éminent lecteur de littérature de jeunesse, un critique exemplaire, toujours exigeant et ne confondant jamais littérature et pédagogie. Il savait lire, il aimait lire et il faisait vite la différence entre la cohorte des textes toujours à la mode, toujours au goût du jour, et les textes écrits. » (Yves Pinguilly)

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Raoul Dubois

par Bernard Epin

Les chemins croisés du militantisme

     Raoul Dubois, homme d’écrit et de parole. Mais, pour moi, d’abord, homme de parole. Parole donnée à des engagements jamais démentis, par-delà les chocs de l’histoire. Parole distribuée à tous les âges d’interlocuteurs, pour défendre pied à pied des convictions, des certitudes, pour partager savoir et expérience avec des enfants, des jeunes, paroles d’ironie coupante quand se pointaient élitisme plus ou moins déguisé, obscurantisme jamais mort, mépris distingué pour l’enfance et le populaire. Tout cela incarné dans une voix au timbre si singulier, si tonique, dont le souvenir suffira à faire ressurgir tant et tant de facettes d’un homme que seule la maladie pouvait entraver dans sa volonté de se collecter, par le dire et par le faire, avec les espoirs et les tragédies qui ont marqué le XXe siècle.

    La minutie avec laquelle il évoque son enfance et ses premiers rapports au monde social dans son beau livre Au soleil de 36, publié par La Farandole en 1986, fournit bien des clés pour appréhender ce qui fonde l’unité cohérente de l’homme engagé avec la même intensité dans l’action politique, le syndicalisme, la solidarité, l’éducation progressiste, la passion de l’hisroire, la lecture…

    Ayant eu la chance de croiser plusieurs de ces cheminements simultanés, je mesure encore plus aujourd’hui à quel point il serait erroné d’en isoler tel ou tel. Même si, ici, au CRILJ, c’est bien sûr aux dizaines d’années consacrées aux livres et à la presse des jeunes que l’attention se porte en priorité. Travail mené en commun de manière continue avec la chère Jacqueline qui a fait de leur double signature une référence durable.

    A travers les multiples initiatives et débats menés en commun – sans oublier la confiance chaleureuse qu’il m’accorda, lorsque je dus, au pied-levé, assurer la suite du travail critique de Natha Caputo dans L’Ecole et la Nation – je voudrais insister sur le fait que, pour moi, Raoul est à la fois et sans hiérarchisation des genres, celui qui sut aider et encourager tant de jeunes auteurs (Faut-il citer Christian Grenier, Bertrand Solet, Yves Pinguilly, Pef…) et le bagarreur du progrès et de la laïcité, de la justice sociale, le jardinier des idéaux de 1793 et de la Commune, le vendeur de L’Huma au matin d’un dimanche… Bref un militant que la confrontation constante avec le réel sur le terrain a conduit plus d’une fois à chahuter les dogmatismes, ici et là.

    Pas de passions sans excès. Les siens, inséparables d’une générosité à pleins bords, contribuèrent à l’authenticité des souvenirs qu’il nous laisse.

( texte paru dans le n° 82 – février 2005 – du bulletin du CRILJ )

 

Né à Paris en 1936, Bernard Epin fut instituteur puis directeur d’école de 1955 à 1991, à Paris et à Saint Ouen, ville dont il sera élu municipal de 1965 à 2001. Il fit ses débuts de critique de livres pour la jeunesse en 1968 dans L’École et la Nation en remplacement de Natha Caputo, décédée : « Je lis désormais des livres pour les enfants, quelque huit cents titres chaque année. » Auteur d’ouvrages documentaires (Histoires d’école en 1981 à La Farandole, Le grand livre du jeune citoyen en 1998 chez Rue du Monde) et de plusieurs études sur les livres pour l’enfance et jeunesse dont l’anthologie Découvrir la littérature d’aujourd’hui pour les jeunes parue chez Seghers en 1976. Participation à divers ouvrages collectifs dont plusieurs guides édités par le Cercle de la librairie.

Madeleine Gilard

    Madeleine Gilard n’est plus. Elle nous a quittés discrètement comme elle a vécu. Seuls ceux qui ont eu la chance de la rencontrer savent à quel point elle a marqué la littérature de jeunesse, ce qui lui valut, en 1983, un Grand Prix de la Littérature de Jeunesse pour l’ensemble de son œuvre.

    Née en Espagne en 1906, elle a aidé à la connaissance de nombreuses œuvres littéraires par ses traductions de l’espagnol, de l’anglais et de l’allemand, contribuant par ses choix à un véritable enrichissement de ce secteur.

    Animatrice littéraire des éditions La Farandole, elle a contribué à donner à l’édition pour la jeunesse ses lettres de noblesse. Sa participation aux nombreux débats des années 60 à 80 nous a permis d’échanger avec elle de nombreux moments d’intérêt et de passion. Jamais nous ne l’avons vu se départir de sa courtoisie. Tout au plus un petit sourire ironique nous montrait-il qu’elle n’était pas dupe de certaines outrances de langage.

    Une grande dame de la littérature n’est plus qui sut passer par tous les genres avec un profond sens de l’humain et du quotidien. Espérons qu’il se trouvera des éditeurs pour rééditer des ouvrages qui devraient trouver un nouveau public.

( texte publié dans le numéro 79 – janvier 2004 – du bulletin du CRILJ )

 

Née en Espagne d’une famille d’origine protestante, passant ses étés en France, Madeleine Gilard apprend à lire avec son grand-père paternel pasteur dans le Sud-Ouest. Ayant fait toutes ses études à la maison, ne possédant aucun diplôme, elle maitrisera parfaitement, outre le français et l’espagnol, l’anglais, l’allemand et le russe. Vie de bureau pendant près de cinquante ans puis aux éditions La Farandole comme secrétaire littéraire. Paulette Michel, secrétaire administrative, la pousse à écrire et, en 1956, est publié un premier album, Le bouton rouge, illustré par Bernadette Desprès. Près de trente ouvrages suivront, pour tous les âges, dans une veine réaliste proche de Colette Vivier. Notons Anne et le mini-club (1968), La jeune fille au manchon (1972), Camille (1984). Madeleine Gilard a reçu en 1983 le Grand Prix de Littérature Enfantine de la Ville de Paris pour l’ensemble de son œuvre.

Quelques remarques sur une nouvelle collection

 

     Depuis sa création, le CRILJ a voulu prendre des distances avec la critique des œuvres pour mieux centrer son action sur la littérature de jeunesse et l’édition dans son ensemble.

    Nous avons dit au départ de l’association que la création et l’édition étant libre, nous postulions que la liberté de critique était totale, mais que le CRILJ ne serait pas un lieu de critique.

   Ces remarques préliminaires ont pour but de bien cerner mon propos quand je veux essayer d’analyser une nouvelle collection « Les romans de la mémoire » éditée chez Nathan et dont quatre romans ont paru au moment où nous écrivons ce texte.

     Reprenons l’avertissement de l’éditeur :

   « En replaçant le lecteur au coeur de ces périodes difficiles de notre histoire, ‘Les romans de la mémoire’ fondés sur une information historique rigoureuse, proposée par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives du Ministère de la défense, en partenariat avec les éditions Nathan, se veulent une contribution à une approche de la citoyenneté. »

    Il y a là une volonté d’information à laquelle nous ne pouvons que souscrire. Trop souvent nous avons regretté que les informations sur l’histoire contemporaine soient, de fait, censurées par l’édition. Que de périodes historiques trop peu consensuelles ont été sacrifiées à la volonté de ne choquer personne ? Bien des études ont montré l’importance du roman pour éveiller la curiosité historique et apprendre au lecteur les chemins complexes de l’histoire.

    Cet intérêt posé, il est évident que la liberté de création de l’auteur reste entière. Il compose un roman obéissant aux lois propres de la création littéraire et dispose donc d’une liberté absolue, y compris par rapport à la vérité historique, dont on sait qu’elle est parfois bien subjective.

     Il n’y a donc aucune contre indication à la création d’une collection basée sur des « Romans de l’histoire ».

    Chaque œuvre sera reçue en fonction de ses qualités particulières. Le lecteur pourra juger et sa dimension historique pourra être appréciée suivant la culture historique du lecteur.

    Dans le cas qui nous occupe les ouvrages sont accompagnés de deux annexes complémentaires. L’une donne les sources auxquelles se réfère l’auteur et qui lui ont permis de mener à bien son travail. Elles peuvent devenir pour le lecteur des pistes de recherches intéressantes et fructueuses.

   La seconde annexe ne comporte aucune signature et se veut une documentation historique. Cela nous ramène à l’avertissement nous indiquant que « Les romans de la Mémoire sont proposés par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives du Ministère de la défense. Est-ce à dire que ces notes historiques ont été rédigées par ces services ?

    Peut-on alors considérer ces notes comme une « histoire officielle » ?

    Si oui, des débats récents sur des sujets traités dans ces quatre ouvrages montrent que cette « histoire officielle » n’est pas aussi consensuelle qu’on veut bien le dire. Qu’on parle de ce qui va amener les mutineries de 17, du rôle de la police, de l’armée et de l’administration dans l’arrestation et la déportation des juifs, de la place de la population de Paris et à plus forte raison de la Guerre d’Agérie ici et « là bas », rien ne doit être laissé au hasard. Qui écrit signe, il n’y a pas d »histoire officielle anonyme et consenselle et les omissions ne sont jamais innocentes.

    Dans l’ensemble, les auteurs l’ont compris et racontent à une époque donnée, sous un éclairage particulier : il ne faut pas risquer de les entrainer dans une confusion dont on ne peut être certain qu’ils ne la souhaitent pas.

   Souvenons-nous comment tout le monde fustige les régimes politiques qui enseignait – ou enseigne – une histoire officielle…

    Place au critique, aux remarques, et pas de petit doigt sur la couture du pantalon.

Dernière minute

   Cet article écrit, nous prenons connaissance d’un nouveau titre, Un tirailleur en enfer, qui, sous la plume d’Yves Pinguilly, a pour cadre la participation des soldats africains à la bataille de Verdun. La qualité de ce livre, le regard sans concession que l’auteur porte sur une page souvent gauchie par le conformisme historique, montre que nous pouvons faire confiance aux auteur si on leur accorde la liberté d’expression.

( texte paru dans le n° 77 – juin 2003 – du bulletin du CRILJ )

Né en 1922, Raoul Dubois est à seize ans plus jeune instituteur de France. Résistant pendant la seconde guerre mondiale, il cache des enfants juifs, les faisant passer pour musulmans. Il s’engage au Parti Communiste. Après guerre, il consacre son énergie à l’école publique, d’abord dans le primaire puis en collège. Fondateur à la Libération des « Francs et Franches Camarades », il y fut à l’origine des revues Jeunes Années et Gullivore. Raoul Dubois est l’auteur d’ouvrages historiques pour la jeunesse tels que Au soleil de 36 (1986), À l’assaut du ciel (1990), Les Aventuriers de l’an 2000 (1990) Julien de Belleville (1996). Co-fondateur du CRILJ, il lui restera, organisateur et débatteur de talent, avec Jacqueline son épouse, fidèle sa vie durant. « Raoul Dubois a été un éminent lecteur de littérature de jeunesse, un critique exemplaire, toujours exigeant et ne confondant jamais littérature et pédagogie. Il savait lire, il aimait lire et il faisait vite la différence entre la cohorte des textes toujours à la mode, toujours au goût du jour, et les textes écrits. » (Yves Pinguilly)

Georges Coulonges

 

    Du théâtre à la radio, de la chanson au roman, de l’essai à la télévision, Georges Coulonges a marqué de son écriture les cinquante dernières années de notre paysage culturel.

    Drôle, aimant la rime riche à la manière de La Fontaine et de Molière, imprégné de culture populaire, Georges Coulonges est avant tout un observateur avisé du présent et du passé. Sa cinquantaine d’ouvrages – tout genres confondus : romans, essais, pièces de théâtre, livres pour la jeunesse, œuvres télévisuelles, etc – et ses chansons engagées nous content, à travers des histoires individuelles, des pans entiers de notre histoire.

    Humaniste, défenseur de la culture et de la tolérence, Georges Coulonges s’est battu pour offrir au plus grand nombre un divertissement de qualité. Il s’est éteint le 12 juin à l’âge de 80 ans.

( texte paru dans le n° 79 – octobre 2003 – du bulletin du CRILJ )

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Né en 1923 à Lacanau, issu d’un milieu modeste, Georges Coulonges fut comédien, bruiteur à la radio, producteur d’émissions de variétés, écrivain aux talents multiples. Parolier à succès de Jean Ferrat (Potemkine), de René-Louis Laforgue, de Francis Lemarque et de Mouloudji (Le chomage), de Marcel Amont, de Nana Mouskouri (L’enfant au tambour), d’Annie Cordy et de beaucoup d’autres, il écrivit aussi, pour les adultes, des romans qui, comme Les Terres gelées (Presses de la Cité, 1993), rencontrèrent un grand succès populaire. Ses livres pour enfants, initialement publiés aux éditions La Farandole, sont, pour la plupart, désormais disponibles en Pocket Jeunesse.

Fin des années 60, début des années soixante-dix. Installé dans une banlieue parisienne avec sa famille, Georges Coulonges devient le grand-père involontaire des gamins de la cité.  Il a alors l’idée d’écrire pour eux, pour tous les gosses et pour ses propres petits-enfants. Paraît donc On demande grand-père gentil et connaissant des trucs. C’est l’engouement général. Enfants comme parents, éléves comme instituteurs s’enthousiasment pour ce sacré grand-père. Un petit lecteur lui demande même si le héros du livre est bien allé passer ses vacances en Aveyron. Emu et amusé, Georges Coulonges ne pouvait qu’écrire une suite, Grand-père est un fameux berger.

 

A la guerre comme à la guerre

par Raoul Dubois

    Tomi Ungerer publie aux éditions Ecole des Loisirs un ouvrage déjà paru à Strasbourg en 1991 et qu’il sous-titre Dessins et souvenirs d’enfance.

    Tout ceux qui s’intéressent à la littérature de jeunesse et ceux qui la font, c’est-à-dire tous les membres du CRILJ, se doivent de lire et de faire lire ce texte.

    D’abord parce qu’il met en évidence beaucoup des aspects de l’œuvre de Tomi Ungerer dont il serait fastidieux de faire la bibliographie. Tout s’éclaire et les critiques auront l’occasion dans les années à venir de montrer toutes les correspondances entre ces souvenirs et l’œuvre de l’auteur.

    « … Tomi a huit ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Du jour au lendemain, il doit changer de nom, parler allemand, écrire en gothique, faire un dessin raciste pour son premier devoir nazi. Il obéit, il s’adapte. Il devient caméléon. Français sous son toit, Allemand à l’école, Alsacien avec les copains. Heureux quoiqu’il arrive … »

     On nous permettra d’aller plus loin dans ce texte et d’y voir un extraordinaire résumé des drames de notre temps.

    En premier lieu parce qu’il s’agit d’un enfant placé au centre de ces tourments qui, à travers les âges, mettent en cause, plus que les vies même, le sens de la vie. Tomi est dans la guerre et la guerre est dans Tomi. Peut-être d’ailleurs ne l’a-t-elle jamais quitté. Le fait qu’il appartienne à un milieu cultivé lui a sans doute permis, son talent aidant, de se touver une issue. Seul l’humour de l’auteur rend certains passages supportables sans que jamais il ne nous entraîne dans la dérision et l’horreur.

    On ne peut s’empêcher de penser aux enfants, victimes d’hier et à ceux d’aujourd’hui. Pour notre génération la liste est longue : les enfants alsaciens, les enfants juifs, les enfants de la Pologne et de la Russie occupée, les enfants Tziganes et ceux d’Hiroshima qui succédaient aux enfants espagnols que certains oublièrent vite.

    En ce début de siècle, les enfants du Rwanda, du Congo et de tant d’autres pays d’Afrique, nous pensons à ceux de Bosnie, de Serbie, du Kosovo, de Palestine et d’Israël, d’Iran ou d’Afghanistan, d’Irak et d’Algérie (ceux d’hier, ceux d’aujoud’hui), les Tchétchènes ou les Indonésiens … on n’en finirait pas d’aligner les lieux où se perpétuent des crimes dont les victimes n’auront pas toutes la « chance » – excusez-moi, Tomi – de s’en sortir.

    Mais c’est pour cela qu’il faut lire et faire lire ce livre au moment où peut-être se prépare une guerre qui peut, d’une erreur tactique à l’autre, devenir la troisième guerre mondiale.

    Parce que tous les enfants du monde ont droit à la vie et que rien jamais ne justifie celui qui déclenche une guerre.

    N’aurait-il écrit que ce livre, Ungerer aurait sa place dans la littérature enfantine. Il en a écrit et dessiné beaucoup d’autres, une chance que la guerre nous l’ait épargné.

( texte paru dans le n° 75 – novembre 2022 – du bulletin du CRILJ )

Né en 1931 à Strasbourg, Tomi Ungerer est fils d’un fabricant d’horloges historien et astronome. Il fréquente en 1953 les Arts Décoratifs de Strasbourg, puis, en 1956, part à New York où il se fait connaître comme dessinateur publicitaire. Son premier livre pour enfants, The Mellops go flying, paraît chez Harper and Row en 1957 et obtient le Spring Book Festival Honor Book. Dans les années 1960 il collabore avec l’éditeur suisse Diogenes Verlag qui édite la majorité de ses livres. Après un passage par le Canada, il s’installe en 1976 en Irlande. Il est l’auteur de près de cent cinquante livres dont plus de quarante disponibles en français. Le premier paru en France, Les trois brigands (Ecole des Loisirs 1968) est un album connu de tous. De retour à Strasbourg, Tomi Ungerer a renoué avec sa terre d’origine, multipliant présences et initiatives. Le Musée Tomi Ungerer-Centre International de l’Illustration, à la Villa Greiner à Strasbourg, regroupe un fonds important de dessins, livres, revues, jouets et documents d’archives donné à sa ville natale par l’illustrateur.

  ungeerer

« Dans la maison de Tomi Ungerer, il y a des meubles qu’il a fabriqués, des jambons qu’il a salés, des mécaniques qu’il a montées. Il n’y a pas de télévision. Dans la penderie de Tomi Ungerer, il y a une veste à quatorze poches pleines de manuels de botanique, de loupes, de couteaux, de dictionnaires de minéraux. Dans les œuvres complètes de Tomi Ungerer, il y a des affiches, des publicités, des sculptures, des machines et des jouets, des livres érotiques, des livres de satire sociale, des livres de reportage et des livres pour enfants. Dans les livres pour enfants de Tomi Ungerer, il y a des animaux : serpent, pieuvre, chauve-souris et vautour, maudits et réhabilités, des ogres convertis, des brigands repentis et des histoires sans queue ni tête. Dans les récompenses obtenues par Tomi Ungerer, il y a le Prix du Plus Mauvais Livre pour enfants décerné dans l’Amérique du « politiquement correct ». Dans la bouche de Tomi Ungerer, il y a des imprécations, des moqueries, des colères, des provocations, des engagements, des jeux de mots, des révoltes, des enthousiasmes et des passions. » (Sophie Cherer)

Anne Pierjan

par Jacqueline et Raoul Dubois

     Anne Pierjean avait suivi dans l’édition pour la jeunesse pendant de longues années un parcours original et un peu atypique comme le soulignait Marc Soriano dans son Guide de Littérature pour la Jeunesse. Il plaisait à souligner dans ses ouvrages une authenticité, un réalisme poétique du quotidien et nous ne pouvons que le suivre dans cette analyse.

     Parler d’un de ses livres, c’était le point de départ d’une correspondance soutenue où elle dévoilait volontiers ses motivations et ses doutes, ses problèmes personnels, dessinant ainsi plus qu’une silhouette d’écrivain, une personnalité riche et parfois tourmentée. Pour peu que vous entriez dans le jeu, la correspondance devenait régulière, volontiers bavarde, toujours chargé de sens et d’une véritable bonté.

     Ecrire était pour elle une passion à laquelle elle se livra jusqu’à la fin de sa vie parce qu’elle ne la séparait pas de sa vie.

     Mais ce qui l’a marquée avec force ce sont les rencontres des lecteurs. Elle acceptait parfois, au risque de sa santé, de rencontrer des classes. Après ces passages, toujours trop brefs, les échanges de courrier continuaient, collectifs ou individuels. Elle a ainsi lié de véritable amitiés dont ses lettres renvoyaient des échos. Elle a aussi suscité de nombreux travaux, fait lire et fait écrire.

     Quand on assostait à ces petits évènements, on ne pouvait que s’émerveiller du contact établi. Une impression étrange, celle d’une petite fille, d’une jeune femme retrouvant ses jeunes interlocuteurs, la simplicité d’un dialogue amical.

     Sa dernière lettre, peu de temps avant sa mort, était débordante de vie simple, de souci pour les autres, de joie « d’avoir été peut-être utile » comme disait Aragon.

     Anne Pierjean était de ses écrivains de jeunesse dont la rencontre a justifié la confiance que nous avons mise en la littérature de jeunesse.

( article  paru dans le n° 76 – mars 2003 – du bulletin du CRILJ )

 anne pierjean

Née dans la Drôme en 1921, très attachée à sa région, Mademoiselle Marie-Louise Robert s’installe à Crest où, devenue Madame Grangeon, elle a trois enfants, Jean, Pierre et Anne, dont elle fait Anne Pierjean en créant son pseudonyme. Elle enseigne vingt ans mais doit, en 1965, quitter ce travail qu’elle aime. Lauréate du Grand Prix du Salon de l’Enfance, en 1972, pour Marika (GP Spirale), elle a écrit près de quarante livres, pour les enfants d’abord, les adolescents ensuite : L’innocente (Magnard 1969), L’Ecole ronde (GP Rouge et Or Dauphine 1974), Paul et Louise (GP Grand Angle 1975, Diplome Loisirs Jeunes), Loïse en sabots (GP Grand Angle 1977, Diplome Loisirs Jeunes), Saute Caruche (GP Grand Angle 1977). « Mon choix d’écrire pour les enfants coule de source, créé par ma vie même. J’étais institutrice et le serais restée sans un accident de santé. J’ai laissé l’enseignement sans laisser les enfants. J’aimais écrire, j’ai eu le temps de le faire. »

Philippe Farge

     Philippe Farge nous a quitté. Il n’avait que 58 ans et a occupé une place de premier plan dans ce que nous nous obstinons à appeler l’animation culturelle en faveur de la lecture.

     Libraire issu des milieux syndicaux, il avait une passion, le livre, et une ambition, s’adresser en priorité à la jeunesse. Il travaillait à Rouen où le livre a historiquement tenu beaucoup de place.

     Son action volontaire et obstinée s’appuyait sur les milieux populaires, en particulier sur ce syndicat de dockers de Rouen dont le passé dans l’action d’éducation populaire remonte au début du siècle. C’est de là qu’est partie l’idée du Festival de Livre de Jeunesse de Rouen dont il a pu voir le vingtième anniversaire en décembre dernier.

    Nous avons eu la joie de participer à ses côtés à de nombreuses activités, hors et à l’intérieur du Festival.

    Autour de lui de nombreuses associations avaient mis en place des structures que les écoles et les municipalités avaient, avec les comités d’entreprise et les bibliothèques, poursuivies et amplifiées d’année en année.

    Alors que, sous le poids des contraintes économiques, beaucoup de nos initiarives locales avaient du s’effacer où se transformer en manifestations très largement commerciales, le Festival de Rouen, sous l’impulsion de Philippe et de ses collaborateurs restait centré sur le mouvement culturel associatif et fidèle à ses origines.

    L’édition ne s’y trompait pas, ai moins pour la partie du paysage éditorial qui fait du livre une valeur culturelle et du livre pour la jeunesse une composante du paysage éducatif.

    Les auteurs et illustrateurs répondaient toujours avec empressement aux appels de Philipppe, la plupart étaient devenus ses amis et ne manquaient jamais de le dire.

    Philippe n’est plus mais, grâce à son action, le Fetival de Rouen a vingt ans et va continuer une œuvre qui s’inscrit en droite ligne dans les batailles menées depuis un demi-siècle pour faire du livre de jeunesse autre chose qu’une marchandise, qu’un gadget culturel.

     A sa famille, à ses amis, nous ne pouvons que dire notre peine. Il avait encore tant à nous apporter, à apporter à la littérature de jeunesse.

 ( texte paru dans le n° 76 – mars 2003 – du bulletin du CRILJ )

  renaissance 

Philippe Farge entre dans la vie militante à dix-sept ans et accepte très vite des responsabilités dans le domaine des activités culturelles rouannaises. Il crée, au début des années quatre-vingt, la Librairie Renaissance désormais en plein coeur de Rouen mais à l’incontestable rayonnement régionale. Ouvert, pluraliste, ce qui le fit entrer parfois en conflit avec certaines étroitesses des responsables du réseau Messidor, il crée en 1983, avec son complice et ami Jean-Maurice Robert, secrétaire de l’union locale CGT, le Festival du Livre de Jeunesse pour lequel il sut rassembler les énergies militantes de la région et obtenir la reconnaissance et le concours de toutes les institutions concernées. « De partout on salue l’homme de terrain, l’artisan têtu et effacé. Mais Philippe Farge était rien moins qu’un inconnu en région rouennaise, dont il était devenu une figure de premier plan de la vie culturelle. Dans les bibliothèques, les écoles, les comités d’entreprise, tous les lieux où l’on s’efforce de construire de nouveaux rapports à la lecture, avec en ligne de mire la visée démocratique traquant l’exclusion aux multiples masques. L’itinéraire de Philippe n’a jamais dérivé vers d’autres balises. Ni pour le Festival, ni pour ses tâches diverses, au Centre national du livre, à l’Association des libraires jeunesse. » (Bernard Epin) 

   

 

Fernand Bouteille

Un pionnier de la presse jeunesse

     Fernand Bouteille vient de nous quitter au début mai.

     Il avait été le fondateur de Jeunes Années aux Francas et avait multiplié les réalisations pour la presse des jeunes.

     Son action dans l’édition de journaux d’activités et d’activité scientifique a été à la base de l’édition actuelle.

     A « Edicop », l’édition d’ouvrages documentaires a été à l’origine des activités de Pierre Marchand et de ses collaborateurs.

     De nombreux auteurs et illustrateurs de l’édition pour la jeunesse ont fait leurs premiers pas avec lui.

     C’était un homme pour qui le faire était la base de toute action éducative.

 ( texte paru dans le n° 73 – juin 2002 – du bulletin du CRILJ )

Né en 1906 dans un milieu parisien très populaire, Fernand Bouteille rencontre le scoutisme à la Maison pour Tous du cinquième arrondissement de Paris dont il sera plus tard directeur. Collaborateur d’André Lefevre, Commissaire Général des Éclaireurs de France, il occupe des responsabilités à ses côtés tout en conservant son travail d’ouvrier. Pendant la guerre, il est membre du commissariat EDF où il représente à l’origine un courant Sillonniste. Après 1945, il devient journaliste spécialisé dans les questions de jeunesse. Il se rapproche des Francs et Franches Camarades (Francas) et crée en 1952  Jeunes Années, nom qu’il trouva en rêvant à ce « magazine actif » pendant la Résistance.

  jeunes années

« À notre première rencontre, Fernand Bouteuille me demande d’illustrer quelques travaux dits « manuels ». Quelques mois plus tard, il accepte ceux que j’invente. Puis, m’ayant entendu raconter une histoire à mes enfants, il m’encourage à écrire. Et, entre croquetons et contes, rigolades et engueulades, cet animateur-inventeur-éditeur absolument unique passe de Monsieur Bouteille à l’Ami Fernand. D’après lui, un véritable magazine pour jeunes doit être actif, donc se construire, autant que possible, avec ses lecteurs et non pas simplement pour eux. Alors il invente ce qu’il appelle des Équipées : une dizaine de jours pendant lesquels l’équipe du magazine et un groupe de jeunes de 6 à 16 ans vivent et « trouvaillent » ensemble autour d’un thème. Quand je pense à l’invraisemblable mélange de travail et de fantaisie débridée que Fernand Bouteille encourageait chez ses collaborateurs de tout âge, je m’aperçois que le temps passé auprès de lui correspond assez bien au titre d’un grand film de l’après-guerre réalisé par William Wyler : Les Plus belles années de notre vie. » (Béatrice Tanaka)