Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (1)

 

.

.

Le samedi 28 septembre 2019, lors de la deuxième journée professionnelle de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier), Anne-Laure Cognet, grande connaisseuse de la littérature de jeunesse en général et des albums en particulier, a interrogé Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo. Nous sommes heureux de pouvoir mettre en ligne, en deux fois, le verbatim intégral de cette rencontre décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

.

Bonjour à toutes et à tous ! Nous sommes repartis pour une matinée, deuxième ronde de ces journées pro. Avec deux rencontres, une première, tout de suite immédiatement maintenant avec Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo et une seconde rencontre autour de l’œuvre de Roland Topor. Entre Joanna qui vit dans un forêt de traits, Blexbolex qui se débarrasse bien volontiers du trait et Gilles qui nous fait croire qu’un trait est d’une simplicité enfantine. On ne peut mesurer plus grand écart graphique que celui de nos trois invités. On se demande bien ce qui s’est passé dans la tête des organisateurs ? Vos livres sont extrêmement différents mais parfois les familles les plus éclectiques sont les plus soudées alors va-t-on savoir peut-être qu’au fur et à mesure de la discussion il y aura des passerelles et des petits ponts qui pourront se faire de l’un à l’autre de vos univers. Alors, peut-être avant toutes choses, je vais commencer par vous présenter, Joanna tu as fait les beaux-arts de Poznan en Pologne avant de t’installer en France en 1994 comme plasticienne. Et puis, en 2008, tu as commencé à publier des livres illustrés. Ce qui est très intéressant dans ta bibliographie, c’est que ta route croise celle d’éditeurs européens divers. Le premier était italien, puis après tu as publié beaucoup chez Notari en Suisse, chez Oslo en Espagne, en France au Rouergue et à l’atelier du poisson soluble, et puis, tout dernièrement, tu es revenue à la Pologne avec les éditions Format dont nous allons parler plusieurs fois aujourd’hui. Donc, en tout, tu as publié une quinzaine de livres illustrés, le plus souvent sur les textes des autres, mais pas tout le temps, de ça aussi on reparlera dans cette rencontre. Blexbolex, tu as fait les beaux-arts d’Angoulême puis tu as découvert la sérigraphie ; ce qui a fait que tu as rejoint les éditions Cornélius dès 1996 comme directeur de collection. Sur la scène jeunesse, tu as illustré plusieurs livres chez Thierry Magnier, au Seuil, chez Nathan, mais on peut quand même vraiment dire que ce qui a été la rampe de lancement absolue incontournable commence avec Albin Michel et avec L’Imagier des gens paru en 2008, couronné meilleur livre du monde, j’adore ce titre, je le trouve superbe, et puis, qui va être suivi de Saisons l’année d’après et de Romance faisant ainsi de ta trilogie des imagiers un marqueur assez exceptionnel. On a dû attendre quelques années avant de découvrir deux nouveaux albums ; je me cantonne à la scène jeunesse qui sont Nos vacances en 2017 et Maître Chat l’année dernière dont nous allons parler aujourd’hui. Et Gilles Bachelet.

Gilles, tu as fait les arts déco à Paris que tu as brièvement, enfin que tu as contourné de belle manière puis tu as publié tes premiers albums jeunesse chez Harlin Quist.

Gilles Bachelet –  Avec une petite participation car c’était déjà la fin des éditions Harlin Quist.

 Et puis de toutes façons, c’était un des principes d’Harlin Quist d’avoir des albums collectifs. On était vraiment dans ce grand tournant des années soixante-dix. Mais c’est suite à la naissance de ton fils que tu publies en 2002 Le singe à Buffon et là-aussi tout commence peut-être plus qu’avec les précédentes participations, tout commence pour toi en tant qu’illustrateur jeunesse et évidemment Mon chat le plus bête du monde en 2004 est un personnage qui va t’accompagner, te suivre. Elles sont collantes ces petites bêtes ! Voire même te poursuivre, puisque va sortir incessamment sous peu ce qu’on peut appeler un « track on »  de Mon chat le plus bête du monde  et qui s’intitule Le casting.

 Gilles Bachelet – Pour fêter les 15 ans du chat.

Voilà, on fête les 15 ans

Joanna Concejo – Il est encore vivant ?

Gilles Bachelet –  Non, celui-là, non.

Voilà pour cette petite présentation. Donc, devant le grand éclectisme de vos livres, je vais commencer cette rencontre par ce qui est peut-être un point commun en tous les cas ce qui peut être une accroche, on va dire ça comme ça, qui est que vous avez tous les trois commis un conte au moins un conte. Alors, commençons peut-être par Blexbolex puisque je l’ai là sous la main. Tu as publié Maître Chat et Maître Chat, pour être honnête, c’était véritablement une surprise à sa découverte parce qu’il  emprunte la ruse et le cynisme à son ancêtre le chat botté. Là-dessus, il est tout à fait conforme mais avec une verve très actuelle et une écriture très théâtrale qui vient rythmer comme ça ce petit objet. Donc, un chat jeté par la fenêtre par son maître découvre la liberté, rencontre un lapin d’une insondable bêtise et poltronnerie ; ce n’est pas le trait premier du lapin. Et alors que le chat envisage le hold-up d’une petite épicerie, il se fait attraper et retourne à son état de chat domestique. Alors commençons par le commencement, tu dédies ce livre à Charles, Michael et Joseph qui sont-ils donc ?

Blexbolex – Charles, c’est Charles Perrault évidemment. Michael Kouliakof, c’est Le maître et Marguerite et il y a un personnage particulièrement odieux mais très drôle qui est un démon qui a la forme d’un chat très volumineux et particulièrement odieux. Et le dernier, c’est Joseph Lada qui est un illustrateur tchèque et auquel la silhouette de mon chat doit beaucoup car il a créé et illustré un livre qui s’appelle le chat Mikes. Au contraire de mon personnage, c’est un chat d’une gentillesse extrême parce que trop naïf. Il ressemble vraiment beaucoup au personnage que j’ai dessiné il a des petites bottes rouges et une casquette donc je me suis amusé à faire un méchant Mikes.

Un méchant Mikes. Le fait est que ces personnages ce chat et ce lapin appartiennent à ton vocabulaire, ce sont des personnages que l’on retrouve ailleurs.

Blexbolex – Oui, ce sont mes personnages amusants que j’ai utilisé le chat et le lapin dans un album qui n’est pas destiné aux enfants qui s’appelle Hors zone ; c’est amusant de ramener ces créatures dans différents contextes sur différentes scènes comme des comédiens. C’est pour ça que j’ai mis ce livre sous forme de pièce de théâtre ; ce sont des comédiens que j’engage pour un temps.

Des intermittents ?

Blexbolex – C’est ça ! De quoi vivent-ils après ? … Je ne sais pas, ils sont chez Gilles ?

Très certainement ! Voilà ce sont des personnages mais le fait est qu’ils s’inscrivent en toi. Ils reviennent à d’autres moments comme un vocabulaire graphique mais ils s’inscrivent aussi dans cette histoire du livre longue. Notamment cette couverture où le chat fait révérence et, du coup, il fait référence. Est-ce que pour toi c’est important de s’inscrire dans cette tradition longue de la représentation, ici du Chat Botté ?

Blexbolex – Oui, bien sûr ! C’est un jeu de réponse culturelle et je tiens à leur rendre hommage c’est-à-dire que sans ces personnages, je n’ai pas de création pratiquement, je n’ai que la fantaisie de les réemployer, de les réinterpréter. Ces personnages pour moi sont essentiels, supérieurs. Par exemple, dans Romance, les personnages comme par exemple Pinocchio, sont des archétypes. Grâce à ces archétypes, je peux m’exprimer mais pour moi c’est ce qu’il y a de mieux dans l’expression de la littérature enfantine. Ça commence par des personnages pour moi pratiquement.

Gilles, est-ce que pour toi aussi ça commence par des personnages, toujours ?

Joanna Concejo – Ça  commence par des envies de dessin déjà. Après, c’est dépendant de chaque album, si vous parlez d’un album en particulier.

Là, ce qui m’interpellait, c’était toutes ces références aux personnages traditionnels.

Gilles Bachelet – Oui, j’en ai aussi dans Madame le Lapin Blanc. Je me réapproprie des personnages d’autres auteurs.

En l’occurrence Lewis Caroll ?

Gilles Bachelet – Qui appartiennent à Lewis Caroll. En inventant d’autres à-côtés, un petit mélange des deux. C’est une facilité pour moi car je n’avais pas particulièrement envie de dessiner Alice parce que je ne sais pas dessiner les petites filles donc j’ai dessiné des lapins. (rires)

Mais s’adosser au texte, s’adosser à cette culture, c’est important aussi ?

Blexbolex – Pardon, j’étais en train de penser au lapin blanc. S’adosser, c’est-à-dire… ? Non, ce sont des personnages qui me sont extrêmement sympathiques qui me donnent des envies de conter mais c’est parce qu’ils ont déjà un vécu littéraire culturel ; ce sont pour moi des personnages familiers.

 En tout cas, si j’en viens à ce Maître Chat et à la tradition dans laquelle il s’inscrit, c’est une tradition qui est assez bousculée dans le traitement que tu en fais, que tu lui proposes. Notamment, avec son décor de poubelles, ces objets qui trainent un petit peu à chaque page ces bouteilles, ça n’a rien à envier au Singe à Buffon, il y a un petit problème d’alcoolisme en commun entre les deux albums, avec cette trame noircie comme si l’imprimeur n’avait pas lésiné sur l’encre. Est-ce que cet objet du conte avait besoin d’être un peu patiné ?

Blexbolex – D’être un peu sali, oui ! De toutes façons, le personnage du chat est vraiment méchant. C’est parce qu’il échoue qu’il devient sympathique et donc j’avais envie de donner un arrière-plan relativement sordide à cette histoire qui est exprimé par les déchets, par les traces d’alcoolisme et le fait que l’univers urbain est en train de se construire à ce moment-là avec ses palissades etc. etc. Un univers pas fini, en construction, un peu sale. Là-dessus, je construis mon histoire avec un personnage qui échoue à être totalement méchant, et tant mieux pour lui, et tant mieux pour le lecteur !

Joana, tu as illustré deux contes, Les cygnes sauvages en 2011 et Le Petit Chaperon rouge en 2015. Je vais plutôt m’arrêter sur ce dernier parce que ce Petit Chaperon rouge propose une véritable gageure ; c’est-à-dire que tu as dans le même livre proposé les deux versions du conte : celle de Perrault et celle de Grimm à la queuleuleu. En faisant, par tes images, un lien qui t’est propre et en enchaînant, en donnant l’unité à ces deux textes. Est-ce-que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Joanna Concejo – Oui, je vais raconter parce que je m’explique toujours de ce projet.

C’est vrai ? On te demande de te justifier ?

Joanna Concejo – On me le demande mais je ne me  justifie pas moi-même. Je justifie les choix d’édition parce que ce livre n’a pas du tout été pensé comme ça. C’est l’édition française qui est comme ça. C’est l’unique version qui a les deux versions du texte. Ce n’est pas du tout mon choix. Donc, je suis obligée de m’expliquer de quelque chose que je n’ai pas décidé. Moi, j’ai dessiné uniquement pour la version des frères Grimm. Normalement, comme tout le monde, pour un seul texte ! Et l’éditeur, lorsqu’il a acheté les droits parce que le livre dans sa version première est coréen. Et bien, il a eu l’idée brillante de mettre les deux textes ensemble !

Ce qui fait que tu es enquiquinée à chaque fois ?

Joanna Concejo – Oui, j’arrive dans les classes et les enfants me disent : « Mais, tu as fait n’importe quoi ! ». (rires) Et moi, je suis entièrement d’accord ! Je leur dis : « C’est n’importe quoi, ce livre ! ». (rires) Ensuite, je leur explique pourquoi il est comme ça. Mais moi, je suis vraiment d’accord avec eux et, je prends la responsabilité de ce que je dis, je n’ai pas voulu ça, mais l’éditeur voulait tellement ça.

L’éditeur a tellement voulu cela qu’il a gagné ?

Joanna Concejo – Il a gagné et, du coup, moi, lorsque je raconte cet album, j’ignore les deux textes. Je tourne les images et je raconte ma version !

Le fait est que tu racontes une version du Petit Chaperon rouge qui t’appartient totalement. Ne serait-ce que parce qu’on n’a jamais vu le petit chaperon rouge et le loup faire une course en sac et que cette image est juste …

Joanna Concejo – Non, mais ce n’est pas forcément parce qu’on ne l’a jamais vu qu’ils ne l’ont pas fait ! (rires)

Absolument ! Joanna sait ça, elle ! Tu as une façon d’illustrer ce conte en partant vraiment sur des détails un peu sur la marge sur la bande. Est-ce que illustrer une scène convenue t’ennuie ? Comment les choses se passent pour toi, sur un texte fondateur que tout le monde connait ?

Joanna Concejo – Non, ça ne m’ennuie pas. Je ne me sentais pas dans quelque chose de convenu, non plus, pas du tout. Et moi, je sais ! Je « connais » exactement où ça s’est passé ! Je plaisante. Quand j’étais petite, j’étais persuadée que ça se passait dans le village de mes grands-parents parce que sinon, comment ma grand-mère aurait-elle été au courant ? (rires)

Très bien, voilà, il nous fallait la clé !

Joanna Concejo – Je demandais des précisions à ma grand-mère. Je lui demandais sur quel chemin, dans quelle forêt exactement, à quel endroit sur ce chemin a eu lieu la rencontre ?, où est la maison de la grand-mère ? Elle jouait le jeu, elle était très rigolote ! Ma grand-mère disait : « C’est là-bas, c’est cette forêt-là. » Donc, sur le coup, je n’imaginais pas tout de suite ce qu’ils pourraient faire ensemble ces deux-là. Mais, non, ce n’était pas un exercice de quelque chose de convenu qu’il faille faire ceci ou cela.

C’est le petit chaperon rouge de ton enfance ?

Joanna Concejo – Oui, exactement avec des lieux de mon enfance, avec presque ma vraie grand-mère, je dis presque parce qu’elle ne fumait pas. Dans le livre, elle fume donc c’est un peu ma grand-mère et ma mère ensemble. Je ne faisais que dessiner ce que j’ai toujours vu à cet endroit-là.

On a éclairci un mystère. En tous cas, les éditeurs font donc n’importe quoi ! Gilles, tout fout le camp chez ma mère l’oie, ça on le savait ! Avec Il n’y a pas d’autruche dans les contes de fées en 2008, c’est un de tes  premiers albums qui va attaquer frontalement ce patrimoine des contes. On peut dire qu’on accumule une série de scènes extrêmement drôles sur ces contes du répertoire mais dans l’ensemble tu as d’autres livres qui taquinent le conte de fées d’une manière ou d’une autre ; dont Le chevalier ventre de terre, par exemple, qui est l’histoire de cet escargot procrastinateur et vraiment beaucoup trop lent pour arriver à temps sur le champ de bataille et qui est présenté comme un conte de fées. Alors, ma première question : Est-ce qu’un conte de fées, pour toi, est un bon terrain de jeu ?

Gillles Bachelet –  Bien sûr, quand on aime pasticher les choses ! Moi, j’appelle ça jouer avec les affaires des autres, avec les jouets du copains.

Tu me prêtes ton personnage !

Gilles Bachelet – Il faut le faire avec des choses qui sont très connues, sinon ça ne marche pas. Partir d’archétypes, de clichés que tout le monde connait. Par exemple, Le Petit Chaperon rouge, il y en a je ne sais pas combien de milliers de versions ; c’est inépuisable ce qu’on peut faire avec ça. C’est donc l’occasion de faire intervenir les personnages.

De foncer dans le tas. Alors, si on parle des personnages, pour ces contes de fées, tu as quand même pris des animaux, comment dire, des animaux réputés difficiles à dessiner : une autruche et un escargot.

Gilles Bachelet – Ce n’est pas difficile, c’est un animal, pour un illustrateur, qui est du pain béni parce qu’il y a le contraste du noir et du blanc et il y a le contraste des parties toutes emplumées et des parties toutes nues. Et puis, ça a un air crétin quand même ! Il faut bien le dire. Moi, j’adore dessiner des autruches. C’est parti d’ailleurs de cette envie de dessiner des autruches.

C’est parti de ça. Tu t’es dit, qu’est-ce que je pourrais faire avec une autruche ?

Gilles Bachelet – C’est à peu près ça oui. (rires)

Alors, un des traits distinctifs, dans ta manière de dessiner parce que beaucoup de tes albums reposent sur ces animaux. Un des traits distinctifs, c’est de ne pas rendre ces animaux humains, de ne pas les anthropomorphiser, ne pas faire comme si ils étaient comme nous avec une expression ou quelque chose qui les rapproche de nos visages. Est-ce important pour toi de rester sur ce registre animal ? De garder cette étrangeté ?

Gilles Bachelet – C’est dépendant absolument de mes albums puisque dans Le lapin blanc, ils sont très anthropomorphisés. Ils sont habillés, ils ont des comportements vraiment humains. Donc, il y a toute une échelle de variation là-dessus.

 Je sais que Benjamin Rabier est quelqu’un d’important, il est dans un certain nombre de pages de tes albums. Comment envisages-tu le lien avec Benjamin Rabier ?

Gilles Bachelet – C’est une espèce d’affinité qui s’est faite comme ça. Elle vient d’un souvenir d’enfance que j’avais de Benjamin Rabier. Je me suis aperçu après, mais sans que ce soit une volonté délibérée de ma part que je reprenais un peu les mêmes systèmes narratifs, les mêmes systèmes de mise en page que Benjamin Rabier. Des séquences d’actions, puis des images plus fouillées avec des décors. C’est difficiles à dire pourquoi on peut avoir une affinité avec le trait de quelqu’un avec l’univers de quelqu’un.

En tous cas, à l’exposition si vous n’y êtes pas encore allés, vous allez y aller ! Il y a une planche absolument magnifique, un hommage à Benjamin Rabier avec un certain nombre de vaches-qui-rit ; en tous cas, le masque de la vache-qui-rit qui a été adopté par un certain nombre de personnages. Le grand jeu c’est de pouvoir reconnaître les personnages sous le masque. Cette planche a été faite à quelle occasion ?

Gilles Bachelet – Elle a été faite pour une exposition à Montreuil qui s’appelait Jubilo, si je me souviens bien. Il y a quelques années, ils avaient demandé à plusieurs illustrateurs. C’était parti du Château d’anniversaire de Claude Ponti. Il fait référence à toutes ses lectures d’enfance et on a demandé à plusieurs illustrateurs d’imaginer une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer… (rires du public qui regarde la planche projetée) une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer des personnages des lectures de leur enfance. Donc, j’ai choisi Benjamin Rabier puisque c’est pour moi une référence et j’ai fait figurer avec les masques de la vache-qui-rit. Puisque quand je vais dans une classe et que je leur parle de Benjamin Rabier, bien sûr les enfants ne connaissent pas le nom de Benjamin Rabier, et quand je leur dit que c’est lui qui a dessiné la Vache qui rit, bien sûr, ça leur dit quelque chose. Cet espèce d’emblème de la Vache qui rit, je l’ai mis comme masque à tous les personnages des lectures de mon enfance.

Alors, le fait est que dans tes livres, il y a un rapport avec l’érudition. Tu accumules tout.

Gilles Bachelet – Juste. Mais je reviens sur l’anthropomorphisme. C’est surtout dans les histoires d’amour que j’ai cherché à ne pas mettre de traits anthropomorphiques et à ne pas mettre des yeux …

Le Chevalier ventre à terre non plus. Ce sont des escargots. Ils sont habillés mais tu aurais pu leur dessiner de grands yeux à ces escargots et ce n’est pas le cas. L’autruche reste une autruche ; c’est pour ça que je trouve que l’habillement ne fait pas tout dans l’anthropomorphisme. Il y a aussi une manière de représenter le visage. Bref, fermons la parenthèse de ces animaux humains. Juste sur le jeu des références, vous avez une manière très différente de les aborder. Gilles, on peut dire que tu les accumules vraiment d’un livre à l’autre. Bon, alors, Champignon Bonaparte, c’était vraiment la référence à la peinture d’histoire. Mais dans Mon chat, tu glisses de nombreux tableaux de grands peintres modernes. Dans XOX et OXO – je me suis entrainée à dire ce titre – , il y a pas mal de références à l’art contemporain.

Gilles Bachelet – Dans XOX et OXO, c’est vraiment développé car il y a jusqu’à 27 références, par double-page, à des artistes.

C’est votre petit défi de toutes les retrouver ! Mais le fait est que toutes ces références à plusieurs niveaux permettent des jeux de lecture très différents. Est-ce que pour toi c’est ça un album réussi, c’est quelque chose où tu peux t’adresser à tout le monde en même temps ?

Gilles Bachelet – Ce que je cherche à faire, c’est que les références soient un jeu avec le lecteur, souvent beaucoup plus avec le lecteur adulte. Mais ce que je cherche, c’est que ça ne perturbe pas la lecture à un autre niveau de lecture. C’est-à-dire que les références, on les trouve ou on ne les trouve pas, ça n’a pas d’importance. Je veux que ça reste lisible pour un enfant. Champignon Bonaparte, par exemple, on n’a pas besoin de connaître l’histoire de Napoléon. C’est l’histoire d’un sale gosse qui embête tout le monde et qui va finir par se retrouver tout seul. On peut le lire à ce niveau de lecture-là. Après, si on connait l’histoire de Napoléon, on va trouver d’autres références. Ce que j’essaye de faire, c’est que les références ne perturbent pas la lecture.

Pour XOX et OXO, on part pour une planète fort lointaine avec des références à la science-fiction que tu n’avais pas encore réussi à placer ailleurs et tout ça pour arriver au bout du compte à un musée d’art contemporain interstellaire, on est d’accord ?

Gilles Bachelet – Oui.

C’était quand même un sacré détour. Joanna, dans tes albums, le jeu des références est peut-être plus un jeu de mémoire parce que tu glisses souvent des cartes postales.

Joanna Concejo – Quelques fois, j’ai mis des petites références.

Ah ! Oui, mais justement ces petites références, ces photos, ces petits bouts de papier, quel rôle joue ce que tu glisses dans le livre ? Parce que c’est très récurrent ces photos, ces documents et ces petits bouts de papier.

Joanna Concejo – Je sais très peu expliquer mes livres, mais c’est normal parce que j’ai lu dans un livre qui s’appelle La main qui pense que ça peut arriver à des gens de ne pas savoir trop ce qu’ils font lorsqu’ils font les livres. Moi, j’ai besoin du retour du public pour que les gens m’apprennent ce que j’ai fait et que je puisse ensuite en parler. Et maintenant, je me suis perdue. Ah, oui ! C’était la question des références. C’est un petit peu, légèrement obsessionnel. Je peins pour épuiser ce petit filon, je ne sais pas combien de temps ça va durer. Mais en tout cas, j’ai une affection particulière, j’ai vraiment une affection énorme pour ces vieilleries. On va dire pour ces vieux bouts de papier, pour ces vieilles cartes, pour ces personnes qui regardent des vieilles photos. Je ne sais pas, je suis encore très très attirée, je ne m’en explique pas. Et puis, moi, je n’ai pas besoin de m’en expliquer, pour quoi faire ? Je n’ai pas besoin de tout expliquer. Jusqu’au bout, lorsque je travaille, je le prends tel quel. Je ne le questionne pas en fait.

J’entends bien. Du coup, laissons de côté tous les petits bouts qui se promènent, certains font référence peut-être à tes archives personnelles et d’autres pas du tout. Laissons-les vivre leur vie dans ces livres-là. En revanche, tu as un rapport aux paysages à la  nature morte, à l’herbier qui est extrêmement fort. D’où vient en toi, cet ancrage dans ces paysages ? Est-ce que là encore tu vas me dire la forêt de ma grand-mère …

Joanna Concejo – Bien sûr, je vais le dire !

… mais est-ce qu’elles font références aussi à des peintures classiques, une culture apprise aux beaux-arts ? Enfin, voilà ! Comment les choses s’ancrent pour toi dans les livres ?

Joanna Concejo – C’est encore une fois quelque chose que je n’arrive pas trop à bien démêler. C’est assez emmêlé, mais, moi, ce fouillis me va. Donc, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’aime les paysages. Je pense que ça y est pour quelque chose, l’environnement dans lequel j’ai vécu jusque assez tard. J’ai quitté ma campagne chérie de manière un peu définitive, pas tout à fait, mais de manière un peu plus significative lorsque j’avais déjà vingt ans. Donc, ça faisait un bout de temps que je n’étais entourée que de paysages, de forêts, etc. De plus, j’ai une fascination pour la peinture. Venant d’où je viens, de la Pologne, nous avions, quand j’étais petite, une grande influence de l’Est. Ce n’est pas un scoop ce que je vous dit là. (rires) J’étais fascinée par des reproductions des peintures russes, sur les timbres, en minuscule. Je pouvais passer des heures sur les albums de timbres avec les reproductions de tableaux de paysages. J’adorais ça. J’avais l’impression de rentrer dedans. Si il y avait un chemin, et bien, j’avais vraiment l’impression d’aller sur ce chemin dans des timbres alors que c’était vraiment tout petit. C’était une fascination que j’avais et que j’ai encore quand quelque chose est petit. Surtout un paysage, ça me fascine. Je suis scotchée. Il y a certainement d’autres références que je ne connais pas, que j’ai laissées entrer en moi sans faire attention, ça s’est mélangé.

Alors, puisqu’on parle du minuscule. Je voudrais qu’on parle du livre qui vient de sortir, Ne le dis à personne, où tu racontes à deux voix avec ton mari Rafael, vos enfances respectives, un jeu de ping-pong entre vous deux. Vos textes rebondissants les uns sur les autres : toi ton enfance en Pologne, lui son enfance en France dans une famille d’origine espagnole et tes images font le lien entre vos deux textes. Le livre est extrêmement touchant, les textes sont très beaux. Quand toi tu te plains d’un manteau hideux, lui raconte des séances d’essayage de pantalon, évidemment pendant la meilleure émission télé. Enfin, voilà, c’est toutes ces petites choses de l’enfance que vous racontez l’un sur l’autre mais graphiquement le trait que tu fais c’est toi qui illustre l’ensemble du livre. C’est de vous représenter, j’imagine tous petits, tous minuscules, perdus sur cette page et souvent de diviser la page en deux. Comment as-tu voulu interpréter vos enfances ? Parce que là, c’est vraiment ce retour aux sources directement, frontalement.

Joanna Concejo – Je ne les ai que depuis hier. Heureusement, merci aux enfants que j’ai rencontrés, qui m’ont posé beaucoup de questions, qui m’ont obligée à penser sur la question. Alors, pourquoi minuscule, parce que comme je me suis servie pas mal de photos : des miennes et des siennes, souvent les photos de l’époque ne sont pas géantes. Elles sont assez petites. Les gens, sur ces photos-là, sont assez petits. Et moi, j’ai voulu garder cette mesure. Donc, si, sur une photo, j’étais toute petite, alors je la dessinais pareil, toute petite. Et maintenant, le contexte, c’est que je suis toute petite, perdue dans cette feuille très grande. Quand les enfants, hier, m’ont demandé pourquoi tu caches une partie des images, pourquoi on ne peut pas regarder derrière, on veut voir le visage de cette petite fille, on ne peut pas le voir ça, nous énerve. Moi, je n’avais pas d’explication. Mais j’en ai une, on va dire provisoire pour aujourd’hui … (rires)

C’est une bonne idée, merci.

Joanna Concejo – C’est provisoire parce qu’elle pourra peut-être encore évoluer changer. Je me suis  dit que c’est un peu comme avec les souvenirs, tout n’est pas net et tout n’est pas découvert. C’est plutôt qu’il y a une partie qui est tellement couverte qu’on n’arrive plus trop à voir. C’est vrai, il y a une petite frustration du fait de ne plus pouvoir arriver à tout voir clair, ou à découvrir ces parties cachées et c’est probablement sorti un peu tout seul dans le dessin ; le fait que celui qui regarde ait aussi la frustration : eh bien non, il ne verra pas le visage de cette petite fille qui est caché par une autre partie de l’image !

Parce qu’on n’a plus accès à ses souvenirs ?

Joanna Concejo – Pas la totalité en tous cas ! Enfin, moi, je suis comme ça, je ne sais pas vous ? Je sens que c’est un sentiment partagé.

(Moulins – septembre 2019)

 

.

 Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

.

photos : André Delobel

   .

   .

  .

.

.

 

 

 

Zoom sur Nikolaus Heidelbach

 

a

Quelle  place accorder  aux  rêves ?

Quelle perception de l’univers de l’enfance ?

a

Accompagné de sa traductrice, Nikolaus Heidelbach, auteur-illustrateur allemand talentueux et plein d’humour, nous prend par la main pour nous mener peu à peu dans son univers à la fois tendre et cruel, absurde et émouvant.

La rencontre

    La 5ème biennale des illustrateurs de Moulins démarre en toute beauté avec l’interview par Anne-Laure Cognet de Nikolaus Heidelbach, l’un des plus grands illustrateurs allemands en littérature jeunesse, peu connu cependant dans les pays francophones En effet, sur près de 30 livres parus en Allemagne, moins de la moitié sont traduits aujourd’hui en France et c’est grand dommage.

    Nikolaus Heidelbach nous embarque dans son univers singulier, très élaboré. mais fidèle en même temps  au regard de l’enfant face au monde et à sa dure réalité. Sans limite ni tabou.

    Nikolaus Heidelbach nous confie qu’il a toujours été un très grand lecteur, entouré d’une grande bibliothèque bien fournie et que, parfois s’opère en lui un déclic que lui-même ne s’explique pas, et qui le pousse à dessiner, souvent du matin au soir. Auteur d’une version des Contes des frères Grimm, il s’amuse à dessiner le moindre détail du texte, y compris une virgule. Par exemple, dans un conte, le roi décide de comprendre pourquoi les gens disparaissent autour d’un lac, et quand il s’y rend, au moment où son chien renifle près de ce lac, une main sort de l’eau, et le chien disparaît. Avant sa disparition, une virgule apparaît…

    Travailleur acharné et exigeant, il confie également qu’il passe beaucoup de temps à observer les chefs d’œuvre de grands artistes pour s’en inspirer par la suite dans le fourmillement de détails de ses illustrations.

    Ainsi, il dit « voler » les traits et l’humour du dessinateur allemand Bernard Loriot ; ou bien remplir son vide érotique grâce aux dessins de Jean-Marc Reiser. Il avoue avoir subi les influences de l’américain Edward Gorey – qui a publié plus d’une centaine de livres surréalistes et qui a été primé à Bologne pour ses illustrations, en 1974 pour Le Petit Chaperon Rouge de Grimm, et en 1977 pour Théophile a rétréci, sur un texte de Florence Parry Heide – pour illustrer sous forme d’abécédaires non moins « extra-ordinaires », 26 façons possibles de mourir pour un enfant avec  Que font les petits garçons aujourd’hui ?  et Que font les petites filles aujourd’hui ?

    Sortis en 1994, en voici la suite vingt ans après, dans une maison d’édition qui lui va bien, les éditions Les Grandes Personnes, dans un format à l’italienne. Les personnages sont toujours aussi émouvants et drôles, les situations décalées, les univers dérangeants au regard des adultes et loin du politiquement correct. Par exemple, en mettant en scène des filles créatives, surprenantes et courageuses, il prend le contre-pied des stéréotypes féminins.

    Aussi, avec L’enfant-phoque, plongé dans cet univers de créatures marines inspiré des légendes de selkies*, il a souhaité mettre en avant sa fascination pour l’art de conter et traiter du sujet de la mort du personnage de la mère dans le regard – dont on ne voit presque jamais les yeux – du jeune garçon, sans drame.

    Pour finir, Nikolaus Heidelbach met en lumière son album, récemment sorti en Allemagne, Alma et sa grand-mère au Musée, bientôt traduit  en français, qu’il considère comme un autoportrait.le groupe passe sans aucun regard devant un portrait filmé avec les portables… dans chaque tableau se cache la grand-mère…  L’illustrateur nous guide de manière astucieuse et amusante au travers des 16 chefs-d’œuvre religieux du musée et ne fait pas qu’impliquer Alma dans une conversation fascinante sur l’art.

L’exposition

     Située sous les ors du salon d’honneur de l’Hôtel de Ville, elle vient confirmer à nos yeux la réelle finesse de son univers à travers les originaux de ses albums : Les contes d’Andersen, l’intégralité des planches de Que font les petites filles aujourd’hui ? et de Que font les petits garçons aujourd’hui ?. Gouaches, encres et crayons nous montrent ainsi autant d’images d’un univers surréaliste et dérangeant d’un auteur et illustrateur qui semble « avoir rejoint le complot des enfants contre la vie ennuyeuse des adultes ».

(janvier 2020)

* Les selkies sont des créatures imaginaires issues principalement du folklore des Shetland, en Écosse. Elles y sont décrites comme de superbes jeunes filles (ou assez exceptionnellement comme de beaux jeunes hommes) qui revêtent une peau de phoque, dans le but de se changer en cet animal marin et de plonger dans la mer.

a

Né en 1955 à Lahnstein, Nikolaus Heidelbach a étudié la littérature et la civilisation allemande, l’histoire de l’art et les arts du spectacle. Artiste indépendant, écrivain et illustrateur, il vit aujourd’hui à Cologne. C’est l’un des talents les plus originaux d’Allemagne, à l’univers surréaliste et dérangeant. Il a reçu le Grand Prix de la foire du livre de jeunesse de Bologne en 1996 pour Au Théâtre des filles, paru en France au Sourire qui mord. En 2000, il est récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Prix spécial de la littérature jeunesse allemande.

Bibliographie complète et commentée de Nikolaus Heidelbach ici.

a

Bibliothécaire, Rose-Marie Sagnes, est, depuis 2017, directrice de la médiathèque de Nailloux (Haute-Garonne). Depuis l’adhésion de sa structure au CRILJ, elle multiplie les partenariats avec la section : rencontres avec des auteurs, chroniques de nouveautés, autres actions. « La médiathèque est ouverte au public 30 heures par semaine. Mais nous avons quand même remarqué que les gens rentrent tard. Ce n’est pas toujours facile pour les usagers de ramener les documents empruntés en temps et en heure. » Voilà pourquoi, une boîte de retour a pris place devant la médiathèque qui permet aux usagers de l’Escal, 2, rue Erik Satie, de rendre les documents qu’ils ont empruntés sans passer par l’accueil. Rose-Marie Sagnes est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un  « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

Adrien Parlange à Moulins

.

Trouver sa place et transformer le livre, le personnage et le lecteur

.

Adrien Parlange est un jeune créateur d’albums et d’illustrations pour la presse, d’abord graphiste puis formé aux Arts décoratifs de Strasbourg et au Royal College of art de Londres.

.

    Dans le cadre des journées professionnelles de la Biennale de Moulins, les artistes invité-es sont intervenu-es en table ronde, à l’exception de Nikolaus Heidelbach. La logique de ces entretiens croisés ne reposait pas nécessairement sur les points communs qui pouvaient réunir les univers de ces artistes. Le dispositif a  été très riche dans le cas d’Adrien Parlange, accompagné pour l’entretien de la graphiste Fanette Mellier. Cette dernière apparaissait un peu à part dans la liste des illustrateurs-trices, même si elle a publié pour les plus jeunes chez MeMo et les éditions du Livre, en tant que graphiste spécialiste de la typographie, ou encore créatrice pour des institutions d’art contemporain.

    Les échanges sur l’objet-livre, sa matérialité, et la place du « regardeur » ont été nourris par les spécificités de ces deux créateurs de texte, d’images, voire d’installations pour Fanette Mellier. Par ailleurs, le dernier album d’Adrien Parlange venait à peine de sortir au moment de la Biennale, éclairant le reste de ses productions de manière stimulante.

    Les livres d’Adrien Parlange nous rappellent qu’un album jeunesse n’est pas réductible à l’impression d’un texte accompagné d’illustrations. L’album affirme chez lui une capacité à être un objet d’expérimentations des formes et du rapport à celui qui le lit et le regarde. Le jeu avec entre texte et image, avec la forme du livre, son champ et son hors-champ, conduit à une participation multiple de la part du lecteur.

    Dès son premier album, Parade, un imagier, les lettres des mots et l’image s’influencent mutuellement au gré de transformations (le mot « table » qui perd des lettres lorsque la table dessinée perd des pieds…).

    Dans certains albums, un objet s’ajoute au livre : le plus connu, Le Ruban, comporte un signet jaune accroché en bas du livre, comme un trait que le lecteur dessinerait lui-même pour compléter les scènes de cet imagier (la langue d’un serpent, le fil d’un funambule…). Dans L’enfant-chasseur et La jeune fille et la mer, une feuille d’acétate reproduit le profil de l’enfant, et l’aplat transparent de couleur, posé sur l’image, révèle un animal ou un objet, faisant avancer l’histoire et les rencontres initiatiques.

    D’apparence plus classique, La Chambre du lion, et son dernier album, Le Grand serpent, sont liés par la technique de la linogravure. Tous deux défient la lecture linéaire. Le premier représente un même décor, la fameuse chambre, et introduit une multitude de personnages, ainsi que des micro-actions non décrites par le texte, le regard du lecteur se déplaçant de manière autonome dans la page.

     Le grand serpent attire immédiatement le regard, avec en couverture ce motif ondulant et blanc du corps reptilien. Le livre exposé à la galerie des Bourbons se déroule comme un grand leporello, les pages liées par ce corps-ligne. Tout commence dans la chambre d’un petit garçon, qui soulève son oreiller et y découvre la queue de l’animal. Il suit cette ligne conductrice, à travers des paysages d’abord urbains puis de plus en plus sauvages et nocturnes, comme dans un rêve, jusqu’à la grotte du serpent. Le lecteur tourne les pages, dans un mouvement en avant, entraîné à la suite du personnage, jusqu’à une rupture lors du face-à-face final. Cette rupture est typographique. Le serpent, la tête bloquée dans sa grotte, ne voit rien du monde, qui pourtant le touche et qu’il sent physiquement. Jusque là, son corps a été au centre des pages, un long trait épais et blanc, comme un espace vide à remplir symboliquement. Le garçon lui décrit sa place dans les scènes qu’il vient de traverser, en une double-page calligraphique, où seul le texte est présent, mais en une ondulation mimant le corps du serpent, qui n’est plus une ligne vide. Le garçon lui raconte sa place au milieu des humains, des animaux et de la nature, remarquable et pourtant non « perturbatrice » pour les personnages et les éléments. Au contraire, l’animal se découvre comme figure protectrice (qui « réunit », « abrite », « recueille » nous dit le texte…). Le lecteur se retrouve à la place du serpent, et la description de l’enfant le pousse à retourner en arrière et à s’arrêter sur chaque page, en raccordant le texte et l’image : on n’avait pas remarqué ce petit œuf posé sur la queue du serpent, tombé du nid, ou cette souris cachée des chouettes . Des histoires particulières se tissent rétrospectivement, mises en mots.  Dernière énigme typographique, les double-pages de couverture tracées d’un motif de croix. Ce signe très simple et plutôt froid trouve un très beau sens (figuratif et sensuel) à la fin de l’album : c’est en effet le geste que fera le petit garçon sur la peau du serpent, une fois reparti dans le monde, comme signe de reconnaissance entre eux. Le livre commence par un pincement et un cri, et finit par un poème et une caresse.

    Au-delà de la page, c’est le tout le hors-champ qui est pris en compte par Adrien Parlange, et offert au lecteur, exploré par son geste ou par son imagination. Dans Le Grand serpent, c’est en partie le sujet du récit, avec ce corps qui n’en finit pas, et le regard aveugle du serpent complété par le texte et le geste du lecteur qui retourne en arrière. Dans La Chambre du lion, la page de gauche où se trouve le texte suggère également la place du lion par la description de bruits de pas inquiétants qui se rapprochent, tandis que l’image à droite montre les personnages et animaux se cachant. L’apparition du lion sur cette page de gauche en devient un événement, mais contrebalancé par le fait qu’il se révèle aussi craintif que les autres personnages, chacun se cachant des autres, aveugle comme le serpent du dernier album, et imaginant ce qu’il se passe hors de sa cachette.

    Cette admiration pour les formes du livre va de pair avec la force des récits proposés, même dans l’imagier Le Ruban, qui crée une montée en puissance jusqu’à l’évocation du voyage. Ces albums nous entraînent dans des récits initiatiques, où les personnages cherchent leur place, que ce soit à travers le motif de la chambre ou celui plus large de paysages traversés dans Le grand serpent, avec cette simple ligne qui interagit avec les scènes représentées.

    Ces récits ne sont rendus que plus forts et mystérieux par les expérimentations de la forme, aussi surprenantes.

    On en revient au regard croisé avec Fanette Mellier, qui affirme la capacité du livre à être un espace de transformation. Transformation, chez Adrien Parlange, graphique, plastique, et initiatique.

par Anouk Gouzerh – septembre 2019

a

Anouk Gouzerh a obtenu, en 2015, à l’université Paris-Diderot, un Master « lettres, arts et pensée contemporaine » avec un travail de recherche sur la mise en scène de la parole et du silence au cinéma. Elle est, depuis 2018, salarié de Val de lire, association organisatrice notamment du Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret). Elle est également  médiatrice culturelle pour l’association Valimage qui réunit photographes et vidéastes amateurs bénévoles de la région balgentienne et dont l’objectif premier est la promotion de l’image sous toutes ses formes. Anouk Gouzerh est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

a

Bibliographie des livres mentionnés : 

. Chez Albin Michel jeunesse :

. Le grand serpent, 2019

. La Jeune fille et la mer, 2017

. Le Ruban, 2016

. L’enfant chasseur, 2015

.  La Chambre du lion, 2014

Chez Thierry Magnier :

. Parade, 2009, collection Tête de lard,

Philippe UG à Moulins

 

Les pop-up de Philippe Hug, c’est rock and roll

« Philippe UG, qui expose ses pop-up à la salle des fêtes de Moulins, a mené une visite-rencontre-punchy, hier, à laquelle une trentaine de personnes ont participé. L’homme a entrepris de déconstruire l’image de « Bohème rêveuse bouts de ficelle » qu’on pourrait avoir du métier d’illustrateur. Après cette visite, on imagine bien plus un travail devant un ordinateur, des coups de fil à des usines et des petites mains qui assemblent les pièces de papier à la main en Chine. Car là est bien la réalité de la production du livre, notamment du pop-up, qui est semi-industrialisée. « Pour arriver à une telle finesse de réalisation, il faut des machines ! » Comment Philippe UG crée-t-il donc ses livres ? « Je travaille essentiellement à l’ordinateur, après avoir créé une « maquette sale » faite avec tout ce que je trouve, pour faire un brouillon rapide. Il faut que la main arrive à suivre la cervelle ! Je travaille ensuite avec un logiciel vectoriel. Avec cet outil, je peux tout faire, par exemple, l’œil d’un oiseau, ses plumes, son bec ». La maquette créée par l’artiste est ensuite améliorée par un ingénieur papier (pour le cas de Philippe UG, c’est lui-même, sinon, c’est souvent un certain Bernard Duisit), avant d’être envoyée à l’éditeur et à l’imprimeur. « C’est là que les problèmes commencent. Car c’est trop gros, et du coup, c’est trop cher. Il faut que le livre soit ensuite vendu moins de 20,00 euros. On coupe, on réduit et on glisse des dessins à la place des découpages de papier en trop. On vous l’avait dit : ça casse le mythe. »

( par Marjorie Ansion – La Montagne – 1ier octobre 2017 )

 

(photographies : Françoise Lagarde et André Delobel)

 

Né en 1958, Philippe Huger dit UG, diplômé de l’École d’arts appliqués Duperré, est graphiste, illustrateur, sérigraphe, imprimeur, professeur de dessin, dessinateur de presse, ingénieur papier et éditeur. C’est en réalisant des décors pour Les Galeries Lafayette qu’il songea à passer de l’illustration proprement dite à la réalisation de pop-up. C’est ainsi que, reconnu désormais pour ses livres animés destinés à la jeunesse, principalement publiés aux éditions Les Grandes Personnes – Drôle d’oiseau (2011), Big Bang Pop (2012) Les robots n’aiment pas l’eau (2013), Le jardin des papillons et Vasarely (2014), Les Shadoks et Lutins des Bois (2015), La princesse Flore et son poney et Tout au fond (2016),  Corolles (à paraitre fin 2018) – Philip UG fut, dès les années 1990, précurseur dans le pop-up d’artiste artisanal en sérigraphie, très apprécié des collectionneurs. Selon Le Figaroscope, Philippe UG « puise ses sources d’inspiration dans la BD alternative, la culture rock, le jeu vidéo, les robots. Les influences d’UG sont à chercher du côté de la mouvance underground. Ses pop-up reflètent, par leur thématique et le traitement de l’image, les atmosphères urbaines et un univers résolument contemporain. » Philippe UG expose très souvent ses pop-ups géants, ses maquettes, ses jouets de papier et ses décors. « Je suis le seul créateur de livres animés à réaliser des expositions. Des auteurs de livres pop-up, il y en a d’autres mais qui restent dans le format livre. Moi, je fais des grands formats notamment parce que j’ai fait du pop-up pour des décors. Donc on a fait souvent appel à moi. »

 

 

 

Serge Bloch à Moulins

 

Illustrateur, c’est un très beau métier

« Je ne me sens pas qu’illustrateur et je ne m’intéresse pas qu’à la jeunesse. Ce qui m’intéresse, c’est le dessin sous tous ses aspects. Illustrateur, c’est un très beau métier, j’illustre souvent des textes. Mais je fais aussi des dessin de presse. Le mot illustrateur est un peu plus étroit. A Moulins, j’expose donc des dessins de presse, d’édition, de communication et de petites sculptures. J’ai commencé ma carrière par là, à la fin des années 1970. Un moment assez génial, tous les groupes de presse, les éditeurs se développaient énormément, Gallimard jeunesse, Nathan, Bayard. À l’époque, c’était sympa et facile de trouver du boulot. J’ai été directeur artistique à Bayard presse pendant longtemps. Ce qui me plaît, c’est de tisser une communication avec l’enfant. Je ne suis pas un professeur, plutôt un amuseur. Dans « Max et Lili », Dominique de Saint-Mars donne le côté sérieux dans les scénarios. J’apporte un peu d’humour pour un résultat ludo-éducatif, dans la lignée de Bayard. J’aurais pu me contenter de faire « Max et Lili », vu le succès de la série. Mais ça m’a donné envie de créer « SamSam », d’aller vers la fantaisie, moi qui avais assez donné dans le quotidien. Avec ce personnage, j’ai aussi un projet de long-métrage, qui sortira dans deux ans et de cinquante épisodes pour la télé. Je suis ce projet de très près. J’aime travailler en équipe, cela me rappelle mes débuts chez Bayard. Ce n’est pas toujours facile de partager son travail mais pour développer, faire vivre ses personnages, il faut l’accepter. Cela ne me dérange pas d’être légèrement trahi, si le résultat est mieux. Gamin, j’ai aimé le dessin avec Hergé, Goscinny, aussi, son génie de l’humour et le trait de Sempé. Je suis très influencé par lui et par des dessinateurs américains comme Steinberg. Il y a aussi Tomi Ungerer, autre invité de la manifestation. Nous sommes tous deux alsaciens. Chez les plus jeunes, j’aime bien Philippe Petit-Roulet, Pascal Lemaître et beaucoup d’autres qui ne sont pas connus. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir dessinateur. Ce n’était pas le cas quand j’étais jeune. »

( Serge Bloch – La Montagne – 25 septembre 2017 )

(photographies : André Delobel)

 

Né à Colmar en 1956, Serge Bloch fréquente l’atelier d’illustration de Claude Lapointe à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, puis commence à travailler pour la presse enfantine. Il fut rédacteur en chef visuel du journal Astrapi. Vivant entre Paris et New York, Serge Bloch se partage entre illustration pour enfants (les 90 titres de la série « Max et Lili », SamSam créé pour Pomme d’Api, de nombreux ouvrages chez divers éditeurs), dessin de presse (pour The Washington Post, The Wall Street Journal, The New York Times, The Boston Globe, The Los Angeles Times, etc), travaux publicitaires (Coca Cola, Hermes, RATP, Samsung, Mondial Assistance, etc), cinéma d’animation et expositions. Il a reçu, en 2005, la médaille d’or de la Society of Illustrators, le prix Baobab du Salon du livre et de la presse jeunesse, en 2006, pour Moi j’attends de Davide Cali (Éditions Sarbacane), un Bologna Ragazzi Award de la Foire du livre de jeunesse de Bologne 2007 pour ses illustrations de L’encyclopédie des cancres, des rebelles et autres génies de Jean-Bernard Pouy (Gallimard Jeunesse). En septembre 2016, il a publié, chez Bayard, Bible, les récits fondateurs avec un texte de Frédéric Boyer, publication suivie de l’exposition Il était plusieurs fois… montré au Cent Quatre à Paris, à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon et à Cracovie. En 2017, il illustre Georges et son ombre de Davide Cali (Sarbacane). Serge Bloch est un adepte du trait « simplifié ». « Il m’arrive encore que des directeurs artistiques me demandent si ce que je viens de leur proposer est la version définitive. D’autant qu’en général, c’est moins bien si j’en viens à retoucher mes images. »

 

Albertine à Moulins

 

 

 

Une illustratrice croque les Moulinois

« Sacha et Emma regardent d’un air attentif la longue fresque de 7,50 mètres à l’Hôtel de ville. Ces deux pitchounes ont compris, quelques secondes plus tard, que leur propre portrait se dessinait au fur et à mesure sur la fresque, devant leurs yeux curieux et émerveillés. Munie de trois feutres, l’artiste suisse Albertine a réalisé une fresque de Moulinois. Peu de temps lui ont suffi pour représenter, fidèlement, les attitudes des passants. « Les traits rouge et bleu représentent ce que j’observe et ce que les personnes me confient. C’est souvent très court, comme : « J’ai 8 ans » ou « Je suis professeur de mathématiques ». Quant au stylo noir, il représente mon imaginaire. Par exemple, à côté d’un monsieur, j’ai dessiné une Vénus ». Impossible pour les passants de ne pas s’arrêter regarder les mystérieux personnages représentés, allant de « Monsieur Inconnu » à l’érudit moulinois André Recoules, qui ont eu, eux aussi, la curiosité de s’arrêter devant cette imposante fresque en papier, avant de s’y retrouver dessiné. »

( par Marjorie Ansion – La Montagne – 1ier octobre 2017 )

( photographies : André Delobel et Françoise Lagarde )

 

Albertine est née en 1967 à Dardagny en Suisse. Elle a suivi les cours de l’Ecole des Arts décoratifs de Genève et ceux de l’Ecole supérieure d’Art Visuel de Genève. En 1990, elle commence ses activités professionnelles et artistiques (sérigraphie, illustration) et, en 1991, travaille en tant qu’illustratrice de presse (L’Hebdo, Le nouveau Quotidien, Femina, Bilan, etc). Elle dessine, selon les jours, avec un Rotring, une plume à bec, des mélanges de couleurs sur une assiette blanche. Elle dessine sur des grandes feuilles ou dans des petits carnets. Elle dessine, c’est une nécessité. Elle aime la solitude, les comédies musicales des années 1950, Saul Steinberg, les fringues particulières, la beauté de Mary Pickford, les visites des musées et des cimetières. « Le dessin est un champ d’expérimentation inépuisable. Ainsi, un dessin ne doit jamais ressembler aux précédents, il s’efforce cependant de tous les contenir. » Depuis 1996, elle enseigne l’illustration et la sérigraphie à la Haute Ecole d’art et de design à Genève. Elle aime collaborer avec l’auteur Germano Zullo avec qui elle a reçu le Prix Sorcières 2011 pour Les oiseaux. « Ensemble, nous faisons un jeu sérieux. Le jeu de raconter des histoires. » Autres prix : la Pomme d’Or de Bratislava 1999 pour Marta et la bicyclette, le Prix jeunesse et médias 2009 pour La Rumeur de Venise, le New-York Times Best Award, en 2012, à nouveau pour Les oiseaux, et le prix Bologna ragazzi de la foire internationale du livre de Bologne pour Mon tout petit. « Je suis de plus en plus dans l’autocensure. Le durcissement moral de la société actuelle parvient à prendre possession de ma conscience, et je me pose des questions que je ne me posais pas il y a dix ans. Suis-je libre de montrer cela ? Quel est mon intérêt à le faire ? On en vient à anticiper les craintes et les fantasmes des autres, et il n’y a rien de pire. On pense que le dessin est quelque chose de simple, d’aléatoire, alors que c’est une réflexion, un regard, dix brouillons, trois propositions, deux retouches. C’est douze heures par jour à se bousiller le dos, un engagement total du corps et de la conscience. Il faut se bagarrer pour cette liberté de l’image, pour qu’un dessin puisse continuer d’être perçu par le plus de gens possible, qui peuvent l’interpréter comme ils veulent. Je crois à la multitude des lectures. »

 

 

 

 

Carll Cneut à Moulins

 

Ce dialogue entre Carll Cneut et Emmanuelle Martinat-Dupré, responsable scientifique du Musée de l’illustration jeunesse de Moulins (mij) et commissaire de l’exposition Carll Cneut, exubérances et beauté, s’est déroulé le samedi 30 septembre 2017, lors des journées professionnelles de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

propos retranscrits par Béatrice Chaubard

. Emmanuelle Martinat-Dupré – Bonjour Carll. Tu es déjà venu à Moulins, cet été, à l’occasion de l’inauguration de ton exposition, tu nous fais la joie de revenir pour la Biennale. Merci ! Tu n’as toujours pas eu le temps de visiter les richesses de Moulins et, notamment, à la cathédrale, le magnifique triptyque du maître de Moulins qu’on attribue à Jean Hay, d’origine flamande. Moulins avait donc déjà le maître de Moulins et, avec nous aujourd’hui, nous avons l’honneur d’avoir le maître de Gand… Lucie Cauwe, qui a gentiment accepté d’écrire un texte pour le catalogue de l’exposition, dit qu’ « avant toi, on n’a jamais connu d’artistes proposant de telles images aux enfants, à savoir des images baroques, rigoureuses, sensuelles et mystérieuses. » De manière plus légère pour démarrer cet entretien, tu dis dans une interview qu’Alex le personnage de l’album Monstre ne me mange pas ! c’est un peu toi. Tu peux nous en dire plus ?

   Carll Cneut : Oui, effectivement, c’est un peu ça parce que je mange beaucoup. Et ma plus grande angoisse dans la vie, c’est de me retrouver sans rien à manger ! Quand je voyage, dans ma valise, il y a toujours quelque chose à manger au cas où, à mon arrivée, tous les restaurants et magasins seraient fermés.

. Tu es né et tu as grandi à la frontière entre la France et la Belgique. Tu as fait tes études de graphisme à l’Institut des Beaux Arts de Saint-Luc. Quand tu étais petit, il paraît que tu te voyais pâtissier, fleuriste ou artiste de cirque ?

    Pâtissier surtout ! Je suis un fils de fermier. Mes parents souhaitaient que je fasse des études de droit pour devenir avocat. D’ailleurs je devais étudier le latin-grec pour être préparé à ces études. Tous les deux ans, pendant la scolarité, on nous faisait passer des tests pour préparer notre avenir et, de cette batterie de tests, se dégageait toujours pour moi le métier de fleuriste. Je suppose que c’était le seul métier un peu artistique qui était inscrit dans ce logiciel préhistorique et je me souviens que ma mère était furieuse de ces résultats. Pour moi, cela a toujours été clair que je voulais m’orienter vers quelque chose de créatif mais, comme je suis le fils d’un agriculteur, c’était très loin de mes origines et donc difficile à envisager pour moi et mes parents.

. Ceci dit, ce métier de fleuriste nous renvoie à certains de tes ouvrages où les fleurs sont très présentes. Mais l’amour de l’histoire de l’art, c’est venu d’où ? Il semblerait que les pâtes y soient pour quelque chose !

    Dans le village où je vivais, à 15 kms de la frontière française, il ne se passait pas grand-chose. C’était un coin perdu. De plus, j’ai perdu mon père à l’âge de 7 ans. Par contre, j’avais une tante qui vivait à Bruges. Comme elle n’avait pas d’enfants, elle venait le week-end aider ma mère. Un jour, elle est arrivée avec des spaghettis que nous ne connaissions pas chez nous. Sur la boîte, il y avait des points à collectionner qu’on devait coller sur une  feuille et, une fois atteint le nombre de 40 points, on recevait un cahier avec 4 reproductions d’œuvres d’art. Je me souviens encore de ce premier cahier qui m’a ouvert les yeux sur la peinture car, jusque-là, la peinture pour moi ça se cantonnait à des fruits ou des fleurs, parfois des paysages et là je découvrais qu’on pouvait peindre des têtes de morts, des squelettes… C’est un moment qui a déterminé ma vie.

. Tu parlais de la disparition de ton papa. Dans le film que l’on peut visionner sur le lieu de l’exposition, tu en parles aussi et on remarque aussi l’influence de Mickey Mouse. J’aimerais que tu nous dises en quoi cet évènement majeur de ta vie d’enfant et ce personnage de dessin animé ont contribué à l’artiste que tu es aujourd’hui.

    Quand j’étais petit, il y avait un rituel au moment du coucher. Une fois couché, je me relevais, je dessinais un Mickey Mouse avec mon père sur la table de la cuisine et j’allais me recoucher. Comme mon père est mort à l’âge de 36 ans et que je n’avais alors que 7 ans, il me reste peu de souvenirs de lui mais ce moment restera pour toujours gravé dans ma mémoire.

. Tu étais destiné à une profession sérieuse, en fait tu fais des études de graphisme à l’Institut Saint-Luc et tu deviens chef de produit dans une agence de publicité. Tu arrives à l’illustration par hasard.

     Oui, en effet. Après mes études à Gand, j’ai fait l’armée puis j’ai travaillé pour de grandes agences car je voulais être un « homme avec un costume cravate ». J’ai même travaillé pour une marque de produits surgelés en Russie. A Gand, ma voisine travaillait pour une revue féministe. Un soir, elle est venue sonner à ma porte et elle m’a sollicité dans l’urgence pour remplacer un illustrateur car la revue devait être tirée le lendemain, je crois. J’étais hésitant mais je l’ai fait pour lui faire plaisir. Elle a été contente du résultat et m’a sollicité ainsi trois fois. La dernière fois, j’ai reçu un coup de fil du directeur de ce magazine qui me donnait rendez-vous pour me parler. Je suis parti à Anvers et je pensais qu’il allait me remercier et me féliciter pour mes dessins. Mais, quand je suis arrivé là-bas, dans une grande salle où il n’y avait que des femmes, le seul homme, lui, s’est mis à m’engueuler en me disant que mes dessins étaient moches et je n’étais pas gentil avec les femmes. Le lendemain, en écoutant la radio, j’ai appris que cet homme était décédé le jour même d’une crise cardiaque. Je me sentais un peu coupable mais, en discutant avec mon médecin, il m’a dit que souvent les gens qui vont faire une crise cardiaque peuvent se montrer agressifs. Donc ce n’est pas ma faute !

    J’ai continué à travailler pour des agences et pour Canal Plus et un jour en travaillant sur une campagne pour Canal avec la responsable, une des illustrations que j’avais faites pour cette revue est tombée de mon portfolio. La dame s’en est saisie, m’a demandé des précisions et m’a tout de suite dit que son frère travaillait dans une maison d’édition pour la jeunesse et que je devrais lui proposer une illustration. Cette idée ne me plaisait pas du tout mais, le soir même, ce monsieur par fax m’envoyait un poème à illustrer à destination des enfants. Je me suis mis à dessiner des enfants avec de grands yeux et de grandes oreilles et je l’ai envoyée à l’éditeur qui l’a retenu pour la 4ème de couverture. Le lendemain de la parution, j’ai reçu un coup de fil de l’auteur du texte me disant qu’il trouvait le dessin très moche. Un peu plus tard, je reçois de nouveau un poème de cet auteur, je fais le dessin, je l’envoie et je reçois de nouveau un appel de l’auteur me disant que c’était encore pire ! Le scénario se reproduit et là je décide de faire deux dessins, un pour les enfants et un qui représentait ce que moi j’avais envie de dire à propos du texte. En me disant que, suivant le choix qui serait fait, soit je continuais soit j’arrêtais de travailler pour cette maison d’édition. Heureusement c’est le dessin qui  « était vraiment le mien » qui a été retenu. Le lendemain, je recevais un mot de l’auteur me disant non seulement qu’il trouvait le dessin magnifique mais aussi qu’il souhaitait que nous fassions un livre ensemble.

. Le premier livre qui te met le pied à l’étrier de l’édition jeunesse c’est Sacrée Zoé !

     Non, c’est plutôt Willy. En faisant ce livre avec Geert de Kockere avec lequel j’avais déjà travaillé, je me suis rendu compte que tous les morceaux s’agençaient très bien, que je prenais du plaisir à ce travail d’illustration.

. Je voudrais que tu nous parles maintenant de l’évolution de ton travail. Quel parcours quand on voit le chemin parcouru entre la couverture de Sacrée Zoé ! et le foisonnement de couleurs de tes derniers albums ! On va donc parler de tes influences. Il y en a que tu revendiques comme les primitifs flamands. Avec Margot la folle, que tu as fait avec Geert de Kockoere, il y a une vraie citation à Brueghel, à un de ces tableaux très énigmatiques dont les interprétations dans le temps sont restées très diverses. Comment, quand on est illustrateur, mais aussi auteur d’ailleurs, peut-on s’attaquer à un tableau aussi étrange ?

    C’est un tableau très connu en Flandre. A l’école, on étudie beaucoup les œuvres de Brueghel et notamment celle-là. Donc je la connaissais bien sans avoir, par ailleurs, une interprétation parce qu’elle fait partie du patrimoine flamand. Un jour, j’étais en dédicaces avec mon ami Geert et on plaisantait sur l’influence qu’on me prêtait à Chagall alors que je ne la reconnais pas. Alors on s’est dit, il faudrait peut-être faire un livre qui fasse écho à mes influences, celles que je revendique, à savoir les peintres flamands. Geert a choisi ce tableau Margot la folle. Pour moi, la difficulté a été à la fois de garder la distance par rapport à ce tableau qui fait vraiment partie de mon patrimoine personnel mais de ne pas m’en éloigner trop non plus pour que le lecteur reconnaisse la citation.

. Dans cette œuvre, vous vous attaquez à une œuvre d’art, à une dimension politique. Mais il y a aussi ce parti-pris éditorial qui propose une couverture noire. C’est décidé par qui ?

    Par moi ! Mais cela n’a pas été facile car certains éditeurs allemands et italiens notamment, n’étaient pas d’accord. Ils trouvaient ce livre destructif et, en Italie, on m’a même reproché de faire un livre qui parle de religion. A moment donné, je m’attendais même à un coup de fil du pape !

. On va parler quand même de tes éditeurs et de tes relations avec eux. Jusqu’où t’autorises-tu à aller pour faire accepter tes exigences ?

    Avec mon éditeur flamand, je fais ce que je veux. J’ai démarré avec cette maison d’édition quand elle était encore toute petite. Personne n’avait trop le temps de nous guider donc j’ai avancé tout seul et maintenant je dispose d’une grande liberté chez eux. J’ai un contrat avec mon éditrice qui n’habite pas très loin de chez moi. Elle sait qu’il y a toujours un moment de panique pendant l’élaboration d’un livre et, dans ce cas, elle vient chez moi pour me rassurer et son passage me permet de continuer. On se connaît depuis plus de vingt ans, on est devenus amis et elle a un profond respect de mon travail.

. On va continuer sur les influences. Mais aussi sur tes techniques d’illustration et tes couleurs. On dit de toi qu’il y a un « rouge Carll Cneut ». Par rapport aux peintres flamands, on s’aperçoit qu’ils ont une façon très particulière d’utiliser la peinture à l’huile avec des couches successives. Toi, tu vas jusqu’à combien de couches successives d’acrylique ?

    Oui, de temps en temps j’aime bien montrer vraiment ces influences flamandes. Pour ce qui est des successions de couches, cela dépend de la couleur finale que je veux obtenir. Pour le blanc, ça peut aller jusqu’à quatre couches, le jaune ça peut être huit à neuf couches. Le jaune, c’est la couleur que je retravaille le plus.

. Et puis tu as des petits secrets de fabrication comme l’adjonction de café et d’huile d’olive…

    Parfois, je fais un peu n’importe quoi pour voir où cela m’amène. Par exemple pour un travail sur l’ombre et la lumière, je suis parti du foncé vers le clair par couches successives. Mais, comme j’ai toujours envie de me renouveler, parfois je vais dans ma cuisine et je cherche quelque chose à mélanger pour faire des expériences. Par exemple quand on ajoute de l’huile d’olive à de l’acrylique, les deux se repoussent. Quand cela a séché le lendemain, on obtient une brillance intéressante notamment dans le drapé des tissus, créée par l’huile qui est remontée à la surface.

    En fait, pour revenir un peu en arrière, comme je ne me destinais pas au départ à l’illustration et que je n’avais pas écouté avec attention les cours sur la couleur pendant ma formation, j’ai dû beaucoup expérimenter. Je ne connaissais pas bien la matière, j’avais l’impression de ne pas trop savoir dessiner. Cela m’a amené au départ vers un style très graphique dans mes premiers albums. Mais, au fil du temps, comme je dessine et je peins tous les jours, j’ai appris à travailler la matière et à mieux dessiner, même si je ne me considère pas encore comme un grand dessinateur. Mais j’ai fini par trouver ma propre technique d’illustration qui me permet aujourd’hui de dessiner à peu près tout ce que je veux.

. Pour effectivement parler de ton style d’illustration, on remarque que tes personnages sont toujours de profil …

    Cette histoire de profil, c’est venu effectivement de mes limites au départ mais aujourd’hui, de temps en temps, j’inscris un personnage de face pour montrer que je suis capable ! En Flandre, il y a eu pas mal d’articles sur le sujet. Certains ont été surpris par cela car c’était nouveau, d’autres, au contraire, pensaient que ces personnages de profil permettaient davantage aux lecteurs de se projeter dans l’histoire. Au cours des ateliers menés avec les enfants, aucun ne m’a jamais posé la question sur ce sujet. Il me semble que le profil permet davantage au lecteur de faire un effort pour s’identifier et comprendre le personnage.

. Toi, tu aimes donc laisser sa place au lecteur …

    Oui, cela me paraît très important. Par exemple, dans Willy, sur la première page, on voit juste quelques éléments dans l’illustration qui ne permettent pas de savoir qu’il s’agit d’un éléphant. Et le texte sur la page d’en face est minimaliste. Cela permet à chaque enfant d’interpréter l’image, de commencer à faire fonctionner l’imaginaire.

. Que pourrais-tu nous dire sur la réitération d’un motif d’un album à l’autre ? Est-ce volontaire, prémédité ?

    Oui, je pense notamment à la réédition de La fée sorcière, que j’ai voulue à l’occasion de mes vingt ans d’illustration. Il me semblait intéressant d’insérer des motifs d’autres albums pour faire un peu lien entre mes livres et justement marquer ces vingt ans d’illustration.

. On n’a pas encore parlé de tes cadrages et de la façon dont tes personnages paraissent en lévitation ou bien de passage. Ils apparaissent et disparaissent. Tu as en fait des cadrages très particuliers et parfois des rapports d’échelle. Est-ce que ce sont des choses calculées ?

    Non. Je travaille assez intuitivement. Mais en même temps je passe aussi beaucoup de temps à faire des croquis, à construire des maquettes. Au début, mon travail était plus cérébral, mais maintenant, c’est beaucoup plus intuitif. Une forme de maturation sans doute.

. Revenons à La Fée sorcière. Il y a beaucoup de rose dans cette seconde édition de l’album. Est-ce que tu voulais poser la question du genre dans cet album ? Pour ceux qui ne connaissent pas l’album, il s’agit de l’histoire d’une petite fée qui n’a justement pas envie de respecter les codes qu’on lui impose et voudrait aller expérimenter autre chose, d’autres activités, d’autres mondes. Est-ce que cette question du genre a été présente dans tes choix d’illustrateur ?

    Non, pas du tout, je trouve que cette question devient très lourde aujourd’hui.

. En France, dans le monde de la littérature de jeunesse, cette question est très présente. Il y a même une maison d’édition qui s’est spécialisée sur ces questions pour faire réfléchir les enfants aux stéréotypes et leur permettre de mieux s’en éloigner. Mais je vois que cette question n’est pas centrale pour toi ! Donc, revenons à La fée Sorcière. Pourrais-tu nous dire comment tu t’y es pris pour cette seconde édition car c’est plutôt rare de refaire différemment le même livre, la même histoire ? Sacré défi !

    La vérité, je crois, c’est que je voulais montrer que je dessinais un peu mieux. Cet album a été très important dans ma carrière qui m’a ouvert la porte vers d’autres pays, des traductions. Je voulais comme je vous le disais marquer ces vingt ans d’illustration et ce livre était un peu une synthèse de mon travail d’illustration pendant toutes ces années.

. Effectivement, comme tu le dis, c’est la première version de ce livre qui t’a fait connaître dans les pays francophones mais aussi ailleurs. Il y en a un autre aujourd’hui, c’est La volière dorée. C’est une véritable aventure textuelle et visuelle. Tu dis que parfois des auteurs t’envoient un texte et que cela ne te met pas toujours très à l’aise car tu sens une attente très forte.

     Oui, je crains beaucoup quand des auteurs m’envoient un texte en précisant « Je l’ai écrit pour toi ». Cela a pour conséquence de créer un stress. Mais dans le cas de La volière dorée, ce n’est pas du tout cela. Je suis tout de suite tombé amoureux de cette histoire.

. Dans cet ouvrage, il me paraît important de parler aussi de la mise en page et de la typographie mais aussi de ton écriture que l’on découvre et qu’on a voulu mettre en avant dans l’exposition. C’est ton choix ?

    Oui.. mais, par contre au départ, je ne m’étais pas rendue compte que je devrais l’écrire dans des langues différentes. La version polonaise, par exemple, m’a pris des jours et des jours.

. C’est un livre qui est bien reçu à l’étranger ?

    Oui, mais il est encore peu traduit. Et puis, dans certains pays, certains éditeurs voudraient transformer le texte. Mais les enfants l’aiment beaucoup et c’est là l’essentiel.

. Ce livre revêt pour nous une grande importance car c’est de ce livre qu’est partie l’idée de cette exposition. Mais je sais que tu réalises de plus en plus d’expositions. Et tu joues particulièrement le jeu puisque tu encadres tes œuvres. Pourquoi les encadres-tu car cela leur donne un statut particulier. Tu vas chercher dans des brocantes des cadres dorées, noirs, en fonction de tes tableaux, de tes illustrations

   L’idée est venue de l’exposition à Gand car je voulais donner plus d’ampleur. Du coup, on a cherché des cadres qui mettraient le mieux en valeur les illustrations. Et une fois encadré, l’original a une autre force.

 . Quelques mots sur l’oiseau bleu dans Le secret du chant du rossignol, avant de terminer cet entretien ?

    C’est bizarre parce que, dans ce livre, on ne voit qu’une fois un oiseau et pourtant on me considère comme un spécialiste des oiseaux. On m’invite dans des conférences d’ornithologues et on m’a même demandé de travailler pour une marque de soutien-gorge ce que j’ai refusé !

. Tu prends beaucoup de photos pour témoigner de la vie d’un illustrateur, pour démontrer aussi que les illustrateurs ne sont pas des paresseux qui se contentent de dessiner à leur table quand ça leur chante mais bien plus que ça. C’est en fait un témoignage sur la vie d’un artiste.

    Pendant deux ans, j’ai pris tous les jours une photo montrant où j’étais, ce que je faisais. Souvent dans les représentations des gens il y a cette idée qu’un illustrateur se lève à 10 heures, puis reste deux heures en peignoir… Ces photos révèlent que l’on voyage beaucoup, qu’on se lève tôt…

. Ce matin, tu nous as tenus des propos très émouvants sur ta rencontre avec Anthony Browne…

     C’est un moment très important dans ma carrière. Je l’ai rencontré hier mais je l’avais déjà rencontré il y a une quinzaine d’années, à Londres, où je travaillais sur un livre. Arrive à moment donné, dans les bureaux de la maison d’édition, cette grande star de la littérature. Et j’ai trouvé ce grand monsieur si gentil, si sympathique que cela a un peu changé ma vie et j’ai décidé à partir de ce jour d’être toujours gentil avec les gens !

. Toi aussi, Carll, tu sais être très gentil et sympathique et tu nous l’as bien montré ce matin. Tu as à ton actif une quantité conséquente d’albums et d’illustrations de romans, dont plusieurs ont été récompensés. Et nous allons faire un vœu, tu es candidat, je crois, au Prix Andersen ou au prix Astrid Lindgren. Nous te souhaitons de tout cœur que ce vœu soit exhaussé et que tu obtiennes ce prix un jour prochain car tu es vraiment un artiste hors pair.

    Moi aussi, je le souhaite pour le Prix, bien sûr, mais aussi pour le chèque qui va avec …

(transcription : février-mars 2018)

Bibliographie sélective ici.

Adhérente du CRILJ depuis deux ans, Béatrice Chaubard est bibliothécaire, travaillant actuellement à la Médiathèque de Chailloux (Haute Garonne). Elle s’est beaucoup investi dans les activités de la section Midi-Pyrénées de l’association, recevant notamment Anne Brouillard en 2015. Apportant sa collaboration, en décembre 2016, à la formation à propos du théâtre contemporain pour la jeunesse, elle a, par la suite, dans le droit fil de l’éducation populaire, accompagné des habitants de sa commune au théâtre, à Toulouse. Béatrice Chaubard est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

 

Anthony Browne à Moulins

Vous avez écrit un beau texte (ou réalisé une image épatante) et vous voulez mettre texte (ou image) à la disposition de tous. Vous nous envoyez et nous mettons en ligne ici.

 

Anthony Browne parle de son œuvre avec Isabel Finkenstaedt

 par Sabrina Moreau

    C’était la première année que je me rendais à la Biennale des illustrateurs de Moulins. Un pur bonheur. Que de rencontres, que de découvertes, que d’échanges ! J’en suis repartie riche de toutes les images vues dans les expositions, pleine de projets de lectures à faire découvrir à nos petits lecteurs et heureuse d’avoir rencontré tant d’auteurs et illustrateurs si touchants.

     La rencontre avec Anthony Browne était la rencontre inaugurale de ce week-end. Ce fut très émouvant de pouvoir mettre un visage et une voix sur l’auteur de tant d’albums lus à des classes. Voici une retranscription de cette rencontre où Anthony Browne était accompagné d’Isabel Finkenstaedt, son éditrice chez Kaléidoscope.

    Lorsqu’Anthony Browne avait cinq ans, il inventa un jeu avec son frère. Ce jeu était très simple : une première personne dessine une forme, la seconde personne la regarde, se demande ce que cette forme lui rappelle et la transforme en autre chose. C’est un jeu auquel tous les enfants jouent finalement. Pour Anthony Browne, chaque travail de création est basé sur ce jeu. « Quand les enfants me demandent d’où viennent mes idées, je leur dis qu’elles viennent de partout. Il n’existe que sept formes d’intrigues pour une histoire et, donc, chaque histoire trouve sa source dans une autre histoire. »

LE JEU DES FORMES

    Quand Anthony Brown rencontre des classes, il présente aux élèves un de ses dessins réalisé lorsqu’il était petit pour leur montrer que ses dessins d’enfant sont les mêmes que les leurs. Même si ce dessin paraît étrange, il y a une relation avec le jeu des formes. Ces jambes qui marchent avec la tête de pirate qui sort d’une chaussure et les jambes de deux pirates qui se faufilent dans le short, c’est le début d’une histoire où les jambes deviennent les mâts d’un bateau de pirate.

    Ensuite, il présente aux enfants la photographie d’une sculpture de Picasso représentant un babouin qui porte un enfant. La plupart répondent que les pieds du babouin sont en fait des mains puis il montre la tête et là ils se rendent comptent que c’est un jouet d’enfant. Pour Anthony Browne, c’est l’exemple même de la transformation qui devient une œuvre d’art

    Une œuvre de Max Ernst représentant un silo à grains en Afrique transformé en éléphant étrange (L’Éléphant de Célèbes, 1921) a inspiré l’album Les tableaux de Marcel, où Marcel joue au jeu des formes avec les tableaux. Anthony Browne voulait, pour ce livre, utiliser les tableaux de Max Ernst mais ce ne fut pas possible pour une question de droit. « Dans Les tableaux de Marcel, chaque image raconte une histoire ».

LE SOUCI DU DETAIL : LES IMAGES RECURRENTES

    Anthony Browne réalise l’illustration d’un conte, Hansel et Gretel. C’est ce livre qui va transformer sa manière de voir les choses. Auparavant, Anthony Browne utilisait les détails du fonds pour rendre l’image plus intéressante mais là il se retrouve face à une nouveauté : illustrer un texte qui est écrit par un autre et dont il existe des centaines d’illustrations. Il choisit alors de donner une autre fonction aux détails dans le fonds de l’image. Ces détails ne seront pas au service de l’histoire. Ce seront des formes récurrentes visibles sur plusieurs planches de l’album.  On retrouve les barreaux, l’image de l’envol, le triangle.

    Pour la scène du réveil, Anthony Browne confie « avoir pris la décision de faire de la mère une sorcière ». Cette idée n’était pas présente dans ses dessins préliminaires, elle s’est « développée pendant que je dessinais : j’ai utilisé l’ombre de la mère et la nuit derrière les rideaux en forme de triangle pour donner l’idée du chapeau de sorcière ». Anthony Browne venait de faire une découverte : « Les éléments du fond m’aide à raconter une autre histoire ».

    Dans la scène du petit déjeuner dans l’album Anna et le gorille, le souci du détail permet à Anthony Browne d’expliciter la relation entre ce père et sa fille. C’est la scène où ils sont pour la première fois ensemble. Le père lit le journal qui forme une barrière entre les deux personnages. Tout est propre, organisé, à sa place. toutes les formes sont géométriques. La couleur froide dominante évoque la tristesse de cette relation parent-enfant. Seul le rouge du pull d’Anna est un prémice de l’aventure. Et pourtant Anthony Browne avoue que rien n’était planifié dans le dessin :  « Quand on fait une image, on est immergé dans l’image. La plupart des décisions sont intuitives et prises au fur et à mesure du dessin. »

    En contre point de cette première image, on trouve plus loin (après avoir vécu tant d’aventures avec son nouvel ami), cette scène du repas avec le gorille. « Quand j’étais enfant, je jouais au jeu des 7 erreurs ». On a en effet l’impression que c’est ce qui guide Anthony Browne. Ici tout est rapprochement : l’image est aplatie, les formes sont organiques sans angle droit, les personnages se regardent et les couleurs lumineuses et chaleureuses évoquent le bien être dans lequel se trouve Anna.

L’INCARNATION DU JEU DES FORMES

    L’album Tout change en est la représentation la plus parfaite. « Je voulais que les changements, les transformations soient l’histoire. J’avais l’image d’un enfant qui regarde quelque chose qui se transforme mais je ne savais pas comment en faire une histoire. Un jour, je discute avec des amis de leur fille de six ans. Ils me racontent qu’ils avaient organisé un dîner pour lui annoncer une merveilleuse nouvelle en maintenant le suspens jusqu’à l’annonce mais leur fille s’était mise à pleurer. Cela me fit penser à cette image : celle d’un enfant qui s’inquiète car il voit les choses se transformer. Je venais de trouver l’histoire du livre mais le lecteur ne devait pas le savoir au début. J’avais le début et la fin mais je ne savais pas comment mettre en forme l’histoire. Les idées arrivaient au fur et à mesure. » Encore une fois tous les indices du changement qui est en train de s’opérer sont dans les détails des fonds (le cadre avec la Vierge à l’enfant).

AJOUTER DES DETAILS POUR RENDRE LES CHOSES PLUS DROLES

    L’album Promenade au parc est le deuxième album qu’Anthony Browne a écrit. C’est l’histoire simple d’un homme et de sa fille qui vont au parc promener leur chien et parallèlement celle d’une mère et de sa fille qui promènent aussi leur chien. Les animaux jouent vite ensemble mais les êtres humains s’ignorent. Puis petit à petit les enfants se rapprochent et finissent par jouer ensemble. « C’est une histoire très simple et j’en étais embarrassé. J’ai donc ajouté des choses rigolotes comme les pieds du banc en forme de chaussures sans que ça ne veuille forcément dire quelque chose ».

    « Lors d’une interview pour la télévision, lorsque j’étais plus jeune, le présentateur me demande hors plateau si je veux parler de l’utilisation des murs de briques dans mes livres. Mais je n’avais fait que deux albums avec des murs de briques. Il m’a alors demandé pourquoi je rajoutais des détails. Je n’ai pas osé lui dire que c’était pour rendre les choses plus drôles alors j’ai menti en disant que c’était pour représenter comment les enfants voyaient le monde. Donc vingt ans plus tard, j’ai revisité ce livre et j’ai voulu raconter comment un même événement pouvait être perçu différemment par plusieurs personnages. C’est le sujet d’Une histoire à quatre voix. »

    Cet album est écrit à travers quatre points de vue différents retranscrits par l’utilisation de quatre polices de caractère différentes. Dans la scène de la sortie du parc, on voit un arbre qui apparaît en feu : « Au moment où je le dessine, je me demande  « Pourquoi je fais ça ? Comment je vais l’expliquer si on m’en parle ? ». « C’était comme pour Anna et son père, je ne savais pas vraiment pourquoi je faisais ça et alors que j’étais entrain de dessiner la femme qui sortait du parc, je me mettais à ressentir sa colère pour son fils qui s’était égaré dans le par cet qu’elle avait retrouvé entrain de discuter avec une fille. Mes images sont souvent une combinaison de ce genre d’accident. »

QUESTIONS DE L’ASSISTANCE

. D’où vous vient l’intérêt pour les gorilles ?

    « Cela vient beaucoup de mon père. C’était un homme grand physiquement et mon frère et moi étions petits. Il avait été boxeur et volontaire pendant la Seconde Guerre mondiale et je ne pouvais pas imaginer qu’il ait pu faire des choses horribles car c’était un homme très doux. Il s’occupait beaucoup de nous, nous faisait dessiner, écrire de la poésie. Il nous encourageait aussi à faire du sport. C’était un homme au physique imposant mais très doux, comme les gorilles « 

. Dans Petite beauté, pourquoi le style pictural change au fil des pages ?

    « Je pense que j’ai essayé de sortir d’un trou et je me suis dit qu’il n’y avait pas de règle disant que dans un livre il faut avoir le même style du début à la fin. Zoo et A calicochon étaient des albums très planifiés et organisés dans l’illustration. Petite beauté a été une libération de ces règles que je m’étais imposé. »

. Vous dites que l’image se fait quand elle se crée. Y a-t-il des ratés ?

    « Beaucoup de ratés ! Je travaille à l’aquarelle et j’essaie de garder l’image, de ne pas la jeter. Après j’utilise la gouache pour peindre par-dessus. Chaque jour dans mon atelier c’est comme le premier round d’un match de boxe : on peut se débrouiller pas trop mal puis prendre un uppercut et chaque image a le sentiment d’être fragile, vulnérable « 

. Vous représentez souvent les pères, les enfants, les animaux mais qu’en est-il des mamans ?

    « J’ai écrit un album intitulé Mon papa et, à contrecœur, j’ai fait une suite intitulée Ma maman. Je ne savais pas comment le représenter. Ma mère était assez typique de sa génération et ce n’est pas cela que je voulais représenter de la maman. En tant qu’homme je trouvais qu’il était difficile de se moquer de sa maman comme j’avais pu jouer avec l’image du papa. J’ai plus utilisé l’image de la petite fille comme personnage qui ‘sauve’ les autres. »

    Après presque une heure et demi de rencontre, Anthony Browne quitte la scène. Il est fidèle à lui-même : bienveillant, plein d’humour et d’humilité sur son travail. Une très belle rencontre qui s’est poursuivie par la découverte de son exposition dans les salles de l’Hôtel de Ville de Moulins.

(février 2018)

 

  

Après classe préparatoire littéraire, Ecole du Louvre et formation d’ingénierie culturelle, Sabrina Moreau est coordinatrice culturelle en milieu pénitentiaire pendant six ans puis, depuis 2013, mediathécaire en charge de la programmation culturelle à Eaunes, près de Toulouse. Au CRILJ Midi-Pyrénées dont elle est membre depuis 2013, elle assure, à compter de 2015, les fonctions de trésorière. « Maman de deux jeunes enfants, je suis tombée dans la littérature jeunesse grâce à eux. Convaincue que lire des histoires dès le plus jeune âge est un outil de « construction massive », je cherche à développer des projets et des actions de médiation culturelle autour du livre jeunesse. » C’est ainsi que Sabrina Moreau participe à la formation « projets d’activités autour de la littérature de jeunesse » organisée avec la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations (DDCSPP) de la Haute-Garonne à destination des animateurs de centres de loisirs. Elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ  à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

 

 

 

Pauline Kalioujny à Moulins (2)

 

Pauline Kalioujny : entre taïga et forêt arthurienne

 par Wendy Liesse

    Lors de la quatrième édition de la Biennale des illustrateurs de Moulins, au mois d’octobre 2017, le public a eu le plaisir de découvrir le travail de Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice. L’exposition consacrée à son travail était installée au sein des Imprimeries réunies, lieu bien choisi pour cette marionnettiste de la gouge.

    Pauline Kalioujny accueille les visiteurs. Elle explique patiemment son travail et répond aux questions tout en dédicaçant ses livres avec gentillesse et spontanéité. L’exposition propose un échantillon de ses divers talents et, au milieu d’anciennes presses, nous découvrons son travail en linogravure au travers d’une série de planches au sujet végétal ainsi que les originaux de son de dernier album Promenons-nous dans les bois paru en octobre dernier.

    Pour celui-ci, elle a choisi de travailler à l’encre et à la plume sur grand format. Quatre grandes fresques accrochées aux murs en trois couleurs : rouge, noir et blanc qui attirent l’œil du visiteur. C’est « sa palette habituelle », elle dit de « ces trois couleurs primitives, qu’elles renvoient à l’inconscient collectif » : « Le noir et le blanc, dans cet album, représentent les forces minérales, végétales et animales de la nature, des forces brutes et sauvages. Le rouge représente l’humanité, faite de sensations et d’émotions ».

    On y voit une petite fille emmitouflée dans un manteau rouge et chaussée de valienki cheminant au travers d’une épaisse forêt peuplée d’habitants nombreux. Certains penseront au petit chaperon rouge mais il n’en est rien ou, en tout cas, ce n’était pas voulu. Son trait est tendre, tout en rondeur, elle souhaite que le petit lecteur se sente rassuré.

    Pauline Kalioujny a choisi d’utiliser une comptine classique et de la revisiter. L’histoire commence de la même manière, une enfant se promène seule dans les bois en fredonnant. Plusieurs indices sont dissimulés pour indiquer la présence du loup. On entend sa voix mais il reste toujours invisible. Ensuite, des personnages issus d’autres contes font leur apparition et on comprend alors que l’histoire n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. La richesse de ce livre destiné aux plus jeunes nous surprend.

     Pauline Kalioujny avait déjà commencé à travailler sur le livre-objet pour ses précédents albums. Elle nous propose à présent un leporello. Elle tire parti de ce format en accordéon avec ses quatre grandes fresques qui forment un décor en continu seulement interrompu par les pages où l’enfant apparaît en plan rapproché pour questionner le loup et entendre ses réponses. Ce format donne un sens de lecture naturel, sans ambiguïté, idéal pour les plus jeunes qui pour l’avoir testé tournent autour du livre déplié – cinq mètres quand même – en chantonnant la comptine.

    A travers ce parcours narratif et graphique, les personnages nous emmènent dans leurs aventures, on suit le rythme de la comptine au gré des paysages qui montent et qui descendent. Elle reproduit en images la musicalité de la comptine, si importante pour les plus jeunes enfants.

    L’utilisation que Pauline Kalioujny fait de ce format nous rappelle qu’elle possède, notamment, un diplôme de cinéma d’animation de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris. Elle utilise le travelling pour traduire le mouvement, elle travaille l’harmonie entre le texte et l’image, le cadrage avec les plans rapprochés de l’enfant qui font monter la tension petit à petit et pour finir elle nous présente les personnages au dos de l’album à la manière d’un générique de film sous la lumière d’une poursuite. Sa pratique de la gravure a aussi été une bonne école : « La technique l’a contrainte à se canaliser pour se concentrer sur les cadrages et la force du dessin ».

    Pauline Kaliouny est fascinée par la nature. Dans plusieurs de ses albums, elle met en scène un personnage qui part à l’aventure dans cette nature et porte un regard émerveillée sur celle-ci. Ce trait que l’on trouve dans ses gravures, elle le transcrit avec sa plume. L’illustratrice aime dessiner la forêt. Tout est y dense et sinueux. Il flotte un air de taïga dans ces images. L’illustratrice partage son imaginaire entre la Russie et la France. De père ukrainien et de mère française, elle puise dans le folklore russe pour imager ses histoires.  Elle aime le travail des artistes russes des années 1930. Elle cite Ivan Bilibine qui a beaucoup utilisé des objets, des motifs issus des traditions populaires russes associés à un sens du merveilleux. Mais aussi Samuel Marchack, Vladimir Lebedev  et bien d’autres. Pauline Kalioujny se place dans la lignée de cette littérature qui associait la nature et le folklore russe aux sujets du monde contemporain.

    La forêt est un élément perpétuel dans les contes populaires russes. Dans Promenons-nous dans les bois, elle est presque un personnage à part entière tant elle occupe l’espace. Dans cette forêt, on trouve le personnage de Baba Yaga fuyant à bord de sa isba à patte de poulet, nous rencontrons encore des chouettes et des hérissons souvent représentés et appréciés dans la littérature russe. Mais ce qui nous intéresse, c’est le rôle du loup. On assiste à une inversion du personnage type où l’agresseur devient l’aidant. Ce rôle positif du loup est une représentation que l’on retrouve souvent dans les contes russes (Le conte d’Ivan Tsarevitch, L’oiseau de feu, Loup gris).

    À partir d’une simple comptine, Pauline Kalioujny nous raconte beaucoup.

    C’est dans un contexte contemporain d’une nature détruite par l’homme qu’elle met en scène cette petite fille aux traits si tendres. Au fil de l’album des bûcherons sans yeux, déshumanisés apparaissent et détruisent la forêt. Elle finit l’album par une image ouverte où le lecteur va pouvoir « décider de ce qu’elle signifie pour lui »

    Comme un clin d’œil malicieux, l’auteur nous propose plusieurs idées pour remédier aux maux du monde au dos de l’album : de la plantation d’arbres, aux lapins qui se moquent de la fourrure du manteau de l’enfant, en passant par un hymne au ver de terre, bienfaiteur de la nature… mais tout cela avec poésie. On pourrait encore parler longtemps de la richesse de cet ouvrage mais je vous laisse découvrir par vous-même ce petit album pas si petit que ça en fait.

    En parallèle de la création de livres pour enfants, Pauline Kalioujny continue un travail de recherche plastique qui, nous allons le voir s’entremêler par moment avec son métier d’illustratrice pour enfant.

    Il y est aussi question de nature. Nous découvrons des esquisses, des dessins préparatoires, des estampes. Lors d’une résidence artistique à Troyes (en 2015), elle avait réalisé tout un travail de recherche autour de la forêt. Une exposition intitulée L’esprit des bois avait été présentée en 2016 à la médiathèque de Troyes.

    Elle poursuit aujourd’hui cette production sur la représentation des arbres dans les contes et les mythes. Une matrice en linoléum gravé de son interprétation du pin de Barenton et son impression sur papier asiatique nous était dévoilée. Le pin de Barenton est un arbre issu de la légende arthurienne dans laquelle la forêt occupe aussi une place importante.

    Une série de planches, intitulée Les maux d’une fleur, était également présentée. On y voit des variations florales gravées et peintes. La galerie l’art à la page avait montré une partie de ces œuvres lors d’une exposition collective consacrée aux séries en 2016.

    Pauline Kalioujny « aime l’intelligence de la forme et de la structure végétale, une intelligence totalement instinctive, à la fois géométrique et organique ». Gerberas, dahlias, chrysanthèmes et pavots défilent sous nos yeux séduits par la précision de la gravure et la poésie qui s’en dégage. Qui sait, ce sont peut-être des futurs personnages d’albums.

    Entre nature et culture, Pauline Kalioujny, jeune auteure-illustratrice, nous a offert, lors de cette Biennale, un beau moment d’émerveillement et de poésie. Elle nous souffle qu’elle prépare actuellement un conte russe à paraître en octobre au Père Castor. Nous l’attendons avec impatience.

 (février 2018)

 

Pauline Kalioujny vient d’obtenir le Prix Pitchou pour son album Promenons-nous dans les bois, prix décerné par un comité de lecture issu de la Fête du livre jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme) qui récompense le meilleur album de l’année pour les tout-petits. « Un grand merci au jury et aux partenaires. Mon éditeur et moi sommes ravis de voir notre soigneux et engagé travail si vite récompensé. » (Pauline Kalioujny)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. En février 2017, Wendy Liesse a effectué au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse. Elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un “coup de pouce” de l’association à l’occasion de la quatrième Biennale des illustrateurs de Moulins.

Tomi Ungerer à Moulins

 

 

Parcours dans l’œuvre de Tomi Ungerer avec Thérèse Willer

par Martine Abadia

     Après une introduction d’Anne-Laure Cognet, médiatrice, pour excuser l’absence de Tomi Ungerer, la parole est donnée à Thérèse Willer, auteure d’une thèse sur l’auteur-illustrateur parue aux éditions du Rocher et conservatrice du musée qui lui est consacré à Strasbourg, musée qui a aussi vocation de Centre international de l’illustration.

     L’article suivant croise les propos de la conférence de Thérèse Willer lors de la journée professionnelle de la Biennale des Illustrateurs à Moulins (Allier), le vendredi 29 septembre 2017, avec des extraits d’interviews contenus dans le film documentaire Tomi Ungerer, l’esprit frappeur de Brad Bernstein, dans le numéro spécial de la revue ZUT ! ainsi que dans divers articles qui lui ont été consacrés.

    Tomi Ungerer, né en 1931, est l’auteur d’une production graphique à la fois très abondante (30 à 40 000 œuvres) et très diversifiée (ouvrages pour la jeunesse, publicité, dessins satiriques, érotiques et d’observation).

    Son œuvre s’articule autour de quatre grandes périodes qui sont corrélées très étroitement à ses déménagements : la période alsacienne jusqu’en 1956, la période américaine de 1956 à 1971, la période canadienne de 1971 à 1976, la période irlandaise à partir de 1976.

    Dans un de ses entretiens à Philippe Schweyer, Tomi Ungerer dit : « J’ai passé les quatre premières décennies de ma vie à courir de lieu en lieu. Depuis mon retour en Europe, j’exécute un continuel mouvement de balancier entre l’Alsace où j’ai mes racines et l’Irlande où j’ai mon feuillage. » (1)

    Nourri par cette âme vagabonde et marqué par les années de guerre de son enfance, Tomi Ungerer refuse les frontières : « Je n’aimerais pas être rangé dans une case, cela vient de mes origines alsaciennes. Suis-je allemand ? Suis-je français ? Non, je suis alsacien. Suis-je New-Yorkais ? Suis-je Irlandais ? Tout doit être relativisé. »

    Dès la fin des années 60, Tomi Ungerer a souhaité partager son œuvre avec un large public en la confiant d’abord à Philadelphie et à l’Université de Minneapolis, puis, bien sûr, en 2007, au Musée de Strasbourg , qui dispose aujourd’hui d’un ensemble de près de 10000 dessins très représentatifs de l’évolution de son œuvre et de 6000 jouets provenant de la collection personnelle de l’artiste.

    Thérèse Willer articule son intervention autour de trois axes : les divers genres graphiques de l’œuvre de Tomi Ungerer, les différents thèmes qui traversent cette œuvre, les échos graphiques et plastiques, les connexions avec l’histoire de l’art

  1. Les divers genres graphiques

    Ou plutôt les différentes facettes d’un même talent, facettes qui s’imbriquent et sont menées parallèlement tout au long de son évolution créatrice.  Il semble important aussi de préciser à quel point la vie personnelle de Tomi Ungerer, les périodes noires qu’il a traversées dans son enfance et sa migration aux USA ont influencé sa création. Dans un interview, Tomi Ungerer dit que « s’il n’avait pas perdu son père très tôt [à l’âge de 4 ans], on ne l’aurait jamais laissé devenir artiste. » (2)

    Tomi Ungerer est né en Alsace dans une famille d’horlogers ;  son enfance a été marquée par la seconde guerre mondiale, l’occupation puis la libération, la libération dont il dit lui-même qu’elle lui a apporté tant de frustrations et de désillusions qu’elle provoqua en grand partie sa migration vers les USA en 1956. « Le retour des Français reste encore pour moi la plus grande désillusion de ma vie. J’y ai laissé mon innocence et j’y ai trouvé mon arrogance d’alsacien. » (3) Ces expériences ont sans nul doute forgé son caractère, sa singularité et son anticonformisme. (4)

a) Le dessin pour enfants

    Cette partie de son œuvre comprend 70 titres, traduits pour la plupart en 30 langues. La grande majorité de ses albums ont été publiés en France, mais parfois 20 ou 30 ans après leur parution initiale aux USA. Le début de sa carrière est corrélée à sa rencontre avec Ursula Nordström des éditions Harper § Row, chez qui paraîtront tous les albums de sa période américaine.

    En 1957, parution de Les Mellops font de l’avion, premier volume de la série « Les Mellops », famille de petits cochons à qui il arrive des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Le succès immédiat du premier titre et les nombreux prix qu’il reçoit aux USA engagent Tomi Ungerer à publier quatre autres titres.

    A la suite de ce succès, entre 1958 et 1961, paraissent quatre autres titres : Rufus, Orlando, Crictor et Adelaïde.

    En 1961, Tomi Ungerer se fait vraiment connaître lors de la parution de l’album Les trois brigands. Cet album surprend mais aussi séduit le public pour son style caricatural, son trait synthétique, ses formes au style japonisant et son propos.

    Entre 1966 et 1971, Tomi Ungerer s’engage dans la voie de la satire et de la lutte contre l’intolérance. Cet engagement s’illustre surtout dans le domaine de la publicité mais aussi dans le domaine du dessin pour la jeunesse. Durant cette période, paraissent plusieurs titres : Jean de la lune et Guillaume, l’apprenti sorcier, en 1966, Le géant de Zéralda, en 1967.

    Selon Tomi Ungerer, Jean de la Lune est l’éternelle histoire de l’intrus, différent des autres. Ce conte dénonce l’injustice et l’intolérance. Il est aussi profondément antimilitariste et s’inscrit pleinement dans une critique de la guerre du Vietnam

    Pour Guillaume, l’apprenti sorcier et pour Le géant de Zéralda, Tomi Ungerer dit vouloir confronter l’enfant lecteur au sentiment de peur ; il estime que l’enfant doit avoir ressenti cette sensation, fréquemment rencontrée  dans la vie réelle, pour grandir et ne doit pas être cantonné, sous prétexte de son statut d’enfant, dans un monde ultra-protecteur et hypocrite. Il faut noter aussi que L’apprenti sorcier est initialement un poème de Goethe, doté d’une morale universelle et compréhensible par tous : ne jamais prendre une place qui ne nous appartient pas, sans formation. Ces deux ouvrages  fourmillent de détails, de références culturelles, proposent des fins ouvertes et nous invitent à des relectures multiples ; saisit-on, par exemple, dans Le Géant de Zéralda, lors d’une première lecture, tout le sens de la dernière illustration ?

    Au fil des années, alors qu’il arrive au faîte de sa réussite, autant dans l’illustration jeunesse que dans les autres productions graphiques (cartoons, publicité), Tomi Ungerer critique de manière de plus en plus virulente la politique américaine : guerre du Vietnam, ségrégation raciale, hypocrisie et superficialité des rapports humains. Il s’autorise de plus en plus de liberté, y compris dans les ouvrages de jeunesse :

Le chapeau Volant, en 1970, met en scène un vétéran de guerre mutilé qui, grâce à son chapeau volant, va accéder à la fortune et au bonheur. Dans ce conte, Tomi Ungerer introduit la satire sociale en dénonçant injustice, misère et marginalisation.

– La grosse bête de Monsieur Racine, en 1971, se caractérise aussi par son esprit satirique et caustique. D’un comique grotesque, certains dessins rappellent les scènes de Dubout, parfois aux limites licencieuses.

– Papaski, en 1971, privilégie l’élément de l’absurde sous la forme de fables sans fil conducteur apparent. Elles ont en commun toutefois de constituer une critique virulente de la société de consommation par l’utilisation d’un humour sardonique et l’utilisation du motif du jouet détourné de sa fonction première.

– Dans Pas de baiser pour maman, en 1973, il choisit l’illustration à la mine de plomb et le personnage d’un chaton pour exorciser son enfance. Cet ouvrage a déchaîné les critiques aux USA car Ungerer y  avait introduit une scène représentant une table de petit déjeuner avec une bouteille de schnaps.

– Allumette, en 1974, constitue son dernier ouvrage, avant 20 ans de silence, en termes de parution jeunesse. Fortement inspiré du conte d’Andersen, ce livre met en scène une héroïne vivant dans un monde industrialisé. Il constitue une satire de la déshumanisation, liée à ce qu’il qualifie de dérive sociétale.

    Son humour corrosif, la parution de ses dessins érotiques  et sa vision sans concession de la société américaine vont lui attirer les foudres de la presse et de la société civile. En 1971, il quitte les USA pour la Nouvelle Ecosse, au Canada, puis, quelques années plus tard, s’installe avec sa femme Yvonne en Irlande où il vit toujours.

    Après une interruption de plus de 20 ans, paraissent à partir de 1997, plusieurs titres pour la jeunesse : Flix, en 1997. Tremolo, en 1998, Otto, autobiographie d’un ours en peluche, en 1999.

    Ces trois ouvrages, d’abord parus chez l’éditeur suisse Diogènes-Verlag, paraîtront ensuite à l’école des Loisirs qui, aujourd’hui, propose l’ensemble de son œuvre pour la jeunesse.

    Les albums Le nuage bleu, en 2000, Amis-Amies, en 2007, et Zloty, en 2009, ont en commun de prôner l’amitié et la solidarité comme vecteurs des relations humaines et moyens de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. On y retrouve aussi le goût de Tomi Ungerer pour la musique et les arts.

   En 2013, est édité Le Maître des Brumes. Dans cet ouvrage plus apaisé, Tomi Ungerer rend hommage, de merveilleuse façon, à cette belle terre d’Irlande, pays de brume, de brouillard et de mer, où il réside depuis plus de 30 ans.

    « Si j’ai conçu des livres d’enfants, dit Tomi Ungerer, c’était d’une part pour amuser l’enfant que je suis, et d’autre part, pour choquer, pour faire sauter à la dynamite les tabous, mettre les normes à l’envers : brigands et ogres convertis, animaux de réputation contestable réhabilités… Ce sont des livres subversifs, néanmoins positifs ».

 b) Les dessins publicitaires

    Dans un entretien accordé à son éditeur Diogènes Verlag en 1994 (5), à l’occasion d’une rétrospective de son travail d’affichiste, Tomi Ungerer dit : « L’affiche est pour moi la reine des médias. Par son format, elle se laisse voir de loin, elle ne bouge pas, on a le temps de la déguster. Et pourtant, il faut qu’elle accroche, qu’elle mette le grappin sur le regard du passant pressé ou de l’automobiliste stressé. » Plus loin, il ajoute : « A New York, dans les années 60, j’ai vécu l’âge d’or de la publicité. New York, ville libre, où tout alors était concevable… Depuis,  les esprits ouverts se sont refermés – ou hélas – nous ont quittés. Certaines [affiches] ont causé des remous ou des protestations, surtout par les féministes et les ligues de vertu ! Mon esprit provocateur est alors comblé, stimulé par les tollés. »

    Sa première affiche pour la papeterie Schwindenhammer en 1954, « Il n’avait pas… un cahier Corona », se caractérise par un trait stylisé et une composition structurée par des diagonales ; il joue sur l’effet de surprise provoquée par une situation inattendue : un écolier est mis au coin, un bonnet d’âne en guise de tête, – parce qu’il n’avait pas de cahier Corona…

    Dès 1957, Tomi Ungerer démarre véritablement sa carrière de dessinateur publicitaire, profitant du contexte très favorable des années soixante pour  la publicité, mais aussi de l’explosion de la société de consommation. Les agences de publicité américaines se sont en effet très vite enthousiasmées pour ce jeune créateur plein de talent dont les affiches alliaient causticité et créativité. Toutefois, beaucoup de ses projets restent inédits car jugés trop subversifs.

    C’est la campagne publicitaire qui lui est confiée par Le New York Times en 1960 qui le rend célèbre : une série de 24 immenses affiches sont placardées dans le métro newyorkais et ont pour vocation de créer un choc visuel par l’emploi de couleurs vives en contraste avec le noir, par le jeu entre la typographie et l’image et les situations incongrues qu’elles mettent en scène.

    Plus tard, en 1968, il utilisera un slogan frappeur « Expect the unexpected », que l’on peut traduire par « S’attendre à l’inattendu », dans l’affiche publicitaire pour The Village Voice.

    Et, parallèlement, en 1967, il est sollicité pour l’ouverture  du complexe de boutiques Truc avec un slogan, « Truc est plus étrange que la fiction », qui est une forme de réinterprétation de la mythologique licorne qui ne se laisse approcher que par des vierges. Ici, Tomi Ungerer représente une femme nue, peut-être de petite vertu du fait de ses bas rouges, qui contrairement à la légende, réussit à traire l’animal mythique.

   Le support de l’affiche est aussi un moyen pour Tomi Ungerer  d’exprimer ses opinions sur la politique américaine des années 60. Dans « Black Power/White Power », en concevant son dessin comme une carte à jouer qu’on peut retourner, il pose la question de la responsabilité des deux camps à propos de la discrimination raciale. Dans « Choice, not chance », il exprime, de manière cruelle et dramatique, son profond antimilitarisme.

    A partir des années 70, son style évolue. Il attache de plus en plus de place au jeu de mots et à l’association d’idées. Ainsi, en 1975, il réalise une série d’affiches pour l’imprimerie Siegwerk dans laquelle il décline le thème de l’arc en ciel. Avec le slogan  « L’arc en ciel réveille la fantaisie de façon formidable », il joue sur le double sens en allemand du mot « ungeheuer » qui signifie au sens propre « monstrueux » et au sens figuré « formidable » : il l’illustre par le monstre du Loch Ness qui est chevauché d’un personnage en habit et haut de forme.

    Depuis les années 1980, l’affiche  lui sert de médium  pour les causes humanitaires qui lui sont chères : respect des droits de l’homme, lutte contre le sida et aide à la Croix Rouge. Au-delà de ses évolutions, la place de la satire, l’exploitation de l’absurde et le rapport entre le texte et l’image restent des constantes de son œuvre publicitaire.

c) L’œuvre satirique

    La satire correspond parfaitement à l’esprit caustique de Tomi Ungerer. Dès son jeune âge, Tomi Ungerer s’adonne au dessin satirique, un moyen sans doute d’exorciser ses peurs et sa colère contre l’occupation allemande. (6)

    Mais ses véritables débuts dans le dessin satirique ont lieu à New York lorsqu’il travaille pour plusieurs grands magazines. Il adopte le genre « cartoon » pour croquer avec humour et sans ménagement le monde contemporain : dans un recueil intitulé Horrible, il dénonce la mécanisation du monde moderne ; dans Inside Marriage, il fait une satire du mariage.

    Dans le  livre The party, vers la fin des années 1960, le style de Tomi Ungerer se durcit vraiment. Il fait une critique très violente de la bonne société newyorkaise en observant son comportement dans des soirées mondaines. Son ton y est mordant, parfois à la limite du supportable pour la « bonne société » de la ville.

    Plus tard, durant les années 1970, son œuvre satirique prend une dimension plus dramatique, comme si Tomi Ungerer prenait plus de distance, se plaçait en moraliste, pour mieux se préoccuper de sujets essentiels et mieux juger ses contemporains. Deux œuvres sont à signaler : Babylon, pamphlet de la décadence du monde moderne dans lequel l’auteur dénonce, par exemple, les dangers de la surpopulation en illustrant la vie quotidienne des humains dans des alvéoles d’une ruche, et Symptomatics, où il s’attaque aux conséquences du monde moderne et de la société de consommation sur l’être humain.

    A partir des années 1980, il se recentre sur la lutte contre l’intolérance, le fascisme et la guerre. Les évènements auxquels il fait référence, sont plus datés, inscrits dans l’histoire personnelle de Tomi Ungerer. Le fascisme est incarné par le nazisme, l’antimilitarisme par le souvenir de la seconde guerre mondiale.

    L’ensemble de cette œuvre satirique se caractérise par un graphisme brutal, sans concessions, la diversité de ses techniques allant du collage au dessin et à la peinture, et par son ancrage dans la société.

d) Le dessin d’observation

    En contrepoint de cette œuvre satirique, Tomi Ungerer a ressenti le besoin, comme il le dit, de « trouver un nouveau sens de la mesure » en renouant avec une vision plus classique du dessin. Le jeune Tomi Ungerer aimait déjà aller se promener dans les forêts alsaciennes et faire des croquis des espèces d’oiseaux qui les peuplaient.

    C’est à son arrivée en Irlande, qu’il va consacrer du temps au dessin d’observation. Il esquisse des animaux familiers et  fait des croquis de ses propres enfants observés dans leur contexte de jeu ou d’activité. On y découvre un Tomi Ungerer qui maîtrise parfaitement le trait, qui réussit à saisir la vivacité du mouvement, tout cela avec une économie de moyens : souvent, encre de Chine et lavis. Mais la satire n’est tout de même jamais très loin, comme dans Slow Agony où il dépeint son univers canadien, la déchéance de la société de consommation et la violence humaine qu’elle engendre.

e) Le dessin érotique

    Apparessant toujours en filigrane dans l’ensemble des créations de Tomi Ungerer, y compris dans ses albums pour la jeunesse, il peut être considéré à cet égard comme un thème de son œuvre.

    Dans ses dessins érotiques, la satire sociale est souvent présente : en 1969, dans Fornicon, Tomi Ungerer s’inspire de scènes imaginées par lui-même avec des poupées Barbie désarticulées et mises en situation, pour critiquer la mécanisation du sexe. Pour accentuer la froideur, il utilise un trait linéaire à l’encre de Chine. Par contre, dans Totempole, il s’intéresse à l’érotisme en tant que tel et propose des dessins d’une grande précision anatomique, réalisés avec des crayons gras pour donner  du volume aux formes. Dans les années 80, il réalise Les Grenouillades où l’on découvre encore une autre technique très colorée et aux formes pleines. Cette série rappelle la verve et la fantaisie rabelaisienne.

  1. Une approche thématique et iconographique

    La plus grande partie de l’œuvre de Tomi Ungerer s’articule autour de la thématique des pulsions de vie et de mort, de la femme et de l’érotisme, sans oublier la satire sociale.

a) Le temps qui passe et la mort

    N’oublions pas que Tomi Ungerer a grandi dans une famille d’horlogers et a joué petit au milieu du tic-tac des pendules ou des mouvements de balanciers. Tomi Ungerer a perdu son père très jeune et a connu les horreurs de la guerre. Cette conscience du temps qui passe inexorablement et de la mort qui plane constitue en quelque sorte un thème obsessionnel de son œuvre. Il se représente même, dans un autoportrait, en compagnie de la Mort, non pas comme une intrusion agressive mais plutôt comme une compagne attentive. Dans ses représentations de la Mort, celle-ci est toujours accompagnée de l’image allégorique de la faux. Tomi Ungerer s’arrange aussi très souvent pour faire participer la Mort à des activités humaines. Dans l’Hommage à Posada,  ils représentent des squelettes, coiffés de casquettes, sur des bicyclettes.

    Il arrive aussi à Tomi Ungerer d’associer le thème de la Femme et de la mort : elle joue par exemple un rôle important de médiatrice avec la mort comme dans le dessin Femme savante dans Babylon, où la femme aux traits anguleux, évoquant déjà la mort proche tient dans sa main un crâne humain.

b) La femme

    La femme est omniprésente dans son œuvre. Souvent, dans ses cartoons, il en fait un portrait plutôt humoristique comme dans Pédalo-Pudding où il dissocie le corps de la femme en deux : une partie pédale pour maigrir, l’autre mange un pudding. Dans The Party, il évoque un des défauts majeurs qu’il attribue à la femme, les bavardages médisants et donne une représentation plutôt cruelle de la femme américaine.

    Les rapports entre l’homme et la femme sont aussi pour lui une source d’inspiration. La femme est une puissance dangereuse. Séductrice, elle veut dominer l’homme. La critique de Tomi Ungerer est particulièrement virulente quand il évoque la volonté d’émancipation de la femme américaine qu’il juge responsable de l’effondrement familial, privilégiant sa vie professionnelle à son rôle de femme et de mère. Dans Babylon, il représente une femme, à tête de Mickey et chaussée de bottes, qui cravache des enfants manifestant pour réclamer des mères : « We want mothers ! »

c) Le rapport à la mécanisation, les objets

    De nombreux dessins dénotent une angoisse de Tomi Ungerer face la mécanisation et à l’industrialisation de la société. L’homme qui a perdu la maîtrise de la machine en devient la victime au risque de perdre son identité. Ainsi, dans Symptomatics, une femme arrache comme une peau son visage laissant apparaître un trou noir.

    Paradoxalement, Tomi Ungerer est un grand collectionneur de jouets et plus particulièrement de jouets mécaniques.

    Les objets les plus banals de la vie quotidienne font aussi partie de son univers iconographique. Parfois placés de manière apparemment incongrue, ils ne sont jamais pour autant anodins. Tomi Ungerer considère les objets comme des produits de la société de consommation qui envahissent la vie de l’homme. Il n’hésite donc pas à les transformer en monstres fantasmagoriques.

d) Les références à l’histoire de l’art

    Tomi Ungerer a effectué ses études à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg mais il se revendique surtout comme un autodidacte. Il a aussi bénéficié d’une bibliothèque paternelle particulièrement riche et très influencée par la situation de l’Alsace pendant l’entre-deux guerres.

    On peut par exemple citer le thème des sorcières, présent dans certaines œuvres allemandes et que nous retrouvons dans certains albums. Ou l’influence de Dürer pendant son séjour au Canada, période où Tomi s’est beaucoup consacré aux dessins d’observation, s’inspirant des dessins de ce peintre.

 Se sont rajoutées d’autres sources artistiques : le courant romantique et tout particulièrement Gustave Doré pour le traitement de la lumière et la représentation d’une Alsace mythique, le dadaïsme et le surréalisme et l’on pense à Max Ernst pour les collages et les photomontages, les dessinateurs satiriques comme Hansi, Wilhelm Busch, auteur de Max et Moritz, et Saul Steinberg.

  1. Pour conclure

    Tomi Ungerer n’a jamais cessé de nous surprendre, par son esprit curieux, son goût du paradoxe, de l’humour et de l’autodérision. Dans son œuvre, tout est simultané. Aujourd’hui, par les dessins-collages et ses photomontages qu’ils transforment en 3D,  Tomi Ungerer a décidé de se consacrer à des formes plus libérées de création que l’illustration.

    Un grand merci à Thérèse Willer pour cette déambulation dans l’œuvre d’un des plus grands auteurs-illustrateurs pour la jeunesse contemporains.

(novembre 2017)

(1) hors série de la revue ZUT ! p. 34-35, Chic Médias, 2011 ; graphiques présentant la corrélation entre ces périodes, les thématiques et les techniques d’illustration

(2) Aux petits enfants les grands livres, p. 90, Association Français pour la Lecture, 2007                       

(3) revue ZUT ! p.  63

(4) Pour comprendre la relation étroite entre cette enfance alsacienne et son œuvre, nous recommandons la lecture de A la guerre comme à la guerre, école des loisirs, 2002

(5) extrait de cet interview dans la revue ZUT ! p.158

(6) cf A la guerre comme à la guerre

    

 

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du Livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. « Je profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. » Marine Abadia est l’actuelle présidente de la section.