Les cailloux blancs (2)

 

 

SOUVENIR, SOUVENIR

    Le vendredi 12 septembre 2014, à la demande de l’université d’Artois, j’ai apporté mon concours au séminaire Les grands témoins de la critique et de la promotion des livres pour la jeunesse. Le retranscription initiale peut être retrouvée dans le numéro 36 des « Cahiers Robinson » consacré au livre de poche, bibliothèque de la jeunesse. Ci-après, la deuxième partie de ma communication qui entre dans le vif de la question.

Promouvoir la littérature pour la jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat   (deuxième partie)

    A la rentrée de septembre 1967, après une première année d’enseignement à Batilly-en-Gatinais, dans une classe accueillant des élèves de 4 à 6 ans à qui je raconte des histoires choisies dans des recueils signés Sara Cone-Bryant et Mathilde Leriche, je suis nommé à Sousse, en Tunisie, volontaire du service national actif, dans une école française relevant du Ministère des affaires étrangères. J’y travaillerai 12 ans.

    Peu tenté, pour occuper mes temps de loisirs, par le tennis, l’équitation, le rugby ou les activités de plage, je rencontre et fréquente des collègues, français et tunisiens, impliqués dans des démarches militantes (syndicalisme, gestion et animation d’un ciné-club, programmation d’une salle de cinéma en 16 mm, théatre amateur), toutes activités bénévoles qui, outre leur intérêt propre, m’apprennent, autour de projets précis, devant obligatoirement aboutir, à travailler avec d’autres.

    Se situe, au tout début des années 70, un évènement qui élargira, de façon tout à fait fortuite, cette palette de centres d’intérêt.

    Au Festival d’Avignon pour la troisième ou quatrième fois, je raconte à ma plus qu’amie du moment les difficultés que j’ai eu à intéresser à la lecture Marc, bon élève par ailleurs, et que cela me tracasse fort. « Pas étonnant, me répond abruptement Catherine, avec ce que tu lui donnes à lire… »

    Et, la voici qui, stagiaire un temps chez Delpire, m’invite à fréquenter La joie de lire, librairie fondée par François Maspéro, et de pousser jusqu’à la troisième salle, au fond, tout au fond, vraiment tout au fond.

    Je me rends à Paris dans les premiers jours d’août et, vraiment tout au fond, dans une armoire de récupération dont le libraire a enlevé les portes, je découvre Max et les maximonstres (Maurice Sendak) et Les trois brigands (Tomi Ungerer) que j’achète immédiatement.

    Ceux qui ont entendu Michel Defourny le 13 décembre 2013 à l’École normale supérieure savent que, copine en moins, rencontres littéraires et philosophiques en plus, il est arrivé au chercheur belge la même chose, dans les mêmes années.

    Ensuite, tout s’accélère. D’information en information, à une époque ou Internet n’existe pas, je découvre peu à peu la littérature pour la jeunesse. Je m’abonne aux revues d’analyse existantes dont La revue des livres pour enfants de Geneviève Patte, Livres Service Jeunesse de Germaine Finifter, Trousse Livres que vient de créer La Ligue de l’enseignement.

    J’écris à Marc Soriano qui me répond d’une écriture difficilement lisible pour me dire qu’il m’interdit de lire son Guide de littérature enfantine de 1969 et qu’un autre ouvrage, Le guide de la littérature pour la jeunesse, le remplacera bientôt.

    J’écris à Raoul Dubois pour lui faire part de ce que je tente, en classe, avec l’imprimerie scolaire de type Freinet que m’ont offert les parents d’élèves, avec les albums que j’achète par correspondance et avec une collection de Jeunes Années, magazine de lecture et d’activités dont Raoul est le directeur. La lettre était naïve, la réponse sympathique et encourageante.

    Je prends contact avec le CRILJ, y adhère et reçois, trois fois par an, le bulletin de l’association. Que j’ai pu être l’unique « adhérent de Tunisie » du CRILJ en amusa plus d’un.

     Et les cailloux blancs du bénévolat dans tout ça ?

     Voici la chose :

    En quelques années, je me retrouve avec une collection conséquente – plusieurs centaines de titres – d’albums (beaucoup) et de romans (un peu), achetés, par correspondance donc, à la librairie Chantelivre. De bons titres puisque choisis grâce aux revues ou listes sélectives que je me suis régulièrement procurées. Mes élèves profitent largement de la collection, même si les albums, dans un premier temps, ne quittent pas la classe. Ils parlent à leurs parents des livres du maître. Les parents – aux deux tiers enseignants, ingénieurs médecins, commerçants -, me contactent et, discutant avec Danielle et Jean Venel, actifs et toujours partants, je propose de mettre sur pied une exposition d’albums pour les enfants. Une petite équipe se constitue avec notamment Essadi Kamel, l’ami indispensable, et les problèmes que posent le projet trouveront plutôt facilement leur solution.

    Je me souviens que nous avons eu à cœur de fabriquer avec de vieilles estrades, des étagères très élégantes et de recouvrir les tables d’une toile de jute du plus bel effet.

    Nous éditons un catalogue, Des images et des mots, tiré en une centaine d’exemplaires sur le polycopieur « Gestetner » du lycée de filles de Monastir, non la liste des livres présentés, mais un regroupement d’articles, d’adresses et de références à propos de cette littérature pour la jeunesse que personne ne connait en Tunisie.

    Je fais l’acquisition, aux États-Unis, d’une série de films fixes Weston Woods. Toutes les heures, nous fermerons les volets de la salle d’exposition pour une projection d’une dizaine de minutes.

    Je prends contact avec Flammarion et La Farandole, – ces deux éditeurs-là, aucun autre, parce que c’était plus simple -, pour acheter en plusieurs exemplaires, au tarif accordé habituellement aux libraires, une vingtaine de titres scrupuleusement choisis que nous pourrons vendre. Les négociations pied à pied avec les douaniers de l’aéroport de Tunis-Carthage, pour récupérer les livres (et pour que nous soyons dispensés des droits d’entrée sur le territoire tunisien), ce fut aussi du bénévolat.

    L’exposition sera montrée à Sousse (en 1976 et 1977), à Nabeul, à Sfax, au Kef. Indifférence totale des services culturels de l’ambassade de France. A deux heures et demi de Paris en avion, nous inventions, sans le savoir vraiment, un peu quand même, ce que d’autres, ici et là, tout aussi bénévoles, inventaient aussi.

    Retour en France, à Orléans, pour la rentrée 1980. J’entre au bureau de la section de l’Orléanais du CRILJ créée trois ans auparavant et en devient le secrétaire quelques mois plus tard.

    S’il ne fallait, très injustement, ne retenir que deux points de ces années-là, ce serait les suivants :

– en premier, les innombrables rencontres, à l’initiative principale des conseils de parents d’élèves de la FCPE, le soir, après la classe, pour parler livres et lecture. Parfois dans la banlieue orléanaise, parfois à 60 kilomètres. Parfois pour cinq personnes, parfois pour cinquante. Très formateur, à tout point de vue, la présentation et la lecture de livres pour enfants à des parents d’élèves.

– en second, les frappes sur carbone hectographique violacé et l’odeur entêtante du solvant, auxquels on n’échappe pas quand on utilise un duplicateur à alcool pour tirer en nombre les comptes-rendus de réunion et les feuilles d’informations envoyés, quatre à cinq fois par an, aux adhérents de la section et à notre réseau associé.

    Quelques mots aussi de deux activités choisies parmi celles qui furent les plus preneuses de temps :

1) en 1989 et en 1990, furent organisées dans les locaux de l’École normale d’Orléans, deux universités d’été partenariales, avec Françoise Rouyer-Marie, professeur de lettres à L’École normale de Chartres, Joëlle Sechet, conseillère technique à la direction départementale de la jeunesse et sports du Loiret, Jean-François Seron qui était à cette époque le très aidant « monsieur lecture » de la DRAC Centre et le CRILJ/orléanais. Ce fut, pour nous, manière de prouver que nous pouvions faire aussi bien que Promolej. Et, bien sûr, bénévolat il y avait car, si les intervenants des universités d’été sont rémunérés, les organisateurs ne le sont pas. Le reliquat de la subvention accordée la deuxième année sera laissé au CRILJ/orléanais et il contribuera intégralement aux dépenses occasionnées par la mise en place d’un centre de ressources ouvert à toute personne intéressée, professsionnelle ou non.

2) à compter de 1986, le CRILJ/orléanais apporta son expérience et son expertise au Salon du Livre pour enfants et adolescents de Beaugency. L’organisation d’un salon annuel, chacun le sait, c’est beaucoup de travail. Le salon de Beaugency prenant de l’importance au fil des années, réunions, démarches et tâches matérielles accaparèrent, au risque de la surchauffe, un « comité » (bénévole) dont la vaillance ne faiblit que rarement. Il y eut des moments difficiles et il y eut de grands bonheurs. Désormais, une association balgentienne spécifique, Val de Lire, organise le salon. Nicole Verdun, présidente, est bénévole, Audrey Gaillard, chargée de mission, est rémunérée. Le CRILJ continue d’apporter son concours, bénévolement toujours, notamment par la mise en place de journées professionnelles très suivies.

    Ne pas oublier, non plus, l’aventure journalistique « Lire à belles dents ». Voici, pour dire vite, le début d’un texte paru dans le numéro 23 de juin 1984 de La revue du CRILJ et, à la demande de Patrice Wolf, dans le numéro 9 de La lettre d’Astéroîde :

    « Depuis le 5 octobre 1983, en avant-dernière page du supplément hebdomadaire Loisirs 7 de La République du Centre, parait une rubrique « Lire à belles dents » entièrement consacrées aux livres pour enfants et à la littérature pour la jeunesse.  A côté du titre, un dessin signé Nathalie Guéroux représente un enfant rigolard dévorant un livre avec couteau et fourchette. Le ton est donné : il s’agit d’essayer de transmettre aux lecteurs du journal (enfants et adultes) le plaisir gourmand que l’on a eu à découvrir – seul ou à plusieurs – un album, un roman, une bande dessinée, un documentaire. Sous le titre et le dessin, deux articles (plus rarement un seul) occupent la plus grande partie de la page. Chaque texte présente un livre, la forme étant laissée à l’appréciation des rédacteurs : compte rendu de lecture, réflexions contradictoires, transcription de discussion, interview, lettre à l’auteur, etc. Il est simplement demandé de ne pas être trop long et de toujours avoir à l’esprit que les lecteurs du journal n’auront, le plus souvent, pas de connaissances préalables des livres dont il est question. Les textes sont signés (il doit être possible d’écrire aux rédacteurs) et les références des livres sont données le plus précisément possible. Le bas de chaque page, un tiers environ, est consacré aux informations concernant les initiatives en faveur de la lecture et du livre pour la jeunesse. Ces « brèves » rendent compte prioritairement de l’actualité du Loiret, mais signale également, quand l’intérêt le justifie, les manifestations hors-département. S’il reste de la place, une ou deux présentations de nouveautés complètent la page. »

    Robert Arnoux, libraire, et moi-même avions rendez-vous chaque vendredi soir, à la Coopérative du livre le plus souvent, pour établir la mise en page de la rubrique à paraitre le mercredi suivant. Le journal respectera toujours nos propositions et le seul changement fut que nous passâmes, après quelques années, sans que nous en plaignions, d’un généreux format A3 à un format A4 plus réaliste.

    Puis, peu à peu, le travail avec les classes s’essouffla et quand il apparut que le maintenir devenait impossible, « Lire à belles dents » devint une rubrique accueillant uniquement des notes de lectures. J’en fus très vite l’unique contributeur. Lorsque « Lire à belles dents » s’arrêta, après quatorze ans de parution hebdomadaire, la rubrique avait atteint la taille d’une grosse carte postale pouvant accueillir une ou deux notes de lecture et une illustration.

    Mais, j’avoue tout. Hormis pour les premières années, « Lire à belles dents » ne fut pas une activité bénévole puisque La République du Centre nous rémunérera à la pige, Robert et moi d’abord, moi seul ensuite, comme les autres collaborateurs occasionnels du journal.

    Ma participation personnelle à la commission des « 1001 livres » et des premières listes de référence sont-elles cailloux blancs ? Non, si l’on considère que les réunions se déroulaient sur le temps de travail avec ordre de mission. Oui, quand on pense que n’était prévue aucune indemnité et que les remboursements de frais étaient chiches. Oui et non, quand on se souvient des chocolats que Françoise Lagarde apportait pour améliorer l’ordinaire ministériel.

    Le travail amical de relecture de L’Abécédaire de la littérature jeunesse de Jean-Paul Gourévitch m’occupa, de 2011 à 2013, de très nombreuses soirées. Il reste des erreurs et certains oublis sont impardonnables. Limite du bénévolat « solitaire ».

    Je garde un excellent souvenir de ma collaboration avec la revue Griffon. En 2009, plusieurs membres du CRILJ rejoignent le comité de rédaction. Ils savent que l’activité est bénévole. J’ai personnellement rédigé des notes de lecture et coordonné deux cartes blanches, l’une avec Béatrice Tanaka, illustratrice découverte dans Jeunes Années et oubliée aujourd’hui, sauf des spécialistes et de Lise Mercadé, l’autre avec Bernadette Després qui, malgré (ou à cause de) sa popularité auprés des enfants, n’avait jamais été citée pour être le sujet d’un numéro. Griffon n’existe plus depuis le 31 décembre 2013. Jacques Pélissard et Jean Bigot, chevilles ouvrières (bénévoles) de la publication sont fatigués et ils ne souhaitent pas poursuivre l’imposant travail de coordination et d’administration. La possibilité de recrutement, un temps évoqué, d’une personne qui serait rémunérée sera vite abandonnée. Les hypothèses de reprise par l’université de Cergy-Pontoise ou par celle de Clermond-Ferrand n’aboutiront ni l’une ni l’autre. Les raisons de ces échecs sont composites, mais libérer du temps et trouver des moyens pour pouvoir éditer une revue consacrée à la littérature pour la jeunesse et à ses créateurs au sein d’une université n’est pas chose simple. La publication des Cahiers Robinson est-elle une activité bénévole ?

    J’ai maintenu au CRILJ/orléanais une activité qui, certainement parce que je fus maître formateur, m’intéresse particulièrement. Il s’agit de l’accueil annuel, au centre de ressources, de trois ou quatre étudiants en licence ou master à qui je confie des travaux de traduction. Si la section de l’Orléanais du CRILJ est, à cette occasion, appelé « entreprise » par l’université, elle reste association loi de 1901 et j’étonne toujours les étudiants que nous aidons quand j’explique que notre activité est strictement bénévole et que nous n’avons aucun « retour sur investissement » – investissement en temps, cela va sans dire.

    Je ne dirai que peu de choses de ma participation, pourtant régulière et attentive, au Conseil d’Administration du CRILJ d’avant 2009. J’ai assisté aux réunions, apporté, comme chacun, des idées dont certaines ont été reprises, à l’occasion d’une assemblée générale ou d’un colloque. Je n’ai que rarement refusé une présidence de séance, la rédaction d’un article, l’animation d’une rencontre, le dépouillement d’une enquête ou une participation à une formation de médiateurs, mais force est d’admettre qu’au CRILJ les tâches concrètes ne dépassèrent que rarement l’échelon du bureau voire celui du secrétariat.

    Je suis secrétaire général du CRILJ depuis mars 2009, m’appuyant autant que faire ce peut sur quelques anciens toujours au CA (dont Denise Barriolade et Viviane Ezratty) et sur de nouveaux élus que nous peinons à recruter. Internet facilite correspondance, recherche et diffusion de l’information. L’association s’est rapprochée de l’université et de la BnF, nous  sommes de nouveau présent à Montreuil, des Cahiers du CRILJ « faits à la maison » se sont substitués au méritoire bulletin tri-annuel, le nouveau site est quotidiennement mis à jour, sauf zona prolongé, et le « courrier du CRILJ/orléanais », qui existait avant 2009 et que reçoivent deux fois par mois plus de 2000 correspondants, semble rendre service à nombre de médiateurs.

    Mais les moyens électroniques de communication ne transforment qu’à la marge le travail de terrain – terrain où, signe des temps, parait-il -, les petits cailloux blancs du bénévolat se font plus rares que dans les décennies précédentes.

    Me voici au terme de ma communication. A-t-elle, telle que le l’ai conçue, une portée générale ? Elle vaut ce que valent tous les témoignages, révélant, dans le même élan, parcours personnel et portrait d’une époque, récit objectif et évocation nostalgique tout à la fois. L’implication que j’ai pu avoir – que j’ai encore – dans la promotion auprès des enfants et des adultes de la littérature pour l’enfance et la jeunesse est plus le résultat de rencontres que d’un projet écrit à l’avance. Elle fut toutefois, toujours, et nous ne l’avons certainement pas assez souvent expliqué, inscrite au cœur de ce qui s’appelle encore – mais pour combien de temps – l’éducation populaire.

(André Delobel – septembre 2014)

André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de quarante ans et secrétaire général au plan national depuis 2009 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien du Loiret La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).

 

 

Une sacrée plaidoirie

 

A l’Institut universitaire de technologie de La Roche-sur-Yon (Vendée), non seulement le mémoire de recherche est en sujet libre, mais on encourage les étudiants à faire preuve d’une franche imagination lors de leur soutenance. Voilà pourquoi, contraints de venir en amphithéâtre, cette après-midi là, les condisciples de Léa Bouleau assistèrent à sa transformation soudaine en avocate convaincue. La littérature pour la jeunesse fut acquittée et fort bonne la note attribuée à l’auteure de la plaidoirie.

Mesdames et messieurs les jurés, chère audience

    « Si je suis présente devant vous en ce jour, ce n’est autre que pour défendre les intérêts de ma cliente, la littérature de jeunesse.

    Je suis aussi décontenancée que vous d’avoir à plaider en sa faveur. Comment la justice peut-elle à ce point défaillir qu’on en arrive à juger les dires d’une littérature à la moralité impeccable, alors même qu’il n’existe – comme je le démontrerai dans quelques instants – aucune raison valable de la condamner ? Est-il même nécessaire que je plaide ? Les recherches que j’ai effectuées dans le cadre de mon rapport d’AEP devraient amplement suffire à exonérer ma cliente des terribles stigmatisations dont elle est victime, tant elles sont injustifiées.

    Je n’ai pas besoin de lui chercher de circonstances atténuantes, puisqu’elle n’a rien à se reprocher. Mais si tant est que l’un d’entre vous possède encore un soupçon de doute, un simple rappel de son passé devrait achever de le convaincre.

    La littérature de jeunesse a eu une enfance des plus difficiles. Née tardivement, elle est, dès son entrée au monde, privée de considération. Dois-je rappeler qu’alors qu’elle rêvait de devenir aimée de tous les enfants en leur proposant aventures et voyages, on l’a entravée dans un rôle de potiche, contrainte à transmettre des histoires moralisatrices et frivoles ? Ah ça, on ne peut pas dire qu’elle ait été gâtée par la nature ! C’est probablement sa réussite qui a provoqué les accusations jalouses qui me font être présente face à vous aujourd’hui. Pourtant ma cliente s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et a essuyé nombreux échecs et dénigrements avant de parvenir à se libérer du rôle éducatif et sermonneur qu’on lui avait imposé.

    C’est pourquoi je déclare que si quelqu’un devrait aujourd’hui être assis sur le banc d’infamie, ce n’est pas ma cliente qui s’évertue à conter nombre d’histoires pour faire rêver les enfants, mais bel et bien la littérature stéréotypée aux jolies images et aux textes vides de sens que certains cherchent rageusement à faire revenir. Oui, je pointe un doigt accusateur vers toutes ces personnes qui prônent une littérature de jeunesse lisse et aseptisée. Et plus encore vers les figures d’autorité qui utilisent les livres jeunesse comme des objets de pouvoir leur permettant d’asseoir leurs politiques conservatrices. Et je peux vous assurer qu’ils sont nombreux.

    Période électorale de 2014. Monsieur Jean-François Copé, président de l’ Union pour un mouvement populaire (UMP), condamne en direct lors de l’émission de télévision Grand Jury l’album Tous à poil ! tout retourné qu’il est par la vision des corps nus dessinés par Marc Daniau pour faire comprendre aux enfants les différences. Il est très rapidement suivi par le mouvement Printemps Français, proche du Front National, qui s’en prend à plusieurs livres de jeunesse abordant la théorie du genre. Puis, en octobre 2016, la mairie de Paris veut cacher Le dictionnaire fou du corps de Katy Couprie, puisque nous retrouvons dans cet ouvrage de 250 pages les mots pénis, vulve et clitoris.

    Eh oui, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, ma cliente se voit salie par des adultes qui projettent sur elle leurs fantasmes et leurs craintes. Elle qui ne souhaite qu’ouvrir les yeux des enfants sur le monde, et offrir aventures et réponses à leur imagination foisonnante.

    Je vous propose donc d’entrer dans le jeu de tous ces censeurs. Voyons à quoi ressemblerait la littérature de jeunesse si elle se pliait à la volonté de ces entités politiques accusatrices.

    Je commencerai par un classique de la littérature jeunesse que vous connaissez probablement tous au moins de nom, Max et les Maximonstres. Récapitulons. Nous avons là un album qui met en scène non seulement un garçon colérique, désobéissant voire insolent, mais qui, de surcroît, s’autoproclame roi dans un monde de monstres. Inconcevable, censurons-le donc comme beaucoup le proposaient lors de sa sortie, et proposons de le remplacer par Martine. Ah, Martine ! Exemple même de l’enfant modèle, qui obéit à ses parents, s’habille comme une jeune fille se doit de le faire, et dont la plus grosse épreuve de sa jeune vie aura été d’attraper une grippe. N’est-ce pas là ce que l’on souhaite pour nos petites têtes blondes ?

    Mais ne nous arrêtons pas. Prenons Le Dictionnaire fou du corps dont j’ai parlé plus tôt. Nous avons ici les pires visions de l’horreur : des définitions obscènes et des dessins en filigrane aux représentations douteuses. Une des pages contient même une gravure de coït. Intolérable ! C’est à se demander quel éditeur irresponsable mettrait un tel livre sur le marché. Censurons-le ! Et proposons à la place ce merveilleux petit personnage qui apprend la vie et les mots de façon douce et raisonnable : T’choupi. Cet adorable T’choupi qui commence tout juste à faire pipi au pot, veut faire du manège et doit mettre un pansement quand il se fait bobo. Voilà une vision rassurante, non ?

     Dernier exemple : l’album Tango a deux papas. Vous rendez-vous compte que des enfants peuvent en venir à lire un tel ouvrage et qu’ils seront amenés à trouver acceptable d’avoir deux papas, car le plus important ne serait pas leur sexe, mais leur amour mis en commun pour élever un enfant ensemble ? Inadmissible. Une véritable apologie de la théorie du genre que nous nous devons censurer immédiatement. Restons sur nos modèles patriarcaux, ils sont tellement plus sûrs. Voyez comme Petit Ours Brun, que chaque enfant a lu et adore, montre bien, lui, comme le père a besoin de se reposer et de lire tranquillement son journal en rentrant du travail et comme la mère, elle,  rester tranquillement à la maison, met son tablier et concocte de bons petits plats pour son fils adoré.

    Dois-je comprendre que c’est honteux de la part de ma cliente d’essayer de balayer stéréotypes et préjugés auprès de nos enfants ? Et une honte plus encore qu’elle puisse leur parler du corps sans tabous ? Dans ce cas, pourquoi ne pas aller au bout de nos propos : allons dans les musées cacher les statue qui laisse voir un sexe ou une poitrine. Courons habiller le sein nu de la Marianne peinte par Eugène Delacroix dans La Liberté guidant le peuple comme cela aurait déjà dû être fait depuis longtemps.

    Vous l’aurez bien compris, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, les accusations faites contre ma cliente la littérature de jeunesse sont dénuées de sens. Ce qui dérange ces politiciens et autres adultes incriminateurs, ce sont les récits qui sortent de leur politiquement correct, qui osent aborder leurs tabous. Est-donc pour cela que l’on condamne ma cliente ? Parce qu’elle élève l’enfant dans la connaissance plutôt que d’en faire un bébé-bulle ?

    Dois-je également rappeler, pour les plus sceptiques d’entre vous, que tous les livres incriminés ont été déclarés conformes à la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, qui dispose que “les publications ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse.”

    Ma cliente est tout ce qui peut être de mieux intentionnée. A aucun moment elle ne cherche à imposer aux enfants des opinions et des manières de penser. Je ne pense pas que ces accusateurs, pour ne pas dire ces censeurs, puissent en prétendre autant. Ils avancent que, par respect pour l’enfant, elle ne doit pas tout lui dire. Je réponds que c’est elle qui le respecte véritablement en tentant de l’éveiller progressivement à lui-même et au monde dans lequel il vit. Ma cliente ne le prend pas, pour reprendre les mots d’un célèbre philosophe, pour un vase que l’on remplit, mais pour un feu que l’on allume. Elle est le meilleur support de discussion qui soit, une occasion pour chaque enfant de grandir en le confrontant, en douceur, à tous les sujets. Elle lui apprend à réfléchir par lui-même et à poser des questions. Est-ce cela qui fait peur aux figures d’autorité conservatrices ? C’est pourquoi je terminerai, mesdames et messieurs les jurés, chère audience, par cette citation qui résume parfaitement mes propos : « Si le livre fait figure de pomme, de fruit défendu, donnant accès à la connaissance tout autant qu’à la jouissance, souhaitons à tous les enfants du monde qu’ils s’adonnent à sa consommation… sans modération. » Puisse donc votre délibération encourager, à son tour, ce précieux accès au plaisir et à la connaissance pour les citoyens de demain.

    Merci à tous pour votre attention. »

(juin 2018)

Léa Bouleau est actuellement étudiante à Paris-Descartes en Licence professionnelle édition de l’Asfored (Association nationale pour la formation et le perfectionnement professionnels dans les métiers de l’édition). Elle vient de rendre son mémoire.C’est l’année de son DUT (diplôme universitaire de technologie) information-communication, à l’Institut universitaire de technologie de La Roche-sur-Yon, qu’elle sent la vocation poindre : promouvoir la littérature jeunesse. Son mémoire de recherche est en sujet libre et elle décide de faire appel au CRILJ pour documenter les phénomènes de censure rattachés, à compris dans les années récentes, à cette littérature spécifique. Aujourd’hui apprentie au Pôle presse de l’école des loisirs, elle poursuit sa quête de livres capables d’éveiller les enfants au monde.

Montreuil en son Salon en 2018

 

par Loïc Boyer

    À dire vrai, je m’étais chargé d’un appareil photo pour aller à la 34e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse dans le but de revenir avec suffisamment de matière pour faire une petite vidéo des expos. Il y a longtemps que je n’étais pas descendu au sous-sol du Palais des congrès de Montreuil pendant ma visite annuelle. Quelques années. Pourquoi ? Je ne saurais le dire, la faute peut-être aux trains qui se raréfient l’après-midi et qui me forcent à ne pas traîner si je ne veux pas rentrer trop tard, ou bien la faute à un programme peu alléchant. Quoi qu’il en soit, comme j’arrive à neuf heures et que personne n’est encore là… Ah si, André Delobel est sur son stand, qui m’interpelle et me remet quelques exemplaires de la brochure que j’ai conçue pour le CRILJ ; j’aime cette série de brochures, il faudra que je les mette sur mon site un jour.

    Je prends les escaliers pour faire un tour en bas.

    Je comprends rapidement que si je veux faire un diaporama intéressant avec ce qui est exposé là, ça va être pénible. J’écarte rapidement l’idée mais photographie tout de même ce qui mérite d’être sauvé. Les originaux d’Émile Bravo pour le dernier volume de Spirou sont intéressants. Le public présent lit ça avec attention, malgré l’absence de couleurs et malgré la verticalité. Moi, je m’attache aux traces qui disparaîtront à la reproduction : le blanc qui cache un trait, des signes au crayon bleu, les coulisses, c’est amusant.   

    Dans un autre coin il y a des originaux d’albums publiés dans la collection du Père castor: Baba Yaga par Nathalie Parain ou des projets de couvertures de Feodor Rojankovsky, également porteurs de traces discrètes mais passionnantes à mon goût.

    Mais c’est à peu près tout. Le reste est constitué d’images tirées d’illustrations contemporaines de contes de fées mais, hélas, dans une facture pompière peu engageante. Il y a beaucoup de vide à ce niveau -1 que j’ai connu plus ambitieux en termes de scénographie et de commande aux artistes. De commande il ne reste ici qu’un abécédaire collectif qui est une reprise d’un projet réalisé à l’origine pour la Foire de Francfort en 2017 et une série d’ « affiches réalisées par des illustrateurs » sur le thème de l’humanitaire et collées au fond, à droite.

    Tout ça sentait le manque d’idées et l’économie de moyens. À l’inverse les « mises en voix » (des entretiens et conférences) seront légion tout au long de la journée (et du Salon) ; peut-être tout simplement que le goût du public va aujourd’hui davantage vers ce genre de manifestation.

    J’y pense et puis croise Élise Canape, on cause de l’exposition qu’elle prépare pour le printemps à Strasbourg, au Centre de l’illustration. Un peu plus loin c’est Luc Battieuw qui traîne sur le stand Albin Michel ; nous parlons de Bruxelles, forcément.

    Je me rends alors sur le stand de Didier Jeunesse éclairé d’un Be Happy en Banco surligné d’un vrai néon où m’accueillent Amélie Naton, Michèle Moreau et Camille Goffin. La discussion porte rapidement sur Susie Morgenstern qui n’est pas tout à fait étrangère à un projet que nous mûrissons pour le printemps. Je t’en reparle plus tard…

    Après déjeuner – Little Kitchen, toujours au top  – je re-croise Élise, cette fois flanquée de Raphaël Urwiller (du duo Icinori), et la conversation porte sur le pas de côté que sont capables de faire certains éditeurs et de ce que ça leur apporte.

    Puis ce sont les retrouvailles avec mes Espagnoles préférées, Raquel Martinez, éditrice, et Josune Urrutia, illustratrice, avec lesquelles je file faire des emplettes chez Jacques Desse et Thibaut Brunessaux, à la boutique des « livres rares ». Je les mène ensuite chez Les Trois Ourses où les cartes bancaires sont encore mises à contribution. Elles achèvent de vider leur compte en banque sur le stand MeMo, lequel est constitué de panneaux blancs sur lesquels Paul Cox a peint un paysage rouge dans son atelier, avant de venir le monter ici. Le résultat est un stand qui ne ressemble à aucun autre – un pas de côté ? Bref, Christine Morault s’occupe avec attention de ces deux clientes enthousiastes que je lui ai amenées, malgré les sollicitations constantes dont elle fait l’objet.

    Enfin ce sont les adieux déchirants avec mes camarades d’outre-Pyrénées et je profite du temps qui me reste à observer attentivement les sept références du catalogue des Éditions du livre. J’ai le temps d’apercevoir Agnès Rosensthiel qui dédicace les heureuses rééditions de La Naissance, Les Filles et La Coiffure. À la distance où je me tiens j’entends plusieurs visiteuses se dire que je croyais qu’elle faisait, euh… comment, « Mimi Cracra » ? Alors, tu me connais, j’explique et je raconte à ce public improvisé.

    Il va être l’heure de partir, juste le temps de croiser Catherine Thouvenin et Jacques Vidal-Naquet, du Centre national de la littérature pour la jeunesse, et de parler donateurs et expositions et, zou, à la gare.

    C’était bien, je reviendrai.

(Orléans, décembre 2018)

 

Loïc Boyer est diplomé de l’UFR d’Arts plastiques de Paris 1/Sorbonne ; designer graphique à Orléans, il fut illustrateur à Paris, éditeur de fanzines à Rouen et coincé dans la neige à Vesoul ; il dirige une collection d’albums pour enfants aux éditions Didier Jeunesse dédiée à la publication de titres anciens méconnus en France ; il a fondé Cligne Cligne magazine, publication en ligne consacrée au dessin pour la jeunesse dans toutes ses formes ; articles récents : « Rétrographismes : les albums retraduits sont-ils formellement réactionnaires ? » paru dans La retraduction en littérature de jeunesse (Peter Lang, 2013) et « La New Typographie, cadeau de New-York aux enfants » paru dans le numéro 21 de la revue HorsCadre[s] (L’Atelier du Poisson soluble, 2017).

 

Cet article a pour origine le riche blog de Loïc Boyer que nous remercions vivement. Loïc, pas le blog.

(https://www.limprimante.com/Boyer)

 

 

Rire avec Gilles Bachelet

 

Lira bien qui rira le premier

     A l’occasion de la journée professionnelle du 28 mars 2018 du trente-troisième Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret) titrée « Lira bien qui rira le premier » (qui a accueilli Marie Leroy-Collombel, Antonin Louchard et Yvanne Chenouf), le CRILJ avait demandé à seize auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices devant participer au Salon, du vendredi 13 au dimanche 15 avril, leurs opinions et leurs sentiments à propos de l’humour en général et des livres drôles en particulier.  Voici la page « spécial Gilles Bachelet ».

 

 Si une chose me fait rire, elle fait rire quelqu’un d’autre.

    Mes lectures d’enfance m’ont sûrement plus marqué par leur pouvoir d’évasion que par l’humour à proprement parler, en ce qui concerne les romans en tout cas. Enfant unique, vivant à la campagne sans télévision puis en pension, j’ai été lecteur précoce, boulimique et éclectique.

L’offre étant considérablement plus limitée qu’aujourd’hui et je suis rapidement passé des romans jeunesse (Comtesse de Ségur, « Club des cinq », « Bennet ») aux grands romans « tout public » (Jules Vernes, Jack London, Fennimore Cooper, Conan Doyle, Gaston Leroux, Melville, Defoe, Mark Twain, Stevenson)

    La découverte de l’humour est venue de la bande dessinée à travers « Tintin »,  « Lucky Luke », « Iznogoud », « Spirou », puis, à l’adolescence, Gotlib, Bretecher, Mandrika.

    Deux titres qui m’ont particulièrement marqué enfant : Treize à la douzaine de Frank Bunker Gilbreth (probablement pour l’exotisme que représentait une famille nombreuse pour le fils unique que j’étais) et Les jumeaux de Vallangoujard de Georges Duhamel, pour des raisons plus obscures. Je n’ai plus le moindre souvenir de l’histoire mais je me souviens que ce livre m’avait fasciné et j’en revois encore la couverture.

    Pour moi, le goût du livre drôle s’est développé au fil du temps. Illustrateur plutôt de commande au départ et essentiellement dans la presse magazine (jeunesse et adulte), j’ai toujours aimé cacher dans les coins, même dans des images qui n’avaient pas pour vocation d’être humoristiques, des détails incongrus et décalés.

    Quand je me suis plus tourné vers l’édition jeunesse et que j’ai commencé à écrire mes propres textes j’ai pu donner cours plus librement à ce penchant pour l’absurde.

    Après une période de lassitude et de doutes quant à ce métier, j’ai vraiment recommencé à prendre du plaisir grâce à cette main-mise conjointe sur le texte et sur l’image.

    Mon style de dessin n’étant ni novateur ni particulièrement virtuose, j’ai l’impression que l’humour donne à mes illustrations une sorte de légitimité. Cela me sécurise. Je n’imagine même plus faire une image qui ne fasse pas rire ou sourire, par elle-même ou par juxtaposition avec un texte.

    Ceci dit, j’évite de me poser trop de questions, je pars généralement du principe élémentaire que si une chose me fait rire, elle peut faire rire quelqu’un d’autre.

    Mes textes ne sont généralement pas drôles en eux-mêmes et servent surtout de lien et de contrepoint décalé à l’illustration. Lus tout seuls, ils sont d’une grande banalité et ne prennent sens que par la présence de l’image. Cela me met toujours mal à l’aise de les entendre lus par une tierce personne si l’image est placée trop loin des enfants ou si, comme ils sont par ailleurs très concis, le/la conteur/teuse ne leur laisse pas le temps d’opérer la relation entre les deux.

    Lorsqu’il m’arrive de les lire moi-même dans les classes, je passe plus de temps à commenter l’illustration qu’à lire le texte. Pour le reste, j’essaie de faire rire par le choix des personnages, l’absurde des situations. J’aime jouer avec les références à la littérature jeunesse, à l’histoire de l’art, à mes albums précédents, tant pour l’enfant que pour l’adulte qui partage la lecture avec lui. Car, je l’avoue, j’aime bien dans mes livres pour enfant faire rire les adultes aussi…

    À priori tous les sujets devraient pouvoir se prêter à l’humour. J’adore la drôlerie macabre d’Edward Gorey. Me viennent en tête Le Dé-mariage, un livre jubilatoire de Babette Cole sur le divorce, Pochée, un livre plein d’humour délicat sur le deuil, de Florence Seyvos et Claude Ponti.

    Malheureusement tout le monde n’a pas la même perception du second degré et certains sujets sont plus sensibles que d’autres.

    La littérature jeunesse évolue à l’image de la société. L’addiction au whisky et au tabac du capitaine Haddock n’a pas encore été occultée des albums mais on imagine mal créer aujourd’hui un personnage reposant sur ces ressorts comiques.

    Les polémiques s’enflamment vite sur les réseaux sociaux à propos de stéréotypes de genre, d’appartenance ethnique ou religieuse. Les associations pour l’éducation bienveillante veillent à ce que les papas lapins ne donnent plus la fessée à leurs petits, les baisers des princes charmant sont sous surveillance. D’une façon générale on marche sur des œufs et on anticipe les réactions. Dieu merci le pipi-caca reste une valeur sûre – et abondamment exploitée.

    Dernière chose : me font rire les gens qui font ou racontent des bêtises avec le plus grand sérieux, les citations philosophiques sur fond de soleil couchant sur facebook, les petits flyers des marabouts dans les boites aux lettres, les sketches des Monty Python, les dessins de Bosc, Sempé, Voutch, Glen Baxter, et le liste n’est pas exhaustive.

(Gilles Bachelet – mars 2018)

 Le savez-vous ?

Le dossier du numéro 301 de juin 2018 de La Revue des livres pour enfants est consacré à Gilles Bachelet.

Illustres parmi les illustres

par Wendy Liesse

En janvier et février 2017, le réseau des médiathèques d’Orléans (Loiret) a proposé une série de rencontres, d’expositions et d’ateliers autour de cinq illustrateurs pour la jeunesse. Parmi ces « illustres illustrateurs », May Angeli et Charlotte Mollet auxquelles deux expositions étaient consacrées.

May Angeli

    L’exposition Le bestiaire de May Angeli propose de découvrir quarante œuvres, croquis et gravures extraits de ses albums à différentes périodes. Cette exposition a été créée dans le prolongement de son livre images-images, imagier monographique sous forme de carnet de voyage qui associait mot et image et paru en 2006 à l’Art à la page. Janine Kotwica avait rédigé, à l’occasion de sa sortie, un article « Images comme ça » qui est ici, sur ce site.

    L’exposition nous plonge dans un musée d’histoire naturelle où les animaux  apparaissent surtout en couleurs, en noir et blanc aussi ou simplement crayonnés. Canard, poule, chat, vache, zèbre, girafe, loup, le bestiaire de May Angeli représente aussi bien des animaux domestiques qu’exotiques.

    Plusieurs croquis animaliers attestent de la maîtrise du dessin de l’illustratrice qui les représente sous plusieurs points de vue de manière toujours précise. May Angeli travaille les figures, les émotions. Cette minutie lui vient de son enfance à la campagne durant laquelle elle a passé beaucoup de temps à observer la nature. « Dessiner, c’est regarder. » dit-elle.

    La grande majorité des œuvres présentées sont réalisées à la xylogravure, sa technique favorite d’illustration. La xylogravure est une technique d’estampe ancienne qui n’était guère habituelle en illustration pour la jeunesse il y a quelques années.

    Ancienne élève de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art de Paris, May Angeli débute sa carrière d’illustratrice en 1961. Elle ne pratique pas encore la gravure sur bois et ce n’est qu’à la suite d’un voyage en Tunisie où elle observe un artisan gravant le bois qu’elle décide de faire un stage à Urbino (Italie) pour y  approfondir cette technique. Depuis, elle ne cessera de s’y adonner et de la perfectionner.

    D’une plaque apparemment bien dure et d’un outil tranchant naissent des animaux, personnages attachants et drôles. May Angeli parvient à leur donner des émotions quasi humaines. Elle donne vie à ses personnages. Ils ne sont jamais figés. Pour rendre dynamique l’illustration, elle choisit toujours le bon moment, la bonne posture pour exprimer le mouvement. « On peut conserver cette impression de mouvement avec n’importe quelle technique, il faut d’abord savoir et aimer dessiner. Il faut savoir ce que l’on veut exprimer par ces mouvements, donner vie au personnage animal ou humain en respectant ce que raconte le texte ». Dans ses albums sans parole (Oskar le coq chez Thierry Magnier), les images, lorsqu’on les feuillette rapidement à la manière d’un folioscope, s’animent tel un petit film.

    C’est par sa maîtrise de la superposition des couleurs que May Angeli parvient également à faire varier la lumière. « Travailler la superposition des couleurs est d’abord un apprentissage technique. La variation des couleurs est un choix en rapport avec l’histoire à illustrer et à ma fantaisie du moment ». Il en ressort une certaine douceur, une harmonie picturale. Plusieurs couleurs reviennent : le noir, le bleu, le jaune, couleurs de la Méditerranée où l’illustratrice séjourne régulièrement.

    Dans une vitrine, trois bois gravés et colorés qui ont servi pour l’album Chat (Thierry Magnier), des outils et des croquis préparatoires. Cela nous permet de mieux comprendre le processus de création et d’impression.

    Plusieurs livres d’artistes à tirage limité sont également exposés dans les vitrines : Basse-cour, Bruizébêtes, sous la forme de petits leporellos, et les originaux de Petit, album sans texte, en trichromie, paru en 2007. De petits bijoux que l’on aimerait pouvoir toucher.

    Les albums présents dans l’exposition nous révèlent également le talent d’auteur pour enfants de May Angéli. Ils nous permettent aussi de découvrir les autres techniques d’illustration qu’elle utilise et maîtrise : l’aquarelle, la gouache, les crayons de couleurs et la craie grasse.

L’exposition Le bestiaire de May Angeli s’est déroulée du 14 au 28 janvier 2017 dans les médiathèques Saint Marceau et Madeleine d’Orléans. Une initiation à la linogravure a été proposée aux enfants qui ont pu repartir avec leurs productions. Une rencontre dédicace a également eu lieu ainsi que des rencontres avec des groupes scolaires.

Charlotte Mollet

    Une rétrospective du travail de l’illustratrice Charlotte Mollet a été présentée à la médiathèque François Mitterrand. Trente-trois œuvres issues de sa collection personnelle ont été exposées. Pour mieux apprécier son évolution graphique, nous découvrons un original pour chaque album publié.

    En entrant, une vitrine d’exposition présente les outils et les matières qu’elle utilise dans son travail d’illustratrice : palette de peinture, gouges, crayons, papiers, rhodoïds.

    Au premier coup d’œil, on remarque la grande diversité de techniques utilisées. Charlotte Mollet découpe, déchire puis elle colle, assemble, combine les matières. On découvre avec plaisir un travail de superposition pas toujours visible une fois le livre imprimé.

    Chez Charlotte Mollet, illustrer est une vocation : elle décide à l’âge de six ans qu’elle sera illustratrice. Elève de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, Charlotte Mollet a commencé par illustrer plusieurs comptines parues chez Didier jeunesse. Déjà, la combinaison des matières et des techniques était présente.

    Linogravure, collages, papier déchiré, papier découpé, papier froissé, peinture, rhodoïd, feutre, pastel gras, crayon de couleur, l’exploration des techniques semble sans fin. On ne s’ennuie pas, il y a toujours quelque chose à voir à regarder dans les illustrations de Charlotte Mollet et des questions se posent.

    Dans ses linogravures et rhodoïds, les contours, les formes sont souvent anguleuses, franches. L’illustratrice va à l’essentiel : elle « travaille l’écriture du trait ». Elle utilise le papier déchiré/découpé/froissé pour réaliser les éléments de décor, les fonds de couleurs, et elle ajoute par-dessus une feuille de rhodoïd pour y dessiner les traits des objets et des personnages afin de retrouver « un trait qui s’apparente à la linogravure, à la taille de réserve ». Il en ressort des personnages aux allures expressionnistes baignés de couleurs vives. Il y a un réel contraste entre la netteté des lignes dans les linographies et des lignes plus tendres, plus floues dans les œuvres en papier déchiré. Charlotte Mollet aime jouer sur les contrastes.

    Pour savoir quelle technique elle va choisir pour illustrer un texte, elle tâtonne petit à petit en compagnie des mots. Chaque conception d’album est différente l’une de l’autre. Elle va choisir les mots qui lui parlent le plus, les souligner puis illustrer en essayant de faire de l’image « un concentré du sens du texte ». Dans ses livres, l’image n’est pas redondante du texte. « L’image et le texte fonctionne comme un couple », elle recherche cette équilibre fragile en permanence. Elle parle même de création à trois : le lecteur faisant le lien entre l’image et le texte.

    Plusieurs livres sont proposés à la lecture au centre de l’exposition. On peut y regarder les nombreux albums de comptines qu’elle a illustrés dans la collection « Pirouette » chez Didier Jeunesse, des livres de travaux d’élèves ayant travaillé sur l’œuvre de l’artiste et un livre pour adulte qu’elle a illustré, La chevelure de Guy de Maupassant (Editions Complexe), qui nous montre une autre facette de son travail. On découvre enfin son dernier album, Tout le monde t’attend, tout juste paru chez Didier jeunesse.

L’exposition de Charlotte Mollet s’est tenue du 14 janvier au 11 février 2017 à la médiathèque François Mitterrand d’Orléans. L’établissement a organisé des rencontres et des ateliers avec l’artiste. Il a proposé un atelier parent-enfant autour du papier déchiré ainsi qu’un atelier sur le monotype à destination des adultes. Charlotte Mollet s’est également prêtée à une séance de dédicaces et a pu rencontrer plusieurs classes.

(février 2017)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. Wendy Liesse vient d’effectuer au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse des jeudi 3 et vendredi 4 février 2017.

 

 

 

Eau de boudin

par André Delobel

    Contre toute attente, l’exposition Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse (1965-2015) a terminé son périple à la Médiathèque André Malraux de Strasbourg le 19 novembre 2016. Elle aura, en vingt mois, été mise en place à Beaugency, Paris, Arras, Bron, Mourenx, Cherbourg, Reims et Strasbourg, accueillie par six médiathèques, un salon du livre, une université. Elle ne fut montrée en son entier qu’à Beaugency, Arras et, à dix-huit œuvres près, à Strasbourg. Les autres lieux ont « adapté » l’ensemble qu’il recevait à leurs locaux, créant parfois leur propre scénographie. Les huit établissements qui nous ont fait confiance ont eu à cœur d’organiser, en fonction de leurs habitudes et de leurs moyens, des activités d’accompagnement en direction des enfants et du grand public. Les professionnels du livre et de la lecture ne furent pas oubliés et Janine Kotvica, Michel Defourny, Hélène Valotteau, Françoise Lagarde et André Delobel ont apporté leur concours à plusieurs moments de formation.

    Le CRILJ se faisait une joie de voir l’exposition de son jubilé présentée à la Médiathèque d’Orléans en décembre 2016 et janvier 2017. La possibilité d’une journée de formation, en partenariat avec l’ABF, avait été évoquée entre notre association et la responsable du secteur jeunesse de l’établissement (qui avait également pris contact avec plusieurs illustrateurs pour des rencontres dans les cinq annexes orléanaises). La venue, le jeudi 26 ou le vendredi 27 janvier 2017, à la centrale, pour une rencontre et pour un concert avec Jean Claverie, créateur du visuel de l’exposition, devait constituer un pertinent et festif point final.

    Malgré les garanties que Françoise Lagarde, présidente, et moi-même, secrétaire général, avions apportées mi-septembre, dès  notre retour de Strasbourg, la direction de la Médiathèque d’Orléans a estimé qu’une « présentation sécurisée et adéquate de l’exposition » n’était pas assurée. Faisant fi d’une année d’échanges constructifs, elle prenait la décision de renoncer à un projet qui nous était apparu comme le souhait des bibliothécaires de l’établissement.

    Au-delà de notre amertume, nous affirmons que la raison avancée ici est incompréhensible et irrecevable. Il ne sera pas acté que le CRILJ se soit, en cette affaire, montré inconséquent. Notre association, dans les actions qu’elle met en œuvre, a toujours pris un soin particulier, en pleine responsabilité, à nouer des partenariats respecteux de chacun, dans la clarté et dans la transparence.

    Peut-être y a-t-il, dans les raisons qui ont motivé ce renoncement, des éléments que nous n’avons pas à connaitre. En tout cas, le CRILJ, s’il ne peut pas tout, avait, en la circonstance, choisi de « bouter hors des cadres », les bêtes d’orage qui s’y étaient subitement installées. Le travail de nettoyage fut confié à une professionnelle strasbourgeoise et la Médiathèque d’Orléans aurait pu, fin novembre, venir à Strasbourg retirer une exposition saine et complète.

   Faudra-t-il conclure que les associations proposent et que les institutions disposent ? Une seule mésaventure ne nous autorise pas à l’affirmer. Nous profitons, au contraire, de cette mise au point pour remercier sur ce site les personnes qui, à Beaugency, à Paris, à Arras, à Bron, à Mourenx, à Cherbourg, à Reims et à Strasbourg, ont fait honneur, avec professionnalisme et inventivité, aux illustrateurs dont nous avions rassemblé les travaux.

mediatheque-orleans

Né en 1947. maître-formateur retraité, André Delobel est, depuis presque trente-cinq ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national. Articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public.

Raoul Dubois au PAJEP

 

     Raoul Dubois est né à Paris le 30 décembre 1922, d’un père employé de l’octroi qui décède avant ses 3 ans et d’une mère couturière. En 1938, il entre au patronage laïque du XIe arrondissement et à l’École normale : il devient à seize ans le plus jeune instituteur de France. Toute son activité est orientée par ces deux axes : l’enfance et les activités éducatives et culturelles.

    Il participe au lancement des Francs et franches camarades (FFC) en 1944 et en devient un des premiers permanents. Il le reste jusqu’en 1953, tout en demeurant un des principaux dirigeants de cette association jusqu’à la fin de sa vie. Très intéressé par la littérature pour la jeunesse et le cinéma éducatif, il oeuvre aussi à la Fédération des oeuvres laïques (FOL), à la maison de la Culture du faubourg Saint-Antoine, à Ciné-Liberté, à la Fédération française des ciné-clubs (FFCC) et au Comité français du cinéma pour la jeunesse (CFCJ) qu’il fonde avec Henri Wallon et Charles Dautricourt. Il joue également un rôle important au sein du Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse (CRILJ).

    Par ailleurs, il a milité à la Confédération générale du travail (CGT), au Parti communiste français (PCF) et à l’association des Amis de la Commune. Raoul Dubois est décédé le 22 décembre 2004.

Historique de la conservation

    En 2008, grâce à l’action de Christian Robin, les archives de Raoul Dubois conservées à son domicile parisien, au 401 rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, ont été transférées aux Archives départementales du Val-de-Marne dans le cadre du PAJEP, après avoir fait l’objet d’un récolement succinct. Conformément aux intentions de Raoul Dubois, les dossiers concernant son action au sein de l’association des Amis de la Commune ont été remis à cette association. Il s’agit de documents qui sont postérieurs aux années 1980-1990.

Présentation du contenu

    Le fonds est constitué principalement des dossiers concernant les différentes associations et organisations dans lesquelles Raoul Dubois a pu militer. Il est particulièrement riche concernant les Francas et les associations concernant la littérature et le cinéma pour la jeunesse. Les dossiers concernant le CFCJ sont d’une importance capitale puisque les archives de cette association n’ont pas été conservées. Figurent notamment une collection complète de la revue Ciné-jeunes et des documents concernant les instances et les statuts.

    Le fonds d’archives renferme aussi les quelques vingt mille fiches de critique de ivres destinées à la jeunesse que lui et sa femme Jacqueline ont pu rédiger. Le fonds comprend aussi tous les écrits et publications de Raoul Dubois ainsi qu’un fonds documentaire sur la littérature pour la jeunesse d’une grande richesse, comme par exemple quelques numéros du journal mensuel Mon camarade, le journal édité par la Fédération des enfants ouvriers et paysans avec la collaboration de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) datés de 1935-1936.

(communiqué établi par le PAJEP)

 les-dubois

Jacqueline et Raoul Dubois

 

Accessibilité du fonds :

– Archives départementales du Val-de-Marne

– Dubois Raoul, 56J

– Don en 2008. Archives privées. Communication libre.

Instrument de recherche : bordereau de récolement succinct.

– Volume : 20 mètres linéaires.

– Dates extrêmes : 1921-2005.

 

Chansons d’un autre temps

 par André Delobel

 – Tiens, tu reprends la plume.

– Oui, une commande

– Tu vas parler de Béatrice Tanaka et de Bernadette Després ?

– Non, c’est déjà fait, c’était dans Griffon.

– Je sais, j’étais abonné. Un article sur quoi, alors ?

– La chanson pour enfants.

– Parce que tu es compétent en la matière ?

– Moyennement, mais j’ai retrouvé le carton.

– Pardon ?

– Quand j’ai quitté la Tunisie pour rentrer en France, j’ai rangé dans un petit carton tous les 45 tours que nous écoutions en classe. De petits bijoux.

– Nostalgie, c’est tout.

– Non, pas du tout. Si tu ne t’étais pas débarrassé de ta platine, je te prêterais le carton sur l’heure. Tiens, regarde les pochettes…

– Je ne connais pas tout le monde.

– J’ai découvert la plupart de ces chanteurs en même temps que les élèves. On avait, en classe, institué une règle : une ou deux chansons à la demande – et ce n’était pas toujours les mêmes qui étaient réclamées – et une chanson nouvelle ou peu souvent demandée que je choisissais.

– Une sorte d’heure du conte, mais avec des chansons. Et l’astuce du pédago en plus.

– Si tu veux. Je te présente les grands succès ou je pioche au hasard ?

– Pioche. Et puisque tu as conservé ta platine…

– Hélène Martin, auteur et compositeur, grande interprète, amie des plus grands poètes, tels Louis Aragon, René Char et Pablo Neruda, qu’elle met en musique et chante. « Le condamné à mort » de Jean Genet, c’est elle.

– Pour les enfants ?

– Tu le fais exprès ? Ecoute plutôt, dans Chansons du petit cheval, « Plein-ciel » et « Le petit bois » de Jules Supervielle. On dirait qu’Hélène Martin nous chante à l’oreille. Quand je l’ai entendue en récital à Avignon, elle chantait Jean Giono en s’accompagnant à la guitare. Sur le même disque, Henri Gougaud, Mireille Rivat et Jean-François Gaël. Tiens, voilà Steve Waring et son accent américain. C’est folk et c’est comme à la colo. Les grands succès, c’étaient « Les grenouilles » et « Le matou revient », mais « Image », chanson du disque Mirobolis, était assez souvent choisie. Les musiciens, excusez du peu, étaient ceux du Workshop de Lyon, Maurice Merle, Louis Sclavis, Jean Belcato et Christian Rollet. Le 45 tours de « La baleine bleue » que je possède est édité par Expression Spontanée. Sur la pochette, un dessin d’enfant en deux couleurs.

– Steve Waring chante encore, je crois.

– Oui, ses tubes et des chansons un peu plus difficiles, toujours avec d’excellents musiciens. Voici trois disques de chansons interprétées par Anne et Gilles. Ce sont peut-être mes préférés. Des mises en musique inégalées des Chantefables et des Chantefleurs de Robert Desnos et de toniques poèmes de Jean Tardieu. Christine Combe, quant à elle, chante Jacqueline Held et Lewis Carroll. Ambiance contemporaine là aussi, pas variétoche, non, free-jazz un tantinet tempéré. Avec Jacques Cassard, Jean-Louis Méchali, Jean-François Canapé. Et regarde un peu ces pochettes : des images de Patrick Courantin et d’Henri Galeron.

– C’est très beau.

douai

– Jacques Douai, pas très souvent réclamé, j’en conviens. Mais « En sortant de l’école » et « Ma culotte de ficelle » avaient des adeptes. Colette Magny…

– Tu plaisantes ? C’était déjà pas facile quand elle chantait pour les adultes.

– Elle a enregistré un disque de berceuses françaises et elle chante de telle façon que les berceuses sont parfaitement identifiables et que c’est du Magny quand même : « La petite poule grise », « Le p’tit quinquin ». Avec Anne-Marie Fijal au piano. Le Chant du monde a publié d’autres disques de berceuses du monde entier, dans une collection dirigée par Philippe Gavardin. Des pochettes ouvrantes somptueuses signées Patrick Courantin, Tina Mercia, Jacques Rozier et Monique Gaudriaut, Kelek, Gérard Hauducoeur et Henri Galeron toujours. Parmi les musiciens, Jean-Louis Méchali, arrangeur et accompagnateur.

– Tu me parles de chansons pour enfants et tu dérives, une fois sur deux, vers tes musiciens et chanteurs à textes favoris. Tu n’exagères pas un peu ? Pourquoi pas Jacques Bertin, pendant que tu y es ?

– Il a enregistré « Un soir, mon fils » sur le disque collectif Enfances du groupe Unison, publié par Unitélédis, maison de disques du Parti socialiste. Très bon goût au PS, à la fin des années 1970. Le contrebassiste Didier Levallet était dans le coup. Mais comme il s’agit d’un 33 tours 30 cm, le disque n’est pas dans le carton. Et c’est pour des enfants un peu plus grands.

– Dommage, hein ?

– Chez quelques éditeurs comme Le Chant du Monde ou Les Disques du cavalier, on ne faisait pas trop de différence entre les enfants et les adultes, Pas de différence dans l’exigence, en tout cas. Et, crois-moi, les enfants n’aiment pas que les musiques à claquer dans les doigts ou à remuer du derrière. Les musiques en bandes d’Alain Savouret, du Groupe de musique électroacoustique de Bourges, ne les rebutaient pas.

– Soit.

– Moreau et Imbert, c’est la chanson de connivence. Des chanteurs qu’on aimerait inviter à la maison. L’écoute n’est pas difficile et les sujets proches des enfants, des questions qu’ils se posent, de leurs joies et de leurs peines. « J’élève mes parents », c’est tout un programme.

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– Anne Sylvestre ?

– Sans plus.

– Snobisme de l’amateur qui se veut pointu ?

– C’est de mes élèves dont il s’agit, pas de moi. On écoutait. Il y a d’ailleurs neuf 45 tours dans le carton. Mais « La petite Josette » ou « La maison pleine de fenêtres », passés quelques mois, on écoutait moins. Regarde : une pochette signée par le jeune Pef.

– Le carton n’est pas vide. Je t’accorde de piocher quatre ou cinq disques encore. Pas plus, cet article va devenir long.

– Allons-y. Max Rongier qui chante, de sa voix chaude, de « petites chansons d’un papa à son enfant », La mitraillette à fleurs, en mini 33 tours, donc dans le carton, chansons écrites et mises en musique par Christian Poslaniec, Pour enfants en liberté et Poésie en liberté, textes de Jean Tardieu, Nazim Hikmet, Raymond Queneau, Guillevic, Yánnis Rítsos et quelques autres, parlés ou mis en musique et chantés sous la houlette de René Bourdet. Lorsque je rentrerai en France, j’inviterai René Bourdet dans mon école et à la bibliothèque de Saint-Jean-de-la-Ruelle. Il viendra, sans Claude Réva, Stéphane Vélinski et Amélie Prévost, mais avec son orgue de barbarie. Dernière pioche : Una Ramos, sa kena et sa « Valse pour Liseron » (1976). Pendant 34 ans, le jour de la rentrée des classes, un peu avant midi, je ferai écouter cette musique à mes élèves de cours préparatoire. Silence absolu et demande de réécoute fréquente au fil de l’année.

– Dernière question. Le succès des succès auprès de tes élèves ? Une musique à claquer dans les doigts ou à remuer du derrière ? On ne triche pas…

– Question difficile, mais j’ai une réponse. Ce que les élèves, en Tunisie, me demandaient le plus souvent, le samedi midi avant de retourner à la maison, n’était pas une chanson pour enfants. C’était « Bourée », adaptation par le Jethro Tull d’un mouvement de la suite pour luth n°1 en mi mineur de Jean-Sébastien Bach (BWV 996). Introduction à la flute par Ian Anderson, très mélodique, puis développement pop en partie improvisé par les quatre musiciens du groupe, jusqu’au retour à la mélodie du début et final très annoncé se concluant par un effet de batterie qui réjouissait les auditeurs.

– Essuie ta larme. Je referme le carton pour toi.

(février 2015)

bourree

par ordre d’apparition dans l’article :

– Hélène Martin et autres, Chansons du petit cheval, Les disques du cavalier, 201, 1972

– Steve Waring, Chante pour les enfants, Le Chant du monde, 100 114, 1973

– Steve Waring & Workshop de Lyon, Mirobolis, Le Chant Du Monde, 100 112, 1978

– Steve Waring, La baleine bleue, Expression Spontanée, numéro 6, 1971

– Anne et Gilles, Chantefables, Le Chant du monde, 100 101, 1975

– Anne et Gilles, Chantefleurs, Le Chant du monde 100 102, 1975

– Anne et Gilles, Les erreurs, Le Chant du monde, 100 105, 1976

– Christine Combe, Antifables, Le Chant du monde, 100 103, 1976

– Christine Combe, Antifables 2, Le Chant du monde, 100 106, 1976

– Christine Combe et François Lalande, Lettre à Alice, Le Chant du monde, 100 107, 1976

– Jacques Douai, Chante pour les enfants n°2, BAM, EX 229, 1958

– Jacques Douai, Comptines n°6, Unidisc, EX 45524, 1957

– Colette Magny, Berceuses françaises, Le Chant du Monde, 100 131, 1983

Groupe Unison, Enfances, Unitélédis, UNI 19 378, 1978

– Alain Savouret, Les musiques en bandes, Le Chant du monde, 100 139, 1985

– Moreau et Imbert, J’élève mes parents, Le Chant du monde, 100 124, 1979

– Anne Sylvestre, La petite Josette et les moustaches, A. Sylvestre, 778032, 1976

Anne Sylvestre, Fabulettes 2, Meys, GP 2, 1969

– Max Rongier, Je chante pour mon Plustout, Philips, 6 172 259, 1979

– Christian Poslaniec, La mitraillette à fleurs 1, L’oiseau musicien, 3508, 1975

– Christian Poslaniec, La mitraillette à fleurs 2, L’oiseau musicien, 3509, 1975

– René Bourdet et autres, Pour enfants en liberté 1, Jacques Canetti, 233.001, 1970

– René Bourdet et autres, Pour enfants en liberté 2, Jacques Canetti, 233 002, 1970

– René Bourdet et autres, Pour enfants en liberté 3, Jacques Canetti, 233 003, 1970

– René Bourdet et autres, Poésie en liberté 1, Jacques Canetti, 233 006, 1970

– Una Ramos, Valse pour Liseron, Le Chant du Monde, 45 9030, 1976

liseron

Né en 1947. maître-formateur désormais retraité, André Delobel est, depuis presque trente-cinq ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire  « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national. Articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public.

 

 

 

Entre éducation populaire et professionnalisation

par André Delobel

Texte prononcé en prologue de la journée d’études Les scènes de l’album, le vendredi 4 février 2016, à la Maison de la recherche de l’université d’Artois.

    Si le CRILJ a eu 50 ans en 2015, c’est parce qu’à la fin des années 1960, des personnes telles que Natha Caputo et Isabelle Jan, critiques, Mathilde Leriche, bibliothécaire et conteuse, Marc Soriano, chercheur, Jacqueline et Raoul Dubois, enseignants et critiques, Raymonde Dalimier, documentaliste, Colette Vivier, écrivain, se sont retrouvées pour imaginer une structure qui rassemblerait ceux et celles qui œuvraient à ce que « de plus en plus d’enfants rencontrent de plus en plus de livres ».

    Ce fut la création du CRILJ, Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse.

    Information donc (beaucoup), recherche (un peu) et, surtout, souci d’inventer des médiations permettant d’atteindre les enfants et leurs parents, les enseignants et les animateurs de centres de loisirs, voire les bibliothécaires à chaque fois que possible. A titre d’exemple, je citerai les fameuses « malles » que l’association mettra à disposition des demandeurs pour donner à voir et à lire la littérature pour la jeunesse dans sa diversité et les innombrables « rencontres de terrain » pour, livres en main, expliquer et montrer, montrer et expliquer, devant une poignée de personnes sous un préau d’école ou devant une salle pleine.

    Il y a, en arrière plan de cet activisme, une croyance commune que Max Butlen, dans le numéro 7 des « Cahiers du CRILJ », décrit ainsi :

    « Ce qui fonde les certitudes des militants, c’est la conviction (enracinée souvent dans une expérience personnelle) que les livres permettraient de se construire, de s’affirmer (parfois de se libérer). La croyance souvent partagée est que la lecture, outre les grands plaisirs qu’elle procure, est la voie royale d’accès à la culture, au savoir, au pouvoir, à la sagesse, et aussi à la distinction. La lecture donnerait des clés précieuses, celles de l’identité, de la formation, de la compréhension de soi-même, des autres et du monde. »

    Nous sommes bien là du côté de l’éducation populaire et il n’est pas étonnant que le CRILJ soit, en 1978, agréé à ce titre par le ministère de la Jeunesse et des Sports et, grâce à Jean Auba, efficace président, reconnu d’utilité publique en 1983.

    Les statuts originels du CRILJ (et ceux d’aujourd’hui) l’affirment : l’association regroupe écrivains, illustrateurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, parents et autres médiateurs du livre désireux de travailler ensemble.

    Mais regardons, en 2016, les choses d’un peu près :

– les auteurs et les illustrateurs ont, en 1974, créé une Charte que tout organisateur de rencontres, de salons ou de formation ne peut pas ne pas connaitre, ne serait-ce qu’à cause d’un fameux « tarif » ;

– des libraires actifs se sont régroupés, il y a une trentaine d’années, dans une association spécialisée qui, entre autres initiatives, publie une revue trimestrielle mélant articles de fonds, propositions de lectures et encarts publicitaires ;

– les éditeurs ont leur « groupe jeunesse », au Syndicat national de l’édition, et les récentes déclarations de Thierry Magnier, son nouveau président, donnent l’impression que c’est grâce aux éditeurs que le livre pour enfants améliorera prochainement sa visibilité ;

– les bibliothécaires jeunesse, qui lisent dans la joie, s’affirment, dès 1963, comme seules spécialistes du livre pour les enfants ; les choses ont évolué, heureusement, mais il reste encore des traces de cette posture ;

– les universitaires qui, dans leurs enseignements et dans leurs travaux, prennent en considération la littérature pour la jeunesse ne sont plus considérés comme marginaux et les chercheurs qui s’intéressent aux « objets culturels de l’enfance » ont créé leur association, très active ; la recherche fondamentale, essentielle notamment lorsqu’elle vient contrarier les discours dominants, n’est toutefois pas une « action de terrain ».

    Le CRILJ d’aujourd’hui, même lorsqu’il réaffirme, d’assemblée générale en assemblée générale, son attachement aux principes de l’éducation populaire, sait qu’il ne peut agir sans s’appuyer sur ces entités professionnalisés, sans réfléchir et sans construire avec elles.

    Il sait aussi qu’il va avoir à convaincre partenaires associatifs et institutionnels que ce n’est pas parce que les réseaux militants sont aujourd’hui mis à mal qu’il convient de passer à autre chose, laissant, en matière de littérature pour la jeunesse, mode et commerce prendre le dessus.

(Arras, 4 mars 2016)

maison de la recherche

Né en 1947. maître-formateur désormais retraité, André Delobel est, depuis presque trente-cinq ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire  « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national. Articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public.

 

Les ouvrages pour la jeunesse de Pierre Pelot

 par Raymond Perrin

    Dans Pierre Pelot, l’écrivain raconteur d’histoires, essai publié en mars 2016 aux éditions L’Harmattan, je fais le pari audacieux d’envisager toute l’oeuvre romanesque de Pierre Pelot publiée au cours de 50 années d’écriture. Il s’agit de rendre possible la juste appréciation de l’essentiel de ses livres et de l’originalité d’un parcours d’écrivain, en un sens, exemplaire.

    En 50 ans, l’auteur vosgien a écrit près de 200 romans touchant au western, au fantastique et aux paraboles de la science-fiction, au polar et au roman noir. Il a aussi bien fourni des romans « vosgien » du terroir que des récits préhistoriques. Il a étendu le champ de ses créations tant à la littérature générale qu’aux novélisations, aux scénarios de BD, au théâtre et à la nouvelle.

    C’est l’occasion de rappeler que cet « ogre » protéiforme de la littérature, sur près de 200 romans publiés en 2016, a publié, parfois à son corps défendant, un tiers de ses récits (plus de 60), dans les collections pour la jeunesse (des récits souvent réédités dans des collections de poche).

    Il y eut d’abord la période initiale des récits d’apprentissage et des romans-westerns dont le premier, La Piste du Dakota, est paru en 1966. Ce sont les éditions belges André Gérard de Verviers, créateurs de la collection « Marabout Junior » qui offrent à Pierre Pelot la chance de trouver un éditeur unique pour trois années (de 1966 à 1969) au cours desquelles sont publiés 21 romans sous des couvertures de Pierre Joubert et un recueil de nouvelles.

    Sept récits paraissent en 1966-67, dont le livre Black Panache, réédité, illustré par Paul Gillon, sous le titre Black Panache, le hors-la-loi et dont l’action se passe en 1880, dans le Wyoming. Le sixième récit, Les Croix de feu réédité en « Castor Poche », sous le titre Les Croix en feu, évoque la naissance du Ku-Klux-Klan.

    Il y eut ensuite, dans la collection « Pocket Marabout », quatorze épisodes et deux nouvelles de la série « Dylan Stark », personnage inséré dans un cadre géographique et historique plausible qui subit d’autant plus les séquelles d’une telle période qu’il est un métis né de mère française et de père cherokee. L’épisode La Couleur de Dieu obtient le Prix des 13 en 1967 et Le Tombeau de Satan est préfacé par le père de Tintin, Hergé. De 1980 à 1983, la série est partiellement rééditée dans la collection « L’Ami de poche » chez Casterman (10 volumes avec des illustrations de Michel Blanc-Dumont), puis chez Claude Lefrancq, dans deux gros volumes dont le deuxième présentait une introduction et un inédit, Plus loin que les docks. Deux épisodes inédits étaient parus dans Le journal de Tintin, la « Bibliothèque de l’Amitié » avait publié un Dylan Stark inédit, Le Vent de la colère, en 1973, et il faut attendre 1982 pour que paraisse aux éditions de l’Amitié, superbement illustré par Claude Auclair, Pour un cheval qui savait rire, l’étalon Grand-Blanc.

    A partir de 2006, les nouvelles éditions Le Navire en pleine ville, dirigées par Hélène Ramdani, rééditent quelques volumes de la série : Sierra brûlante (l’une des ultimes errances de Dylan Stark), La Couleur de Dieu et Quatre hommes pour l’enfer. Depuis 2014, les éditions Bragelonne ont entrepris la publication numérique de la série « Dylan Stark » dans la collection « Bragelonne Classic Western ».

    Pierre Pelot, abondamment nourri de culture américaine, publie encore quelques romans « américains » dans les collections « jeunesse » : La Drave évoquant les bûcherons du Québec embarqués sur une rivière indomptée (Coll. Olympic, Ed. G.P.), L’Unique rebelle (Bibliothèque de l’amitié) et La légitime révolte d’un Indien qui veut sauver ses chevaux, réédité par les Éditions Larousse en 2011 dans la collection « Les Contemporains, classiques de demain », La Révolte du Sonora (Olympic) et Les Épaules du diable (Olympic),

    Trois bandes dessinées inédites deviennent chez G.P., dans la collection « Spirale », une aventure historique, La Guerre du castor, et deux westerns burlesques et parodiques, Le Train ne sifflera pas trois fois et La Poussière de la piste.

    Contraint de changer d’éditeur, Pierre Pelot s’oriente à la fois vers le roman psychologique pour adolescents, ancré dans le terroir vosgien (des romans « sociaux », en phase avec les problèmes sociétaux de l’époque), la science-fiction, scrutant des thèmes parfois prémonitoires et le fantastique, en général plus apaisé.

    La « Bibliothèque de l’Amitié » accueille, (en plus de trois épisodes de Dylan Stark, Le Vent de la colère, Le Hibou sur la porte, Quand gronde la rivière), le premier récit ancré dans les Vosges et la Haute-Saône, Les Étoiles ensevelies contant la rencontre et l’errance d’un émigré sans papier et d’un enfant fugueur qui reçoit de nombreuses distinctions.

    Pierre Pelot va participer à la première collection en poche, « Jeunesse Poche », créée en 1972 par les éditions Hatier. Il y publie deux récits de science-fiction illustrés par Claude Auclair : Une Autre Terre (et ses mondes parallèles et antithétiques) et L’Ile aux enragés (suite des aventures d’Arian Dhaye dans une île menaçante). En 1973, deux autres récits de science-fiction sont édités dans les collections « Olympic », Les Légendes de Terre (où se rencontrent astronavigateurs et chasseurs primitifs), et « Spirale », Le Pays des rivières sans nom (où le vieux Manoudh marginal et traqué sauve la jeune Deva), bien avant L’Expédition perdue (Collection « Pleine lune » chez Nathan en 1994).

    Seul roman fantastique « jeunesse », La Fille de la Hache-Croix, paraît chez Magnard en 1998.

    Au cours des années 70, la naissance des premières collections pour adolescents sont l’occasion, pour les éditeurs de Pierre Pelot, d’éditer des récits originaux. Ainsi « Plein vent » (Laffont) accueille Sierra brûlante. La collection « Grand angle » (G.P.) semble convenir pour Le Pain perdu en 1974 (adapté en téléfilm par Pierre Cardinal en 1975), Je suis la mauvaise herbe (1975) qui reçoit plusieurs prix, Les Neiges du coucou (au pays des bûcherons et des débardeurs), et Les Canards boiteux.

    La collection « Les Chemins de l’Amitié » accueille six récits qui évoquent la vieillesse, la solitude, la marginalité et l’exclusion, le handicap et la différence : Le Cœur sous la cendre, Le Ciel fracassé, Le Renard dans la maison, Le Mauvais coton, Le Pantin immobile et Fou comme l’oiseau, les deux derniers étant adaptés pour la télévision en 1983.

    En 1999, dans la collection « Tribal », chez Flammarion paraît La Passante, un récit émouvant pour grands adolescents.

    Ce n’est qu’au cours des années 90 que Pierre Pelot écrit pour la collection « Souris noire », chez Syros, deux récits policiers juvéniles, Le Père Noël s’appelle Basile (1993) et Cimetière aux étoiles (1999). Pour Messidor, il publie encore Le Seizième round en 1990.

    C’est pour son fils Dylan (né en 1969, subitement disparu en janvier 2013) qu’il écrit en 1977 Les Aventures de Victor Piquelune, illustrées par Arnaud Laval, pour la collection « Ma première amitié » qui accueille aussi en 1981, Un Bus capricieux, illustré par Claire Nadaud.

    C’est aussi avec son fils Dylan Pelot devenu auteur et illustrateur qu’il écrit, de 1995 à 2003, la série humoristique « Vincent, le chien terriblement jaune », constituée de cinq épisodes publiés chez Pocket dans la collection « Kid Pocket » (Vincent, le chien terriblement jaune, Vincent en hiver, Vincent et le canard à trois pattes, Vincent et les évadés du Zoo et Vincent au cirque).

    L’auteur de la saga préhistorique « Sous le vent du monde », sous le regard d’Yves Coppens, se devait d’écrire pour les jeunes les deux textes documentaires Au temps de la préhistoire (Le Sorbier, 2002 et La Martinière, 2005) et La Préhistoire racontée aux enfants (La Martinière Jeunesse, 2015).

    Souvent par le jeu des rééditions, Pierre Pelot sera présent dans les collections de poche pour la jeunesse, en général illustrées par des artistes réputés. Outre les collections déjà citées, « Marabout Junior », « Pocket Marabout », « Bibliothèque de l’amitié », « L’Ami de poche Casterman », « Tribal », « Souris noire », il faut nommer « Le Livre de poche jeunesse »,  « Folio Junior », « Castor Poche Flammarion », « Les Maîtres de l’Aventure Rageot », « Zanzibar Milan », « Cascade Rageot », « Travelling Duculot », « Pocket Junior »…

(mai 2016)

 REFERENCES

Raymond Perrin, « Dylan Stark, le justicier métis » in Dylan Stark, Intégrale 2, Bruxelles, Lefrancq, 1998.

Raymond Perrin, « Bibliographie commentée des romans de Pierre Pelot » in le recueil de nouvelles L’Assassin de Dieu, dir. Claude Ecken, Encrage, 1998.

Bernard Epin, « Pierre Pelot » in Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France, dir. Isabelle Nières-Chevrel et Jean Perrot (Cercle de la Librairie, 2013).

Claude Ecken, « Cinquante ans d’écriture : Pierre Pelot » et interview, in revue Bifrost, numéro 81, éditions du Bélial, 2016.

Raymond Perrin, Pierre Pelot, l’écrivain raconteur d’histoires, L’Harmattan, 2016.

pierre pelot

Né à La Bresse (Vosges) en 1940, Raymond Perrin fait son Ecole Normale à  Mirecourt entre 1957 à 1961. Après un passage à la Faculté des lettres de Nancy (1964-1966), il  devient professeur de collège (français, histoire-géographie et arts plastiques) de 1964 à 1998 puis documentaliste au cours des années 1990. Collaborateur du supplément littéraire du quotidien vosgien La Liberté de l’Est, essayiste et chercheur, Raymond Perrin a publié une demi-douzaine d’ouvrages. Ceux consacrés à la littérature pour la jeunesse constituent une étourdissante mine d’informations : Un siècle de fictions pour les 8 à 15 ans (1901-2000) à travers les romans, les contes, les albums et les publications pour la jeunesse (L’Harmattan, 2001), Littérature de jeunesse et presse des jeunes au début du XXIe siècle (L’Harmattan, 2007), Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle (L’Harmattan, 2009), Histoire du polar jeunesse : romans et bandes dessinées (L’Harmattan, 2011). Contributeur du Dictionnaire du roman populaire francophone, dir. Daniel Compère (nouveau monde éditions, 2007) et du Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France, dir. Isabelle Nières-Chevrel et Jean Perrot (Cercle de la Librairie, 2013).