André François toujours

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    « Tous les clowns sont musiciens. Mais l’Auguste a l’art de faire son de tout bois. Après quelques essais pétaradants qui laissent croire à son incompétence, il tire de la clarinette et du tuba, d’un violon auquel pourtant manquent deux cordes, du bandonéon surtout qu’il manie avec grâce et délicatesse, de tous ces instruments et d’autres qu’il ne cesse d’inventer comme le balai-contrebasse ou la marmite-à-percussion, il tire de délicates mélodies que le Clown blanc accompagne avec distinction et condescendance.

    Il y a cette pluralité d’éléments dans l’art d’André François. De l’huile à l’aquarelle, du fusain au pastel, de l’encre à la craie et au crayon, du vélin au kraft, du calque au canson, tous les classiques sont là, utilisés chacun pour sa vertu (sans idée préconçue, l’instinct préconisant l’emploi). Mais ils voisinent et parfois cohabitent avec des intrus. Un morceau de chiffon, un bois flotté, un éclat de miroir, un bout de papier peint, un vieux cadran d’horloge, un papillon mort – toutes ces petites choses de la vie – viennent nier l’ordre établi, bousculer les conventions, donner sa place au hasard et faire la grimace aux usages.                                             

    Quand il veut pousser la note trop haut, l’Auguste monte sur un tabouret. Et la note, en effet, va plus haut. Un objet trouvé, un caillou, une coquille d’escargot aident André François à pousser plus haut l’imagination. C’est Dubuffet qui dit que l’art ne couche pas dans le lit qu’on a fait pour lui. Avec André François, il n’y a pas de risque, il dort à la belle étoile. Parfois c’est une étoile de mer. »

    J’aime et j’admire beaucoup ce texte de Robert Delpire, particulièrement inspiré lorsqu’il évoque l’art de son très cher ami André François. Il y énumère avec brio toutes les techniques que ce génie a mises au service de sa fertile imagination. Mais, curieusement, il ne parle pas du tout de sa maîtrise des arts de l’estampe. Or, ce peintre, sculpteur, plasticien, décorateur de théâtre, illustrateur et dessinateur s’est aussi adonné abondamment à divers types de tirages et a travaillé avec de prestigieux ateliers d’impression, pratiquant, tout au long de sa vie, la taille-douce (gravure du métal en creux), la lithographie (tracé exécuté à l’encre sur une pierre calcaire) ou la sérigraphie (impression utilisant du tissu comme matrice). C’est à ce pan négligé de sa création que le Centre André François consacre sa dernière  exposition, la neuvième dédiée à son charismatique parrain. On y retrouve son trait inimitable, son art de la couleur, et toutes ses sources d’inspiration, toutes ses intimes obsessions, son amour du cirque et du cinéma, sa fascination pour la mer et ses côtes, sa propension à l’érotisme, ses dons immenses de dessinateur animalier, la fantaisie parfois grotesque de ses portraits et autoportraits, sa culture littéraire et mythologique, son anticonformisme jubilatoire…

    D’autre part, cet inventaire de ses estampes nous permet d’évoquer la richesse de métiers et la qualité d’artisans d’art dont l’expertise est, pour certains, en voie d’extinction et dont le matériel, au mieux, entre au musée. André François a travaillé en toute connivence avec des maîtres renommés comme  Georges Visat puis Maurice Felt pour la taille-douce, Fernand Mourlot pour la lithographie et Michel Caza pour la sérigraphie, nouant avec eux des liens de confiance et d’amitié. Des infographies furent réalisées à titre posthume par Vincent Pachès.

    En outre, ces œuvres multipliées ont pu rendre plus accessibles des images d’une rare qualité esthétique, et infiniment chargées d’émotion dont certaines sont inconnues du public, même averti. Alors que l’incendie de son atelier a tragiquement détruit une grande partie de son œuvre, on peut encore retrouver, au hasard des enchères ou des galeries, l’une ou l’autre de ces précieuses planches. Même si les expositions de Yannick Minous, gendre de Georges Visat, l’inventaire exhaustif de Michel Caza et mes entretiens avec Maurice Felt et Vincent Pachès nous furent fort utiles, comme de nombreux documents furent brûlés, l’identification des œuvres fut parfois difficile et certaines légendes restent incomplètes. Nonobstant, c’est un rare privilège d’avoir pu les réunir au Centre André François.

par Janine Kotwica – février 2022

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.Agrégée de lettres modernes, professeur en collège, lycée, Ecole Normale et IUFM où elle enseigna jusqu’en 2002 la didactique du Français et la littérature de jeunesse, chargée de cours à l’université de Picardie (Licence des Métiers du livre) de 2005 à 2009, Janine Kotwica écrit, voyage, expose : articles nombreux dans La Revue des Livres pour Enfants, Griffon, Parole, Ricochet,  Papiers nickelés, etc ; conférences et stages de formation à Abidjan, Cotonou, Bamako, Tunis, Marrakech, Agadir, Bucarest, Timisoara, Cluj-Napoca et, récemment, dans onze villes américaines ; organisatrice de rencontres, de salons du livre et commissaire d’expositions d’illustrations, Janine Kotwica est, en 2010, à l’origine de la création du Centre régional de ressources sur l’album et l’illustration André François de Margny-lès-Compiègne (Oise) dont elle a assuré les fonctions de directrice artistique jusqu’à son brusque départ en septembre 2014. Parmi les quatorze expositions présentées, toutes accompagnées de catalogues, cinq furent consacrées à André François, une aux artistes lituaniens, et les autres, en totale complicité avec les illustrateurs invités, à Stasys Eidrigevicius, Alain Gauthier, Louis Joos, Gilles Bachelet, Emmanuelle Houdart, Jean-Charles Sarrazin et Sacha Poliakova.

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Exposition ouverte au Centre André François, 70 rue Aimé Dennel à Margny-lès-Compiègne, dans l’Oise, jusqu’au samedi 16 avril 2022 inclus.

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Avoir la mauvaise partie

Quand les hommes vivront d’amour :

    de Raymond Lévesque à Pierre Pratt     

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Quand Raymond Lévesque, à 26 ans, décide de venir tenter sa chance en France, il a déjà, au Québec, une petite notoriété. Radio-Canada avait, dès 1946, accueilli ses premières chansons et la société avait occasionnellement fait appel à lui, comme comédien, dans plusieurs de ses « radioromans ». En 1948, Raymond Lévesque avait remporté le concours Les talents de chez nous et, de 1949 à 1951, sur Radio-Canada, il animera, avec Serge Deyglun et Jeanne Maubourg, l’émission Grand-maman Marie. En 1949, Fernand Robidoux, interprète à succès, avait enregistré pour le compte de la compagnie London – car sa maison de disques habituelle, RCA Victor, n’autorisait pas l’enregistrement de chansons québécoises – vingt-deux titres originaux d’auteurs-compositeurs de la Belle Province dont quatre signés Raymond Lévesque. Succès limité. En 1952 et 1953, le tout nouveau service de télévision que Radio-Canada a créé en direction des Québécois confie à Colette Bonheur, Juliette Béliveau et Raymond Lévesque la présentation de son émission de variétés Mes jeunes années. En 1953, le dramaturge Marcel Dubé offrira à Raymond Lévesque le rôle de Moineau, adolescent peu futé, lors de la création de Zone, sa seconde pièce. Le chanteur, à nouveau comédien, reçoit un prix d’interprétation.

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    Raymond Lévesque arrive à Paris en 1954 et il y restera un peu plus de quatre ans. La vie n’est pas facile, mais le Québécois a des amis, chanteurs comme lui pour la plupart, et le moral est bon. « On était pauvre, mais heureux. » Passages, plus ou moins réguliers, dans des cabarets rive gauche et rive droite : à la Rose rouge, à l’Écluse, au Port du Salut, au Caveau de la Bolée, à La Colombe, au Lapin Agile, à La Tomate, Chez Patachou. Quand les derniers clients sont partis, autour d’une bouteille, plus souvent de plusieurs, on lit les journaux et on discute des « événements » d’Algérie, des ratonnades et des manifestations de rappelés. Lors d’un de ces échanges, Raymond Lévesque écrit sur son paquet de Gitanes : « Lorsque les hommes vivront d’amour… » Le lendemain, il poursuit son idée et, en quelques heures, il écrit Quand les hommes vivront d’amour, texte et musique tout ensemble, comme il en a l’habitude. Dans les semaines suivantes, Raymond Lévesque insiste auprès d’Eddie Constantine pour qu’il ajoute sa nouvelle composition à son répertoire. Convaincu, son ami américain adopte la chanson et l’enregistre dès 1956. Raymond Lévesque l’enregistrera l’année suivante, chez Barclay, ainsi que Jacqueline Nero, Cora Vaucaire et, à deux voix, Marc et André.

   De retour au Québec, Raymond Lévesque apporte un soutien actif aux réalisateurs de télévision grévistes pendant 68 jours. Il fonde le collectif Les bozos avec les « chansonniers » Hervé Brousseau, Jean-Pierre Ferland et Claude Léveillée, le pianiste André Gagnon et la chanteuse et monologuiste Clémence Desrochers. Au cœur de Montréal, la modeste salle du premier étage du restaurant Le Lutèce qu’en mai 1959 le groupe va investir pour quelques mois peut être considérée comme un avant-goût des boites à chansons qui vont bientôt, de Perce à Val-David, du Lac-Saint-Jean à la Côte-Nord, couvrir la province. Puis, ce sera la Révolution tranquille et les luttes pour l’indépendance du Québec, mais c’est une autre histoire.

   Quand les hommes vivront d’amour est une chanson humaniste et fraternelle. Pas très longue, elle déroule, au fil de ses sept strophes, la (triste) certitude que la paix est illusoire. De surcroit, « dans la grande chaîne de la vie, pour qu’il y ait un meilleur temps, il faut toujours quelques perdants ». Ce sont là paroles désabusées et même si, un jour, les soldats devenaient troubadours, nous aurons eu, nous qui écoutons la chanson, la « mauvaise partie ». Plus radicalement encore, nous ne verrions pas cette métamorphose puisque « nous serons morts, mon frère ». Pacifiste, le texte de Raymond Lévesque l’est assurément, mais le registre est celui du regret, pas celui de l’espoir. À peine le parolier envisage-t-il un monde meilleur (un monde en paix, un monde sans misère) que la perspective est renvoyée vers un avenir inaccessible – « quand les hommes vivront d’amour ».

   Les 45 tours parisiens étaient passés quasi inaperçus au Québec et, en dépit des boites à chansons, d’un peu de radio et d’un peu de télévision, malgré deux nouveaux enregistrements par Raymond Lévesque lui-même, en 1962 et en 1972, la chanson ne marque pas particulièrement les esprits. Il faudra sa reprise, initialement non prévue, devant 120 000 spectateurs rassemblés le 13 août 1974, à Québec, sur les plaines d’Abraham, en rappel du concert d’ouverture de la Superfrancofête (dite aussi Festival international de la jeunesse francophone), par Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois, pour que Quand les hommes vivrons d’amour devienne, en quelques  années – le producteur Guy Latraverse publiant, dès 1974, l’enregistrement intégral du concert ainsi qu’un opportun single en 1975 – la chanson préférée des Québécois.

     Au cours des décennies qui suivent, Quand les hommes vivrons d’amour est, au Québec, enregistrée par de nombreux artistes : Michel Louvain, le groupe rock Offenbach, Nathalie Simard, Marie-Denise Pelletier, Luce Dufaux, Fabienne Thibeault, Marie-Élaine Thibert, Bruno Pelletier, Richard Séguin, Daniel Lavoie, Marie-Jo Thério, Isabelle Roy, Mélanie Renaud et plusieurs autres. Pour la France, ajoutons Nicole Croisille, Enrico Macias, Catherine Ribeiro, Les Enfoirés, Hervé Vilard, Gilles Dreu, Rika Zaraï. En 2016, Renaud choisit la chanson comme bonus de son disque dernier paru et, malgré le soutien vocal de David McNeil et de Robert Charlebois, il est à la peine pour ne pas l’écorcher. En 1986, Philip Glass en avait écrit une étonnante adaptation pour chœur mixte.

     Pour inaugurer sa collection « Les grandes voix », les Éditions Les 400 coups ont souhaité que soit mis en images Quand les hommes vivront d’amour. Choix judicieux, justifié par la popularité de la chanson, mais à priori risqué car il va s’agir ici d’évoquer plus que de raconter. Le texte de Raymond Lévesque n’est pas narratif et les va-et-vient  que s’autorise le parolier ne vont-ils pas être gâchés par une figuration trop explicite ? En choisissant Pierre Pratt, illustrateur aguerri, le défi sera-t-il relevé ?

    Constatation initiale : Pierre Pratt a choisi de suivre la chanson ligne à ligne, une double page pour chacun des vers, sans exception. Et, pour chaque illustration, une situation spécifique, tenant debout toute seule, sans lien avec celle de la double-page précédente ou de la double-page suivante. Cette confiance en l’image, qui impose au texte de se faire discret, donne priorité aux amples paysages mais n’oblige pas la palette à se faire éclatante. Si le vert, celui d’une campagne paisible, domine, d’autres couleurs sont également convoquées, Pierre Pratt n’en n’associant spécifiquement aucune à l’évocation de la misère ou à la promesse du bonheur. Quand des personnages apparaissent, ils sont, sauf de rares fois, de petite taille, à peine moins perdus dans le monde en paix (la majorité des pages) que dans le monde en guerre.

   Si la chanson, dans sa version originale, n’atteint pas trois minutes, il faudra plus longtemps pour apprécier l’album. Feuilleter rapidement laisserait sur notre fin. Il faut s’attarder sur chaque double-page. Et, soyons juste, si certains tableaux parlent d’évidence, d’autres demanderont aux lecteurs un travail d’élucidation, quand quelques-uns leur resteront, peut-être, mystérieux.

     La dernière double-page illustre la cinquième apparition de la phrase leitmotiv « Mais nous serons morts, mon frère ». Les quatre premières fois, les images proposaient des espaces remplies d’éléments à décrypter et l’énigme pouvait être résistante. Pour clore l’album, Pierre Pratt a, cette fois, peint un tableau dépourvu de secret, nous donnant à voir, sans équivoque, une terre devenue inhabitable.

     Constatation ultime : dans l’enthousiasme d’un rassemblement populaire mémorable, Quand les hommes vivront d’amour devint, pour beaucoup, une chanson optimiste. Si, lors du fabuleux concert d’août 1974, son interprétation par Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois a joué avec maestria son rôle de ciment d’amitié, celui-ci n’émane que secondairement du texte même. Pierre Pratt, en revenant scrupuleusement aux mots, échappe au contre-sens. C’est une juste politesse quand, dans un album d’une belle élégance, un éditeur ramène à nous – qui ne sommes pas (encore) morts – la parole, bienveillante mais réaliste, d’un auteur-compositeur-interprète qui n’aura pas marqué que la chanson québécoise.

André Delobel – février 2022.

 

. Quand les hommes vivront d’amour par Raymond Lévesque et Pierre Pratt, Éditions Les 400 coups, 2022, 72 pages, 18,00 euros ; introduction : Sylvain Ménard, postface : Marie-Christine Bernard ; pour adolescents et au-delà.          

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Né à Montréal en 1962, Pierre Pratt, après des études en design graphique au Collège Ahuntsic de 1979 à 1982, commence à travailler en publiant des bandes dessinée dans les magazines Titanic et Croc. Depuis 1990, il illustre (et écrit parfois) des livres pour la jeunesse. Son travail est publié au Canada, en France, aux États-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Espagne, au Portugal et sa signature se retrouve sur plus d’une centaine de livres, des albums pour tout-petits jusqu’aux romans pour adolescents. Parmi ceux-ci : Marcel et André (Le Sourire qui mord, 1994), Beaux dimanches (Le Seuil, 1996), Mon chien est un éléphant, avec Rémy Simard (Casterman, 2003), l’abécédaire Le Jour où Zoé zozota (Les 400 Coups, 2005), Mes petites fesses, avec Jacques Godbout (Les 400 coups, 2010), Bonne nuit, avec Antonin Louchard (Thierry Magnier, 2014), les séries « Klonk » (Québec Amérique) et « David » (Dominique et Compagnie). En 2007, pour l’exposition Le Petit Chaperon rouge à pas de loup de l’Espace Jeunes de la Grande Bibliothèque de Montréal, Pierre Pratt réalise les deux affiches de la manifestation et en conçoit la scénographie. Très nombreux prix dont trois fois celui du Gouverneur Général du Canada, une Pomme d’Or et une Plaque d’Or à Bratislava, un Totem au Salon de Montreuil, un Prix Unicef à Bologne, le prix Elizabeth Cleaver de l’IBBY, le prix du livre M. Christie, celui du Salon de Trois-Rivières, un Honor Book du Boston Globe Horn Book Awards. Finaliste, pour le Canada, au Prix Hans-Christian-Andersen en 2008 et en 2016. Pierre Pratt a exposé à Bologne, Tokyo, New York, Londres et au Portugal. Quand il peint et dessine, l’illustrateur dit penser à l’enfant qu’il était et qui se laissait aspirer par les images. « Les images chez moi précèdent tout le reste. J’en ai plein qui attendent leur livre. […] Avec l’âge, je deviens de plus en plus exigeant et, malgré cela, je fais tout pour ne pas perdre ma spontanéité. Je mets donc beaucoup plus de temps à produire un livre. J’essaie surtout de ne pas m’ennuyer, de ne pas devenir blasé. »

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On peut écouter la chanson interprétée en 1957 par Raymond Lévesque et c’est ici :

https://www.youtube.com/watch?v=TXV1GMEXkiA

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Retour sur les ‘images libres’

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À Lyon, c’est Sans fin la fête

    En 2015, alors que le CRILJ fêtait son 50e anniversaire avec un colloque dont les intervenants avaient pour consigne de se retourner sur diverses évolutions de la littérature pour la jeunesse depuis 1965, ma contribution fut de raconter l’histoire de l’irruption des livres d’Harlin Quist dans le paysage éditorial d’alors et la durable influence des illustrateurs que ce projet portait. (1)

    Car ses instigateurs, les éditeurs Harlin Quist et François Ruy-Vidal, refusant de s’adresser à des professionnels de l’enfance, permirent à une toute nouvelle génération d’artistes de proposer leurs images. À travers la SARL Les livres d’Harlin Quist tout d’abord puis ensuite (1973) le label Encore un livre d’Harlin Quist ou la création d’un département jeunesse aux éditions Grasset, on découvre ces signatures alors inédites dans l’édition mais que nous connaissons tous très bien aujourd’hui: Nicole Claveloux, Henri Galeron, Guy Billout, Etienne Delessert, Tina Mercié, France de Ranchin, Patrick Couratin ou Danièle Bour pour n’en citer qu’une infime partie. Bien entendu ce n’était là que la première étape de carrières d’illustrateurs qui allaient toucher aborder bien des rivages, éditoriaux ou non, hexagonaux ou transatlantiques.

    Et cette histoire fait probablement suffisamment écho avec notre époque – ou du moins ses aspirations – pour que l’on me demande de la raconter à nouveau, de Bron à Bruxelles, en passant par Montreuil et Albarracín. Il y a un peu plus de trois ans, suite à d’instructifs échanges épistolaires avec François Ruy-Vidal, je décidai de développer le sujet et de proposer simultanément un livre aux éditions MeMo et une exposition à la bibliothèque municipale de Lyon, deux structures suffisamment aventureuses pour que l’idée soit accueillie avec enthousiasme. Avec l’appui de leurs équipes, celles d’acteurs de cette épopée picturale et néanmoins littéraire, du fonds patrimonial de l’Heure joyeuse et du musée de l’Illustration jeunesse de Moulins, j’ai pu mener ces deux chantiers qui arrivent ces jours-ci à leur terme.

    C’est en effet le jeudi 3 février que paraît en librairie Les images libres : dessiner pour l’enfant entre 1966 et 1986 dans la collection « Monographies » des éditions MeMo et, samedi 22 janvier, nous inaugurerons l’exposition Sans fin la fête : les années pop de l’illustration à la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon (merci à Étienne Delessert pour son titre). On y observe le parcours de ces illustrateurs et illustratrices dans ces projets richement illustrés d’albums, bien sûr, mais aussi de dessins originaux, certains inédits, de documents d’archives, de maquettes, etc. Des premières images sous influence pop à l’illustration des grands classiques en passant par le renouvellement esthétique de la presse pour enfants, c’est un panorama large mais j’ai souhaité cohérent. J’y croise par ailleurs les approches historiques et thématiques: on découvre les précurseurs du mouvement, on observe les allers et retours entre New York et Paris, on apprécie l’influence de ces artistes en dehors du champ de l’enfance ou l’importance nouvelle accordée à ce champ au sein de la société d’alors.

    L’exposition reste ouverte jusqu’au 25 juin et, pour celles et ceux que cela intéresserait, j’y mènerai des visites les samedis 12 février, 2 avril et 11 juin.

( Loïc Boyer – janvier 2022 )

(1) « La Galaxie Harlin Quist brille encore ou l’histoire d’une génération de graphistes et d’illustrateurs » dans le numéro 7 des Cahiers du CRILJ (novembre 2017)

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Loïc Boyer est diplômé de l’UFR d’arts plastiques de l’université Paris 1/Sorbonne ; designer graphique à Orléans, chercheur associé au laboratoire InTRu (Interactions, transferts, ruptures artistiques et culturelles) de l’université de Tours, il fut illustrateur à Paris, éditeur de fanzines à Rouen et coincé dans la neige à Vesoul ; il dirige une collection d’albums pour enfants aux éditions Didier Jeunesse dédiée à la publication de titres anciens méconnus en France ; il a fondé Cligne Cligne magazine, publication en ligne consacrée au dessin pour la jeunesse dans toutes ses formes ; article récent : « Rétrographismes : les albums retraduits sont-ils formellement réactionnaires ? » paru dans La retraduction en littérature de jeunesse (Peter Lang, 2013) ; à paraitre le 3 février 2022 : Les Images libres, dessiner pour l’enfant entre 1966 et 1986 (MeMo 2022).

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. Sans fin la fête, les années pop de l’illustration, exposition à la bibliothèque de la Part-Dieu, 30 boulevard Vivier-Merle à Lyon (Rhône), du mardi 18 janvier au samedi 25 juin 2022 ; ouverte du mardi au vendredi de 10 heures à 19 heures  et le samedi de 10 heures à 18 heures . L’entrée y est libre.

. Les Images libres, dessiner pour l’enfant entre 1966 et 1986, Loïc Boyer, éditions MeMo 2022, collection « Les monographies », 228 pages, 35,00 pages.

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photos : Loïc Boyer – hormis la couverture du livre.

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Voir aussi ici.

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Les voix de la création

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Souffle et performance : les voix de la création

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Plateau lecture est né en 2015 au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, entre deux signatures. Une petite poignée d’illustrateurs, d’illustratrices, auteurs, autrices, qui aimaient porter le livre hors des pages se sont donné rendez-vous sans un sou mais avec passion. L’idée était de nous unir, pour porter plus loin des pratiques et des réflexions qui déjà convergeaient. Nous étions des artistes-auteurs jeunesse, mais aussi, pour certains comédiens, performeurs, plasticiens… Chacun de nous proposait déjà de son coté des lectures protéiformes. Il s’agissait de les mettre en commun pour en faciliter la visibilité, mais aussi et de croiser nos univers pour concocter ensemble des créations « sur un plateau », « à la carte ». .

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    Faire vivre le livre d’une autre façon, donner souffle à nos écrits, nos images, rencontrer de nouveaux artistes, relier les publics, c’est ce qui nous motive. La lecture à voix haute permet de réinventer nos ouvrages, parfois même d’en créer d’autres. Elle est inspirante. Elle interpelle le lecteur ainsi fait spectateur. Cette transdisciplinarité nous permet de partager autrement nos livres et nos sensibilités dans une relation plus directe avec le public et les lecteurs.

Un collectif mouvant

    Plateau lecture n’est pas une agence, mais un collectif mouvant, vivant. Sa gestion, improvisée sur notre temps libre, ne permet pas encore de l’ouvrir à un trop grand nombre d’artistes. Pour l’instant, c’est d’abord une plateforme (plateaulecture.com) qui réunit les 25 créations/performances de ses neuf membres, toutes jouées en salons du livre, festivals, librairies, médiathèques, caves-poésie, théâtres… Petites formes modulables, performances d’arts croisés ou créations proches du spectacle : lectures dessinées, lectures musicales, lectures avec vidéo, lectures immersives dans une exposition… Il y a autant de manières de créer ces formes nouvelles que d’auteurs et d’artistes associés au projet.

    Chaque proposition permet d’inventer comment partager avec originalité le livre ou bien le texte créé pour le spectacle. Plateau lecture aime aussi répondre à des « commandes » inattendues, des créations sur mesure en résonance avec les programmations de manifestations littéraires. La Fête du livre jeunesse de Manosque et Forcalquier nous a ainsi offert une « carte blanche » en 2019, où l’illustratrice Carole Chaix avait réuni des complices du Plateau pour proposer des rencontres en duo, des lectures croisées dessinées, un cabinet de curiosités, une exposition, une fresque participative…

    L’accueil de ces propositions vivantes est excellent et la demande est grande. Plateau lecture permet à toutes les structures intéressées d’identifier ces formes nouvelles, ces lectures, performances ou spectacles de manière simplifiée, car aujourd’hui il est compliqué de connaître l’existence même de ces formes pour ces structures.

Un plateau et du public

    L’engouement depuis quelques années est fort pour la lecture en public. Une lecture live réinvente les rendez-vous littéraires. Elle est facile d’accès, même quand le texte ne l’est pas, elle invite au partage, au débat, élargit les publics et plaît aux plus jeunes (enfants et ados). Les enjeux de notre collectif sont d’accompagner cette demande, d’y répondre suivant nos envies/possibilités.

    Du côté technique, Plateau lecture facilite l’accueil de ces lectures événements en listant les équipements nécessaires : écran, vidéoprojecteur, système de sonorisation, liseuse, caméra, ainsi que les déclarations Sacem ou SACD éventuelles. Ces formes nouvelles rejoignent les exigences techniques du théâtre, mais les auteurs ne sont pas accompagnés de techniciens. L’idéal pour tout le monde est de trouver dans les structures accueillantes du personnel formé pour mettre en place le plateau, caler le son et la lumière, gérer le public, démonter le matériel…

Soutenir le livre hors des pages

    Pour créer une lecture, il faut du temps, un lieu, mêler des artistes de différents horizons et territoires. Cela a un coût. Il va falloir inventer ou adapter des lieux de « création ». Certaines bourses ou résidences de création de lectures « événements » existent déjà, comme celle d’ « Arts et Littérature » de Toulouse Métropole, dont ont bénéficié deux créations du Plateau (Les Bisous Volants par Annie Agopian et Régis Lejonc, et Une fille de… par Jo Witek). Mais ces aides sont encore rares, les multiplier nous permettrait d’approfondir notre travail, de porter encore plus loin ces lectures live.

    Ces nouvelles formes nous invitent tous à repenser les lieux et la place de la littérature. Au-delà des médiathèques qui en sont le cœur, elles peuvent investir musées, théâtres, salles de cinéma indépendant, auditoriums d’établissements scolaires, universités, festivals de musique, d’arts de la rue… Et créer des synergies entre ces lieux.

    Nous partageons ces pistes de réflexion avec les structures régionales pour le livre, les organisateurs de manifestations littéraires. Nous devons trouver de nouveaux réseaux de diffusion et organiser de « petites tournées ». Ces formes hors les pages doivent rayonner sur les territoires. Il est difficile de jouer un spectacle une fois tous les six mois. Multiplier ses représentations sur un même territoire (festivals, réseaux de bibliothèques, communautés de communes…) permettrait d’éviter les one shots. Comme tout spectacle, tout événement culturel, une lecture a un coût : hébergement, transport, paiement des intervenants (Plateau lecture base ses tarifs sur les préconisations du CNL). Une « tournée » permettrait de mutualiser les frais entre les différentes structures d’accueil.

Lire pour partager, rassembler

    Ces lectures créatives sont une nouvelle façon de penser la vie du livre. Elles ouvrent des possibilités de partage plus larges de nos œuvres auprès d’un public qui n’est pas forcément lecteur. Porter le livre sur les plateaux nous rassemble.

    Ces formes permettent de développer des rémunérations complémentaires qui font sens pour nous, autrices et auteurs. La crise sanitaire a et va encore fragiliser nos métiers comme tous ceux de la création et il est évident que sans une politique publique forte pour la médiation du livre, ces nouvelles formes de rendez-vous littéraires auront du mal à survivre, or elles augurent de beaux lendemains pour porter la littérature haut et fort auprès du plus grand nombre. Tout ce temps passé derrière nos écrans à nous rencontrer en virtuel nous a confortés dans l’idée que la rencontre « en vrai » est essentielle. Les lectures « événements » en prennent d’autant plus de sens. Les auteurs et autrices associés aux artistes qui pratiquent ces formes nouvelles et toutes celles, tous ceux qui ont pu y assister et les découvrir sont convaincus de leur nécessité.

    C’est fort de cette conviction que Plateau lecture reste un collectif réactif et engagé pour une lecture partagée pour tous, partout et à voix haute.

par le collectif d’artistes-auteurs Plateau lecture (Annie Agopian, Géraldine Alibeu, Carole Chaix, Guillaume Guéraud, Régis Lejonc, Martin Page, Coline Pierré, Cécile Roumiguière et  Jo Witek) ; texte publié dans le dossier « Faire vivre le livre autrement » du numéro 2 (2020) de la revue Tire-Lignes

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Illustration : Carole Chaix.

Merci à Occitanie Livre & Lecture pour ce partage.

Merci aussi à Cécile Roumiguière pour son entremise.

Le dossier complet « Faire vivre le livre autrement » est .

Walter Crane à Pau

 

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En présentant, du 28 octobre au 17 décembre 2021, l’exposition Walter Crane : de l’album considéré comme un des Beaux-Arts, la bibliothèque de l’Université de Pau et des Pays invitait à découvrir l’univers d’un artiste qui a marqué l’histoire des publications pour la jeunesse.

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    Le propos de l’exposition est de montrer que les livres pour enfants de Walter Crane (1845-1915) s’inscrivent pleinement dans la démarche globale de cet artiste qui est aussi un peintre symboliste ainsi qu’un membre et un théoricien du mouvement Arts & Crafts né en 1860 sous l’impulsion de William Morris avec l’ambition de réformer les arts décoratifs. Dans le sillage de Morris, qui a prôné l’abolition de la hiérarchie entre artistes et artisans, Walter Crane a conçu ses livres pour la jeunesse comme l’espace d’un dialogue entre les pratiques artistiques. Il a ainsi montré que le cloisonnement établi par la tradition académique entre les Beaux-Arts et les arts décoratifs dits « mineurs » n’est pas pertinent.

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    L’exposition est organisée dans deux espaces de la bibliothèque universitaire. La première salle est consacrée aux toy books, c’est-à-dire aux fascicules illustrés, que Walter Crane a publiés entre 1865 et 1876 chez Ward, Lock & Tyler, puis chez George Routledge & Sons. Quatre vitrines, au centre de la pièce, présentent successivement par le biais de fac-similés, de gravures et de documents divers : la « Sixpenny Series », une collection de fascicules dans laquelle les textes sont ajoutés dans les gravures ; « la Shilling Series », une collection en huit volumes, au format in quarto un peu plus grand que celui de la « Sixpenny Series », dont les gravures sur bois réalisées par Edmund Evans sont présentées en pleine page ou en double pleine page ; la réception française des toy books qui, pour certains, sont entrés dans le « Magasin des petits enfants » de la Librairie Hachette tout en suscitant l’admiration d’artistes, de critiques d’art et d’écrivains comme Joris-Karl Huysmans et Colette ; les correspondances entre les motifs des toy books et ceux des papiers peints créés par l’artiste pour les chambre d’enfants. Sur les murs de la première salle, des agrandissements des six gravures d’Aladdin ou la lampe merveilleuse, un volume de la « Shilling Series » édité en 1875, montrent combien les gravures de l’artiste sont, dans les années 1870, marquées par l’influence des estampes japonaises. Ces toiles accrochées à des cimaises font aussi écho au commentaire de Huysmans présenté dans la troisième vitrine dans lequel l’auteur d’À Rebours juge que « maintes et maintes pages » des livres de Walter Crane « mériteraient plus un cadre » que les tableaux exposés au Salon officiel dans lesquels, selon lui, « le peintre néglige toute composition et semble seulement dessiner une anecdote pour un journal à images ».

    La seconde salle est consacrée aux trois livres carrés conçus et édités entre 1877 et 1887. Quand il réalise les toy books, Walter Crane s’inscrit dans un cadre où le format, le nombre de pages et d’images ont été déterminés à l’avance par l’éditeur. En 1876, il cesse de produire ce type de livre faute d’avoir trouvé un accord financier avec Routledge. Il veut être payé en droits d’auteur. L’éditeur refuse de le rémunérer autrement qu’au forfait. A Apple Pie, qui aurait dû constituer le trentième titre de la « Sixpenny Series », n’a finalement jamais été publié. The Baby’s Opera, paru en 1877, inaugure un nouveau type de collaboration entre Routledge, Walter Crane et Edmund Evans. Ceux-ci livrent désormais à l’éditeur un ouvrage qu’ils ont entièrement conçu dans un format carré alors inédit qu’ils reprendront en 1878 avec The Baby’s Bouquet puis, en 1887, avec The Baby’s Own Aesop. Deux vitrines exposent ces trois ouvrages ou leurs gravures tandis que la présentation filmée « The Baby’s Opera : la naissance de l’album moderne » écrite et réalisée par François Fièvre et mise en voix par Charlotte Michaux analyse en détail le premier des trois livres carrés conçus par Walter Crane. 

par Isabelle Guillaume – novembre 2021

 

  

BIBLIOGRAPHIE

. Florence Alibert, Cathédrales de poche. William Morris et l’art du livre, La Fresnaie-Faye, Otrante, 2018

. Isabelle Dubois-Brinkmann, Au royaume des petits princes. Le papier peint pour chambre d’enfant, Rixheim, Musée du Papier peint, 2012

. François Fièvre,  » L’œuvre de Walter Crane, Kate Greenaway et Randolph Caldecott, une piste pour une définition de l’album « , dans Strenæ, n° 3, 2012 (publication en ligne)

. François Fièvre, Le conte et l’image. L’Illustration des contes de Grimm en Angleterre au XIXe siècle, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2013

. Rodney K. Engen, Walter Crane as a Book Illustrator, Londres, Academy Editions, 1975

. Joris-Karl Huysmans, L’Art moderne, Paris, Charpentier, 1883.

. Morna O’Neill, Walter Crane. The Arts and Crafts, Painting, and Politics, New Haven, Yale University Press, 2011

. Isobel Spencer, Walter Crane, Londres, Studio Vista, 1975

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Isabelle Guillaume est Maître de conférences à l’université de Pau et des Pays de l’Adour où elle enseigne la littérature pour la jeunesse. Elle est titulaire d’un doctorat de littérature comparée obtenu, en 1999, à l’Université Paris III. Son dossier d’habilitation à diriger des recherches présenté à l’Université d’Artois portait le titre « Recherches sur le social et l’imaginaire dans la littérature générale et les livres pour la jeunesse (XIXe-XXIe siècles) ». Elle a rédigé vingt-quatre notices pour le Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France (Cercle de la librairie, 2013) dont celles concernant les romans du quotidien et les romans scouts, Charles Dickens, Robert Louis Stevenson, Boris Moissard, Florence Seyvos, Paule du Bouchet et Bernadette Després. Parmi ces nombreux articles, citons « Les visages d’Aladdin dans la littérature de jeunesse du tournant du dix-neuvième siècle » (Cahiers Robinson, Presses de l’université d’Artois, 2006) et « Un tueur de lions pour livres d’enfants : les chasses algériennes de Jules Gérard dans l’édition pour la jeunesse de 1870 à 1914 » (Revue des livres pour enfants, BnF-CNLJ, 2016). Isabelle Guillaume a coordonné, en collaboration avec Guy Belzane, le numéro 1089 de la revue Textes et documents pour la classe (TDC) titré « La littérature jeunesse aujourd’hui » (Canopé-CNDP, 2015).

 

Photo 1 : Delphine Sinic. Photos 2 et 3 : Mathilde Esperce

 

La Fontaine et Corentin

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Du vendredi 24 septembre au samedi 27 novembre 2021, le Centre André François de Margny-lez-Compiègne (Oise) présentait une exposition titrée Maître Corbeau : l’illustration des Fables de La Fontaine. À cette occasion, il avait invité Yvanne Chenouf qui, le mercredi 6 octobre, s’est permis quelques rapprochements stimulants entre le fabuliste et l’auteur-illustrateur Philippe Corentin.

   

En chemins avec La Fontaine et Philippe Corentin

    C’est assez tardivement que ces deux-là sont entrés dans l’écriture pour la jeunesse (1). La Fontaine a d’abord été tenté par la religion avant de se consacrer à des études de Droit et de reprendre une charge héritée de son père et de son grand-père, dans l’administration des Eaux et Forêts. S’étant essayé à des écritures diverses (pièces de théâtre, épîtres, poèmes…), il est repéré par le surintendant Fouquet dont il devient le  « chroniqueur » et l’ami, au château de Vaux-le-Vicomte. Quand son mécène est accusé de malversation, il lui conserve son soutien ce qui lui vaut l’exil de la Cour. Il continue d’écrire, compose des contes puis des fables au moment où le dauphin, âgé de 7 ans, passe du giron des femmes à la gouverne des hommes. Philippe Corentin a d’abord été dessinateur, dans la publicité et dans la presse.  Dès 1968, il a publié dans L’Enragé, dans Elle, L’Expansion, Le Jardin des modes, Lui, Marie-Claire, Playboy, Vogue… Il a aussi conçu des affiches, illustré des guides (2) et des romans (chez Hatier, Gallimard). Contemporain des mouvements d’une époque aussi créative que contestataire, il en a croqué les crises politiques (guerres d’Indochine, d’Algérie, du Vietnam…) et socio-économiques (Trente Glorieuses, baby-boom, industrialisation, urbanisation, exode rural, émancipation des femmes, révoltes des étudiants, nouveau statut de l’enfant…). Puis, il a suivi son frère, Alain Le Saux, dans la littérature de jeunesse. Après un livre en commun (3), il a fait cavalier seul, illustré un conte (4) et des romans (5)  avant de s’acquitter lui-même du texte et des images dans l’album. (6)

    Si La Fontaine et Corentin ont tiré leur inspiration d’un contact régulier avec la nature (7) (l’un dans sa fonction de Maître des Eaux et Forêts, l’autre dans la campagne où il vit (8)), leurs sources littéraires varient sans se contrarier. Pour La Fontaine, elles remontent à l’Antiquité (Ésope, Phèdre…), au Roman de Renart, à la culture orientale (Pancatantra), pour Corentin, l’éventail s’élargit avec les siècles. S’inspirant lui aussi du Roman de Renart (et des illustrations de Benjamin Rabier), il revisite les contes (Perrault, Grimm), puise dans sa passion pour les bandes dessinées et les dessins animés de sa jeunesse (Pif, Roudoudou et Riquiqui, Totoche, Walt Disney, Tex Avery, etc.), sans oublier les fables de La Fontaine, devenues pièces maîtresses de la culture enfantine, de la culture tout court. Si ces deux œuvres sont abondamment illustrées, c’est par de nombreux artistes pour le premier quand le second s’illustre lui-même ou plutôt écrit comme il dessine et inversement.

Bestiaires

    A l’époque de La Fontaine, comme à celle de Corentin, l’animal est au cœur des questions de société : au XVIIème siècle, on épiloguait sur le classement des espèces, la frontière entre l’animalité et l’humanité, au XXème et au XXIème siècles, le refus d’exploiter les animaux conduit à réclamer, pour eux, un statut juridique. La taille restreinte et la familiarité des espèces choisies rend le corpus facilement identifiable par des enfants qui reconnaissent là, l’animal domestique, là, les spécimens du zoo ou du cirque, là, le héros d’un livre ou d’un film. Formés à l’anthropomorphisme par les proverbes, les chansons, les récits, les images, les enfants savent que le lion, roi des animaux, est orgueilleux et autoritaire, que le renard, rusé, est insaisissable, que le corbeau est bavard et stupide, que le loup, cruel, peut être idiot, etc. La Fontaine et Corentin ont cependant glissé un peu de jeu dans cette typologie, l’un en montrant qu’il pouvait y avoir de la solidarité entre un faible et un fort (Le lion et le rat), entre deux faibles (La colombe et la fourmi), l’autre en adoubant les utopistes (L’Afrique de Zigomar, Le Chien qui voulait être chat). Si, par des articles définis (le corbeau, le renard, la cigale, la fourmi, etc.) La Fontaine souligne le caractère archétypal de ses personnages, Philippe Corentin les dote d’un prénom (Biplan le moucheron) ou d’un trait de caractère (Pipioli la terreur), ce qui les singularise sans mépris pour la tradition : L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau est la reprise de l’histoire du chasseur, du loup, de la chèvre et du chou, antique énigme mathématique, quelque peu chamboulée.

Corpus (9)

    Pour le quatrième centenaire de La Fontaine, Arte a diffusé un documentaire (10) qui débutait par le listage des animaux, comme un casting dans le générique d’un grand film : 18 lions, 19 renards, 1 tigre, 14 loups, 12 chats, 1 héron, 9 singes, 5 coqs, 4 belettes, 1 éléphant, 1 hirondelle, 5 aigles, 1 milan, 1 vautour, 5 mouches, 4 serpents, 1 hibou, 1 faucon, 2 pigeons, 3 tortues, etc. La liste est tout aussi fascinante chez Corentin : huit albums avec loup (11), chien (12) et lapins (13), sept avec souris, souriceaux (14) et cochon (15), six avec chat (16), cinq avec crocodile (17), quatre avec grenouille (18), deux avec merle (19), mouches et moucherons (20), un avec fourmi et chauve-souris (21) sans oublier, les figurants (araignée, cheval, hippopotame, poule, veau, vache, renard, etc.). Composé d’une faune rurale, de spectre légendaire (loup), de créatures (ogres, monstres) ou de visions exotiques (crocodile, hippopotame), le bestiaire de Corentin s’inspire de romans que La Fontaine ne pouvait connaître : il y puise l’humour et la tendresse d’un Jules Renard (Histoires naturelles), d’un Maurice Genevoix (Bestiaire enchanté, Tendre bestiaire), d’un Marcel Aymé (Contes bleus du chat perché, Contes rouges du chat perché), d’une Colette (Dialogues de bêtes) ou d’un Benjamin Rabier (22). L’animal de notre époque n’est plus considéré comme le double ou l’envers de l’humain mais comme un proche, un prochain : « L’idée selon laquelle on est l’un ou l’autre se dissout au profit de celle selon laquelle on peut être l’un et l’autre ou l’un par l’autre. » (23)

    Corentin n’a pas parodié les fables de son ancêtre une à une, il en a saupoudré ses récits par citations, variations, détournements. Dans les deux bestiaires les animaux sont confrontés à la nécessité de survivre en luttant ou en rusant avec un tel naturel que l’existence apparaît sous son meilleur jour : joliment perdue d’avance.

On a toujours besoin d’un plus petit que soi

    Dans Le lion et le rat, le roi des animaux est libéré par un mulot auquel il avait, jadis, laissé la vie sauve. Dans La colombe et la fourmi, l’insecte, tirée de la noyade par « l’oiseau de Vénus« , lui rend la pareille, pique l’archer au talon et détourne sa flèche (24). Chez Corentin, la réciprocité (entre fort et faible ou entre égaux) n’est jamais gagnée : elle se monnaye ! Flatté par les dessins de souris de monsieur Corentin, Pipioli décide d’ « aller voir« . (« Si on allait voir... » (25)). Oubliant la leçon de son ancêtre (« Garde-toi de juger les gens sur la mine. » (26)), il trouve l’illustrateur d’abord bon bougre (« Il n’a pas l’air méchantIl a l’air gentil… »). Mais « pris au dépourvu », le voilà capturé puis gracié : il se retrouve arpète et modèle dans l’atelier et obtient, en contrepartie, le droit de manger les livres de la bibliothèque (« On a discuté« , dit-il). Toutes les aventures souriquoises ne finissent pas aussi bien. Souvent, on en revient « gros Jean comme devant » (27), plus « confus » qu’ « honteux » (n’ayant pas vu l’Afrique, Pipioli en garde pourtant un bon souvenir : « Pas maL »).

    Chez Corentin, seul l’ogre possède une force absolue mais ce n’est pas un animal (ou alors un drôle d’animal). Toutes les bêtes alentour n’ont plus qu’à s’unir pour sauver leur peau. Dans L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau, par exemple, un ogre traverse le fleuve avec des proies avides de s’entredévorer. Il pense avoir réussi lorsque des crocodiles et un hippopotame le font soudainement chavirer sous les moqueries générales. « Il faut s’entraider, c’est la loi de la nature » (28), telle est la leçon des conjurés du fleuve, inaccessible aux proies qui, elles, ont préféré se chamailler, oubliant que…

… La raison du plus fort est toujours la meilleure

    Le loup, qui incarne cet adage chez La Fontaine, est rarement gagnant chez Corentin. Dans L’Ogrionne, un ogre rafle tout le gibier et contraint tout un clan au régime carotte :

« Jupin pour chaque état mit deux tables au monde.

L’adroit, le vigilant et le fort sont assis

A la première ; et les petits

Mangent les restes à la seconde. » (29)

    Ils sont plusieurs chez Corentin à avoir le sentiment d’être assis à la seconde table et à réclamer justice : « Pourquoi Ginette part-elle en Afrique et pas nous ?, « Si un lapin vole, pourquoi une souris ne volerait-elle pas ? », « Pourquoi on n’en mange jamais… des petites filles ? » (30). Telle la tortue, les souriceaux sont las « de leur trou » et, voulant « voir le pays », font grand cas « d’une terre étrangère » (31). Pipioli, sédentaire et aptère, veut migrer en Afrique, le crocodile veut goûter aux petites filles et les mouches s’étourdir de gloire. Désirs extravagants certes, mais sans eux, y aurait-il matière à fables ?

    Les loups de Corentin ne sont que ventres affamés. Pour une bouchée, pour une gorgée, ils sont prêts à tout gober. Chez La Fontaine, le loup n’est pas toujours le plus fort, il lui arrive d’être dupé. Un renard succombe au mirage du puits (« l’orbiculaire image lui parut un fromage ») et comme « Deux seaux alternativement/Puisaient le liquide élément », il en prend un et chute :

« Comment remonter, si quelque autre affamé,

De la même image charmé,

Et succédant à sa misère,

Par le même chemin ne le tirait d’affaire. » ?

    Un loup passe par là, saisit l’autre seau et de « son poids, emportant l’autre part, Reguinde en haut maître renard. » (32). Corentin reprend l’affaire à son conte. Dans Plouf !, le loup chute puis remonte au moyen du cochon lequel revient à la surface grâce aux lapins qui regagnent l’air libre en se faisant la courte échelle comme dans Le renard et le bouc (33). Oublieux du piège par lui-même initié, le loup revient et rechute. Par un jeu à trois bandes, Corentin rend la partie plus excitante. Pour s’en sortir, la force physique n’est plus de mise : mieux vaut savoir embobiner les autres avec ce qu’ils veulent entendre. Le loup a beaucoup trop faim pour conserver cette lucidité jusqu’au bout.

    Seul le chien, chez Corentin, arrache de force la victoire. Dans Machin Chouette, recueilli par des humains, il guigne le « fauteuil vert du salo », privilège du chat. Estimant le rapport de force inégal, le chat essaie de ruser, tente le mépris (l’imbécile), la flatterie (« C’est toi qui es bon à tout et moi bon à rien. »), le raisonnement (« Tu peux comprendre ça… ») puis se résout à l’affrontement (« C’est donc moi qui dors dans le fauteuil vert du salon…« ). Nenni ! Le chien le déloge « sans autre forme de procès ». Comment a débuté cette formidable querelle ? « Sur un rien » comme c’est le cas « plus des trois quarts du temps » (34), répond La Fontaine. Effectivement, dans Machin Chouette, c’est une histoire de sel qui a réveillé l’animosité du chat et du chien face à deux souris, deux convives, que le bruit a fait fuir comme rat des villes et rat des champs interrompus dans leur festin (« quelqu’un troubla la fête » (35)) . Les bris de fables s’insèrent dans les albums comme pierreries dans un kaléidoscope : la nouvelle forme n’éclipse pas l’ancienne mais dit le lien pérenne entre changement et permanence, création et imitation.

Si Dieu m’avait fait naître/Propre à tirer marrons du feu,/Certes marrons verraient beau jeu. 

    Pour garder son fauteuil, le chat de Machin Chouette a d’abord plaidé « le droit et l’usage » (36) (« Le chat, ça va bientôt faire cinq ans que je fais ça. ») mais le chien n’a que faire de « la loi du premier occupant ». Débouté, le chat a alors songé rouler le chien en le flattant mais il est loin d’avoir le talent du renard. Ni « ramage », ni « plumage », ni « Phénix » mais tout bêtement : « Oh ! qu’il est beau le chien ! ». Sa ruse, en plus d’être bâclée, est plombée d’ironie dédaigneuse. En mimant les hautes fonctions de son adversaire pour l’endormir (chien de police, de traîneau, de troupeau, de chasse), il les dénigre : la pièce à conviction du détective est une crotte de chien, le musher est un pataud, le patou se fait charger par un bélier et la cible du chasseur est le chien en personne. Le matou feint alors la (fausse) modestie : « Si je savais un tant soit peu aboyer et montrer les dents, je n’hésiterais pas une seconde à faire le chien de garde ». Revient, sous ces mots, le marché de dupes entre le singe Bertrand (37) invitant le chat Raton à retirer les marrons du feu à sa place en le flattant : « Si Dieu m’avait fait naître/Propre à tirer marrons du feu,/Certes marrons verraient beau jeu » . Mais le chat de Corentin, comme presque tous ces personnages, échoue faute de posséder la qualité distinctive du dupeur : la distance.

    Même problème chez le loup qui confond malice et tartufferie. Dans Le Roi et le roi, il se déguise en carotte pour attraper des lapins qu’un crocodile fait détaler. Furieux, le loup s’en prend à l’amphibien qui servait de refuge à un escargot contre les étourneaux (ce n’était qu’une peau morte, une peau de crocodile). « Tel est pris qui croyait prendre » (38) ? L’affaire n’est pas tout à fait close. Découvrant qu’ils portent tous deux une couronne, le loup et l’escargot décident de la jouer à la course dans une nouvelle version de la fable Le lièvre et la tortue (39). Le loup part vite, court à tout rompre, nage, saute, ne se repose jamais (contrairement au lièvre). Il arrive pourtant le dernier, précédé par l’escargot qui avait pris la précaution de se camoufler dans les poils de sa queue. Corentin tire des fables des fondus enchaînés vertigineux : il ne condamne pas la paresse ni n’encense la vertu, il dit le pouvoir de la duplicité quand il y a crédulité. Le loup quitte la course, vaguement désabusé mais pas blasé (« Je ne veux pas rater ça.« ). Bien faire et laisser dire (40), accepter le poids des ans sans en perdre la grâce.

    Il est enfin des ruses aimables destinées à faire plaisir. Dans Patatras !, un louveteau est en pleine dépression : « Personne ne l’aime. On se moque de lui, on lui fait des farces... » Les lapins ne sont pas les derniers à le berner : ayant mis une carotte sur son chemin, ils le font dégringoler dans leurs « souterrains séjours« . Là, étonné de voir le gîte désert (« Où sont-ils ? C’est l’heure du déjeuner. Ils devraient tous être à table. »), le loup installe ses « pénates » (41) éclaire la lumière, prend un bain. Tout ce temps, les lapins, qui ne sont pas allés  » faire à l’Aurore [leur] cour, Parmi le thym et la rosée », l’entraînent à son insu dans un anniversaire-surprise renversant :

« Qu’un ami véritable est une douce chose !

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ; 

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même. » (42)

    Si tambour et trompette sont de la fête, c’est pour célébrer le succès (enfin) gagné contre l’adversité.

Adieu veaux, vaches, cochons, couvée ?

    Les personnages de Corentin ressemblent à la grenouille de La Fontaine. Ils se bombent et éclatent, « marris » mais jamais vaincus. Le chien de chasse, fatigué de servir, veut être indépendant comme le chat (43) mais, tel ce corbeau que des bergers avaient encagé pour « servir d’amusette » (44) aux enfants, il finit en poisson rouge dans un aquarium, face à des lapereaux ébahis. Qu’importe ! Tous les petits héros de Corentin continuent à vouloir bâtir des châteaux en Espagne, à « détrôner le Sophi » : tout souriceau veut voler, toute mouche aspire à la grandeur, tout louveteau rêve de la puissance perdue de ses ancêtres. Aucun ne veut écouter les leçons des aînés, chacun veut en faire à sa tête, tête à claques le plus souvent ! L’auteur les soutient ardemment avec un slogan comme art de vivre : foutre le camp et s’en foutre. Si chez La Fontaine, l’hirondelle échoue à raisonner les petits oiseaux (« Demeurez au logis… vous n’êtes pas en état/De passer comme nous les déserts et les ondes/Ni d’aller chercher d’autres mondes. » (45)), celle de L’Afrique de Zigomar prend le soin d’informer Pipioli sur les qualités et les défauts des oiseaux migrateurs mais ne le dissuade pas de partir, de quitter les vies fades, de partir en quête de desserts (Tête à claques). Quand La Fontaine cherche à  » faire passer le précepte avec le conte  » sans démontrer, tout simplement, Corentin choisit la force de la simplification. Il déroule ses gags de mieux en pire et, sous chaque pique, chaque trait, sème la révolte. Au travail et à la peine du laboureur, il propose aux enfants de trouver l’unique trésor : la liberté.

Conclure en revenant au début

    Les deux œuvres s’ouvrent avec un animal plutôt ingrat : d’une part, une fourmi laborieuse et stricte opposée à une cigale frivole (La cigale et la fourmi), d’autre part, une chauve-souris volante étrangement cousine avec des souriceaux rampants (Mademoiselle Tout à l’envers).

    La fourmi de La Fontaine, peu prêteuse (c’est là son moindre défaut), dénie toute qualité à la cigale (qui a pourtant chanté tout l’été) et la laisse à son triste sort (Et bien dansez maintenant !). Chez Corentin, la fourmi est une reine, ailée comme une cigale. Elle n’est pas face à une chanteuse mais à un enchanteur : le Père Noël (46). Le mythe bat cependant de l’aile, poussé dans les bas-fonds par la modernité (plus de cheminée, trop d’antennes sur les toits). Toujours pas prêteuse, l’insecte lui loue ses galeries à un tarif exorbitant : « Deux tonnes de miel et huit cents pots de confitures de fraises ». Elle ne l’encourage pas à l’épargne mais à la retenue : qu’il abandonne son « plumail« , son « superbe équipage » et, hors des néons du commerce, qu’il retourne à son mystère, à sa nuit de silence, creuset d’imaginaire. Le Père Noël rejoint donc le ciel dans son traîneau, aussi minus et indestructible qu’une fourmi :

« Les petits, en toute affaire

Esquivent fort aisément ;

Les grands ne peuvent le faire. » (47)

    La chauve-souris n’est pas aimée. Par deux fois, celle de La Fontaine s’est jetée dans un nid de belette (48).  D’abord prise pour un rat puis, pour un oiseau, elle s’en est sortie en se dénaturant :

« Moi souris ! Je suis oiseau voyez mes ailes. »

« Qui fait l’Oiseau ? c’est le plumage. Je suis Souris ; vivent les rats. »

    Corentin remplace l’hypocrisie par l’affirmation de soi. Sa chauve-souris ne cache pas ses différences, elle les revendique, exige de dormir à l’envers, réclame un régime insectivore et vit la nuit. Ce sans-gêne choque les souriceaux qui médisent sur ses ailes (affreuses) et critiquent ses poils (elle n’est pas chauve) mais quelque chose pourtant les fascine : elle vole ! Comme dans La tortue et les deux canards, le vol se scratche. Chez La Fontaine, la tortue qui affichait « imprudence, babil, et sotte vanité », crève. Chez Corentin, les apprentis voyageurs penseront à se munir de parachutes car il y aura une prochaine fois. Rien, ni le pouvoir des autres, ni celui des contingences ne peut entraver la liberté d’être et de rêver, d’atteindre les étoiles.

Images

    Nombreuses illustrations de La Fontaine sont réinterprétées par Corentin qui affirme ainsi la filiation. Il y a, dans Zigomar n’aime pas les légumes, interversion de l’oiseau noir au sol et du souriceau « sur un arbre perché« , hommage décalé au corbeau et au renard (celui qui est à terre encourage celui qui est sur la branche), il y a les cigognes de L’Afrique de Zigomar qui ont des flûtes à champagne, à table, rappel des invitations réciproquement embarrassantes des deux faux-amis dans Le renard et la cigogne (49) , il y a ces deux souris dînant sur la table des humains dans Machin chouette comme Le rat des villes et le rat des champs, il y a la course du loup contre l’escargot (autre animal à porter sa maison sur le dos) qui relaie Le lièvre et la tortue, le loup tombant dans le puits comme dans Le loup et le renard, les lapins essayant de remonter en se faisant la courte échelle comme dans Le renard et le bouc. Mais surtout, il y la nature et toute cette eau qui coule d’une œuvre à l’autre. Le ruisseau où choit la chauve-souris avec les souriceaux est-il celui où l’agneau se désaltérait ? La rivière de L’Arbre en bois donne l’image « d’un sommeil doux, paisible et tranquille » avant d’être polluée : l’époque a changé et les nouveaux bestiaires ne peuvent masquer les menaces que les humains font peser sur les espèces vivantes. Dans L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau, l’onde est d’abord limpide ( Point de bords escarpés, un sable pur et net« ) mais elle se fait « onde noire« , offrant « un séjour ténébreux » (50) à l’ogre chasseur. A ces eaux rurales, Corentin ajoute les eaux urbaines, celles des canalisations (Le Père Noël et les fourmis) et des baignoires (Patatras !, N’oublie pas de te laver les dents !) et celle du verre d’eau qui sert de piscine au moucheron (Biplan le rabat-joie). Mais pour entrer dans l’appartement de la petite fille qu’il souhaite dévorer, le petit crocodile se déplace entouré de l’eau de son marigot originel, peut-être ce liquide amniotique dont nous venons tous, humains, animaux, arbres et fleurs.

    La Fontaine et Corentin croquent des portraits avec une rapidité non exempte de précision. Si le premier, en observateur, évalue l’état du monde et les places à y tenir, le second, sans Cour et sans mécène, cultive les voix singulières. Il tonitrue et s’enchante, se désole et s’exalte, faisant rire « par le haut » et parlant à « voix basse » de l’essentiel : le temps, limité, ne prend sa valeur que partagé autour de soi, avec ce qui vit, palpite et se bat. L’essentiel, aux pires moments, c’est d’avoir toujours « un petit peu faim » (51).

par Yvanne Chenouf – septembre 2021.

NOTES

(1)  « Vous êtes à un âge où l’amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L’apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d’enveloppe à des vérités importantes.« , préface aux Fables (A monseigneur le dauphin).

(2) Affiche de l’exposition Cité Ciné à La Villette, dans les années 1980, Guide SAS, Gérard de Villiers, Hachette, 1989

(3) Totor et Lili chez les moucheurs de nez, Alain Le Saux, Philippe Corentin, Rivages, 1982

(4) Conte n° 3 pour enfants de moins de trois ans, Texte de Eugène Ionesco, Jean-Pierre Delarge, 1976

(5) Ah ! Si j’étais un monstre, Marie-Raymond Farré, Hachette, 1979 ; 365 devinettes énigmes et menteries, Muriel Bloch, Hatier, 1990

(6) Hachette Le Loup blanc, 1980, Les Avatars d’un chercheur de querelle, 1981, Pie, thon et python, 1988), Rivages (C’est à quel sujet ?, 1984, Papa n’a pas le temps, 1986, Nom d’un chien, Porc de pêche et autres noms de bêtes, 1985)

(7) « On tient toujours du lieu dont on vient », écrit La Fontaine dans La Souris métamorphosée en fille (Livre IX).

(8) Dans son livret autobiographique (L’école des loisirs, p. 10), Philippe Corentin, en jardinier, décrit son amour de la nature par antiphrase :  » Philippe Corentin n’aime pas la campagne. Il n’y aime pas les arbres. Il y en a trop. Ils dénaturent le paysage, cachent la forêt et mettent des feuilles partout... « 

(9) Le corpus choisi ici pour Corentin concerne sa production à l’école des loisirs, hormis Papa, maman, ma sœur et moi.

(10) « La Fontaine, l’homme qui aimait les fables », Pascale Bouhénic, 2020

(11) L’Ogrionne, Plouf !,Le Roi et le roi, Patatras !, L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau, Mademoiselle Sauve-qui-peut, Tête à claques, ZZZZ… zzzz….

(12) Le Chien qui voulait être chat, Machin Chouette, Les Deux goinfres, L’Arbre en bois, N’oublie pas de te laver les dents !, Le Père Noël et les fourmis, Mademoiselle Sauve-qui-peut, ZZZZ… zzzz….

(13) Le Chien qui voulait être chat, Plouf !,Patatras !, Tête à claques, Le Roi et le roi, Mademoiselle Sauve-qui-peut, L’Arbre en bois, Zigomar n’aime pas les légumes, Machin Chouette 

(14) Mademoiselle Tout à l’envers, Le Père Noël et les fourmis, L’Afrique de Zigomar, Pipioli la terreur, Zigomar n’aime pas les légumes, Mademoiselle Sauve-qui-peut, Machin chouette

(15) Plouf !,Tête à claques, Le Roi et le roi, Le Chien qui voulait être chat, Mademoiselle Sauve-qui-peut, L’Arbre en bois, Machin Chouette

 (16) Le Chien qui voulait être chat, Machin Chouette, Le Père Noël et les fourmis, Mademoiselle Sauve-qui-peut, ZZZZ… zzzz…., N’oublie pas de te laver les dents !

(17) N’oublie pas de te laver les dents !, L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau,  L’Afrique de Zigomar, Le Roi et le roi, L’Arbre en bois

(18) Biplan le rabat-joie, Plouf !, Mademoiselle Sauve-qui-peut, L’Arbre en bois,L’Afrique de Zigomar

(19) L’Afrique de Zigomar, Zigomar n’aime pas les légumes, Le Chien qui voulait être chat

 (20) Le poisson dans Le Chien qui voulait être chat et L’Arbre en bois, les mouches et les moustiques dans Biplan le Rabat-joie, les mouches et autres coléoptères dans ZZZZ… zzzz….

(21) Le Père Noël et les fourmis (1989), Mademoiselle Tout à l’envers (1988)

(22) Illustrateur aux éditions Taillandier des Fables, de La Fontaine (2003) et du Roman de Renart (2016)

(23) Bestiaire du roman contemporain d’expression française, Introduction, Lucile Desblache, Presses Universitaires Blaise Pascal, Centre de Recherches sur les Littératures Modernes et Contemporaines, 2002, pp. 11-12

(24) Le lion et le rat, La colombe et la fourmi (Fables 11 et 12, Livre II)

(25) Pipioli la terreur

(26) Le Cochet, le Chat et le Souriceau (Fable 5, Livre VI)

(27) Le corbeau et le renard (Fable 2, Livre I) puis La laitière et le pot au lait (Fable 9, livre VII)

(28) L’âne et le chien (Fable 17, Livre VIII)

(29) L’araignée et l’hirondelle (Fable 6, Livre X)

(30) Respectivement L’Afrique de Zigomar, Zigomar n’aime pas les légumes, N’oublie pas de te laver les dents !

(31) La tortue et les deux canards (Fable 2, Livre X)

(32) Le loup et le renard, Fable 6, Livre XI

(33) Fable 5, Livre III

(34) La querelle des chiens et des chats et celle des chats et des souris, Fable 8, Livre XII

(35) Le rat des villes et le rat des champs (Fable 9, Livre I)

(36) Le corbeau et le renard (Fable 2, Livre I) puis Le chat, la belette et le petit lapin (Fable 15, Livre VII)

(37) Fable 10, Livre I, Fable 2, Livre I, Fable 17, Livre IX

(38) Le rat et l’huître (Fable 9, Livre VIII)

(39) Fable 6, Livre X

(40) L’avantage de la science (Fable 19, Livre VIII)

(41) Le chat, la belette et le petit lapin (déjà cité)

(42) Les deux amis, Fable 11, Livre VIII

(43) Le chien qui voulait être chat, 1989

(44) Le corbeau voulant imiter l’aigle (Fable 16, Livre VI)

(45) L’hirondelle et les petits oiseaux (Fable 8, Livre I)

(46) Le Père Noël et les fourmis, L’école des loisirs, 1989

(47) Le combat des rats et des belettes,

(48) La chauve-souris et les deux belettes (Fable 5, Livre II)

(49) Fable 48, Livre 1

(50) Les citations sont issues de : Le torrent et la rivière, Livre 8, Fable XXIII

(51) Les Deux goinfres

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Yvanne Chenouf, enseignante et chercheuse, a travaillé à l’Institut national de la recherche pédagogique dans l’équipe de Jean Foucambert ; elle fut présidente de l’Association française pour la lecture (AFL) ; conférencière infatigable, adepte des « lectures expertes », elle a publié de nombreux articles et ouvrages personnels et collectifs à propos de lecture et de livres pour la jeunesse dont Lire Claude Ponti encore et encore (Etre, 2006), et Aux petits enfants les grands livres (AFL, 2007) ; elle est à l’origine d’une collection de films réalisés par Jean-Christophe Ribot qui donnent à voir des élèves de tout niveau aux prises avec des ouvrages signés Rascal et Stéphane Girel, François Place, Claude Ponti, Philippe Corentin, Jacques Roubaud.

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Bibliographie de Philippe Corentin

(à l’école des loisirs)

. Mademoiselle Tout à l’envers (1988)

. Le Chien qui voulait être chat (1988)

. Le Père Noël et les fourmis (1989)

. Pipioli la terreur (1990)

. L’Ogrionne (1991)

. Plouf ! (1991)

. L’Afrique de Zigomar (1991)

. Biplan le moucheron, (1992)

. Zigomar n’aime pas les légumes (1992)

. Le Roi et le roi (1993)

. Patatras ! (1994)

. L’Ogre, le loup, la petite fille et le gâteau (1995)

. Papa ! (1995)

. Mademoiselle Sauve-qui-peut (1996)

. Les Deux goinfres (1997)

. Tête à claques (1998)

. L’Arbre en bois (1999)

. Machin Chouette (2002)

. ZZZZ… zzzz…. (2007)

. N’oublie pas de te laver les dents ! (2009)

Les animaux malades de la peste – illustration d’Auguste Vimar (1897)

 

 

 

 

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Régis Lejonc et Martin Jarrie

 

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Parait cet automne, Les Deux Géants de Régis Lejonc et Martin Jarrie (HongFei 2021, 44 pages, 18,90 euros). « Deux  géants  marchent  chacun  d’un côté du  monde qu’ils font tourner  au  rythme  de  leurs  pas. Ils marchent inlassablement, chacun sa destinée, chacun son caractère.  Ils  ne  se  connaissent  pas.  Ils ne se voient jamais. Quand l’un est ici, l’autre est là-bas. Tout le monde le sait.  C’est  toujours  comme  ça.  Mais  que  se  passerait-il  si  venait  à  l’un  d’eux l’idée de se retourner ? »

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Rencontre avec Régis Lejonc, auteur

    Ce texte vient de loin. De mon enfance. Je l’avais dédié à mes parents, mes deux géants, lorsqu’il fut publié il y a vingt ans aux éditions du Rouergue avec mes propres illustrations. J’avais (déjà) sollicité Martin Jarrie pour en être l’illustrateur. Ce vœu est exhaussé aujourd’hui aux éditions HongFei. J’ai ainsi le sentiment que mon texte trouve enfin son légitime illustrateur. L’univers artistique et le vocabulaire graphique de Martin, uniques et hors de mode, lui apportent une dimension poétique et puissante. L’écriture de ce texte a pris la forme d’un mythe sur la marche du monde. Pourquoi le republier aujourd’hui ? j’ai toujours été sensible aux grands imaginaires collectifs ancestraux venus de la nuit des temps (mythes fondateurs, contes des origines). Mais, j’ai le sentiment que, dans notre société individualiste, nous partageons de moins en moins cet imaginaire (chacun de nous puisant à des sources multiples et atomisées). Avec ce récit aux tonalités cosmogoniques, j’espère humblement apporter un peu de poésie dans nos vies pour rêver notre monde. (RL)

 

 

 

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Rencontre avec Martin Jarrie, peintre

    Régis Lejonc m’a proposé d’illustrer Les Deux Géants en 2000. Peu avant, j’avais devenues les illustrations du Colosse Machinal paru en 1996 (texte de Michel Chaillou). Est-ce ce qui a conduit Régis à me solliciter ? Je ne sais pas. Mais j’ai longtemps refusé parce que je ne voulais pas refaire Le Colosse. Or, à un moment, ce texte avait fait son chemin en moi ; j’y trouvais des résonances avec ce que je vivais. Je savais pouvoir le nourrir de ces émotions personnelles et intimes. Quand Régis m’a annoncé avoir trouvé un éditeur, je me suis dit que je ne pouvais plus reculer.Et puis il y a eu le confinement. Je me suis retrouvé coincé chez moi, loin de mon atelier et de ce qui pouvait me distraire. J’ai alors pris plaisir à travailler ce texte. Les images sont venues, puisant aux sources des anciennes cartes du ciel, des cartes marines des îles Marshall, des enluminures inspirées des visions d’Hildegarde de Bingen à propos de la création du Monde et de l’Apocalypse. J’ai très vite décidé que les deux géants seraient de sexe opposé, ce qui n’était pas clairement précisé dans le  texte  au  départ.  Je  ne  sais  pas  si  je  fais  référence  à  Adam  et  Eve.  C’est  une  interprétation possible mais ce n’est pas la seule.Quand  est  venu  le  moment  de  trouver  une idée pour la dernière image du livre,  j’ai  tout  de  suite  pensé  à  ce  que  le  monde  entier  était  en  train  de  vivre,  ce  temps  suspendu  et  incertain  lié  à  la  première  vague  du  COVID.  C’est  ce  en  quoi  le  texte  de  Régis  a  quelque  chose  de visionnaire (ce qui le rapproche d’Hildegarde  de  Bingen).  Il  est  d’une  actualité  troublante  et  saisissante.  J’ai  glissé  une  allusion  au  virus  dans  une  des images mais j’ai pensé aussi au dérèglement  climatique  et  à  toutes  les  menaces qui pèsent au-dessus de nos têtes. Je ne pense pas que Régis ait eu toutes ces menaces en tête en écrivant son texte qui, d’ailleurs, est plus ouvert que l’interprétation possible que j’en donne ici. On peut penser à toutes sortes d’antagonismes, le Nord et le Sud, la Chine et les États-Unis, les religions monothéistes, etc. Quant à moi, au moment où je dessinais Les deux géants, j’avais forcément à l’esprit ce que nous étions en train de vivre. (MJ)

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« Depuis la nuit des temps passent les deux géants.

On les connait, ils tournent sur Terre inlassablement. »

 

Merci à  Loïc Jacob pour ce partage.

 

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La musique des mots

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À l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants du 2 avril 2021 (Children’s international book day), la poétesse cubano-américaine Margarita Engle adresse au monde, sous l’égide de l’Ibby (Union internationale pour les livres de jeunesse), en quatre langues, un message dont vous trouverez ici la traduction française. L’affiche est signée Roger Mello, auteur et illustrateur brésilien.

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La musique des mots

Quand nous lisons, nos esprits prennent leur envol,

Quand nous écrivons, nos doigts chantent.

Les mots sont battements de tambour et flûtes sur la page,

oiseaux chanteurs s’élançant et éléphants trompetant,

rivières qui coulent, cascades qui chutent,

papillons qui virevoltent haut dans le ciel

Les mots nous invitent à danser,

rythmes, rimes, battements de cœur

battements de sabots, battements d’ailes,

contes anciens et nouveaux,

fantaisies et contes vrais.

Que tu sois confortablement installé à la maison

ou t’élançant à travers les frontières

vers une nouvelle terre et une langue étrange,

histoires et poèmes t’appartiennent.

Lorsque nous partageons des mots,

nos voix deviennent la musique du futur,

paix, joie et amitié, une mélodie d’espoir.

par Margarita Engle

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Margarita Engle, poétesse cubano-américaine, née en 1951 à Los Angeles, a développé un profond attachement à la patrie de sa mère pendant les étés de son enfance qu’elle passe sur l’île avec ses parents. Elle découvre à cette occasion la poésie en espagnol, en particulier les œuvres du journaliste, poète et philosophe cubain José Martí. Près de vingt ouvrages, pour enfants, jeunes adultes et adultes. Margarita Engle a reçu de très nombreux nombreuses récompenses dont plusieurs Prix Pura Belpré en 2008, 2009, 2011, 2012, 2014 et 2016, le Prix Charlotte Zolotow, en 1976, pour Drum Dream Girl, le prix Sydney Taylor et le Prix Paterson, en 2010, pour Tropical secrets, holocaust refugees in Cuba, en 2010, et le Prix NSK Neustadt, en 2019, pour l’ensemble de sa carrière. Sa bibliographie de Juan Francisco Manzano, The Poet Slave of Cuba, a, en 2008, reçu trois récompenses. En 2009, Margarita Engle est la première femme latino-américaine à recevoir un Newbery Honor pour The Surrender Tree : poems of Cuba’s Struggle for Freedom. À paraitre : Your heart, My sky et A song of Frutas. Aucun livre traduit en français.

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Roger Mello, illustrateur, écrivain et dramaturge, est né à Brasilia en 1965. Lauréat, en 2014, du prix Hans Christian Andersen décerné par l’IBBY, « pour sa contribution durable à la littérature pour enfants », il est auteur de vingt-cinq livres et illustrateur de plus de cent. Son style graphique, très coloré, s’inspire principalement de la nature, de l’écosystème amazonien et du folklore multiculturel brésilien. Il a reçu, pour son travail d’illustrateur et d’écrivain, de nombreux prix tant au Brésil qu’à l’étranger : prix remis par l’Académie brésilienne des lettres, par l’Union brésilienne des écrivains, prix international du meilleur livre de l’année de la Fondation suisse Espace Enfants, en 2002, pour Meninos do Manque, prix international Chen Bochui du meilleur auteur étranger en Chine, en 2014. Son livre, You can’t be too careful ! a été l’un des récipiendaires 2018 de Mildred L. Batchelder Honor de l’American Library Association (ALA). Roger Mello a organisé de nombreuses expositions personnelles en Chine, en Colombie, en France, en Allemagne, en Italie, au Japon, au Mexique, au Pérou, en Russie, en Corée du Sud et à Taiwan. Son travail a également fait l’objet d’expositions collectives, lors de foires internationales ou à l’occasion de célébrations commémoratives. Ses livres, traduits en quinze langues, sont publiés en Argentine, en Belgique, en Chine, en Colombie, au Danemark, en Iran, au Japon, au Mexique, aux Pays-Bas, en Corée du Sud, en Suède, en Suisse, à Taiwan et aux États-Unis et en France, pour un seul titre, Jean fil à fil, chez Memo.

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Souvenez-vous…

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Penser aussi au 8 m2 …

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.    Souvenez-vous…

     Le 17 mars 2020 a débuté en France un confinement qui devait durer 56 jours afin de « maîtriser » la pandémie de COVID19 apparue trois mois plus tôt en Chine. Au nom d’une « guerre » décrétée contre le coronavirus s’est imposée une expérience sans précédent, tant dans la gestion improvisée de la crise sanitaire par nos dirigeants, que pour nous autres, privés de nos libertés fondamentales pour un temps, alors, indéfini.

     De nombreux secteurs de l’économie ont été mis à l’arrêt du jour au lendemain, entraînant une crise économique mondiale. Les écoles ont fermé et les enseignants ont dû inventer des cours à distance avec leurs propres outils numériques. Quand leur métier le permettait, les gens ont été invités à télétravailler.

     Les soignants « sur le front » qui souffraient déjà du manque de moyens, ont vite été submergés par l’afflux incessant de malades. Chaque jour le nombre de morts augmentait.

     Les inégalités sociales se sont encore aggravées entre les bien lotis et les plus nombreux, cloîtrés chez eux dans des conditions de logement déjà difficiles, précaires ou insalubres. Enfin, l’intimité de sa maison a été imposée à tous 24h/24h. À charge pour chacun de jongler entre l’école et le travail, les amis et la famille mis à distance, les angoisses des uns, la solitude des autres, le désamour ou les violences domestiques.

    Aujourd’hui le virus circule toujours, le monde entier subit depuis le mois d’octobre la « seconde vague » tant redoutée. Sont de nouveau confinés celles et ceux qui peuvent télétravailler, tandis que les écoles restent ouvertes avec force protocoles sanitaires pour les élèves et leurs enseignants. Nous vivons masqués, à distance les uns des autres.

     Si on peut plus largement se faire tester en cas de symptômes, aucun médicament spécifique ne permet encore de se soigner contre le virus et on nous annonce l’arrivée d’un vaccin courant 2021.

     Souvenez-vous…

 (Régis Lejonc – novembre 2020)

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Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Édune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. » Parus récemment : Fechamos (Éditions des Éléphants), avec Gilles Baum, et Je n’ai jamais dit (Utopique), avec Didier Jean et Zad. L’image ci-dessus est extraite d’un carnet d’illustrations auto-édité, Comme à la maison, dans lequel Régis Lejonc a rassemblé les dessins qu’il a réalisés pendant le premier confinement. « Je me suis lancé le défi de publier sur Facebook et Instagram un dessin par jour sur toute la durée du confinement. Un dessin pour une idée ou une opinion. Un dessin pour une émotion ou une réaction. Un dessin pour une référence à partager, jour après jour. » Le livre a été imprimé près de Tulle, en circuit court, sur papier issu de forêts gérées durablement. « Ce livre est formidable. je n’aurais pas fait mieux. » (Victor Hugo). « Les images sont jolies, mais je ne partage pas le point de vue. » (Emmanuel Macron).

Grand merci à Régis Lejonc qui nous confie cette image. Merci aussi pour son texte.

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Les Maîtres de l’imaginaire

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Une exposition en Chine

Depuis le mercredi 11 novembre 2020 et jusqu’au dimanche 28 février 2021, le Musée d’art de l’université Tsinghua de Pékin accueille une exposition Image of the West : illustrators of Europe and América qui donne à voir un imposant ensemble d’illustrations issues de la collection de la Fondation Les Maîtres de l’imaginaire créée en 2017, à Lausanne, à l’initiative de l’auteur-illustrateur Étienne Delessert. Commissaire de l’exposition : Janine Kotwica.

« Image of The West présente une collection d’artistes de renom qui ont créé d’illustres livres d’images en Europe et aux États-Unis. Des contes de fées, des textes littéraires, des poèmes et des souvenirs personnels réinterprétés ont tous été illustrés avec une imagination débordante et une variété de styles et de techniques uniques. Ce panorama d’images témoigne de la vitalité de l’édition occidentale. »

Quarante illustrateurs « maîtres de l’imaginaire » à l’honneur dans un sobre et efficace accrochage ainsi qu’une importante contribution personnelle d’Étienne Delessert.

L’auteur-illustrateur raconte cette aventure aux artistes de la Fondation.

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    Chers ami(e)s,

    Notre exposition des Maîtres de l’imaginaire a ouvert ses portes à Beijing mercredi soir. Elle est superbe !

    J’aimerais décrire rapidement cette aventure.

   Tout cela a commencé à Paris, voici cinq ans, par la présentation à l’Ambassade de Suisse de mon livre de mémoires L’Ours Bleu, par Jean-Philippe Jutzi, l’attaché culturel. Son analyse était fine et amicale.

   En 2019, j’ai appris qu’il était en Chine, et lui ai de suite parlé des Maîtres. Nous sortions du palais de Bologne. « Cela tombe bien, m’a-t-il répondu, en 2020, seront célébrés les 70 ans de bonnes relations bilatérales entre le Suisse et la Chine. »

    Il nous a donc associés à un programme culturel vaste – c’était avant le Covid19 – qui comprenait une exposition de Giacometti, une autre de Tinguely et la venue d’œuvres de la collection Dubuffet du Musée de l’Art Brut de Lausanne.

    Jutzy a d’abord choisi le Today Art Museum de Beijing, puis, à la suite de négociations avec le gouvernement chinois, a désigné le prestigieux Tsinghua University Art Museum pour nous accueillir. Ils avaient déjà collaboré harmonieusement avec l’Ambassade. Et j’eus alors la vraie surprise d’être invité par le musée à avoir une section de l’exposition consacrée à mes œuvres.

    Janine Kotwica a été d’une aide précieuse, tout au long d’une année fertile en menus problèmes, en tant que commissaire, par ses contacts,  ses conseils, sa précision dans les crédits, l’élan de ses textes. L’exposition, prévue pour le mois de juillet, a été repoussée deux fois par le virus – qui semble bel et bien dompté à Beijing, mais personne n’entre encore en Chine.

    En Suisse, Laurent Seigneur, membre du Conseil, a suivi notre parcours avec vigilance, je l’en remercie aussi.

    Un catalogue ne pouvait être préparé : il faut un an au Ministère de la Culture chinois pour délivrer un code ISBN.

    Le musée a fait un choix de vingt images, sur une centaine, pour imprimer des cartes postales. Impossible ! Nous avons dû, de ce fait, imprimer une édition limitée de 250 jeux de cartes en Suisse, pour que chaque artiste soit représenté; ils sont d’un usage limité à la communication et aux médias.. Imprimés en août, ils ne sont partis enfin que cette semaine, l’accès du local où ils étaient entreposés dans le bâtiment officiel de notre partenaire HEP étant interdit, encore et encore, par le Covid 19. Par chance une centaine de boîtes avaient été livrées à Berne par l’imprimeur: elles furent envoyées par la valise diplomatique.

    Tout au long de notre collaboration, nous avons pu réaliser que la Chine est un autre monde. Les meilleures intentions sont parfois bridées par un système d’une fermeté feutrée mais inflexible.

    Dans le choix des œuvres, par exemple. Le Ministère de la Culture, à qui elles devaient être toutes présentées, en a censuré quatre, de Marshall Arisman et de Jean-Louis Besson. Sans réelle logique. Elles furent donc remplacées.

     L’affiche est une autre histoire (elle sera agrandie au format de 9m sur 12m, près du musée, à l’entrée de la Tsinghua, université de grande renommée. Deux de nos propositions furent écartées, et quelle ne fut pas notre surprise de constater que le graphiste du musée avait emprunté des éléments de trois de mes dessins et les avait interprétés à sa manière. Je n’ai pas souvent ce genre de conflit, mais j’ai perdu cette bataille. C’était il y a un mois à peine, les œuvres étaient alors mises en caisse, il fallait céder pour qu’elles partent. Le choix des œuvres pour les deux flyers est entièrement celui du Tsinghua. Une erreur de légende concernant  Jean Claverie a été corrigée.

    Je ne vais pas entrer dans les détails, mais le transport fut retardé considérablement. Nous refusions de laisser les dessins partir sans avoir vu leur contrat d’assurance signé. Rien d’anormal, m’a -t-on dit, c’est la bureaucratie.

    L’exposition a bien failli ne pas avoir lieu: il était impensable d’accepter d’utiliser un Carnet ATA, qui garantit un passage de douane en douceur, mais qui nous aurait obligés à débourser près de 200 000 euros, remboursés, en principe, par le gouvernement chinois au retour des oeuvres.  Tout cela se passait il y a moins d’un mois, et fut assez tendu. J’ai annoncé bloquer le transport. Plus d’exposition ? Nous avons alors appris, comme par miracle, que le Ministère de la Culture allait obtenir un passage de douane sans frais.

    Rien n’est simple, les collaborateurs du musée désespéraient, tout en observant avec calme les normes du pays. Un autre monde…Je veux remercier Wang Ying, Sysy Hu au Tsinghua, et Congcong Che à l’Ambassade, – Jean Philippe Jutzi ayant pris sa retraite – pour toute leur attention et pour leur enthousiasme.

    Mercredi 11 novembre cette équipe du musée, travaillant jour et nuit la dernière semaine, a eu la joie de vernir notre exposition, en présence d’un public d’invités choisis et de 30 représentants de différents médias.

    L’Ambassade suisse était fort bien représentée, que je remercie pour son support.  Il se trouve que nous sommes la seule manifestation artistique visuelle a avoir bravé le virus, en cette année de 70 ans de reconnaissance pacifique.  Giacometti et les autres ont été repoussés à une date indéterminée.

    Et il faut bien dire que ce sont vos œuvres qui ont soutenu, par leur qualité et leur diversité, le moral des troupes chinoises, françaises et suisses : l’art de l’illustration, art à part entière dans un magnifique musée.

    Voici quelques reflets de la manifestation, Ils éclairent d’une belle lumière nos efforts pendant une longue année. Les photos sont toutes de Xiao Fei, du TAM. Elles sont ici réduites, mais existent en haute résolution.

     Avec ma gratitude, celle de Janine et de la Fondation.

     Bien amicalement.

     Étienne

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Merci à Étienne Delessert pour nous avoir confié ce courrier.

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Voir aussi le reportage de la télévision chinoise à partir de  cette page

Artistes exposés

Albertine, Marshall Arisman, Jean-Louis Besson, Guy Billout, Quentin Blake, Robert Oscar Blechman, Eric Carle, Ivan Chermayeff, Seymour Chwast, Nicole Claveloux, Jean Claverie, Frédéric Clément, Étienne Delessert, Heinz Edelmann, Stasys Eidrigevičius, Randall Énos, Monique Félix, André François, Henri Galeron, Letizia Galli, Laurent Gapaillard, Alain Gauthier, Roberto Innocenti, Gary Kelley, Claude Lapointe, Alain Le Foll, Georges Lemoine, David Macaulay, Daniel Maja, Sarah Moon, Jörg Müller, Yan Nascimbene, Chris F. Payne, Jerry Pinkney, Zack Rock, Éleonore Schmid, Chris Sheban, Elwood H. smith, David Wiesner, Zaü, Lisbeth Zwerger.

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André François, pour une couverture de magazine (Haute société, juin 1960)

Alain Le Foll, C’est le bouquet, Claude Roy (Delpire, 1964)

 Claude Lapointe, L’appel de la forêt, Jack London (Gallimard, 1979)

Monique Félix, Hansel et Gretel, Jacob et Wilhelm Grimm (Grasset, 1983)

Etienne Delessert, Contes 1, 2, 3, 4, Eugène Ionesco (Gallimard, 2009)

Albertine, Des mots pour la nuit, Annie Agopian, (La Joie de lire, 2017)

 

  

    

 

 

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