Une rencontre avec Anne Brouillard

 

Invitée par la section Midi Pyrénées du CRILJ dans le cadre de son projet « L’Habiter », Anne Brouillard, auteur-illustratrice, était, le 7 novembre 2015, à l’ESCAL, la nouvelle médiathèque de Nailloux. Martine Abadia et Ghislaine Roman ont animé la rencontre. Nelly Delaunay qui a consacré une thèse à Anne Brouillard était également présente.

Ghislaine Roman – Quand on entre dans tes albums, Anne, on entre souvent dans une maison paisible, dans une ambiance, douce, sereine, protectrice… On y aperçoit des cafetières en émail dans des cuisines surannées, des jouets dans des chambres d’enfants et ces objets du quotidien réveillent nos souvenirs, font surgir des parfums, des sons, des émotions. Est-ce que ces maisons existent ? Et ces visites que tu nous proposes est-ce que ce n’est pas en fait la visite de certains moments de ta vie ?

Anne Brouillard – Est-ce que les maisons existent ? Forcément puisqu’elles sont dans les livres ! Dans la réalité, elles n’existent pas vraiment, sauf celle du Chemin bleu. Elle est en Auvergne. C’est une ancienne école transformée en gîte. J’y ai séjourné un trimestre. Les autres sont inspirées de maisons réelles ou sont construites en carton.

GR – Est-ce qu’on peut dire que la maquette est une étape de ta création ?

AB – Oui, par exemple dans Le rêve du poisson, j’ai eu besoin de faire le plan de la maison pour m’y retrouver et j’ai fait aussi la maquette avant de la dessiner. J’aime bien réaliser des maquettes. Dans Le petit somme aussi la maquette existe.

Martine Abadia – Quand on sort de la maison, on se trouve dans une nature domestiquée, dans des parcs, des jardins ou, au contraire, dans une nature sauvage, près de lacs, de rivières. Les animaux y sont présents, renards, lapins, canards, oiseaux, en harmonie avec les humains… Ils ont parfois des airs humains et se tiennent debout. Ces images nous parlent d’un temps suspendu, parcouru d’échos d’un passé encore proche. C’est ce cadre de vie que tu offres dans tes albums à tes jeunes lecteurs, bien loin de ce que la plupart d’entre eux connaissent. Qu’as-tu envie de leur transmettre à travers tes images ?

AB – Oh cette question là est difficile. Je ne sais pas. En fait, je pense juste à faire des choses que j’aime bien.

GR – C’est une sacrée transmission…

AB – Ça ne me semble pas que du passé, ça peut être du futur, c’est dans le présent aussi. Il existe encore des forêts avec des animaux, des jardins avec des animaux… Bon, il y a beaucoup trop de voitures, c’est vrai et, pour moi, le futur ce serait qu’il n’y en ait plus.

GR – Mais il y a quand même quelques voitures dans tes albums.

AB – Oui, dans Le voyage d’hiver, il y en a quelques unes.

MA – Justement, est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur Le voyage d’hiver ?

AB – Alors je vais vous parler technique. C’est plus facile pour moi que de vous parler de ce que je peux transmettre. C’est plus terre à terre. Au départ, ce n’était pas un livre. C’était une toile peinte pour une exposition, elle mesure 40 cm de hauteur et elle est très longue, plus longue que le livre déplié. Le livre s’arrête à la gare, la toile continue au-delà. Elle a d’abord été exposée dans un parc à Roubaix. Et puis mon éditrice a proposé d’en faire un livre.

GR – On pourrait parler de cet autre moyen de transport très présent dans tes livres : le train. Ton univers est sillonné par des trains qui vont de gare en gare. Les trains apparaissent même sous forme de jouets dans les chambres d’enfants. On a constaté ces effets de dedans-dehors comme une invitation à un autre paysage et cette impression de temps suspendu… Tu as choisi de prendre le train pour venir jusqu’à nous. Tu as traversé la France du nord au sud. Pourquoi aimes-tu tant les ambiances de gare et quelle importance accordes-tu au train dans ton travail ?

AB – Allez savoir pourquoi on aime les choses… Le train, ça vient de très loin. Déjà enfant, j’adorais les trains. Mes grands-parents habitaient près d’une ligne de chemin de fer. Mon père adorait les trains lui aussi. Le train a une vie en lui-même. Les gens en prennent possession. Il se passe toujours quelque chose dans un train… Les gares, j’adore aussi. Je m’y sens chez moi. Pour venir de Paris à Toulouse, le voyage dure presque 7 heures. Le paysage est magnifique.

GR – Est-ce que c’est quelque chose de plastique ou de graphique qui t’interpelle là-dedans ?

AB – Oui, bien sûr, et même très fort. En fait, quand j’étais enfant, j’avais envie d’être conductrice de trains.

GR – Nelly Delaunay a attiré notre attention sur des points intéressants dans les images d’Anne. Elle nous a montré des citations d’un album dans l’autre qui tissent une intertextualité particulièrement solide et qui nous est apparu très représentatif De ton travail. On pourrait considérer qu’il ne s’agit que de clins d’oeil après tout, d’une espèce de complicité établie avec les lecteurs fidèles mais nous avons le sentiment qu’il s’agit de quelque chose d’autre. Peux-tu nous parler, Anne, de ces jeux que tu mènes d’un album à l’autre ?

AB – C’est très simple. J’explique tout ? Alors voilà. Il s’agit de quatre albums qui sont sortis deux par deux, Le pêcheur et l’oie et Le voyageur et les oiseaux étant les deux premiers. Le premier est une histoire inspirée de la réalité, comme souvent. J’avais vu des pêcheurs au bord d’un étang à Bruxelles et il y avait une oie à côté qui s’intéressait très fort à ce qu’ils faisaient. J’ai inventé l’histoire puis je suis retournée au bord de l’étang pour des croquis et, à ce moment là, j’ai observé une foulque qui construisait son nid. Dans la réalité, elle ne le construisait pas qu’avec des branches mais avec des tas d’autres choses dont des sacs plastiques. C’était un nid très moderne ! C’est à l’occasion de ces observations que j’ai eu l’idée de croiser ces histoires. Du moins, certains des personnages. Par exemple, dans le troisième album, La vieille dame et les souris, on aperçoit à la toute dernière page, à travers la fenêtre d’un appartement, le pêcheur du premier album, son poisson dans un aquarium et l’oie sur le canapé. Il y a un autre croisement avec le chien noir que l’on voit sur la couverture de l’album Cartes postales et que l’on le retrouve dans Le grand murmure et dans La terre tourne. Dans le prochain album à sortir à l’automne 2016, le chien sera le héros. Il y a un croisement aussi entre Le pays du rêve et L’orage. On voit la même maison et donc aussi le même environnement, en petit dans le premier album, en plus grand dans le deuxième.

GR – Mais pourquoi ?

AB – Pour m’amuser ! Faire des livres pour moi, c’est aussi inventer des endroits qui pourraient exister, leur donner vraiment vie. C’est une sorte de jeu, comme font les enfants.

GR – Et après c’est la vie qui s’installe dans l’endroit que tu as créé…

(Nelly Delaunay revient sur ces quatre albums et signale d’autres croisements ; elle insiste sur ce don d’ubiquité caractéristique du monde brouillardien ; elle feuillette La famille foulque où le passage des saisons donne lieu à de si belles images.)

MA – Anne, peux-tu nous éclairer sur le cheminement de ton travail plastique ? Quels sont tes outils ? Y a t-il des techniques que tu préfères ?

AB – Ça dépend des livres et des périodes. J’ai travaillé avec la peinture à l’oeuf pour L’orage. Toutes les peintures sont composées de deux choses : du pigment qui donne la couleur et du liant. Selon le liant, les peintures ont des propriétés différentes et donc des noms différents : aquarelle, gouache, acrylique, tempera… On peut facilement fabriquer cette dernière soi-même : on récupère un jaune d’oeuf, on enlève la peau qui l’entoure, on le place au centre de la palette en y ajoutant un peu de vinaigre et tous les pigments autour et on prépare les couleurs au fur et à mesure des besoins. J’ai utilisé cette technique entre aquarelle et peinture à l’huile pour beaucoup de mes livres. Elle offre davantage de matière que l’aquarelle, elle se prépare vite, elle se travaille à l’eau, elle sèche vite et elle a un rendu très lumineux. C’est en cherchant une technique appropriée pour réaliser L’orage que j’en ai découvert toutes les propriétés. Je l’ai utilisée pour peindre Le voyage d’hiver. Mais, pour l’album Petit somme, j’ai dessiné à la plume et mis en couleurs avec deux sortes d’encre : une encre liquide en bouteille et des bâtons d’encre secs que l’on frotte sur une pierre au dessus de l’eau. Je me fournis dans un magasin chinois à Paris. Pour Loup, j’ai travaillé avec des aplats de gouache en tubes de différentes gradations de gris. Je suis passée davantage au dessin au trait au moment où j’ai fait Le chemin bleu. Je travaillais la gravure à cette époque-là, technique très exigeante au niveau du dessin. Puis j’ai continué au trait et j’ai réalisé la série Le pêcheur et l’oie. Avant, j’étais plus dans la peinture et la lumière avec des formes qui naissent en fait de la matière, de la masse, de la couleur. C’était un travail différent.

Question du public – A l’occasion de la peinture tempera, que faites-vous des blancs d’oeuf ? Des meringues ?

AB – Mais oui, au début, je faisais ça, mais je n’aime pas trop les meringues. Et puis je trouve que c’est beaucoup plus difficile à réussir que la peinture.

GR – Alors, quittons la cuisine et revenons vers la narration. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, tu décides que l’album sera sans texte ? Pour L’orage, tu avais imaginé un texte et puis tu l’as abandonné.

AB – Beaucoup d’albums sont sans texte car les idées me viennent comme ça, en images. La narration en images convient et l’éditeur l’accepte comme ça… L’orage est le seul album pour lequel j’avais un texte. En fait, j’ai travaillé huit ans sur cet album et il s’est passé plein de choses entre temps. Je me suis rendu compte que ce que je voulais raconter, c’était la lumière, les changements, les sensations… et j’ai eu le sentiment que je racontais mieux en images. Le lecteur a tendance à lire le texte et à regarder l’image en complément. Là, je voulais que tout soit dans l’image et ça change tout pour la construction du livre ça se joue, du coup, sur la taille des images, leur agencement, leur ordre. Quand on ouvre le livre, on est dans la maison, dans la véranda, et on passe de pièce en pièce assez doucement, comme si on s’y promenait pour de vrai. L’œil, sans le savoir, enregistre des indices qui aide à la compréhension, mais on ne s’appesantit pas, ça doit couler. Puis, sur une double-page, quatre images indiquent plusieurs actions se déroulant en même temps. C’est une façon de raconter.

MA – Lorsque nous avons exploré tes albums, nous avons observé qu’ils étaient parus chez différents éditeurs. Qu’est-ce qui entraîne le choix d’un éditeur ou l’acceptation par lui de ta proposition d’album ?

AB – Pour mon premier album, Trois chats, j’avais rencontré une illustratrice, Marie Wabbes, à qui j’avais montré mes dessins. Elle m’a aiguillée vers deux éditeurs. Le premier n’a pas voulu de mes trois chats, le deuxième les a acceptés. C’était un éditeur belge spécialisé en livres scolaires – qui n’existe plus – mais il ne diffusait qu’en Belgique francophone. La Belgique c’est petit et la Belgique francophone encore plus ! Elle représente un marché trop petit pour l’édition jeunesse. Donc l’éditeur travaillait en co-édition. C’est ce qui explique que mes albums paraissaient coédités avec l’un ou avec l’autre. Je ne suis pas attachée à un seul éditeur, en effet. Et puis, dans les maisons d’édition, les gens changent …

MA – Certains de tes albums ont été réalisés dans le cadre de résidences sur des appel à projets : Le chemin bleu, La berceuse du merle. Comment envisages-tu ces contraintes ? Comment sont-elles dépassées et deviennent-elles sources d’inspiration ?

AB – C’est à chaque fois une histoire différente. Par exemple, Le chemin bleu fut écrit lors d’une résidence avec une école en Auvergne. C’était une petite école avec 30 enfants. Ils avaient obtenu une bourse du CNL. Le projet était que chacun réalise son propre livre. C’était passionnant mais c’était un peu de la folie. J’intervenais deux jours par semaine dans l’école, durant trois mois. J’avais sympathisé avec les enseignants. Le reste du temps, je travaillais sur un autre projet mais il y avait une logique entre les deux et je ne l’ai jamais ressenti comme une contrainte. J’ai réalisé Le grand murmure durant une résidence à Troyes. L’intérêt, c’est que j’ai vraiment dessiné sur place, sous les yeux des habitants du village. Je m’installais à l’extérieur avec tout mon matériel, les gens venaient me voir… La berceuse du merle vient d’un projet du département de Seine-St-Denis qui finançait la création d’un album à offrir à tous les nouveaux-nés du département.

GR – Dernière question : est-ce que tu accepterais de partager avec nous quelques uns de tes projets à venir ?

AB – Le prochain livre à sortir est terminé. C’est une histoire en huit chapitres avec illustrations et planches de BD. [Anne nous montre ses brouillons dans un grand carnet où tout est écrit et dessiné finement.] Mais il y a beaucoup trop de texte et plein de défauts. J’avais besoin de poser tout ce que j’avais dans la tête. Après, j’ai retravaillé dessus, reconstruit, condensé les choses. Ce n’est pas évident ! [Anne nous montre aussi quelques images : une cabane dans une forêt, des personnages vus de dos, une petite fille et son chien noir, qui marchent. On les voit souvent de dos. Et puis les mêmes personnages dans un autre décor, une maison et ce chien noir…] Ce matin, dans une classe, un enfant m’a demandé comment ça se faisait que le chien habitait une si grande maison tout seul… Voilà, maintenant vous savez tout !

( Nathalie Delaunay manifeste à Anne son admiration pour son talent d’artiste peintre. )

AB – Non, non je n’ai pas les préoccupations d’un peintre. J’utilise les mêmes matériaux mais mon but est de raconter par les images. Le plaisir que je prends à réaliser chaque image donne peut-être cette impression-là, mais, pour moi, c’est de l’image, ce n’est pas de la peinture. Mais après, chacun peut penser ce qu’il veut…

( compte rendu établi par Martine Cortes – novembre 2015 )

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du Livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. 3e profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. Martine Abadia est l’actuelle présidente de la section.

Née au pied des Pyrénées, dans une petite maison aux volets bleus, au bord d’un torrent de montagne, à une époque où les ours mangeaient tranquillement les myrtilles, Ghislaine Roman a enseigné pendant plus de trente ans, longtemps en maternelle, puis au cours préparatoire. « Ce métier ma comblée. J’y ai connu des émotions, des découragements, des remises en questions, des bouleversements. […] J’ai travaillé énormément, j’ai lu, réfléchi, mis en œuvre, un peu comme le fait un artisan. Sur une base théorique solide j’ai laissé libre cours à ma fantaisie pédagogique. J’ai adoré cette liberté. » Premiers textes parus dans les magazines Wakou, Toupie, Picoti et Toboggan. Parmi les derniers albums publiés : Un jour, deux ours (Milan, 2007), Contes d’un roi pas si sage (Seuil Jeunesse, 2014), La poupée de Ting-Ting (Seuil Jeunesse, 2015), OUF! (Milan, 2015).

Illustres parmi les illustres

par Wendy Liesse

En janvier et février 2017, le réseau des médiathèques d’Orléans (Loiret) a proposé une série de rencontres, d’expositions et d’ateliers autour de cinq illustrateurs pour la jeunesse. Parmi ces « illustres illustrateurs », May Angeli et Charlotte Mollet auxquelles deux expositions étaient consacrées.

May Angeli

    L’exposition Le bestiaire de May Angeli propose de découvrir quarante œuvres, croquis et gravures extraits de ses albums à différentes périodes. Cette exposition a été créée dans le prolongement de son livre images-images, imagier monographique sous forme de carnet de voyage qui associait mot et image et paru en 2006 à l’Art à la page. Janine Kotwica avait rédigé, à l’occasion de sa sortie, un article « Images comme ça » qui est ici, sur ce site.

    L’exposition nous plonge dans un musée d’histoire naturelle où les animaux  apparaissent surtout en couleurs, en noir et blanc aussi ou simplement crayonnés. Canard, poule, chat, vache, zèbre, girafe, loup, le bestiaire de May Angeli représente aussi bien des animaux domestiques qu’exotiques.

    Plusieurs croquis animaliers attestent de la maîtrise du dessin de l’illustratrice qui les représente sous plusieurs points de vue de manière toujours précise. May Angeli travaille les figures, les émotions. Cette minutie lui vient de son enfance à la campagne durant laquelle elle a passé beaucoup de temps à observer la nature. « Dessiner, c’est regarder. » dit-elle.

    La grande majorité des œuvres présentées sont réalisées à la xylogravure, sa technique favorite d’illustration. La xylogravure est une technique d’estampe ancienne qui n’était guère habituelle en illustration pour la jeunesse il y a quelques années.

    Ancienne élève de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art de Paris, May Angeli débute sa carrière d’illustratrice en 1961. Elle ne pratique pas encore la gravure sur bois et ce n’est qu’à la suite d’un voyage en Tunisie où elle observe un artisan gravant le bois qu’elle décide de faire un stage à Urbino (Italie) pour y  approfondir cette technique. Depuis, elle ne cessera de s’y adonner et de la perfectionner.

    D’une plaque apparemment bien dure et d’un outil tranchant naissent des animaux, personnages attachants et drôles. May Angeli parvient à leur donner des émotions quasi humaines. Elle donne vie à ses personnages. Ils ne sont jamais figés. Pour rendre dynamique l’illustration, elle choisit toujours le bon moment, la bonne posture pour exprimer le mouvement. « On peut conserver cette impression de mouvement avec n’importe quelle technique, il faut d’abord savoir et aimer dessiner. Il faut savoir ce que l’on veut exprimer par ces mouvements, donner vie au personnage animal ou humain en respectant ce que raconte le texte ». Dans ses albums sans parole (Oskar le coq chez Thierry Magnier), les images, lorsqu’on les feuillette rapidement à la manière d’un folioscope, s’animent tel un petit film.

    C’est par sa maîtrise de la superposition des couleurs que May Angeli parvient également à faire varier la lumière. « Travailler la superposition des couleurs est d’abord un apprentissage technique. La variation des couleurs est un choix en rapport avec l’histoire à illustrer et à ma fantaisie du moment ». Il en ressort une certaine douceur, une harmonie picturale. Plusieurs couleurs reviennent : le noir, le bleu, le jaune, couleurs de la Méditerranée où l’illustratrice séjourne régulièrement.

    Dans une vitrine, trois bois gravés et colorés qui ont servi pour l’album Chat (Thierry Magnier), des outils et des croquis préparatoires. Cela nous permet de mieux comprendre le processus de création et d’impression.

    Plusieurs livres d’artistes à tirage limité sont également exposés dans les vitrines : Basse-cour, Bruizébêtes, sous la forme de petits leporellos, et les originaux de Petit, album sans texte, en trichromie, paru en 2007. De petits bijoux que l’on aimerait pouvoir toucher.

    Les albums présents dans l’exposition nous révèlent également le talent d’auteur pour enfants de May Angéli. Ils nous permettent aussi de découvrir les autres techniques d’illustration qu’elle utilise et maîtrise : l’aquarelle, la gouache, les crayons de couleurs et la craie grasse.

L’exposition Le bestiaire de May Angeli s’est déroulée du 14 au 28 janvier 2017 dans les médiathèques Saint Marceau et Madeleine d’Orléans. Une initiation à la linogravure a été proposée aux enfants qui ont pu repartir avec leurs productions. Une rencontre dédicace a également eu lieu ainsi que des rencontres avec des groupes scolaires.

Charlotte Mollet

    Une rétrospective du travail de l’illustratrice Charlotte Mollet a été présentée à la médiathèque François Mitterrand. Trente-trois œuvres issues de sa collection personnelle ont été exposées. Pour mieux apprécier son évolution graphique, nous découvrons un original pour chaque album publié.

    En entrant, une vitrine d’exposition présente les outils et les matières qu’elle utilise dans son travail d’illustratrice : palette de peinture, gouges, crayons, papiers, rhodoïds.

    Au premier coup d’œil, on remarque la grande diversité de techniques utilisées. Charlotte Mollet découpe, déchire puis elle colle, assemble, combine les matières. On découvre avec plaisir un travail de superposition pas toujours visible une fois le livre imprimé.

    Chez Charlotte Mollet, illustrer est une vocation : elle décide à l’âge de six ans qu’elle sera illustratrice. Elève de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, Charlotte Mollet a commencé par illustrer plusieurs comptines parues chez Didier jeunesse. Déjà, la combinaison des matières et des techniques était présente.

    Linogravure, collages, papier déchiré, papier découpé, papier froissé, peinture, rhodoïd, feutre, pastel gras, crayon de couleur, l’exploration des techniques semble sans fin. On ne s’ennuie pas, il y a toujours quelque chose à voir à regarder dans les illustrations de Charlotte Mollet et des questions se posent.

    Dans ses linogravures et rhodoïds, les contours, les formes sont souvent anguleuses, franches. L’illustratrice va à l’essentiel : elle « travaille l’écriture du trait ». Elle utilise le papier déchiré/découpé/froissé pour réaliser les éléments de décor, les fonds de couleurs, et elle ajoute par-dessus une feuille de rhodoïd pour y dessiner les traits des objets et des personnages afin de retrouver « un trait qui s’apparente à la linogravure, à la taille de réserve ». Il en ressort des personnages aux allures expressionnistes baignés de couleurs vives. Il y a un réel contraste entre la netteté des lignes dans les linographies et des lignes plus tendres, plus floues dans les œuvres en papier déchiré. Charlotte Mollet aime jouer sur les contrastes.

    Pour savoir quelle technique elle va choisir pour illustrer un texte, elle tâtonne petit à petit en compagnie des mots. Chaque conception d’album est différente l’une de l’autre. Elle va choisir les mots qui lui parlent le plus, les souligner puis illustrer en essayant de faire de l’image « un concentré du sens du texte ». Dans ses livres, l’image n’est pas redondante du texte. « L’image et le texte fonctionne comme un couple », elle recherche cette équilibre fragile en permanence. Elle parle même de création à trois : le lecteur faisant le lien entre l’image et le texte.

    Plusieurs livres sont proposés à la lecture au centre de l’exposition. On peut y regarder les nombreux albums de comptines qu’elle a illustrés dans la collection « Pirouette » chez Didier Jeunesse, des livres de travaux d’élèves ayant travaillé sur l’œuvre de l’artiste et un livre pour adulte qu’elle a illustré, La chevelure de Guy de Maupassant (Editions Complexe), qui nous montre une autre facette de son travail. On découvre enfin son dernier album, Tout le monde t’attend, tout juste paru chez Didier jeunesse.

L’exposition de Charlotte Mollet s’est tenue du 14 janvier au 11 février 2017 à la médiathèque François Mitterrand d’Orléans. L’établissement a organisé des rencontres et des ateliers avec l’artiste. Il a proposé un atelier parent-enfant autour du papier déchiré ainsi qu’un atelier sur le monotype à destination des adultes. Charlotte Mollet s’est également prêtée à une séance de dédicaces et a pu rencontrer plusieurs classes.

(février 2017)

 

Après des études dans l’ingénierie culturelle à l’université, Wendy Liesse travaille dans le milieu du spectacle vivant a destination du jeune public. Animatrice à Sens (Yonne) dans une maison des jeunes et de la culture, elle développe, en compagnie de bénévoles passionnés, des projets divers autour de la littérature pour la jeunesse. Toujours accompagnées par les histoires de Marmouset, de l’âne Cadichon et de Corbelle et Corbillo lues quand elle était petite, elle découvre à l’université l’histoire de cette littérature en même temps qu’elle lit les aventures d’Harry Potter. Depuis elle ne cesse de la découvrir et de la faire vivre. Wendy Liesse vient d’effectuer au CRILJ un stage de quinze jours au cours duquel elle a assuré une part essentielle de la logistique du colloque Elargir le cercle des lecteurs : la médiation en littérature pour la jeunesse des jeudi 3 et vendredi 4 février 2017.

 

 

 

Les défis de Lorenzo Mattotti

    Lorenzo Mattotti, né en Italie en 1954, partage son temps entre Paris et Udine.

    Il a étudié l’architecture à l’Université de Venise, puis a décidé de développer ses talents vers le dessin humoristique.

    En 1979, il rejoint « Valvoline » qui regroupe des artistes souhaitant renouveler l’esthétique et la linguistique de la bande dessinée. Il a travaillé pour de nombreux éditeurs et pour de nombreux journaux, dont The New Yorker et Le Monde. Ces livres sont publiés dans le monde entier.

    C’est en 1990 qu’il commence à réaliser des livres pour les enfants. En 1992, il publie un Pinocchio, d’abord en Italie, puis en France et aux Etats-Unis. Ce livre a beaucoup fait pour sa réputation. En 1993, les éditions du Seuil jeunesse ont publié Eugenio, un livre illustré qui a reçu le Grand Prix de la Biennale de Bratislava, et qui fut adapté pour la télévision et le cinéma.

    Depuis 1977, il a réalisé une quarantaine d’expositions dans diverses galeries privées, notamment une rétrospective de son travail au Palais des Expositions de Rome en 1995. Il existe un catalogue de cette exposition, Mattotti, d’autres formes le distrayaient continuellement, aux Éditions du Seuil.

 

Rencontre avec l’artiste

    Dans la salle bondée du Colisée de Moulins, Lorenzo Mattoti est interrogé par Lucie Cawne.

    En préambule, il nous confie qu’il ne se considère pas comme illustrateur pour la jeunesse puisqu’il réalise aussi, des affiches, des bandes dessinées, des peintures …

    Ses productions, sont souvent le fruit d’une rencontre, et il dit en souriant que c’est parce qu’on l’oblige, mais que ça le fascine de « toucher des choses qu’il ne connaît pas, que ce sont pour lui des défis à chaque fois ».

    Par exemple, pour Pinocchio, c’est une commande qu’on lui a faite pour une exposition d’illustrateurs  pour la jeunesse au Festival de Bologne. Il a tout d’abord réalisé deux images et dix ans plus tard, Jacques Bistre, des éditions Albin Michel, voulant éditer un classique, lui a demandé de poursuivre ce travail et Lorenzo Mattotti a accepté.

    Lorenzo Mattotti dit rester très humble face aux oeuvres classiques et peu satisfait de son premier Pinocchio. Lorsqu’on lui demande de refaire une version augmentée mais pas pour la jeunesse, il accepte avec plaisir mais avoue, que cela a été très difficile de reprendre un livre déjà fait. Il a effectué beaucoup de recherches. De là est né l’album de Pinocchio… pour notre plus grand plaisir.

    Ensuite cette oeuvre a été adaptée en film, Mattotti a eu la volonté de prendre de vieilles images et d’utiliser plusieurs styles pour dit-il « donner l’idée d’un laboratoire en discussion ».

    Lorenzo Mattotti est connu pour ses couleurs, pourtant, il aime travailler le noir et blanc. Il fait des dessins improvisés dans des cahiers, il dit continuer le noir et blanc depuis toujours avec des pinceaux par exemple, c’est d’ailleurs ce qui l’a amené a créer Hansel et Gretel.

    Ces images l’amènent à d’autres univers, d’autres projets. Il reconnaît, que la couleur est fascinante et plus facile pour le public, pour lui, le noir et blanc est plus direct pour l’improvisation. Il explique que la couleur « c’est le rapport avec l’extérieur, avec la réalité, avec le public ».

    Lorsqu’il travaille pour la presse et qu’il doit créer une affiche, il y a un projet, un travail sur l’espace, la mise en page, le signe et les formes deviennent une narration. Le dessin est quelque chose de très concret pour lui. Il est très attentif à la composition, si elle n’est pas bonne, il n’est pas content.

    L’autre côté, dit-il, c’est l’improvisation « découvrir ce que l’on a dedans ». Il n’y a pas de projet, il ne sait pas ce qui va sortir, c’est un dialogue avec son imaginaire.

    Lorenzo Mattotti se sert des outils contemporains, puisqu’il tient une page Facebook afin d’avoir un lien direct avec le public dont il apprécie les réactions.

 

    Il nous confie que la page blanche ne l’intimide pas pourvu qu’il reste dans le rythme jour après jour, avec les images, pour qu’elles dialoguent entre elles. Parfois, il a tout de même des angoisses lorsqu’il y a des noeuds, comme il les nomme, qu’il doit dénouer sans savoir comment et se demande s’il en sera capable.

    Le rapport est quelque fois difficile, comme avec les pinceaux, il sait que s’il n ‘affronte pas ses peurs, cela deviendra de plus en plus complexe. C’est pour lui, un dialogue entre nos besoins et nos peurs. Il aime dessiner et travailler avec les dessins qu’il a touché à 360°. Il a un amour pour la narration avec la forme, les images et le texte. Pour Hansel et Gretel par exemple, il a eu des tensions avec le dessin improvisé mais il a été ravi de voir qu’il y était arrivé.

    Pour lui, Hansel et Gretel est peut être une histoire hors du temps, la recherche du noir dans la forêt est la vision de sa propre émotion. Hansel et Gretel est, au départ, conçu pour une exposition à New-York. Il a pensé, lorsqu’il le concevait, comment lui vivait l’histoire, ensuite seulement, il a voulu faire un livre pour raconter la peur aux enfants. Mais peut-on raconter la peur sans faire peur ?

    Pour Lorenzo Mattotti, l’enfant doit toucher la sublimation de la peur. Petit, nous confie t-il, il aimait toucher cette peur, toucher l’inconnu, créer des formes, créer son imaginaire tout en sachant qu’il pouvait refermer le livre, sans danger. Certains enfants avouent que la peur les fascine en effet.

    Pour finir, Lorenzo Mattotti nous rassure, il n’est pas en panne d’inspiration, puisqu’il travaille, dans ses moments de liberté sur une bande dessinée très très longue, qu’il poursuit depuis des années. Il a aussi le projet de créer un long métrage d’animation dont il sera le réalisateur. Il dit « aimer ouvrir de nouvelles fenêtres ».

    Mattotti a repris ses pinceaux, ses couleurs et s’en est allé au pays de la création. Ce qui est certain c’est que ce grand Monsieur n’a pas fini de nous faire rêver.

(octobre 2013)

 

Ouvrages illustrés par Lorenzo Mattotti

. Hansel et Gretel,  Jacob et Wilhelm Grimm, Gallimard Jeunesse, 2009

. Tu ne me connais pas, David Klass, Seuil Jeunesse, 2009

. Le mystère des anciennes créatures, Jerry Kramsky, Panama, 2007

. Nouvelle à la machine, Gianni Rodari, La Joie de Lire, 2001

. Les affaires de Monsieur chat, Gianni Rodari, La Joie de Lire, 2000

. Anonymes, Claude Piersanti, Seuil Jeunesse, 2000

. Lignes Fragiles, Lorenzo Mattotti, Seuil Jeunesse, 1999

. Stigmates, Claude Piersanti, Seuil Jeunesse, 1998

. Grands Dieux, Jerry Kramsky, Seuil Jeunesse, 1997

. Feux, Lorenzo Mattotti, Seuil Jeunesse, 1997

. A la recherche des Pitipotes, Jerry Kramsky, Seuil Jeunesse, 1996

. Les Aventures de Barbe Verte, Jerry Kramsky, Seuil Jeunesse, 1996

. Un Soleil lunatique, Jerry Kramsky, Seuil Jeunesse, 1994

. Pinocchio, Carlo Collodi, Seuil Jeunesse, 1993

. Eugénio, Mariane Cockenpot, Seuil Jeunesse, 1993

. Murmures, Jerry Kramsky, Seuil Jeunesse, 1989

. Docteur Néfasto, Lorenzo Mattotti, Albin Michel Jeunesse, 1989

. Incidents, Lorenzo Mattotti, Artefact, 1985

. Alice Brum Brum, Jerry Kramsky, Octaviano, 1977

  

Après des études d’arts graphiques, le parcours professionnel de Carine Zima évolue vers le monde du livre. Elle travaille en librairie, notamment à la Hune et chez Artcurial à Paris. A son  arrivée à Toulouse en 2004, elle « poursuit sa route du livre » en bibliothèque municipale. Elle crée en 2012 le projet Adosnews afin de promouvoir l’écrit et la littérature en direction des adolescents, en croisant les différentes formes d’arts. Le site est ici. Jeune adhérente du CRILJ, Carine Zima est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion du deuxième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier).

 

 

 

 

 

 

Albertine, Elzbieta et Lionel Koechlin font leur cirque, mais pas que

Le vendredi 29 septembre 2014, au Festival des illustrateurs de Moulins (Allier), Albertine, Elzbieta et Lionel Koechlin tenaient table ronde. Ils étaient interrogés par Anne-Laure Cognet.

 . Pourquoi ce thème du cirque est-il si présent dans vos livres ?

 Elzbieta – Je ne suis jamais allée au cirque mais un cirque itinérant passait chaque année à Mulhouse. Les roulottes me fascinaient. Elles représentaient pour moi un univers mystérieux d’aventure et de voyage, tout en apportant aussi la sécurité de la maison. J’ai horreur du réalisme dans les dessins. Le cirque est pour moi une caricature de notre société.

 Lionel Koechlin – Je suis d’accord avec cette idée. Sous un chapiteau, on trouve le risque, la couleur, le danger. Il s’agit d’un concentré des ingrédients de l’Art, et d’un concentré de l’existence aussi. La piste est un cercle symbolique avec une entrée et une sortie. Je vais souvent au cirque. Le cirque doit rester poétique. Il ne vaut mieux pas connaître la réalité difficile du cirque. Il faut conserver le mystère. Pour moi le cirque est une manière de fuir le réel.

 Albertine – Je n’aime pas le cirque, cela me met mal à l’aise, mais j’ai fait un livre sur le cirque pour le Festival, Circus. C’est un laboratoire, un challenge, j’ai beaucoup aimé me prêter à cet exercice et j’ai simplifié mon dessin. Créer des livres, c’est un jeu sérieux : on se fait plaisir. Il faut se surpasser mais il y a toujours une part du dessin qui m’échappe. Nous construisons nos histoires à deux avec mon amoureux qui est écrivain. Je pense que je suis incapable d’écrire une histoire. Il y a une part d’enfance très grande dans ce travail de création.’

 Elzbieta : Si je devait être un personnage de cirque, je serai forcément un clown.

 . Quelle est la part de l’incident ?

 Lionel Koechlin – Quand on travaille sur un sujet, cela augmente notre perception de la chose : on capte plus facilement les informations dessus. Je recherche le dessin de travers, celui qui va ouvrir des portes.

 Elzbieta – Je n’essaie pas d’imposer une image, je la laisse venir. J’ai un travail plus large, qui va plus loin que l’album jeunesse : mon travail pour adultes comme m es carnets que publie cette année L’Art à la page sous le titre Journal 1973-1976. Il ne faut pas trop ‘vouloir’, il faut faire confiance à l’image qui sort.

 

 Albertine – Je suis tout à fait d’accord. Il y a quelque chose qui nous échappe et on a envie d’y revenir. On hésite, on est en panne. En fait, on veut aller plus loin. Dans ces cas là, je montre mes dessins à Germano et s’il approuve, alors je ne me pose plus de questions. (1)

 Lionel  Koechlin – Je pense que beaucoup de livres pour enfants seraient bien pour les adultes. Il faut conserver l’équilibre instable du croquis, sur lequel il ne faut pas revenir car mieux serait moins bien. La perspective classique est une convention que j’ai envie de détourner. Mes dessins ne sont pas réalistes. Je dessine comme on ne l’attend pas, par négation de la perspective notamment. Voir, par exemple, Croquis parisiens chez Alain Beaulet en 2010.

 

 Elzbieta – Mon premier livre était Petit Mops créé en 1972 et paru en France en 2009 aux éditions du Rouergue. J’ai appris à dessiner dans mon journal personnel. Cela a donné lieu à un style, celui que l’on retrouve dans ma dernière publication à l’Art à la page. Ce sont des dessins des années 1970. Je suis toujours fascinée par ce que l’on peut faire à partir du noir. Ces premiers dessins sont le fondement de tout. Petit Mops était une expérience : je voulais savoir ce que les enfants peuvent comprendre d’un dessin si minimaliste. Je suis une autodidacte. Ce sont les éditeurs qui m’ont demandé de mettre de la couleur dans mes dessins. Comme j’ai été contrainte par ça, j’ai voulu compenser en faisant des livres sur tout ce qui me passait par la tête. D’où des livres aux sujets très variés.

 

 . Parlez-nous du format de vos livres…

 Albertine – Pour Les Gratte-Ciel (La joie de lire, 2011), j’ai utilisé la photocopie et ajouté les éléments de la maison étapes par étapes. Dans la création d’un livre, il y a Germano, il y a l’idée et il y a moi. Pour ce livre, la verticalité s’est imposée d’elle-même, le format allait de soi. Je porte aussi beaucoup d’intérêt à la banalité.

    Dans Ligne 135 (La joie de lire, 2012): le format est important, il définit quelque chose. C’est l’espace dans lequel va se dérouler l’histoire. Celle-ci est née d’un passage de notre vie. Nous nous trouvions sur un monorail à Tokyo quand nous avons eu l’idée de faire un livre là-dessus.

 Elzbieta – Après Petit Mops, j’ai compris que les enfants étaient des êtres très intelligents. Ils fonctionnent d’une façon assez proche de celle de l’artiste. Oui le format du livre est important, c’est le théâtre de l’histoire. L’édition impose des contraintes, c’est une industrie. Le livre est très contraignant. On ne fait pas ce qu’on veut, ce n’est pas la même chose que l’œuvre de l’artiste qui, lui, est libre.

 Lionel Koechlin – J’ai testé le pop-up avec Pop-up Circus (Gallimard jeunesse, 2008).  et faire un pop-up, c’est formidable. Le cirque est un sujet rêvé pour ça. J’ai d’abord dessiné plusieurs propositions, plusieurs points de vue, puis l’ingénieur papier a mis le projet en relief.

 

 . Comment envisagez-vous la question de la gravité ?

 Elzbieta – Je pense à l’enfant à qui je m’adresse. Je pense que c’est important de traiter de sujets importants aussi pour eux. Par exemple, dans Petit lapin Hoplà (Pastel, 2001), j’ai voulu traiter le sujet de l’enterrement et donner du sens à cet acte. Je pense qu’il faut donner de la matière aux enfants. Leur permettre de digérer ces événements de la vie.

 

 Lionel Koechlin – J’ai envie de légèreté. Je ne veux pas traiter de sujets graves car je ne me sens pas à l’aise pour ça. Il y a d’autres auteurs qui le font et je trouve ça bien, mais moi je n’en ai pas envie.

 Albertine – C’est une belle question… On ne peut pas vivre sans être traversé par beaucoup de choses et il faut faire avec tout ça. Quand on fait le livre, on a besoin d’une porte de sortie, de légèreté pour traiter les choses.

 . Quels sont les projets auxquels vous travaillez ?

 Elzbieta –  Je prépare un livre théorique sur les contes traditionnels et l’enfance.

 Lionel Koechlin – Je prépare un livre pour adultes, les mémoires d’un directeur de cirque. J’ai exploré différentes branches dans mon dessin et je vais peut-être revenir sur l’une d’entre elles.

 Albertine : « Plusieurs livres arrivent Mon tout petit, Bibi, album sans texte, sur l’enfance et La Femme canon. J’ai aussi un projet d’exposition avec l’Art à la Page.

 . Pourquoi avoir parlé d’abandon ? (question du public à Elzbieta)

 Elzbieta – Un jour, j’ai vu une famille passer devant un SDF. La petite fille et le SDF se sont regardés, ils ont échangé quelque chose à ce moment là. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire Petit-Gris (Pastel, 1995). L’enfant a en lui quelque chose qu’il ne sait pas, mais qui lui permettra d’agir mieux que ses parents. Les enfants ont une vie privée très profonde. Tous les thèmes qui touchent l’enfance les intéressent. Je prends les enfants au sérieux. On les réduits en leur apprenant. J’espère qu’ils vont nous sauver.

 (décembre 2013)

 (1) Cette réflexion sur l’incidence dans le dessin nous renvoie à André François qui disait que « c’est le dessin qui dit quand il est terminé. »

  

Baccalauréat en poche, souhaitant, en 2004, préparer le concours de professeur des écoles, Sandie Houas s’inscrit en licence d’histoire à l’Université de Picardie Jules Verne d’Amiens (Somme). « Ce premier projet n’a finalement pas abouti et je me suis un peu réorientée, ou plutôt recentrée sur la littérature de jeunesse et le monde des bibliothèques. » Après une année de Master Littérature de jeunesse à l’université du Maine, préparant, en 2011-2012, à Amiens de nouveau, une licence professionnelle Métiers des Bibliothèques, Sandie Houas effectue son stage chez Janine Kotwica, sur sa collection privée. Elle en devient l’assistante, en 2012, au Centre régional de ressources sur l’album et l’illustration André François de Margny-lès-Compigne (Oise). Jeune adhérente du CRILJ, elle est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion du deuxième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier).

 

 

Kveta Pacovska, une véritable artiste


        Elle est née à Prague en 1928 et elle travaille et vit en République Tchèque.

       Je l’imagine comme une ancienne princesse slave, fantasque, rebelle et créative, pleine de courage, prête à affronter la moindre critique sur son art avec un sens de la  répartie digne d’une artiste sûre de l’impact de ses images si colorées et si vivantes.

       Diplômée de l’Académie des Arts Appliqués de Prague.Kveta Pacovska peint, sculpte, conçoit des affiches et des illustrations

       Ses premiers livres pour enfants ont été conçus pour ses propres enfants, dès les années 50. Comme le font les jeunes enfants, Kveta Pacovska découpe, colle et recolle, peint, en rouge, toujours en rouge, un rouge qui, dit-elle, « met en valeur les autres couleurs ». Elle crée du « volume de papier ».

       Elle est toujours, malgré son âge, « l’artiste du livre pour enfants » et on a l’impression que le coût de fabrication et d’impression de ses livres est le moindre de ses soucis.

       Kveta Pacovska donne de nombreuses conférences, Elle répond toujours aux questions en anglais, avec une jolie voix, douce et enjouée, et elle n’hésite pas à déployer un livre accordéon, sur plusieurs mètres, en souriant.

 

      Un de ces derniers livres, L’invitation (Grandes Personnes, 2012), est une comptine illustrée, très illustrée, gaie, absurde et poétique. Sur la couverture, un rond blanc enferme des yeux noirs avec pupille, rouge, une bouche, rouge sang, des joues de toutes les couleurs, un nez carré, rouge, un menton, bleu. Le rond prend toute la place. C’est un cadeau, un vrai cadeau, emballé sur fond rouge, et le titre en dessous, en noir, écrit avec ses lettres à elle.

       J’ai rencontré Kveta Pacovska à Saint-Paul les Trois Châteaux et, en octobre 2013, à Moulins. Sur son histoire, sa vie, son œuvre, je reste discrète et pudique. Je ne veux m’intéresser qu’aux livres.

      Et j’ai envie de prendre du papier, rouge, de le découper, de le coller, sur un fond noir, d’y faire un trou, de tout recoller à nouveau et de trouver que, recollé, c’est plus beau, plus poétique. J’ai envie de peindre des triangles, comme des poules en papier jaune, et des ronds, comme des trous de serrures où l’on peut regarder. La petite fille a qui je donnerai ma feuille va tout casser et ce sera encore plus beau parce qu’elle aura écrasé son bonbon vert dessus. Moi, qui suis graphiste, je faisais cela, avant. De nombreux artistes, illustres, l’ont fait aussi. D’autres, beaucoup d’autres, célèbres pendant leur vie ou après leur mort, ont gravé leur souffrance dans leur chair comme sur leurs œuvres.

       « A quoi servent les écrits : à dire ce que l’on voit ou ce que l’on ressent et accoucher de sa souffrance intérieure. A quoi servent les images : peut-être à rêver en pleine lumière saturé de couleurs arc-en-ciel. » (Kveta, encore et toujours)

       Alphabet, livre énorme, est un chef d’œuvre (Seuil jeunesse, 1996). Un A comme « Amour », avec des lèvres rouges, des ronds, deux personnages clowns, qui dansent avec grâce, des larmes, de vraies lettres comme on apprenait à dessiner dans les écoles d’Arts Appliqués avant l’ordinateur. Et la finesse, l’écriture à la plume de colibri, la saturation de l’œil qui regarde les couleurs complémentaires s’affronter dans un jeu de rôles. Regarder, ressentir, s’approprier la couleur, détruire le temps.

       Avec Kveta Pacovska, on vit une aventure colorée, démystifiée et folle comme une course sur une plage – rouge, la plage -, quand on a cinq ans, avec le soleil en face. On revit dans un pré vert et rempli de coquelicots écarlates que l’on cueille et qui meurent parce que leur place est dans le vert du pré et non dans un vase froid.

       Kveta réchauffe le sang des enfants et des adultes avec son âme, des outils et de la couleur. Ses livres sont souvent réédités et ils ont leur place dans le rayon des livres d’art.

      Je m’interdis de parler technique même si, sans elle (et sans les éditeurs), sans stylo, papier, couleurs, outils, ordinateurs, l’illustrateur ne peut rien offrir, ni aux enfants ni aux adultes. Sans sueur, sans dessiner encore et encore, il ne peut pas exprimer ses désirs, ses pensées, sa vision ou ses fantasmes.

      Un livre va être réédité, un autre mis en scène par des gens de théâtre. Pierre et le loup (Minedition, 2013) va paraitre bientôt et nous attendons le livre avec impatience.

       Kveta Pacovska, je vous dit merci…

   (octobre 2013)

Après un BTS et des études d’arts appliqués, Josiane Reumaux enseigne un an puis  devient graphiste et illustratrice, travaillant notamment à l’agence de publicité de La Marseillaise, à l’Agence Havas, à l’agence Eurosud, dans une agence de publicité de Gap. Elle sera un temps responsable d’un journal féminin, d’un journal gratuit et des pages régionales du magazine Marie Claire. « Actuellement, je m’occupe au sein du CRILJ des Bouches du Rhône de la tenue du site internet et participe aux actions littéraires de l’association en direction de la jeunesse et dans les maisons de retraite. » Josiane Reumaux est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion du deuxième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier)


Elzbieta : pas de pacotille pour les enfants


  Le Festival des Illustrateurs de Moulins 2013 a été l’occasion pour de nombreux professionnels (ou néophytes) de bénéficier d’échanges enrichissants. A l’heure où la production éditoriale jeunesse est foisonnante et où il est parfois difficile de se repérer dans une offre pléthorique, l’occasion de croiser des grands noms de l’illustration contemporaine permet de remettre en perspective la richesse et la diversité de cette littérature encore trop ignorée ou minorée.

     Albertine, André François, Emmanuelle Houdart, Sara, Roberto Innocenti et plusieurs autres… Autant d’illustrateurs aux techniques picturales et aux univers opposés, mais finalement, à les entendre, unis par une même volonté : la littérature de jeunesse, saisie au travers de l’illustration comme point focal d’une représentation du monde mise à la portée de l’enfant et de l’adulte. Un travail de médiation donc, au travers de l’art, mais plus que ça : la littérature de jeunesse comme (pour reprendre le terme de Stendhal) : « un miroir que l’on promène le long du chemin. »

     Sous cet éclairage, le travail d’illustratrice d’Elzbieta prend tout son sens. Au cours d’une table ronde réunissiant Lionel Koechlin et Albertine, Elzbieta s’est volontiers prêtée au jeu. Rencontre avec une illustratrice qui, malgré plus de trente ans de carrière, a conservé un regard d’enfant.

 . Comment « penser par les yeux »

     Née en Pologne d’une mère française et d’un père polonais, Elzbieta vit et travaille à Paris. Cette personnalité discrète aux talents multiples a accepté d’ouvrir la table ronde, en expliquant pourquoi le cirque – thème phare du festival de Moulins -, était un élément récurrent dans ses albums.

     Elzbieta n’est jamais rentrée dans un cirque, mais là n’est pas la question fondamentale. La seule contemplation de l’extérieur du convoi des roulottes ou du chapiteau suscitait déjà en elle une foultitude d’images et décuplait son imaginaire. Elle évoque une réelle fascination pour le décorum en lui-même, qui l’amenait enfant à se projeter par l’imaginaire dans cet univers coloré, grouillant de vie. Le cirque, c’était pour elle l’évocation du voyage, de l’aventure mais également… De la sécurité de la maison (1). Deux éléments a priori totalement antinomiques, mais que le cirque conjugue avec brio. Deux éléments fascinants mais également primordiales pour l’enfant.

 

    Par ailleurs, le cirque évoque également pour Elzbieta un monde suranné, coloré, pétri d’excès et contre réaliste : le cirque comme caricature du monde, ou comme source inépuisable d’inspiration pour l’illustratrice qu’elle est devenue, c’est un ancrage dans l’imaginaire de l’enfant, une manière de « penser par les yeux » en l’érigeant réceptacle des émotions.

 . Une artiste aux multiples facettes

    En trente ans de carrière, plus d’une cinquantaine d’albums d’Elzbieta ont été publiés, essentiellement à L’École des Loisirs et aux Éditions du Rouergue. Tous témoignent de nombreuses techniques picturales aux styles très différents: aérien, coloré, épuré, foisonnant… Ces illustrations s’accompagnent souvent d’un texte minimaliste, mais intense.

     Mais, aussi différentes soient l’ensemble des illustrations issues de l’imaginaire d’Elzbieta, et qu’elle qu’ait été la technique employée, elles ont toutes en commun la délicatesse du trait et reflètent chacune une émotion intense et poignante, si bien qu’elles pourraient parfois se suffire à elles-mêmes.

     Pourtant, l’ambition première d’Elzbieta n’a jamais été de devenir une artiste dédiée à la jeunesse : elle souhaitait même consacrer ses œuvres aux adultes. Néanmoins, quel que soit le public auquel ses illustrations sont destinées, le cheminement de l’œuvre, de sa conception à la réalisation, reste le même. L’artiste évoque la spontanéité dans la création, qui prime sur tout, mais également la nécessité de trouver le geste « juste » avant validation de l’œuvre.

     Le déclic artistique concernant la littérature de jeunesse serait venu d’un journal intime, dans lequel Elzbieta consignait ses sentiments personnels sous forme de dessins. Cette création très épurée, que l’on retrouve de façon magistrale dans l’album Petit Mops (créé en 1972 et paru en France en 2009 aux éditions du Rouergue) est une manière naturelle pour elle d’atteindre son objectif, d’autant plus qu’elle s’est rapidement rendue compte que, dès deux ans, les enfants étaient réceptifs à ces dessins minimalistes en noir et blanc.

     Petit Mops, au fond, c’est un peu le prolongement d’Elzbieta version papier : un être en enfance, qui ne parle pas et garde une posture tour à tour défiante et confondante de naïveté où se décèlent à la fois son autonomie relative et une volonté de donner un sens au monde qui l’entoure et qu’il découvre, où il peut se rêver astronaute, voire décrochant la lune.

 . Elzbieta et l’enfance : « ce pays que l’on s’empresse d’oublier trop vite »

     Que l’on ne s’y trompe pas : bien qu’Elzbieta soit avant tout une grande artiste plasticienne, elle est également un auteur de talent, qui considère que le livre est avant tout le lieu de l’écrit et qui pour cette raison, apporte beaucoup de soin à l’élaboration de ses textes. Pour ce, Elzbieta ne choisit pas la facilité : elle n’hésite d’ailleurs pas à y aborder des sujets tels que la mort (Petit lapin Hoplà, Pastel, 2001), la pauvreté dans Petit-Gris (Pastel, 1995), la guerre dans Flon-Flon et Musette (Pastel, 1993), album couronné par le prix Sorcières en 1994, mais également l’abandon avec L’Ecuyère (Le Rouergue, 2011). 

   

    Cette gravité dans le sujet et la manière de l’aborder, Elzbieta le revendique avec force. Chantre de la petite enfance, l’illustratrice proclame la nécessité de ne pas offrir de « la pacotille » aux enfants. Se mettre à leur portée sans les enfermer dans une bulle aseptisée, avec pudeur mais sans mièvrerie ou sans condescendance,  telle est la mission de l’auteur, car l’enfant reste avant tout un être pensant qui enregistre des bribes du monde adultes pour se les réapproprier d’une façon singulière (2). En témoigne ainsi une anecdote personnelle qui a marqué Elzbieta : au cours d’une réunion de famille fut évoqué par les adultes le décès d’une lointaine tante. Les enfants ayant surpris la conversation, se réapproprièrent alors l’information, en « jouant à l’enterrement de la tante X ». Et tous de former une lugubre procession funèbre émaillée de gémissements et de lamentations…

     La gravité dans l’album est donc une nécessité. Elle répond à une attente des enfants. Mais ne nous y méprenons pas, il ne s’agit pas là d’univers noirs et désespérants propres à susciter l’angoisse chez les enfants : l’humour est toujours présent en filigrane, et les albums se terminent toujours par une note positive. Car pour Elzbieta, si personne n’est en mesure de prédire à un enfant ce qui l’attend, on peut en revanche essayer de lui insuffler espoir et confiance et on peut lui faire pressentir l’existence de ses ressources intérieures. Et c’est bien là l’essentiel.

     Elzbieta travaille actuellement sur un recueil de contes traditionnels à destination des enfants. Affaire à suivre.

 (octobre 2013)

   

(1) Les thèmes de l’exil et du nomadisme sont récurrents dans l’œuvre d’Elzbieta. Ainsi, dans un entretien accordé au Monde, elle explique : « L’exil est aussi, en nombre d’œuvres, une source cachée, une image dont le dessin demeure secret. Ainsi, même lorsqu’ils ne parlent pas directement ou explicitement de l’exil, beaucoup de livres trouvent en lui leurs origines et ne peuvent se comprendre qu’à partir de la séparation, brutale ou non, rêvée ou vécue par leur auteur. »

 (2) Elzbieta est fascinante en ce qu’elle défend toute forme de censure aux enfants, tant dans l’oralité que dans l’écrit. Ainsi, dans une interview accordée au Monde, elle écrit : « Il n’est pas de style élégant ou vulgaire pour l’enfant, alors que l’on prône souvent une censure pour éviter qu’il n’accède, puis s’adonne avec prédilection, à des expressions jugées vulgaires. Est-ce bien utile ? L’enfant a la capacité de faire feu de tout bois. »

 

Née en 1986, Sonya Beyron, après une préparation de deux ans à l’école des Chartes en vue de devenir conservateur de patrimoine, intègre l’université d’Angers où elle obtient une licence option Patrimoine écrit, archives et bibliothèque. Elle obient en 2009 un master professionnel avec un mémoire titré Histoire et métiers des archives et des bibliothèques. Elle est actuellement  directrice de la médiathèque d’Auterive (Haute-Garonne). Adhérente du CRILJ depuis deux ans, Sonya Beyron est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion du deuxième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier).

 

 

Emmanuelle Houdart habille et déshabille

Texte écrit après une rencontre avec Emmanuelle Houdart, à l’occasion du deuxième Festival des illustrateurs de Moulins de septembre-octobre 2013.

      Se sentir enfermé, supporter le poids du malheur, c’est porter des griffes sur les épaules. Avoir l’envie de s’évader, ce sont les oiseaux sur les robes des sœurs siamoises. Gagner sa vie pour l’artiste, c’est partir à la chasse, muni de flèches. Déclarer son amour c’est arracher son cœur et l’offrir à son amoureux… Autant de symboles qu’Emmanuelle Houdart illustre au premier degré et qui habillent ses personnages.

     Je rencontre pour la première fois l’illustratrice, nous sommes au Centre national du costume de scène à Moulins. « S’habiller, c’est comment être perçue des autres. »

     Les personnages d’Emmanuelle Houdart démesurément chargés « en dehors » , autour de la taille, sur la chevelure, autour des jambes sont ainsi vêtus de leur peur, leur désir, leur passé, leur rêve. Mais aussi chargés « en dedans », car les accessoires à outrance jamais gratuits, et les bagages encombrants, n’enlèvent rien à la place du corps. Bien au contraire : comme un habit qui révèle, embellit, encombre, ou camoufle, Emmanuelle Houdart dévoile le personnage dans ce qu’il a de plus intime. Son intérieur est visible : il bat, le sang circule. L’illustratrice dessine tout ce qui fourmille dans le corps, ce qui vibre, ce qui grouille, ce qui le constitue, parfois malgré lui. Le corps habille. L’être vit. Il est révélé au plus profond de lui-même, au point d’en extraire souvent quelques organes – les poumons, le cœur. Emmanuelle Houdard s’attache aux contradictions : ainsi largement vêtus, les personnages sont mis à nu. La sincérité déclenche alors une émotion pour le lecteur.

     Emmanuelle Houdart exprime la complexité de l’être, et pousse l’étrangeté jusqu’à l’extrême en créant des personnages difformes comme dans Saltimbanques : le colosse, les sœurs siamoises, la femme à barbe…

 

     Des livres pour les enfants, bien sûr, (sauf Garde Robe, qui a été l’occasion pour elle de ne pas perdre sa liberté, de ne se donner aucune contrainte), justement parce qu’ils attirent, fascinent, qu’ils peuvent être lus et relus sans ennui, même les tout-petits ont un attrait déroutant et inépuisable pour l’album Tout va bien Merlin. Les grands yeux, les expressions franches, les couleurs vives, les attitudes précises… C’est cette justesse, me semble-t-il, qui captive les enfants, car les livres d’Emmanuelle Houdart permettent de mettre des mots sur des émotions, de ne pas utiliser un langage ou des images que l’on réserverait aux enfants, d’accepter des contradictions, des colères, de comprendre des peurs, de dépasser des faiblesses. « Sortir la menace devant soi, pour ne pas la garder en soi, mystérieuse. »

     Les personnages d’Emmanuelle Houdart invite à la complexité. Quoi de mieux pour susciter le désir de l’enfant ?

     Comme à chaque rencontre avec les enfants, elle se déplace avec la petite fée de l’album Les voyages merveilleux de Lilou la fée, elle-même chargée de plusieurs accessoires : trois baguettes magiques (l’une qui réalise les rêves, l’autre qui efface les chagrins, la dernière qui change le président de la République), des poumons, une pierre précieuse… Des petits objets essentiels pour la fée, rassurants sans doute, qui facilitent les échanges. La préciosité de ces accessoires coïncide avec l’exigence du travail de l’illustratrice, et sa générosité.

     Emmanuelle Houdart consacre une année de travail à chaque album. Elle y construit des symboles personnels, ce qui lui importe c’est qu’il y ait une émotion. « Le lecteur doit se débrouiller, chacun a ses clés. » Elle traite de préoccupations personnelles. Le dernier sujet abordé est L’argent, créé avec Marie Desplechin, sorti très récemment aux éditions Thierry Magnier.

 

     L’engagement d’Emmanuelle Houdart donne une force aux images, mais elles sont toujours proposées, jamais imposées. Le lecteur a le choix de comprendre ce qu’il veut ou ce qu’il est en mesure de comprendre, de faire ainsi un pas de plus vers lui-même ou de ne pas se laisser déranger, bousculer. « Ce que certains perçoivent comme une menace est une délivrance pour moi. »

     Le travail d’Emmanuelle Houdart est ainsi nourri et bâti sur des contradictions : profusion des dessins avec un seul outil : le feutre. « J’aime l’unicité. » Elle  s’acharne sur cet unique matériau, elle le connaît par cœur, l’utilise jusqu’à épuisement, comme elle décortique les personnages, creuse leur chair. Une contradiction encore : des personnages souvent figés, très soignés, ancrés dans la page, silencieux peut-être, et pourtant qui suggèrent le voyage, invitent à l’exploration (de soi, du monde), et qui interrogent la liberté. « Mes personnages sont des cartes. »

 

     La phrase de conclusion ne m’appartient pas. Une jeune étudiante venue rencontrer Emmanuelle Houdart a très simplement formulé : « Vous dites ce que les gens n’arrivent pas à dire. »

 (octobre 2012)          

 

Après des études de lettres modernes, Audrey Gaillard travaille en librairie, puis se tourne vers l’animation. Elle est, depuis 2011, chargée de mission de l’association Val de Lire à Beaugency (Loiret) dont elle coordonne les actions : lecture à haute voix pour tous publics, des bébés aux résidents de maison de retraite, organisation de l’annuel Salon du Livre Jeunesse de Beaugency. Jeune adhérente du CRILJ, Audrey Gaillard est l’une des cinq boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » de l’association à l’occasion du deuxième Festival des Illustrateurs de Moulins (Allier)

 

 

 

Roberto Innocenti et ses histoires extraordinaires

   Jusqu’au 12 janvier 2014, le Festival des illustrateurs étant terminé, d’autres chanceux pourront admirer au musée de l’iIlustration jeunesse (mij) de Moulins près de 180 originaux de Roberto Innocenti, extraits de ses albums les plus connus : Cendrillon, La petite fille en rouge, Pinocchio, Rose Blanche, L’étoile d’Erika, L’auberge de Nulle Part – un parcours de visite, conçu aussi pour les enfants par le biais de jeux et de panneaux explicatifs, et qui permet à tout visiteur de découvrir l’univers de cet illustrateur et d’analyser son œuvre.

      Cette rétrospective permet de découvrir et de plonger dans neuf albums, à travers les 180 originaux présentés. Malheureusement, les plus vieilles planches ont été emportées lors de l’inondation de la maison de l’illustraeur.

     L’ensemble de l’exposition met en exergue, dans son style graphique,  l’influence de la peinture flamande de la Renaissance, notamment à travers le peintre Peter Brueghel, le souci  du détail, la finesse du trait et la recherche du figuratif. Mais elle n’écarte pas non plus l’influence du cinéma et de la photographie.

     Cette rétrospective montre également que l’on peut aborder les sujets les plus graves avec les enfants par le dessin, mais que l’on peut s’amuser aussi avec les contes traditionnels, en les contextualisant, pour, paradoxalement, leur rendre toute leur universalité.

 

 L’AUBERGE DE NULLE PART 

auteurs : J. Patrick Lewis et Roberto Innocenti, Gallimard,

     Un illustrateur, qui n’est autre que Roberto Innocenti, part à la recherche de son imagination perdue et se retrouve devant une étrange auberge battue par les flots. Les clients ont tous quelque chose de particulier, mais, en même temps, un air qui nous est familier : marin à jambe de bois, chevalier à la triste figure, sirène cachant sous ses dentelles une queue de poisson… Il s’agit bien sûr de quelques-uns des plus célèbres héros littéraires de notre enfance, et tous semblent en quête d’une partie d’eux-mêmes.  (quatrième de couverture)

     Cet album questionne en fait les mystères de la création artistique et le désarroi d’un peintre en quête d’inspiration, Roberto Innocenti lui-même, n’hésitant pas à se mettre en scène au début de l’histoire. Les références littéraires, artistiques et cinématographiques, qui constituent notre patrimoine commun, sont nombreuses : La Petite Sirène, Moby Dick, Don Quichotte entre autres, pour la partie littéraire. Il convoque Hokusaï pour la peinture mais, si vous regardez bien, vous découvrirez aussi un détail d’un tableau de Brueghel dans le tableau accroché dans la bibliothèque de l’auberge. On y retrouve aussi l’acteur Peter Lorre qui a joué dans plusieurs films aux USA dont Vingt Mille Lieux sous les mers. Sur le plan artistique, Roberto Innocenti utilise d’ailleurs tous les procédés cinématographiques, multipliant plans et cadrages, diversifiant les points de vue … pour rendre le lecteur témoin de ce qui se joue dans l’auberge.

 LA MAISON

auteur : J. Patrick Lewis et Roberto Innocenti, Gallimard jeunesse, 2010

     Au-dessus de ma porte est gravé 1656, une année de peste, l’année de ma construction. Je fus bâtie de pierre et de bois mais, au fil du temps, mes fenêtres se sont mises à voir et mon toit à entendre. J’ai vu des familles grandir, j’ai vu tomber des arbres. J’ai entendu des rires et le son du canon. J’ai connu  des tempêtes, des marteaux et des scies et enfin l’abandon. (première page)

     Voici l’histoire d’une maison dans la campagne italienne qui nous raconte sa vie et celle de ses habitants tout au long du XXème siècle. Les vieilles maisons ont une âme, on le sait bien, et c’est, sous la forme de quatrains, que celle-ci nous dévoile ses souvenirs et ses sentiments. Elle assiste, impuissante, aux grands évènements de ce siècle : la montée du fascisme, les deux guerres, l’exode rural, le mouvement hippie.Cet album a incontestablement dû représenter un travail énorme de documentation et de reconstitution historique, tant les illustrations fourmillent de détails. Chacune d’elles nous raconte sa propre histoire et leur succession nous révèle, à travers l’évolution de la maison, l’évolution de la société. La mise en page est toujours la même : une petite illustration encadrée et datée en vis-à-vis d’un quatrain précède une illustration en double-pleine page. Celle-ci vise à développer et illustrer minutieusement l’évènement qui était annoncé en page précédente.

    Enfant, Roberto Innocenti a été profondément marqué par la guerre et le fascisme. Illustrateur engagé, il milite contre l’oubli. Rose Blanche et L’Etoile d’Erika abordent les thèmes de la Shoah et de l’enfance dans la guerre.

 ROSE BLANCHE

 auteurs : Christophe Gallaz et Roberto Innocenti,  Les 400 coups, 1985.

     Rose Blanche habite une petite ville d’Allemagne avec des rues étroites, des fontaines, des maisons hautes et des pigeons. Un jour, des camions chargés de militaires envahissent les rues. Rose ne comprend pas ce qui se passe. Elle ne veut pas que des gens souffrent. Cette belle innocence lui coûtera la vie. L’histoire de Rose Blanche tissée dans les trames de l’holocauste se situe quelque part en Allemagne, vraisemblablement à la frontière polonaise. Roberto Innocenti a été le premier, au milieu des années 80, à aborder la question de l’Holocauste en montrant un camp de concentration dans un album pour la jeunesse. L’histoire est racontée du point de vue d’une fillette allemande, pas encore assez âgée pour comprendre pleinement les événements qui l’entourent dans cette période trouble de guerre. Pour écrire cet ouvrage, Innocenti s’est inspiré d’un souvenir d’enfance : l’arrivée dans sa maison familiale  de deux soldats de 15 ans qui ne voulaient plus faire la guerre. C’est aussi un hommage au mouvement étudiant de résistance allemande « . Rose Blanche  » La publication de l’ouvrage Rose Blanche s’est avérée difficile. Suite à de nombreux refus de la part des éditeurs italiens, il le présente à des éditeurs étrangers – par l’entremise d’Etienne Delessert – qui acceptent de l’éditer.

 

L’ETOILE D’ERIKA                                      

auteur : Ruth Vander Zee,Milan, 2003.

     Ruth Vander Zee, l’auteur de L’étoile d’Erika, relate les événements qui ont bouleversé les premiers mois de la vie d’Erika qu’elle a rencontrée par hasard en 1995. Erika ne sait rien de ses premières années de vie. Elle sait juste qu’elle est rescapée de l’Holocauste grâce au courage inouïe de sa mère, qui, sentant qu’ils ne reviendraient pas vivants, profite d’un ralentissement de train pour la jeter du wagon. Elle sera recueillie par une famille allemande aimante.

     Pour ces deux albums, les évènements tragiques sont simplement suggérés. Dans le deuxième album, les personnages sont toujours montrés de dos. Roberto Innocenti traduit l’atmosphère du récit, en sélectionnant des couleurs sombres et ternes. Seules quelques touches de couleurs plus vives en début et fin d’ouvrage peuvent suggérer l’espoir, le bonheur.  Même si l’édition de L’Etoile d’Erika fut moins laborieuse que celle de Rose Blanche, plusieurs éditions différentes de l’illustration de 1ère de couverture furent nécessaires pour ne heurter aucune sensibilité : présence ou pas de l’étoile de David par exemple.

      Roberto Innocenti a également illustré plusieurs contes traditionnels en restant fidèle aux textes d’origine. Par des recherches documentaires précises, il a su reconstituer le mobilier, les costumes, l’architecture et les paysages des lieux dans lesquels se déroulaient les histoires.

 LES AVENTURES DE PINOCCHIO

auteur : Carlo Collodi, Gallimard, 2005.

    Roberto Innocenti situe son Pinocchio dans l’Italie du 19ème siècle, à Florence, sa ville natale et celle de Carlo Collodi  (1826-1890), l’auteur des aventures du célèbre pantin de bois. Bien que très fidèle au texte, il en  renouvelle l’approche en accentuant le réalisme des décors et du village dans lequel Collodi avait situé les aventures de son héros. Il introduit dans son illustration un décalage visuel entre le pantin, personnage fictif et les personnages de chair et met ainsi en évidence la critique sociale que Collodi souhaitait mêler à la fantaisie du récit.

    

 UN CHANT DE NOËL

auteur : Charles Dickens, Gallimard, 1991.

     Au même titre que Roberto Innocenti, Charles Dickens était un écrivain engagé qui n’avait de cesse de dénoncer la misère sociale et humaine, dont il avait été victime enfant. Roberto Innocenti a très bien retranscrit cette atmosphère de Noël : les illustrations de scènes de rues où les personnages sont saisis dans leurs occupations quotidiennes, trouvent, sans conteste, leur inspiration  dans les œuvres de Brueghel l’Ancien. L’album est malheureusement totalement indisponible.

 

CASSE-NOISETTE ET LE ROI DES RATS

auteur : Hoffmann, Gallimard; 1996

     Le soir de Noël, Marie s’endort, entourée de ses cadeaux. Elle a couché Casse-Noisette, le pantin de bois, dans un lit de poupée. Mais, lorsque l’horloge sonne le douzième coup de minuit, les jouets s’animent ! Casse-Noisette se prépare à affronter le terrible Roi des Rats pour sauver une princesse victime d’une affreuse malédiction. Marie, qui assiste au combat, se retrouve entraînée dans une aventure fantastique et périlleuse. La grande réussite de l’illustrationde Roberto Innocenti tient dans sa capacité à soutenir l’étrangeté du récit par un jeu permanent de changements d’échelle et de points de vue et par le travail minutieux de lumière et de composition de l’image.

     

     Comme il a coutume de le dire, Roberto Innocenti a aussi envie de s’amuser avec les textes patrimoniaux et c’est ainsi qu’il a « recontextualisé » d’autres contes comme Le Petit Chaperon Rouge et Cendrillon.

CENDRILLON

auteur : Charles Perrault, Grasset, 1990.

     Roberto Innocenti réinterprète le conte de Perrault en le situant dans un village anglais des années 20 : il intègre ainsi des monuments londoniens et fait des clins d’oeil à plusieurs personnalités de la couronne britannique, la reine Victoria et le Prince Charles notamment. En usant de procédés cinématographiques, il multiplie les effets de plongée et de contre plongée et insère même une photographie noir et blanc pour la scène de mariage.

LA PETITE FILLE EN ROUGE

auteur : Aaron Frisch, Gallimard, 2013

     Sophia réside près d’une forêt de béton et de briques : une ville moderne. Pour aller chez sa grand-mère, elle doit traverser le Bois, un endroit magique qui se trouve être un immense centre commercial. Etourdie par cet univers, elle se perd. Un chasseur souriant se présente à elle sur une moto noire. Elle lui parle de sa grand-mère mais, sur la voie rapide, il la quitte subitement pour arriver le premier chez la grand-mère. A vous d’imaginer la suite… L’auteur propose deux fins, telles des rappels des versions de Perrault et des Frères Grimm : l’une dramatique, avec la disparition de la grand-mère et de l’enfant et l’autre, plus heureuse, avec l’arrivée à temps de la police qui arrête « le méchant » Il y a une complémentarité parfaite entre le texte court et le foisonnement de détails de l’illustration, montrant la dangerosité de cet environnement urbain. Il dénonce l’agressivité de la société moderne (tags, circulation intense, surabondance des panneaux publicitaires aux couleurs trop vives).  Il va même plus loin en caricaturant Silvio Berlusconi sur une affiche électorale.

     Du très grand art, Monsieur Innocenti ! Merci de croire que le livre peut sortir les enfants de leur posture de « spectateurs passifs ».

 (octobre 2013)

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du Livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. « Je profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. » Marine Abadia est l’actuelle présidente de la section

Choses vues et entendues au Festival des illustrateurs de Moulins

 

 . 27 septembre, 9 heures

     Temps beau et chaud. Le soleil donne de l’éclat aux vieilles pierres de la ville. Des petits groupes se pressent : ils convergent vers le Colisée où se tiennent les Journées professionnelles du deuxième Festival des illustrateurs de Moulins. Sous le chapiteau blanc, l’accueil chaleureux de Nicole Maymat, présidente de l’association Les Malcoiffés.

 

 .  Une journée en guise de mille-feuilles

     Des tables rondes et des entretiens, encore des tables rondes et encore des entretiens… C’est ainsi que se succèdent tout au long de la journée des illustrateurs d’une qualité rare. Nous découvrirons qu’un fil rouge les unit : le thème du cirque.

 . Ailleurs…

     Ils sont souvent venus d’ailleurs, tous ces illustrateurs. Ils arrivent avec leur bel accent. Ils apportent avec eux des images du pays de leur enfance : Roberto Innocenti de sa Toscane  éternelle, Albertine de son canton suisse, Elzbieta de sa Pologne, Kvĕta Pacoska de Tchéquie et Lorenzo Mattotti, lui aussi, d’Italie.

     Ils sont souvent venus d’ailleurs, aussi, tous ces festivaliers qui sillonnent la ville. Des quatre coins de France et de bien au-delà. Une commerçante me dit : « Ces visages étrangers, ici, à Moulins, moi, je les reconnais de suite. Ils mettent dans les rues une effervescence qui me fait du bien. »

 . 28 septembre : 9 expositions à découvrir

     On nous a tellement mis l’eau à la bouche, la veille, que tous nous n’avons qu’une priorité : tout voir, surtout ne rien manquer. Heureusement c’est tout près ! Alors on court d’un lieu d’exposition à l’autre, on se croise, on se reconnaît, on sympathise.

     Mutine, l’illustratrice Albertine quitte parfois la Galerie des Bourbons où elle expose pour s’échapper. On la cherche. On l’aperçoit, spectatrice intéressée, chez Sara, chez Roberto Innocenti, chez Lorenzo Mattotti… Mais quand elle réintègre enfin sa galerie, quelle joie !

 . Albertine disparue, Albertine retrouvée

     Elle nous accueille comme elle le ferait chez elle, patiente, chaleureuse : « Mais je vous en prie, asseyez-vous. » Elle déplie un « leporello » (livre accordéon) pour en expliquer la fabrication , elle loue son Rotring (ou crayon d’architecte) qui lui sert à faire des dessins d’une grande finesse et d’une grande légèreté, elle parle technique mais pas trop. Elle semble surtout sensible à l’autre qui s’intéresse à son art.

     Nous sommes séduits par ses dessins poétiques, cet univers bien à elle que l’on retrouve « En ville », « A la montagne », « A la mer », chez le « Grand couturier Raphaël ».

    Nous aimons déjà Marta, sa belle vache orange, son personnage intrépide et généreux : Marta et la bicyclette, Le retour de Marta…

     C’est une belle rencontre.

 

 . Sara à la cathédrale

     Je m’imprègne de sa belle exposition. Sur un panneau je lis ce texte où elle justifie l’emploi des papiers déchirés : « J’utilise cette technique parce qu’elle me permet de faire passer émotions et sensations de manière immédiate. Ce que voit le lecteur ou le spectateur ce sont des silhouettes. Son attention est requise. Il doit prendre le risque de penser sur ces images.  Ce que je mets en scène c’est un théâtre d’ombres dans lequel le spectateur est aussi auteur. Il est auteur de son regard. Il doit écouter ses sensations, ses états d’âme, ses émotions pour entrer dans ces albums sans texte. La déchirure est la faille par laquelle se précipite tout ce qui dans notre être aspire à dire quelque chose d’inexprimé. »

     Une dame âgée, un peu sèche, entre alors dans l’église. Elle s’indigne : « Pourquoi  tous ces tableaux dans la maison de Dieu ? Pourquoi ces noirs, pourquoi ces rouges ? Ce sont les couleurs du diable. »

 . Elzbieta

     Dans ce lieu improbable qu’est Le Goût des autres, à la fois salon de thé, librairie, galerie d’art et boutique, sont accrochées aux murs les planches de L’Ecuyère, le dernier album d’Elzbieta, petits pastels légers et délicats qui racontent les souffrances de l’abandon et de la solitude et qui pourtant ouvrent sur des éclaircies.

     Un peu à l’écart se tient l’auteur, discrète mais accueillante. Je lui demande une dédicace, je lui dis combien j’ai apprécié ses propos sur l’enfance, hier : « Les enfants aiment qu’on leur parle de sujets importants et non de pacotille  » Ou encore : « Les jeunes enfants arrivent très bien à remplir les images abstraites. Un trait horizontal et pour eux c’est la mer… Le fonctionnement mental de l’enfant est proche de celui des artistes. »

     Dans son ouvrage L’Enfance de l’art (Le Rouergue, 2006), on lit : « L’enfant et l’artiste habitent le même pays  : un lieu de transformations et de métamorphoses. »

 . Le musée de l’illustration jeunesse

     Comme on aurait bien aimé s’y attarder dans ce musée de l’illustration jeunesse (mij), A la fois centre de documentation et d’exposition permanente, atelier, salle de lecture et de vidéo, c’est un lieu de référence qui permet de découvrir l’histoire de l’illustration dans le livre jeunesse, celle de ses techniques, de ses matériaux, et de ses meilleurs artistes. C’est également un lieu d’exposition temporaire.

     Aujourd’hui, à l’étage, Roberto Innocenti y est à l’honneur avec ses planches de La Maison, de Pinocchio, de La Petite fille en rouge ou de l’Auberge de nulle part pour ne citer qu’elles. J’y rencontre Albertine. Nous sommes impressionnées par cette œuvre colossale, réaliste ou imaginaire, caractérisée par un extraordinaire souci de la mise en scène, du détail et de la précision. Une œuvre émouvante aussi où se mêlent mémoire des lieux, mémoire des groupes, mémoire des individus.

     C’est encore au mij que, chaque année, est décerné le Grand prix de l’illustration. Ce samedi, c’est à May Angeli que revient le Prix 2013 pour son ouvrage Des oiseaux réalisé sur des textes de Buffon et publié chez Thierry Magnier

 

   . Kvĕta Pacovska à l’Hôtel de ville

     Qui dirait que cette petite silhouette cache une aussi grande artiste ? Qui penserait que cette femme, plus toute jeune, qui a commencé à dessiner pour et avec ses enfants, en 1959, est capable de telles audaces, d’une telle inventivité, d’un tel humour ?

     A Moulins, l’avant-garde, c’est elle. Ses couleurs claquent, son rouge surtout. Ses personnages ont souvent des formes singulières. Ses livres se déploient (parfois sur 10 mètres), deviennent sculptures, espaces à explorer et par la vue et par la voix et par le toucher.

     Cette plasticienne qui peint, réalise des affiches, travaille le papier, le bois, l’acier et dont les œuvres sont exposées dans le monde entier, est aussi une militante. Pour elle, elle l’a dit hier, l’art contemporain doit être proposé aux enfants très tôt pour qu’ils se familiarisent avec les formes, les matières, les couleurs. C’est alors une chance pour que cela survive en eux une fois qu’ils seront devenus adultes.

 . A l’Hôtel du Département

     Un seul lieu pour cinq artistes aux univers tellement différents !

     On commence par André François dont Janine Kotwica a fait un vibrant éloge la veille, rappelant son immense carrière de décorateur, de sculpteur, de créateur d’affiches et, bien sûr, d’illustrateur de livres pour enfants. A la vue de ses dessins chacun sourit et pense aux jubilatoires Larmes de crocodile, et à la Lettre des Iles Baladar réalisé avec Jacques Prévert et que nous achèterons au mij.

     On poursuit par l’exposition de Lionel Koechlin que nous ne connaissions pas. Voilà un artiste qui a vraiment le cirque comme univers. Il a dit, lors de la table ronde d’hier, qu’il n’osait pas, dans ses œuvres, aborder la gravité. Mais ce qu’il voulait, au contraire, c’était « du jeu, du jeu, du jeu, » « Sous un chapiteau, avait-il ajouté, il y a l’essentiel de notre monde ; le cirque est un concentré de l’existence. »

     Nous aimons Colossal circus, ses planches légères, colorées, tout en mouvement. Et nous remarquons que les enfants les aiment aussi. Une petite fille, entrée à l’exposition en même temps que moi, voudrait toutes les emporter…

     Bien différent est l’univers de François Roca. Sans tabou, il aborde le thème de la différence, de la difformité à travers les « phénomènes de foire » : les hommes-troncs, les nains, les femmes à barbe. Ses peintures à l’huile, baignées de clair-obscur, créent un univers à la fois réel et imaginaire, « Je cherche, a-t-il dit, à croiser des faits historiques méconnus avec des évènements imaginés ». Le thème est grave et, faut-il l’avouer, nous ne sommes pas toujours à l’aise avec ces images pourtant splendides qu’il nous arrive de ne pas vouloir regarder. Les enfants, eux, parfois se détournent violemment. C’est une invitation au dialogue, une leçon de tolérance.

     Reste Lorenzo Mattotti qui a enchanté Janine Kotwica dans un entretien de trois heures et qui a subjugué la salle du Colisée par ses propos. On présente ici son Pinocchio de 1992, héros qu’il reprendra dix ans plus tard, d’abord dans un autre album, puis dans un film, à la demande du réalisateur Enzo d’Alo qui lui a confié les personnages et les décors. Ce film nous le verrons tout à l’heure à Cap cinéma où nous rejoindra l’illustrateur pour un débat intéressant sur les rapports entre illustrateur et réalisateur.

    Cet artiste italien, aux talents multiples, affirme ne pas aimer être présenté seulement comme un auteur  pour enfants. Mais lorsqu’il crée un album jeunesse, il est toujours soucieux de « trouver les mots, les codes, les signes pour leur parler ». Par exemple. « pour que ce personnage ne leur soit pas hermétique » il a cherché dans la tradition les différentes représentations qui en avaient été faites. Il n’avait pas l’idée de s’approcher des classiques, il n’osait pas. Il dit : « Je n’ai pas cherché Pinocchio, c’est lui qui m’a poursuivi pendant plusieurs années, toujours par hasard. »

     Les dessins, croquis, peintures qui nous sont proposés ici ne laissent pas indifférent.  Trait vigoureux, personnages souvent déformés, couleurs intenses et même parfois violentes. Pourtant les paysages peuvent être, eux, d’une grande douceur avec des collines, des villages accrochés à leur flanc, une belle lumière – la Toscane.

 . Dernières visites

     Il faudrait aller encore au Centre national du costume de scène (CNCS) voir l’exposition d’Emmanuelle Houdard, mais il est trop tard. Nous délaisserons Christian Lacroix pour les mêmes raisons.

     En revanche dans les locaux des Imprimeries réunies, autour et sur d’authentiques machines à imprimer, nous trouverons le temps d’admirer Joëlle Jolivet, ses minutieuses compositions à l’encre dans des planches remplies à l’extrême : c’est le bestiaire de Zoo logique, les jolis fatras de Presque tout , le travail patient et documenté des Costumes qui, par son jeu de rabats coquins, n’exclut pas l’humour.

 . Place d’Allier, le soir, avant un pique-nique au bord du fleuve

    A la Maison de la presse, je demande un journal local qui parle du festival. « Un festival ? A Moulins ? » La commerçante précise : « Nous, vous savez, nous sommes enfermés dans nos boutiques. »  Mais une cliente intervient : « Mais si ! Il y a un festival important ! Mais, dites, d’où venez-vous ? » Le buraliste : « D’Aix en Provence ! Et vous êtes venue jusqu’ici, à Moulins, pour ce festival ? Ça vaut vraiment le coup ? Ah, bien. alors, j’irai. »

     Et nous, peut-être, nous reviendrons !

 (octobre 2013)

 

De formation littéraire et classique, Josette Maldonado découvre la littérature de jeunesse en 1982 en préparant un Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB). Documentaliste dans l’Education nationale, passionnée par son métier, elle a initié de nombreux projets de lecture/écriture dans les établissements où elle a exercé, notamment en partenariat avec les écrivains Jacques Cassabois, René Escudié, Christian Poslaniec, Jean Joubert ; elle a mis en place des comités de lecture et  elle a, trois fois, permis à de jeunes élèves de participer au jury du Prix Roman Jeunesse. A la retraite depuis fin 2004, Josette Maldonado peut enfin se rendre disponible pour le CRILJ des Bouches du Rhône dont elle est adhèrente depuis près de 30 ans. Elle en est actuellement la secrétaire.