Une maternelle à Paris

 

En janvier et février 2019, dans le cadre des animations impulsés par le CRILJ, des lectures et des débats à l’école maternelle Constantin Pecqueur à Paris.

    Des contacts ont eu lieu entre la directrice de l’école maternelle Constantin Pecqueur et une administratrice du CRILJ. La brochure La pauvreté dans la littérature pour la jeunesse : fictions et réalités a été distribuée aux enseignantes de l’école et sa lecture a convaincu les trois maîtresses de grande section de se lancer dans un projet sur ce thème.

    Les enseignantes et la directrice ont fait le choix de ne pas solliciter d’auteur ou d’illustrateur mais de mettre en place des ateliers de lecture/débat en puisant dans les sélections du CRILJ. Elles ont retenu La Cabane et Musiciens des rues, albums de Gabrielle Vincent de la série « Ernest et Célestine ». Ces ouvrages ont été fournis aux classes par le CRILJ.

    Proche de la représentation que les enfants peuvent spontanément se faire de la pauvreté, cette situation, après plusieurs lectures de l’ouvrage, a donné lieu à des échanges sur ce qu’est que la pauvreté dans le livre, mais aussi dans la vie, sur ce que des familles, des jeunes, des personnes âgées peuvent avoir à affronter au quotidien. A partir de l’exemple d’Ernest et Célestine quels choix font-ils pour tenter résoudre les problèmes qui se posent ?

    Les élèves ont retrouvé avec plaisir les deux héros dans La cabane. Cédant au désir de Célestine, Ernest accepte de lui construire une cabane au fond du jardin. A peine celle-ci terminée, Célestine découvre qu’un intrus y a pris ses quartiers. Il faudra toute la diplomatie et la gentillesse d’Ernest pour lui expliquer ce qu’est un sans-abri et l’empêcher de le chasser. Les élèves se sont immédiatement identifiés à Célestine et se sont retrouvés dans ses revendications pour récupérer « sa » cabane.

    Les arguments d’Ernest ont été repris et débattus, analysés pour que l’émotion change de camp en prenant en compte la situation d’une personne totalement démunie. Les mots et les images ont donné toute leurs dimensions a la générosité et à l’écoute de l’autre.

    Les élèves des trois classes, venant souvent de milieux défavorisés, ont été séduits par Ernest et Célestine qui, au travers de situations simples et souvent familières, parlent très bien des choses graves de la vie. Ils ont souhaité découvrir les autres histoires d’Ernest et Célestine. Les maîtresses leur ont aussi lu d’autres ouvrages, des contes et des albums, sur le thème de la pauvreté…

Mélusine Thiry à Descartes

 

Le jeudi 19 mars 2019, dans le cadre des animations impulsés par le CRILJ, Mélusine Thiry est intervenu auprès des élèves de grande section de l’école maternelle Côte-des-Granges à Descartes.

     Livre Passerelle a décidé de situer cette action dans un territoire rural et peu favorisé du département. C’est l’école maternelle de la commune de Descartes, dans laquelle une animatrice de l’association intervient chaque semaine, qui a été choisie.

    S’appuyant sur une sélection d’albums réunie pour constituer un fonds spécifique à la thématique de la pauvreté, des lectures individuelles se sont déroulées sur une matinée de classe avec un retour au collectif pour dégager l’idée générale. Les enfants n’ont pas fait émerger le mot « pauvre » mais ils ont été sensibles à différents signes : les maisons abimées, les besoins d’argent pour manger, les vêtements abimés. Certains enfants ont pu dire « qu’ils avaient déjà vu, en ville, près du tramway, des personnes assises par terre et qui demandaient de l’argent ou de la nourriture ».

    L’environnement social de la commune de Descartes comporte des familles en grande difficulté, toutes ont cependant un toit et des recours pour manger (restos du cœur, Croix rouge). Aucun enfant participant à cette ne « s’est senti pauvre » ou directement concerné même si leurs familles sont touchées.

    En accord avec l’institutrice, il est proposé aux enfants de travailler sur La petite fille aux allumettes, en se focalisant sur l’épisode où elle craque des allumettes en rêvant de manger et de se réchauffer.

    La rencontre avec Mélusine Thiry a débuté par une présentation de ses œuvres et l’explication de son univers artistique. Puis, à partir de l’album Allumette de Tomi Ungerer, les enfants, accompagnés par l’équipe éducative et par les animatrices de Livre Passerelle ils travaillent ensemble à la réalisation d’une grande fresque. La consigne est la suivante : « Lorsque la petite fille gratte son allumette, se projette sur les murs toutes les ombres de ce qu’elle aimerait pouvoir manger. »

   Les enfants réalisent d’abord de petites silhouettes en papier. Puis, à l’aide d’un vidéoprojecteur, ils agrandissent leurs silhouettes et les dessinent sur des grandes feuilles de papier kraft noir. Les enfants imaginent ensuite toutes les bonnes choses qu’ils aimeraient manger s’ils étaient à la place de la petite fille du conte, ces différents aliments étant, cette fois-ci, dessinés sur des feuilles de papier kraft de couleur, puis découpés et collés sur les murs de l’école autour des noires silhouettes.

    Quelques jours plus tard, l’enseignante et les enfants ont organisé un vernissage auquel les parents ont été invités. Leurs œuvres ont ainsi été dévoilées et les enfants ont parlé à tous de Mélusine Thiry et de La petite fille aux allumettes..

    Cette animation a rencontré un succès total tant auprès des enfants que des adultes et il a laissé une forte trace dans l’école, sur les murs de la cour de récréation, avec ces silhouettes visibles de tous et dans l’esprit des enfants enrichis par cette aventure,

    Le travail de Mélusine Thiry sur les ombres et les reflets a permis d’introduire une autre vision du réel, les jeux de lumière déformant les objets et donnont à voir une nouvelle représentation du monde. Qu’en est-il de l’image de la pauvreté ? Quelles représentations les enfants en ont-ils ? C’est à partir de telles questions que les albums jeunesse furent utilisés comme média culturel.. Comme Livre Passerelle l’expérimente depuis plus de vingt ans sur le territoire, l’album jeunesse par ses qualités littéraires et par la puissance des illustrations donne à voir le monde, permet de s’ouvrir à sa diversité, et aide à construire une pensée.

     Le projet s’est poursuivi par la projection du film Ernest et Célestine et par des lectures de  contes populaires tels que Le Petit Poucet et La petite fille aux allumettes. Le contact a été maintenu avec Mélusine Thiry.

    L’étape ulitime du protocole était une récolte d’informations à l’aide d’un questionnaire conçu par le CRILJ. Elle  n’a pas été mise en œuvre car pas adaptée à des enfants d’école maternelle

Mélusine Thiry, après avoir suivi des études d’histoire de l’art à Poitiers et d’histoire du cinéma à Paris VIII, Saint- Denis, débute son parcours professionnel comme éclairagiste dans le spectacle vivant où elle développe un travail de vidéaste. Attirée depuis longtemps par l’édition jeunesse, elle reçoit les prix du public et celui des adultes médiateurs au concours Figures Futures du Salon du Livre de Montreuil 2006. Les Éditiond HongFei publie son premier album, Marée d’amour dans la nuit, en 2008. Mélusine Thiry applique à l’illustration une technique de silhouettes découpées utilisée dans le théâtre d’ombres, en l’agrémentant de la couleur et de la texture de papiers disposés sur une table lumineuse puis photographiés. Dernier ouvrage : Un labyrinthe dans mon ventre (HongFei, 2015), selon, celle fois, la technique de la linogravure. Mélusine Thiry a effectué, en 2017, une résidence auprès de l’association Livre Passerelle qui a souhaité l’inviter à nouveau pour cette animation.

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Livre Passerelle est une association qui se fixe pour objectif principal de lutter préventivement contre l’illettrisme et l’échec scolaire en proposant d’introduire le plus tôt possible le livre et la lecture dans les pratiques familiales et d’encourager des pratiques personnelles chez les personnes rencontrées. Elle développe projet collectif et partagé qui implique un travail important de réseau sur chacun des territoires.

Liberté d’expression

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En classe, la liberté d’expression, c’est comment ?

    S’il est une notion bien éloignée de l’école, c’est bien celle de « liberté d’expression ». Celui qui, le premier en France, a eu l’audace de vouloir l’installer dans sa classe, Célestin Freinet, l’a payé fort cher.

    Problème : la liberté d’expression fait partie des valeurs de la démocratie, que l’école est chargée d’enseigner…Et pour que les enfants l’apprennent, il faut qu’ils la vivent…

    Comment sortir de cette contradiction ?

    Comme toujours, commencer par savoir de quoi on parle et ce que signifient les mots qu’on emploie.

    « Liberté » est un mot magnifique, dont la signification est truffée de contradictions : affiché au fronton des monuments importants, dont l’école, où, pourtant, beaucoup déplorent qu’elle ne soit pas, le mot est souvent défini par l’absence de contrainte, aussitôt contredite par l’affirmation que, pour chacun, la liberté doit s’arrêter, là où commence celle des autres.

    Donc, contraintes, il y a.

    Cette célèbre formule est elle-même contestée par quelques penseurs, pour qui, tel Bernard Defrance, la liberté ne peut ni commencer, ni s’arrêter, car avant tout elle est objet de « partage », superbe formule.

    Mais, qui dit « partage », dit nécessairement « organisation », c’est-à-dire, un ensemble de règles communes, posées par tous et acceptées. C’est dire que la liberté n’a rien à voir avec le n’importe quoi, ou le « je fais ce que je veux ».

    En fait, la liberté, ce sont des règles librement acceptées. Question : Où peut-on en trouver ? Réponse : dans le jeu, essentiellement. Je dis bien le jeu, quel qu’il soit, sportif ou non, et non le sport, trop souvent détruit par la compétition, assortie de « récompenses », vilain mot, aussi laid que son pendant « punitions ».

    Alors, que peut être, en classe, la « liberté d’expression », notamment écrite ?

    Il faut entendre ici le mot « expression », dans son sens strict, qui n’est en rien le synonyme de « communication », mais plutôt son opposé : l’utilisation du langage, orientée, non sur les autres, mais sur soi dans le but de faire sortir des pensées, des sentiments, plus ou moins cachés ou retenus, qui encombrent le sujet et constituent une gêne pour lui.

    Or, de nombreux travaux sur cette notion mettent l’accent sur la grande complexité de cette dernière. Qu’elle soit orale, corporelle ou écrite, l’expression ne s’obtient pas par le seul droit de faire et dire « ce qu’on veut ». Ce qui « sort » alors de l’expression, ce n’est pas le fond de la personnalité de celui qui s’exprime, ce n’est que la surface où sont installés tous les stéréotypes sociaux, de la mode, du milieu familial et des médias. Comme on le dit familièrement, pour avoir du jus, il faut presser le citron.

    Avec le langage, c’est toujours par des contraintes qu’on « s’exprime »… Quand elles sont violentes, les réactions d’expression le sont aussi ; et pour qu’elles ne le soient pas, seul, le jeu offre des contraintes librement consenties..

    S’il est incontestable qu’oser permettre aux enfants d’écrire librement ce qu’ils ont envie d’écrire, comme l’a fait Freinet, a été un énorme progrès par rapport à la stupide « rédaction scolaire » traditionnelle, et un pas de géant pour la pédagogie, avec l’irruption de l’intelligence dans le travail d’écriture données aux enfants, force est d’admettre qu’un pas en appelle toujours d’autres, plus précis et donc plus efficaces

    Si l’on veut donc que les enfants s’expriment — et il est indispensable qu’ils le fassent –  c’est du côté des jeux qu’il faut chercher la liberté.

    Il faut donc jouer, avec eux, à des jeux d’écriture qui proposent des règles, différentes que celles de la vie sociale, des règles qui désobéissent à celles qu’on apprend en grammaire et ailleurs : écrire en jouant avec les mots, avec leurs sonorités, avec leur orthographe, que l’on s’amuse à modifier exprès, pour en modifier le sens ; jouer avec le hasard et l’aide du dictionnaire, en remplaçant les mots, par d’autres du dictionnaire ; jouer en changeant les mots d’un texte selon des règles mathématiques, comme Raymond Queneau, etc. (1)

    Et tout cela, toujours en petits groupes de trois (un qui tient la plume, un qui dirige le jeu et applique les règles, et un qui est chargé de l’orthographe (chercher dans le dictionnaire et/ou aller demander à l’enseignant), pour qu’aucun n’ait à travailler tout seul.

    Outre la jubilation de désobéir sans avoir à craindre de représailles, éclatante dans la classe, je peux, pour l’avoir vécu avec des enfants d’école primaire, de tous âge, affirmer trois choses :

1) Tous les enfants écrivent, et produisent des écrits, amusants, inattendus, et toujours intéressants, dont ils sont eux-mêmes surpris et fiers, et qu’ils ont envie de retravailler, pour aller plus loin, et pouvoir les imprimer et les faire figurer dans la grande « Anthologie » de la classe.

2) Tous sont heureux, parce que tous ont produit et que personne n’a été meilleur que les autres.

3) Ces jeux d’écriture sont, pour chacun des élèves, de puissants révélateurs de leurs possibilités, des « remonteurs de valorisation » d’eux-mêmes, presque une sorte de « thérapie », ultra modeste, mais joyeusement efficace.

    Écrire en jouant, et à plusieurs, pour éviter l’effet du « moi j’y arrive mieux que les autres », toujours nocif, avec des moyens à sa disposition, (les contraintes sont ici un puissante aide) semble une situation d’écriture plus riche, qu’un texte produit seul, sans autre aide que lui-même, situation forcément discriminante, en dépit du travail effectué autour…

    Je suis sûre que Freinet, tel qu’on le connaît par ses écrits, serait d’accord avec cet autre type de « textes libres », inconnu de son temps.

par Eveline Charmeux – mars 2021

(1) Tous ces jeux, et bien d’autres, sont détaillés, avec de nombreux exemples, dans l’ouvrage Réconcilier les enfants avec l’écriture (ESF, 2016)

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Éveline Charmeux, née en 1932, agrégée de grammaire classique, a été formatrice en IUFM et enseignante-chercheur à l’Institut national de la recherche pédagogique (INRP) où elle travailla avec Hélène Romian. « Précisons que toutes mes recherches ont été menées dans les classes, avec les enfants eux-mêmes, sur des séances de travail préparées en commun avec les enseignants. Il s’agissait de recherches-action, dont l’objectif n’était point de définir des théories, mais de construire des pratiques. J’ai été et je suis toujours un chercheur de terrain. » Nombreux ouvrages, chez Nathan, aux toulousaines éditions SEDRAP et chez quelques autres, portant essentiellement sur le « savoir lire » et le « savoir écrire ». Professeur honoraire, elle se consacre désormais au militantisme pédagogique et à l’écriture. « En fait, mon métier n’a jamais changé, et maintenant moins que jamais : ce sont toujours les problèmes de formation des enseignants qui me passionnent, vers la recherche de conceptions d’éducation réellement démocratiques, ce qui est loin d’avoir été le cas jusqu’ici, et ce qui ne semble guère devoir être le cas dans l’avenir qu’on nous promet. » Éveline Charmeux garde un bon souvenir du travail mené avec le CRILJ. C’était il y a quelques décennies.

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Art et culture à l’école

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Une expérience transformatrice

Comédien et metteur en scène, Stanislas Nordey dirige, depuis 2014, le Théâtre national de Strasbourg (TNS) et son école d’art dramatique. Il a animé de nombreux ateliers de théâtre auprès des jeunes. Militant de la culture pour tous, il cherche à repousser les frontières des « zones culturelles blanches  », ces territoires où l’on n’a pas suffisamment accès aux biens culturels.

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Art et culture à l’école, une nécessité ?

     Stanislas Nordey  – C’est une nécessité absolue qui se décline de diverses manières. Pour la plupart des artistes c’est extrêmement enrichissant d’intervenir en milieu scolaire car la question de la transmission aux nouvelles générations est au centre de leur geste. Quand on est face à des enseignants qui sont dans le désir, ces très belles rencontres enrichissent l’enseignant et l’artiste. Et au cœur de ça il y a l’enfant, l’adolescent. Ces gestes innovants qui inventent sans cesse, qui sont dans le présent et créent un écart à la pratique scolaire habituelle leur ouvrent d’autres horizons. Pour les trois, enseignant, artiste et enfant, c’est extrêmement nécessaire et par expérience, ça marche. Être en contact avec l’art fait reculer la barbarie. Il y a encore un immense chemin à parcourir. L’idée à une époque de rapprocher les mots éducation et culture, cette consanguinité nécessaire entre ces deux domaines, avait un sens. Les années Lang ont créé une sorte d’accélérateur et les résultats ont été extraordinaires, particulièrement dans les territoires délaissés et déshérités où il y a un appétit incroyable d’art et de culture. Mais pour que cela existe il faut des moyens, ce sont des investissements d’avenir.

Quel rôle pour l’école ?

     L’art et la culture sont souvent aux avant-postes de réflexion. Par exemple, les questions de la parité, du genre et de la diversité, la représentation des femmes, sont à l’œuvre depuis longtemps chez les artistes. Il faut être dans le contemporain. Parfois, au ministère ou chez quelques enseignants, Racine et Molière sont des valeurs plus sûres que Duras et Yourcenar. Mais les artistes contemporains sont importants aussi parce qu’ils sont dans la vie, dans la cité et ils transmettent quelque chose du monde d’aujourd’hui, de la réalité. Je suis pour que les artistes envahissent les écoles. A partir du moment où un artiste est là, il dérange les choses, les déplace, les fragilise dans le bon sens du terme, il les met en perspective, les complexifie. L’enjeu de toute notre société c’est : comment est-ce qu’on combat la violence et l’intolérance, le sexisme, le racisme, l’homophobie ? L’école est un média et un interlocuteur formidable, un lieu parfois d’exclusion pour des jeunes mais un lieu où cela peut aussi se résoudre.

Quelle culture pour les jeunes ?

     Entre l’école que j’ai connue et l’école d’aujourd’hui, on en est toujours à une représentation de l’histoire des puissants écrite par les puissants. Les enfants qui ne sont pas de cette histoire-là, celle des dominants et des classes supérieures, ne s’y retrouvent pas. Et ce n’est pas une question d’assimilation ou pas. Il n’y a pas d’ouvriers ou de paysans chez Molière, sauf pour les ridiculiser. Il faut parler de la vie et interroger les programmes. On est dans une forme d’immobilisme dont tout le monde est complice et dont les principales victimes sont les élèves. Penser que c’est en les emmenant voir Abd el Malik qu’ils auront accès à la culture est une erreur. Ils n’ont pas d’a priori et sont plus accueillants qu’on ne croit. Parfois les artistes sont face à des enseignants qui eux le sont un petit peu moins et sont sûrs que, « ça » c’est pas bon pour leurs élèves. « Essayez, écoutez-moi » c’est le rôle de l’artiste de déplacer l’enseignant sur des territoires parfois plus glissants, en l’accompagnant.

L’art peut-il changer la vie des élèves ?

     Ça change tout et vite parce que quand on est confronté à la question de l’art, on est déjà confronté à la question du regard. Et ça quand on est tout jeune, le regard sur l’autre, le regard que l’autre pose sur soi, celui que l’on pose sur soi, sont très problématiques et souvent douloureux. Aux ateliers, on apprend à regarder l’autre, à regarder ce que l’on ne sait pas faire, à regarder l’inconnu, à être tolérant. C’est juste énorme et fondamental. Nous mettons aussi en pratique comment on regarde et on écoute l’autre, cet autre est différent et ça n’est pas grave. Il y a un enjeu sociétal immense. Ce n’est pas un boulot titanesque parce qu’ils comprennent tout de suite, par l’expérience, ce qu’ils y gagnent. C’est gagnant-gagnant pour tout le monde. Pour la société, pour les mômes, pour les enseignants, les parents… Mais tant qu’on n’a pas été confronté à ça, on ne s’en rend pas compte.

Les objectifs de la décentralisation ont-ils été atteints ?

     Aujourd’hui les classes moyennes ont accès à la culture mais pas les classes populaires, les exclus, les gens précarisés. Pour toucher tout le monde, il faut plus de moyens, des choix budgétaires et des politiques publiques. Sachant qu’un grand plan ça ne coûte pas si cher, vu ce que ça rapporte il y a un rapport qualité-prix délirant.

(novembre 2020)

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Entretien accordée par Stanislas Nordey

à Fenêtres sur cours pour son cahier spécial

« 20 ans d’université d’automne du SNUipp-FSU »

Metteur en scène de théâtre et d’opéra, acteur, Stanislas Nordey est un homme partisan du travail en troupe. Avec sa compagnie, il est artiste associé au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis de 1991 à 1995, avant de rejoindre, avec sa troupe de douze comédiens, le Théâtre Nanterre-Amandiers, à la demande de Jean-Pierre Vincent qui l’associe à la direction artistique. De 1998 à 2001, il dirige avec Valérie Lang le Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis. En 2001, il rejoint le Théâtre national de Bretagne comme responsable pédagogique de l’École, puis comme artiste associé. Il y crée notamment Violences de Didier-Georges Gabily (2001), Incendies de Wajdi Mouawad (2008), Les Justes d’Albert Camus (2010). En 2011, il est artiste associé à La Colline et, pour l’éditIon 2013 du festival d’Avignon, artiste associé aux côtés de l’auteur, comédien et metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna. Il crée Par les villages de Peter Handke dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. On doit à Stanislax Bordey la création de nombreuses pièces d’auteurs contemporains, parmi lesquels  Martin Crimp, Laurent Gaudé, Jean Genet, Hervé Guibert, Manfred Karge, Jean-Luc Lagarce, Frédéric Mauvignier, Fabrice Melquiot, Heiner Müller, Pier Paolo Pasolini,  Bernard-Marie Koltès. Incursions dans le répertoire avec Marivaux, Feydeau ou Hofmannsthal. Stanislas Nordey a entamé, ces dernières années, une collaboration forte avec l’auteur allemand Falk Richter. Acteur, il a joué sous la direction de plusieurs artistes et compagnons de route dont Wajdi Mouawad pour Ciels (2009) et Pascal Rambert pour Clôture de l’amour (2011). Il dirige le Théâtre national de Strasbourg et son école depuis septembre 2014, engageant un important travail en collaboration avec une vingtaine d’artistes associés. En 2019, il crée, à La Colline, Qui a tué mon père d’Édouard Louis et, en 2020, au TNS, Berlin mon garçon de l’auteure associée Marie NDiaye.

     

Le loisir d’apprendre

 

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Texte emprunté à Yvanne Chenouf et à l’Association française pour la lecture (AFL). Amical merci.

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Enfants et adultes viennent de vivre de manière différente une expérience inédite : la vie a ralenti, le monde s’est embrasé, sortir est devenu dangereux. L’école s’est infiltrée dans les foyers ; parfois elle a disparu des écrans. Après avoir tenté de bâtir une nation apprenante sur l’école de la réussite individuelle, l’État promeut un été apprenant, un mix de loisirs et de soutien scolaire. Quel tribut une association comme la nôtre, spécialisée dans le rapport à l’écrit, peut-elle apporter aux mairies chargées à court terme, de récupérer les heures de classe manquées et, à long terme, de repenser l’éducation des enfants au niveau du quartier, du village ? 

Vacances de rattrapage (1)

Confinement. La situation était nouvelle pour tous et chacun a dû s’y adapter avec les moyens du bord. Il a fallu faire face à des sentiments nouveaux, se poser de nouvelles questions, inventer le présent, espérer et parfois redouter l’avenir. Vieux ou jeunes, tout le monde a dû franchir une épreuve aux causes diffuses et aux suites incertaines, tout le monde a découvert quelque chose de nouveau sur soi, sur les autres et sur la société, tout le monde a appris. Sans aucune évaluation, on a conclu à un retard pour les enfants qui n’ont pu rester connectés à l’école faute de conditions matérielles et d’encadrement suffisants. N’ont-ils rien fait durant tout ce temps, ces enfants ? Rien vu à la télévision, rien lu, rien entendu, rien retenu de la vie familiale, n’est-il rien sorti de leurs mains, de leur imagination, de leur dépit d’être oubliés, de leur ennui ? Est-on sûrs que les autres enfants, ceux qui ont eu leurs parents 24 heures sur 24 sur le dos sont à l’heure ? Qu’ont-ils pensé tous ces enfants de leur école, devenue virtuelle pour les uns, chimérique pour les autres ? Aurait-on pu continuer à se former chacun chez soi et tous ensemble par la lecture (avec les manuels scolaires, les livres de la bibliothèque) et l’écriture (questions, observations, impressions, propositions) en vue d’une large mise en commun au retour ? N’aurait-il pas été préférable, à la place de continuité pédagogique, qui renvoie à l’enseignement magistral, de parler de continuité éducative, qui concerne l’ensemble des acteurs sociaux : animateurs, bibliothécaires, entraîneurs sportifs, professeurs de musique ou de danse, représentants religieux (éducation communautaire) ?  Les vacances peuvent être un vrai bol d’air si elles réussissent à réunir tous ceux qui, dans le quartier ou le village, interviennent auprès des enfants sur les bases suivantes : mixité (sociale, sexuelle, générationnelle, confessionnelle…), responsabilité individuelle et collective, coopération, accès à la découverte et à la production des biens culturels. Il est temps de se ré-concilier, de re-prendre confiance en soi et avec les autres, de re-faire connaissances.

Apprendre, le geste naturel

Savoir. Si le confinement a changé la façon d’enseigner (plus de cours oraux devant des groupes présents mais du travail écrit adressé individuellement), il a sensiblement modifié le sens d’apprendre : à tout moment, tandis qu’une machine à laver tournait ou qu’un plat mijotait, on pouvait solliciter quelqu’un pour un bricolage et passer par une schématisation, parler à quelqu’un d’autre d’un personnage historique et consulter ensemble un document sur Internet, montrer le message à envoyer aux grands-parents et provoquer une mise au point orthographique, assister à l’éclosion d’une fleur et vouloir la dessiner ou la photographier. Ensemble, savoirs abstraits et savoirs concrets se sont épaulés pour éclairer l’ordinaire et agrandir ses cadres. C’est ce fil qu’il faut essayer de tirer pour montrer que toute expérience peut générer des savoirs durables et transférables si elle est reprise (par la parole, le dessin, l’écriture, la vidéo…), reliée (à d’autres expériences proches ou différentes), retrouvée sous une autre forme (allusion, citation…) dans un texte, un film, une conversation. Il n’y a pas, d’un côté, la pratique et de l’autre la théorie (d’un côté le loisir et de l’autre le travail) mais des va-et-vient permanents entre les deux niveaux, chacun alimentant l’autre ; il n’y a pas de guide (maître ou parent) qui détient les savoirs et les transmet intégralement mais des savoirs qui évoluent au contact d’autres situations, d’autres sensibilités. L’écrit joue un rôle important dans ce rapport à la réalité : par le récit, la liste, le tableau, l’auteur prend le temps de réorganiser ce qu’il a vécu selon un angle que le lecteur a tout le temps de déceler, puisque les signes graphiques (mots, images, ponctuation, typographie) sont permanents. Possibilité alors de s’identifier à ce point de vue ou de s’en distancier. Puisque ce verbe est actuel, redonnons-lui un peu de son sens brechtien :  que les vacances soient réjouissantes et superflues et qu’on les aborde en interrogeant ce qui se vit, se sent et s’imagine, par tous les arts possibles (lecture, écriture, théâtre, peinture…) au profit du plus grand d’entre tous : l’art de vivre.

Un espace de loisirs, pour quoi faire ?  (2)

L’allant-de-soi. L’espace de loisirs est si ancré dans le quartier ou le village qu’on finit par ne plus questionner ni ses buts, ni son fonctionnement. Un accord tacite lie le lieu à la population : ici, les enfants s’épanouissent en se socialisant, ici, ils participent à des activités récréatives tout en bénéficiant de soutien scolaire… Un mode de garde intelligent ! Tout va tellement de soi que la phrase échangée entre parents et animateurs, le soir, traduit une indifférence coutumière aux enjeux de ce lieu (« Ça s’est bien passé ? ») : l’essentiel, on le croit, se passe à l’école et la suite le prouve. Au moment où il s’agit de refaire groupe, de retrouver la vie dans toute sa plénitude, on pousse les grilles du programme du centre de loisirs, on installe l’école le matin (lire, écrire, compter) laissant l’après-midi aux occupations ordinaires devenues mineures (culture, nature, sport) comme si on voulait suturer deux temps :  celui où l’école fonctionnait normalement et celui où elle re-fonctionnera comme avant. Même si on arrivait à ramener le gruppetto dans le peloton, à la rentrée, tous les enfants se retrouveront dans la même école : celle qui, par son homogénéité sociale et sa connivence avec les parents diplômés (3), creuse les inégalités sociales. Les animateurs se sentent si peu légitimes qu’ils acceptent de servir cette cause nationale en rattrapant un retard dont ils ne sont pas responsables avec des activités dont ils n’ont pas la compétence. Pourquoi, alors qu’il s’agit du développement global des enfants, son domaine de compétences, le centre de loisirs doit-il se rétracter ?  Peut-être parce que ses buts ne sont pas assez affirmés par l’animation, pas assez lisibles par le corps social.

Textes brefs, dessins, photographies, pourraient afficher, dès l’accueil, les enjeux, le programme, les bilans, les projets du centre de loisirs en lien avec les autres points éducatifs de la ville ou du village (bibliothèque, cinéma, piscine…). Présentes sur le même espace, sous forme de listes, de tableaux, de gros titres, de sous-titres, avec des variations typographiques et chromatiques, subjectivement hiérarchisées, les informations écrites fixeraient mieux les messages qu’à l’oral : d’un coup d’œil, on saisirait un volume d’événements (dynamisme du lieu), des rapports entre certains éléments (cohérence du lieu), des priorités et des répétitions (ambitions du lieu). Cette représentation graphique de l’animation agirait sur les représentations des parents, des passants, des intervenants, mieux qu’un discours, montrant en quoi le centre de loisirs n’est ni une garderie, ni périscolaire, ni en dehors du temps scolaire mais un segment actif d’une politique éducative. Si cet affichage est fait avec les enfants, s’il est interactif, si n’importe qui peut facilement y intégrer un avis, une proposition, une question, une image, si on peut noter, raturer, reformuler, réfléchir à même le support d’affichage, on verrait apparaître, à travers  un corps-à corps avec les mots, l’esquisse d’un tableau de bord collectif, évolutif et proactif : un instrument clé pour ouvrir des voies aux intuitions et aux inventions dont les pouvoirs publics pourront se saisir pour les instituer.

 L’été, laboratoire de la rentrée

Robinsons. L’obligation de remplacer l’école, dans l’urgence, a montré que les enfants n’étaient pas suffisamment préparés à prendre leurs apprentissages en charge, avec leur équipement scolaire (leurs cours, leurs manuels), avec les livres choisis à la bibliothèque (juste avant le confinement), avec Internet (quand c’était possible) et avec leur entourage (les proches mais aussi des interlocuteurs joignables par Internet, par téléphone, par courrier, par portage, dépôt de demandes, de productions, dans une boîte à lettres ou sur un paillasson). Peu entraînés à planifier leur travail, à se faire un programme de lecture et d’écriture personnelles, à consigner leurs observations sur  un journal de bord, à tenir un carnet de lectures, à mener des recherches (collecter des informations, les organiser sur un support), à tirer de l’expérience des raisons de s’entraîner  (au maniement de la langue, du raisonnement mathématique, en dessin, en musique…), beaucoup n’ont pas été  en mesure de continuer eux-mêmes leur parcours de formation, ne disposant pas des outils nécessaires parmi lesquels le rapport à l’écrit occupe une place majeure.  Comment mieux les armer en faisant de la vie un long stage de formation continue et interactive ? Car, si Robinson Crusoé, cher au président Macron, a survécu sur son île, ce n’est pas seul mais avec l’expérience du co-apprentissage (avec son père, ses compagnons de voyage, puis Vendredi). Comme le note Julien Salingue (5), pour subsister, il n’a pas juste récupéré du jambon et du fromage dans la cale de son navire mais aussi des fusils !

Circuit-court. Au centre de loisirs, qui décide du programme, des horaires, de l’occupation des espaces, de la composition des groupes, du budget ? Comment se traitent les désaccords, sous quelle forme se font les évaluations, la communication ? La mise en commun des contingences, bénéfique à l’identité des sujets (responsabilisés, gratifiés), préfigure une société moins individualiste si l’exercice de la décision collective se travaille précisément. Dans toute concertation, il y a des prises de pouvoir, des entreprises de séduction ou d’intimidation, des rapports d’influence. Avec l’écrit, on peut s’en distancier. En grand groupe, chaque prise de parole est enregistrée sous forme de listes ; en petits groupes, on revient sur le matériau recueilli qu’on trie, qu’on réorganise (éliminations, ajouts, substitutions par associations d’idées). De retour en collectif, les conclusions sont mises en tableau (horaires, salles, matériel, participants, projets). Sortis de leur contexte d’énonciation, séparés de celui ou celle qui les a produits, les propos sont visualisables, objectivement mesurables. A la fin de la réunion, un texte court (ou plusieurs) sont produits qui rendent compte de la séance. Affiché publiquement le lendemain, lu en commun, il permet des rectifications, provoque des discussions sur le fond et sur la forme, amène des révisions. En quoi l’écrit, produit sous diverses formes (liste, tableau, texte) auquel s’ajoutent les journaux et les livres commercialisés peut permettre, en tenant compte de la diversité des points de vue, d’envisager des solutions respectueuses du bien de tous.

Raison graphique. (4) Liste, tableau, itinéraire, carte mentale… sont des formes écrites distinctes de l’oral : ni linéaires, ni agencées en phrases ou en paragraphes, elles sont aisément modifiables en fonction des besoins.  En les concevant on modifie la façon de regarder la réalité et on augmente son pouvoir d’agir. Quand le travail scolaire est arrivé dans les foyers, via les écrans, ce qui a manqué aux enfants qui n’avaient pas de parents constamment disponibles, c’est la capacité de s’organiser, de mettre ce qu’ils avaient à faire en listes, en schémas, en tableaux, en ordre. Cette attitude réflexive s’acquiert dans tous les moments de la vie. Au centre de loisirs, chaque enfant doit savoir se fabriquer des petits carnets (avec une feuille A4 (6) à glisser dans sa poche, avec un crayon : à tout moment, on peut avoir besoin de griffonner une liste, un tableau, un schéma pour se préparer à un débat, chercher des idées de parcours pour un jeu de piste, faire un relevé de mots avant d’écrire un texte, pour prendre du recul, réunir ses idées, se concentrer. Passer par des représentations graphiques favorise la mise à distance de l’événement (on voit plus clair), affine le regard (on fait des liens, on regroupe des éléments épars, on repère une singularité…), fortifie la pensée et assure la prise de parole. Ces outils permettent aussi de mieux communiquer : une liste est immédiatement compréhensible sur la devanture d’un magasin où on ne s’attarde pas, un schéma attire l’œil dans un article et ménage une pause entre les lignes, un tableau rend compte synthétiquement d’une observation et permet rapidement d’entrer dans l’échange avec des questions et des arguments. Occupons-nous de la liste et du tableau, dans l’activité, avant de retrouver leur usage dans le domaine fictif des livres.

La liste, etc. La liste permet d’inventorier des personnes (liste d’équipiers), des objets (liste de mots finissant par b), des événements (liste des jours fériés). Elle est anticipatrice (liste des courses), rétrospective (liste des faits importants) ou lexicale (liste des mots du corps). Avec elle, on peut organiser ou lire les informations en long (verticalement) et en large (latéralement), on enrichit ses savoirs en structurant sa pensée :  » Qu’on laisse un enfant passionné de voiture apprendre toutes les pièces du moteur ! Plus il a de vocabulaire sur le moteur, plus il intègre une subtilité de termes (matériels, abstraits), plus il développe des réseaux dans sa tête, plus il intègre un processus qu’il pourra investir dans d’autres domaines, plus il agrandit, affine ses capacités d’expression. C’est comme ça que l’on agrandit les rivières et réseaux souterrains de la pensée, que l’on s’enracine dans la langue, que l’on développe et décuple sa puissance d’expression, de compréhension, d’aptitude à assimiler le monde.  » (7) La liste est un moyen de décrire la réalité (on énumère des propriétés) et de s’amuser avec l’idée d’infini : le « etc. » final a poussé des artistes à défier l’indicibilité (Perec, Prévert, Wharol…). La liste nous fait autant que nous la faisons. Au moment d’écrire un texte, on réunit ses idées et on va en glaner dans d’autres textes. Chaque mot en entraîne d’autres qui en entraînent d’autres (on développe), certains peuvent être regroupés sous la même catégorie (on synthétise). Lorsqu’on dispose d’un matériau suffisant, on a de quoi opérer. La liste génère des univers puissants pour les écrivains (des « pompes à imagination » (8) pour Georges Perec auteur de Je me souviens) et nombre d’ateliers d’écriture la sollicitent (François Bon). Dans la littérature, les histoires en randonnée jouent avec les énumérations, que le domaine soit fini (objets de la chambre dans Bonsoir lune, étapes de la fabrication du pain dans La Grosse faim de P’tit bonhomme) ou infini (jouets dans Alboum, animaux dans Poule Plumette). S’inspirant de Georges Perec, Claude Ponti utilise les listes pour décrire les éléments d’un gâteau dans Blaise et le château d’Anne Hiversère, les activités des Souris Archivistes ou les choses qui font pleurer dans Georges Lebanc. A la suite de Sei Shonagon, auteure des Notes de chevet, des auteurs énumèrent le monde par le menu comme Gaïa Stella qui, dans Toutes les choses avec lesquelles…, fait le tour des objets de sa maison par leurs usages.  Chez les illustratrices, Virginie Aldjidi propose des Inventaires, Joëlle Jolivet des catalogues (Costumes, Presque tout, Zoo Logique), ainsi qu’Elisa Gehin (Dans le détail, Dans l’ensemble). Comme toute bonne liste, celle-ci est infinie.

Le tableau. Le tableau vient de la table où on mange, on écrit, on joue (jeux de plateaux). C’est aussi une plaque ou une planche qui porte une inscription.  » C’est enfin une manière de disposer des nombres, des mots ou tout autre élément sous une forme claire et ramassée pour présenter un ensemble de faits ou de relations distinctement ou globalement pour la commodité de l’étude, du calcul ou des références.  » (9) En tant qu’image totale, le tableau structure la mémoire verbale et, dans le cas où ce dispositif de classification est souvent utilisé, il s’imprime dans le cerveau et permet, sans papier ni crayon ni écran, de savoir ordonner mentalement des données diverses et nombreuses. Ce sont surtout les documentaires qui utilisent le tableau à double entrée, et encore pas vraiment chez les jeunes enfants : dans Oscar et la grenouille, les étapes de la croissance du têtard sont évoquées en séquences disposées sur des bandes verticales, une approche du graphique au caractère bidimensionnel. L’enseignement de la lecture se faisant selon un ordre linéaire (lire toutes les lettres, toutes les syllabes, tous les mots de gauche à droite et de haut en bas), on recourt peu au tableau dans les premiers âges pour ne pas dérouter les débutants. Pourtant, quelle vue d’ensemble ! Des données différentes existent sur le même espace, organisées en lignes et en colonnes, selon des critères distinctifs. Instantanément, des relations complexes sautent aux yeux, ce que ne permet pas l’oral qui énonce les éléments les uns derrière les autres. Très jeunes, les enfants savent utiliser cette forme graphique si on leur en donne l’habitude : tableaux de services ou d’exercices mathématiques et, par-dessus tout, le calendrier pour repérer les grands événements (anniversaires et Père Noël d’abord). Certains auteurs n’hésitent pas à introduire ce type d’écrit dans leurs fictions pour apporter du suspens ou de la tension aux récits souvent loufoques : par exemple, dans Le Problème avec les lapins, (observation de la reproduction hyper rapide des lapins) ou dans Le Calendrier des tâches (des enfants doivent se répartir les  » corvées  » en l’absence des parents). Le tableau sollicite la pensée de manière spécifique : on peut vouloir à tout prix à remplir une case vide, ce qui n’existe pas à l’oral !

Se projeter

Pré-voir. Nombre d’enfants ne partent pas en vacances. Est-ce une raison pour se priver de voyage ? Garanti sans virus et propice à tous types de rapprochements, le voyage immobile ouvre l’horizon. Il est temps de s’équiper d’écrits divers (mappemonde, planisphère, atlas), de matériel d’écriture (papiers de toutes formes, couleurs et matières, crayons taillés, stylos, feutres, ordinateurs, post-it pour organiser les idées), de supports de récit (carnet individuel, livre de bord collectif, power point, vidéo…) et de conseillers (habitants venus d’ailleurs ou routards expérimentés, professeur de géographie ou de langue, journaliste, steward ou hôtesse de l’air).  Et se préparer à lister, à croiser les données, à les mettre en arborescence, à élaborer un cahier des charges plus ou moins préfiguratif de la production finale. Sur le tableau de bord commun, lignes et colonnes s’éclairent, puces et numéros clignotent.

Il faut prévoir un ou des itinéraire(s) suivi(s) pas à pas (en touriste) ou en improvisant (en voyageur). Sur terre seulement, sous terre parfois, sur l’eau sûrement, sous l’eau pourquoi pas, dans les airs ou les nuages : tracés sinueux, flèches, petites épingles et, reliée aux destinations principales, une enveloppe (assez grande) pour que parents et passants déposent des cartes postales, des bouts d’histoires, de menus objets. Sur le marché, on fait une collecte d’objets, d’idées, de secrets (où iriez-vous si vous deviez partir, où êtes-vous allé où vous aimeriez revenir). On visite des pays qui existent vraiment ou bien on les invente (la recherche de noms imaginaires est jubilatoire) : Jules Verne et François Place sont indispensables. On rêve sur les cartes, on chante Syracuse ou Voyage en Italie… on lit ! On part comment ? A pied, en trois-mâts, en pousse-pousse, en tapis volant… (déjà des titres s’imposent). Quels vêtements ? Le chapeau de Peter Pan, le gilet de Lucky Luke, la salopette de Caroline… (d’autres titres s’ajoutent). Quelles devises ? L’or de Picsou, les réserves de la fourmi, la cassette d’Harpagon ? (d’autres titres encore). On dessine une grande valise qu’on remplit (en les classant) d’étiquettes portant le nom d’habits fabuleux découverts en lisant, on représente une bourse, une tirelire, un coffre-fort pour l’argent, etc. Peu à peu les idées se structurent avec le capital de tout le monde qui évolue et accroît l’imagination.

Lire. Le Centre de loisirs doit avoir un fonds de livres classé constitué au fil des projets, des envies, du hasard et de l’actualité : veiller à la diversité de genres (albums, BD, contes, romans, théâtre…), d’époques (livres classiques et contemporains), de langues, mettre des auteurs en valeur (aimés des enfants ou jugés nécessaires par les animateurs).  Ces livres sont sortis (exposés) pour une situation particulière et systématiquement : tous les jours, à heure dite, on lit aux (ou avec) les enfants. Tous les jours. On se fixe un programme de lectures (qu’on explicite), on encourage les enfants à en faire autant. Autant que possible, on crée des réseaux (d’autres livres du même auteur, du même éditeur, du même genre…). Là où ont lieu les activités (sportive, manuelle…) des livres s’y rapportant sont disponibles et, dès qu’une occasion se présente, on l’illustre par des livres (sur la Révolution le 14 juillet, sur les émotions le lendemain d’une dispute). On expose ces livres rares que les enfants ont peu de chance de rencontrer ailleurs : livres d’art, livres insolites, livres de poésie. La présence de livres est assez simple : il faut qu’ils soient là quand on en a besoin ou qu’ils réveillent un désir inconnu. Un travail et des relations régulières (réunions, stages) avec les bibliothécaires est indispensable qui doit s’ouvrir aux parents, aux passants. Un lecteur ne se forme pas face à des pages mais au centre de lecteurs multiples qui ont leurs manies, leurs élans, leurs zizanies. Sur le tableau de bord commun, émaillant le trajet, des listes de livres, des résumés, des critiques, des dessins… tout un environnement littéraire qui ancre chaque livre dans un lieu et relie les livres entre eux :  » Être cultivé, ce n’est pas avoir lu tel ou tel livre, c’est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu’ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres.  » (10)

Ecrire. Tout expérience a besoin de récits pour se comprendre et se transmettre. On écrit sur un événement proche ou lointain, qui touche le présent (les faits), le passé (les causes) et l’avenir (les solutions), qui nécessite autant d’affects que de techniques, d’imagination que de conscience. Il va falloir scruter l’écriture des enfants, repérer un accord de mots insolite, un bout de rythme intéressant, une construction, bancale peut-être, mais charmeuse, pour les aider à parler en leur nom, dans leur langue, tout en découvrant leur voix. Et ça, ça se fait parmi les autres,  ceux qui sont vraiment là et qui nous lisent, ceux qui nous parlent de nous à travers les livres. Ecrire n’est pas plus compliqué que lire si on y réfléchit. Plus on vit, plus on lit, mieux on risque d’écrire. Tout texte est d’abord une idée vague qui vient de textes déjà lus, déjà entendus, d’un « vague magma d’émotions » selon Claude Simon.  Toute texte est issu de listes mentales ou écrites (ça vaut mieux au début). Autour d’un sujet donné, on met en constellation (cartes mentales) des phrases déjà lues (comment, déjà, Perrault décrit-il les robes de Peau d’âne, comment François Place parle-t-il des bateaux ?). On y ajoute de nouvelles idées et alors, le texte commence à grandir sur le papier entre les notes griffonnées, les mots raturés, les nouvelles notes, les échappées soudaines, les longues pannes. On rature, on jette, on recommence, on coupe, on colle, on corrige en lisant, en relisant, en lisant, en relisant… Tout n’est pas dicible, par pudeur ou par manque de moyens. L’écriture sert justement à transformer et dissimuler la réalité. Quand les adultes vont se montrer insistant pour recueillir ce qui s’est passé, ce qu’on a ressenti lors du confinement, ça va être utile de savoir écrire à fleuret moucheté et à demi-mots.

A l’arrivée (fin du voyage), on fait le bilan (la fête). On affiche des traces qui refont l’historique d’un projet, bien sûr, mais surtout des chemins pris, dans chaque cerveau et entre tous les cerveaux, pour parvenir à une production commune.  Partir a été possible grâce à un ensemble de processus cognitifs individuels et collectifs soutenus par des outils de conceptualisation nés d’abord du désir de faire, de bien faire. Si chacun n’apprend qu’à son rythme, c’est l’histoire commune qui donne le tempo. Ce qu’on apprend en somme ? A lire, écrire, compter, respecter les autres, c’est tout de même la base, mais surtout qu’aucun retard n’existe en matière d’apprentissage : on repart chaque matin, là où on s’était arrêté la veille, « quoi qu’il se soit passé, il y a eu des apprentissages, conscients ou non. L’important est de savoir lesquels et de partir d’eux. » (11) Ni apprentissages premiers, ni apprentissages fondamentaux mais  » développement global de l’individu à travers l’apprentissage simultané de comportements moteurs, affectifs, intellectuels.  » (12) Ni magie, ni traitement thérapeutique mais des  » solutions construites par les acteurs de terrain…en conjuguant les savoir-faire et en lien avec les familles.  » (13) Ni premiers de cordée ni décrocheurs mais une chaîne d’individus soucieux d’eux-mêmes et du bien public : c’est à plusieurs qu’on apprend seul à voir, penser, aimer… à se prendre en mains. La méthode est la même si on se soucie de décrire ce qu’on a compris derrière nos fenêtres, du haut de nos balcons (14) ou au-delà des murs d’un jardin : comment protéger le vivant ? En le comprenant et en se comprenant au cœur de liens de voisinage.

Les formes d’écrits présentées ici seront efficaces si, comme des outils, on les aiguise, on les affûte, on les retend. A partir des brouillons, enregistrés jour après jour sur un tableau de bord collectif, il faut parler, argumenter, expliquer la force de l’intellectualisation conjuguée à la puissance des émotions. Seul, on ne l’est jamais si on a des livres, du papier, des crayons, un écran… Les lettrés l’ont bien compris qui ont lu, écrit, en regardant les oiseaux fêter l’arrivée du printemps sur un dancing de fleurs en éclosion. Ah ! oui ! On n’a pas de jardin. Au pied des immeubles, il est temps d’en faire pousser. On n’a pas de bibliothèque ? Il est temps de l’organiser. Petit à petit, chaque action hargneusement conduite, contribue à former le grand puzzle des fameux jours heureux.

par Yvanne Chenouf (juin 2020)

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(1) Voir à ce sujet : https://blogs.mediapart.fr/delahaye-jp/blog/090420/des-colonies-educatives-chiche ou http://www.crilj.org/2020/07/02/des-colonies-educatives-chiche

(2) Voir le guide des Francas : Le centre de loisirs, acteur du déconfinement éducatif, mai 2020 (www.francas.asso.fr)

(3) Bénéficiaires du télétravail : 66% de cadres supérieurs, 34% de professions intermédiaires, 30% d’employés, 15% d’indépendants, 5% d’ouvriers (enquête CEVIPOF mars 2020)

(4) https://npa2009.org/actualite/culture/macron-robinson-le-naufrage-le-fromage-et-les-fusils

(5) La Raison graphique, La domestication de la pensée sauvage, Jack Goody, Minuit, 1979

(6) https://fr.wikihow.com/fabriquer-un-livre-en-papier

(7) Anne Herbauts, « Pas de livres lisses pour les enfants, des livres justes », Les Actes de lecture n° 143 : www.lecture.org

(8) Voir Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, CNRS/Zulma, 1993

(9) La Raison graphique, déjà cité

(10) Comment parler des livres que l’on n’a pas lu, Pierre Bayard, Minuit, 2006

(11) http://www.charmeux.fr/blog/index.php?2020/05/02/425-comment-repartir-le-onze-mai

(12) La Manière d’être lecteur, Jean Foucambert, Retz, 1976

(13) https://blogs.mediapart.fr/delahaye-jp/blog/090420/des-colonies-educatives-chiche

(14) Thierry Paquot, « Balcon » in Dicorue. Vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains, photographies de Frédéric Soltan, CNRS, 2017

 

 

BIBLIOGRAPHIE

A propos d’écriture

. Cahier des charges de La Vie mode d’emploi, Georges Perec, Zulma, 1978

. Tous les mots sont adultes, François Bon, Fayard, 2000

 A propos de listes et d’énumération

. Alboum, Christian Bruel, Nicole Claveloux, Thierry Magnier, 1998

. Blaise et le château d’Anne Hiversère, Claude Ponti, école des loisirs, 2004

. Bonsoir lune, Margaret Wise Brown, école des loisirs, 1981

. Costumes, Joëlle Jolivet, Seuil, 2007

. Dans le détail, Elisa Géhin, Les Fourmis rouges, 2017

. Dans l’ensemble, Elisa Géhin, Les Fourmis rouges, 2013

. Georges Lebanc, Claude Ponti, école des loisirs, 2001  

. La Grosse faim de P’tit bonhomme, Pierre Delye, Cécile Hudrisier, Didier, 2005

. Inventaires (série), Virginie Aladjidi, Emmanuelle Tchoukriel, Albin Michel, 2010/2019

. Notes de chevet, Sei Shonagon, Gallimard, 2014

. Presque tout, Joëlle Jolivet, Seuil, 2004

. Toutes les choses avec lesquelles, Gaia Stella, Hélium, 2015

. Zoo logique, Joëlle Jolivet, Seuil, 2002

 Autour du tableau

. Le Calendrier des tâches, Rascal, Riff, Pastel, 2007

. Oscar et la grenouille, Geof Waring, Albin Michel, 2006

. Le Problème avec les lapins, Emily Gravett, Kaléidoscope, 2009

 Autour du voyage

. L’Atlas des géographes d’Orbae, François Place, Casterman, 1996

. Cartes, Aleksandra Mizielinska, Daniel Mizielinski, Rue du monde, 2012

. Comment j’ai appris la géographie, Uri Shulevitz, école des loisirs, 2008

. En voyage, Guy Billout, Gallimard, 2000

 

 

 

Yvanne Chenouf, enseignante et chercheuse, a travaillé vingt ans à l’Institut national de la recherche pédagogique dans l’équipe de Jean Foucambert et a enseigné en tant que professeur de français à l’IUFM de Créteil ; elle fut présidente de l’Association française pour la lecture (AFL) ; conférencière infatigable, adepte des « lectures expertes », elle a publié de nombreux articles et ouvrages personnels et collectifs à propos de lecture et de livres pour la jeunesse dont Lire Claude Ponti encore et encore (Être, 2006), et Aux petits enfants les grands livres (AFL, 2007) ; elle est à l’origine d’une collection de films réalisés par Jean-Christophe Ribot qui donnent à voir des élèves de tout niveau aux prises avec des ouvrages signés Rascal et Stéphane Girel, François Place, Claude Ponti, Philippe Corentin, Jacques Roubaud ; articles récents : « L’intelligence heureuse ou le parti d’en rire » (site du CRILJ, 2018) et  « Ilié Prépéleac » (site du CRILJ, 2020).

 

 

 

 

 

Gwen Le Gac encore

 

Après deux rencontres, en novembre dernier, à Beaugency (Loiret), avec des enfants du centre de loisirs et pour le tout public, à propos de Un enfant de pauvres écrit avec Christophe Honoré, l’illustratrice Gwen Le Gac a rencontré peu après une classe parisienne à la Médiathèque Françoise Sagan. Un article sur ce rendez-vous à lire ici.

 

Gwen Le Gac, née en Bretagne, vivant et travaillant désormais en Seine Saint Denis, est auteure, illustratrice, plasticienne, créatrice textile ; après des études en arts plastiques, en histoire de l’art et en arts décoratifs, faisant feu de tout bois (découpes, imprimés et impressions, broderies, couleurs), « elle navigue dans l’univers de la création et cherche une autre manière de faire l’histoire » ; sensible tant aux arts populaires longtemps méprisés qu’à l’art contemporain, attentive au métissage des mots et des images, elle imagine pour chacun de ses albums de nouvelles formes narratives et graphiques, explore l’imaginaire et interroge le rapport au réel ; parmi ses ouvrages récents : La règle d’or du cache-cache, avec Christophe Honoré (Actes Sud Junior, 2010) qui reçoit le Prix Baobab de l’album,A pas de loup, album collectif sur un texte de Germano Zullo (A pas de loup, 2014), Le Père Noël est un voleur, avec Kéthévane Davrichewy (Actes Sud Junior, 2015), S’aimer, album collectif sur un texte de Cécile Roumiguière (A pas de loup, 2016), Un enfant de pauvres, avec Christophe Honoré (Actes Sud Junior, 2016) ; Gwen Le Gac a publié trois autres albums avec Christophe Honoré et, dans la collection « Mouche » de l’école des loisirs, illustré quatre de ses « petits » romans.

 

Créer avec Mélusine Thiry

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Dans le cadre d’un projet proposé par le CRILJ en 2018 et 2019 sur la représentation de la pauvreté dans la littérature pour la jeunesse, les élèves de la classe de grande section de l’école Côte des Granges à Descartes (Indre-et-Loire) ont, le mardi 19 mars, reçu l’illustratrice Mélusine Thiry pendant une pleine journée. Ils ont notamment regardé avec elle Allumette, album de Tomi Ungerer.

    « Lorsque la petite fille gratte son allumette, se projette sur les murs toutes les ombres de ce qu’elle aimerait pouvoir manger. »

     Dans le prolongement de cette lecture, les enfants accompagnés par l’équipe éducative de l’école et par les animatrices de Livre Passerelle ont réalisé ensemble une fresque inspirée de la technique du papier découpé et du jeu avec les ombres et la lumière cher à l’illustratrice.

    Reportage photographique, dans l’attente d’un article plus explicatif mis en ligne prochainement.

( photos : Sarah Goyer, animatrice de l’association Livres passerelle )

École sans cinéma

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Comme une prolongation à notre colloque des 8 et 9 février 2019 auquel participait Carole Desbarats, très impliquée dans l’histoire d’ École et cinéma, nous relayons la lettre de Jean-Pierre Daniel qui apprendra, pensons-nous, à de nombreux visiteurs de ce site, comment un dispositif donnant toute satisfaction, notamment aux enseignants, et relevant de cette queue de comète qui porte encore le beau nom d’éducation populaire, peut disparaitre. Ce n’est pas rien, pourtant, à l’heure des collants qui grattent, des culottes courtes et des jeans pas encore troués, de découvrir en salle Le Kid (Charles Spencer Chaplin, 1921), Nanouk l’esquimau (Robert Flaherty, 1922), La Belle et la bête (Jean Cocteau, 1946), Le cerf volant du bout du monde (Roger Pigault, 1958), Katia et le crocodile (Jan Kucera et Vera Simkova, 1966), Les aventures de Pinocchio (Luigi Comencini, 1972), Kirikou et la sorcière (Michel Ocelot, 1998), Max et les Maximonstres (Spike Jonze, 2009). N’hésitez pas à expliquer autour de vous.

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Des enfants de cinéma atterrés à Messieurs les Ministres  (1)

     Le Centre National de la Cinématographie et de l’image animée, dans le cadre d’un  « appel à initiative », destiné à régulariser et réorganiser la gouvernance de la coordination nationale de ses dispositifs éducatifs École et cinéma et Collège au cinéma, vient de décider de retirer cette mission à l’Association Les Enfants de cinéma et son équipe de salariés permanents. Aujourd’hui, les administrateurs des Enfants de cinéma négocient avec le CNC et l’association désignée pour lui succéder, Passeurs d’images, les conditions d’un transfert d’activité. C’est sans mandat de ces administrateurs et sans être impliqués dans leurs négociations que nous nous adressons à vous aujourd’hui. Acteurs et partenaires des Enfants de cinéma, sous différentes formes et depuis longtemps, nous souhaitons vous faire part de notre sidération devant cette décision. Pourquoi un tel passage en force, et à une telle vitesse ? Cette précipitation ressemble trop à un déni de démocratie.

    Ce projet d’éducation artistique par le cinéma que nous avons, à divers titre, contribué à créer, développer, et accompagner, a été fondé sur un partenariat entre une volonté politique, énoncée en 1994 par Dominique Wallon, alors Directeur général du CNC et soutenu par le Ministère de l’Éducation Nationale, et un collectif de militants (programmateurs, cinéastes, enseignants, critiques, chercheurs) engagés dans des actions de programmations de films à destination des enfants et porteurs d’un projet pédagogique et artistique, « École et cinéma les enfants du deuxième siècle », piloté par Ginette Dislaire. Ce projet vise à créer les conditions d’une rencontre entre le cinéma et l’enfant comme expérience sensible : la découverte, par les élèves d’une classe d’école élémentaire volontaire, d’une œuvre de l’art cinématographique projetée dans une salle de cinéma. Cette découverte vécue donne lieu à une multitude de pratiques, par la parole, l’écriture, le dessin, la photo, le cinéma, le modelage, la sculpture, le jeu dramatique; elle suscite la construction individuelle et collective d’un rapport au monde, aux autres ; elle se prolonge par des recherches historiques, scientifiques, et documentaires de toute nature, à l’initiative de l’enseignant et de ses élèves, dans la logique du projet pédagogique de la classe et des conditions concrètes de sa mise en œuvre.

    Chaque film proposé est accompagné d’un Cahier de notes destiné à l’enseignant. L’objectif étant de l’aider, dans son propre parcours de spectateur, afin qu’il construise son désir de montrer le film à ses élèves, et qu’il aide, à son tour, les enfants dans leur expérience de spectateur. Il est la base des actions de formations proposées par le projet.

    « École et cinéma les enfants du deuxième siècle » n’a donc pas été fondé comme l’enseignement d’un savoir, ni sur le cinéma, ni « sur l’image », mais comme un projet d’éducation artistique ouvert. Il relève, de ce point de vue, d’une longue tradition artistique et pédagogique particulièrement vivante dans notre pays. C’est à partir de cette proposition que, dans le cadre du dispositif École et cinéma, tout un équilibre fragile a été progressivement développé, rassemblant une multitude de situations locales autonomes, grâce au pilotage de l’association Les Enfants de cinéma. Vingt cinq ans plus tard, sans brader ses exigences, École et cinéma est devenu le plus important dispositif d’éducation artistique du pays. Il concerne, chaque année, 15% des élèves des écoles primaires, soit près d’un million d’enfants.

    La décision qui vient d’être prise remet en cause ce partenariat et le contenu même du projet, sans qu’aucune réflexion dans l’espace public ni aucune évaluation accessible aient démontré la nécessité de les abandonner. Le collectif artistique et pédagogique qui pilote École et cinéma est dissocié : les acteurs de terrain et tous leurs réseaux d’un côté et l’équipe permanente de l’autre, rattachée autoritairement à un autre collectif associatif qui n’a ni la structure, ni l’histoire, ni les objectifs des Enfants de cinéma. Cette décision ne peut que déstabiliser profondément et durablement tout le dispositif et le mettre en péril.

    C’est pourquoi, nous vous demandons de bien vouloir permettre que soit remise en question cette décision, à tout le moins dans sa dimension expéditive et fatale, afin que l’Association Les Enfants de cinéma poursuive sa mission et son projet d’éducation artistique par le cinéma des élèves des écoles élémentaires et maternelles de ce pays.

    Veuillez agréer, Monsieur le Ministre de la Culture, Monsieur le Ministre de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse, l’expression de notre très haute considération.

(vendredi 1er février 2019)

(1) Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, et Franck Riester, ministre de la Culture et de la Communication.

    Une copie de cette lettre (élaborée par Jean Pierre Daniel avec l’aide d’Alain Bergala et de Jean Michel Frodon) a également été adressée à Monsieur le Vice-Président du Haut Conseil pour l’éducation artistique et culturelle.

( pour signer, envoyez un mail à : lalettreEDCA@orange.fr  )

Le site des Enfants de cinéma est ici.

La liste des signataires est .

Les illustrations singulières de Gwen Le Gac

 

par Anouk Gouzerh

    Les illustrations de Gwen Le Gac secouent nos attentes par son exploration toujours renouvelée des techniques, au service du propos de l’histoire.

    Les portraits brodés d’un bébé dans Douze, les masques au pastel gras dans Le Terrible six heures du soir, son propre portrait en pochoir dans Je suis une couleur, dont les pages scindées en trois permettent au lecteur de composer lui-même les expressions du visage.

    L’Une belle l’autre pas aborde directement la question du beau, du moche, à travers deux soeurs dont la plus jeune voudrait qu’on lui explique pourquoi son goût, vestimentaire ou exprimé dans ses dessins, serait le « mauvais ». Les pages orange fluo sont bariolées de papiers cadeaux argentins aux allures de tissus excentriques.

Un enfant de pauvres

    L’illustration de Un enfant de pauvres, écrit par Christophe Honoré, est travaillée étroitement avec l’histoire racontée.

    Enzo est un champion de surf de douze ans, qui connaîtra probablement la richesse à sa majorité, mais restera celui qui dit « non », marqué à jamais par la pauvreté qui est entrée dans sa vie à huit ans. Le récit est sec, le personnage jamais dans l’épanchement. La représentation de la pauvreté et des sentiments du personnage face à celle-ci sont réalistes, complexes. Ainsi la mère retrouve un travail, mais celui-ci reste insuffisant pour bien vivre. Enzo se met à voler, mais sans exploiter ses vols, juste pour dépasser la contrainte de devoir tout se refuser.

    Mettre en images ce récit apparaît comme un défi. Dans ses recherches, Gwen Le Gac s’oriente dans la direction du plein et du vide, commence par dessiner le personnage, sa silhouette. Le bleu profond qui habite l’album est déjà présent. Elle s’inspire de photographies qu’elle prend au cours de son travail, au départ des essais qui s’imposent finalement comme la bonne matière. Comment montrer l’expérience violente que subit Enzo ?

    Les photos font donc écho à ce récit du quotidien, et plus encore à l’idée de pauvreté : par des pixels, des décadrages et des entailles blanches qui « décale » le personnage, forcé de s’extraire du cours normal de sa vie, dans son rapport à sa famille et aux autres enfants.

    Au milieu des photos, des images plus abstraites à la bombe de peinture dessinent des émotions, des paysages : un rond rouge larmoyant comme une balle qui a frappé irrémédiablement le garçon, le bleu de l’ennui, ou celui de la mer qui ouvre au contraire les horizons du futur champion de surf.

    Enfin, quatre pages sans texte en monotype, du dessin sur verre, prennent le relais du récit, lorsqu’Enzo glisse au cœur d’une vague puissante, et pourtant apprivoisée.

    Le papier argentin sur lequel ont été réalisées les illustrations est imprimé tel quel avec les trous du carnet, comme un journal intime du personnage, comme une écriture au jour le jour qui fait « vraie ».

(décembre 2018)

Anouk Gouzerh a obtenu, en 2015, à l’université Paris-Diderot, un Master « lettres, arts et pensée contemporaine » avec un travail de recherche sur la mise en scène de la parole et du silence au cinéma. Elle est, depuis 2018, salarié de Val de lire, association organisatrice notamment du Salon du livre jeunesse de Beaugency (Loiret). Elle est également  médiatrice culturelle pour l’association Valimage qui réunit photographes et vidéastes amateurs bénévoles de la région balgentienne et dont l’objectif premier est la promotion de l’image sous toutes ses formes. 

    Deux rencontres ont eu lieu avec Gwen Le Gac, en novembre dernier, à Beaugency, à propos de Un enfant de pauvres, avec des enfants du centre de loisirs et pour le tout public. Gwen Le Gac a raconté le déroulement de son travail, ses recherches, les idées qui surgissent, les inspirations. Elle a proposé un atelier à partir de collage de symboles, d’étiquettes de prix et de mots clés tirés du livre à placer dans le pochoir représentant la tête d’Enzo. Cet atelier a été pensé comme un prolongement d’une discussion autour de la pauvreté et de la consommation en général afin que chacun puisse exprimer, par l’image et par les mots, sa vision de l’expérience vécue par le personnage. Ces activités entraient dans le cadre de la recherche sur les représentations de la pauvreté dans la littérature jeunesse menée par le CRILJ et qui aboutira, les 8 et 9 février 2019, au colloque La pauvreté à l’œuvre dans la littérature pour la jeunesse. Programme et fiche d’inscription ici.