Maître chat, l’éléphant et les groseilles à Moulins (1)

 

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Le samedi 28 septembre 2019, lors de la deuxième journée professionnelle de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins (Allier), Anne-Laure Cognet, grande connaisseuse de la littérature de jeunesse en général et des albums en particulier, a interrogé Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo. Nous sommes heureux de pouvoir mettre en ligne, en deux fois, le verbatim intégral de cette rencontre décrypté par Hélène Brunet, adhérente de la section régionale du CRILJ/Midi-Pyrénées.

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Bonjour à toutes et à tous ! Nous sommes repartis pour une matinée, deuxième ronde de ces journées pro. Avec deux rencontres, une première, tout de suite immédiatement maintenant avec Gilles Bachelet, Blexbolex et Joanna Concejo et une seconde rencontre autour de l’œuvre de Roland Topor. Entre Joanna qui vit dans un forêt de traits, Blexbolex qui se débarrasse bien volontiers du trait et Gilles qui nous fait croire qu’un trait est d’une simplicité enfantine. On ne peut mesurer plus grand écart graphique que celui de nos trois invités. On se demande bien ce qui s’est passé dans la tête des organisateurs ? Vos livres sont extrêmement différents mais parfois les familles les plus éclectiques sont les plus soudées alors va-t-on savoir peut-être qu’au fur et à mesure de la discussion il y aura des passerelles et des petits ponts qui pourront se faire de l’un à l’autre de vos univers. Alors, peut-être avant toutes choses, je vais commencer par vous présenter, Joanna tu as fait les beaux-arts de Poznan en Pologne avant de t’installer en France en 1994 comme plasticienne. Et puis, en 2008, tu as commencé à publier des livres illustrés. Ce qui est très intéressant dans ta bibliographie, c’est que ta route croise celle d’éditeurs européens divers. Le premier était italien, puis après tu as publié beaucoup chez Notari en Suisse, chez Oslo en Espagne, en France au Rouergue et à l’atelier du poisson soluble, et puis, tout dernièrement, tu es revenue à la Pologne avec les éditions Format dont nous allons parler plusieurs fois aujourd’hui. Donc, en tout, tu as publié une quinzaine de livres illustrés, le plus souvent sur les textes des autres, mais pas tout le temps, de ça aussi on reparlera dans cette rencontre. Blexbolex, tu as fait les beaux-arts d’Angoulême puis tu as découvert la sérigraphie ; ce qui a fait que tu as rejoint les éditions Cornélius dès 1996 comme directeur de collection. Sur la scène jeunesse, tu as illustré plusieurs livres chez Thierry Magnier, au Seuil, chez Nathan, mais on peut quand même vraiment dire que ce qui a été la rampe de lancement absolue incontournable commence avec Albin Michel et avec L’Imagier des gens paru en 2008, couronné meilleur livre du monde, j’adore ce titre, je le trouve superbe, et puis, qui va être suivi de Saisons l’année d’après et de Romance faisant ainsi de ta trilogie des imagiers un marqueur assez exceptionnel. On a dû attendre quelques années avant de découvrir deux nouveaux albums ; je me cantonne à la scène jeunesse qui sont Nos vacances en 2017 et Maître Chat l’année dernière dont nous allons parler aujourd’hui. Et Gilles Bachelet.

Gilles, tu as fait les arts déco à Paris que tu as brièvement, enfin que tu as contourné de belle manière puis tu as publié tes premiers albums jeunesse chez Harlin Quist.

Gilles Bachelet –  Avec une petite participation car c’était déjà la fin des éditions Harlin Quist.

 Et puis de toutes façons, c’était un des principes d’Harlin Quist d’avoir des albums collectifs. On était vraiment dans ce grand tournant des années soixante-dix. Mais c’est suite à la naissance de ton fils que tu publies en 2002 Le singe à Buffon et là-aussi tout commence peut-être plus qu’avec les précédentes participations, tout commence pour toi en tant qu’illustrateur jeunesse et évidemment Mon chat le plus bête du monde en 2004 est un personnage qui va t’accompagner, te suivre. Elles sont collantes ces petites bêtes ! Voire même te poursuivre, puisque va sortir incessamment sous peu ce qu’on peut appeler un « track on »  de Mon chat le plus bête du monde  et qui s’intitule Le casting.

 Gilles Bachelet – Pour fêter les 15 ans du chat.

Voilà, on fête les 15 ans

Joanna Concejo – Il est encore vivant ?

Gilles Bachelet –  Non, celui-là, non.

Voilà pour cette petite présentation. Donc, devant le grand éclectisme de vos livres, je vais commencer cette rencontre par ce qui est peut-être un point commun en tous les cas ce qui peut être une accroche, on va dire ça comme ça, qui est que vous avez tous les trois commis un conte au moins un conte. Alors, commençons peut-être par Blexbolex puisque je l’ai là sous la main. Tu as publié Maître Chat et Maître Chat, pour être honnête, c’était véritablement une surprise à sa découverte parce qu’il  emprunte la ruse et le cynisme à son ancêtre le chat botté. Là-dessus, il est tout à fait conforme mais avec une verve très actuelle et une écriture très théâtrale qui vient rythmer comme ça ce petit objet. Donc, un chat jeté par la fenêtre par son maître découvre la liberté, rencontre un lapin d’une insondable bêtise et poltronnerie ; ce n’est pas le trait premier du lapin. Et alors que le chat envisage le hold-up d’une petite épicerie, il se fait attraper et retourne à son état de chat domestique. Alors commençons par le commencement, tu dédies ce livre à Charles, Michael et Joseph qui sont-ils donc ?

Blexbolex – Charles, c’est Charles Perrault évidemment. Michael Kouliakof, c’est Le maître et Marguerite et il y a un personnage particulièrement odieux mais très drôle qui est un démon qui a la forme d’un chat très volumineux et particulièrement odieux. Et le dernier, c’est Joseph Lada qui est un illustrateur tchèque et auquel la silhouette de mon chat doit beaucoup car il a créé et illustré un livre qui s’appelle le chat Mikes. Au contraire de mon personnage, c’est un chat d’une gentillesse extrême parce que trop naïf. Il ressemble vraiment beaucoup au personnage que j’ai dessiné il a des petites bottes rouges et une casquette donc je me suis amusé à faire un méchant Mikes.

Un méchant Mikes. Le fait est que ces personnages ce chat et ce lapin appartiennent à ton vocabulaire, ce sont des personnages que l’on retrouve ailleurs.

Blexbolex – Oui, ce sont mes personnages amusants que j’ai utilisé le chat et le lapin dans un album qui n’est pas destiné aux enfants qui s’appelle Hors zone ; c’est amusant de ramener ces créatures dans différents contextes sur différentes scènes comme des comédiens. C’est pour ça que j’ai mis ce livre sous forme de pièce de théâtre ; ce sont des comédiens que j’engage pour un temps.

Des intermittents ?

Blexbolex – C’est ça ! De quoi vivent-ils après ? … Je ne sais pas, ils sont chez Gilles ?

Très certainement ! Voilà ce sont des personnages mais le fait est qu’ils s’inscrivent en toi. Ils reviennent à d’autres moments comme un vocabulaire graphique mais ils s’inscrivent aussi dans cette histoire du livre longue. Notamment cette couverture où le chat fait révérence et, du coup, il fait référence. Est-ce que pour toi c’est important de s’inscrire dans cette tradition longue de la représentation, ici du Chat Botté ?

Blexbolex – Oui, bien sûr ! C’est un jeu de réponse culturelle et je tiens à leur rendre hommage c’est-à-dire que sans ces personnages, je n’ai pas de création pratiquement, je n’ai que la fantaisie de les réemployer, de les réinterpréter. Ces personnages pour moi sont essentiels, supérieurs. Par exemple, dans Romance, les personnages comme par exemple Pinocchio, sont des archétypes. Grâce à ces archétypes, je peux m’exprimer mais pour moi c’est ce qu’il y a de mieux dans l’expression de la littérature enfantine. Ça commence par des personnages pour moi pratiquement.

Gilles, est-ce que pour toi aussi ça commence par des personnages, toujours ?

Joanna Concejo – Ça  commence par des envies de dessin déjà. Après, c’est dépendant de chaque album, si vous parlez d’un album en particulier.

Là, ce qui m’interpellait, c’était toutes ces références aux personnages traditionnels.

Gilles Bachelet – Oui, j’en ai aussi dans Madame le Lapin Blanc. Je me réapproprie des personnages d’autres auteurs.

En l’occurrence Lewis Caroll ?

Gilles Bachelet – Qui appartiennent à Lewis Caroll. En inventant d’autres à-côtés, un petit mélange des deux. C’est une facilité pour moi car je n’avais pas particulièrement envie de dessiner Alice parce que je ne sais pas dessiner les petites filles donc j’ai dessiné des lapins. (rires)

Mais s’adosser au texte, s’adosser à cette culture, c’est important aussi ?

Blexbolex – Pardon, j’étais en train de penser au lapin blanc. S’adosser, c’est-à-dire… ? Non, ce sont des personnages qui me sont extrêmement sympathiques qui me donnent des envies de conter mais c’est parce qu’ils ont déjà un vécu littéraire culturel ; ce sont pour moi des personnages familiers.

 En tout cas, si j’en viens à ce Maître Chat et à la tradition dans laquelle il s’inscrit, c’est une tradition qui est assez bousculée dans le traitement que tu en fais, que tu lui proposes. Notamment, avec son décor de poubelles, ces objets qui trainent un petit peu à chaque page ces bouteilles, ça n’a rien à envier au Singe à Buffon, il y a un petit problème d’alcoolisme en commun entre les deux albums, avec cette trame noircie comme si l’imprimeur n’avait pas lésiné sur l’encre. Est-ce que cet objet du conte avait besoin d’être un peu patiné ?

Blexbolex – D’être un peu sali, oui ! De toutes façons, le personnage du chat est vraiment méchant. C’est parce qu’il échoue qu’il devient sympathique et donc j’avais envie de donner un arrière-plan relativement sordide à cette histoire qui est exprimé par les déchets, par les traces d’alcoolisme et le fait que l’univers urbain est en train de se construire à ce moment-là avec ses palissades etc. etc. Un univers pas fini, en construction, un peu sale. Là-dessus, je construis mon histoire avec un personnage qui échoue à être totalement méchant, et tant mieux pour lui, et tant mieux pour le lecteur !

Joana, tu as illustré deux contes, Les cygnes sauvages en 2011 et Le Petit Chaperon rouge en 2015. Je vais plutôt m’arrêter sur ce dernier parce que ce Petit Chaperon rouge propose une véritable gageure ; c’est-à-dire que tu as dans le même livre proposé les deux versions du conte : celle de Perrault et celle de Grimm à la queuleuleu. En faisant, par tes images, un lien qui t’est propre et en enchaînant, en donnant l’unité à ces deux textes. Est-ce-que tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

Joanna Concejo – Oui, je vais raconter parce que je m’explique toujours de ce projet.

C’est vrai ? On te demande de te justifier ?

Joanna Concejo – On me le demande mais je ne me  justifie pas moi-même. Je justifie les choix d’édition parce que ce livre n’a pas du tout été pensé comme ça. C’est l’édition française qui est comme ça. C’est l’unique version qui a les deux versions du texte. Ce n’est pas du tout mon choix. Donc, je suis obligée de m’expliquer de quelque chose que je n’ai pas décidé. Moi, j’ai dessiné uniquement pour la version des frères Grimm. Normalement, comme tout le monde, pour un seul texte ! Et l’éditeur, lorsqu’il a acheté les droits parce que le livre dans sa version première est coréen. Et bien, il a eu l’idée brillante de mettre les deux textes ensemble !

Ce qui fait que tu es enquiquinée à chaque fois ?

Joanna Concejo – Oui, j’arrive dans les classes et les enfants me disent : « Mais, tu as fait n’importe quoi ! ». (rires) Et moi, je suis entièrement d’accord ! Je leur dis : « C’est n’importe quoi, ce livre ! ». (rires) Ensuite, je leur explique pourquoi il est comme ça. Mais moi, je suis vraiment d’accord avec eux et, je prends la responsabilité de ce que je dis, je n’ai pas voulu ça, mais l’éditeur voulait tellement ça.

L’éditeur a tellement voulu cela qu’il a gagné ?

Joanna Concejo – Il a gagné et, du coup, moi, lorsque je raconte cet album, j’ignore les deux textes. Je tourne les images et je raconte ma version !

Le fait est que tu racontes une version du Petit Chaperon rouge qui t’appartient totalement. Ne serait-ce que parce qu’on n’a jamais vu le petit chaperon rouge et le loup faire une course en sac et que cette image est juste …

Joanna Concejo – Non, mais ce n’est pas forcément parce qu’on ne l’a jamais vu qu’ils ne l’ont pas fait ! (rires)

Absolument ! Joanna sait ça, elle ! Tu as une façon d’illustrer ce conte en partant vraiment sur des détails un peu sur la marge sur la bande. Est-ce que illustrer une scène convenue t’ennuie ? Comment les choses se passent pour toi, sur un texte fondateur que tout le monde connait ?

Joanna Concejo – Non, ça ne m’ennuie pas. Je ne me sentais pas dans quelque chose de convenu, non plus, pas du tout. Et moi, je sais ! Je « connais » exactement où ça s’est passé ! Je plaisante. Quand j’étais petite, j’étais persuadée que ça se passait dans le village de mes grands-parents parce que sinon, comment ma grand-mère aurait-elle été au courant ? (rires)

Très bien, voilà, il nous fallait la clé !

Joanna Concejo – Je demandais des précisions à ma grand-mère. Je lui demandais sur quel chemin, dans quelle forêt exactement, à quel endroit sur ce chemin a eu lieu la rencontre ?, où est la maison de la grand-mère ? Elle jouait le jeu, elle était très rigolote ! Ma grand-mère disait : « C’est là-bas, c’est cette forêt-là. » Donc, sur le coup, je n’imaginais pas tout de suite ce qu’ils pourraient faire ensemble ces deux-là. Mais, non, ce n’était pas un exercice de quelque chose de convenu qu’il faille faire ceci ou cela.

C’est le petit chaperon rouge de ton enfance ?

Joanna Concejo – Oui, exactement avec des lieux de mon enfance, avec presque ma vraie grand-mère, je dis presque parce qu’elle ne fumait pas. Dans le livre, elle fume donc c’est un peu ma grand-mère et ma mère ensemble. Je ne faisais que dessiner ce que j’ai toujours vu à cet endroit-là.

On a éclairci un mystère. En tous cas, les éditeurs font donc n’importe quoi ! Gilles, tout fout le camp chez ma mère l’oie, ça on le savait ! Avec Il n’y a pas d’autruche dans les contes de fées en 2008, c’est un de tes  premiers albums qui va attaquer frontalement ce patrimoine des contes. On peut dire qu’on accumule une série de scènes extrêmement drôles sur ces contes du répertoire mais dans l’ensemble tu as d’autres livres qui taquinent le conte de fées d’une manière ou d’une autre ; dont Le chevalier ventre de terre, par exemple, qui est l’histoire de cet escargot procrastinateur et vraiment beaucoup trop lent pour arriver à temps sur le champ de bataille et qui est présenté comme un conte de fées. Alors, ma première question : Est-ce qu’un conte de fées, pour toi, est un bon terrain de jeu ?

Gillles Bachelet –  Bien sûr, quand on aime pasticher les choses ! Moi, j’appelle ça jouer avec les affaires des autres, avec les jouets du copains.

Tu me prêtes ton personnage !

Gilles Bachelet – Il faut le faire avec des choses qui sont très connues, sinon ça ne marche pas. Partir d’archétypes, de clichés que tout le monde connait. Par exemple, Le Petit Chaperon rouge, il y en a je ne sais pas combien de milliers de versions ; c’est inépuisable ce qu’on peut faire avec ça. C’est donc l’occasion de faire intervenir les personnages.

De foncer dans le tas. Alors, si on parle des personnages, pour ces contes de fées, tu as quand même pris des animaux, comment dire, des animaux réputés difficiles à dessiner : une autruche et un escargot.

Gilles Bachelet – Ce n’est pas difficile, c’est un animal, pour un illustrateur, qui est du pain béni parce qu’il y a le contraste du noir et du blanc et il y a le contraste des parties toutes emplumées et des parties toutes nues. Et puis, ça a un air crétin quand même ! Il faut bien le dire. Moi, j’adore dessiner des autruches. C’est parti d’ailleurs de cette envie de dessiner des autruches.

C’est parti de ça. Tu t’es dit, qu’est-ce que je pourrais faire avec une autruche ?

Gilles Bachelet – C’est à peu près ça oui. (rires)

Alors, un des traits distinctifs, dans ta manière de dessiner parce que beaucoup de tes albums reposent sur ces animaux. Un des traits distinctifs, c’est de ne pas rendre ces animaux humains, de ne pas les anthropomorphiser, ne pas faire comme si ils étaient comme nous avec une expression ou quelque chose qui les rapproche de nos visages. Est-ce important pour toi de rester sur ce registre animal ? De garder cette étrangeté ?

Gilles Bachelet – C’est dépendant absolument de mes albums puisque dans Le lapin blanc, ils sont très anthropomorphisés. Ils sont habillés, ils ont des comportements vraiment humains. Donc, il y a toute une échelle de variation là-dessus.

 Je sais que Benjamin Rabier est quelqu’un d’important, il est dans un certain nombre de pages de tes albums. Comment envisages-tu le lien avec Benjamin Rabier ?

Gilles Bachelet – C’est une espèce d’affinité qui s’est faite comme ça. Elle vient d’un souvenir d’enfance que j’avais de Benjamin Rabier. Je me suis aperçu après, mais sans que ce soit une volonté délibérée de ma part que je reprenais un peu les mêmes systèmes narratifs, les mêmes systèmes de mise en page que Benjamin Rabier. Des séquences d’actions, puis des images plus fouillées avec des décors. C’est difficiles à dire pourquoi on peut avoir une affinité avec le trait de quelqu’un avec l’univers de quelqu’un.

En tous cas, à l’exposition si vous n’y êtes pas encore allés, vous allez y aller ! Il y a une planche absolument magnifique, un hommage à Benjamin Rabier avec un certain nombre de vaches-qui-rit ; en tous cas, le masque de la vache-qui-rit qui a été adopté par un certain nombre de personnages. Le grand jeu c’est de pouvoir reconnaître les personnages sous le masque. Cette planche a été faite à quelle occasion ?

Gilles Bachelet – Elle a été faite pour une exposition à Montreuil qui s’appelait Jubilo, si je me souviens bien. Il y a quelques années, ils avaient demandé à plusieurs illustrateurs. C’était parti du Château d’anniversaire de Claude Ponti. Il fait référence à toutes ses lectures d’enfance et on a demandé à plusieurs illustrateurs d’imaginer une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer… (rires du public qui regarde la planche projetée) une fête en l’honneur de quelqu’un et dans laquelle il ferait figurer des personnages des lectures de leur enfance. Donc, j’ai choisi Benjamin Rabier puisque c’est pour moi une référence et j’ai fait figurer avec les masques de la vache-qui-rit. Puisque quand je vais dans une classe et que je leur parle de Benjamin Rabier, bien sûr les enfants ne connaissent pas le nom de Benjamin Rabier, et quand je leur dit que c’est lui qui a dessiné la Vache qui rit, bien sûr, ça leur dit quelque chose. Cet espèce d’emblème de la Vache qui rit, je l’ai mis comme masque à tous les personnages des lectures de mon enfance.

Alors, le fait est que dans tes livres, il y a un rapport avec l’érudition. Tu accumules tout.

Gilles Bachelet – Juste. Mais je reviens sur l’anthropomorphisme. C’est surtout dans les histoires d’amour que j’ai cherché à ne pas mettre de traits anthropomorphiques et à ne pas mettre des yeux …

Le Chevalier ventre à terre non plus. Ce sont des escargots. Ils sont habillés mais tu aurais pu leur dessiner de grands yeux à ces escargots et ce n’est pas le cas. L’autruche reste une autruche ; c’est pour ça que je trouve que l’habillement ne fait pas tout dans l’anthropomorphisme. Il y a aussi une manière de représenter le visage. Bref, fermons la parenthèse de ces animaux humains. Juste sur le jeu des références, vous avez une manière très différente de les aborder. Gilles, on peut dire que tu les accumules vraiment d’un livre à l’autre. Bon, alors, Champignon Bonaparte, c’était vraiment la référence à la peinture d’histoire. Mais dans Mon chat, tu glisses de nombreux tableaux de grands peintres modernes. Dans XOX et OXO – je me suis entrainée à dire ce titre – , il y a pas mal de références à l’art contemporain.

Gilles Bachelet – Dans XOX et OXO, c’est vraiment développé car il y a jusqu’à 27 références, par double-page, à des artistes.

C’est votre petit défi de toutes les retrouver ! Mais le fait est que toutes ces références à plusieurs niveaux permettent des jeux de lecture très différents. Est-ce que pour toi c’est ça un album réussi, c’est quelque chose où tu peux t’adresser à tout le monde en même temps ?

Gilles Bachelet – Ce que je cherche à faire, c’est que les références soient un jeu avec le lecteur, souvent beaucoup plus avec le lecteur adulte. Mais ce que je cherche, c’est que ça ne perturbe pas la lecture à un autre niveau de lecture. C’est-à-dire que les références, on les trouve ou on ne les trouve pas, ça n’a pas d’importance. Je veux que ça reste lisible pour un enfant. Champignon Bonaparte, par exemple, on n’a pas besoin de connaître l’histoire de Napoléon. C’est l’histoire d’un sale gosse qui embête tout le monde et qui va finir par se retrouver tout seul. On peut le lire à ce niveau de lecture-là. Après, si on connait l’histoire de Napoléon, on va trouver d’autres références. Ce que j’essaye de faire, c’est que les références ne perturbent pas la lecture.

Pour XOX et OXO, on part pour une planète fort lointaine avec des références à la science-fiction que tu n’avais pas encore réussi à placer ailleurs et tout ça pour arriver au bout du compte à un musée d’art contemporain interstellaire, on est d’accord ?

Gilles Bachelet – Oui.

C’était quand même un sacré détour. Joanna, dans tes albums, le jeu des références est peut-être plus un jeu de mémoire parce que tu glisses souvent des cartes postales.

Joanna Concejo – Quelques fois, j’ai mis des petites références.

Ah ! Oui, mais justement ces petites références, ces photos, ces petits bouts de papier, quel rôle joue ce que tu glisses dans le livre ? Parce que c’est très récurrent ces photos, ces documents et ces petits bouts de papier.

Joanna Concejo – Je sais très peu expliquer mes livres, mais c’est normal parce que j’ai lu dans un livre qui s’appelle La main qui pense que ça peut arriver à des gens de ne pas savoir trop ce qu’ils font lorsqu’ils font les livres. Moi, j’ai besoin du retour du public pour que les gens m’apprennent ce que j’ai fait et que je puisse ensuite en parler. Et maintenant, je me suis perdue. Ah, oui ! C’était la question des références. C’est un petit peu, légèrement obsessionnel. Je peins pour épuiser ce petit filon, je ne sais pas combien de temps ça va durer. Mais en tout cas, j’ai une affection particulière, j’ai vraiment une affection énorme pour ces vieilleries. On va dire pour ces vieux bouts de papier, pour ces vieilles cartes, pour ces personnes qui regardent des vieilles photos. Je ne sais pas, je suis encore très très attirée, je ne m’en explique pas. Et puis, moi, je n’ai pas besoin de m’en expliquer, pour quoi faire ? Je n’ai pas besoin de tout expliquer. Jusqu’au bout, lorsque je travaille, je le prends tel quel. Je ne le questionne pas en fait.

J’entends bien. Du coup, laissons de côté tous les petits bouts qui se promènent, certains font référence peut-être à tes archives personnelles et d’autres pas du tout. Laissons-les vivre leur vie dans ces livres-là. En revanche, tu as un rapport aux paysages à la  nature morte, à l’herbier qui est extrêmement fort. D’où vient en toi, cet ancrage dans ces paysages ? Est-ce que là encore tu vas me dire la forêt de ma grand-mère …

Joanna Concejo – Bien sûr, je vais le dire !

… mais est-ce qu’elles font références aussi à des peintures classiques, une culture apprise aux beaux-arts ? Enfin, voilà ! Comment les choses s’ancrent pour toi dans les livres ?

Joanna Concejo – C’est encore une fois quelque chose que je n’arrive pas trop à bien démêler. C’est assez emmêlé, mais, moi, ce fouillis me va. Donc, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’aime les paysages. Je pense que ça y est pour quelque chose, l’environnement dans lequel j’ai vécu jusque assez tard. J’ai quitté ma campagne chérie de manière un peu définitive, pas tout à fait, mais de manière un peu plus significative lorsque j’avais déjà vingt ans. Donc, ça faisait un bout de temps que je n’étais entourée que de paysages, de forêts, etc. De plus, j’ai une fascination pour la peinture. Venant d’où je viens, de la Pologne, nous avions, quand j’étais petite, une grande influence de l’Est. Ce n’est pas un scoop ce que je vous dit là. (rires) J’étais fascinée par des reproductions des peintures russes, sur les timbres, en minuscule. Je pouvais passer des heures sur les albums de timbres avec les reproductions de tableaux de paysages. J’adorais ça. J’avais l’impression de rentrer dedans. Si il y avait un chemin, et bien, j’avais vraiment l’impression d’aller sur ce chemin dans des timbres alors que c’était vraiment tout petit. C’était une fascination que j’avais et que j’ai encore quand quelque chose est petit. Surtout un paysage, ça me fascine. Je suis scotchée. Il y a certainement d’autres références que je ne connais pas, que j’ai laissées entrer en moi sans faire attention, ça s’est mélangé.

Alors, puisqu’on parle du minuscule. Je voudrais qu’on parle du livre qui vient de sortir, Ne le dis à personne, où tu racontes à deux voix avec ton mari Rafael, vos enfances respectives, un jeu de ping-pong entre vous deux. Vos textes rebondissants les uns sur les autres : toi ton enfance en Pologne, lui son enfance en France dans une famille d’origine espagnole et tes images font le lien entre vos deux textes. Le livre est extrêmement touchant, les textes sont très beaux. Quand toi tu te plains d’un manteau hideux, lui raconte des séances d’essayage de pantalon, évidemment pendant la meilleure émission télé. Enfin, voilà, c’est toutes ces petites choses de l’enfance que vous racontez l’un sur l’autre mais graphiquement le trait que tu fais c’est toi qui illustre l’ensemble du livre. C’est de vous représenter, j’imagine tous petits, tous minuscules, perdus sur cette page et souvent de diviser la page en deux. Comment as-tu voulu interpréter vos enfances ? Parce que là, c’est vraiment ce retour aux sources directement, frontalement.

Joanna Concejo – Je ne les ai que depuis hier. Heureusement, merci aux enfants que j’ai rencontrés, qui m’ont posé beaucoup de questions, qui m’ont obligée à penser sur la question. Alors, pourquoi minuscule, parce que comme je me suis servie pas mal de photos : des miennes et des siennes, souvent les photos de l’époque ne sont pas géantes. Elles sont assez petites. Les gens, sur ces photos-là, sont assez petits. Et moi, j’ai voulu garder cette mesure. Donc, si, sur une photo, j’étais toute petite, alors je la dessinais pareil, toute petite. Et maintenant, le contexte, c’est que je suis toute petite, perdue dans cette feuille très grande. Quand les enfants, hier, m’ont demandé pourquoi tu caches une partie des images, pourquoi on ne peut pas regarder derrière, on veut voir le visage de cette petite fille, on ne peut pas le voir ça, nous énerve. Moi, je n’avais pas d’explication. Mais j’en ai une, on va dire provisoire pour aujourd’hui … (rires)

C’est une bonne idée, merci.

Joanna Concejo – C’est provisoire parce qu’elle pourra peut-être encore évoluer changer. Je me suis  dit que c’est un peu comme avec les souvenirs, tout n’est pas net et tout n’est pas découvert. C’est plutôt qu’il y a une partie qui est tellement couverte qu’on n’arrive plus trop à voir. C’est vrai, il y a une petite frustration du fait de ne plus pouvoir arriver à tout voir clair, ou à découvrir ces parties cachées et c’est probablement sorti un peu tout seul dans le dessin ; le fait que celui qui regarde ait aussi la frustration : eh bien non, il ne verra pas le visage de cette petite fille qui est caché par une autre partie de l’image !

Parce qu’on n’a plus accès à ses souvenirs ?

Joanna Concejo – Pas la totalité en tous cas ! Enfin, moi, je suis comme ça, je ne sais pas vous ? Je sens que c’est un sentiment partagé.

(Moulins – septembre 2019)

 

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 Hélène Brunet habite et travaille dans le Volvestre, territoire rurbain au sud de Toulouse. Elle est enseignante dans le 1er degré et a, cette année, une classe de cours préparatoire. Elle a toujours intégré la littérature de jeunesse dans sa pratique pédagogique et a réalisé plusieurs classes lecture à la Salle du Livre du CADP de Rieux Volvestre. Elle est depuis deux ans adhérente au CRILJ/Midi-Pyrénées où elle occupe le poste de trésorière adjointe. Elle s’est investi dans les projets menés par le CRILJ au plan national, notamment, en 2019, celui autour des représentations de la pauvreté en littérature de jeunesse. C’est une fidèle des rencontres avec les auteurs-illustrateurs qu’invite le CRILJ/Midi-Pyrénées Elle apporte son concours, en 2020 et 2021, au projet Habiter. Hélène Brunet est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

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photos : André Delobel

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Vivons livres !

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La campagne de soutien à la librairie indépendante Vivons livres ! imaginée par l’école des loisirs, c’est en ce mois de septembre 2020. A votre disposition, dans les librairies, d’une part, un joli livre dans lequel soixante auteurs, autrices, illustrateurs et illustratrices de la maison rendent hommage aux libraires en mots et en dessins et dans lequel on ne s’étonnera pas de trouver notamment des contributions de Claude Ponti, Anne Herbauts, Flore Vesco, Anaïs Vaugelade, Kitty Crowther, Grégoire Solorareff, Jean-François Chabas ou Susie Morgenstern, et, d’autre part, une série de six affiches mettant en scène un malicieux écureuil dessiné par Olivier Tallec.

« Dans la période de grandes difficultés sanitaires et d’incertitudes économiques totalement inédite que nous traversons, répondre aux besoins profonds de culture et de lecture est essentiel. Face aux mutations et aux incertitudes de notre société, notre conviction d’éditeur indépendant, mais aussi de libraire, est que notre rôle est d’aider chacun à mieux comprendre, par la lecture, les enjeux actuels, de contribuer à développer l’esprit critique, mais aussi de montrer le beau car le monde du langage reste le meilleur » (Louis Delas, directeur général de l’école des loisirs).

Voici quatre textes extraits du recueil, avec l’autorisation de leurs auteurs et celle de l’éditeur.

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Cinquante ans de voyages

     Ma maison regorge de livres. J’en fais parfois des tas, par taille, des constructions improbables.

    C’est une foule bienveillante et qui, toujours, m’interpelle. Lorsque j’ai déménagé récemment, du Loiret vers la côte belge, le très aimable transporteur a ri en voyant autant de caisses alignées, incrédule, cinquante ans de voyages entre les lignes. Et pourtant, en ce confinement, ce qui me manque le plus, c’est de ne pas pouvoir entrer dans une (vraie) librairie pour en trouver au moins un autre.

    Mes ami·e·s libraires le savent : en principe, je ne sors jamais sans un livre, car sinon j’ai l’impression d’un acte manqué. Je peux explorer longtemps : il y a forcément un recueil ou un roman qui va m’étonner, me faire un clin d’œil ou provoquer un battement de cœur entre deux pages. J’aime ouvrir un livre, en lire seulement un soupçon de mots, quelques bribes, puis, si ça me plaît, l’emporter comme un secret, puis filer au café pour m’en nourrir tout de suite. Sans librairie, je me sentirais souvent lettre morte. C’est mon addiction.

    Dans chaque ville où j’ai vécu, j’ai aussi trouvé la ou le libraire qui finit par si bien connaître vos chemins qu’il vous y précède et, les yeux pétillants, vous sort d’une pile, en un geste de magicienne ou de prestidigitateur, ce petit rectangle inconnu qui va ensemencer dans l’heure votre imaginaire. Ma maison regorge de livres, mais un autre m’attend, bien caché, flamboyant sur une étagère, ou dans la main qui se tend. Comme il se doit, mon déconfinement commencera en tournant une nouvelle page.

(Carl Norac)

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Libraireté chérie

     Je me demande souvent pourquoi j’achète autant de livres. Deux, trois par semaine. Et parfois plus. Bien plus, en tout cas, que je ne peux en lire.

    Il faudrait peut-être que je vois un psy…

    Mais finalement, ce ne sera pas nécessaire. Le 17 mars dernier, à midi tapant, j’ai la réponse à ma question : si j’ai stocké tous ces livres comme un animal engrange des provisions pour l’hiver, c’était bien sûr pour résister au confinement. Pour tenir jusqu’à la fin (en espérant qu’elle arrive un jour). C’était une question de vie ou de mort, car lorsqu’on souffre, comme moi et pas mal d’autres, d’une addiction sévère aux bouquins et aux librairies, comment survivre à six, huit ou dix semaines de manque ?

    Bien sûr, j’ai une liseuse. Mais ce n’est un pseudo-livre sans âme, ni encre, ni papier, de la glaciale électronique, un substitut tout juste bon à se soulager du poids des livres le temps d’un voyage. Mais qui oserait encore parler de voyage en ces temps où nous nous claquemurons ?

    Pendant des mois et des années, j’ai donc fait des réserves de livres sans savoir pourquoi. Rien de plus, au final, qu’un réflexe animal dicté par la peur du manque et la trouille vertigineuse de n’avoir plus rien à lire. C’est l’instinct qui parlait en moi, l’instinct du lecteur ou, plutôt, du liseur.

     Ce n’est pas tout à fait la même chose.

    Le lecteur est assez plan-plan, il aime son confort, revient à ses auteurs et ne fait confiance qu’à sa librairie chérie. Le liseur est d’une trempe plus aventureuse. Où qu’il se trouve, il explore, butine et papillonne. À l’image des marins, le liseur a une librairie dans chaque ville. Disons qu’il est plusieurs fois fidèle aux nombreuses librairies qu’il a croisées au cours de sa vie et qu’il n’hésitera jamais à pousser la porte d’une belle inconnue pour en humer le parfum et lancer un coup d’œil avide en direction de ses tables et rayonnages chargés de livres.

    Ce que le liseur aime plus que tout, c’est fouiner, fureter, fouiller, farfouiller et s’interroger : qu’est-ce que je vais bien dénicher aujourd’hui ?

    Car tout bon liseur a un devoir à respecter : ne pas ressortir les mains vides.

    Question de la libraire :

– Vous souhaitez un renseignement ?

– Non, non… merci. Je flâne.

    Déjà explorateur, un bon liseur se double d’un flâneur. Voilà qu’une couverture attire son attention. Livre inconnu. Titre inconnu. Auteur inconnu. Et l’impression soudaine que ce livre-là a été écrit pour lui. L’attirance est réciproque : manifestement, ce livre n’attend qu’une chose : que le lecteur s’en saisisse. Après tout, les librairies sont là pour ça, non ?… Pour rencontrer des histoires et les mille façons de les raconter.

    Le liseur s’empare du livre, en caresse la couverture, le retourne, le feuillette… Saisit quelques phrases piochées au hasard… Coup d’œil vers la libraire occupée avec un client.  Attente. Nouveau feuilletage… Ah ! La voilà disponible.

– Celui-là, vous pouvez m’en parler ? Vous l’avez lu ?…

    Sourire complice de la libraire.

– Celui-là ? Voilà quinze jours que je le conseille à mes clients et aucun ne me l’a encore jeté à la figure !

    Mais qui est-il donc, « celui-là » ?

    Mille réponses possibles. Bien entendu, votre « celui-là » ne sera pas le mien.

    En ce qui me concerne, ce pourrait être… Tour d’horizon, Kathleen Jamie, par exemple. Un bouquin au physique plutôt ingrat : couverture verdâtre et titre blanchâtre.

    Mais dès les premières phrases, embarquement garanti : cap sur les Hébrides et quelques îlots atlantiques à peu près inaccessibles, peuplés d’oiseaux de mer et semés d’ermitages abandonnés. Coup de foudre. Voilà le liseur transporté, dans tous les sens du terme, par l’écriture savoureuse d’une auteure écossaise dont il ne connaissait pas même l’existence une seconde plus tôt.

    Sans en être tout à fait sûr, je crois bien avoir débusqué ce livre à Montbard, dans l’une de mes librairies bien-aimées : À fleur de mots.

    Dans une vie antérieure, Véronique, la libraire, travaillait à l’ONF. Je fais partie des dinosaures qui ont fait du latin du collège jusqu’au lycée : vous me pardonnerez d’étaler les maigres restes de ces lointaines études. « Livre » et « librairie » viennent tous deux du latin liber qui signifie tout à la fois l’écorce d’un arbre et le livre. En français, le mot « liber » désigne toujours une partie de l’écorce des arbres qui « a longtemps servi de support à l’écriture », m’apprend le vénérable dictionnaire de l’Académie française.

    Et voilà ! Le tour est joué ! « Ma » libraire est tout naturellement passée des arbres aux livres et du liber à la librairie, suivie en cela par son mari, lui aussi ancien garde forestier qui, à peine à la retraite, s’est aussitôt réinventé une nouvelle vie de libraire.

    À fleur de mots n’est pas ma seule bien-aimée. Loin de là… Il y a aussi cette librairie BD de Dijon, nichée au fond d’un passage introuvable et dont le libraire semble avoir tout lu depuis la création du monde, ou encore la minuscule librairie française de Bucarest, qui résiste vaille que vaille à l’invasion des tours de verre, et puis encore celle de Royan… Et celle de La Chaise-Dieu… Et celle de Dole… Et celle de… et tant d’autres !

    À quoi tient donc l’attirance pour telle ou telle librairie ?

    Comme tous les charmes, celui-ci reste inexplicable. C’est affaire de passion, de liseurs et de libraires. Le résultat d’une alchimie secrète entre un lieu, une façon d’accueillir, un goût de lire, un certain ordre, ou un certain désordre, un agencement de l’espace, une façon de mettre les livres en valeur…

    La fusion reste imprévisible et mystérieuse. L’amour ne se décrète pas.

  Pour ma part, j’ai un faible pour les librairies légèrement « bordéliques », voire un peu plus. Si l’on n’y trouve pas le livre que l’on cherche, on finit toujours par dégotter celui qu’on ne cherchait pas, ce qui est encore mieux ! D’ailleurs, c’est bien simple, je ne cherche aucun livre particulier en entrant dans une librairie.

    Je reçois depuis hier quelques mails de librairies annonçant qu’elles ouvrent un service drive. C’est mieux que rien, mais il y manquera le principal : le plaisir de fouiller et d’explorer.

    Alors vivement la fin (du confinement) !

    Et ce jour-là, c’est promis, même masqués, gantés, et ivres de gel hydroalcoolique, nous autres, lectrices, lecteurs, liserons, liseronnes, liseuses et liseurs, nous retrouverons « nos » librairies.

    Et notre libraireté chérie.

(Xavier-Laurent Petit)

Pousser la porte

     J’avais douze ans. Tous les jours, sur le chemin de l’école, je passais devant une librairie. Et tous les jours, je m’attardais quelques minutes devant la vitrine remplie de livres dont les titres m’intriguaient : Alice et le Fantôme, Le grand combat, Mon bel oranger ou Le premier cercle, et d’autres que j’ai oubliés. Je brûlais de l’envie de pousser la porte et de fouiner parmi tous ces livres, mais je n’avais pas un sou vaillant. Alors, je décidai de grappiller la moindre pièce de monnaie qui me restait des commissions… j’accumulai le plus de pièces que je pus, jusqu’à obtenir une somme rondelette à mes yeux. Maintenant, je pouvais pousser la porte de la librairie.

    La libraire était maigre, âgée et avait un air pincé qui m’intimida. Je me glissai entre les rayons, aussi discrètement que possible, pour passer inaperçu. J’étais le seul  » client « . Je tremblais en saisissant les livres. Tous me tentaient, même ceux auxquels je ne comprenais rien. Tous les livres sentaient bon. Je finis par me décider pour un petit livre mince, le moins cher, un petit poche, Le nègre du Narcisse de Joseph Conrad, et j’allai vers la caisse en serrant les fesses.

    Je tendis le petit livre à la libraire. Elle le prit, le retourna, regarda sur une liste qu’elle avait près d’elle et m’annonça une somme. Je sortis la poignée de pièces de monnaie de ma poche et la déposai sur le banc de caisse. Du bout de l’index, elle sépara les différents centimes, fit le total et me dit :  » Il n’y a pas assez, mon garçon. « Je sentis un grand frisson me traverser. J’avais presque envie de pleurer. La libraire repoussa toutes les pièces de monnaie vers moi et marmonna : « Aujourd’hui, je te fais cadeau du livre. Pour cette fois. »  Et elle eut un tout petit sourire malicieux. Serrant mon bien contre la poitrine, je sortis de la librairie en vitesse, craignant que la libraire ne se ravise.

    Je possède encore ce livre, il est au fond d’un carton.

(Francesco Pittau)

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Libre air

     Je connais L’Oiseau lire depuis sa sortie de l’œuf à Évreux, en 1993.

    L’Oiseau lire m’a prise sous son aile, je lui ai donné à picorer mes images et je lui ai piqué quelques plumes pour écrire mes textes.

    J’y ai exposé au long de toutes ces années les originaux de chaque nouvel album en rencontrant un public curieux, fidèle et enthousiaste.

    À L’Oiseau lire, je trouve un libre air, un air de liberté indispensable à mes poumons, une aire libre où s’épanouissent par centaines des livres à dévorer des yeux et du cœur… Tout un éventail de mondes à rencontrer, à connaître, à déguster.

    Dans les trésors choisis par Annie et Gwen, le livre à offrir qui tombe pile, les surprises et les émotions cachées là, au cœur des pages, et que ces passeurs me font découvrir.

    Les vitrines à thèmes avec les changements de couleurs appréciés : on passe du jaune soyeux au bleu rêve, au blanc banquise…

    L’attention portée aux « beaux livres », ceux qui nous font grandir, respirer plus large, espérer, en poésie, en albums, en bandes dessinées, en romans…

    Les auteurs et les illustrateurs rencontrés, et tout ce travail régulièrement entrepris auprès des scolaires, les prix littéraires. Et ce salon du livre annuel qui me fait jubiler !

     L’Oiseau lire ne peut pas disparaître, ma vie à Évreux serait remise en question : je sais bien que, sans le travail des libraires jeunesse, une bonne partie de mes albums passerait inaperçue.

    Je crois que la mue de 2019 est pleine de promesses, L’Oiseau lire se construit un nouveau nid, je rêve aux couleurs ravivées de ce nouveau plumage et j’attends la réouverture prochaine. Bonjour Célia !

(Martine Bourre)

Franck Prévot (1968-2020)

 

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Franck Prévot

 

    Franck Prévot, écrivain, est décédé le mercredi 27 mai 2020. Il avait 52 ans. Il aimait à dire qu’il avait commencé ses études d’écriture dès le cours préparatoire  grâce à des enseignants férus de littérature pour la jeunesse qui lui apprirent à lire avec Petit-Bleu et Petit-Jaune. Il sentira toutefois le besoin de passer un baccalauréat scientifique. Ce sera ensuite une école supérieure de commerce et un IUFM, avec, entre les deux, des voyages (dont un, de 18 mois, en Indonésie, dans un village où il créera, avec les habitants, une association de défense de l’environnement). Ne pas omettre une peu probante expérience comme employé dans une banque. Franck Prévot sera professeur d’école, à Valence, pendant une dizaine d’années avant de faire du travail d’écrivain son activité principale.

    Premiers livres : Tout allait bien (Le buveur d’encre, 2003) et Un amour de verre, illustré par Stéphane Girel (Le Rouergue, 2003). Il a publié depuis une trentaine d’ouvrages aux éditions Le Baron Perché, Grandir, Thierry Magnier, Nathan, Rue du monde, L’édune, HongFei Cultures, La maison est en carton. A signaler : Lumières : l’Encyclopédie revisitée (1713-2013) avec des illustrations de Julia Wauters, Charles Dutertre, Albertine, Rascal, Vincent Pianina, Jean-François Martin, Clotilde Perrin, Régis Lejonc, Tom Schamp, Janik Coat et Martin Jarrie (L’édune, 2013), publié pour le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot et qui fera l’objet d’une exposition.

    Franck Prévot aimait rencontrer ses jeunes lecteurs pour des ateliers d’écriture et des lectures dessinées. Dernier ouvrage : La vraie vérité sur le secret de la maitresse illustré par Amandine Laprun (Nathan, 2019). Quand on l’interrogeait sur lui-même – ce que le CRILJ avait eu l’occasion de faire à Beaugency, lors d’un salon du livre – il expliquait volontiers qu’il aime les enfants, les gens et son jardin, son chat gris et son poisson rouge qui est bleu, courir le monde en bateau, à pied ou en poésie, s’inventer dix d’histoires par jour, parler des livres avec ceux qui les font et avec ceux qui les lisent, jouer avec les mots même quand c’est difficile. « Franck écrivait des histoires et de la poésie. Ses textes lus par mille gens, ceux-là voulurent le rencontrer. Il aima ces gens et ces rencontres. Elles lui donnèrent mille occasions d’inviter qui le voulait à écrire sa poésie. Et chacun devenait poète en sa présence. Mais aujourd’hui est vide. Jusque-là, Franck faisait vivre ses textes auprès des lecteurs petits, grands ou vieux et autres émerveillés. Désormais, c’est à ses textes de faire vivre sa voix. Franck a choisi sa manière de donner. Avec la même liberté, nous recevons, reconnaissants. » (Loïc Jacob et Chun-Liang Yeh, HongFei Cultures)

(avril 2020)

TÉMOIGNAGE

    C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès brutal de Franck Prévot, grand auteur de la littérature jeunesse que nous avons eu l’immense plaisir d’accueillir, à plusieurs reprises, au Festival Rêves d’Océans.

    Nous nous souvenons tous de sa générosité et des incroyables moments partagés avec les enfants dans les classes, des sourires et paroles échangés avec les festivaliers, comme avec l’ensemble des bénévoles. Il a particulièrement touché chacun d’entre nous lorsque le dimanche soir, après avoie été en signature tout un week-end, comme une évidence, il soulevait tables et étagères, débarrassait bancs et barrières … pour aider les bénévoles au démontage, avant de partager avec nous le repas d' »au-revoir »!

    Une année, alors qu’un éditeur invité à participer à la journée professionnelle avait dû se décommander pour raison de santé quelques heures seulement avant le début de la formation, Franck, au pied levé, a répondu immédiatement à la demande d’Anne Colinot pour venir le remplacer.

    C’était Franck Prévot, un homme d’une gentillesse reconnus par tous ceux qui ont eu le bonheur de le rencontrer. Il nous laisse ses nombreux textes et pensées, dont toutes celles écrites pendant le confinement et partagées généreusement, au quotidien sur les réseaux sociaux. Nous prendrons plaisir à lire et à relire ses écrits pendant encore longtemps !

    Sa disparition est d’une violence inouïe. Un homme d’une rare humanité nous quitte. Un grand vide.

    Nos pensées accompagnent son épouse, ses enfants et tous ceux qui l’ont aimé.

    Bien sûr, nous pensions avec beaucoup de plaisir le réinviter à une prochaine édition, c’était une évidence et une certitude. Cela ne sera plus possible et notre peine est grande.

(Les Rêveurs d’Océans – avril 2020)

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Une faim de mots

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À l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants du 2 avril 2020 (Children’s international book day), l’écrivain slovène Peter Svetina adresse au monde, sous l’égide de l’Ibby (Union internationale pour les livres de jeunesse), en quatre langues, un message dont vous trouverez ici la traduction française.

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    Là où j’habite, les arbustes verdissent fin avril ou début mai et sont bientôt peuplés de cocons de papillons. Ceux-ci ressemblent à des boules de coton ou à de la barbe à papa. Les chrysalides dévorent une feuille après l’autre jusqu’à ce que les arbustes soient nus. Une fois développés, les papillons s’envolent ; cependant, les buissons ne sont pas détruits. Quand l’été arrive, ils reverdissent, à chaque fois.

    Ceci est à l’image de ce qui arrive à un écrivain ou à un poète. Ils sont dévorés, saignés par leurs histoires et leurs poèmes qui, quand ils sont terminés, s’envolent, se retirent dans les livres et trouvent leur public. Cela se produit encore et encore.

    Et qu’advient-il de ces poèmes et histoires ?

    Je connais un garçon qui a dû être opéré des yeux. Durant les deux semaines qui ont suivi l’opération, il n’était autorisé qu’à s’allonger sur le côté droit et, après cela, il ne lui était pas permis de lire pendant un mois. Quand, au bout d’un mois et demi, il a enfin pu tenir un livre entre les mains, il avait l’impression de prendre des mots dans un bol avec une cuillère. Comme s’il les mangeait. Qu’il les mangeait vraiment.

    Et je connais une fille qui est devenue enseignante. Elle m’a dit : « Les enfants auxquels leurs parents n’ont pas lu d’histoires sont appauvris ». Les mots des poésies et des histoires sont de la nourriture. Pas de la nourriture pour le corps, qui puisse remplir votre estomac, mais de la nourriture pour l’esprit et l’âme.

    Quand on a faim ou soif, l’estomac se contracte et la bouche s’assèche. On cherche de quoi manger, un morceau de pain, un bol de riz ou de maïs, un poisson ou une banane. Plus on a faim, plus la concentration se réduit, on devient aveugle à tout sauf à la nourriture qui pourrait nous rassasier.

    La faim de mots se manifeste différemment : sous forme de morosité, d’inconscience, d’arrogance. Les personnes souffrant de ce genre de faim ne réalisent pas que leurs âmes frissonnent de froid, qu’elles passent à côté d’elles-mêmes sans s’en rendre compte. Une partie de leur monde leur échappe sans qu’elles en soient conscientes.

    Ce type de faim est rassasié par la poésie et les histoires.

    Mais y a-t-il un espoir pour ceux qui ne se sont jamais adonnés aux mots pour satisfaire cette faim?

    Cet espoir existe. Le garçon lit, presque tous les jours. La fille qui est devenue enseignante lit des histoires à ses élèves. Tous les vendredis. Chaque semaine. Si elle oublie de le faire un jour, les enfants le lui rappellent.

   Et qu’en est-il de l’écrivain et du poète ? À l’arrivée de l’été, ils reverdiront. Et de nouveau, ils seront dévorés par leurs histoires et leurs poèmes qui s’envoleront ensuite dans toutes les directions. Encore et encore.

par Peter Svetina  –  (traduction : Hasmig Chahinian)

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Peter Svetina est né en 1970 à Ljubljana (Slovénie). Diplômé en études slovènes en 1995, il soutient, en 2001, une thèse de doctorat sur la poésie slovène classique. Professeur agrégé de littérature slave à l’Institut des langues slaves de l’université Alpen-Adria, à Klagenfurt en Autriche, il écrit à la fois pour les enfants, les adolescents et les adultes. Son premier ouvrage, O mro¸ku, ki si ni hotel striči (Le morse qui ne voulait pas couper ses ongles), illustré par Mojca Osojnik, est publié en 1999. Il sera adapté en pièce pour marionnettes, chemin que prendront plusieurs autres de ses œuvres. Les livres de Peter Svetina qui combine environnement réaliste et éléments de non-sens et de lyrisme, renvoient souvent à ses propres centres d’intérêt : sa ville natale, ses nombreux voyages, ses activités universitaires. Peter Svetina est traducteur (de l’anglais, de l’allemand, du croate et du tchèque) de  poésie et de littérature pour la jeunesse et il travaille comme éditeur pour des recueils de poésie et des manuels de littérature pour l’école primaire. Souvent primé, il est un auteur apprécié, au plan national et international, tant par la critique littéraire que par ses jeunes lecteurs. Ses livres pour enfants et adolescents ont été traduits en anglais, en allemand, en espagnol, en coréen, en polonais, en letton, en estonien, en lituanien.

 

 

Zoom sur Nikolaus Heidelbach

 

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Quelle  place accorder  aux  rêves ?

Quelle perception de l’univers de l’enfance ?

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Accompagné de sa traductrice, Nikolaus Heidelbach, auteur-illustrateur allemand talentueux et plein d’humour, nous prend par la main pour nous mener peu à peu dans son univers à la fois tendre et cruel, absurde et émouvant.

La rencontre

    La 5ème biennale des illustrateurs de Moulins démarre en toute beauté avec l’interview par Anne-Laure Cognet de Nikolaus Heidelbach, l’un des plus grands illustrateurs allemands en littérature jeunesse, peu connu cependant dans les pays francophones En effet, sur près de 30 livres parus en Allemagne, moins de la moitié sont traduits aujourd’hui en France et c’est grand dommage.

    Nikolaus Heidelbach nous embarque dans son univers singulier, très élaboré. mais fidèle en même temps  au regard de l’enfant face au monde et à sa dure réalité. Sans limite ni tabou.

    Nikolaus Heidelbach nous confie qu’il a toujours été un très grand lecteur, entouré d’une grande bibliothèque bien fournie et que, parfois s’opère en lui un déclic que lui-même ne s’explique pas, et qui le pousse à dessiner, souvent du matin au soir. Auteur d’une version des Contes des frères Grimm, il s’amuse à dessiner le moindre détail du texte, y compris une virgule. Par exemple, dans un conte, le roi décide de comprendre pourquoi les gens disparaissent autour d’un lac, et quand il s’y rend, au moment où son chien renifle près de ce lac, une main sort de l’eau, et le chien disparaît. Avant sa disparition, une virgule apparaît…

    Travailleur acharné et exigeant, il confie également qu’il passe beaucoup de temps à observer les chefs d’œuvre de grands artistes pour s’en inspirer par la suite dans le fourmillement de détails de ses illustrations.

    Ainsi, il dit « voler » les traits et l’humour du dessinateur allemand Bernard Loriot ; ou bien remplir son vide érotique grâce aux dessins de Jean-Marc Reiser. Il avoue avoir subi les influences de l’américain Edward Gorey – qui a publié plus d’une centaine de livres surréalistes et qui a été primé à Bologne pour ses illustrations, en 1974 pour Le Petit Chaperon Rouge de Grimm, et en 1977 pour Théophile a rétréci, sur un texte de Florence Parry Heide – pour illustrer sous forme d’abécédaires non moins « extra-ordinaires », 26 façons possibles de mourir pour un enfant avec  Que font les petits garçons aujourd’hui ?  et Que font les petites filles aujourd’hui ?

    Sortis en 1994, en voici la suite vingt ans après, dans une maison d’édition qui lui va bien, les éditions Les Grandes Personnes, dans un format à l’italienne. Les personnages sont toujours aussi émouvants et drôles, les situations décalées, les univers dérangeants au regard des adultes et loin du politiquement correct. Par exemple, en mettant en scène des filles créatives, surprenantes et courageuses, il prend le contre-pied des stéréotypes féminins.

    Aussi, avec L’enfant-phoque, plongé dans cet univers de créatures marines inspiré des légendes de selkies*, il a souhaité mettre en avant sa fascination pour l’art de conter et traiter du sujet de la mort du personnage de la mère dans le regard – dont on ne voit presque jamais les yeux – du jeune garçon, sans drame.

    Pour finir, Nikolaus Heidelbach met en lumière son album, récemment sorti en Allemagne, Alma et sa grand-mère au Musée, bientôt traduit  en français, qu’il considère comme un autoportrait.le groupe passe sans aucun regard devant un portrait filmé avec les portables… dans chaque tableau se cache la grand-mère…  L’illustrateur nous guide de manière astucieuse et amusante au travers des 16 chefs-d’œuvre religieux du musée et ne fait pas qu’impliquer Alma dans une conversation fascinante sur l’art.

L’exposition

     Située sous les ors du salon d’honneur de l’Hôtel de Ville, elle vient confirmer à nos yeux la réelle finesse de son univers à travers les originaux de ses albums : Les contes d’Andersen, l’intégralité des planches de Que font les petites filles aujourd’hui ? et de Que font les petits garçons aujourd’hui ?. Gouaches, encres et crayons nous montrent ainsi autant d’images d’un univers surréaliste et dérangeant d’un auteur et illustrateur qui semble « avoir rejoint le complot des enfants contre la vie ennuyeuse des adultes ».

(janvier 2020)

* Les selkies sont des créatures imaginaires issues principalement du folklore des Shetland, en Écosse. Elles y sont décrites comme de superbes jeunes filles (ou assez exceptionnellement comme de beaux jeunes hommes) qui revêtent une peau de phoque, dans le but de se changer en cet animal marin et de plonger dans la mer.

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Né en 1955 à Lahnstein, Nikolaus Heidelbach a étudié la littérature et la civilisation allemande, l’histoire de l’art et les arts du spectacle. Artiste indépendant, écrivain et illustrateur, il vit aujourd’hui à Cologne. C’est l’un des talents les plus originaux d’Allemagne, à l’univers surréaliste et dérangeant. Il a reçu le Grand Prix de la foire du livre de jeunesse de Bologne en 1996 pour Au Théâtre des filles, paru en France au Sourire qui mord. En 2000, il est récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Prix spécial de la littérature jeunesse allemande.

Bibliographie complète et commentée de Nikolaus Heidelbach ici.

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Bibliothécaire, Rose-Marie Sagnes, est, depuis 2017, directrice de la médiathèque de Nailloux (Haute-Garonne). Depuis l’adhésion de sa structure au CRILJ, elle multiplie les partenariats avec la section : rencontres avec des auteurs, chroniques de nouveautés, autres actions. « La médiathèque est ouverte au public 30 heures par semaine. Mais nous avons quand même remarqué que les gens rentrent tard. Ce n’est pas toujours facile pour les usagers de ramener les documents empruntés en temps et en heure. » Voilà pourquoi, une boîte de retour a pris place devant la médiathèque qui permet aux usagers de l’Escal, 2, rue Erik Satie, de rendre les documents qu’ils ont empruntés sans passer par l’accueil. Rose-Marie Sagnes est l’une des quatre boursières ayant bénéficié d’un  « coup de pouce » du CRILJ à l’occasion de la cinquième Biennale des illustrateurs de Moulins.

Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (2)


 

C’était il y a presque trois années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établisement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Deuxième partie d’un fort détaillé compte-rendu.

 

Ghislaine Roman – Quand on est soi-même illustrateur, comment se passe la collaboration avec un autre illustrateur ? Quelles limites ne vous autorisez-vous pas à franchir ?

Henri Meunier : Je ne crois pas être trop intrusif. Si je pense à celui ou à celle qui pourra illustrer mon texte, c’est que je sais qu’il ou elle pourra apporter par l’image tout ce que je veux taire ou tout ce que je n’ai pas su dire. Je n’aime pas être trop bavard et je pense que c’est important de pouvoir compter sur les qualités de l’auteur ou de l’illustrateur avec qui on collabore.

Régis Lejonc – Moi je suis auteur de manière très occasionnelle. J’écris des textes quand ça me traverse, quand ça me foudroie. Et le premier que j’ai écrit, Les deux géants, je l’ai illustré moi-même. Pour le texte de Au bout du compte, j’étais en train de travailler à l’ordinateur sur une image et une phrase me tournait sans cesse dans la tête : « Un jour, j’ai trouvé un arbre ». Donc, j’ai ouvert une page et j’ai tapé la phrase. A partir de là, le texte m’est venu et je l’ai écrit en dix minutes sans rien y changer. Ce qui me laisse à penser que ce texte était en moi depuis assez longtemps. C’est une espèce de poème et j’ai pensé à Martin Jarrie pour l’illustrer. Il fallait des sortes d’images mentales, des choses un peu étranges, un peu abstraites, tout à fait dans son style. L’illustrer de façon narrative n’aurait eu aucun sens. J’ai vécu ça aussi avec Carole Chaix sur Un an et un jour, un texte pas évident au départ et qui, fort de son illustration, devient une sorte de colonne vertébrale. Ce sont des livres un peu comme des murs d’escalade, sans prises toute faites que chacun monterait à sa façon. Je les vois comme ça, ces livres-là, un peu vertigineux, inhabituels pour certains lecteurs adultes, alors que les enfants ne se posent pas ces questions.

G.R – Henri, c’est à ton tour de tirer. Case A3 : Le projet Grateloup. Une expérience qui a abouti à un objet livre. Henri, est-ce que tu peux raconter ?

H.M – On a eu la chance d’être invités plusieurs fois à ce salon. Et puis un jour, lors d’un repas avec les copains de l’association Mange-Livres qui l’organisent, on discute de leur volonté de redynamiser le projet car ils commençaient à s’essouffler un peu. Et Alfred a lancé comme une boutade : « C’est pas compliqué, vous nous laissez une semaine nourris-logés et on vous fait un livre ! » Ils nous ont pris au mot ! Ils ont accepté cette expérience : réunir six auteurs dans un lieu, une semaine. Quelque temps après, on est tous arrivés avec notre caisse de matériel et, après le repas de bienvenue, on s’est mis à travailler sur le thème choisi : le loup. On a heureusement bénéficié de la clairvoyance de Claire Franek pour l’organisation du travail deux par deux, pour les enchaînements, etc. Je me suis retrouvé avec Carole Chaix pour plancher sur la première page. Moi je suis assez cartésien, j’aime bien que toutes les choses soient pesées avant d’être posées sur le papier. Alors que Carole est foutraque et comprend les choses après les avoir faites. Mais, il n’y avait pas à tortiller, chaque soir, nous devions avoir terminé notre page. Ce fut une belle aventure humaine. On s’était donné comme objectif d’en profiter pour se faire essayer réciproquement nos outils, pour tenter des trucs qu’on ne connaissait pas, pour inviter les autres dans nos jardins secrets. Et on a bien réussi à faire !

R.L : Et nous avons donc, tous, fait un livre en six jours !

G.R : Allez hop ! Régis, tu tires.

R.L : Ce sera C4. Et, dans cette case, c’est Henri auteur et Henri illustrateur…

(lecture de l’album L’autre fois)

G.R –  Nous allons revenir sur l’interview que tu nous as accordée lorsque nous avons fait notre brochure sur les albums poétiques. Tu nous avais dit : « Quand j’écris mon texte, j’en fais une première version que je vais retravailler indéfiniment. Parmi les choses qui me poussent à ce travail, il y a une exigence de justesse dans le sens qui fait que je suis amené parfois à utiliser des mots qui sont un peu compliqués pour les enfants, mais ce sont les mots justes par rapport aux sentiments, à l’émotion, à la description que je suis en train de donner. » Évidemment, ce qui nous tarabuste là-dedans, c’est « indéfiniment » ! Où est le curseur ? Ça va d’où à où ce travail ?

H.M – Je ne sais pas. Le plus long compagnonnage avec un texte avant d’en être content c’est avec celui de La rue qui ne se traverse pas que j’ai ré-écrit, observé, soupesé pendant une dizaine d’années jusqu’à ce que je trouve la dernière phrase, celle qui lui a permis de prendre tout son sens, son sens profond; ça peut prendre du temps, mais je ne suis pas pressé. Comme dit Régis, j’ai la chance de pouvoir convoquer des histoires quand j’en ai envie. Et puis j’ai un ordinateur rempli d’histoires ! Mon problème, ce n’est pas qu’elle soit finie demain ou dans quinze ans, c’est qu’elle soit bien, c’est qu’il n’y ait pas un mot que je puisse bouger. Ce qui est aussi faux, car dans les bouquins que j’ai écrit il y a dix ans, je pourrais bouger les mots. Mais il y a quand même un moment où je me dis, c’est bon, c’est ce que je voulais pour ce texte.

G.R – Tu nous lis la dernière phrase, celle qui te manquait ?

H.M – J’en étais resté à « Homme ou moineau l’équilibre est le même. L’essentiel est de savoir s’appuyer sur le vide. » Mais il manquait quelque chose d’essentiel là, c’est à dire ces huit mots, la dernière phrase : « Le vacarme d’une vie est un battement d’ailes. »

G.R – Tu nous avais parlé aussi du rapport entre faire son et faire sens. Quand tu parles d’un ogre, tu veux qu’on l’imagine en train de mâcher à travers les sonorités que tu emploies. Est-ce que tu peux développer un peu ?

H.M – Je peux essayer, mais c’est très subjectif et affectif ça. J’ai peut-être une chance dans ma vie d’auteur qui était une malchance dans ma vie scolaire. J’ai été un enfant dyslexique et je reste un adulte dysorthographique. L’orthographe n’a pas grande importance pour moi. Quand je lis, je ne lis pas des lettres qui s’enchaînent, je lis des sons et ces sons font sens. Les mots font de la musique dans ma tête et je m’appuie beaucoup là-dessus quand j’écris. Je fais venir les mots, je les dis, je les fais sonner jusqu’à ce que ça coule si je parle d’eau et que ça siffle si je parle de vent …

G.R – Et ça fonctionne, c’est clair ! Pour beaucoup d’entre nous qui sommes des médiateurs du livre, pour ceux qui lisent à haute voix des textes aux enfants, c’est évidemment un aspect essentiel. Il est clair que les enfants sont sensibles à la musicalité des textes, c’est de l’ordre du sensoriel. Revenons au tableau. Case A2 : Régis Lejonc auteur et illustrateur. « Quelles couleurs ! » est donc, Régis, un livre que tu as fait tout seul. Il a été mis en avant au Salon de Saint-Orens qui avait pour thème le même titre. Tu y as donné une conférence, mais nous sommes nombreux à ne pas avoir pu y assister. Peux-tu nous en parler ?

R.L – Ce livre est un imagier né du croisement des questions que me posent les enfants durant les rencontres scolaires et d’une demande de l’éditrice Valérie Cussaguet. Entre la sollicitation et la sortie du livre, il s’est passé quatre ou cinq ans. L’organisation du livre et l’angle que j’ai choisi se sont imposés de manière évidente car je ne suis pas spécialiste en la matière. Les couleurs ont une histoire liée à l’histoire de l’humanité, elles sont reliées à des rites et à des symboles culturels forts. Je me suis appuyé là-dessus pour construire ma façon de voir les couleurs. Normalement les couleurs se divisent en sept familles : trois couleurs primaires (jaune, cyan, magenta), trois couleurs complémentaires (vert, violet, orange). Et le noir. Le blanc, lui, n’est pas considéré comme une couleur. Moi j’ai voulu avoir un spectre un peu plus large, j’ai donc ajouté aux précédentes : blanc, rose, brun, ocre et gris. Soit douze familles de couleurs. Pendant les quatre années de préparation, j’avais toujours un carnet sur moi, je notais, je listais. J’ai rempli mes carnets d’idées, d’expressions, de références à des chansons, à des textes, à des films, à la culture populaire, à des choses liées à des souvenirs. Tout ça avant de réaliser les images. Et puis, pendant cette période, j’ai fait pas mal de voyages qui ont alimenté aussi et j’ai pris beaucoup de photos en rapport avec mon thème. Enfin, un jour, l’éditrice m’a fixé une date pour la fabrication du livre et il a fallu plonger. Heureusement, à l’atelier, je pouvais tester immédiatement mes trouvailles auprès des copains, pour les dessins, les collages, les photos, les associations d’idées, les mises en page que je travaillais à l’ordinateur.

G.R – C’est un très beau travail. Maintenant, Henri, à toi de tirer. Case C5 et c’est : toi auteur, illustré par d’autres. Parlons de ta collaboration avec Nathalie Choux dans « Trop super », la série de BD pour les petits. C’est très intéressant cette articulation entre faits scientifiques et valeurs. Au départ, on se dit « Ah, c’est rigolo ! On revisite les super-héros ! Et puis, on s’aperçoit qu’il y a bien plus que ça…

H.M – C’est vrai. En fait, moi, quand je lis une histoire drôle et qu’elle n’est que drôle, je m’ennuie. Quand je lis une histoire sérieuse et qu’il n’y a pas à un moment, un poil d’émotion et une pignolade, je trouve que c’est désespérant. J’aime écrire des histoires où on peut passer du doux à l’amer et si, en plus, je peux transmettre quelque chose qui aide à se tenir droit dans la vie… Il ne faut pas négliger non plus l’apport de mes personnages. Parmi eux, il y a une petite tortue qui me ressemble un peu, qui est assez sensible, qui n’est pas superhéros mais qui a un vrai sens de la justice. Si il faut mettre un coup de pied à l’ours qui embête les plus petits, elle va le faire et puis après, elle part en courant. J’étais comme ça quand j’avais 10 ans ! C’est souvent la tortue qui a des réflexions plus sensibles dans l’histoire. Mais c’est pas parce que je l’ai réfléchi, c’est parce qu’elle est comme ça ! Tu sais ça, toi, Ghislaine. Nos personnages existent. C’est nous qui, bien sûr, avons créé ce personnage, mais on ne peut pas lui faire faire n’importe quoi. Il a un caractère, il a une façon de parler, une façon de se comporter.

G.R – Maintenant, pouvez-vous nous dire quelque chose tous les deux sur votre travail en BD. Sur le tien, Henri, avec Richard Guérineau et toi, Régis, sur cette aventure qu’est Kodhja.

H.M – Pour moi, c’est typiquement un projet d’atelier. A force de partager un lieu de vie, on s’est aperçu qu’on avait un substrat commun : c’était le western du mercredi ! Dans notre enfance, ni Richard ni moi n’avions la télé à la maison et on allait tous les mercredis chez les voisins pour voir le western ! On en a des souvenirs extrêmement forts et l’envie nous est venue de faire ensemble un western BD. J’ai eu l’idée du scénario de départ : une partie d’échecs, deux joueurs avec des pistolets dont l’un serait un gamin bluffeur et, face à lui, l’autre qui commencerait à douter de lui-même.  Richard a pensé à la nécessité d’une présence féminine, un rôle pivot entre les deux hommes. En bavardant, on a posé nos personnages, leur personnalité et à partir de là, j’ai écrit.

G.R – Très bien. Et pour Kodhja ?

R.L – J’ai travaillé avec l’auteur Thomas Scotto. C’est quelqu’un que j’ai rencontré sur des salons. On aime bien, réciproquement, ce que nous faisons et, depuis longtemps, on se disait que ce serait bien de faire un livre ensemble. Thomas avait d’abord proposé son texte à Henri.

H.M – Oui et j’avais fait quelques images mais ça ne collait pas. Nous n’étions pas convaincus, ni Thomas, ni moi.

R.L – C’est un texte pas évident du tout, pas classique, très dialogué. Il avait été adapté pour le théâtre, mais je n’ai pas eu l’occasion de le voir jouer. Lorsque je l’ai lu, ça m’a énormément plu. Et très vite, j’ai senti qu’il se découpait très bien en BD. Enfant et adolescent, j’ai été nourri par la BD. Mon goût pour l’image, et ma culture, c’est la BD ! Je n’en ai pas fait beaucoup mais ses codes me sont familiers. Et je voyais, chez mes copains d’atelier, le travail de marathonien que demande un album de BD.

H.M – Un travail de moine copiste…

R.L – Ou de copiste marathonien ! Ce n’est pas trop mon tempérament, alors je ne me suis jamais lancé là-dedans. Mais là, je me retrouve avec un texte qui, de toute évidence, pour moi, peut être travaillé en BD. Donc, j’ai proposé l’idée à Thomas qui en a été ravi, puis à l’éditeur. J’ai fait un découpage, des croquis et tout tombait impeccable. Ensuite, des choses se sont imposées, des changements, des enrichissements. J’ai proposé par exemple qu’un enfant soit le guide du narrateur qui entre dans cette cité nommée Kodhja et que cet enfant porte un masque dès le départ, masque animalier changeant qui représente un peu l’état d’esprit et les émotions de l’enfant, donc un masque qui n’en est pas vraiment un. Ma deuxième suggestion a été d’étoffer les trois personnages qui attendent de rencontrer le roi. Ils n’étaient pas décrits dans le texte de Thomas, j’ai pensé que ça pouvait être la mort, un robot et Cupidon. Quand j’ai eu bien avancé, Thomas est venu passer une journée à l’atelier et je lui ai proposé de mettre le tout à sa sauce. Ensuite, ça n’a pas été évident avec l’éditeur, Thierry Magnier, qui n’est pas spécialisé en bandes dessinées. Il y a eu un moment de panique avant qu’il accepte de nous faire confiance. Finalement, c’est un très beau livre, un peu atypique qui est sorti en octobre 2015. Il a reçu un accueil critique extraordinaire

G.R – Merci à vous deux, même si nous n’avons pas épuisé nos cases et nos questions…

(mis en forme par Martine Cortès, pour le CRILJ – janvier 2016)

 

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

. La poupée de Ting-Ting, Ghislaine Roman et Régis Lejonc, Le Seuil, 2015

. L’arbre de paix, Anne Jonas et Régis Lejonc, Flammarion, 2013

. Le grand imagier de l’alphabet, Henri Meunier, Gautier Languereau, 2012

. La rue qui ne se traverse pas, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2011

. Quelles couleurs !, Régis Lejonc, Thierry Magnier, 2009

. Grand et petit, Henri Meunier et Joanna Concejo, Atelier du Poisson Soluble, 2008

. Le phare des sirènes, Rascal et Régis Lejonc, Didier, 2006

. L’autre fois, Henri Meunier, Le Rouergue, 2005

. La mer et lui, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2004

. Ernest, l’enfant qui ne volait pas bien haut, Henri Meunier, Le Rouergue, 2004

. La môme aux oiseaux, Henri Meunier et Régis Lejonc, Le Rouergue, 2003

. Les deux géants, Régis Lejonc, Le Rouergue, 2001

 

Ghislaine Roman est née dans les Pyrénées, en 1957, dans une petite maison aux volets bleus, au bord d’un torrent de montagne, à une époque où les ours mangeaient tranquillement les myrtilles. Elle a enseigné pendant plus de trente ans, longtemps en maternelle, puis au cours préparatoire. » Ce métier m’a comblée. J’y ai connu des émotions, des découragements, des remises en questions, des bouleversements. […] J’ai travaillé énormément, j’ai lu, réfléchi, mis en œuvre, un peu comme le fait un artisan. Sur une base théorique solide j’ai laissé libre cours à ma fantaisie pédagogique. J’ai adoré cette liberté. Elle a travaillé pour les magazines des éditions Milan Presse (Wakou, Toupie, Picoti, Toboggan). Ses albums illustrés notamment par Tom Schamp, Fredéric Pillot, Olivier Latyk, Clémence Pollet, ont été publiés chez Milan, Cipengo, Saltimbanque, Nathan, P’tit Glénat, Frimousse. La Martinière. La poupée de Ting- Ting, publié au Seuil en 2015, est illustré par Régis Lejonc. Ghislaine Roman fut, dans le département de la Haute-Garonne, chargée du dossier de la prévention de l’illettrisme

 

 

 

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Ralentissons

 

Pour sa trente-cinquième édition, le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis fait, à Montreuil, du mercredi 27 novembre au lundi 1er décembre 2019, l’éloge de la lenteur. A l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants de 2 avril 2019 (Children’s international book day), l’écrivain et illustrateur lituanien Kęstutis Kasparavičius avait adressé au monde, sous l’égide de l’Ibby (Union internationale pour les livres de jeunesse), ce message prémonitoire.

Les livres nous aident à ralentir

    « Je suis pressé ! Je n’ai pas le temps ! Au revoir ! », ce sont des exclamations qu’on entend, probablement, non seulement en Lituanie, au cœur de l’Europe, mais également un peu partout dans le monde. Tout comme on entend souvent argumenter que nous vivons dans une époque d’abondance d’informations, de hâte, de précipitation.

    Mais d’un coup, quand on prend un livre, on se sent un peu différemment. Il semblerait que les livres aient une qualité remarquable : ils nous aident à ralentir. On ouvre un livre, on plonge dans ses calmes profondeurs, et on oublie la peur que tout passe à une vitesse incroyable, sans qu’on puisse voir quoi que ce soit, sans rien voir. On commence à envisager la possibilité de laisser de côté, sans précipitation incontrôlable, des tâches dont l’urgence fait douter. Dans le livre, tout se passe silencieusement, calmement, en suivant un ordre établi. Peut-être en est-il ainsi puisque les pages du livre sont numérotés, avec des petits nombres ? Puisque le murmure de ces pages est si calme, si léger, quand on les tourne, les unes après les autres ? Dans le livre, tout ce qui a déjà eu lieu dans le passé va doucement à la rencontre de tout ce qui va arriver à l’avenir.

    Le monde du livre est très ouvert ; la réalité, amicale, y rencontre l’irréel, la fantaisie. Alors parfois, on ne sait plus où on a vu, dans le livre ou dans la vie, la beauté des gouttes de la neige fondue qui tombent du toit d’une maison, la joliesse de la clôture mousseuse d’un voisin. A-t-on appris du livre ou du monde réel que les baies du sorbier sont belles, mais aussi amères ? Dans le monde du livre ou dans le monde réel on restait allongés, en été, dans l’herbe, assis ensuite, jambes croisées, à observer le mouvement des nuages dans le ciel ?

    Les livres nous aident à ralentir, les livres nous enseignent comment observer, les livres nous invitent, les livres nous forcent même à rester assis. Car le plus souvent, nous lisons assis, le livre sur une table ou sur nos genoux, n’est-ce pas ?

    N’avez-vous pas déjà vécu encore un miracle : quand vous lisez un livre, le livre vous lit ? Oh oui, les livres savent lire. Ils lisent votre front, vos sourcils, vos lèvres qui bougent, d’abord vers le haut, ensuite vers le bas, mais surtout, bien entendu, ils lisent vos yeux. Et à travers vos yeux, ils voient… Vous savez très bien ce qu’ils voient !

    Je suis certain que les livres sur vos genoux ne s’ennuient pas, pas un seul instant. Car celui qui lit, qu’il soit enfant ou adulte, est bien plus intéressant, cela va de soi, que celui qui trouve l’idée de prendre un livre dans ses mains repoussante, qui, toujours à la hâte, ne prend pas de temps de s’assoir et ne voit pas beaucoup de choses. Lors de cette journée internationale du livre pour enfants, souhaitons-nous les uns aux autres des livres intéressants. Souhaitons-nous les uns aux autres encore une chose : que nous soyons nous-mêmes intéressants pour les livres !

(traduit du lituanien par Liucija Černiuvienė)

Né en 1954 à Aukštadvaris, Kęstutis Kasparavičius est un illustrateur et un écrivain  lituanien de livres pour enfants de renommée internationale. Il a tout d’abord, entre 1962 et 1972, étudié la direction de chœur à la National MK Čiurlionis School of Art, puis, passant de la musique aux arts visuels, il obtient un diplôme en graphisme à l’ Académie des Beaux-Arts de Vilnius. Il entame alors une carrière de graphiste dans une maison d’édition où, remarqué pour son talent d’illustrateur, il publie son premier livre en 1984. Depuis, Kęstutis Kasparavičius a illustré plus de soixante ouvrages dont certains écrits par lui-même. Traduits en vingt-sept langues, ses livres sont lus par des enfants du monde entier, du Japon à l’Amérique. Kęstutis Kasparavičius a organisé près de vingt expositions personnelles et ses œuvres ont été exposées à la Foire internationale du livre de Bologne. Il fut plusieurs fois le candidat de la section lituanienne de l’IBBY pour les prix Hans Christian Andersen et Astrid Lindgren. En 2002, les éditions Epigones avait publié la version de James Kruss des Musiciens de Brème avec des images de Kęstutis Kasparavičius.

Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (1)

C’était il y a presque quatre années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établissement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Première partie d’un fort détaillé compte-rendu.

« Les livres sont des outils pour questionner le monde, s’ouvrir, se construire. Sachons préserver ce que le monde entier nous envie, ce formidable creuset de création qu’est la littérature de jeunesse en France. La rencontre de ce soir prend place dans un projet partenarial qui vise à favoriser chez les enfants un questionnement sur le monde autour des valeurs de reconnaissance de l’autre, de respect et de tolérance. De nombreuses rencontres scolaires ont eu lieu dans les écoles du département. Pour cela, les noms de Régis Lejonc et Henri Meunier sont venus à nous spontanément. En 2013/14, lors de nos investigations autour des albums poétiques, nous avions particulièrement apprécié La mer et lui et La rue qui ne se traverse pas ce qui nous a incités à nous pencher sur leurs œuvres. Et c’est ensemble que nous avions envie de les rencontrer car même si chacun mène son propre parcours artistique et littéraire, ils partagent une histoire commune. Ghislaine Roman qui les connaît bien animera cette rencontre croisée. » (Martine Abadia)

Ghislaine Roman – « Puisque c’est une rencontre croisée, croisons ! Nous allons proposer un jeu à Régis et à Henri. Chacun à son tour tirera une question correspondant à une case du tableau qui regroupe les sélections de leurs albums.

(Henri Meunier tire la case D5. Y figure la sélection d’albums où il est illustrateur mais pas auteur)

G.R. – Cette configuration nous a intéressés en partie pour l’album C’est la vie mon poussin qui aborde un sujet de société avec humour, légèreté et justesse. On a envie, Henri, de t’entendre parler de cette possibilité qu’offre la littérature de jeunesse d’aborder des sujets de société.

Henri Meunier – La littérature ne peut pas s’extraire de la société. On est les deux pieds et les deux mains dans la vie et la littérature sert à questionner, à témoigner. Des auteurs ont parfois des scrupules à aborder des sujets compliqués ou polémiques. Moi, je ne fais grosso modo aucune différence entre la littérature et la littérature de jeunesse. Les mêmes sujets sérieux peuvent y être abordés mais pas forcément de la même façon. On peut le faire en s’amusant, c’était le parti pris de René Guichoux dans le texte qu’il m’a envoyé.

G.R. – Deuxième tirage au sort pour Régis. Case B3. C’est la case qui va permettre de rentrer un peu plus dans votre intimité à tous les deux, dans votre complicité, d’apprendre comment tout a commencé. Mais d’abord une lecture : La rue qui ne se traverse pas.

H.M. – La première fois qu’on s’est rencontrés avec Régis, j’étais travailleur social. Comme je me passionnais pour la littérature de jeunesse, je donnais de temps en temps un coup de main à un libraire, surtout pendant les salons du livre. Régis était invité, je me suis approché pour lui faire part de mon intérêt pour son album Icare, en fan transi que j’étais, une histoire très profonde, très forte par le texte et par les images. A la suite de ce salon, comme Régis venait d’aménager à Bordeaux, nous nous sommes revus.

Régis Lejonc – A mon tour ! Je vais vous livrer l’autre son de cloche. Icare c’est le deuxième album que j’ai fait et ça m’a touché quand Henri est venu m’en parler. J’avais eu la chance de rencontrer Olivier Douzou à un moment propice, au début de sa prise en charge de la ligne jeunesse des éditions du Rouergue. C’est lui qui m’a proposé de travailler avec lui pour ce qui fut mon tout premier album Tour de manège et ça s’est bien passé. On s’est bien entendus avec Olivier. Ensuite, il a écrit un texte pour moi et ce fut Icare. Je l’ai illustré et quand il est sorti, il a eu beaucoup d’impact sur quelques personnes qui sont devenues importantes dans ma vie, dont Henri. Par la suite, on s’est revus et on a eu envie de faire des choses ensemble car Henri écrivait déjà.

G.R. – Qu’est-ce qui fait que ces textes-là ont été illustrés par Régis ?

H.M : La mer et lui, je l’ai pensé et écrit pour Régis. La rue qui ne se traverse pas est au départ une histoire personnelle mais je n’ai pas pensé qu’il puisse être illustré par quelqu’un d’autre. Ce sont deux textes taillés sur mesure pour Régis. La môme aux oiseaux c’est un peu différent. J’avais vu une illustration de Béatrice Alemagna sur son blog : une petite fille avec un oiseau dans la main, les deux se regardaient. Et cet échange de regard était très troublant. C’est cette image qui m’a inspiré mon histoire. J’étais à cette époque un garçon timide, j’avais beaucoup de mal à exprimer mes sentiments. Cette histoire naît, puis je la fais lire à Régis, car on était complices, on travaillait déjà dans le même atelier. Très souvent, on se montrait nos travaux pour s’aider, s’encourager, se faire des critiques bienveillantes. Régis m’encourage alors à envoyer mon texte à Béatrice Alemagna qui me répond très vite en me disant qu’elle travaille à ce moment-là sur l’histoire d’une petite fille transparente (Gisèle de verre) et qu’elle ne pouvait pas travailler sur les deux, la proximité était trop grande. Un peu déçu, je raconte ça à Régis qui me dit qu’il veut bien, lui, illustrer mon texte. Voilà.

G.R – Vous pouvez nous parler de l’histoire de votre atelier ? Nous dire ce que cela apporte que vous soyez dans le même atelier ?

R.L – L’atelier à Bordeaux est venu par un ami commun, Célestin. C’est un type qui a un talent fou. Il s’était mis en atelier avec d’autres graphistes. Tous avaient de fortes personnalités. Un jour, à la suite de disputes, le groupe a éclaté et chacun est parti de son côté. Alors Célestin nous a proposé, à Henri et moi, de reprendre l’atelier avec lui et Richard Guérineau, un dessinateur de bandes dessinées. Ensuite, sont venus Alfred et Olivier Latyk, dans ce lieu de 95 m2, au rez-de-chaussée d’un immeuble. Et puis, une nuit de 2008, un incendie a éclaté dans l’immeuble. On s’est pris toute l’eau des pompiers dessus. Nous avons tous eu des pertes matérielles, Alfred surtout qui a perdu beaucoup d’originaux. L’atelier était ruiné. Tout était à refaire. On a bénéficié d’une aide de la ville. Puis la région a voté un budget pour nous permettre de nous ré-équiper; ça nous a beaucoup touchés car on était pas alors en relation avec eux. Nous avons trouvé un nouvel atelier. L’ancien s’appelait Vivement l’an 2000 et, sur une idée d’Olivier Latyk, nous avons baptisé le nouveau Flambant neuf. Puis, la vie a fait qu’Olivier est parti vivre ailleurs, Henri également. On s’est retrouvés à trois : Richard Guérineau, Alfred et moi. Ce que ça apporte de travailler en atelier ? Je laisse Henri répondre.

H.M – Nous exerçons des métiers relativement solitaires, un atelier commun nous permet de ne pas être seuls, il permet les discussions, la convivialité… Ce n’est pas rien ! Mais ce n’est pas tout. Dans l’atelier, nous étions face à face autour d’une grande table. C’est l’installation qui nous avait semblé la plus naturelle; ça permet de discuter tous ensemble, si tu te poses des questions sur ton travail, ça te permet de demander l’avis des autres. Mais si tu veux t’extraire, simplement, tu baisses la tête ! ça nous a apporté des collaborations dans tous les sens. On a dû monter 1800 projets ! On a dû en laisser tomber 1785 ! Mais au final, il y a bien une dizaine de très belles choses qui se sont faites et ont abouti à des livres et d’autres belles choses, amicalement, artistiquement, dans d’autres domaines, sont nées de cet atelier. Je me suis aperçu que notre configuration autour de la table avait certainement été un ciment en plus de notre amitié. On arrivait très bien à faire les zouaves et à bosser, à se laisser bosser et à s’aider à bosser surtout en se donnant des coups de main. C’était extrêmement riche !

G.R – Les performances dessinées, les lectures dessinées, sont justement une émanation de l’atelier. On en voit régulièrement l’annonce dans les programmes de festivals. Vous pouvez nous en parler ?

R.L – Les performances dessinées, on les doit surtout à Alfred qui, dans le monde de la BD, faisait ça depuis longtemps. Il a été assez vite sollicité dans le cadre du Festival d’Angoulême pour faire partie de l’organisation de spectacles dessinés avec des groupes, lors de concerts. Nous, on s’y est mis car on s’est rendu compte, Richard, Alfred et moi que ce pouvait être un bon moyen pour financer notre fonctionnement d’atelier. Olivier Ka qui est depuis longtemps un satellite de notre groupe y participe aussi. Voilà, on développe ces prestations plus ou moins étranges et on en fait de plus en plus souvent, parallèlement à notre travail d’auteur.

G.R – Alors faisons passer l’info aux propriétaires de salles de Toulouse…

H.M – Je voudrais ajouter quelque chose. Ces lectures dessinées sont en fait un travail à plusieurs mains. Les configurations sont telles que tu ne peux jamais finir le trait que tu as commencé. Mais tu sais qu’un copain va le reprendre et finir la forme.

G.R – Donc beaucoup de confiance …

H.M – Oui et, à la fin, le résultat n’appartient à personne, sinon au collectif, aux gens qui étaient là ce jour là. Et c’est vrai que ça procède d’une grande confiance. Reprendre le trait de quelqu’un ce n’est pas simple. Tout ça n’était pas anticipé, ça s’est fait comme ça et ça marche formidablement bien, ça vient sûrement de nos années de complicité dans l’atelier.

G.R : Allez, retour au tableau pour tirer une case. Voilà : nous sommes, Régis, dans la configuration où tu es illustrateur.

R.L – C’est le gros de mon activité

G.R – Une question toute simple : comment est-ce que les textes viennent à toi ?

R.L – C’est simple, il y a deux sources. Soit l’éditeur dispose d’un texte et pense à moi pour l’illustrer, soit je rencontre un auteur et naît entre nous une envie de faire des choses ensemble. Dans ce cas, on monte un projet, comme nous faisons avec Henri depuis le début, et on le propose ensuite à un éditeur. Par contre, alors que je connais Ghislaine, son texte pour l’album que nous avons fait ensemble La poupée de Ting-Ting, m’a été proposé par l’éditeur. Ce n’est qu’après que le livre soit sorti que j’ai appris que Ghislaine n’y était pour rien !

G.R – Je suis, de ce point de vue, extrêmement timide et comme, pour moi, Régis Lejonc est quelqu’un d’important, jamais je n’aurais espéré qu’il accepte d’illustrer un de mes textes.

R.L – Les projets qui me portent le plus haut sont ceux réalisés avec un auteur. Il y a là pas mal de livres qui sont représentatifs d’auteurs avec qui j’ai des relations très fortes dont Henri, bien sûr, même si, en réalité, je n’ai pas fait tant de livres que ça avec lui. Il y a Rascal aussi. Je vous raconte vite fait. Je ne connaissais rien à la littérature de jeunesse avant d’illustrer Tour de manège d’Olivier Douzou. Assez vite, j’ai découvert les albums de Rascal. On m’en avait parlé. J’étais épaté. Un jour, je le rencontre sur un salon. Cette espèce de vieux rocker, sa tête, sa démarche… Il m’impressionnait. Et puis, je parle avec lui et il n’y a pas une phrase qu’il prononçait qui ne soit poétique, simple et belle. Il me fascine. En même temps, il est gentil comme tout et drôle. On se revoit comme ça pendant cinq ou six ans. On discute. On s’entend bien. Rascal comme Henri est un auteur qui pense à un illustrateur quand il écrit. C’est important, car tout est relié. J’ai eu la chance de faire quatre livres avec lui et, chaque fois, cela se passe de la même façon. On se croise sur un salon et il a toujours dans sa sacoche, la maquette du livre qui va sortir bientôt. Et comme c’est un flippé, il aime bien montrer ce qu’il a fait pour être rassuré. Il ne cherche pas à avoir un avis, ça ne l’intéresse pas. Il veut juste être rassuré. Il veut qu’on lui dise que c’est beau, que c’est super. Ensuite, l’air de rien, il commence à raconter une autre histoire qu’il a dans la tête. Comme c’est un conteur et qu’il a un don, on l’écoute. Et, en fait, je me rends compte que s’il me raconte cette histoire-là, c’est qu’il pense à moi pour l’illustrer. A chaque fois, il procède ainsi et il ne se trompe jamais. Il me raconte son histoire, entre sa bière et sa clope, elle n’est pas encore écrite, elle est en cours, elle est juste là dans sa tête. Moi, en face, j’ai les images qui me viennent direct. Je vois trop bien comment je peux illustrer cette histoire. Alors, c’est moi qui réclame. Je demande : « Tu as pensé à quelqu’un pour l’illustrer ? Et il répond : « Faut voir… » Avec Rascal, ça se passe toujours comme ça. C’est vraiment un personnage.

G.R – Régis, lorsque nous avons exploré la sélection correspondant à cette case que tu as tiré, nous avons été frappé par le nombre important de contes. On s’est demandé si c’était un genre que tu affectionnais particulièrement.

R.L – Eh bien non ! Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, sinon je ne les aurais pas faits ! Il faut savoir que c’est dingue le nombre de contes qui se publient. Les mêmes reviennent et puis c’est une forme qui est tellement associée à la littérature de jeunesse et puis c’est  une forme qui garantit une profondeur d’âme. J’ai travaillé avec Jean-Jacques Fdida qui est un conteur hors norme, qui est un chercheur, un intello, un mec qui a un doctorat autour des contes. Quand je le rencontre, c’est un cours magistral à chaque fois. Je lui dois de bénéficier d’un peu de la culture qui entoure les contes, de ses symboliques, de son ancrage profond et d’avoir compris que ce n’est pas un hasard si ces contes ont traversé les millénaires… Le premier que j’ai illustré, c’est L’oiseau de vérité de Jean-Jacques Fdida. C’était son premier à lui aussi. Un album avec un CD de lui qui  conter accompagné par un musicien de jazz extraordinaire, Jean-Marie Machado. Avant de démarrer l’illustration, j’ai assisté à une représentation pour des classes. La séance commence avec Machado au piano, puis Fdida entre avec du feu dans la main. Il allume des trucs autour de la scène, comme un tour de magie. Un grand silence se fait et il se met à conter L’oiseau de vérité puis la version ancienne du Petit chaperon rouge. Il conte, il mime. Moi je suis scotché. Évidemment, cela m’a beaucoup aidé d’avoir vu cette mise en scène du conte. Depuis, j’en ai illustré quelques autres, mais uniquement des contes qui me fascinent.

G.R – Donc ce n’est pas le genre que tu aimes, mais certains contes…

R.L – Oui, c’est mon intérêt pour l’histoire qui me fait accepter, quand elle a des  ingrédients intéressants. Honnêtement, j’aime bien la cruauté dans les contes… et c’est un élément indispensable pour que j’accepte. Il y a d’autres contes, par exemple L’arbre de paix que j’ai fait avec Ann Jonas. Ce n’est pas un conte du patrimoine, mais il y a les ingrédients et il y a la forme.

G.R – Et La promesse de l’ogre ? Là, en fait de cruauté, tu es servi

R.L – Il y a un ogre, mais ce n’est pas un conte. Rascal m’avait raconté cette histoire, puis, j’ai eu une discussion avec Jean-Jacques Fdida. « C’est une hérésie, m’a t-il dit, ça ne se fait pas. On ne touche pas aux figures méchantes du conte. L’ogre, la sorcière, le loup ont une fonction. Pour faire court, ils sont les poubelles de l’atrocité de la nature humaine. C’est pour ça qu’on se réjouit que la sorcière soit brûlée à la fin d’Hansel et Gretel car elle est déshumanisée et en même temps, elle est motivée par des choses qui font partie de la nature humaine dont on veut se décharger. L’ogre ne peut pas être humain, il n’a pas de sentiment, il n’a pas d’empathie. Quand tu décris un ogre qui s’humanise, ça devient un détraqué, un psychopathe. »

Jean-Jacques Fdida était extrêmement ferme là-dessus. J’ai compris. Pour autant, ce qui m’a touché dans cette histoire, c’est que Rascal prend un ogre, mais il ne raconte pas une histoire d’ogre. Il raconte une histoire d’amour entre un père et son fils. Cette histoire est compromise car l’ogre ne peut pas se passer de chasser les enfants et de les manger, c’est sa nature. Ce père ogre ne comprend pas que son fils ne partage pas cette même nature, ça le dépasse. Moi, je vois ça comme une histoire d’addiction, quelque chose qui est inscrit dans le cerveau reptilien et qui prend le dessus dans la tête de ce père. Le fils lui, ne supporte pas. Dès le départ, j’ai adoré le projet ainsi que le texte de Rascal. C’est un livre qui ne laisse pas indifférent. C’est un drame, une histoire très forte.

(à suivre)

Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Edune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. »

Henri Meunier, né en 1972, est auteur et illustrateur. Après un passage à Bordeaux, il vit et travaille aujourd’hui à Toulouse. Parallèlement à un engagement dans l’éducation populaire et dans le travail social, il suit des études d’arts plastiques à l’université. A compter de 2001, Il publie chez de nombreux éditeurs dont Le Rouergue, Notan, Delcourt, Albin Michel, Le Seuil, Hélium, collaborant notamment avec Régis Lejonc, Guillaume Guéraud, Richard Guérineau, Nathalie Choux, Martin Jarrie. « L’œuvre d’Henri Meunier se veut avant tout poétique et se démarque des livres éducatifs et pédagogiques. Variant les options graphiques et littéraires, ses albums  sont empreints d’humour, d’inventivité et de poésie. »

 

Ungerer pour tous, Tomi pour chacun

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« Je ne saurais situer la semaine de cette décade soixante-soixante-dix qui vit fleurir tant de merveilles dans le livre de jeunesse d’alors, mais je ne peux pas oublier comment l’arrivée en service de presse de l’album Les Trois brigands fut pour moi une sorte de sésame d’un monde narratif inégalé : tout d’un coup une maitrise éloquente du trait qui dit l’essentiel, une fonction franche de la couleur, des personnages non pas réduits mais porteurs de vérités incontournables et, pour satisfaire mon esprit en quête de poil à gratter moral, une parodie en demi-teinte des récits édifiants d’alors. Bref, l’omniprésence d’Ungerer s’imposait jusqu’à aujourd’hui. Cependant, au delà de l’étroitesse de ce jugement, mon âge avancé me conduit à travailler le souvenir d’une autre lucidité. Ungerer ne fut pas d’emblée admis unanimement. Dans les ventes de livres que nous animions les réticences familiales ne manquaient pas, voire les refus, et dans le monde des « spécialistes », j’ai le souvenir de réactions indignées à propos de la vulgarité de certaines caricatures et surtout des détails malicieusement grivois glissés ici et là, quand ce ne fut pas l’indignation virulente pour La grosse bête de monsieur Racine. Il est vrai qu’on découvrit alors Ungerer auteur de dessins érotiques, sans parler de ses pamphlets contre la guerre du Viêt Nam passés généralement sous silence. Avec les années et dans le désir d’hommage qui nous envahit, Ungerer créateur d’albums de génie est inséparable d’une œuvre protéiforme qui ne cesse de nous enseigner l’humour et la tendresse. » (Bernard Epin, enseignant, critique)

« Jeunes parents, jeunes artistes, nous commencions à nous intéresser aux livres pour les  enfants. Nous avions même l’ambition d’en faire et étions à l’affut d’ouvrages sortant des classiques aux formes compassés. Nous avions acheté Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (1967 chez Delpire) que le libraire nous avait fortement déconseillé d’offrir à un enfant et qui faisait nos délices des lectures du soir. La découverte des Larmes de crocodile d’André François (1967 chez Delpire encore) presque un livre-jeu avec sa boite à coulisse et son format atypique. Mais le récit n’avait pas les mêmes ressorts et ne suscitait pas le même attachement. Les trois brigands de Tomi Ungerer (1968 à l’école des loisirs) nous enchantèrent tout de suite. Livre simple et direct, au style allant à l’essentiel. Sans fioriture, une histoire plus transgressive encore que Max. Contrairement aux apparences, les méchants, malgré leurs attributs, n’étaient pas de si vilains bougres. Ils s’amélioraient même pour devenir de généreux donateurs, de super éducateurs mettant garçons et filles sur un pied d’égalité (cela était rare, peut-être même inédit), rendant les orphelins si heureux, qu’adultes, les enfants restaient vivre auprès des brigands, allant jusqu’à bâtir une cité idéale coiffée de chapeaux de brigands. Nous passions par des émotions diverses : tristesse pour la pauvre orpheline, peur avec l’attaque des brigands, admiration pour le courage de la petite fille, questionnement sur la richesse puis la transformation soudaine des voleurs. Nous aimions la possibilité de lire le même récit dans l’image et dans le texte, une image décomplexée, pas jolie, pas léchée, mais fonctionnelle et efficace, au service du texte. Et une critique sociale fort bien vue. Bref, un conte moderne. Vinrent ensuite, dans la même veine, Le géant de Zéralda (1971) et Pas de baiser pour maman (1976), d’autres ensuite que je ne cite pas. Même efficacité. Même esprit caustique. Même dépouillement. Même accord entre texte et image. Merci, merci et encore merci, Monsieur Ungerer. » (Claire Nadaud, auteure et illustratrice, mère et grand-mère)            

« Au Festival d’Avignon pour la troisième ou quatrième fois, je raconte à ma plus qu’amie du moment les difficultés que j’ai eu à intéresser à la lecture Marc, bon élève par ailleurs, et que cela me tracasse fort. « Pas étonnant, me répond abruptement Catherine, avec ce que tu lui donnes à lire. » Et, la voici qui, stagiaire un temps chez Delpire, m’invite à fréquenter La joie de lire, librairie fondée par François Maspéro, et de pousser jusqu’à la troisième salle, au fond, tout au fond, vraiment tout au fond. Je me rends à Paris dans les premiers jours d’août et, vraiment tout au fond, dans une armoire de récupération dont le libraire a enlevé les portes, je découvre Max et les maximonstres et Les trois brigands que j’achète immédiatement. Mes souvenirs de « premières lectures » de ces deux albums sont flous. Je n’ai finalement conservé que le sentiment d’une sorte d’évidence de la narration. Max et les maximonstres et Les trois brigands : des livres simples. Des années plus tard, autant grâce aux élèves à qui je les lirait chaque année  qu’à Isabelle Nières-Chevrel (pour Max), je comprendrais que, derrière l’évidence, se cachent souvent de belles profondeurs. » (André Delobel, formateur, secrétaire du CRILJ).

« Tomi Ungerer est un des « grands » qui ont accompagné mon chemin d’illustratrice-auteure. Pas facile de trouver les bons mots. J’ai découvert Tomi avec La grosse bête de Monsieur Racine, album hilarant, inoubliable. Et puis j’ai apprécié ses affiches, ses dessins de presse, ses drôles de sculptures. Une grande exposition en 1981, aux Musée des  Arts Décoratifs, à Paris, m’avait donné accès à son monde. Son livre Nos années de boucherie, récit de son expérience de vie autonome en Irlande continue de m’impressionner. Je sais ce que je dois à ses dessins et à ses histoires. Ses dessins-collages m’enchantent. Ses audaces, son humour, sa curiosité et sa malice nous accompagnent tous. Tomi Ungerer est, au fil des pages, un puissant exemple de liberté. » (Martine Bourre, auteure, illustratrice)

« Partir d’une image pour tirer le fil, révéler un contexte historique et éclairer une œuvre : les six affiches de Tomi Ungerer pour l’Electric Circus (1969). Situé dans cette partie de Manhattan que l’on n’appelait alors pas encore l’East Village, l’Electric Circus était en 1967 la dernière mue de ce qui avait été un restaurant polonais, un club pour immigrés allemands mélomanes, une salle polyvalente de quartier et finalement un club à la mode. « Avec des peintures phosphorescentes, des canapés, des projecteurs, l’endroit représenta, jusqu’à sa fermeture en 1971, l’apogée d’une certaine culture psychédélique new-yorkaise marquée par les premiers concerts-performances du Velvet Underground sous la houlette d’Andy Warhol. C’est au cabinet Chermayeff et Geismar que fut demandé, en 1967 et par le nouveau locataire, de développer une identité visuelle pour le lieu. Le duo de designers, composé d’Ivan Chermayeff (oui, l’ami des Trois Ourses) et Tom Geismar opta  pour l’usage intensif d’une de leur polices de caractère intitulée Electus. Radicales, leurs premières annonces pour l’Electric Circus ne comportaient que du texte, composé dans cette vibrante typographie, elle-même inspirée d’une pochette réalisée par leur ex-collaborateur Robert Brownjohn pour l’album Vibrations d’Enoch Light. Une nouvelle série d’affiches fut produite en 1969, six affiches pour être précis, qui cette fois faisaient la part belle aux dessins de Tomi Ungerer, par ailleurs ami d’Ivan Chermayeff. On y retrouve l’esprit du Fornicon (recueil de dessins sur le thème de la sexualité paru à compte d’auteur la même année) adoucis par l’humour absurde et bon enfant dont il savait faire preuve dans ses images publicitaires. Nous savons aujourd’hui que la publication du Fornicon, qui fut accompagné d’une exposition d’originaux sur la Cinquième Avenue, est à l’origine du contentieux entre Tomi Ungerer et les bibliothécaires étasuniennes qui éclata précisément en 1970 lors d’une convention. Questionné sur cette partie plus délicate de son œuvre il déclara publiquement à son interlocutrice: « If people didn’t fuck, you wouldn’t have any children, and without children you would be out of work ». S’en suivirent en quelques années un départ définitif de New York où il vivait depuis 1956 ainsi qu’un arrêt de près d’un quart de siècle de sa carrière d’auteur de livres pour enfants. À l’Electric Circus, ce n’est pas un contentieux mais une bombe qui éclata un soir de mars 1970. Ce geste opéré par un proche du Black Panther Party précipita le déclin du club qui fermerait définitivement ses portes l’année suivante. Fin de l’innocence, fin d’une époque. » (Loic Boyer, graphiste, directeur de collection)« Deux souvenirs. Le premier, lors des journées du patrimoine sur le thème de l’enfance, une journée d’études nationale avait été organisée à Annecy, avec, en invité d’honneur, pour introduire la journée, Tomi Ungerer. Nous étions plutôt intimidés par la présence de ce grand artiste, réputé provocateur. Je me souviens de sa magnifique envolée lyrique autour du terme de patrimoine qu’il refusait au profit de celui de matrimoine ! On était en 2001 et personne ne revendiquait encore ce terme. L’autre souvenir n’est pas daté. L’hôtel dans lequel il résidait souvent à Paris était situé très près de l’Heure Joyeuse. Un après-midi, il a tout simplement poussé la porte et nous avons passé une magnifique après-midi au Fonds patrimonial à rigoler. Il était très en verve et sortait aphorisme sur aphorisme. Un impromptu improbable et inoubliable. » (Viviane Ezratty, conservatrice des bibliothèques, vice-présidente du CRILJ)

« Tomi Ungerer n’est jamais venu à Moulins. Nous l’y espérions, en 2017, pour la Biennale des illustrateurs et pour la rétrospective de son travail que nous avions préparée avec le musée éponyme de Strasbourg. Nos atouts patrimoniaux étaient sûrs. Nous avons ici un retable, celui du Maitre de Moulins. Et nous savions que celui d’Issenheim avait été la plus grande révélation artistique de sa vie. Nous avions aussi des arguments, comme une réception, un discours, une médaille, comme autant d’insignes et d’honneurs rendus au grand homme, illustrations de la reconnaissance par le politique de ce génie qui aura réussi, selon sa définition du bonheur, à éblouir l’éphémère. Mais Tomi se faisait désirer. Il y avait la grande Buchmesse de Francfort au même moment. Et il y avait aussi, ici, en dépit de l’envie réjouissante d’accueillir un talent de la sorte, un brin d’appréhension. L’artiste était redouté pour le mouvement de ses humeurs, voire la mécanique de ses pulsions. Ses dessins acides, ses bons mots, tout le terreau fantasmagorique riche d’absurde et d’obsessions ne manquait pas d’inquiéter. Nous attendions  le génie autant que nous redoutions une farce à sa façon. C’est que Tomi avait une réputation à décimer les puritains, à compromettre l’établi, à troubler l’establishment. Certains prétendaient qu’il pouvait disposer sur le pommeau de sa canne une sonnette de vélo et la faire retentir si les officiels trainaient sur les discours. D’autres évoquaient même  la possibilité d’un Heidi Heido, chanson à boire grivoise aux troubles associations, qu’il a joliment illustrée, et qu’il entamait alors  avec passion pour perturber l’auditoire. Tomi n’est pas venu. Nous n’aurons pas parlé poésie. C’est qu’il connaissait Verlaine, Prévert, Queneau, Desnos. Ni du Larousse illustré dont il aimait, enfant, copier les planches. Tomi n’est pas venu. Je n’ai donc pas vu celui dont un de ses professeurs du lycée Bartoldi soulignait « l’originalité perverse et subversive ». Mais aujourd’hui qu’il n’est plus, je ne me sens pas orpheline pour autant. Pour ma part, j’ai Jean de la lune et Monsieur Racine qui m’accompagnent pour déjouer la comédie d’ici-bas. Ni soumission, ni compromission. Merci Tomi ! » (Emmanuelle Martinat-Dupré, responsable scientifique du mij, musée de l’illustration jeunesse de Moulins)

. Lu dans Les Dernières nouvelles d’Alsace du jeudi 14 février 2019 :

L’Alsace rendra, le vendredi 15 février, un dernier hommage à Tomi Ungerer en la cathédrale de Strasbourg qu’il a si souvent dessinée. La cérémonie religieuse, œcuménique et au caractère international puisqu’elle se déroulera en quatre langues, débutera à 10 heures. Elle sera présidée par l’archevêque de Strasbourg, Mgr  Luc Ravel. Un double prêche sera prononcé, d’abord par le pasteur Christian Krieger, en allemand, puis par l’archiprêtre de la cathédrale Michel Wackenheim en trois langues : français, allemand et alsacien. Le maire de Strasbourg Roland Ries prendra lui aussi la parole à l’issue de ce moment de recueillement pour rendre hommage à l’artiste décédé dans la nuit de vendredi à samedi derniers. Cette cérémonie sera aussi musicale. Elle sera ouverte par Mein Ruheplatz, chanté par la cantatrice Astrid Ruff, un chant yiddish qu’aimait beaucoup Tomi. Conformément aux dernières volontés de Tomi Ungerer, Roger Siffer interprétera quant à lui trois chansons devenues emblématiques : Ich hatt’einen Kameraden, O Strassburg et l’incontournable Die Gedanken sind frei. Les obsèques du dessinateur se sont déroulées mardi en Irlande en l’église de Saint Brendan de Bantry. À l’issue de la cérémonie, suivie d’une crémation dans l’intimité familiale, ses cendres devaient être partagées entre l’Irlande et Strasbourg.

 

Illustrations signées  : Tomi Ungerer, Fabienne Legrand, Tomi Ungerer, Olivier Brazao, Joëlle Jolivet.

Albertine et Germano

Compte-rendu d’une rencontre avec Germano Zullo et Francine Bouchet organisée par le CRILJ Midi-Pyrénées, le jeudi 9 avril 2015, à la Médiathèque François Mitterrand de Muret (Haute Garonne). La soirée est modérée par Martine Tatger, libraire à Cazères, libraire à la librairie Des Livres et Délices de Cazères, et par Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret. Retranscription de l’entretien : Martine Abadia pour le CRILJ Midi-Pyrénées.

Germano Zullo et Albertine : les dessous du tandem

    Martine Tatger – Cette soirée organisée par le CRILJ s’inscrit dans le cadre de la manifestation Chemin Faisant 2015 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées. Nous allons essayer de nous  immiscer dans l’œuvre de Germano Zullo et d’Albertine, avec Germano sans Albertine mais accompagné par Francine Bouchet, leur éditrice à La joie de lire. Recevoir un auteur ou un illustrateur au CRILJ, c’est assurer notre rôle de cellule de veille, être au cœur des livres, découvrir et surtout faire découvrir aux autres ce que nous avons coutume d’appeler « l’autre littérature ». Je suis aussi particulièrement heureuse de partager cette modération avec ma collègue Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret, ce qui me permet de mettre en lumière ce soir le rôle incontournable de la librairie indépendante, notamment dans la valorisation de l’édition jeunesse. Nous allons essayer de laisser au maximum la parole à nos invités, pour ne pas camper sur notre propre interprétation de leurs albums, mais essayant plutôt de la partager avec eux et avec qui êtes venus ce soir

    Nous pensons définir votre tandem Germano-Albertine comme un duo scénariste-écrivain. Est-ce que cette définition vous convient ou en avez-vous une autre ?

     Germano Zullo – Oui, elle me convient très bien. On peut peut-être dire aussi qu’Albertine est auteur, elle n’est pas seulement la « sous-traitante » d’un écrivain. Son écriture, c’est le dessin et, dans la littérature de jeunesse, on a peut-être trop tendance à faire cette séparation entre l’illustrateur et l’auteur où les tâches sont bien déterminées ; peut-être aussi que les couples comme le nôtre sont rares dans le métier mais je pense qu’il faut considérer Albertine comme une vraie auteure.

    M.T. – Puisque cette soirée s’intitule Les dessous du tandem, vous serait-il possible de nous en dire un peu plus sur le cheminement de votre aventure commune en littérature, en écriture et à propos de la naissance de vos albums ?

     G.Z. – Ça se passe en effet très simplement : on dialogue, on a tous les deux des imaginaires très différents, des thématiques très différentes, « des fantômes bien à nous ». Il s’agit, pour créer cette troisième entité qui est notre couple créateur, pour que ces deux imaginaires puissent dialoguer et s’entendre, de beaucoup s’écouter ; si Albertine a une idée, elle va m’en faire part, je vais voir comment elle fait écho en moi, de quelle manière, comment je peux aller vers elle et vice-versa ; nous allons énormément dialoguer. Ça se passe de manière très normale : c’est comme un repas à table ou devant un match de foot, comme une conversation entre amis ou entre un homme et une femme. Ça peut aller très vite, parfois c’est un déclic, comme ce fut le cas d’un de nos premiers albums Marta et la bicyclette : au départ, on n’avait pas envie de dessiner des animaux et puis un beau matin, Albertine s’est levée et elle m’a dit : « Il faut absolument qu’on fasse un livre sur une vache. Comment ça pourrait se passer ? Comment elle pourrait s’appeler ? » A partir de là, on a discuté et j’ai construit un scénario. Le texte, les illustrations et la couleur ont été faits en une semaine. Par contre, pour d’autres albums, cela va mettre beaucoup plus de temps. Il y a pas de limite !

    Anne Gaudin – Dans vos albums, on a souvent l’impression que vous partez d’un plein d’observations. Notamment, quand on regarde des albums comme A La mer ou En Ville, on a l’impression que ce sont des observations que vous transformez. Est-ce que vos arguments de départ, si on peut dire, sont effectivement ce que vous avez vu autour de vous qui n’est pas une prise de position militante mais simplement le fruit et la maturation de vos observations préalables ?

     G.Z. – Vous avez tout à fait raison. Quand on pose cette question à Albertine, elle répond qu’effectivement elle attache beaucoup d’importance à ce qu’il se passe autour d’elle, elle est très attentive aux détails. Elle est extrêmement attentive, par exemple, à la façon dont les gens se tiennent, dont ils sont habillés, à leurs particularités. Non pas ce qui relève de la perfection mais plutôt le charme qui s’en dégage. D’ailleurs Albertine a ce réflexe, cette pulsion, on pourrait dire de toujours avoir sur elle un carnet et un crayon. Si elle était venue ce soir au restaurant avec nous, elle se serait mise à dessiner sur la table en reproduisant le portrait des uns et des autres, en réalisant ainsi de très beaux carnets spontanés, uniquement issus de l’observation. D’ailleurs l’album Bimbi fait partie de cette gestation et je suis très fier qu’elle ait fait cet album en solitaire : c’est quelque chose qu’elle a en elle et qui, grâce à ce livre, permet au public de découvrir cette écriture très singulière d’Albertine indépendamment d’un auteur qui l’accompagnerait : elle se débrouille très bien toute seule !

    A.G. – Justement, dans Bimbi, il est question d’enfants et, Martine et moi, on s’est aperçu à la lecture de votre livre Quelques années de moins que la Lune, que vous aviez un lien à l’enfance très très fort. Cela se retrouve aussi dans votre tout dernier album Mon tout petit. Ce besoin de retour à l’enfance nous a interrogées. Comment vous situez-vous par rapport à cette question ?

     G.Z. –  C’est vrai que, nous deux, on aime bien dire qu’on se sent encore enfants ; en fait, on crée comme un enfant joue. Albertine ajoute « C’est un jeu sérieux », moi je n’ai pas besoin d’ajouter cet adjectif, mais forcement qui dit jeu dit enfance. On joue à faire des livres comme on jouerait au ballon, à la balançoire ou aux petites voitures. Et puis, l’enfance c’est aussi, avant toute chose, apprendre à habiter un corps. Ce qui me fascine, après ces 46 années d’habitation de ce corps, c’est cette faculté de l’esprit de pouvoir en quelque sorte déstructurer le temps. Car si le corps, lui, se situe dans un temps donné, l’esprit, lui, peut se permettre de se balader.

    C’est une formidable machine à voyager dans le temps, on peut remonter dans les plus lointains souvenirs. Bien sûr la mémoire évolue, se transforme mais tout cela est fascinant. Donc on utilise, Albertine et moi, beaucoup cette machine à voyager dans le temps et on peut aussi se projeter dans le futur en regardant nos proches ; en ce qui me concerne, m’imaginer par exemple, en regardant mon papa, qu’à 86 ans je ressemblerai à cet homme-là. Voilà pourquoi tous les deux, nous sommes aussi intimement liés à l’enfance.

A.G. – Alors, de la même manière qu’on s’était aperçu à travers vos livres que vous étiez attachés à l’enfance et au jeu, on a aussi vu que vous aimiez bien manger. Par exemple, dans l’album Les gratte-ciel, le point central c’est la pizza. Alors, je voulais savoir quel était le plus gourmand des deux …

    G.Z. – C’est difficile à dire : on est tous les deux très gourmands. Albertine a quand même un certain nombre de plats qu’elle n’a pas très envie de goûter. Moi, je mange vraiment de tout : des abats, la cervelle, les anguilles… J’aime tout, j’aime faire des expériences, Albertine est plus réticente sur certains produits et, du coup, c’est moi qui cuisine. Je suis très fier de ça : on dit que je suis un très bon cuisinier, je ne sais pas si c’est vrai, mais, en tout cas, je suis nul dans tout ce qui est présentation. Et puis, on est gourmands de la vie aussi : être gourmand de nourriture, c’est aussi être gourmand de l’existence : on adore exister, vivre. Moi, je ne me contente jamais d’un verre d’eau ou d’un verre de vin. J’adore les bonnes choses, le tabac, les cigares, les bons alcools. Et l’air du matin, l’air du soir. Bref, je suis gourmand de l’existence.

    A.G. – Est-ce que c’est pour cela que vous avez fait sortir un génie de la boîte de raviolis ? Parce que les raviolis n’étaient pas bons et qu’il fallait un génie pour leur donner du goût ?

    G.Z. – Oui, peut-être mais j’avoue que, quand j’avais 14 ou 15 ans, même si ma mère cuisinait très bien, il y avait toutes ces nouveautés : les congélateurs et leurs barquettes Findus, comme la moussaka… Ma mère faisait les meilleures pâtes au monde, mais, à ce moment-là, il y avait les spaghettis tout préparés… Et, comme tous les enfants, je préférais cette nourriture-là à celle de maman parce que c’était une nouveauté. Maintenant, j’aime les produits de qualité et je fais semblant de connaître les vins.

( Projection du film d’animation issu de l’album Le génie de la boîte de raviolis )

     M.T. – Alors bien sûr, les conserves, les boîtes de raviolis… mais surtout la question qu’on a envie de poser à tout le monde : « Et si toi, tu avais un génie ? »

    G.Z. – Quand on pose cette question à une assistance, les deux réponses qui reviennent le plus souvent, c’est le pouvoir d’être invisible et le pouvoir de voler. Donc ce serait peut-être ma réponse.

    F.B. – Alors, moi, excepté ce qui pourrait relever de l’intimité (rires), qu’est-ce que je pourrais dire ? Que ma maison d’édition soit pérenne !

     M.T. – Une belle passerelle pour vous donner la parole. Tout à l’heure, quand nous échangions de façon informelle, vous avez parlé de projets, de l’idée de films d’animation et vous avez eu cette belle formule : « Nous avons de tellement belles matières entre les mains ».

    F.B. – C’est vrai que nous sommes souvent sollicités à la Joie de Lire, que ce soit pour des projets numériques ou pour des films d’animation. On s’est donc dit qu’on pourrait effectivement développer cela d’autant que, quand je vois ce que regardent mes petits enfants, je constate que, certes, il y a des choses intéressantes mais il y a surtout beaucoup de choses très basiques, et un peu tristes, avec des voix parfois insupportables. J’ai d’ailleurs été frappée par les voix dans le film que nous venons de visionner car elles sont très bien, très vraies. Donc je pense qu’il y a quelque chose à faire, on est en train de réfléchir : on va essayer de travailler avec l’illustrateur Yassen Grigorov, qui a déjà édité chez nous et qui a réalisé parallèlement des films pour adultes. Il va donc travailler avec nous sur ce projet. Mais tout cela est un peu frais pour vous en dire plus pour l’instant.

     M.T. – Germano, nous venons de voir le film d’animation tiré de l’album Le génie de la boîte à raviolis. Certains ont peut-être pu visionner celui réalisé à partir de l’album Les Gratte-ciel. Est-ce que c’est une idée qui vous vient en parallèle quand vous réalisez un album. Autrement dit, est-ce que vous pensez film d’animation quand vous créez un album ?

    G.Z. – Pas vraiment. Parce qu’une fois de plus, au départ, Le Génie de la boite de raviolis c’est une histoire de rencontre. Il y a eu celle avec Albertine puis celle avec Francine, notre éditrice. Et là, une autre belle rencontre. A l’occasion d’un anniversaire de la Joie de Lire qui avait lieu dans un musée à Lausanne, était invité un réalisateur Claude Barras qui est venu nous rencontrer car il aimait bien notre travail. Il avait déjà réalisé des films d’animation, quelques courts métrages : il se sentait un peu seul, il avait envie de collaborer, il a créé un structure Hélium Films qui marche bien d’ailleurs. Donc en fait, c’est bien une histoire de rencontre.

    Avec Albertine, quand on est sur un projet, on ne pense pas automatiquement au film mais on s’est constitué maintenant un petit réseau d’auteurs réalisateurs de films d’animation et on a avec eux des projets spécifiques dans le sens où on ne pense pas d’abord livre. Mais, pour résumer, on peut dire qu’on n’est quand même pas porté spontanément sur le film … peut-être que ça viendra un jour !

     M.T. : Néanmoins, ce qui nous frappait avec Anne à la lecture de vos albums, c’est qu’on entre dans vos albums comme par le prisme d’une caméra avec aussi tous les jeux de gros plan et d’arrière-plan…

    G.Z. – Oui c’est vrai qu’on est probablement influencés par plein de choses dont le cinéma. En effet Les oiseaux, Mon tout petit ou Ligne 135 et Vacances sur Vénus sont des livres qui sont construits, on pourrait dire, presque de manière cinématographique, même si sur le moment on n’y pense pas. On essaie juste de faire en sorte que ce qu’on a envie de raconter soit le plus lisible possible et puis, on est sûrement influencé par tout ce qu’on voit et tout ce qu’on lit.

( Intermède avec la lecture de Grand Couturier Raphaël par Claudine Mélard )

     M.T. : Un grand merci d’abord à Claudine Mélard pour cette belle lecture, qui plus est improvisée, qui nous prouve tout l’intérêt de la médiation à haute voix des albums pour permettre une meilleure compréhension par l’enfant du propos. Ensuite, je voudrais revenir à la genèse de cet album, bien sûr, mais aussi qu’on s’interroge sur la manière dont l’éditrice reçoit un tel projet.

     G.Z. – Oui, d’abord, je tenais à vous remercier. C’est une très très belle lecture : je suis très ému, c’est comme si je redécouvrais ce livre qui date de quelques années et, là, j’ai été ré-enchanté à votre lecture. Donc très sincèrement, merci beaucoup.

    Concernant la genèse du livre, elle est à mettre à l’actif d’Albertine qui s’intéresse depuis longtemps à la mode. Elle aime beaucoup s’habiller, les chaussures … Elle n’aime pas obligatoirement la haute couture, elle ne suit pas l’actualité à ce sujet, même si elle lit beaucoup de journaux de mode comme beaucoup de femmes, je crois. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont les gens s’habillent : repérer ce que portent les gens. Il nous est arrivé très souvent, parce que je suis un homme très patient, d’entrer, de ci de là, dans plein de boutiques et j’assistais à plein d’essayages et je dois constater qu’à ce sujet les vendeuses sont très expertes pour que vous repartiez avec un paquet bien rempli. Pour rentrer un peu plus dans notre intimité, je peux vous raconter une anecdote : quand on s’est rencontrés avec Albertine,nous avons fait un premier séjour de 15 jours à Rome, car Rome c’est mon pays : à cette occasion, j’ai pu m’apercevoir(et mon compte en banque aussi) de la passion d’Albertine pour les vêtements car, à cette époque, ce n’était pas elle qui m’entretenait !!! Par amour et parce que je la trouvais magnifique, nous sommes rentrés avec une garde-robe assez bien remplie. Donc, vous comprendrez mieux que cette passion puisse se retrouver dans certains albums comme Les robes.

    F.B. – La réception d’un nouveau projet, c’est toujours une découverte, une belle surprise. La Joie de Lire édite tout ce que le tandem Albertine et Germano produit, du moins pour la jeunesse. Donc, un beau jour, ils arrivent, c’est l’effervescence : on ouvre ça comme un cadeau et le cadeau est toujours beau à voir car c’est toujours la surprise, ils ne font jamais des choses semblables, à part peut-être pour les livres promenades ou la série des Marta … mais, même pour cette série, vous n’étiez pas très partants pour en faire d’autres après le premier sorti et c’est moi qui aie insisté. Car cette vache est vraiment différente, elle fait cavalier seul, si je puis dire, et au final du premier album, (Marta et la bicyclette), quand elle revient dans le troupeau, après avoir gagné son concours, toutes les vaches veulent s’exercer à la bicyclette mais elle, elle ne rêve que de partir en montgolfière. Donc je trouvais que c’était un peu bête de s’arrêter là. Mais chaque album est différent, vous avez chaque fois apporté quelque chose de particulier, ce n’est jamais répété même si on retrouve le même personnage.

    Tout ça pour dire que, pour l’ensemble de leurs albums, c’est chaque fois une émotion, c’est un travail : il y a l’humour bien sûr, mais aussi cette manière si particulière, si subtile d’amener les choses comme dans Les Gratte-ciel et le plaisir de la chute qui est toujours drôle. C’est un vrai travail de créateur et nous nous félicitons de recevoir ce travail-là. Il nous arrive de revenir sur de petites choses mais cela se fait toujours dans une grande convivialité.

     M.T. – A l’écoute de la très belle lecture qui vient de nous être faite de Grand couturier Raphaël, nous nous rendons compte de sa musicalité. Si vous deviez choisir un accompagnement musical à ce texte, lequel choisiriez-vous ?

    G.Z. – Très bonne question … piège ! Probablement un tube italien des années 50-60 ou une très belle chanson que nous aimons beaucoup de Gino Paoli qui s’appelle Il cielo in una stanza, très belle chanson d’amour, une très belle mélodie, comme seuls les italiens peuvent les faire, et que je vous invite à écouter.

( Lecture d’un extrait de l’album Le grand couturier Raphaël  par Marie-Pierre Arhainx)

     M.T. – Nous voilà de retour dans la mode mais avec un autre propos cette fois …

    G.Z. – Peut-être que Francine, tu pourrais expliquer – car Francine compte beaucoup dans ce livre.

    F.B. – Un jour, je me suis rendue dans l’atelier d’Albertine et elle m’a montré toutes ces robes qu’elle avait dessinées et je lui ai évidemment dit qu’on allait faire un livre avec tout ça : seulement, il ne fallait pas que ce soit un simple catalogue de mode, donc j’ai demandé à Germano de réfléchir à des textes, ce qui, j’avoue, est un exercice difficile d’écrire sur des images.

    G.Z. – Oui mais c’est ce genre d’expérience qui nous intéresse avec Francine. En tant qu’auteur, c’est intéressant d’accepter ces propositions-là. En tout cas, moi, j’aime rester ouvert aux propositions des autres car l’Autre m’intéresse beaucoup. D’ailleurs, un certain nombre de nos albums existent car on a su écouter ceux qui nous aiment, ceux qui nous portent comme Francine ou encore certains jeunes lecteurs. Dada, par exemple, est né de la volonté de certains jeunes femmes qui nous réclamaient des histoires de chevaux.

    Que dis-je fans et pas femmes ?! Je dois être fatigué, en fait ce qui ressort dans ce lapsus, c’est mon angoisse de la femme. Depuis quatre jours, je ne suis entouré que de femmes. j’ai toujours eu très peur des femmes. J’ai toujours eu peur de leurs mystères.

(Muret – jeudi 9 avril 2015)

 

 Roberto et Gélatine

    Gélatine, petite fille espiègle et de caractère, veut que son grand frère, Roberto, s’occupe d’elle. Mais Roberto est très occupé. Sur son ordinateur il écrit un roman, une histoire de grands pour les grands, car Roberto n’est plus un enfant… Il n’a pas le temps de s’occuper de sa petite sœur envahissante. Mais Gélatine est très insistante, tant et si bien que Roberto accepte de lui lire une histoire. Mais une seule ! Puis il retourne à son travail de grand. Vexée, Gélatine se venge en imaginant avec Doudou une histoire dans laquelle elle transforme Roberto en vilain crapaud…

    Premier opus d’une série, Roberto et Gélatine est une histoire drôle et légère sur les rapports entre frère et sœur dans laquelle tous les enfants (et tous les parents) se reconnaîtront ! Quel bonheur de constater que le couple Albertine et Germano fonctionne toujours aussi bien. Une vraie complicité dans la vie et dans le travail que l’on ressent dans le rapport texte-image, dans l’humour partagé, dans l’espièglerie et la bonne humeur du propos.

(La Joie de lire, 2019, 88 pages, 14,90 euros – sortie en librairie le 16 mai)