Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (2)


 

C’était il y a presque trois années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établisement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Deuxième partie d’un fort détaillé compte-rendu.

 

Ghislaine Roman – Quand on est soi-même illustrateur, comment se passe la collaboration avec un autre illustrateur ? Quelles limites ne vous autorisez-vous pas à franchir ?

Henri Meunier : Je ne crois pas être trop intrusif. Si je pense à celui ou à celle qui pourra illustrer mon texte, c’est que je sais qu’il ou elle pourra apporter par l’image tout ce que je veux taire ou tout ce que je n’ai pas su dire. Je n’aime pas être trop bavard et je pense que c’est important de pouvoir compter sur les qualités de l’auteur ou de l’illustrateur avec qui on collabore.

Régis Lejonc – Moi je suis auteur de manière très occasionnelle. J’écris des textes quand ça me traverse, quand ça me foudroie. Et le premier que j’ai écrit, Les deux géants, je l’ai illustré moi-même. Pour le texte de Au bout du compte, j’étais en train de travailler à l’ordinateur sur une image et une phrase me tournait sans cesse dans la tête : « Un jour, j’ai trouvé un arbre ». Donc, j’ai ouvert une page et j’ai tapé la phrase. A partir de là, le texte m’est venu et je l’ai écrit en dix minutes sans rien y changer. Ce qui me laisse à penser que ce texte était en moi depuis assez longtemps. C’est une espèce de poème et j’ai pensé à Martin Jarrie pour l’illustrer. Il fallait des sortes d’images mentales, des choses un peu étranges, un peu abstraites, tout à fait dans son style. L’illustrer de façon narrative n’aurait eu aucun sens. J’ai vécu ça aussi avec Carole Chaix sur Un an et un jour, un texte pas évident au départ et qui, fort de son illustration, devient une sorte de colonne vertébrale. Ce sont des livres un peu comme des murs d’escalade, sans prises toute faites que chacun monterait à sa façon. Je les vois comme ça, ces livres-là, un peu vertigineux, inhabituels pour certains lecteurs adultes, alors que les enfants ne se posent pas ces questions.

G.R – Henri, c’est à ton tour de tirer. Case A3 : Le projet Grateloup. Une expérience qui a abouti à un objet livre. Henri, est-ce que tu peux raconter ?

H.M – On a eu la chance d’être invités plusieurs fois à ce salon. Et puis un jour, lors d’un repas avec les copains de l’association Mange-Livres qui l’organisent, on discute de leur volonté de redynamiser le projet car ils commençaient à s’essouffler un peu. Et Alfred a lancé comme une boutade : « C’est pas compliqué, vous nous laissez une semaine nourris-logés et on vous fait un livre ! » Ils nous ont pris au mot ! Ils ont accepté cette expérience : réunir six auteurs dans un lieu, une semaine. Quelque temps après, on est tous arrivés avec notre caisse de matériel et, après le repas de bienvenue, on s’est mis à travailler sur le thème choisi : le loup. On a heureusement bénéficié de la clairvoyance de Claire Franek pour l’organisation du travail deux par deux, pour les enchaînements, etc. Je me suis retrouvé avec Carole Chaix pour plancher sur la première page. Moi je suis assez cartésien, j’aime bien que toutes les choses soient pesées avant d’être posées sur le papier. Alors que Carole est foutraque et comprend les choses après les avoir faites. Mais, il n’y avait pas à tortiller, chaque soir, nous devions avoir terminé notre page. Ce fut une belle aventure humaine. On s’était donné comme objectif d’en profiter pour se faire essayer réciproquement nos outils, pour tenter des trucs qu’on ne connaissait pas, pour inviter les autres dans nos jardins secrets. Et on a bien réussi à faire !

R.L : Et nous avons donc, tous, fait un livre en six jours !

G.R : Allez hop ! Régis, tu tires.

R.L : Ce sera C4. Et, dans cette case, c’est Henri auteur et Henri illustrateur…

(lecture de l’album L’autre fois)

G.R –  Nous allons revenir sur l’interview que tu nous as accordée lorsque nous avons fait notre brochure sur les albums poétiques. Tu nous avais dit : « Quand j’écris mon texte, j’en fais une première version que je vais retravailler indéfiniment. Parmi les choses qui me poussent à ce travail, il y a une exigence de justesse dans le sens qui fait que je suis amené parfois à utiliser des mots qui sont un peu compliqués pour les enfants, mais ce sont les mots justes par rapport aux sentiments, à l’émotion, à la description que je suis en train de donner. » Évidemment, ce qui nous tarabuste là-dedans, c’est « indéfiniment » ! Où est le curseur ? Ça va d’où à où ce travail ?

H.M – Je ne sais pas. Le plus long compagnonnage avec un texte avant d’en être content c’est avec celui de La rue qui ne se traverse pas que j’ai ré-écrit, observé, soupesé pendant une dizaine d’années jusqu’à ce que je trouve la dernière phrase, celle qui lui a permis de prendre tout son sens, son sens profond; ça peut prendre du temps, mais je ne suis pas pressé. Comme dit Régis, j’ai la chance de pouvoir convoquer des histoires quand j’en ai envie. Et puis j’ai un ordinateur rempli d’histoires ! Mon problème, ce n’est pas qu’elle soit finie demain ou dans quinze ans, c’est qu’elle soit bien, c’est qu’il n’y ait pas un mot que je puisse bouger. Ce qui est aussi faux, car dans les bouquins que j’ai écrit il y a dix ans, je pourrais bouger les mots. Mais il y a quand même un moment où je me dis, c’est bon, c’est ce que je voulais pour ce texte.

G.R – Tu nous lis la dernière phrase, celle qui te manquait ?

H.M – J’en étais resté à « Homme ou moineau l’équilibre est le même. L’essentiel est de savoir s’appuyer sur le vide. » Mais il manquait quelque chose d’essentiel là, c’est à dire ces huit mots, la dernière phrase : « Le vacarme d’une vie est un battement d’ailes. »

G.R – Tu nous avais parlé aussi du rapport entre faire son et faire sens. Quand tu parles d’un ogre, tu veux qu’on l’imagine en train de mâcher à travers les sonorités que tu emploies. Est-ce que tu peux développer un peu ?

H.M – Je peux essayer, mais c’est très subjectif et affectif ça. J’ai peut-être une chance dans ma vie d’auteur qui était une malchance dans ma vie scolaire. J’ai été un enfant dyslexique et je reste un adulte dysorthographique. L’orthographe n’a pas grande importance pour moi. Quand je lis, je ne lis pas des lettres qui s’enchaînent, je lis des sons et ces sons font sens. Les mots font de la musique dans ma tête et je m’appuie beaucoup là-dessus quand j’écris. Je fais venir les mots, je les dis, je les fais sonner jusqu’à ce que ça coule si je parle d’eau et que ça siffle si je parle de vent …

G.R – Et ça fonctionne, c’est clair ! Pour beaucoup d’entre nous qui sommes des médiateurs du livre, pour ceux qui lisent à haute voix des textes aux enfants, c’est évidemment un aspect essentiel. Il est clair que les enfants sont sensibles à la musicalité des textes, c’est de l’ordre du sensoriel. Revenons au tableau. Case A2 : Régis Lejonc auteur et illustrateur. « Quelles couleurs ! » est donc, Régis, un livre que tu as fait tout seul. Il a été mis en avant au Salon de Saint-Orens qui avait pour thème le même titre. Tu y as donné une conférence, mais nous sommes nombreux à ne pas avoir pu y assister. Peux-tu nous en parler ?

R.L – Ce livre est un imagier né du croisement des questions que me posent les enfants durant les rencontres scolaires et d’une demande de l’éditrice Valérie Cussaguet. Entre la sollicitation et la sortie du livre, il s’est passé quatre ou cinq ans. L’organisation du livre et l’angle que j’ai choisi se sont imposés de manière évidente car je ne suis pas spécialiste en la matière. Les couleurs ont une histoire liée à l’histoire de l’humanité, elles sont reliées à des rites et à des symboles culturels forts. Je me suis appuyé là-dessus pour construire ma façon de voir les couleurs. Normalement les couleurs se divisent en sept familles : trois couleurs primaires (jaune, cyan, magenta), trois couleurs complémentaires (vert, violet, orange). Et le noir. Le blanc, lui, n’est pas considéré comme une couleur. Moi j’ai voulu avoir un spectre un peu plus large, j’ai donc ajouté aux précédentes : blanc, rose, brun, ocre et gris. Soit douze familles de couleurs. Pendant les quatre années de préparation, j’avais toujours un carnet sur moi, je notais, je listais. J’ai rempli mes carnets d’idées, d’expressions, de références à des chansons, à des textes, à des films, à la culture populaire, à des choses liées à des souvenirs. Tout ça avant de réaliser les images. Et puis, pendant cette période, j’ai fait pas mal de voyages qui ont alimenté aussi et j’ai pris beaucoup de photos en rapport avec mon thème. Enfin, un jour, l’éditrice m’a fixé une date pour la fabrication du livre et il a fallu plonger. Heureusement, à l’atelier, je pouvais tester immédiatement mes trouvailles auprès des copains, pour les dessins, les collages, les photos, les associations d’idées, les mises en page que je travaillais à l’ordinateur.

G.R – C’est un très beau travail. Maintenant, Henri, à toi de tirer. Case C5 et c’est : toi auteur, illustré par d’autres. Parlons de ta collaboration avec Nathalie Choux dans « Trop super », la série de BD pour les petits. C’est très intéressant cette articulation entre faits scientifiques et valeurs. Au départ, on se dit « Ah, c’est rigolo ! On revisite les super-héros ! Et puis, on s’aperçoit qu’il y a bien plus que ça…

H.M – C’est vrai. En fait, moi, quand je lis une histoire drôle et qu’elle n’est que drôle, je m’ennuie. Quand je lis une histoire sérieuse et qu’il n’y a pas à un moment, un poil d’émotion et une pignolade, je trouve que c’est désespérant. J’aime écrire des histoires où on peut passer du doux à l’amer et si, en plus, je peux transmettre quelque chose qui aide à se tenir droit dans la vie… Il ne faut pas négliger non plus l’apport de mes personnages. Parmi eux, il y a une petite tortue qui me ressemble un peu, qui est assez sensible, qui n’est pas superhéros mais qui a un vrai sens de la justice. Si il faut mettre un coup de pied à l’ours qui embête les plus petits, elle va le faire et puis après, elle part en courant. J’étais comme ça quand j’avais 10 ans ! C’est souvent la tortue qui a des réflexions plus sensibles dans l’histoire. Mais c’est pas parce que je l’ai réfléchi, c’est parce qu’elle est comme ça ! Tu sais ça, toi, Ghislaine. Nos personnages existent. C’est nous qui, bien sûr, avons créé ce personnage, mais on ne peut pas lui faire faire n’importe quoi. Il a un caractère, il a une façon de parler, une façon de se comporter.

G.R – Maintenant, pouvez-vous nous dire quelque chose tous les deux sur votre travail en BD. Sur le tien, Henri, avec Richard Guérineau et toi, Régis, sur cette aventure qu’est Kodhja.

H.M – Pour moi, c’est typiquement un projet d’atelier. A force de partager un lieu de vie, on s’est aperçu qu’on avait un substrat commun : c’était le western du mercredi ! Dans notre enfance, ni Richard ni moi n’avions la télé à la maison et on allait tous les mercredis chez les voisins pour voir le western ! On en a des souvenirs extrêmement forts et l’envie nous est venue de faire ensemble un western BD. J’ai eu l’idée du scénario de départ : une partie d’échecs, deux joueurs avec des pistolets dont l’un serait un gamin bluffeur et, face à lui, l’autre qui commencerait à douter de lui-même.  Richard a pensé à la nécessité d’une présence féminine, un rôle pivot entre les deux hommes. En bavardant, on a posé nos personnages, leur personnalité et à partir de là, j’ai écrit.

G.R – Très bien. Et pour Kodhja ?

R.L – J’ai travaillé avec l’auteur Thomas Scotto. C’est quelqu’un que j’ai rencontré sur des salons. On aime bien, réciproquement, ce que nous faisons et, depuis longtemps, on se disait que ce serait bien de faire un livre ensemble. Thomas avait d’abord proposé son texte à Henri.

H.M – Oui et j’avais fait quelques images mais ça ne collait pas. Nous n’étions pas convaincus, ni Thomas, ni moi.

R.L – C’est un texte pas évident du tout, pas classique, très dialogué. Il avait été adapté pour le théâtre, mais je n’ai pas eu l’occasion de le voir jouer. Lorsque je l’ai lu, ça m’a énormément plu. Et très vite, j’ai senti qu’il se découpait très bien en BD. Enfant et adolescent, j’ai été nourri par la BD. Mon goût pour l’image, et ma culture, c’est la BD ! Je n’en ai pas fait beaucoup mais ses codes me sont familiers. Et je voyais, chez mes copains d’atelier, le travail de marathonien que demande un album de BD.

H.M – Un travail de moine copiste…

R.L – Ou de copiste marathonien ! Ce n’est pas trop mon tempérament, alors je ne me suis jamais lancé là-dedans. Mais là, je me retrouve avec un texte qui, de toute évidence, pour moi, peut être travaillé en BD. Donc, j’ai proposé l’idée à Thomas qui en a été ravi, puis à l’éditeur. J’ai fait un découpage, des croquis et tout tombait impeccable. Ensuite, des choses se sont imposées, des changements, des enrichissements. J’ai proposé par exemple qu’un enfant soit le guide du narrateur qui entre dans cette cité nommée Kodhja et que cet enfant porte un masque dès le départ, masque animalier changeant qui représente un peu l’état d’esprit et les émotions de l’enfant, donc un masque qui n’en est pas vraiment un. Ma deuxième suggestion a été d’étoffer les trois personnages qui attendent de rencontrer le roi. Ils n’étaient pas décrits dans le texte de Thomas, j’ai pensé que ça pouvait être la mort, un robot et Cupidon. Quand j’ai eu bien avancé, Thomas est venu passer une journée à l’atelier et je lui ai proposé de mettre le tout à sa sauce. Ensuite, ça n’a pas été évident avec l’éditeur, Thierry Magnier, qui n’est pas spécialisé en bandes dessinées. Il y a eu un moment de panique avant qu’il accepte de nous faire confiance. Finalement, c’est un très beau livre, un peu atypique qui est sorti en octobre 2015. Il a reçu un accueil critique extraordinaire

G.R – Merci à vous deux, même si nous n’avons pas épuisé nos cases et nos questions…

(mis en forme par Martine Cortès, pour le CRILJ – janvier 2016)

 

 

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

. La poupée de Ting-Ting, Ghislaine Roman et Régis Lejonc, Le Seuil, 2015

. L’arbre de paix, Anne Jonas et Régis Lejonc, Flammarion, 2013

. Le grand imagier de l’alphabet, Henri Meunier, Gautier Languereau, 2012

. La rue qui ne se traverse pas, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2011

. Quelles couleurs !, Régis Lejonc, Thierry Magnier, 2009

. Grand et petit, Henri Meunier et Joanna Concejo, Atelier du Poisson Soluble, 2008

. Le phare des sirènes, Rascal et Régis Lejonc, Didier, 2006

. L’autre fois, Henri Meunier, Le Rouergue, 2005

. La mer et lui, Henri Meunier et Régis Lejonc, Notari, 2004

. Ernest, l’enfant qui ne volait pas bien haut, Henri Meunier, Le Rouergue, 2004

. La môme aux oiseaux, Henri Meunier et Régis Lejonc, Le Rouergue, 2003

. Les deux géants, Régis Lejonc, Le Rouergue, 2001

 

Ghislaine Roman est née dans les Pyrénées, en 1957, dans une petite maison aux volets bleus, au bord d’un torrent de montagne, à une époque où les ours mangeaient tranquillement les myrtilles. Elle a enseigné pendant plus de trente ans, longtemps en maternelle, puis au cours préparatoire. » Ce métier m’a comblée. J’y ai connu des émotions, des découragements, des remises en questions, des bouleversements. […] J’ai travaillé énormément, j’ai lu, réfléchi, mis en œuvre, un peu comme le fait un artisan. Sur une base théorique solide j’ai laissé libre cours à ma fantaisie pédagogique. J’ai adoré cette liberté. Elle a travaillé pour les magazines des éditions Milan Presse (Wakou, Toupie, Picoti, Toboggan). Ses albums illustrés notamment par Tom Schamp, Fredéric Pillot, Olivier Latyk, Clémence Pollet, ont été publiés chez Milan, Cipengo, Saltimbanque, Nathan, P’tit Glénat, Frimousse. La Martinière. La poupée de Ting- Ting, publié au Seuil en 2015, est illustré par Régis Lejonc. Ghislaine Roman fut, dans le département de la Haute-Garonne, chargée du dossier de la prévention de l’illettrisme

 

 

 

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Ralentissons

 

Pour sa trente-cinquième édition, le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis fait, à Montreuil, du mercredi 27 novembre au lundi 1er décembre 2019, l’éloge de la lenteur. A l’occasion de la Journée internationale du livre pour enfants de 2 avril 2019 (Children’s international book day), l’écrivain et illustrateur lituanien Kęstutis Kasparavičius avait adressé au monde, sous l’égide de l’Ibby (Union internationale pour les livres de jeunesse), ce message prémonitoire.

Les livres nous aident à ralentir

    « Je suis pressé ! Je n’ai pas le temps ! Au revoir ! », ce sont des exclamations qu’on entend, probablement, non seulement en Lituanie, au cœur de l’Europe, mais également un peu partout dans le monde. Tout comme on entend souvent argumenter que nous vivons dans une époque d’abondance d’informations, de hâte, de précipitation.

    Mais d’un coup, quand on prend un livre, on se sent un peu différemment. Il semblerait que les livres aient une qualité remarquable : ils nous aident à ralentir. On ouvre un livre, on plonge dans ses calmes profondeurs, et on oublie la peur que tout passe à une vitesse incroyable, sans qu’on puisse voir quoi que ce soit, sans rien voir. On commence à envisager la possibilité de laisser de côté, sans précipitation incontrôlable, des tâches dont l’urgence fait douter. Dans le livre, tout se passe silencieusement, calmement, en suivant un ordre établi. Peut-être en est-il ainsi puisque les pages du livre sont numérotés, avec des petits nombres ? Puisque le murmure de ces pages est si calme, si léger, quand on les tourne, les unes après les autres ? Dans le livre, tout ce qui a déjà eu lieu dans le passé va doucement à la rencontre de tout ce qui va arriver à l’avenir.

    Le monde du livre est très ouvert ; la réalité, amicale, y rencontre l’irréel, la fantaisie. Alors parfois, on ne sait plus où on a vu, dans le livre ou dans la vie, la beauté des gouttes de la neige fondue qui tombent du toit d’une maison, la joliesse de la clôture mousseuse d’un voisin. A-t-on appris du livre ou du monde réel que les baies du sorbier sont belles, mais aussi amères ? Dans le monde du livre ou dans le monde réel on restait allongés, en été, dans l’herbe, assis ensuite, jambes croisées, à observer le mouvement des nuages dans le ciel ?

    Les livres nous aident à ralentir, les livres nous enseignent comment observer, les livres nous invitent, les livres nous forcent même à rester assis. Car le plus souvent, nous lisons assis, le livre sur une table ou sur nos genoux, n’est-ce pas ?

    N’avez-vous pas déjà vécu encore un miracle : quand vous lisez un livre, le livre vous lit ? Oh oui, les livres savent lire. Ils lisent votre front, vos sourcils, vos lèvres qui bougent, d’abord vers le haut, ensuite vers le bas, mais surtout, bien entendu, ils lisent vos yeux. Et à travers vos yeux, ils voient… Vous savez très bien ce qu’ils voient !

    Je suis certain que les livres sur vos genoux ne s’ennuient pas, pas un seul instant. Car celui qui lit, qu’il soit enfant ou adulte, est bien plus intéressant, cela va de soi, que celui qui trouve l’idée de prendre un livre dans ses mains repoussante, qui, toujours à la hâte, ne prend pas de temps de s’assoir et ne voit pas beaucoup de choses. Lors de cette journée internationale du livre pour enfants, souhaitons-nous les uns aux autres des livres intéressants. Souhaitons-nous les uns aux autres encore une chose : que nous soyons nous-mêmes intéressants pour les livres !

(traduit du lituanien par Liucija Černiuvienė)

Né en 1954 à Aukštadvaris, Kęstutis Kasparavičius est un illustrateur et un écrivain  lituanien de livres pour enfants de renommée internationale. Il a tout d’abord, entre 1962 et 1972, étudié la direction de chœur à la National MK Čiurlionis School of Art, puis, passant de la musique aux arts visuels, il obtient un diplôme en graphisme à l’ Académie des Beaux-Arts de Vilnius. Il entame alors une carrière de graphiste dans une maison d’édition où, remarqué pour son talent d’illustrateur, il publie son premier livre en 1984. Depuis, Kęstutis Kasparavičius a illustré plus de soixante ouvrages dont certains écrits par lui-même. Traduits en vingt-sept langues, ses livres sont lus par des enfants du monde entier, du Japon à l’Amérique. Kęstutis Kasparavičius a organisé près de vingt expositions personnelles et ses œuvres ont été exposées à la Foire internationale du livre de Bologne. Il fut plusieurs fois le candidat de la section lituanienne de l’IBBY pour les prix Hans Christian Andersen et Astrid Lindgren. En 2002, les éditions Epigones avait publié la version de James Kruss des Musiciens de Brème avec des images de Kęstutis Kasparavičius.

Régis Lejonc et Henri Meunier ensemble (1)

C’était il y a presque quatre années. Le mardi 26 janvier 2016, le CRILJ/Midi-Pyrénées découvrait la toute jeune médiathèque d’Auterive. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Régis Lejonc et Henri Meunier organisée en connivence avec l’établissement. Occasion de « voyager sur ces fabuleux tapis volants que sont les livres pour enfants », comme aime à le dire Régis Lejonc. Première partie d’un fort détaillé compte-rendu.

« Les livres sont des outils pour questionner le monde, s’ouvrir, se construire. Sachons préserver ce que le monde entier nous envie, ce formidable creuset de création qu’est la littérature de jeunesse en France. La rencontre de ce soir prend place dans un projet partenarial qui vise à favoriser chez les enfants un questionnement sur le monde autour des valeurs de reconnaissance de l’autre, de respect et de tolérance. De nombreuses rencontres scolaires ont eu lieu dans les écoles du département. Pour cela, les noms de Régis Lejonc et Henri Meunier sont venus à nous spontanément. En 2013/14, lors de nos investigations autour des albums poétiques, nous avions particulièrement apprécié La mer et lui et La rue qui ne se traverse pas ce qui nous a incités à nous pencher sur leurs œuvres. Et c’est ensemble que nous avions envie de les rencontrer car même si chacun mène son propre parcours artistique et littéraire, ils partagent une histoire commune. Ghislaine Roman qui les connaît bien animera cette rencontre croisée. » (Martine Abadia)

Ghislaine Roman – « Puisque c’est une rencontre croisée, croisons ! Nous allons proposer un jeu à Régis et à Henri. Chacun à son tour tirera une question correspondant à une case du tableau qui regroupe les sélections de leurs albums.

(Henri Meunier tire la case D5. Y figure la sélection d’albums où il est illustrateur mais pas auteur)

G.R. – Cette configuration nous a intéressés en partie pour l’album C’est la vie mon poussin qui aborde un sujet de société avec humour, légèreté et justesse. On a envie, Henri, de t’entendre parler de cette possibilité qu’offre la littérature de jeunesse d’aborder des sujets de société.

Henri Meunier – La littérature ne peut pas s’extraire de la société. On est les deux pieds et les deux mains dans la vie et la littérature sert à questionner, à témoigner. Des auteurs ont parfois des scrupules à aborder des sujets compliqués ou polémiques. Moi, je ne fais grosso modo aucune différence entre la littérature et la littérature de jeunesse. Les mêmes sujets sérieux peuvent y être abordés mais pas forcément de la même façon. On peut le faire en s’amusant, c’était le parti pris de René Guichoux dans le texte qu’il m’a envoyé.

G.R. – Deuxième tirage au sort pour Régis. Case B3. C’est la case qui va permettre de rentrer un peu plus dans votre intimité à tous les deux, dans votre complicité, d’apprendre comment tout a commencé. Mais d’abord une lecture : La rue qui ne se traverse pas.

H.M. – La première fois qu’on s’est rencontrés avec Régis, j’étais travailleur social. Comme je me passionnais pour la littérature de jeunesse, je donnais de temps en temps un coup de main à un libraire, surtout pendant les salons du livre. Régis était invité, je me suis approché pour lui faire part de mon intérêt pour son album Icare, en fan transi que j’étais, une histoire très profonde, très forte par le texte et par les images. A la suite de ce salon, comme Régis venait d’aménager à Bordeaux, nous nous sommes revus.

Régis Lejonc – A mon tour ! Je vais vous livrer l’autre son de cloche. Icare c’est le deuxième album que j’ai fait et ça m’a touché quand Henri est venu m’en parler. J’avais eu la chance de rencontrer Olivier Douzou à un moment propice, au début de sa prise en charge de la ligne jeunesse des éditions du Rouergue. C’est lui qui m’a proposé de travailler avec lui pour ce qui fut mon tout premier album Tour de manège et ça s’est bien passé. On s’est bien entendus avec Olivier. Ensuite, il a écrit un texte pour moi et ce fut Icare. Je l’ai illustré et quand il est sorti, il a eu beaucoup d’impact sur quelques personnes qui sont devenues importantes dans ma vie, dont Henri. Par la suite, on s’est revus et on a eu envie de faire des choses ensemble car Henri écrivait déjà.

G.R. – Qu’est-ce qui fait que ces textes-là ont été illustrés par Régis ?

H.M : La mer et lui, je l’ai pensé et écrit pour Régis. La rue qui ne se traverse pas est au départ une histoire personnelle mais je n’ai pas pensé qu’il puisse être illustré par quelqu’un d’autre. Ce sont deux textes taillés sur mesure pour Régis. La môme aux oiseaux c’est un peu différent. J’avais vu une illustration de Béatrice Alemagna sur son blog : une petite fille avec un oiseau dans la main, les deux se regardaient. Et cet échange de regard était très troublant. C’est cette image qui m’a inspiré mon histoire. J’étais à cette époque un garçon timide, j’avais beaucoup de mal à exprimer mes sentiments. Cette histoire naît, puis je la fais lire à Régis, car on était complices, on travaillait déjà dans le même atelier. Très souvent, on se montrait nos travaux pour s’aider, s’encourager, se faire des critiques bienveillantes. Régis m’encourage alors à envoyer mon texte à Béatrice Alemagna qui me répond très vite en me disant qu’elle travaille à ce moment-là sur l’histoire d’une petite fille transparente (Gisèle de verre) et qu’elle ne pouvait pas travailler sur les deux, la proximité était trop grande. Un peu déçu, je raconte ça à Régis qui me dit qu’il veut bien, lui, illustrer mon texte. Voilà.

G.R – Vous pouvez nous parler de l’histoire de votre atelier ? Nous dire ce que cela apporte que vous soyez dans le même atelier ?

R.L – L’atelier à Bordeaux est venu par un ami commun, Célestin. C’est un type qui a un talent fou. Il s’était mis en atelier avec d’autres graphistes. Tous avaient de fortes personnalités. Un jour, à la suite de disputes, le groupe a éclaté et chacun est parti de son côté. Alors Célestin nous a proposé, à Henri et moi, de reprendre l’atelier avec lui et Richard Guérineau, un dessinateur de bandes dessinées. Ensuite, sont venus Alfred et Olivier Latyk, dans ce lieu de 95 m2, au rez-de-chaussée d’un immeuble. Et puis, une nuit de 2008, un incendie a éclaté dans l’immeuble. On s’est pris toute l’eau des pompiers dessus. Nous avons tous eu des pertes matérielles, Alfred surtout qui a perdu beaucoup d’originaux. L’atelier était ruiné. Tout était à refaire. On a bénéficié d’une aide de la ville. Puis la région a voté un budget pour nous permettre de nous ré-équiper; ça nous a beaucoup touchés car on était pas alors en relation avec eux. Nous avons trouvé un nouvel atelier. L’ancien s’appelait Vivement l’an 2000 et, sur une idée d’Olivier Latyk, nous avons baptisé le nouveau Flambant neuf. Puis, la vie a fait qu’Olivier est parti vivre ailleurs, Henri également. On s’est retrouvés à trois : Richard Guérineau, Alfred et moi. Ce que ça apporte de travailler en atelier ? Je laisse Henri répondre.

H.M – Nous exerçons des métiers relativement solitaires, un atelier commun nous permet de ne pas être seuls, il permet les discussions, la convivialité… Ce n’est pas rien ! Mais ce n’est pas tout. Dans l’atelier, nous étions face à face autour d’une grande table. C’est l’installation qui nous avait semblé la plus naturelle; ça permet de discuter tous ensemble, si tu te poses des questions sur ton travail, ça te permet de demander l’avis des autres. Mais si tu veux t’extraire, simplement, tu baisses la tête ! ça nous a apporté des collaborations dans tous les sens. On a dû monter 1800 projets ! On a dû en laisser tomber 1785 ! Mais au final, il y a bien une dizaine de très belles choses qui se sont faites et ont abouti à des livres et d’autres belles choses, amicalement, artistiquement, dans d’autres domaines, sont nées de cet atelier. Je me suis aperçu que notre configuration autour de la table avait certainement été un ciment en plus de notre amitié. On arrivait très bien à faire les zouaves et à bosser, à se laisser bosser et à s’aider à bosser surtout en se donnant des coups de main. C’était extrêmement riche !

G.R – Les performances dessinées, les lectures dessinées, sont justement une émanation de l’atelier. On en voit régulièrement l’annonce dans les programmes de festivals. Vous pouvez nous en parler ?

R.L – Les performances dessinées, on les doit surtout à Alfred qui, dans le monde de la BD, faisait ça depuis longtemps. Il a été assez vite sollicité dans le cadre du Festival d’Angoulême pour faire partie de l’organisation de spectacles dessinés avec des groupes, lors de concerts. Nous, on s’y est mis car on s’est rendu compte, Richard, Alfred et moi que ce pouvait être un bon moyen pour financer notre fonctionnement d’atelier. Olivier Ka qui est depuis longtemps un satellite de notre groupe y participe aussi. Voilà, on développe ces prestations plus ou moins étranges et on en fait de plus en plus souvent, parallèlement à notre travail d’auteur.

G.R – Alors faisons passer l’info aux propriétaires de salles de Toulouse…

H.M – Je voudrais ajouter quelque chose. Ces lectures dessinées sont en fait un travail à plusieurs mains. Les configurations sont telles que tu ne peux jamais finir le trait que tu as commencé. Mais tu sais qu’un copain va le reprendre et finir la forme.

G.R – Donc beaucoup de confiance …

H.M – Oui et, à la fin, le résultat n’appartient à personne, sinon au collectif, aux gens qui étaient là ce jour là. Et c’est vrai que ça procède d’une grande confiance. Reprendre le trait de quelqu’un ce n’est pas simple. Tout ça n’était pas anticipé, ça s’est fait comme ça et ça marche formidablement bien, ça vient sûrement de nos années de complicité dans l’atelier.

G.R : Allez, retour au tableau pour tirer une case. Voilà : nous sommes, Régis, dans la configuration où tu es illustrateur.

R.L – C’est le gros de mon activité

G.R – Une question toute simple : comment est-ce que les textes viennent à toi ?

R.L – C’est simple, il y a deux sources. Soit l’éditeur dispose d’un texte et pense à moi pour l’illustrer, soit je rencontre un auteur et naît entre nous une envie de faire des choses ensemble. Dans ce cas, on monte un projet, comme nous faisons avec Henri depuis le début, et on le propose ensuite à un éditeur. Par contre, alors que je connais Ghislaine, son texte pour l’album que nous avons fait ensemble La poupée de Ting-Ting, m’a été proposé par l’éditeur. Ce n’est qu’après que le livre soit sorti que j’ai appris que Ghislaine n’y était pour rien !

G.R – Je suis, de ce point de vue, extrêmement timide et comme, pour moi, Régis Lejonc est quelqu’un d’important, jamais je n’aurais espéré qu’il accepte d’illustrer un de mes textes.

R.L – Les projets qui me portent le plus haut sont ceux réalisés avec un auteur. Il y a là pas mal de livres qui sont représentatifs d’auteurs avec qui j’ai des relations très fortes dont Henri, bien sûr, même si, en réalité, je n’ai pas fait tant de livres que ça avec lui. Il y a Rascal aussi. Je vous raconte vite fait. Je ne connaissais rien à la littérature de jeunesse avant d’illustrer Tour de manège d’Olivier Douzou. Assez vite, j’ai découvert les albums de Rascal. On m’en avait parlé. J’étais épaté. Un jour, je le rencontre sur un salon. Cette espèce de vieux rocker, sa tête, sa démarche… Il m’impressionnait. Et puis, je parle avec lui et il n’y a pas une phrase qu’il prononçait qui ne soit poétique, simple et belle. Il me fascine. En même temps, il est gentil comme tout et drôle. On se revoit comme ça pendant cinq ou six ans. On discute. On s’entend bien. Rascal comme Henri est un auteur qui pense à un illustrateur quand il écrit. C’est important, car tout est relié. J’ai eu la chance de faire quatre livres avec lui et, chaque fois, cela se passe de la même façon. On se croise sur un salon et il a toujours dans sa sacoche, la maquette du livre qui va sortir bientôt. Et comme c’est un flippé, il aime bien montrer ce qu’il a fait pour être rassuré. Il ne cherche pas à avoir un avis, ça ne l’intéresse pas. Il veut juste être rassuré. Il veut qu’on lui dise que c’est beau, que c’est super. Ensuite, l’air de rien, il commence à raconter une autre histoire qu’il a dans la tête. Comme c’est un conteur et qu’il a un don, on l’écoute. Et, en fait, je me rends compte que s’il me raconte cette histoire-là, c’est qu’il pense à moi pour l’illustrer. A chaque fois, il procède ainsi et il ne se trompe jamais. Il me raconte son histoire, entre sa bière et sa clope, elle n’est pas encore écrite, elle est en cours, elle est juste là dans sa tête. Moi, en face, j’ai les images qui me viennent direct. Je vois trop bien comment je peux illustrer cette histoire. Alors, c’est moi qui réclame. Je demande : « Tu as pensé à quelqu’un pour l’illustrer ? Et il répond : « Faut voir… » Avec Rascal, ça se passe toujours comme ça. C’est vraiment un personnage.

G.R – Régis, lorsque nous avons exploré la sélection correspondant à cette case que tu as tiré, nous avons été frappé par le nombre important de contes. On s’est demandé si c’était un genre que tu affectionnais particulièrement.

R.L – Eh bien non ! Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, sinon je ne les aurais pas faits ! Il faut savoir que c’est dingue le nombre de contes qui se publient. Les mêmes reviennent et puis c’est une forme qui est tellement associée à la littérature de jeunesse et puis c’est  une forme qui garantit une profondeur d’âme. J’ai travaillé avec Jean-Jacques Fdida qui est un conteur hors norme, qui est un chercheur, un intello, un mec qui a un doctorat autour des contes. Quand je le rencontre, c’est un cours magistral à chaque fois. Je lui dois de bénéficier d’un peu de la culture qui entoure les contes, de ses symboliques, de son ancrage profond et d’avoir compris que ce n’est pas un hasard si ces contes ont traversé les millénaires… Le premier que j’ai illustré, c’est L’oiseau de vérité de Jean-Jacques Fdida. C’était son premier à lui aussi. Un album avec un CD de lui qui  conter accompagné par un musicien de jazz extraordinaire, Jean-Marie Machado. Avant de démarrer l’illustration, j’ai assisté à une représentation pour des classes. La séance commence avec Machado au piano, puis Fdida entre avec du feu dans la main. Il allume des trucs autour de la scène, comme un tour de magie. Un grand silence se fait et il se met à conter L’oiseau de vérité puis la version ancienne du Petit chaperon rouge. Il conte, il mime. Moi je suis scotché. Évidemment, cela m’a beaucoup aidé d’avoir vu cette mise en scène du conte. Depuis, j’en ai illustré quelques autres, mais uniquement des contes qui me fascinent.

G.R – Donc ce n’est pas le genre que tu aimes, mais certains contes…

R.L – Oui, c’est mon intérêt pour l’histoire qui me fait accepter, quand elle a des  ingrédients intéressants. Honnêtement, j’aime bien la cruauté dans les contes… et c’est un élément indispensable pour que j’accepte. Il y a d’autres contes, par exemple L’arbre de paix que j’ai fait avec Ann Jonas. Ce n’est pas un conte du patrimoine, mais il y a les ingrédients et il y a la forme.

G.R – Et La promesse de l’ogre ? Là, en fait de cruauté, tu es servi

R.L – Il y a un ogre, mais ce n’est pas un conte. Rascal m’avait raconté cette histoire, puis, j’ai eu une discussion avec Jean-Jacques Fdida. « C’est une hérésie, m’a t-il dit, ça ne se fait pas. On ne touche pas aux figures méchantes du conte. L’ogre, la sorcière, le loup ont une fonction. Pour faire court, ils sont les poubelles de l’atrocité de la nature humaine. C’est pour ça qu’on se réjouit que la sorcière soit brûlée à la fin d’Hansel et Gretel car elle est déshumanisée et en même temps, elle est motivée par des choses qui font partie de la nature humaine dont on veut se décharger. L’ogre ne peut pas être humain, il n’a pas de sentiment, il n’a pas d’empathie. Quand tu décris un ogre qui s’humanise, ça devient un détraqué, un psychopathe. »

Jean-Jacques Fdida était extrêmement ferme là-dessus. J’ai compris. Pour autant, ce qui m’a touché dans cette histoire, c’est que Rascal prend un ogre, mais il ne raconte pas une histoire d’ogre. Il raconte une histoire d’amour entre un père et son fils. Cette histoire est compromise car l’ogre ne peut pas se passer de chasser les enfants et de les manger, c’est sa nature. Ce père ogre ne comprend pas que son fils ne partage pas cette même nature, ça le dépasse. Moi, je vois ça comme une histoire d’addiction, quelque chose qui est inscrit dans le cerveau reptilien et qui prend le dessus dans la tête de ce père. Le fils lui, ne supporte pas. Dès le départ, j’ai adoré le projet ainsi que le texte de Rascal. C’est un livre qui ne laisse pas indifférent. C’est un drame, une histoire très forte.

(à suivre)

Régis Lejonc, né en 1967, est un illustrateur de la génération révélée par Olivier Douzou au début des années 1990. Il a illustré depuis chez de nombreux éditeurs (Le Rouergue, Didier, Rue du monde, l’Edune, Thierry Magnier, Le Seuil, Gautier-Languereau, etc), s’est lancé dans l’écriture de textes, dans la direction artistique, dans la création de collections. Il travaille pour la publicité et dans la mise en images de jeux. « Régis Lejonc est un touche-à-tout, un illustrateur inclassable qui passe d’un univers graphique à un autre au gré des livres et des projets, appréciant autant l’influence de l’art nouveau, des grands peintres impressionnistes, des affichistes des années 1940 et 1950 que celle des kawaï japonais. »

Henri Meunier, né en 1972, est auteur et illustrateur. Après un passage à Bordeaux, il vit et travaille aujourd’hui à Toulouse. Parallèlement à un engagement dans l’éducation populaire et dans le travail social, il suit des études d’arts plastiques à l’université. A compter de 2001, Il publie chez de nombreux éditeurs dont Le Rouergue, Notan, Delcourt, Albin Michel, Le Seuil, Hélium, collaborant notamment avec Régis Lejonc, Guillaume Guéraud, Richard Guérineau, Nathalie Choux, Martin Jarrie. « L’œuvre d’Henri Meunier se veut avant tout poétique et se démarque des livres éducatifs et pédagogiques. Variant les options graphiques et littéraires, ses albums  sont empreints d’humour, d’inventivité et de poésie. »

 

Ungerer pour tous, Tomi pour chacun

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« Je ne saurais situer la semaine de cette décade soixante-soixante-dix qui vit fleurir tant de merveilles dans le livre de jeunesse d’alors, mais je ne peux pas oublier comment l’arrivée en service de presse de l’album Les Trois brigands fut pour moi une sorte de sésame d’un monde narratif inégalé : tout d’un coup une maitrise éloquente du trait qui dit l’essentiel, une fonction franche de la couleur, des personnages non pas réduits mais porteurs de vérités incontournables et, pour satisfaire mon esprit en quête de poil à gratter moral, une parodie en demi-teinte des récits édifiants d’alors. Bref, l’omniprésence d’Ungerer s’imposait jusqu’à aujourd’hui. Cependant, au delà de l’étroitesse de ce jugement, mon âge avancé me conduit à travailler le souvenir d’une autre lucidité. Ungerer ne fut pas d’emblée admis unanimement. Dans les ventes de livres que nous animions les réticences familiales ne manquaient pas, voire les refus, et dans le monde des « spécialistes », j’ai le souvenir de réactions indignées à propos de la vulgarité de certaines caricatures et surtout des détails malicieusement grivois glissés ici et là, quand ce ne fut pas l’indignation virulente pour La grosse bête de monsieur Racine. Il est vrai qu’on découvrit alors Ungerer auteur de dessins érotiques, sans parler de ses pamphlets contre la guerre du Viêt Nam passés généralement sous silence. Avec les années et dans le désir d’hommage qui nous envahit, Ungerer créateur d’albums de génie est inséparable d’une œuvre protéiforme qui ne cesse de nous enseigner l’humour et la tendresse. » (Bernard Epin, enseignant, critique)

« Jeunes parents, jeunes artistes, nous commencions à nous intéresser aux livres pour les  enfants. Nous avions même l’ambition d’en faire et étions à l’affut d’ouvrages sortant des classiques aux formes compassés. Nous avions acheté Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (1967 chez Delpire) que le libraire nous avait fortement déconseillé d’offrir à un enfant et qui faisait nos délices des lectures du soir. La découverte des Larmes de crocodile d’André François (1967 chez Delpire encore) presque un livre-jeu avec sa boite à coulisse et son format atypique. Mais le récit n’avait pas les mêmes ressorts et ne suscitait pas le même attachement. Les trois brigands de Tomi Ungerer (1968 à l’école des loisirs) nous enchantèrent tout de suite. Livre simple et direct, au style allant à l’essentiel. Sans fioriture, une histoire plus transgressive encore que Max. Contrairement aux apparences, les méchants, malgré leurs attributs, n’étaient pas de si vilains bougres. Ils s’amélioraient même pour devenir de généreux donateurs, de super éducateurs mettant garçons et filles sur un pied d’égalité (cela était rare, peut-être même inédit), rendant les orphelins si heureux, qu’adultes, les enfants restaient vivre auprès des brigands, allant jusqu’à bâtir une cité idéale coiffée de chapeaux de brigands. Nous passions par des émotions diverses : tristesse pour la pauvre orpheline, peur avec l’attaque des brigands, admiration pour le courage de la petite fille, questionnement sur la richesse puis la transformation soudaine des voleurs. Nous aimions la possibilité de lire le même récit dans l’image et dans le texte, une image décomplexée, pas jolie, pas léchée, mais fonctionnelle et efficace, au service du texte. Et une critique sociale fort bien vue. Bref, un conte moderne. Vinrent ensuite, dans la même veine, Le géant de Zéralda (1971) et Pas de baiser pour maman (1976), d’autres ensuite que je ne cite pas. Même efficacité. Même esprit caustique. Même dépouillement. Même accord entre texte et image. Merci, merci et encore merci, Monsieur Ungerer. » (Claire Nadaud, auteure et illustratrice, mère et grand-mère)            

« Au Festival d’Avignon pour la troisième ou quatrième fois, je raconte à ma plus qu’amie du moment les difficultés que j’ai eu à intéresser à la lecture Marc, bon élève par ailleurs, et que cela me tracasse fort. « Pas étonnant, me répond abruptement Catherine, avec ce que tu lui donnes à lire. » Et, la voici qui, stagiaire un temps chez Delpire, m’invite à fréquenter La joie de lire, librairie fondée par François Maspéro, et de pousser jusqu’à la troisième salle, au fond, tout au fond, vraiment tout au fond. Je me rends à Paris dans les premiers jours d’août et, vraiment tout au fond, dans une armoire de récupération dont le libraire a enlevé les portes, je découvre Max et les maximonstres et Les trois brigands que j’achète immédiatement. Mes souvenirs de « premières lectures » de ces deux albums sont flous. Je n’ai finalement conservé que le sentiment d’une sorte d’évidence de la narration. Max et les maximonstres et Les trois brigands : des livres simples. Des années plus tard, autant grâce aux élèves à qui je les lirait chaque année  qu’à Isabelle Nières-Chevrel (pour Max), je comprendrais que, derrière l’évidence, se cachent souvent de belles profondeurs. » (André Delobel, formateur, secrétaire du CRILJ).

« Tomi Ungerer est un des « grands » qui ont accompagné mon chemin d’illustratrice-auteure. Pas facile de trouver les bons mots. J’ai découvert Tomi avec La grosse bête de Monsieur Racine, album hilarant, inoubliable. Et puis j’ai apprécié ses affiches, ses dessins de presse, ses drôles de sculptures. Une grande exposition en 1981, aux Musée des  Arts Décoratifs, à Paris, m’avait donné accès à son monde. Son livre Nos années de boucherie, récit de son expérience de vie autonome en Irlande continue de m’impressionner. Je sais ce que je dois à ses dessins et à ses histoires. Ses dessins-collages m’enchantent. Ses audaces, son humour, sa curiosité et sa malice nous accompagnent tous. Tomi Ungerer est, au fil des pages, un puissant exemple de liberté. » (Martine Bourre, auteure, illustratrice)

« Partir d’une image pour tirer le fil, révéler un contexte historique et éclairer une œuvre : les six affiches de Tomi Ungerer pour l’Electric Circus (1969). Situé dans cette partie de Manhattan que l’on n’appelait alors pas encore l’East Village, l’Electric Circus était en 1967 la dernière mue de ce qui avait été un restaurant polonais, un club pour immigrés allemands mélomanes, une salle polyvalente de quartier et finalement un club à la mode. « Avec des peintures phosphorescentes, des canapés, des projecteurs, l’endroit représenta, jusqu’à sa fermeture en 1971, l’apogée d’une certaine culture psychédélique new-yorkaise marquée par les premiers concerts-performances du Velvet Underground sous la houlette d’Andy Warhol. C’est au cabinet Chermayeff et Geismar que fut demandé, en 1967 et par le nouveau locataire, de développer une identité visuelle pour le lieu. Le duo de designers, composé d’Ivan Chermayeff (oui, l’ami des Trois Ourses) et Tom Geismar opta  pour l’usage intensif d’une de leur polices de caractère intitulée Electus. Radicales, leurs premières annonces pour l’Electric Circus ne comportaient que du texte, composé dans cette vibrante typographie, elle-même inspirée d’une pochette réalisée par leur ex-collaborateur Robert Brownjohn pour l’album Vibrations d’Enoch Light. Une nouvelle série d’affiches fut produite en 1969, six affiches pour être précis, qui cette fois faisaient la part belle aux dessins de Tomi Ungerer, par ailleurs ami d’Ivan Chermayeff. On y retrouve l’esprit du Fornicon (recueil de dessins sur le thème de la sexualité paru à compte d’auteur la même année) adoucis par l’humour absurde et bon enfant dont il savait faire preuve dans ses images publicitaires. Nous savons aujourd’hui que la publication du Fornicon, qui fut accompagné d’une exposition d’originaux sur la Cinquième Avenue, est à l’origine du contentieux entre Tomi Ungerer et les bibliothécaires étasuniennes qui éclata précisément en 1970 lors d’une convention. Questionné sur cette partie plus délicate de son œuvre il déclara publiquement à son interlocutrice: « If people didn’t fuck, you wouldn’t have any children, and without children you would be out of work ». S’en suivirent en quelques années un départ définitif de New York où il vivait depuis 1956 ainsi qu’un arrêt de près d’un quart de siècle de sa carrière d’auteur de livres pour enfants. À l’Electric Circus, ce n’est pas un contentieux mais une bombe qui éclata un soir de mars 1970. Ce geste opéré par un proche du Black Panther Party précipita le déclin du club qui fermerait définitivement ses portes l’année suivante. Fin de l’innocence, fin d’une époque. » (Loic Boyer, graphiste, directeur de collection)« Deux souvenirs. Le premier, lors des journées du patrimoine sur le thème de l’enfance, une journée d’études nationale avait été organisée à Annecy, avec, en invité d’honneur, pour introduire la journée, Tomi Ungerer. Nous étions plutôt intimidés par la présence de ce grand artiste, réputé provocateur. Je me souviens de sa magnifique envolée lyrique autour du terme de patrimoine qu’il refusait au profit de celui de matrimoine ! On était en 2001 et personne ne revendiquait encore ce terme. L’autre souvenir n’est pas daté. L’hôtel dans lequel il résidait souvent à Paris était situé très près de l’Heure Joyeuse. Un après-midi, il a tout simplement poussé la porte et nous avons passé une magnifique après-midi au Fonds patrimonial à rigoler. Il était très en verve et sortait aphorisme sur aphorisme. Un impromptu improbable et inoubliable. » (Viviane Ezratty, conservatrice des bibliothèques, vice-présidente du CRILJ)

« Tomi Ungerer n’est jamais venu à Moulins. Nous l’y espérions, en 2017, pour la Biennale des illustrateurs et pour la rétrospective de son travail que nous avions préparée avec le musée éponyme de Strasbourg. Nos atouts patrimoniaux étaient sûrs. Nous avons ici un retable, celui du Maitre de Moulins. Et nous savions que celui d’Issenheim avait été la plus grande révélation artistique de sa vie. Nous avions aussi des arguments, comme une réception, un discours, une médaille, comme autant d’insignes et d’honneurs rendus au grand homme, illustrations de la reconnaissance par le politique de ce génie qui aura réussi, selon sa définition du bonheur, à éblouir l’éphémère. Mais Tomi se faisait désirer. Il y avait la grande Buchmesse de Francfort au même moment. Et il y avait aussi, ici, en dépit de l’envie réjouissante d’accueillir un talent de la sorte, un brin d’appréhension. L’artiste était redouté pour le mouvement de ses humeurs, voire la mécanique de ses pulsions. Ses dessins acides, ses bons mots, tout le terreau fantasmagorique riche d’absurde et d’obsessions ne manquait pas d’inquiéter. Nous attendions  le génie autant que nous redoutions une farce à sa façon. C’est que Tomi avait une réputation à décimer les puritains, à compromettre l’établi, à troubler l’establishment. Certains prétendaient qu’il pouvait disposer sur le pommeau de sa canne une sonnette de vélo et la faire retentir si les officiels trainaient sur les discours. D’autres évoquaient même  la possibilité d’un Heidi Heido, chanson à boire grivoise aux troubles associations, qu’il a joliment illustrée, et qu’il entamait alors  avec passion pour perturber l’auditoire. Tomi n’est pas venu. Nous n’aurons pas parlé poésie. C’est qu’il connaissait Verlaine, Prévert, Queneau, Desnos. Ni du Larousse illustré dont il aimait, enfant, copier les planches. Tomi n’est pas venu. Je n’ai donc pas vu celui dont un de ses professeurs du lycée Bartoldi soulignait « l’originalité perverse et subversive ». Mais aujourd’hui qu’il n’est plus, je ne me sens pas orpheline pour autant. Pour ma part, j’ai Jean de la lune et Monsieur Racine qui m’accompagnent pour déjouer la comédie d’ici-bas. Ni soumission, ni compromission. Merci Tomi ! » (Emmanuelle Martinat-Dupré, responsable scientifique du mij, musée de l’illustration jeunesse de Moulins)

. Lu dans Les Dernières nouvelles d’Alsace du jeudi 14 février 2019 :

L’Alsace rendra, le vendredi 15 février, un dernier hommage à Tomi Ungerer en la cathédrale de Strasbourg qu’il a si souvent dessinée. La cérémonie religieuse, œcuménique et au caractère international puisqu’elle se déroulera en quatre langues, débutera à 10 heures. Elle sera présidée par l’archevêque de Strasbourg, Mgr  Luc Ravel. Un double prêche sera prononcé, d’abord par le pasteur Christian Krieger, en allemand, puis par l’archiprêtre de la cathédrale Michel Wackenheim en trois langues : français, allemand et alsacien. Le maire de Strasbourg Roland Ries prendra lui aussi la parole à l’issue de ce moment de recueillement pour rendre hommage à l’artiste décédé dans la nuit de vendredi à samedi derniers. Cette cérémonie sera aussi musicale. Elle sera ouverte par Mein Ruheplatz, chanté par la cantatrice Astrid Ruff, un chant yiddish qu’aimait beaucoup Tomi. Conformément aux dernières volontés de Tomi Ungerer, Roger Siffer interprétera quant à lui trois chansons devenues emblématiques : Ich hatt’einen Kameraden, O Strassburg et l’incontournable Die Gedanken sind frei. Les obsèques du dessinateur se sont déroulées mardi en Irlande en l’église de Saint Brendan de Bantry. À l’issue de la cérémonie, suivie d’une crémation dans l’intimité familiale, ses cendres devaient être partagées entre l’Irlande et Strasbourg.

 

Illustrations signées  : Tomi Ungerer, Fabienne Legrand, Tomi Ungerer, Olivier Brazao, Joëlle Jolivet.

Albertine et Germano

Compte-rendu d’une rencontre avec Germano Zullo et Francine Bouchet organisée par le CRILJ Midi-Pyrénées, le jeudi 9 avril 2015, à la Médiathèque François Mitterrand de Muret (Haute Garonne). La soirée est modérée par Martine Tatger, libraire à Cazères, libraire à la librairie Des Livres et Délices de Cazères, et par Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret. Retranscription de l’entretien : Martine Abadia pour le CRILJ Midi-Pyrénées.

Germano Zullo et Albertine : les dessous du tandem

    Martine Tatger – Cette soirée organisée par le CRILJ s’inscrit dans le cadre de la manifestation Chemin Faisant 2015 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées. Nous allons essayer de nous  immiscer dans l’œuvre de Germano Zullo et d’Albertine, avec Germano sans Albertine mais accompagné par Francine Bouchet, leur éditrice à La joie de lire. Recevoir un auteur ou un illustrateur au CRILJ, c’est assurer notre rôle de cellule de veille, être au cœur des livres, découvrir et surtout faire découvrir aux autres ce que nous avons coutume d’appeler « l’autre littérature ». Je suis aussi particulièrement heureuse de partager cette modération avec ma collègue Anne Gaudin, libraire à la Librairie Biffures de Muret, ce qui me permet de mettre en lumière ce soir le rôle incontournable de la librairie indépendante, notamment dans la valorisation de l’édition jeunesse. Nous allons essayer de laisser au maximum la parole à nos invités, pour ne pas camper sur notre propre interprétation de leurs albums, mais essayant plutôt de la partager avec eux et avec qui êtes venus ce soir

    Nous pensons définir votre tandem Germano-Albertine comme un duo scénariste-écrivain. Est-ce que cette définition vous convient ou en avez-vous une autre ?

     Germano Zullo – Oui, elle me convient très bien. On peut peut-être dire aussi qu’Albertine est auteur, elle n’est pas seulement la « sous-traitante » d’un écrivain. Son écriture, c’est le dessin et, dans la littérature de jeunesse, on a peut-être trop tendance à faire cette séparation entre l’illustrateur et l’auteur où les tâches sont bien déterminées ; peut-être aussi que les couples comme le nôtre sont rares dans le métier mais je pense qu’il faut considérer Albertine comme une vraie auteure.

    M.T. – Puisque cette soirée s’intitule Les dessous du tandem, vous serait-il possible de nous en dire un peu plus sur le cheminement de votre aventure commune en littérature, en écriture et à propos de la naissance de vos albums ?

     G.Z. – Ça se passe en effet très simplement : on dialogue, on a tous les deux des imaginaires très différents, des thématiques très différentes, « des fantômes bien à nous ». Il s’agit, pour créer cette troisième entité qui est notre couple créateur, pour que ces deux imaginaires puissent dialoguer et s’entendre, de beaucoup s’écouter ; si Albertine a une idée, elle va m’en faire part, je vais voir comment elle fait écho en moi, de quelle manière, comment je peux aller vers elle et vice-versa ; nous allons énormément dialoguer. Ça se passe de manière très normale : c’est comme un repas à table ou devant un match de foot, comme une conversation entre amis ou entre un homme et une femme. Ça peut aller très vite, parfois c’est un déclic, comme ce fut le cas d’un de nos premiers albums Marta et la bicyclette : au départ, on n’avait pas envie de dessiner des animaux et puis un beau matin, Albertine s’est levée et elle m’a dit : « Il faut absolument qu’on fasse un livre sur une vache. Comment ça pourrait se passer ? Comment elle pourrait s’appeler ? » A partir de là, on a discuté et j’ai construit un scénario. Le texte, les illustrations et la couleur ont été faits en une semaine. Par contre, pour d’autres albums, cela va mettre beaucoup plus de temps. Il y a pas de limite !

    Anne Gaudin – Dans vos albums, on a souvent l’impression que vous partez d’un plein d’observations. Notamment, quand on regarde des albums comme A La mer ou En Ville, on a l’impression que ce sont des observations que vous transformez. Est-ce que vos arguments de départ, si on peut dire, sont effectivement ce que vous avez vu autour de vous qui n’est pas une prise de position militante mais simplement le fruit et la maturation de vos observations préalables ?

     G.Z. – Vous avez tout à fait raison. Quand on pose cette question à Albertine, elle répond qu’effectivement elle attache beaucoup d’importance à ce qu’il se passe autour d’elle, elle est très attentive aux détails. Elle est extrêmement attentive, par exemple, à la façon dont les gens se tiennent, dont ils sont habillés, à leurs particularités. Non pas ce qui relève de la perfection mais plutôt le charme qui s’en dégage. D’ailleurs Albertine a ce réflexe, cette pulsion, on pourrait dire de toujours avoir sur elle un carnet et un crayon. Si elle était venue ce soir au restaurant avec nous, elle se serait mise à dessiner sur la table en reproduisant le portrait des uns et des autres, en réalisant ainsi de très beaux carnets spontanés, uniquement issus de l’observation. D’ailleurs l’album Bimbi fait partie de cette gestation et je suis très fier qu’elle ait fait cet album en solitaire : c’est quelque chose qu’elle a en elle et qui, grâce à ce livre, permet au public de découvrir cette écriture très singulière d’Albertine indépendamment d’un auteur qui l’accompagnerait : elle se débrouille très bien toute seule !

    A.G. – Justement, dans Bimbi, il est question d’enfants et, Martine et moi, on s’est aperçu à la lecture de votre livre Quelques années de moins que la Lune, que vous aviez un lien à l’enfance très très fort. Cela se retrouve aussi dans votre tout dernier album Mon tout petit. Ce besoin de retour à l’enfance nous a interrogées. Comment vous situez-vous par rapport à cette question ?

     G.Z. –  C’est vrai que, nous deux, on aime bien dire qu’on se sent encore enfants ; en fait, on crée comme un enfant joue. Albertine ajoute « C’est un jeu sérieux », moi je n’ai pas besoin d’ajouter cet adjectif, mais forcement qui dit jeu dit enfance. On joue à faire des livres comme on jouerait au ballon, à la balançoire ou aux petites voitures. Et puis, l’enfance c’est aussi, avant toute chose, apprendre à habiter un corps. Ce qui me fascine, après ces 46 années d’habitation de ce corps, c’est cette faculté de l’esprit de pouvoir en quelque sorte déstructurer le temps. Car si le corps, lui, se situe dans un temps donné, l’esprit, lui, peut se permettre de se balader.

    C’est une formidable machine à voyager dans le temps, on peut remonter dans les plus lointains souvenirs. Bien sûr la mémoire évolue, se transforme mais tout cela est fascinant. Donc on utilise, Albertine et moi, beaucoup cette machine à voyager dans le temps et on peut aussi se projeter dans le futur en regardant nos proches ; en ce qui me concerne, m’imaginer par exemple, en regardant mon papa, qu’à 86 ans je ressemblerai à cet homme-là. Voilà pourquoi tous les deux, nous sommes aussi intimement liés à l’enfance.

A.G. – Alors, de la même manière qu’on s’était aperçu à travers vos livres que vous étiez attachés à l’enfance et au jeu, on a aussi vu que vous aimiez bien manger. Par exemple, dans l’album Les gratte-ciel, le point central c’est la pizza. Alors, je voulais savoir quel était le plus gourmand des deux …

    G.Z. – C’est difficile à dire : on est tous les deux très gourmands. Albertine a quand même un certain nombre de plats qu’elle n’a pas très envie de goûter. Moi, je mange vraiment de tout : des abats, la cervelle, les anguilles… J’aime tout, j’aime faire des expériences, Albertine est plus réticente sur certains produits et, du coup, c’est moi qui cuisine. Je suis très fier de ça : on dit que je suis un très bon cuisinier, je ne sais pas si c’est vrai, mais, en tout cas, je suis nul dans tout ce qui est présentation. Et puis, on est gourmands de la vie aussi : être gourmand de nourriture, c’est aussi être gourmand de l’existence : on adore exister, vivre. Moi, je ne me contente jamais d’un verre d’eau ou d’un verre de vin. J’adore les bonnes choses, le tabac, les cigares, les bons alcools. Et l’air du matin, l’air du soir. Bref, je suis gourmand de l’existence.

    A.G. – Est-ce que c’est pour cela que vous avez fait sortir un génie de la boîte de raviolis ? Parce que les raviolis n’étaient pas bons et qu’il fallait un génie pour leur donner du goût ?

    G.Z. – Oui, peut-être mais j’avoue que, quand j’avais 14 ou 15 ans, même si ma mère cuisinait très bien, il y avait toutes ces nouveautés : les congélateurs et leurs barquettes Findus, comme la moussaka… Ma mère faisait les meilleures pâtes au monde, mais, à ce moment-là, il y avait les spaghettis tout préparés… Et, comme tous les enfants, je préférais cette nourriture-là à celle de maman parce que c’était une nouveauté. Maintenant, j’aime les produits de qualité et je fais semblant de connaître les vins.

( Projection du film d’animation issu de l’album Le génie de la boîte de raviolis )

     M.T. – Alors bien sûr, les conserves, les boîtes de raviolis… mais surtout la question qu’on a envie de poser à tout le monde : « Et si toi, tu avais un génie ? »

    G.Z. – Quand on pose cette question à une assistance, les deux réponses qui reviennent le plus souvent, c’est le pouvoir d’être invisible et le pouvoir de voler. Donc ce serait peut-être ma réponse.

    F.B. – Alors, moi, excepté ce qui pourrait relever de l’intimité (rires), qu’est-ce que je pourrais dire ? Que ma maison d’édition soit pérenne !

     M.T. – Une belle passerelle pour vous donner la parole. Tout à l’heure, quand nous échangions de façon informelle, vous avez parlé de projets, de l’idée de films d’animation et vous avez eu cette belle formule : « Nous avons de tellement belles matières entre les mains ».

    F.B. – C’est vrai que nous sommes souvent sollicités à la Joie de Lire, que ce soit pour des projets numériques ou pour des films d’animation. On s’est donc dit qu’on pourrait effectivement développer cela d’autant que, quand je vois ce que regardent mes petits enfants, je constate que, certes, il y a des choses intéressantes mais il y a surtout beaucoup de choses très basiques, et un peu tristes, avec des voix parfois insupportables. J’ai d’ailleurs été frappée par les voix dans le film que nous venons de visionner car elles sont très bien, très vraies. Donc je pense qu’il y a quelque chose à faire, on est en train de réfléchir : on va essayer de travailler avec l’illustrateur Yassen Grigorov, qui a déjà édité chez nous et qui a réalisé parallèlement des films pour adultes. Il va donc travailler avec nous sur ce projet. Mais tout cela est un peu frais pour vous en dire plus pour l’instant.

     M.T. – Germano, nous venons de voir le film d’animation tiré de l’album Le génie de la boîte à raviolis. Certains ont peut-être pu visionner celui réalisé à partir de l’album Les Gratte-ciel. Est-ce que c’est une idée qui vous vient en parallèle quand vous réalisez un album. Autrement dit, est-ce que vous pensez film d’animation quand vous créez un album ?

    G.Z. – Pas vraiment. Parce qu’une fois de plus, au départ, Le Génie de la boite de raviolis c’est une histoire de rencontre. Il y a eu celle avec Albertine puis celle avec Francine, notre éditrice. Et là, une autre belle rencontre. A l’occasion d’un anniversaire de la Joie de Lire qui avait lieu dans un musée à Lausanne, était invité un réalisateur Claude Barras qui est venu nous rencontrer car il aimait bien notre travail. Il avait déjà réalisé des films d’animation, quelques courts métrages : il se sentait un peu seul, il avait envie de collaborer, il a créé un structure Hélium Films qui marche bien d’ailleurs. Donc en fait, c’est bien une histoire de rencontre.

    Avec Albertine, quand on est sur un projet, on ne pense pas automatiquement au film mais on s’est constitué maintenant un petit réseau d’auteurs réalisateurs de films d’animation et on a avec eux des projets spécifiques dans le sens où on ne pense pas d’abord livre. Mais, pour résumer, on peut dire qu’on n’est quand même pas porté spontanément sur le film … peut-être que ça viendra un jour !

     M.T. : Néanmoins, ce qui nous frappait avec Anne à la lecture de vos albums, c’est qu’on entre dans vos albums comme par le prisme d’une caméra avec aussi tous les jeux de gros plan et d’arrière-plan…

    G.Z. – Oui c’est vrai qu’on est probablement influencés par plein de choses dont le cinéma. En effet Les oiseaux, Mon tout petit ou Ligne 135 et Vacances sur Vénus sont des livres qui sont construits, on pourrait dire, presque de manière cinématographique, même si sur le moment on n’y pense pas. On essaie juste de faire en sorte que ce qu’on a envie de raconter soit le plus lisible possible et puis, on est sûrement influencé par tout ce qu’on voit et tout ce qu’on lit.

( Intermède avec la lecture de Grand Couturier Raphaël par Claudine Mélard )

     M.T. : Un grand merci d’abord à Claudine Mélard pour cette belle lecture, qui plus est improvisée, qui nous prouve tout l’intérêt de la médiation à haute voix des albums pour permettre une meilleure compréhension par l’enfant du propos. Ensuite, je voudrais revenir à la genèse de cet album, bien sûr, mais aussi qu’on s’interroge sur la manière dont l’éditrice reçoit un tel projet.

     G.Z. – Oui, d’abord, je tenais à vous remercier. C’est une très très belle lecture : je suis très ému, c’est comme si je redécouvrais ce livre qui date de quelques années et, là, j’ai été ré-enchanté à votre lecture. Donc très sincèrement, merci beaucoup.

    Concernant la genèse du livre, elle est à mettre à l’actif d’Albertine qui s’intéresse depuis longtemps à la mode. Elle aime beaucoup s’habiller, les chaussures … Elle n’aime pas obligatoirement la haute couture, elle ne suit pas l’actualité à ce sujet, même si elle lit beaucoup de journaux de mode comme beaucoup de femmes, je crois. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont les gens s’habillent : repérer ce que portent les gens. Il nous est arrivé très souvent, parce que je suis un homme très patient, d’entrer, de ci de là, dans plein de boutiques et j’assistais à plein d’essayages et je dois constater qu’à ce sujet les vendeuses sont très expertes pour que vous repartiez avec un paquet bien rempli. Pour rentrer un peu plus dans notre intimité, je peux vous raconter une anecdote : quand on s’est rencontrés avec Albertine,nous avons fait un premier séjour de 15 jours à Rome, car Rome c’est mon pays : à cette occasion, j’ai pu m’apercevoir(et mon compte en banque aussi) de la passion d’Albertine pour les vêtements car, à cette époque, ce n’était pas elle qui m’entretenait !!! Par amour et parce que je la trouvais magnifique, nous sommes rentrés avec une garde-robe assez bien remplie. Donc, vous comprendrez mieux que cette passion puisse se retrouver dans certains albums comme Les robes.

    F.B. – La réception d’un nouveau projet, c’est toujours une découverte, une belle surprise. La Joie de Lire édite tout ce que le tandem Albertine et Germano produit, du moins pour la jeunesse. Donc, un beau jour, ils arrivent, c’est l’effervescence : on ouvre ça comme un cadeau et le cadeau est toujours beau à voir car c’est toujours la surprise, ils ne font jamais des choses semblables, à part peut-être pour les livres promenades ou la série des Marta … mais, même pour cette série, vous n’étiez pas très partants pour en faire d’autres après le premier sorti et c’est moi qui aie insisté. Car cette vache est vraiment différente, elle fait cavalier seul, si je puis dire, et au final du premier album, (Marta et la bicyclette), quand elle revient dans le troupeau, après avoir gagné son concours, toutes les vaches veulent s’exercer à la bicyclette mais elle, elle ne rêve que de partir en montgolfière. Donc je trouvais que c’était un peu bête de s’arrêter là. Mais chaque album est différent, vous avez chaque fois apporté quelque chose de particulier, ce n’est jamais répété même si on retrouve le même personnage.

    Tout ça pour dire que, pour l’ensemble de leurs albums, c’est chaque fois une émotion, c’est un travail : il y a l’humour bien sûr, mais aussi cette manière si particulière, si subtile d’amener les choses comme dans Les Gratte-ciel et le plaisir de la chute qui est toujours drôle. C’est un vrai travail de créateur et nous nous félicitons de recevoir ce travail-là. Il nous arrive de revenir sur de petites choses mais cela se fait toujours dans une grande convivialité.

     M.T. – A l’écoute de la très belle lecture qui vient de nous être faite de Grand couturier Raphaël, nous nous rendons compte de sa musicalité. Si vous deviez choisir un accompagnement musical à ce texte, lequel choisiriez-vous ?

    G.Z. – Très bonne question … piège ! Probablement un tube italien des années 50-60 ou une très belle chanson que nous aimons beaucoup de Gino Paoli qui s’appelle Il cielo in una stanza, très belle chanson d’amour, une très belle mélodie, comme seuls les italiens peuvent les faire, et que je vous invite à écouter.

( Lecture d’un extrait de l’album Le grand couturier Raphaël  par Marie-Pierre Arhainx)

     M.T. – Nous voilà de retour dans la mode mais avec un autre propos cette fois …

    G.Z. – Peut-être que Francine, tu pourrais expliquer – car Francine compte beaucoup dans ce livre.

    F.B. – Un jour, je me suis rendue dans l’atelier d’Albertine et elle m’a montré toutes ces robes qu’elle avait dessinées et je lui ai évidemment dit qu’on allait faire un livre avec tout ça : seulement, il ne fallait pas que ce soit un simple catalogue de mode, donc j’ai demandé à Germano de réfléchir à des textes, ce qui, j’avoue, est un exercice difficile d’écrire sur des images.

    G.Z. – Oui mais c’est ce genre d’expérience qui nous intéresse avec Francine. En tant qu’auteur, c’est intéressant d’accepter ces propositions-là. En tout cas, moi, j’aime rester ouvert aux propositions des autres car l’Autre m’intéresse beaucoup. D’ailleurs, un certain nombre de nos albums existent car on a su écouter ceux qui nous aiment, ceux qui nous portent comme Francine ou encore certains jeunes lecteurs. Dada, par exemple, est né de la volonté de certains jeunes femmes qui nous réclamaient des histoires de chevaux.

    Que dis-je fans et pas femmes ?! Je dois être fatigué, en fait ce qui ressort dans ce lapsus, c’est mon angoisse de la femme. Depuis quatre jours, je ne suis entouré que de femmes. j’ai toujours eu très peur des femmes. J’ai toujours eu peur de leurs mystères.

(Muret – jeudi 9 avril 2015)

 

 Roberto et Gélatine

    Gélatine, petite fille espiègle et de caractère, veut que son grand frère, Roberto, s’occupe d’elle. Mais Roberto est très occupé. Sur son ordinateur il écrit un roman, une histoire de grands pour les grands, car Roberto n’est plus un enfant… Il n’a pas le temps de s’occuper de sa petite sœur envahissante. Mais Gélatine est très insistante, tant et si bien que Roberto accepte de lui lire une histoire. Mais une seule ! Puis il retourne à son travail de grand. Vexée, Gélatine se venge en imaginant avec Doudou une histoire dans laquelle elle transforme Roberto en vilain crapaud…

    Premier opus d’une série, Roberto et Gélatine est une histoire drôle et légère sur les rapports entre frère et sœur dans laquelle tous les enfants (et tous les parents) se reconnaîtront ! Quel bonheur de constater que le couple Albertine et Germano fonctionne toujours aussi bien. Une vraie complicité dans la vie et dans le travail que l’on ressent dans le rapport texte-image, dans l’humour partagé, dans l’espièglerie et la bonne humeur du propos.

(La Joie de lire, 2019, 88 pages, 14,90 euros – sortie en librairie le 16 mai)

Henriette Bichonnier (1943-2018)

 

Pef se souvient

   Le Monstre Poilu d’Henriette Bichonnier est un de ces livres qui, une fois lus, à l’école ou en bibliothèque, restent en mémoire pour la vie entière.

     C’est Pef qui, à la demande de Pierre Marchand, avait illustré l’ouvrage. Merci à lui qui nous confie cette lettre-hommage, histoire de prolonger l’amitié.

    Chère Henriette …

    Tu ne recevras pas cette lettre, feuille volante sans adresse, tu es partie je ne sais où sinon vers l’absence. Tu me téléphonas un jour de veille de Noël, me demandant si je voulais entendre une histoire en cadeau de parole. Il s’agissait bien sûr de l’horrifique aventure du Monstre Poilu. J’en ai sauté de joie et du désir de partager ton récit avec des enfants, en un mot, la faire éditer.

   Trois mois plus tard, coup de fil de Pierre Marchand, le grand timonier de Gallimard Jeunesse :

    – Écoute, Pef, on s’est trompés dans nos calculs d’édition d’une dizaine de  « Folio Benjamin » en partance pour Trieste. Il en manque un, mais j’ai un texte épatant, une histoire de monstre poilu…

    C’était ton histoire, Henriette, elle attendait dans une pile de manuscrits à l’équilibre incertain.

   – Viens me voir, reprit Pierre, je te dirai pourquoi il faut que tu me dises oui.

   Ce « oui », Henriette, je le portais déjà, même si j’étais alors sur d’autres projets.

   Je ne savais pas qu’il y avait le feu, que je devais, dès le lendemain, revenir chez notre futur éditeur avec le découpage, puis partir aussitôt en Normandie en compagnie de Geneviève, mon épouse et coloriste. Sans te mettre au courant, chaque minute comptait, Henriette, j’ai sommairement fait les crayonnés puis, en trois jours et trois soirées, j’ai encré mes dessins, passant les noirs à Geneviève assise à côté de moi. Il ne fallait pas perdre une seconde.

   Le lundi matin, j’ai porté les planches chez Gallimard. Compo et maquette dans la foulée. Tout est parti le soir dans l’avion de Trieste. Le vendredi suivant, imprimé et broché, le livre était dans mes mains et les tiennes.

   Si j’ai pu tenir ce délai, Henriette, c’est que ton histoire était porteuse d’insolence autant que d’enthousiasme. Elle vivait déjà en moi depuis ce fameux Noël. Je ne te l’ai jamais dit, mais la petite Lucile a réellement existé. Elle doit avoir aujourd’hui la quarantaine. Je l’ai rencontrée en Mai 81, au Havre, le lendemain de l’arrivée au pouvoir de Mitterrand. Elle était encore plus en retard que les enseignants perdus dans leurs commentaires égrenés en ma compagnie dans le couloir de l’école.

   Cette petite a jailli entre nous en lançant un « Ça va, ça va, ça va ? » que j’entends encore.

   Puis elle a disparu au premier coin mais nous avons vu sa tête réapparaître, le visage pouffant derrière sa petite main. Et les enseignants d’hausser les épaules en disant : « Ah, celle-là, elle change pas… »

    Personne ne se doutait que cette petite de CP allait m’inspirer le personnage de Lucile, cette héroïne capable de faire exploser un monstre abominable.

   Tu aimais beaucoup l’Italie, Henriette, où tu avais des attaches familiales. Nous y sommes allés plusieurs fois pour rencontrer les jeunes lecteurs du Mostro Peloso dont le succès, là-bas, ne s’est jamais démenti depuis trente-six ans. C’est pourquoi je ne te dis ni au revoir, ni adieu mais tout simplement : Ciao !

(février 2018)

Né en 1939, Pierre Elie Ferrier, dit Pef, fut journaliste et dessinateur de presse à Arts, Francs-Jeux et Virgule dont il sera rédacteur en chef. Parmi ses premiers travaux : les pochettes de nombreux disques pour enfants d’Anne Sylvestre. Son premier album Moi, ma grand-mère parait en 1978 aux éditions La Farandole et Le Prince de Motordu commence sa longue carrière chez Gallimard en 1980. En 1994, Pef réalise pour la télévision, en complicité avec Alain Serres, l’impertinente série des Pastagums. Auteur et illustrateur de plus de 150 ouvrages, il met volontiers plume et crayon au service de thèmes graves tels que la sénilité (Un dimanche noyé de grand-père), le poids du passé (Je m’appelle Adolphe), la défense des droits de l’homme et de l’enfant (Une si jolie poupée). Récemment paru : Petit éloge de lecteurs (Gallimard, 2017).

Tomi Ungerer à Moulins

Parcours dans l’œuvre de Tomi Ungerer avec Thérèse Willer

par Martine Abadia

     Après une introduction d’Anne-Laure Cognet, médiatrice, pour excuser l’absence de Tomi Ungerer, la parole est donnée à Thérèse Willer, auteure d’une thèse sur l’auteur-illustrateur parue aux éditions du Rocher et conservatrice du musée qui lui est consacré à Strasbourg, musée qui a aussi vocation de Centre international de l’illustration.

     L’article suivant croise les propos de la conférence de Thérèse Willer lors de la journée professionnelle de la Biennale des Illustrateurs à Moulins (Allier), le vendredi 29 septembre 2017, avec des extraits d’interviews contenus dans le film documentaire Tomi Ungerer, l’esprit frappeur de Brad Bernstein, dans le numéro spécial de la revue ZUT ! ainsi que dans divers articles qui lui ont été consacrés.

    Tomi Ungerer, né en 1931, est l’auteur d’une production graphique à la fois très abondante (30 à 40 000 œuvres) et très diversifiée (ouvrages pour la jeunesse, publicité, dessins satiriques, érotiques et d’observation).

    Son œuvre s’articule autour de quatre grandes périodes qui sont corrélées très étroitement à ses déménagements : la période alsacienne jusqu’en 1956, la période américaine de 1956 à 1971, la période canadienne de 1971 à 1976, la période irlandaise à partir de 1976.

    Dans un de ses entretiens à Philippe Schweyer, Tomi Ungerer dit : « J’ai passé les quatre premières décennies de ma vie à courir de lieu en lieu. Depuis mon retour en Europe, j’exécute un continuel mouvement de balancier entre l’Alsace où j’ai mes racines et l’Irlande où j’ai mon feuillage. » (1)

    Nourri par cette âme vagabonde et marqué par les années de guerre de son enfance, Tomi Ungerer refuse les frontières : « Je n’aimerais pas être rangé dans une case, cela vient de mes origines alsaciennes. Suis-je allemand ? Suis-je français ? Non, je suis alsacien. Suis-je New-Yorkais ? Suis-je Irlandais ? Tout doit être relativisé. »

    Dès la fin des années 60, Tomi Ungerer a souhaité partager son œuvre avec un large public en la confiant d’abord à Philadelphie et à l’Université de Minneapolis, puis, bien sûr, en 2007, au Musée de Strasbourg , qui dispose aujourd’hui d’un ensemble de près de 10000 dessins très représentatifs de l’évolution de son œuvre et de 6000 jouets provenant de la collection personnelle de l’artiste.

    Thérèse Willer articule son intervention autour de trois axes : les divers genres graphiques de l’œuvre de Tomi Ungerer, les différents thèmes qui traversent cette œuvre, les échos graphiques et plastiques, les connexions avec l’histoire de l’art

  1. Les divers genres graphiques

    Ou plutôt les différentes facettes d’un même talent, facettes qui s’imbriquent et sont menées parallèlement tout au long de son évolution créatrice.  Il semble important aussi de préciser à quel point la vie personnelle de Tomi Ungerer, les périodes noires qu’il a traversées dans son enfance et sa migration aux USA ont influencé sa création. Dans un interview, Tomi Ungerer dit que « s’il n’avait pas perdu son père très tôt [à l’âge de 4 ans], on ne l’aurait jamais laissé devenir artiste. » (2)

    Tomi Ungerer est né en Alsace dans une famille d’horlogers ;  son enfance a été marquée par la seconde guerre mondiale, l’occupation puis la libération, la libération dont il dit lui-même qu’elle lui a apporté tant de frustrations et de désillusions qu’elle provoqua en grand partie sa migration vers les USA en 1956. « Le retour des Français reste encore pour moi la plus grande désillusion de ma vie. J’y ai laissé mon innocence et j’y ai trouvé mon arrogance d’alsacien. » (3) Ces expériences ont sans nul doute forgé son caractère, sa singularité et son anticonformisme. (4)

a) Le dessin pour enfants

    Cette partie de son œuvre comprend 70 titres, traduits pour la plupart en 30 langues. La grande majorité de ses albums ont été publiés en France, mais parfois 20 ou 30 ans après leur parution initiale aux USA. Le début de sa carrière est corrélée à sa rencontre avec Ursula Nordström des éditions Harper § Row, chez qui paraîtront tous les albums de sa période américaine.

    En 1957, parution de Les Mellops font de l’avion, premier volume de la série « Les Mellops », famille de petits cochons à qui il arrive des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Le succès immédiat du premier titre et les nombreux prix qu’il reçoit aux USA engagent Tomi Ungerer à publier quatre autres titres.

    A la suite de ce succès, entre 1958 et 1961, paraissent quatre autres titres : Rufus, Orlando, Crictor et Adelaïde.

    En 1961, Tomi Ungerer se fait vraiment connaître lors de la parution de l’album Les trois brigands. Cet album surprend mais aussi séduit le public pour son style caricatural, son trait synthétique, ses formes au style japonisant et son propos.

    Entre 1966 et 1971, Tomi Ungerer s’engage dans la voie de la satire et de la lutte contre l’intolérance. Cet engagement s’illustre surtout dans le domaine de la publicité mais aussi dans le domaine du dessin pour la jeunesse. Durant cette période, paraissent plusieurs titres : Jean de la lune et Guillaume, l’apprenti sorcier, en 1966, Le géant de Zéralda, en 1967.

    Selon Tomi Ungerer, Jean de la Lune est l’éternelle histoire de l’intrus, différent des autres. Ce conte dénonce l’injustice et l’intolérance. Il est aussi profondément antimilitariste et s’inscrit pleinement dans une critique de la guerre du Vietnam

    Pour Guillaume, l’apprenti sorcier et pour Le géant de Zéralda, Tomi Ungerer dit vouloir confronter l’enfant lecteur au sentiment de peur ; il estime que l’enfant doit avoir ressenti cette sensation, fréquemment rencontrée  dans la vie réelle, pour grandir et ne doit pas être cantonné, sous prétexte de son statut d’enfant, dans un monde ultra-protecteur et hypocrite. Il faut noter aussi que L’apprenti sorcier est initialement un poème de Goethe, doté d’une morale universelle et compréhensible par tous : ne jamais prendre une place qui ne nous appartient pas, sans formation. Ces deux ouvrages  fourmillent de détails, de références culturelles, proposent des fins ouvertes et nous invitent à des relectures multiples ; saisit-on, par exemple, dans Le Géant de Zéralda, lors d’une première lecture, tout le sens de la dernière illustration ?

    Au fil des années, alors qu’il arrive au faîte de sa réussite, autant dans l’illustration jeunesse que dans les autres productions graphiques (cartoons, publicité), Tomi Ungerer critique de manière de plus en plus virulente la politique américaine : guerre du Vietnam, ségrégation raciale, hypocrisie et superficialité des rapports humains. Il s’autorise de plus en plus de liberté, y compris dans les ouvrages de jeunesse :

Le chapeau Volant, en 1970, met en scène un vétéran de guerre mutilé qui, grâce à son chapeau volant, va accéder à la fortune et au bonheur. Dans ce conte, Tomi Ungerer introduit la satire sociale en dénonçant injustice, misère et marginalisation.

– La grosse bête de Monsieur Racine, en 1971, se caractérise aussi par son esprit satirique et caustique. D’un comique grotesque, certains dessins rappellent les scènes de Dubout, parfois aux limites licencieuses.

– Papaski, en 1971, privilégie l’élément de l’absurde sous la forme de fables sans fil conducteur apparent. Elles ont en commun toutefois de constituer une critique virulente de la société de consommation par l’utilisation d’un humour sardonique et l’utilisation du motif du jouet détourné de sa fonction première.

– Dans Pas de baiser pour maman, en 1973, il choisit l’illustration à la mine de plomb et le personnage d’un chaton pour exorciser son enfance. Cet ouvrage a déchaîné les critiques aux USA car Ungerer y  avait introduit une scène représentant une table de petit déjeuner avec une bouteille de schnaps.

– Allumette, en 1974, constitue son dernier ouvrage, avant 20 ans de silence, en termes de parution jeunesse. Fortement inspiré du conte d’Andersen, ce livre met en scène une héroïne vivant dans un monde industrialisé. Il constitue une satire de la déshumanisation, liée à ce qu’il qualifie de dérive sociétale.

    Son humour corrosif, la parution de ses dessins érotiques  et sa vision sans concession de la société américaine vont lui attirer les foudres de la presse et de la société civile. En 1971, il quitte les USA pour la Nouvelle Ecosse, au Canada, puis, quelques années plus tard, s’installe avec sa femme Yvonne en Irlande où il vit toujours.

    Après une interruption de plus de 20 ans, paraissent à partir de 1997, plusieurs titres pour la jeunesse : Flix, en 1997. Tremolo, en 1998, Otto, autobiographie d’un ours en peluche, en 1999.

    Ces trois ouvrages, d’abord parus chez l’éditeur suisse Diogènes-Verlag, paraîtront ensuite à l’école des Loisirs qui, aujourd’hui, propose l’ensemble de son œuvre pour la jeunesse.

    Les albums Le nuage bleu, en 2000, Amis-Amies, en 2007, et Zloty, en 2009, ont en commun de prôner l’amitié et la solidarité comme vecteurs des relations humaines et moyens de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. On y retrouve aussi le goût de Tomi Ungerer pour la musique et les arts.

   En 2013, est édité Le Maître des Brumes. Dans cet ouvrage plus apaisé, Tomi Ungerer rend hommage, de merveilleuse façon, à cette belle terre d’Irlande, pays de brume, de brouillard et de mer, où il réside depuis plus de 30 ans.

    « Si j’ai conçu des livres d’enfants, dit Tomi Ungerer, c’était d’une part pour amuser l’enfant que je suis, et d’autre part, pour choquer, pour faire sauter à la dynamite les tabous, mettre les normes à l’envers : brigands et ogres convertis, animaux de réputation contestable réhabilités… Ce sont des livres subversifs, néanmoins positifs ».

 b) Les dessins publicitaires

    Dans un entretien accordé à son éditeur Diogènes Verlag en 1994 (5), à l’occasion d’une rétrospective de son travail d’affichiste, Tomi Ungerer dit : « L’affiche est pour moi la reine des médias. Par son format, elle se laisse voir de loin, elle ne bouge pas, on a le temps de la déguster. Et pourtant, il faut qu’elle accroche, qu’elle mette le grappin sur le regard du passant pressé ou de l’automobiliste stressé. » Plus loin, il ajoute : « A New York, dans les années 60, j’ai vécu l’âge d’or de la publicité. New York, ville libre, où tout alors était concevable… Depuis,  les esprits ouverts se sont refermés – ou hélas – nous ont quittés. Certaines [affiches] ont causé des remous ou des protestations, surtout par les féministes et les ligues de vertu ! Mon esprit provocateur est alors comblé, stimulé par les tollés. »

    Sa première affiche pour la papeterie Schwindenhammer en 1954, « Il n’avait pas… un cahier Corona », se caractérise par un trait stylisé et une composition structurée par des diagonales ; il joue sur l’effet de surprise provoquée par une situation inattendue : un écolier est mis au coin, un bonnet d’âne en guise de tête, – parce qu’il n’avait pas de cahier Corona…

    Dès 1957, Tomi Ungerer démarre véritablement sa carrière de dessinateur publicitaire, profitant du contexte très favorable des années soixante pour  la publicité, mais aussi de l’explosion de la société de consommation. Les agences de publicité américaines se sont en effet très vite enthousiasmées pour ce jeune créateur plein de talent dont les affiches alliaient causticité et créativité. Toutefois, beaucoup de ses projets restent inédits car jugés trop subversifs.

    C’est la campagne publicitaire qui lui est confiée par Le New York Times en 1960 qui le rend célèbre : une série de 24 immenses affiches sont placardées dans le métro newyorkais et ont pour vocation de créer un choc visuel par l’emploi de couleurs vives en contraste avec le noir, par le jeu entre la typographie et l’image et les situations incongrues qu’elles mettent en scène.

    Plus tard, en 1968, il utilisera un slogan frappeur « Expect the unexpected », que l’on peut traduire par « S’attendre à l’inattendu », dans l’affiche publicitaire pour The Village Voice.

    Et, parallèlement, en 1967, il est sollicité pour l’ouverture  du complexe de boutiques Truc avec un slogan, « Truc est plus étrange que la fiction », qui est une forme de réinterprétation de la mythologique licorne qui ne se laisse approcher que par des vierges. Ici, Tomi Ungerer représente une femme nue, peut-être de petite vertu du fait de ses bas rouges, qui contrairement à la légende, réussit à traire l’animal mythique.

   Le support de l’affiche est aussi un moyen pour Tomi Ungerer  d’exprimer ses opinions sur la politique américaine des années 60. Dans « Black Power/White Power », en concevant son dessin comme une carte à jouer qu’on peut retourner, il pose la question de la responsabilité des deux camps à propos de la discrimination raciale. Dans « Choice, not chance », il exprime, de manière cruelle et dramatique, son profond antimilitarisme.

    A partir des années 70, son style évolue. Il attache de plus en plus de place au jeu de mots et à l’association d’idées. Ainsi, en 1975, il réalise une série d’affiches pour l’imprimerie Siegwerk dans laquelle il décline le thème de l’arc en ciel. Avec le slogan  « L’arc en ciel réveille la fantaisie de façon formidable », il joue sur le double sens en allemand du mot « ungeheuer » qui signifie au sens propre « monstrueux » et au sens figuré « formidable » : il l’illustre par le monstre du Loch Ness qui est chevauché d’un personnage en habit et haut de forme.

    Depuis les années 1980, l’affiche  lui sert de médium  pour les causes humanitaires qui lui sont chères : respect des droits de l’homme, lutte contre le sida et aide à la Croix Rouge. Au-delà de ses évolutions, la place de la satire, l’exploitation de l’absurde et le rapport entre le texte et l’image restent des constantes de son œuvre publicitaire.

c) L’œuvre satirique

    La satire correspond parfaitement à l’esprit caustique de Tomi Ungerer. Dès son jeune âge, Tomi Ungerer s’adonne au dessin satirique, un moyen sans doute d’exorciser ses peurs et sa colère contre l’occupation allemande. (6)

    Mais ses véritables débuts dans le dessin satirique ont lieu à New York lorsqu’il travaille pour plusieurs grands magazines. Il adopte le genre « cartoon » pour croquer avec humour et sans ménagement le monde contemporain : dans un recueil intitulé Horrible, il dénonce la mécanisation du monde moderne ; dans Inside Marriage, il fait une satire du mariage.

    Dans le  livre The party, vers la fin des années 1960, le style de Tomi Ungerer se durcit vraiment. Il fait une critique très violente de la bonne société newyorkaise en observant son comportement dans des soirées mondaines. Son ton y est mordant, parfois à la limite du supportable pour la « bonne société » de la ville.

    Plus tard, durant les années 1970, son œuvre satirique prend une dimension plus dramatique, comme si Tomi Ungerer prenait plus de distance, se plaçait en moraliste, pour mieux se préoccuper de sujets essentiels et mieux juger ses contemporains. Deux œuvres sont à signaler : Babylon, pamphlet de la décadence du monde moderne dans lequel l’auteur dénonce, par exemple, les dangers de la surpopulation en illustrant la vie quotidienne des humains dans des alvéoles d’une ruche, et Symptomatics, où il s’attaque aux conséquences du monde moderne et de la société de consommation sur l’être humain.

    A partir des années 1980, il se recentre sur la lutte contre l’intolérance, le fascisme et la guerre. Les évènements auxquels il fait référence, sont plus datés, inscrits dans l’histoire personnelle de Tomi Ungerer. Le fascisme est incarné par le nazisme, l’antimilitarisme par le souvenir de la seconde guerre mondiale.

    L’ensemble de cette œuvre satirique se caractérise par un graphisme brutal, sans concessions, la diversité de ses techniques allant du collage au dessin et à la peinture, et par son ancrage dans la société.

d) Le dessin d’observation

    En contrepoint de cette œuvre satirique, Tomi Ungerer a ressenti le besoin, comme il le dit, de « trouver un nouveau sens de la mesure » en renouant avec une vision plus classique du dessin. Le jeune Tomi Ungerer aimait déjà aller se promener dans les forêts alsaciennes et faire des croquis des espèces d’oiseaux qui les peuplaient.

    C’est à son arrivée en Irlande, qu’il va consacrer du temps au dessin d’observation. Il esquisse des animaux familiers et  fait des croquis de ses propres enfants observés dans leur contexte de jeu ou d’activité. On y découvre un Tomi Ungerer qui maîtrise parfaitement le trait, qui réussit à saisir la vivacité du mouvement, tout cela avec une économie de moyens : souvent, encre de Chine et lavis. Mais la satire n’est tout de même jamais très loin, comme dans Slow Agony où il dépeint son univers canadien, la déchéance de la société de consommation et la violence humaine qu’elle engendre.

e) Le dessin érotique

    Apparessant toujours en filigrane dans l’ensemble des créations de Tomi Ungerer, y compris dans ses albums pour la jeunesse, il peut être considéré à cet égard comme un thème de son œuvre.

    Dans ses dessins érotiques, la satire sociale est souvent présente : en 1969, dans Fornicon, Tomi Ungerer s’inspire de scènes imaginées par lui-même avec des poupées Barbie désarticulées et mises en situation, pour critiquer la mécanisation du sexe. Pour accentuer la froideur, il utilise un trait linéaire à l’encre de Chine. Par contre, dans Totempole, il s’intéresse à l’érotisme en tant que tel et propose des dessins d’une grande précision anatomique, réalisés avec des crayons gras pour donner  du volume aux formes. Dans les années 80, il réalise Les Grenouillades où l’on découvre encore une autre technique très colorée et aux formes pleines. Cette série rappelle la verve et la fantaisie rabelaisienne.

  1. Une approche thématique et iconographique

    La plus grande partie de l’œuvre de Tomi Ungerer s’articule autour de la thématique des pulsions de vie et de mort, de la femme et de l’érotisme, sans oublier la satire sociale.

a) Le temps qui passe et la mort

    N’oublions pas que Tomi Ungerer a grandi dans une famille d’horlogers et a joué petit au milieu du tic-tac des pendules ou des mouvements de balanciers. Tomi Ungerer a perdu son père très jeune et a connu les horreurs de la guerre. Cette conscience du temps qui passe inexorablement et de la mort qui plane constitue en quelque sorte un thème obsessionnel de son œuvre. Il se représente même, dans un autoportrait, en compagnie de la Mort, non pas comme une intrusion agressive mais plutôt comme une compagne attentive. Dans ses représentations de la Mort, celle-ci est toujours accompagnée de l’image allégorique de la faux. Tomi Ungerer s’arrange aussi très souvent pour faire participer la Mort à des activités humaines. Dans l’Hommage à Posada,  ils représentent des squelettes, coiffés de casquettes, sur des bicyclettes.

    Il arrive aussi à Tomi Ungerer d’associer le thème de la Femme et de la mort : elle joue par exemple un rôle important de médiatrice avec la mort comme dans le dessin Femme savante dans Babylon, où la femme aux traits anguleux, évoquant déjà la mort proche tient dans sa main un crâne humain.

b) La femme

    La femme est omniprésente dans son œuvre. Souvent, dans ses cartoons, il en fait un portrait plutôt humoristique comme dans Pédalo-Pudding où il dissocie le corps de la femme en deux : une partie pédale pour maigrir, l’autre mange un pudding. Dans The Party, il évoque un des défauts majeurs qu’il attribue à la femme, les bavardages médisants et donne une représentation plutôt cruelle de la femme américaine.

    Les rapports entre l’homme et la femme sont aussi pour lui une source d’inspiration. La femme est une puissance dangereuse. Séductrice, elle veut dominer l’homme. La critique de Tomi Ungerer est particulièrement virulente quand il évoque la volonté d’émancipation de la femme américaine qu’il juge responsable de l’effondrement familial, privilégiant sa vie professionnelle à son rôle de femme et de mère. Dans Babylon, il représente une femme, à tête de Mickey et chaussée de bottes, qui cravache des enfants manifestant pour réclamer des mères : « We want mothers ! »

c) Le rapport à la mécanisation, les objets

    De nombreux dessins dénotent une angoisse de Tomi Ungerer face la mécanisation et à l’industrialisation de la société. L’homme qui a perdu la maîtrise de la machine en devient la victime au risque de perdre son identité. Ainsi, dans Symptomatics, une femme arrache comme une peau son visage laissant apparaître un trou noir.

    Paradoxalement, Tomi Ungerer est un grand collectionneur de jouets et plus particulièrement de jouets mécaniques.

    Les objets les plus banals de la vie quotidienne font aussi partie de son univers iconographique. Parfois placés de manière apparemment incongrue, ils ne sont jamais pour autant anodins. Tomi Ungerer considère les objets comme des produits de la société de consommation qui envahissent la vie de l’homme. Il n’hésite donc pas à les transformer en monstres fantasmagoriques.

d) Les références à l’histoire de l’art

    Tomi Ungerer a effectué ses études à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg mais il se revendique surtout comme un autodidacte. Il a aussi bénéficié d’une bibliothèque paternelle particulièrement riche et très influencée par la situation de l’Alsace pendant l’entre-deux guerres.

    On peut par exemple citer le thème des sorcières, présent dans certaines œuvres allemandes et que nous retrouvons dans certains albums. Ou l’influence de Dürer pendant son séjour au Canada, période où Tomi s’est beaucoup consacré aux dessins d’observation, s’inspirant des dessins de ce peintre.

 Se sont rajoutées d’autres sources artistiques : le courant romantique et tout particulièrement Gustave Doré pour le traitement de la lumière et la représentation d’une Alsace mythique, le dadaïsme et le surréalisme et l’on pense à Max Ernst pour les collages et les photomontages, les dessinateurs satiriques comme Hansi, Wilhelm Busch, auteur de Max et Moritz, et Saul Steinberg.

  1. Pour conclure

    Tomi Ungerer n’a jamais cessé de nous surprendre, par son esprit curieux, son goût du paradoxe, de l’humour et de l’autodérision. Dans son œuvre, tout est simultané. Aujourd’hui, par les dessins-collages et ses photomontages qu’ils transforment en 3D,  Tomi Ungerer a décidé de se consacrer à des formes plus libérées de création que l’illustration.

    Un grand merci à Thérèse Willer pour cette déambulation dans l’œuvre d’un des plus grands auteurs-illustrateurs pour la jeunesse contemporains.

(novembre 2017)

(1) hors série de la revue ZUT ! p. 34-35, Chic Médias, 2011 ; graphiques présentant la corrélation entre ces périodes, les thématiques et les techniques d’illustration

(2) Aux petits enfants les grands livres, p. 90, Association Français pour la Lecture, 2007                       

(3) revue ZUT ! p.  63

(4) Pour comprendre la relation étroite entre cette enfance alsacienne et son œuvre, nous recommandons la lecture de A la guerre comme à la guerre, école des loisirs, 2002

(5) extrait de cet interview dans la revue ZUT ! p.158

(6) cf A la guerre comme à la guerre

    

Enseignante pendant de longues années, Martine Abadia fut responsable et animatrice de la Salle du Livre du Centre d’animation et de documentation pédagogique (CADP) de Rieux-Volvestre, centre de ressources littérature jeunesse et lieu d’accueil de classes lecture, ouvert en partenariat par le Conseil Général et l’Inspection Académique de la Haute-Garonne. « Je profite de mon nouveau statut de retraitée pour approfondir au CRILJ Midi-Pyrénées ma connaissance de la littérature de jeunesse et pour faire partager ma passion aux médiateurs du livre du  département. » Marine Abadia est l’actuelle présidente de la section.

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Photo du haut : André Delobel

    

Jean-Hugues Malineau (1945-2017)

Jean-Hugues Malineau avec qui  j’avais conversé au téléphone en février 2017 pour un échange à propos de son travail d’anthologiste est décédé le jeudi 9 mars. Nous l’avions, au CRILJ, régulièrement invité, sur un salon ou, dans une classe, pour un atelier. Il avait été, comme plusieurs d’entre nous, au comité de rédaction de la revue Griffon. Voici son texte mis en forme après notre conversation téléphonique tel qu’il paraitra dans le numéro 8 des Cahiers du CRILJ consacré à la poésie. Nous perdons un ami.   (André Delobel)

 

FAIRE CADEAU

    Depuis 1984, j’ai publié une vingtaine d’anthologies, chez plusieurs éditeurs, très différentes les unes des autres : thématiques, par genres, par époques, pour les adultes, pour les enfants.

    Pour moi, réaliser une anthologie poétique, c’est faire un cadeau et c’est partager. Je suis bibliophile et j’ai toujours grand plaisir à montrer aux amateurs les livres, parfois rares, que j’ai rassemblés parmi les plus représentatifs et les plus beaux de la littérature pour enfants en Europe. En proposant des expositions, je partage ma passion, mes émotions et mon enthousiasme avec le plus grand nombre. Il y a les bibliophiles qui cachent, je suis un bibliophile qui montre.

    Je suis dans le même état d’esprit quand je conçois une anthologie. Les textes que je sélectionne sont à 80 % issus de ma bibliothèque et je ne choisis que des poèmes que j’aime et que je souhaite partager avec d’autres lecteurs. J’ai aussi grand plaisir à privilégier des poètes et des poèmes peu connus ou oubliés. L’anthologie permet cela et il ne faut pas s’en priver. Proposer une anthologie, qui est un choix personnel, est une invitation aux lecteurs à aller plus loin en achetant le recueil. Ce qui arrive plus souvent qu’on pourrait le croire.

     Lorsque j’ai un projet d’anthologie, je me donne une année pour le mener à son terme. Le premier travail est, bien sûr, de rassembler des textes. Pendant une dizaine de mois, je plonge dans ma bibliothèque, je relis les recueils que je possède, pas tout à fait par hasard quand même. Je pioche, je récolte. Je photocopie beaucoup. J’ouvre des dossiers et, peu à peu, les chemises se remplissent. A deux mois de l’échéance que je me suis donnée, il y a environ 30 % de textes en trop. Il me faut trier, élaguer, supprimer les textes qui doublonnent et les textes les plus faibles. Si je manque de poèmes pour nourrir telle ou telle partie de l’anthologie – ce qui peut arriver – je vois du côté des copains et j’ai, par exemple, eu plusieurs fois recours à Marc Baron, Thierry Cazals ou Paul Bergèse. Je fais un usage modéré d’Internet.

    Réaliser Mille ans de poésie pour les enfants de l’an 2000, paru chez Milan en 1999, aurait pu être un travail au long cours. Mais je n’ai pas souhaité dépasser une année de recherches et jai scrupuleusment consacré un trimestre au Moyen-Age et au seizième siécle, un trimestre au dix-septième et au dix-huitième siècles, un trimestre au dix-neuvième siècle et un trimestre au vingtième siècle. L’ouvrage publié a près de 600 pages et il rassemble environ 500 textes.

    Dans l’édition, l’usage n’est pas que l’auteur choisisse son illustrateur et l’anthologiste non plus. Pourtant, pour mes trois dernieres anthologies, ce fut possible. En effet, Albin Michel, éditeur complice depuis 1997, m’a permis de le faire. C’est une belle gratification. J’ai donc proposé Janik Coat en 2012 pour Mon livre  de haïkus : à dire, à lire et à inventer, Pef pour Quand les poètes s’amusent, en 2014, et Julia Chausson, en 2016, pour Des poèmes de toutes les couleurs. Ce fut un grand bonheur de découvrir les aplats de Janik Coat, les vignettes drôlatiques de Pef et les bois gravés de Julia Chausson.

    Je n’oublie pas la dimension pédagogique de mon travail et, par exemple, mes trois dernières anthologies se terminent par une invitation aux jeunes lecteurs, et aux moins jeunes, à poursuivre leur lecture par des moments de jeux et d’écriture. Chacun des livres se termine donc par une poignée de suggestions d’activités, sorte de « boite à outils » dont peut notamment s’emparer l’enseignant dans sa classe.

(février 2017)

 

                              Jean-Hugues Malineau au Salon Frissons à Bordères,  le 16 octobre 2016  (Photo : Isabelle Valque)

 

Jean-Hughes Malineau est né à Paris en 1945. Professeur de français de 1968 à 1975, chargé de cours en poésie contemporaine à l’université de Nanterre de 1971 à 1974, un temps journaliste, il reçoit en 1976 le Prix de Rome de littérature. Il quitte l’enseignement pour se consacrer pleinement à la poésie, aux livres pour enfants et à la bibliophilie. Directeur chez Casterman, de 1980 à 1985, de la collection de romans pour adolescents « L’Ami de poche », il a publié, en tant qu’éditeur artisanal, 120 livres de poésie contemporaines sur presse à bras. Il obtient en 1986 le prix Guy Levis Mano de typographie. A compter de 2004, il enseigne à l’école Émile Cohl de Lyon l’histoire du livre pour enfants et il multiplie expositions et conférences. On doit à Jean-Hughes Malineau des recueils de poésie, des anthologies, des ouvrages théoriques sur la poésie. des contes, des romans que publient Grasset, Gallimard, Hachette, l’école des loisirs, Actes Sud, Milan, Casterman, Albin Michel, Rue du monde. Pionnier des ateliers d’écriture littéraire et poétique, il aimait à dire qu’il avait rencontré plus de 300 000 enfants.

 

 

 

 

 

Bertrand Solet (1933-2017)

 

 

Au revoir Bertrand Solet

par André Delobel

    Bertrand Solet vient de décéder. Il venait chaque année nous saluer à Montreuil et, cette année, il n’était pas venu. De son vrai nom Bertrand Soletchnik, il était né en 1933, à Paris, dans une famille d’émigrés russes. Durant  la Seconde Guerre mondiale, en zone libre avec ses parents, il attrapa – quel mot ! – une maladie que l’on connaissait mal et que l’on soignait difficilement à l’époque, la poliomyélite. C’est durant cette période de maladie qu’il attrapa aussi le virus de la lecture.

    Après la guerre, orphelin, élevé et soigné par une tante, il prépare l’IDHEC. L’arrivée massive du cinéma américain qui faillit couler le cinéma français l’incite à changer d’orientation. Il suit les cours du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Un temps journalisme, il entre dans une entreprise de commerce international et devient responsable du service de documentation économique, travail qui le fait beaucoup voyager.

    Il écrit pour la jeunesse, à compter des années 1970, des romans le plus souvent historiques (Il était un capitaine, Robert Laffont, 1971, Prix Jean Macé, Les révoltés de la Saint-Domingue, 1980, En Égypte avec Bonaparte, 1988, Compagnons de Mandrin, 1990) ou traitant de sujets liés à l’actualité ou peu souvent traités comme le racisme, l’immigration, la vie des Tsiganes (La flûte tsigane, Flammarion, 1982). Il écrit également des recueils de contes (Contes traditionnels d’Auvergne, Milan, 1994, Contes traditionnels de Russie, Milan, 2002). Ouvrage récent : Le Chambon-sur-Lignon : le silence de la montagne (Oskar jeunesse, 2016).

   Ecrivain « pédagogue », auteur de plus de 120 ouvrages à l’écriture efficace, Bertrand Solet aura fait connaitre aux jeunes lecteurs des pans entiers de l’Histoire et, assez souvent, d’une Histoire pas enseignée à l’école. Il les aura aussi, offrant de solides fictions, fait réfléchir à quelques unes des questions qui empoisonnent le monde.

    Membre de la Société des Gens de Lettres, de la Maison des Écrivains et fidèle de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse qu’il a contribué à mettre sur pied, la première réunion de réflexion s’étant tenu, en 1976, à son initiative et à celle de la conseillère municipale à la culture, à la bibliothèque de Montreuil.

    Il avait en 2003, publié au Sorbier un bel essai : Le roman historique : invention ou vérité ?

    En 2005, un numéro de la revue Griffon lui est consacré.

    « Bertrand Solet désigne quelque injustice à combattre, une nouvelle cause à défendre, des chaînes d’esclaves qu’il faut aller briser. Sa fameuse canne balaie l’horizon : là bas, il y a une terre où les hommes vivent libres et égaux. » (Marcelino Truong).

 André Delobel est secrétaire de la section de l’Orléanais du CRILJ depuis plus de trente-cinq ans et secrétaire général au plan national depuis 2009 ; co-auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains (Hachette, 1995), au comité de rédaction de la revue Griffon jusqu’à ce que la publication disparaisse fin 2013, il assura, pendant quatorze ans, la continuité de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » publiée dans le quotidien La République du Centre ; articles récents : « Promouvoir la littérature de jeunesse : les petits cailloux blancs du bénévolat » dans le numéro 36 des Cahiers Robinson (2014) et « Les cheminements d’Ernesto » dans le numéro 6 des Cahiers du CRILJ consacré au théâtre jeune public (2014) ; contribution au catalogue Dans les coulisses de l’album : 50 ans d’illustration pour la jeunesse, 1965-2015 (CRILJ, 2015).

Il fait froid

par Rolande Causse

   Ce froid mois de février 2017, Bertrand Solet nous a quitté.

   Non. Pour ceux qui l’ont connu demeure sa voix chaleureuse et grave. Ses mots coulaient comme une rivière serpentant à travers un paysage lumineux.

   Bertrand Solet est associé aux commencements de la littérature de jeunesse et à la Charte où il vint assez rapidement.

   Suffocant d’enfances de tous pays, il représente une vie d’observations, de recherches, d’imagination, de compréhension et d’émotions.

   L’ont accompagnées des montagnes de mots et de métaphores dans ses livres éblouis de soleils lointains, d’oiseaux des mers, de songes, et de poésie.

   Historien et géographe, derrière ses mots, il y avait l’accent des voyages, un regard révolté mais bienveillant, une douceur profonde et une générosité qu’il semait à tous les vents.

.    Ami des jeunes, il leur parlait de rebellions, de résistances, des conflits du monde et du triomphe des plus humbles.

   En ethnologue, il savait prendre son temps, tout en ayant une créativité  extrême.

   N’a-t-il pas écrit cent-vingt livres ?

   Pour les siens, pour la mémoire de Bertrand, pour toutes les générations, il faudrait rassembler ses meilleurs romans et créer un Bouquin ou un Quarto (comme les collections du même nom chez Laffont et Gallimard) où figureraient ses titres les plus forts : Les révoltés de Saint Domingue, Il était un capitaine

   Ainsi il demeurerait parmi nous.

   Mais je ne peux oublier  Monique, son épouse, à qui j’adresse mes pensées les plus affectueuses.

Rolande Causse, écrivaine et formatrice, auteur de poèmes, d’albums, de romans, de livrets d’opéra ; fondatrice en 1975 de La Scribure, association qui se consacre à la pratique des ateliers de lecture-écriture et à la promotion de la littérature pour la jeunesse ; c’est Rolande Causse qui, en 1984, organisa le (premier) Festival Livres Enfants-Jeunes de Montreuil ; parmi ses ouvrages pour les enfants et les jeunes : Mère absente fille tourmente (Gallimard, 1983), Rouge Braise (Gallimard, 1985), Les enfants d’Izieu (Le Seuil, 1989), Le Petit Marcel Proust (Gallimard, 2005), 20 ans pour devenir… Martin Luther King et 20 ans pour devenir… Nelson Mandela (Oskar, 2016) ; pour les médiateurs : La Scribure (Buchet-Chastel, 1983), Le guide des meilleurs livres pour enfants (Calmann-Lévy, 1986), Qui a lu petit, lira grand (Plon, 2000), Qui lit petit lit toute sa vie (Albin Michel, 2005).

Les ouvrages pour la jeunesse de Pierre Pelot

 par Raymond Perrin

    Dans Pierre Pelot, l’écrivain raconteur d’histoires, essai publié en mars 2016 aux éditions L’Harmattan, je fais le pari audacieux d’envisager toute l’oeuvre romanesque de Pierre Pelot publiée au cours de 50 années d’écriture. Il s’agit de rendre possible la juste appréciation de l’essentiel de ses livres et de l’originalité d’un parcours d’écrivain, en un sens, exemplaire.

    En 50 ans, l’auteur vosgien a écrit près de 200 romans touchant au western, au fantastique et aux paraboles de la science-fiction, au polar et au roman noir. Il a aussi bien fourni des romans « vosgien » du terroir que des récits préhistoriques. Il a étendu le champ de ses créations tant à la littérature générale qu’aux novélisations, aux scénarios de BD, au théâtre et à la nouvelle.

    C’est l’occasion de rappeler que cet « ogre » protéiforme de la littérature, sur près de 200 romans publiés en 2016, a publié, parfois à son corps défendant, un tiers de ses récits (plus de 60), dans les collections pour la jeunesse (des récits souvent réédités dans des collections de poche).

    Il y eut d’abord la période initiale des récits d’apprentissage et des romans-westerns dont le premier, La Piste du Dakota, est paru en 1966. Ce sont les éditions belges André Gérard de Verviers, créateurs de la collection « Marabout Junior » qui offrent à Pierre Pelot la chance de trouver un éditeur unique pour trois années (de 1966 à 1969) au cours desquelles sont publiés 21 romans sous des couvertures de Pierre Joubert et un recueil de nouvelles.

    Sept récits paraissent en 1966-67, dont le livre Black Panache, réédité, illustré par Paul Gillon, sous le titre Black Panache, le hors-la-loi et dont l’action se passe en 1880, dans le Wyoming. Le sixième récit, Les Croix de feu réédité en « Castor Poche », sous le titre Les Croix en feu, évoque la naissance du Ku-Klux-Klan.

    Il y eut ensuite, dans la collection « Pocket Marabout », quatorze épisodes et deux nouvelles de la série « Dylan Stark », personnage inséré dans un cadre géographique et historique plausible qui subit d’autant plus les séquelles d’une telle période qu’il est un métis né de mère française et de père cherokee. L’épisode La Couleur de Dieu obtient le Prix des 13 en 1967 et Le Tombeau de Satan est préfacé par le père de Tintin, Hergé. De 1980 à 1983, la série est partiellement rééditée dans la collection « L’Ami de poche » chez Casterman (10 volumes avec des illustrations de Michel Blanc-Dumont), puis chez Claude Lefrancq, dans deux gros volumes dont le deuxième présentait une introduction et un inédit, Plus loin que les docks. Deux épisodes inédits étaient parus dans Le journal de Tintin, la « Bibliothèque de l’Amitié » avait publié un Dylan Stark inédit, Le Vent de la colère, en 1973, et il faut attendre 1982 pour que paraisse aux éditions de l’Amitié, superbement illustré par Claude Auclair, Pour un cheval qui savait rire, l’étalon Grand-Blanc.

    A partir de 2006, les nouvelles éditions Le Navire en pleine ville, dirigées par Hélène Ramdani, rééditent quelques volumes de la série : Sierra brûlante (l’une des ultimes errances de Dylan Stark), La Couleur de Dieu et Quatre hommes pour l’enfer. Depuis 2014, les éditions Bragelonne ont entrepris la publication numérique de la série « Dylan Stark » dans la collection « Bragelonne Classic Western ».

    Pierre Pelot, abondamment nourri de culture américaine, publie encore quelques romans « américains » dans les collections « jeunesse » : La Drave évoquant les bûcherons du Québec embarqués sur une rivière indomptée (Coll. Olympic, Ed. G.P.), L’Unique rebelle (Bibliothèque de l’amitié) et La légitime révolte d’un Indien qui veut sauver ses chevaux, réédité par les Éditions Larousse en 2011 dans la collection « Les Contemporains, classiques de demain », La Révolte du Sonora (Olympic) et Les Épaules du diable (Olympic),

    Trois bandes dessinées inédites deviennent chez G.P., dans la collection « Spirale », une aventure historique, La Guerre du castor, et deux westerns burlesques et parodiques, Le Train ne sifflera pas trois fois et La Poussière de la piste.

    Contraint de changer d’éditeur, Pierre Pelot s’oriente à la fois vers le roman psychologique pour adolescents, ancré dans le terroir vosgien (des romans « sociaux », en phase avec les problèmes sociétaux de l’époque), la science-fiction, scrutant des thèmes parfois prémonitoires et le fantastique, en général plus apaisé.

    La « Bibliothèque de l’Amitié » accueille, (en plus de trois épisodes de Dylan Stark, Le Vent de la colère, Le Hibou sur la porte, Quand gronde la rivière), le premier récit ancré dans les Vosges et la Haute-Saône, Les Étoiles ensevelies contant la rencontre et l’errance d’un émigré sans papier et d’un enfant fugueur qui reçoit de nombreuses distinctions.

    Pierre Pelot va participer à la première collection en poche, « Jeunesse Poche », créée en 1972 par les éditions Hatier. Il y publie deux récits de science-fiction illustrés par Claude Auclair : Une Autre Terre (et ses mondes parallèles et antithétiques) et L’Ile aux enragés (suite des aventures d’Arian Dhaye dans une île menaçante). En 1973, deux autres récits de science-fiction sont édités dans les collections « Olympic », Les Légendes de Terre (où se rencontrent astronavigateurs et chasseurs primitifs), et « Spirale », Le Pays des rivières sans nom (où le vieux Manoudh marginal et traqué sauve la jeune Deva), bien avant L’Expédition perdue (Collection « Pleine lune » chez Nathan en 1994).

    Seul roman fantastique « jeunesse », La Fille de la Hache-Croix, paraît chez Magnard en 1998.

    Au cours des années 70, la naissance des premières collections pour adolescents sont l’occasion, pour les éditeurs de Pierre Pelot, d’éditer des récits originaux. Ainsi « Plein vent » (Laffont) accueille Sierra brûlante. La collection « Grand angle » (G.P.) semble convenir pour Le Pain perdu en 1974 (adapté en téléfilm par Pierre Cardinal en 1975), Je suis la mauvaise herbe (1975) qui reçoit plusieurs prix, Les Neiges du coucou (au pays des bûcherons et des débardeurs), et Les Canards boiteux.

    La collection « Les Chemins de l’Amitié » accueille six récits qui évoquent la vieillesse, la solitude, la marginalité et l’exclusion, le handicap et la différence : Le Cœur sous la cendre, Le Ciel fracassé, Le Renard dans la maison, Le Mauvais coton, Le Pantin immobile et Fou comme l’oiseau, les deux derniers étant adaptés pour la télévision en 1983.

    En 1999, dans la collection « Tribal », chez Flammarion paraît La Passante, un récit émouvant pour grands adolescents.

    Ce n’est qu’au cours des années 90 que Pierre Pelot écrit pour la collection « Souris noire », chez Syros, deux récits policiers juvéniles, Le Père Noël s’appelle Basile (1993) et Cimetière aux étoiles (1999). Pour Messidor, il publie encore Le Seizième round en 1990.

    C’est pour son fils Dylan (né en 1969, subitement disparu en janvier 2013) qu’il écrit en 1977 Les Aventures de Victor Piquelune, illustrées par Arnaud Laval, pour la collection « Ma première amitié » qui accueille aussi en 1981, Un Bus capricieux, illustré par Claire Nadaud.

    C’est aussi avec son fils Dylan Pelot devenu auteur et illustrateur qu’il écrit, de 1995 à 2003, la série humoristique « Vincent, le chien terriblement jaune », constituée de cinq épisodes publiés chez Pocket dans la collection « Kid Pocket » (Vincent, le chien terriblement jaune, Vincent en hiver, Vincent et le canard à trois pattes, Vincent et les évadés du Zoo et Vincent au cirque).

    L’auteur de la saga préhistorique « Sous le vent du monde », sous le regard d’Yves Coppens, se devait d’écrire pour les jeunes les deux textes documentaires Au temps de la préhistoire (Le Sorbier, 2002 et La Martinière, 2005) et La Préhistoire racontée aux enfants (La Martinière Jeunesse, 2015).

    Souvent par le jeu des rééditions, Pierre Pelot sera présent dans les collections de poche pour la jeunesse, en général illustrées par des artistes réputés. Outre les collections déjà citées, « Marabout Junior », « Pocket Marabout », « Bibliothèque de l’amitié », « L’Ami de poche Casterman », « Tribal », « Souris noire », il faut nommer « Le Livre de poche jeunesse »,  « Folio Junior », « Castor Poche Flammarion », « Les Maîtres de l’Aventure Rageot », « Zanzibar Milan », « Cascade Rageot », « Travelling Duculot », « Pocket Junior »…

(mai 2016)

 REFERENCES

Raymond Perrin, « Dylan Stark, le justicier métis » in Dylan Stark, Intégrale 2, Bruxelles, Lefrancq, 1998.

Raymond Perrin, « Bibliographie commentée des romans de Pierre Pelot » in le recueil de nouvelles L’Assassin de Dieu, dir. Claude Ecken, Encrage, 1998.

Bernard Epin, « Pierre Pelot » in Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France, dir. Isabelle Nières-Chevrel et Jean Perrot (Cercle de la Librairie, 2013).

Claude Ecken, « Cinquante ans d’écriture : Pierre Pelot » et interview, in revue Bifrost, numéro 81, éditions du Bélial, 2016.

Raymond Perrin, Pierre Pelot, l’écrivain raconteur d’histoires, L’Harmattan, 2016.

pierre pelot

Né à La Bresse (Vosges) en 1940, Raymond Perrin fait son Ecole Normale à  Mirecourt entre 1957 à 1961. Après un passage à la Faculté des lettres de Nancy (1964-1966), il  devient professeur de collège (français, histoire-géographie et arts plastiques) de 1964 à 1998 puis documentaliste au cours des années 1990. Collaborateur du supplément littéraire du quotidien vosgien La Liberté de l’Est, essayiste et chercheur, Raymond Perrin a publié une demi-douzaine d’ouvrages. Ceux consacrés à la littérature pour la jeunesse constituent une étourdissante mine d’informations : Un siècle de fictions pour les 8 à 15 ans (1901-2000) à travers les romans, les contes, les albums et les publications pour la jeunesse (L’Harmattan, 2001), Littérature de jeunesse et presse des jeunes au début du XXIe siècle (L’Harmattan, 2007), Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle (L’Harmattan, 2009), Histoire du polar jeunesse : romans et bandes dessinées (L’Harmattan, 2011). Contributeur du Dictionnaire du roman populaire francophone, dir. Daniel Compère (nouveau monde éditions, 2007) et du Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France, dir. Isabelle Nières-Chevrel et Jean Perrot (Cercle de la Librairie, 2013).