Peter Härtling

 

 

 

 

 

 Portrait d’un auteur par son traducteur

     C’était il y a maintenant plus de trois ans. On s’inquiétait chez l’éditeur allemand Beltz & Gelberg du fait que si quatre romans pour la jeunesse de Peter Härtling avaient été traduits en français, les autres ne trouvaient pas preneur. Il fallait trouver un nouvel éditeur français notamment pour Béquille, mais aussi pour Sophie fait des histoires, Les fugues de Théo, Derrière la porte bleue et Flo qui allait paraître. Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je crois qu’à La Farandole, quand la proposition fut faite de publier Peter Härtlong, on n’hésita pas longtemps. A la grande satisfaction de tous les partenaires emportés par cette belle aventure, et dont je fais partie avec joie, puisque je viens de terminer, il y a quelques jours, ma cinquième traduction d’un roman de jeunesse de Peter Härtling, Derrière la porte bleue.

     Peter Härtling est l’un de ces écrivains allemands, plus nombreux que ses homologues français, qui alterne la littérature « pour adultes » et la littérature « de jeunesse » et qui contribue à ce que cette dernière soit prise au sérieux et constitue une branche maîtresse de l’arbre littéraire.

     Quelques mots de la biographie de cet écrivain majeur :

     Peter Härtlong est né en 1933 à Chemitz, en Saxe. Son père était avocat et, étant anti-fasciste, il ne put bientôt plus exercer sa profession. Il mourra au lendemain de la libération dans un camp de prisonniers russes. Sa mère se suicidera quelques semaines plus tard.

     Permettez-moi de vous raconter trois anecdotes qui expliquent l’écrivain.

     Pendant la guerre, la famille de Peter Härtling avait été balottée au gré des évènements tragiques, fuyant l’avance de l’Armée Rouge. Elle s’installa finalement à Zwettl, en Basse Autriche. Le jeune Peter, qui portait l’uniforme des jeunes nazis, vit de jeunes soldats et officiers organiser la résistance aux libérateurs russes : le Führer finirait bien par gagner la guerre. Un vieux médecin réussit à les persuader d’arrêter leur geste insensé, sinon la ville aurait brûlé. Quelques jours plus tard, Peter, qui portait toujours l’uniforme mais sans les insignes, jouait avec les soldats russes. Il vit venir à lui, en civil, un des anciens officiers nazis qui lui dit : « Espèce de petit nazi, nous allons te montrer comment on devient un démocrate. » Cette métamorphose le fit beaucoup réfléchir sur le sens du mot démocratie et ce que sont certains de ses défenseurs.

     Un autre souvenir que Peter Härling évoque volontiers est celui du jeune adolescent qui dut, en 1945, se rendre à pied avec sa tante, de Brünn à Zwettl, chez des parents tchèques. Des kilomètres et des kilomètres avec deux valises et un sac à dos. Il ne faisait pas bon parler allemand. Or, Peter Härtling ne connaissait que quelques mots de tchèque. Dès que quelqu’un lui parlait, il devait faire semblant d’être muet. Cette expérience de mutisme fut, dira-t-il dans son récit Der Wanderer, la première qui fit que, plus tard, il se mit à écrire. En faisant semblant d’être muet, il avait commencé à trouver les moyens de s’exprimer.

     La troisième souvenir est lié au lycée. Il avait un très bon professeur d’allemand qui l’avait initié aux grands écrivains. Ce professeur tombe malade avant le baccalauréat et il est remplacé par un professeur qui avait été nazi. Peter Härtling fit un exposé sur Thomas Mann et un autre sur Wollfgang Borchert. L’appréciation du professeur fut que ces deux écrivains avaient trahi leur patrie et étaient des déserteurs. Cet enseignant devint professeur principal et déclara à Peter Härtling :

–  Vous pouvez être sûr que vous aurez une mauvaise note en allemand.

 –  Vous voulez que je quitte l’école ?

 –   Oui.

 –  Alors, je m’en vais.

 –  Et je vous prie d’aller voir vos professeurs et de leur dire adieu.

     C’est ce que fit Peter Härtling, qui put se rendre compte de la sincérité de certains enseignants.

     Voilà l’homme dont la vie et l’écriture est faite de cette sincérité, qui travailla ensuite comme journaliste, puis comme éditeur, avant de devenir l’écrivain que nous savons.

     Peter Härtling est donc un de ces écrivains pour adultes reconnus qui n’écrit pas sporadiquement mais régulièrmeent pour les adolescents de 10 à 13 ans, c’est-à-dire pour cette tranche d’âge qui n’a pas encore atteint la puberté et qui est encore capable de curiosité.

     Au départ de cette vocation, Peter Härtling explique qu’il s’était mis en colère en voyant les livres que ses propres enfants rapportaient à la maison ou recevaient en cadeau. Il avait découvert une littérature infantile, idiote, une littérature qui ne prenait pas les enfants au sérieux, une littérature qui perpétuait les vieux mécanismes sociaux. Il décida donc de se mettre lui-même à l’épreuve, pour d’abord constater que, s’il savait écrire pour les adultes, il ne savait pas le faire pour les enfants, qu’il ne comprenait pas leur langue, qu’il ne connaissait pas leurs problèmes et qu’il ne savait pas grand-chose d’eux, alors qu’il avait lui-même quatre enfants. Il lui fallait changer de méthode.

       Peter Härtling fit parler ses enfants et leurs amis. Il les écouta et entendit ainsi leur façon de comprendre les choses et ce qui les intéressaient. Ces fragments de conversations devinrent un premier livre, …ind das ist die ganze Familie, qui sera suivi plus tard d’un récit connu en France sous le titre On l’appelait Filot. Il lui avait fallu deux longues années d’apprentissage pour se sentir enfin capable d’écrire pour les enfants. Peter Härtling me disait un jour, pour caractériser ce long parcours d’acquisition : « La plupart des écrivains, hommes ou femmes, qui écrivent pour les enfants, l’ignorent : la littérature pour les enfants n’est pas une petite littérature. C’est au contraire la littérature, une littérature très complexe qui doit être très simple. Cette simplicité, ce naturel est la chose la plus difficile qui soit en art. De loin, la chose la plus difficle. »

     En ce qui concerne le contenu, Peter Härtlng considère que la littérature est quelque chose qui apprend à vivre, mais indirectement puisqu’elle raconte. Tout ce qui fait que les hommes deviennent des hommes, tous les sentiments, toutes les émotions, l’amour, la haine, l’amitié, la peur, la tendresse, tout commence chez l’enfant et non pas chez l’adulte. Tout cela apparait dans l’enfance et commence avec une grande force puisque l’enfant est encore inexpérimenté et il est encore pur : le premier amour, la première colère, la première peur, le premier froid, la première chaleur, tout arrive pour la première fois. Les premières expériences sont de grandes expériences, des expériences fondamentales que l’écriture se doit de raconter, sans en exlure aucune : la peur de la mort, l’amour, par exemple, font partie de ces expériences. L’écrivain doit raconter comment les êtres vivent ensemble ou comment ils sont capables de le faire. Il doit raconter comment les choses se construisent, mais de telle façon que le lecteur comprenne que c’est lui qui a les choses en main, qu’il peut aimer mais qu’il peut haïr, qu’il peut avoir des amis et être aussi infiniment seul.

     D’où les thèmes extrèmement bien ancrés dans la vie quotidienne des jeunes que traitent respectivement les différrents romans de Peter Härtling : l’enfance handicapée, l’éducation par des grands-parents, l’amour entre deux enfants, l’amitié entre un adulte et un enfant, la fugue, la mort, l’arrivée d’un nouvel enfant qui risque d’être handicapé…

     Dois-je encore préciser que cette conception active de la littérature de jeunesse s’accompagne d’une pratique d’échanges avec le jeune public. Avant qu’un livre paraisse, l’écrivain le lit dans les classes. Il écoute les réactions et n’hésite pas à y apporter des modifications quand, par exemple, la tension se relache ou que des incompréhensions se font jour.

–  discours prononcé lors de la remise du Prix Natha Caputo-Enfance du Monde à Béquille publié en 1992 aux éditions Messidor-La Farandole  –

  ( texte paru dans le n° 45 – octobre 1992 – du bulletin du CRILJ )

        béquille

D’abord instituteur, puis journaliste, professeur d’allemand, auteur, chroniqueur pour le journal L’Humanité (littérature pour la jeunesse, poésie, traductions de l’allemand, de l’anglais et des langues d’Europe centrale), François Mathieu a, comme traducteur littéraire, permis que soient lus en français près de cent recueils de poèmes, essais, catalogues d’exposition, romans dont de très nombreux romans pour la jeunesse, notamment ceux de Christoph Hein, Isolde Heyne, Irina Korschunow, Christine Nöstlinger, Mirjam Pressler et Peter Härtling pour lesquels il a reçu plusieurs prix. « Chaque langue à sa propre logique, comme un tableau, un poème, un roman. A moi de faire mienne cette logique, cet autre système enrichissant du penser – y compris de me penser autrement que ce que me permet ma propre langue ! De marcher à côté de moi-même pour mieux me comprendre et comprendre les autres. » Membre de la commission jeunesse du CNL de 1998 à 2001, président de l’Association des traducteurs littéraires de France de 2000 à 2004, François Mathieu a publié en 2003, aux éditions du Jasmin, Il était une fois, première biographie en français consacrée à Jacob et Wilhelm Grimm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

André Kédros

 

 

 

 

    Les amis de la littérature de jeunesse le connaissent surtout sous le pseudonyme d’André Massepain sous lequel il a publié son œuvre pour les jeunes.

    En cette fin de siècle, on reconnaîtra dans l’ami qui s’en va une sorte de modèle des hommes de culture de notre temps.

     Né en 1917 à Bucarest, étudiant à Prague, il va habiter la Grèce, pays d’origine de sa famille, de 1938 à 1945 et participer à la résistance grecque dont il a contribué à retracer l’histoire dans son Histoire de la Résistance Grecque 1940-1944.

     En 1945, la guerre civile grecque l’oblige à se réfugier en France où il est accueilli par les amis de la résistance grecque qui connait des moments très difficiles.

     Aragon décerne en lui un écrivain de talent et l’aide à publier Le navire en pleine ville en 1948.

     C’est à cette époque que nous faisons connaissance dans l’action autour du livre qui se mettait peu à peu en place. Mais aussi par l’action contre la répression et pour essayer de sauver Beloyannis.

    Psychologue et penché sur les problèmes de l’enfance, nous l’avons retrouvé avec Henri Wallon et Hélène Gratiot Alphandéry dans toutes les entreprises autour de la lecture et de la littérature de jeunesse, à la revue Enfance et au Centre International de l’Enfance.

     Auteur, il obtint de nombreuses distinctions dont le Grand Prix du Salon de l’Enfance avec La Guerre aux ours (1963), Prix de la Joie par les Livres pour Le derrick aux abeilles (1961) et, à Padoue, en 1978, le Prix européen de Littérature pour la jeunesse pour l’ensemble de son œuvre.

     Il avait compris très tôt l’importance de l’édition dans l’action pour la lecture. Soucieux d’apporter aux adolescents à la fois la qualité littéraire et une variété d’inspiration, il anima chez Robert Laffont, la collection Plein Vent qui détermina une nouvelle orientation dans l’édition française.

     D’autres forces ont contribué à l’évolution de l’action envers les jeunes lecteurs. Pour avoir, au CRILJ ou dans l’action éducative d’ensemble, maintes fois agit aux côtés d’André Massepain, participé à de nombreux débats et rencontres aussi bien dans un préau d’école que devant des spécialistes, nous savons que la « marchandisation » croissante de la littérature lui semblait une conséquence culturelle liée à l’époque. Il n’est pas incompréhensible qu’il ait souffert de cet état de choses au point de la trouver, l’âge venant, insupportable.

      Il me souvient aujourd’hui d’une longue conversation, un jout quelque part en province après une vente, où nous avons parlé de Paul et Laure Lafargue et de leur relation face à la vieillesse. Il se reconnaissait dans ces militants du parti ouvier.

     D’autres parleront de sa place dans la littérature de langue française, de l’impact de son œuvre à l’étranger, mais nous voudrions surtout dire tout ce qu’il a apporté à l’action pour la littérature de jeunesse par sa culture et son attachement aux valeurs humaines. Nous aimerions aussi mettre en valeur sa fraternité et son amitié, toute la tendresse qu’il témoignait aux siens mais aussi à toute la jeunesse du monde.

( texte paru dans le n° 66 – octobre 1999 – du bulletin du CRILJ )

 massepain

Elève de l’Ecole Polytechnique d’Athènes, docteur es lettres de l’Université Charles de Prague, André Kédros effectue, invité du gouvernement français depuis 1945, auprès de Henri Wallon, des travaux de recherche en psychologie de l’enfant. Une dizaine d’ouvrages pour adultes puis, à partir de 1949, sous le nom d’André Massepain, nombreux ouvrages pour jeunes lecteurs  : Le dernier des derrick (1961), La grotte aux ours (1963), L’île  aux fossiles vivants (1967). En 1966, André Kédros dirige chez Robert Laffont, la collection « Plein vent », qui inaugure la série des nombreuses collections pour adolescents qui seront créées dans ces années-là. « Lorsqu’on écrit pour les enfants, il faut tenir compte de leur catégorie d’âge sans se départir du sens de la responsabilité que tout adulte doit avoir à l’égard de la jeunesse. Malgrès les contraines, il faut veiller à la plus parfaire expression littéraire. » André Kédros était membre d’honneur du CRILJ.

 

 

Louis Mirman

 

 

 

 

     Louis Mirman qui, à partir de 1947, a tenu une place importante dans la littérature de jeunesse aux éditions Hachette, quand ces éditions dominaient la production tant au niveau des albums qu’à celui des livres, a disparu. Il était né en 1916.

     Entré chez l’éditeur pour s’occuper plus particulièrement des traductions de textes étrangers, professeur d’anglais à l’origine, grand admirateur de la culture anglaise, il n’a pas peu contribué à la traduction d’oeuvres anglo-saxonnes, en particulier dans la Bibliothèque Verte et la Bibliothèque Rose. Le Club des Cinq, le Clan des Sept et les Oui Oui d’Enid Blyton lui doivent une part de leur succès, ainsi que les ouvrages de Caroline Quine, la série des Alice et des Sœurs Parker.

     Comme il le reconnaissait lui-même, en 1956, dans un numéro spécial d’Enfance où il analysait bien son action, « nos gros tirages ont un revers, ils nous limitent à des valeurs sures et rendent prudentes nos expériences, qui ont un endroit car nous donnons une vraie chance aux nouveaux auteurs. »

     C’est sans doute à cette conception que nous devons la publication des ouvrages de Georges Bayard (la série des Michel), des romans de Paul-Jacques Bonzon, Les Six Compagnons, mais aussi des Fantômette de Georges Chaulet et des Langelot de Lieutenant X.

     Homme de dialogue, Louis Mirman n’a jamais fui la discussion, n’oubliant jamais de nous faire remarquer quand nous critiquions des séries que l’ensemble des éducateurs considéraient comme très faibles, « oui, mais les ouvrages que vous aimez sont ceux que je ne vends pas » – répondant avant la lettre par les arguments de l’économie de marché à toute action à vocation culturelle.

     Il nous arrive souvent de penser à lui quand nous essayons de parler d’exception culturelle en ces temps de mondialisation, mais il n’est pas certain que nous recevions le même accueil des maîtres actuels de l’information. Bourdieu, pour l’avoir tenté avec brio, ne fut pas plus heureux face aux maîtres es/communication.

     Mais peut-être le secret de Louis Mirman était-il ailleurs et nous fut-il révélé quand, en 1982, nous avons lu en manuscrit Silex Noir, puis, après, quand fut décerné le Grand Prix du Livre pour la Jeunesse du Ministère de la Jeunesse et des Sports, la même année. Le nom de l’auteur : Louis Mirman ! Nous avons, ce jour-là, discuté franchement de nos accrochages d’antan.

     Et ce n’est pas le moindre message que nous laisse, peut-être malgré lui, Louis Mirman, celui d’inviter tout ceux qui travaillent à la création culturelle de ne pas obéir aux contraintes et aux « lois du marché » et de poursuivre leur chemin contre toutes les entraves et toutes les innombrables formes de censure.

     Mon adieu n’est sans doute pas conformiste, mais je suis certain que Louis Mirman sourirait en le lisant …

( texte paru dans le n° 66 – octobre 1999 – du bulletin du CRILJ )

  silex noir

 Louis Mirman est né en 1916, de parents instituteurs. Licencié ès lettres, il enseigne l’anglais puis se tourne vers le journalisme d’agence et de radio. En 1947, il entre chez Hachette pour s’occuper de traduction puis de la Bibliothèque Verte et de la Bibliothèque Rose. En 1970, il devient directeur de l’ensemble du service Jeunesse-Collections, fonction qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1979. Il se met alors à écrire : Le Silex Noir (1984), Young (1985), Grite parmi les loups (1987), A la recherche de Tiang (1990), quatre titres parus chez … Gallimard Jeunesse, en Folio Junior.

 

 

 

Michel-Aimé Baudouy

 Un humaniste de la littérature enfantine

     La disparition de Michel-Aimé Baudouy nous permet l’indispensable retour pour apprécier cinquante années de littérature pour la jeunesse, marquées par un parcours singulier et original. L’homme a fui toute sa vie le tumulte, la bousculade médiatique, volontiers revenu à son Vernet d’Ariège. Il n’a cependant jamais perdu le contact avec le monde des jeunes et les problèmes de notre temps. La nature et la montagne, la forêt et la mer l’inspîrent, de L’enfant aux aigles, qui voit son entrée en écriture pour la jeunesse, à l’admirable Seigneur des Hautes Buttes. Mais il abordera le sport avec Allez les petits ou Mick et la P. 105, sans oublier la technique de pointe, suivant la construction du « France » ou celle d’un barrage et se penchant sur l’agriculture en mutation dans Sylvie de Plaisance.

     Au travers de son œuvre, c’est un véritable panorama de la France de l’après deuxième guerre mondiale qui se déroule dans un climat de compréhension pour les êtres et les choses. Nous nous souvenons de sa joie quand il reçut avec Le rouquin de Lartigue le Prix de la Ville de Vénissieux en 1981.

     Difficile de ne pas le revoir, s’échauffant un peu quand certains le trouvaient trop indulgent, ou d’oublier la complicité qui l’unissait à Tatiana Rageot dans une volonté de faire œuvre de qualité et de bonté dans un humanisme solide et tranquille et dans les moments passés en longs échanges.

     Peut-être sa disparition va-t-elle permettre à certains de le redécouvrir. J’ai bien envie d’aller parler de lui avec le Seigneur de la Butte, que je ne sais où trouver, en lisière de la forêt de Mervetn peut-être.

( texte paru dans le n° 64 – mars 1999 – du bulletin du CRILJ )

baudouy

Né en 1909, au Vernet, dans l’Ariège, Michel-Aimé Baudouy fréquente l’école normale d’instituteurs de Foix et de Toulouse, la faculté des lettres de Toulouse, la Sorbonne, l’Institut d’études hispanique, l’Ecole normale supérieure de l’enseignement technique. Professeur de lettres à Tourcoing, Nantes, Paris. Son premier roman Une morte de rien du tout parait en 1946 chez Calmann-Levy. Prisonnier de guerre, il écrit avec des moyens de fortune L’enfant aux aigles, son premier ouvrage pour la jeunesse (Amitié-G.T. Rageot, 1949). Choisissant volontiers ses sujets parmi les grandes préoccupations de la vie contemporaine, cet admirateur de Montaigne, « pour la pensée », et de Colette, « pour le style », écrivit plus de quarante ouvrages en direction des enfants, y compris, caché parfois sous le pseudonyme de François Vernières, plusieurs romans policiers.    

« Dans la littérature enfantine comme dans les autres genres, il existe une production en série qui peut se satisfaire des procédés de dosage : tant pour-cent d’aventures, tant pour-cent d’émotion, tant pour-cent d’exotisme. A la fin, triomphe du mal, apothéose du héros ou de l’héroine. C’est ici que la ligne de démarcation se situe véritablement, non pas entre la littérature enfantine et la littérature tout court, mais entre la bonne et la mauvaise littérature, entre le talent véritable et la fabrication. Un roman pour enfant ne se bâcle pas, ne se fabrique pas avec des trucs. Un roman pour enfants se médite et s’écrit longuement avec la même conscience et la même ferveur qu’un véritable artiste met à la réalisation, toujours recommencée, de ce qui sera peut-être son chef d’oeuvre. »

Germaine Finifter

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    Germaine Finifter a disparu de façon tragique ce 22 août 1996 alors qu’en compagnie d’Aline Roméas, autre pionnière de la littérature de jeunesse, elle se rendait chez un écrivain. Germaine fut, lorsque j’entrai en littérature de jeunesse, l’une des personnes dont j’entendis parler et je la rencontrai bien vite en 1973 lors des réunions préalables à la création du CRILJ. Souvent ensuite, lors de rencontres, surtout parisiennes, nous partagions nos soucis de directrice de revue, nous évoquions certains livres, certains auteurs. Plus récemment, elle parlait avec tendresse et orgueil de sa famille multiculturelle et de ses petits enfants. Elle adorait les jeunes et son intérêt pour eux, à  quelque pays qu’ils appartiennent, de quelque race qu’ils soient. Elle put le manifester chez Syros à la fin des années 80 et en militant, le mot n’est pas trop fort, pour la compréhension entre les cultures. Qu’il s’agisse de la collection « Les copains de la classe » qui, par des témoignages de jeunes de différents pays fait connaître à nos enfants qui sont leurs ‘copains’, qu’il s’agisse de la collection « Les uns et les autres » qui, à travers des romans marqués par un caractère littéraire certain, font vivre aux jeunes lecteurs des moments durs de l’histoire, leur font prendre conscience de problèmes graves qui agitent les sociétés d’aujourd’hui, leur communiquent les valeurs de tolérance, de compréhension et de respect mutuels, la littérature de jeunesse de ces années 80 et 90 restera marquée par l’engagement de Germaine.

     Elle était ici, dans le village que j’habite, pour le colloque « Aux livres, jeunes citoyens ! » où sa communication « Les livres de jeunesse peuvent-ils être facteurs de changements ? » fut forte, communiquant ses convictions à l’auditoire et animant les débats avec l’énergie têtue et vibrante que nous lui connaissions. Elle avait promis d’y revenir, n’ayant pas eu le temps d’aller sur un lieu douloureux de sa vie, le camp de Gurs, où son mari avait été interné dans les années 40. Germaine ne viendra pas. Que ces modestes mots soient un témoignage de notre sympathie affectueuse.

 ( texte paru dans le n° 57 –  novembre 1996 – du bulletin du CRILJ )

 finifter

Née à Varsovie en 1923, après des études secondaires interrompues par la guerre, après des universités d’été et des séminaires pendant lesquels elle fréquente Georges Jean et Marc Soriano, Germaine Finifter rencontre Natha Caputo en 1954. Elle lui doit ses premiers travaux critiques dans Heures Claires. Elle fonde en 1960 la revue Livres Services Jeunesse en collaboration avec les enseignants et les parents de l’école Decroly de Saint-Mandé. Intervenante passionnée dans de nombreux stages ou colloques, directrice de collection chez  Nathan et chez Syros, elle écrira plusieurs ouvrages à caractère documentaire. Très active au sein du CRILJ, elle participera également, avec Christian Grenier, Béatrice Tanaka, Rolande Causse, Robert Bigot et quelques autres, à la rédaction du manifeste fondateur de la Charte des Auteurs et Illustrateurs pour la Jeunesse.

Paul Berna

Jean Sabran, l’homme aux pseudonymes – Bernard Deleuze chez Denoël, Paul Gerrard aux Presses de le Cité, Paul Berna chez Rouge et Or – vient de disparaitre.

    Né en 1908 dans le Var, marié à Jany Saint-Marcoux, elle-même auteur pour la jeunesse, il exerce différents métiers – comptable, rédacteur, agent d’assurance – avant de se consacrer à la littérature.

    Après des débuts en littérature générale en 1947, il commence à écrire en 1953 pour les jeunes et, en 1955, remporte le Grand Prix du Salon de l’Enfance avec Le Cheval sans tête publié aux Editions Rouge et Or. Ce roman, depuis quarante ans constamment réédité, a été traduit en une quinzaine de langues dont les langues scandinaves, les langues slaves, le japonais, l’hébreu. Il a été porté à l’écran par les productions Walt Disney.

    D’autres prix ont été décerné à Paul Berna : en 1956, le Grand Prix des Parents d’Elèves pour Le Champion et, en 1950, l’Edgar Poë Award du meilleur roman policier pour L’Epave de la « Bérénice ». Il est le seul auteur français a avoir reçu cette distinction.

 ( texte paru dans le n° 50 – mars 1994 – du bulletin du CRILJ )

     berna

 Les enfants de la bande à Gaby ne sont pas riches. Pourtant, ils possèdent un trésor inestimable : un vieux cheval à roulettes qui leur permet de dévaler la rue dans de grands éclats de rire. Les chutes ne sont jamais graves, même si l’on y perd une ou deux dents de lait. Mais un trésor attire forcément les voleurs et, un jour, les enfants sont entrainés dans une aventure plutôt cocasse. La gare de triage et le hangar abandonné cachent des mystères que le commissaire Sinet ne découvrira pas tout seul …

« Et Marion sifflait toujours dans la nuit noire du Clos Pecqueux. Son appel affaibli parvint jusqu’aux maisonnettes du Petit-Louvigny et du Faubourg-Bacchus, déchaîna comme une épidémie de rage parmi les bouffeurs de lion du quartier, chiens de chiffonniers, bâtards de bâtards, voyous, bagarreurs, qui n’avaient peur de rien et vivaient comme des hors-la-loi en marge des belles rues à magasins. Toute affaire cessante, cette racaille surgit en trombe des terrains vagues et des baraques en planches, déferla en pleine ville, traversa la Grand-Rue et la rue Piot, tourna par la rue des Alliés, s’engouffra dans la rue des Petits-Pauvres en bloquant toute la largeur de la chaussée. Pipi, le fox jaune et blanc de Juan-l’Espagnol, menait la charge avec Arthur, le chien du vieux Chable, un corniaud bas sur pattes, avec une tête de chacal, un dos rugueux comme un tapis-brosse, un oeil noir et l’autre bleu. »  (Le Cheval sans tête)

 

   

Samivel

    Samivel vient de mourir à 84 ans. Nous sommes nombreux à avoir devant nos yeux des illustrations d’albums pour jeunes : une double page avec un champ de neige et un petit personnage, un chamois au sommet d’une montagne, un très gros et rond personnage tiré de l’œuvre de Rabelais.

    Il fut un dessinateur, un écrivain pour les jeunes et les adultes, un poète, un humoriste plein de saveur et un écologiste avant l’heure. Explorateur, il fait partie de la première expédition Paul-Emile Victor au Groenland en 1948. Conférencier à « Connaissance du Monde » de ses nombreux voyages en Egype, en Grèce, en Crête, en Isalnde, il rapporta es films, des livres illustrés, des photos.

    Ses premiers albums pour jeunes ont été publiés dans les années 1933-35 : Parade de Diplodocus et Les blagueurs de Bagdad chez l’éditeur Paul Harmann en 1937, Sous l’œil des choucas chez Delagrave. Puis il illustra des adaptations de Rabelais, Pantagruel et Gargantua, et illustra trois épisodes du Roman de Renard : Goupil, Brun l’ours, Les malheurs d’Isengrin, toujours chez Delagrave. Pendant la guerre, chez l’éditeur IAC, à Lyon, il écrivit et illustra, entre autres, Chansons de France et Bon voyage monsieur Dumollet. En 1944, il donna sa vision des Fables de La Fontaine. Dans les années 1950 vont paraître, chez divers éditeurs, Les Contes à pic et Alain Bombard naufragé volontaire.

    Certains livres ont été réédités ou se trouvent toujours chez Delagrave. L’éditeur Hoëbeke a fait paraitre en 1986 le Samivel des rêves, anthologie pour jeunes, et, en 1991, Tartarin dans les Alpes.

    En décembre 1990 une exposition des originaux de ses dessins a été organisée au Musée Ethnologique de Conches près de Genève.

    Samivel dit par le dessin, l’écriture, les conférences, les films, son amour de la nature, de la neige, des glaces. Il traite les animaux avec une indulgence amusée et les hommes avec une ironie parfois cinglante. Son trait est précis, enveloppant pour les rondeurs, ses couleurs sont simples et fraîches. Et il sait faire vibrer le blanc de la neige. Michel Tournier a dit : « Perdu dans la grandiose splendeur alpine, que l’homme est petit, laid, stupide et sale. »

    Pour moi, l’homme Samivel est un curieux non spécialiste, épris de la beauté et de la nature. Il a déclaré un jour : « La liberté coûte cher, mais c’est la liberté. »

    Samivel a su faire partager à ses lecteurs ses passions et son œil amusé.

( texte paru dans le n° 44 – mars 1992 – du bulletin du CRILJ )

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Né à Paris en 1907, savoyard d’adoption, Paul Gayet-Tancrède emprunta son nom à une lecture d’enfance, Les Aventures de Mr Pickwick de Charles Dickens. Samivel se fait connaître dès 1928 par ses illustrations dédiées à la montagne, notamment celles qu’il donne à la revue La vie Alpine. Ecrivain dès 1940 avec L’Amateur d’abîmes, Samivel n’oublia pas les enfants, adaptant et illustrant pour eux quelques grands auteurs. Alpiniste confirmé, grand voyageur, artiste multiple, écologiste de la première heure, humaniste avant tout, Samivel est traduit en anglais, allemand, italien, espagnol, polonais, islandais.

 

Philippe Dumas dans la Somme

 

 

 

 

 

L’auteur-illustrateur Philippe Dumas est né à Cannes en 1940. Après des études à l’École des Métiers d’Art et à l’École Nationale supérieure des Beaux-Arts, il commence, en 1971, à créer d’abord pour les adultes puis, en 1976, pour les enfants, la plupart de sa belle centaine de livres paraissant à L’École des loisirs. Il y alterne les grands albums élégamment aquarellés et les petits livres griffés de petits dessins à la plume très alertes, au trait empreint d’un humour tendre et ébouriffé ou d’une ironie réjouissante, acérée sans méchanceté. Il se réfère avec admiration à Töpffer, Busch, Samivel et André François. Dans un  temps où les jeunes illustrateurs collent et bricolent et où l’ordinateur tente de détrôner crayon, gomme, plume et pinceau, le dessin expert et savoureux de Philippe Dumas nous est infiniment précieux.

Bon nombre des livres de cet artiste sensible et inspiré prennent leur source avec authenticité dans les événements de sa vie familiale, ainsi Ce changement-là qui raconte la mort de son père, la série des Laura qui évoque ses deux aînés, Émile et Alice, Pêche à pied qui relate la connivence affectueuse d’une escapade en bord de mer avec son fils Jean, Robert et Louis qui narre des anecdotes vécues par ses « petits derniers » en Angleterre ou encore Fils Hermès où ses souvenirs personnels se mêlent avec la description du fonctionnement d’une entreprise parisienne.

Il donne même aux héros des contes le visage de ses proches parents et amis, ainsi de sa mère en Grand-mère du Chaperon Bleu marine, de son compère Boris Moissard qui lui servit de modèle pour de savoureux portraits  dont celui du berger de Une ferme, ou de ses neveux croqués princièrement dans La reine des abeilles des frères Grimm.

Nostalgique des villages et des maisons d’antan (César, le coq du village), il ressuscite des scènes de la vie rurale et bourgeoise avec une distance poétique teintée d’humour. Il partage en bon pédagogue sa connaissance des arts équestres avec ses jeunes lecteurs avec une érudition qui ne pèse jamais (L’équitation et l’école espagnole de Vienne et Nougatine). Même ses leçons de morale ou de savoir-vivre sont distillées avec une drôlerie irrésistible – indispensable Convive comme il faut – et une allégresse désinvolte qui leur ont assuré un durable succès.

Il dessine et peint aussi sur le motif et Dieppe à deux, fruit de sa vieille amitié avec Gérard Barthélémy qu’a édité Elizabeth Brunet, nous dévoile, comme Trajets qui illustre une méditation de Ulrike Blatter, une autre facette, bien séduisante, de son grand talent.

D’une culture éclectique et d’un esprit très ouvert, il excelle dans les illustrations des chansons et comptines du patrimoine (Au clair de la lune, Il pleut bergère et Le temps des cerises) et  revisite les contes traditionnels (Les  fées)  et même la Bible. Il a mis son humour élégant et distancié au service de très nombreux écrivains du passé et d’aujourd’hui, en vrac, Maupassant, Jarry, Hugo, Gautier, Mérimée, Dutourd, Aymé, Rostand, Voltaire, Hauff, Ardizzone, Rudigoz, Dickens, Topelius, Tchékhov, Gripari, Flaubert, Courtine, Carême, Edward Lee Master, Tourgueniev …

L’interpénétration de l’univers familial et de la littérature est particulièrement réussie  dans Victor Hugo s’est égaré, chef d’œuvre de complexité narrative et de virtuosité littéraire et graphique.

Les Portraits-devinettes d’auteurs illustres (École des loisirs, 1994), qui font l’objet de l’exposition de le Bibliothèque Départementale de la Somme, se moquent avec une irrévérence savante de ses gens de lettres préférés. Il y illustre avec brio les pastiches et anagrammes composés avec une aisance légère et néanmoins érudite par Anne Trotereau. Fille d’un peintre, née à Paris en 1944, cette brodeuse de talent qui crée des tableaux d’étoffe sur le thème des Contes de Perrault ou de Marcel Aymé, a écrit pour Philippe Dumas des textes, comptines et chansons visant la première enfance. Discrète, celle que son complice nomme parfois, non sans malice, « Anne Trop-Trop » ou « Âne Trot-Trot » est aussi l’auteur d’un roman nourri de ses souvenirs de petite fille. La teneur de ses pastiches littéraires en dit long sur sa maîtrise de l’écriture et son exceptionnelle connaissance des lettres françaises.

La virtuosité, l’allégresse désinvolte et la maîtrise d’un trait éminemment rapide, l’ouverture de deux esprits curieux, la spontanéité et la complicité amusée de leur double regard, la drôlerie des postures et des situations, une joyeuse irrévérence qui n’exclut pas l’admiration, font de cette cinquantaine de portraits des petits chefs-d’œuvre uniques en leur genre dans le paysage éditorial français.

dumas 

Agrégée de lettres modernes, professeur en collège, lycée, Ecole Normale et IUFM où elle enseigna jusqu’en 2002 la didactique du Français et la littérature de jeunesse, chargée de cours à l’Université de Picardie (Licence des Métiers du livre) depuis septembre 2005, Janine Kotwica écrit, voyage, expose : articles nombreux dans la Revue des Livres pour Enfants, Griffon, Parole, etc ; stages de formation à Abidjan, Tunis, Bucarest, Cotonou, Bamako, etc ; commissaire de nombreuses expositions d’illustrations originales dont Posthume sur mesure en hommage à André François et, dernière en date, les Portraits-devinettes d’auteurs illustres de Philippe Dumas. La prochaine sera consacrée à May Angéli et à Rudyard Kipling.

 

 

Henri Delpeux vient de mourir

 

 

 

 

 

     Henri Delpeux avait 80 ans et vivait seul dans une maison située dans un hameau de l’Yonne. Son ami était mort il y a trois ans et, plus encore que ce décès prévisible après une longue et douloureuse maladie, les commentaires des neveux de son compagnon sur le PACS de ces deux vieux messieurs et l’affection qui les liait l’avait profondément blessé.

      Il avait une toute petite retraite de marionnettiste et d’écrivain de livres pour enfants, livres dont vous trouverez les titres toujours en librairie. Il avait 80 ans, pas beaucoup d’argent et hébergeait les animaux, les sans-papiers, les adolescents en rupture familiale, et tous ceux qui frappaient à sa porte. Il aimait et protégeait tous ceux que notre société rejettent pour défaut de conformité.

     Depuis qu’il ne pouvait plus faire de tournées dans les écoles dans toute la France, il avait abandonné sont petit studio en banlieue parisienne. Il se concentrait sur les alentours de Sens et, en particulier, sur l’école du village. Et sa maison était remplie de marionnettes qu’il créait avec trois bouts de tissu, personnages fantastiques des nuits d’enfance.

     Tous les ans, il organisait à la Pentecôte trois jours de culture, où venaient des amis artistes de toute l’Europe, poètes, musiciens, acteurs, qui jouaient bénévolement pour le plaisir de partager un moment de culture et de création. Il faisait jouer une pièce de théâtre par des adolescents du coin, pièce qu’il écrivait, mettait en scène et pour laquelle il tarabustait durant l’hiver tout un village pour que les jeunes préparent le spectacle, réalisent les décors, atteignent un niveau de qualité conforme à ses exigences de professionnel. Michel, mon mari, avait dessiné le logo de cette fête annuelle.

     En 1993, avec des amies professeurs au Conservatoire de Musique de Nanterre, nous avions créé une association, ARSIS, pour permettre à des mômes qui apprenaient un instrument et dont les familles n’étaient pas musiciennes de passer ce cap difficile de la maitrise d’un instrument, quand le charme de la découverte fait place à des heurs de travail ingrat.

     Nous hébergions, mon mari et moi, les enfants dans notre maison, voisine de celle d’Henri. Henri leur faisait faire un stage de théâtre et leurs profs les faisaient travailler tous les jours en leur apprenant non seulement les bases mais aussi à préparer un concert. Et puis, à la fin de la semaine, on se réunissait dans la grange d’Henri pour une soirée de production culturelle avec les parents, grand-parents, amis des familles et on faisait la fête une partie de la nuit. Des dizaines d’enfants de Nanterre sont ainsi venus dans ce hameau de dix maisons découvrir le plaisir de la culture vivante, inventée, partagée, entre les vaches et les forêts.

     Depuis quelques années Henri était trop âgé pour continuer les stages mais beaucoup se souviennent de leur émerveillement de voir ce barbu maigrichon mélanger Tchékov, l’actualité et des contes pour enfants afin d’inventer des pièces magiques, à la mesure des jeunes acteurs amateurs et avec une frénésie de perfection pour chacun non seulement dans le dépassement mais aussi, et c’est cela qui était magique, dans l’adaptation de la difficulté à la capacité de chacun pour éviter l’échec.

     Henri est mort le 31 octobre, nous sommes tous venus hier l’accompagner dans sa dernière volonté, être incinéré, dans les lumières d’automne des côteaux de l’Yonne. Boudu le chien a trouvé une famille d’adoption, les oies, les chats sont orphelins et nous tous aussi. Et il va nous manquer à nous aussi.

     Nous sommes fier de l’avoir connu.

delpeux

Formatrice-consultante vacataire de profession, Marie-Laure Meyer est conseillère municipale de Nanterre et conseillère régionale d’Ile-de-France. Adhérente du Parti Socialiste depuis 1993, elle a publié Qui veut tuer la démocratie ? chez Denoël en 2003. Elle est représentante de la Région Ile-de-France au conseil d’administration de l’EPAD. Merci à elle pour nous avoir confié ce bel hommage.

 

 

 

 

 

Pierre Gripari

 

 

 

 

    Pierre Gripari est né d’un père grec et d’une mère normande, voué par atavisme à être ce voyageur tourné vers les mers intérieures entre mythes et réalités.

    Il fait khâgne à Louis le Grand en 1944 et se frotte à tous les métiers, nécessité ou goût de l’aventure obligent. Il est commis agricole, clerc coursier chez un notaire, pianiste dans des bals de campagne, engagé volontaire dans les troupes aéroportées, travaillant à la Mobil Oil jusqu’en 1957. On le retouve aussi clochard, poinçonneur de tickets de métro, promenant son miroir sur les bords des chemins. Détaché des biens matériels, mais amoureux des nourritures terrestes, l’œil vif et pétillant, il croque la vie à pleine dents, jamais avare de son érudition et de sa parole.

    « Il est attentif aux contacts humains, donc il n’est pas complètement pourri. » dira-t-on pour paraphraser l’un de ses héros, Phospore Noloc. Pessimiste certes, lucide à la limite du désespoir. Blessé peut-être, anarchiste et provocateur certainement.

    Marin dans l’âme sûrement. Comme Ulysse, il est l’homme de toutes les odyssées. Comm Alice et Pinocchio, il a traversé tous les miroirs, exploré et retourné les vérités et les mensonges : « Je suis quelque chose comme une sentinelle au bout du monde. »

    Il a lu tous les livres, la Bible et les contes. Perrault, Grimm, Lewis Caroll, Collodi et Afanassiev sont sans nul doute les auteurs qu’il emporterait sur son île déserte. Les théologiens, les philosophes, les idéologues et, sans doute, ses contemporains Queneau, Céline, Cioran, Sartre – celui de La nausée – ressurgissent en filigranne dans son œuvre avec les monuments classiques que sont Hugo, Zola, Kipling … Un véritable hommage d’écrivain aux bibliothécaires.

    Mais qui pourrait s’autoriser en vérité à parler de « Monsieur Pierre », le conteur de la rue Broca, sinon ses amis lecteurs privilégiés, les enfants ?

    « Monsieur Pierre, vous diront-ils, est une sorcière. » Ou, si l’on veut, au pays des mondes renversés, la fée des exclus, des laissés pour compte, des immigrés, qui fréquente la boutique de Papa Saîd ou le Bar des déménageurs, rue de la Folie Méricourt, là où les mots, précisément, déménagent.

    Pierre Gripari aimait, en vrai magicien surréaliste, débusquer la vie avec les mots les plus fous. Pour lui-même, il goûtait la saveur gourmande et la couleur des mots de passe, ses diableries pétries d’humour et de tendresse.

    Cet infatigable vampire littéraire de l’ombre, amateur de mystères, a donné aux enfants le meilleur de lui-même, sa part de lumière, la clef d’or, le sésame du bonheur, une musique incantatoire modulée sur la matière pauvres des bruits de la rue.

    La sorcière « Monsieur Pierre » vivait, c’est la vérité, dans un placard à balais avec, pour unique trésor, une machine à écrire et quelques boites à chaussures. Le dénuement absolu, sa liberté secrète, ouverte aux rencontres, sur les marges de la société.

    On lui prêtait les pires défauts. Alors, pour se venger, il en rajoutait jusqu’à l’absurde et l’irrémédiable. Une manière d’aggraver son cas, de jeter le trouble, le doute sur l’identité même de ses interlocuteurs.

    Dangereux, suspect, ainsi se voulait-il, pour brouiler les pistes, habile aux jeux de la parodie et de l’inversion. Prémonitoire, baroque à l’excès, il anticipait, en cette fin de siècle, sur l’effondrement des valeurs et des tragiques équilibres planétaires. Paradoxal : « L’homme, disait-il, n’est rien d’autre que le brouillon imparfait de la marionnette libre, sans fil. Pinocchio, car c’est de lui qu’il s’agit, vous l’avez deviné, représnte à la fois la promesse et la préfiguration de notre gloire futur. »

    Dieu et diable, ange déchu, éternel enfant, il chérit la mer, « noire, veloutée, métallique, vivante comme une chair ». « Je n’ai pas peur, disait-il, je joue à l’astronaute. Ma bulle est une fusée transparente, une flèche de cristal dans le ciel lumineux d’une planète inconnue, peuplée de poissons incroyables qui volent deça, delà, aussi familiers que les animaux de l’Eden. »

    L’incroyable odyssée de Phospore Noloc se termine un soir de Noël 1990, à l’aube d’une aire confuse et tourmentée dont l’apprenti sorcier ressentait toutes les souffrances. Entre les mains de ses éditeurs, à la Table Ronde, à l’Age d’Homme, chez Gallimard avec la complicité de Jean-Robert Gaillot, et surtout chez Grasset où Paulette Rosset l’accompagne avec une inlassable fidélité, il laisse son message d’amour.

    Les deux moitiés de lui-même, cette paire de chaussures usées qui ne parvenaient jamais à se rencontrer, l’une devant, l’autre en arrière et vice-versa, empêcheuses de marcher en rond, se rejoignent enfin, sauvées de la poubelle, par la grâce d’un petit garçon et d’une petite fille … de la rue Broca.

    L’écrivain et son double, l’enfant amoureux de l’enfance, s’il a entrevu l’étoile lointaine, est retourné vers sa mer originelle, la grande déesse obscure, profonde et salée, un soir de Noël, sans faire de bruit, à l’appel d’on ne sait quel chant, « vibration tragique d’une coupe à champagne ou de la coupole céleste ».

( texte paru dans le n° 41 – mars 1991 – du bulletin du CRILJ )

 

Né en 1925, mère manucure et médium, père ingénieur, Pierre Gripari abandonne ses études pour exercer divers petits métiers. Arrêtant de travailler pour écrire, il peinera à faire publier ses premiers textes. Indifférent à toute ambition matérielle, il s’accommodera  des années durant de la pauvreté. Iconoclaste souvent, anarchiste de droite certainement, il fréquenta vers la fin de sa vie – provocation ou conviction – des milieux plus extrèmes. Son œuvre la plus célèbre, Les contes de la rue Broca, parue en 1967, est composée d’un ensemble d’histoires mettant en scène le merveilleux dans le cadre familier d’un quartier de Paris et dont de nombreux personnages sont des enfants d’immigrés.

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