L’Abécédaire illustré de la littérature jeunesse : retour sur une course d’obstacles

par Jean-Paul Gourévitch

     Quand vous avez décidé de vous lancer dans une telle aventure, il y a toujours de bonnes âmes et de vrais amis pour vous décourager : « Tu en as pour 10 ans. », « Aucun éditeur ne te le prendra. », « Et le prix de vente ? Le coût des droits de reproduction ? Tu les as estimés ? »,  « Tu vas te mettre à dos tous les spécialistes. », « Plus tous ceux qui ne figureront pas dans l’ouvrage. » Et le pire, c’est qu’ils ont eu (presque) raison.

 . 10 ans ça suffit …

     Résumons. Parution en 1998 de La littérature jeunesse dans tous ses écrits 1529-1970 (Argos-CRDP de Créteil avec la collaboration du CRILJ), deux ans de ruminations, d’esquisses et de rencontres pour tester la pertinence d’un projet sur la littérature de jeunesse à toutes les époques et dans tous les pays. Première tentative syntéthique, en 2000, via la création de mon site Internet acrostiche  www.le plaisir.net avec un menu LE comme Littérature Enfantine. Mais, aussitôt, afflux de problèmes de gestion du temps, d’actualisation théorique, thématique et technique d’un site qui ne pouvait évidemment pas être exhaustif.

     Changement de cap donc et recentrage vers l’édition d’un livre qui serait à la fois encyclopédique et apéritif. Deux ans de préparation du dit ouvrage pour calibrer un projet fiable avec des pages prérédigées pour donner l’idée du document final. Trois ans de contacts décevants avec plusieurs éditeurs de la place toujours prêts à adhérer à l’idée mais pas à prendre la charge de la réalisation. Et, au final, un éditeur courageux, une équipe de contributeurs-relecteurs actifs, un iconographe-maquettiste inventif, plus trois ans d’aller-retours jours et nuits – je n’exagère pas – pour aboutir à la sortie de l’ouvrage en septembre 2013.

 . Non, rien de rien, non, je ne regrette rien …

     Imaginer de regrouper en un volume de moins de 400 pages toute la littérature jeunesse du XVIe siècle à aujourd’hui en France et dans les principaux pays étrangers avec l’ensemble des auteurs, illustrateurs, bédéistes, thèmes, héros, techniques, journaux, personnes ressources, etc, était un beau pari. Les lecteurs diront s’il est réussi. Il y aura inévitablement des oublis, des impropriétés, des inexactitudes, des coquilles. Plus des crispations sur certains des choix. Sauf qu’ils ont été, le plus souvent, le fait de plusieurs. Ceci dit : j’assume.

     On m’a déjà fait savoir :

 . qu’il n’y avait pas de table des matières : normal, l’Abécédaire fonctionnant selon l’ordre alphabétique.

 . que j’aurais pu séparer les auteurs et les illustrateurs : curieux et où fallait-il donc mettre les auteurs-illustrateurs ?

 . que j’aurais dû l’appeler « Dictionnaire » : mais un autre ouvrage usant de ce mot sortait à la même époque, dans un format et pour un public différent. Et puis, « Abécédaire », c’est un petit clin d’oeil à la littérature jeunesse.

 . qu’on dit littérature de jeunesse ou pour la jeunesse et non littérature jeunesse : beau débat de spécialistes ; je me suis rangé à l’avis de la majorité.

 . qu’il y a trop d’images et pas assez de textes. Voir donc, comme un complément, le Dictionnaire du livre de jeunesse paru au Cercle de la Librairie fin août 2013, gros volume de 992 pages que je ne considère pas concurrent du mien et que je cite dans ma bibliographie.

 . que la BD y occupe trop de place et les contemporains pas assez : mais l’Abécédaire couvre cinq siècles et les contemporains à peine 50 ans.

 . Petit acte de contrition à l’attention des lecteurs …

     J’admets néanmoins que je me suis un peu /beaucoup attaché au passé de cette littérature. Elle est moins connue des générations actuelles comme le montrent les interventions de formation que nous faisons les uns et les autres sur l’histoire de la littérature jeunesse. Dommage de passer à côté de tant de richesses et d’inventivité.

     J’admets encore qu’à vouloir survoler le vaste champ de la littérature de jeunesse à l’étranger, on peut donner le tournis ou perdre le cap.

     J’admets enfin que j’ai donné une place privilégiée à Hetzel aux dépens d’Hachette et des autres éditeurs du XIXe siècle. Question de conviction républicaine ? Pas seulement. Qui d’autre a orienté les auteurs et illustrateurs confirmés (Balzac, Sand, Dumas, Nodier, Grandville, Bertall) vers la littérature jeunesse, les a fait retravailler leurs textes et leurs images, a développé le marketing éditorial, a mis l’image dans le texte mais aussi le texte dans l’image, a inventé la couverture illustrée brochée et popularisé les cartonnages, lutté contre la contrefaçon, légitimé les droits d’auteur et a été, avec Jean Macé, le promoteur de la laïcité avant même que le terme connaisse l’audience que l’on sait ?

     La repentance n’ira pas plus loin. Pour le reste, c’estçuiquil’ditquil’est.

     Bonne dégustation.

 (novembre 2013)

 

Abécédaire illustré de la Littérature Jeunesse, Jean-Paul Gourévitch, L’atelier du poisson soluble, septembre 2013, 336 pages, 35,00 euros

Né en 1941, Jean-Paul Gourévitch est écrivain, formateur et consultant international. Il est l’auteur de près de cinquante ouvrages de nature et de forme très différentes : études, essais sur des problèmes de société, anthologies, romans pour adultes et pour jeunes lecteurs, biographies dont celle d’Hetzel, en 2005, au Serpent à plumes. La littérature pour la jeunesse est l’un de ses centres d’intérêt les plus constants et il a, en toute indépendance, plusieurs fois documenté le sujet. Notons, outre son site et  les anthologies réalisées avec le concours du CRILJ, Images d’enfance, quatre siècles d’illustration du livre pour enfants, chez Alternatives en 1994. Son roman Le gang du métro (Hachette jeunesse, 2000) est interdit de vente, dans ses locaux, par la RATP. A paraitre en mars 2014, Les petits enfants dans la grande guerre aux éditions De Borée.

Hetzel découvreur de Jules Verne (et bien plus encore)

 

    L’année Jules Verne nous offre l’occasion d’une redécouverte, celle de son éditeur Hetzel. C’est Pierre-Jules Hetzel qui a lancé et, pour certains, « inventé » Jules Verne. Aujourd’hui, c’est grâce à Jules Verne qu’on prend la mesure de ce qu’a représnté Hetzel dans l’histoire de l’édition

Hetzel dans son siècle

     Hetzel (1814-1886) est le premier éditeur « moderne ». Il a inventé la marketing littéraire, combattu la contre-façon, mis en place une politique de droits pour ses auteurs avec lesquels il a négocié âprement sur la forme et sur le contenu de leur ouvrage pour obtenir la qualité éditoriale qu’il exigeait.

    C’est aussi un extraordinaire découvreur de talents : outre Jules Verne, il a publié Balzac, Musset, Sand, Hugo, Daudet, Stendhal, Proudhon, Michelet, Erckmann-Chatrian et le premier ouvrage de Zola, les Contes à Ninon. Il a accueilli dans sa maison des textes artistiques ou scientifiques de Flammarion, Guinet, Mendelsohn, Viollet-le-Duc. Il a également fait connaitre aux lecteurs français Andersen, Goethe, Poë, Tourghéniev, Tolstoï.

    C’est un vrai directeur artistique. Les illustrateurs auxuels il fait appel comptent parmi les gloires reconnues du XIXe siècle : Granville, Gavarni, Bertal, Gustave Doré. Mais il mobilise aussi une nouvelle génération de « reporters d’images » – Riou, Férat, De Neuville, Benett, Georges, Roux – pour donner de la vraisemblance aux images des Voyages Extraordinaires de Juless Verne.

    C’est un républicain laïc, avant que le mot laïcité n’entre dans Le Littré, qui a apporté un concours décisif à la fondation de la Seconde Répubique, s’est exilé à Bruxelles après le coup d’état du 2 décembre 1951 jusqu’à l’amnistie de 1859, a milité pour rétablir la concorde entre les Français après les épreuves de la Commune de Paris.

    C’est encore un auteur qui signe P.J. Stahl et qui, dès ses premiers écrits, se signale par des coups de maître : les Scènes de Vie Privée et Publiques des animaux (1840-42) avec la complcité de l’illustrateur Grandville et des plus grands écrivains de l’époque ; le Diable à Paris (1844), ouvrage à tiroirs sur le même modèle ; le Voyage où il vous plaira (1943), fantaisie quasi surréaliste. Mais, après des chroniques romanesques, des essais et des récits moralistes ou autobiographiques, il sa se consacer principalement – et les lecteurs de le revue du CRILJ s’en souviennent – à la littérature de jeunesse.

Hetzel et la littérarure de jeunesse

L’idée maîtresse d’Hetzel qand il fonde en 1843 son Nouveau Magasin des Enfants, c’est de proposer à la clientèle enfantine les œuvres des meilleurs écrivains de son temps : Balzac, Sand, Nodier, Dumas… L’éditeur part en guerre contre la « tisane littéraire », convaincu qu’il faut, quand on s’adresse aux enfants « ne semer que du bon grain… et monter aussi haut que puisse atteindre l’esprit humain ». Persuadé que l’image joue un rôle majeur dans le goût des enfants pour la lecture, il met en place avec Tony Johannot, un procédé qui intègre l’image dans le texte et permet une mise en scène de la page. Son grand projet, quand il rentre d’exil, c’est de créer un journal éducatif pour la jeunesse, son Magasin d’Educatin et de Récréation qu’il lance en 1984 av’ec le concours de Jean Macé, le futur fondateur de la Ligue de l’Eseignement, et… de Jules Verne recruté pour donner une caution scientifique au journal mais qui y donnera surtout, en prépublication, ses romans d’aventures. Ce Magasin sera prolongé par une Bibliothèque d’Education et de Récréation et, pour les plus jeunes, par la collection des Albums Stahl de Mademoiselle Lili, une héroïne due au talent du dessinateur Froelich. Il écrit également lui-même des adaptations-traductions comme les Patins d’argent ou Maroussia.

Hetzel et Jules Verne

     Mais c’est avec Jules Verne qu’Hetzel réalise pleinement son ambition : être, enfin, à l’abri des soucis d’argent, disposer d’un auteur célèbre qui lui fournit deux ouvrages par an, mettre sa griffe personnelle sur les ouvrages que sa maison publie.

    Plusieurs « verniens » ont glosé sur les rapports entre la maison Hetzel et Jules Verne. Charles-Noël Martin a, par exemple, soutenu, que Jules Verne aurait gagné un million et les Hetzel trois fois plus. Il y a ici confusion entre bénéfice et chiffre d’affaires. Au-delà des frais d’impression, de promotion, d’illustration et de distribution que supporte l’éditeur, il faut tenir compte des invendus qui reste à sa charge et du temps qu’il passe à relire et corriger les textes de l’auteur. Du vivant de Pierre-Jules Hetzel, Jules Verne se vend bien mais ce ne sera pas toujours le cas quand son fils Louis-Jules prendra sa succession, et encore moins quand Michel Verne tentera, après la mort de son père, de mettre en forme ses brouillons pour en faire des œuvres. Et Hetzel n’a cessé d’intervnir dans la rédaction de chacun des Voayages Extraordinaires, supprimant lourdeurs et répétitions, demandant ici qu’on rajoute une péripétie, là qu’on transforme un personnage, proposant des aménagement,, modifiant les dénouements et parfois même refusant l’ouvrage comme ce fut le cas pour Paris au XXe siècle, rédigé en 1863, un « livre de débutant » qui devra attendre 1994 pour être publié par Hachette et par le Cherche-Midi.

    En fait Hetzel et Jules Verne qui ont connu au départ de leur carrière des problèmes d’argent ont trouvé leur avantage dans cette collaboration. Le premier a pu faire agrandir et embellir sa maison de campagne à Bellevue et le second a acheté successivement ses trois bateaux, le Saint-Michel 1, le Saint-Michel 2 et surtout le Saint-Michel 3, un bateau à vapeur de 28 mètres de long qui lui permet d’accomplir des croisières en Méditerranée et dans les Mers du Nord.

    Au-delà des arrangments financiers que Jules Verne à plusieurs fois renégocié avec Hetzel, Jules Verne et Hetzel ont contracté un vrai « mariage » – c’est le mot qu’emploie Jules Verne. Mariage qui va élargir l’audience des œuvres pour la jeunesse à l’ensemble du public populaire et qui, conforté par les illustrations et les cartonnages de luxe que la maison Hetzel multiplie, touche aussi la clientèle des amoureux des livres.

    Ce mariage crée une double postérité. Hetzel à joué auprès de Jules Verne le rôle d’un père spirituel qui l’a mis au monde de la littérature. Jules Verne, au fil des années, représente pour Hetzel l’écrivain à succès que Stahl, pris par son destin d’éditeur, n’a pas su devenir.

( texte paru dans le n° 84 – juin 2005 – du bulletin du CRILJ )

 

Né en 1941, Jean-Paul Gourévitch est écrivain, essayiste, formateur, consultant international, spécialiste de l’Afrique et des migrations. Docteur en sciences de l’information et de la communication, il a enseigné l’image politique à l’Université de Paris XII et contribué à l’élaboration de l’histoire de la littérature de la jeunesse et de ses illustrateurs par ses ouvrages et ses expositions. Citons Les enfants et la poésie (l’Ecole 1969), Images d’enfance: 4 siècles d’illustration du livre pour enfants (Alternatives 1994), La littérature de jeunesse dans tous ses écrits 1520-1970 (CRDP Créteil 1998). Une douzaine d’ouvrages pour les enfants dont Le gang du métro (Hachette Jeunesse 2000) interdit à la vente dans l’enceinte du métropolitain par la RATP. Il travaille actuellement à un Abécédaire de la littéarature jeunesse à paraitre en 2013 à l’Atelier du Poisson Soluble.

Cela n’engage que moi

       Jean-Paul Gourévitch, je le connais depuis 1969. Il n’est pas au courant. Jeune enseignant dans une école française en Tunisie, attentif aux débats qui aboutiront au plan de réforme de l’enseignement du français à l’école élémentaire et titilllé par ce qu’il était dit de la poésie, je me procure Les enfants et la poésie que viennent de publier les Editions de l’école. L’étude me trouble car l’auteur n’est pas loin de conclure, contre le mouvement que je crois voir s’amorcer, que poésie et école sont peut-être bien incompatibles.

       enfants-et-poesie3

 

   De retour en France, je ne rencontrerai finalement Jean-Paul que peu de fois. La plus importante sera lorsque, pour l’édition 1992 du Salon du Livre pour Enfants et Adolescents de Beaugency, il réalisera l’exposition « 150 ans d’illustration pour les enfants ou les tribulations de l’image 1800-1950 ». Travail remarquable et, qu’on se le dise, l’exposition est toujours empruntable.

      J’aime, chez Jean-Paul Gourévitch, le goût qu’il a de la recherche du texte rare,  de l’image inédite, du document qui, notamment dans le domaine de l’histoire de la littérature de jeunesse, vient compliquer la doxa des discours dominants. A cet égard, le recensement qu’il fit pour trois numéros spéciaux du bulletin du CRILJ, parcourant son sujet d’Erasme à la seconde guerre mondiale, en est la parfaite illustration. Textes de références et discours d’accompagnement tissent une histoire des livres pour enfants  qui, préférant le document référencé à la glose incertaine, échapppe aux simplifications douteuses et aux significations univoques. La lecture en continu des trois fascicules est un vrai régal et, pour les curieux d’aujourd’hui, la mise à jour parue dans la collection Argos du CRDP de l’académie de Créteil sous le titre La littérature de jeunesse dans tous ses écrits, court jusqu’en 1970. Un peu avant, en 1994, Images d’enfance, publié aux Editions Alternatives, déroulait une synthèse de quatre siècles d’illustration du livre pour enfants particulièrement stimulante où, par exemple, preuve nous était apportée qu’au XIXième siècle, l’image, déjà, faisait du marketing.

      Parmi les travaux plus récents de Jean-Paul Gourévitch, j’ai un faible pour Mémoires d’enfance paru aux éditions Le pré aux clerc en 2004. Citations d’écrivains et images de la collection Jacques Gimard se confrontent en huit thématiques impeccables. Ecrits et représentations ne sont pas toujours d’accord. C’est très bien comme cela. Le compilateur apporte en outre, dans les éditoriaux de chaque chapitre, les éléments qui permettent au lecteur de comprendre que « le discours sur l’événement rhabille les acteurs en dénudant l’action ». C’est quand même autre chose qu’un énième « beau livre » sur la nostalgie sûre d’elle-même des temps d’avant.

 (  « Griffon » n° 216 – mars-avril 2009 – Jean-Paul Gourévitch )

 

Maître-formateur récemment retraité, André Delobel est, depuis presque trente ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national.