Quand les enfants font des livres

Le samedi 16 janvier 2010 a eu lieu à la bibliothèque l’Heure Joyeuse, rue des Prêtres-St-Séverin à Paris, sous l’intitulé Petites empreintes et livres d’art : si les enfants se mettent à faire leurs livres, une passionnante journée d’étude.

     En ouverture, Jean-Claude Utard, adjoint au chef du bureau des bibliothèques et de la lecture à la ville de Paris, explique que cette journée répond aux principes historiques de l’Heure joyeuse, l’accent étant mis sur l’enfant acteur, l’enfant créateur. Elle participe de cette volonté d’assurer une continuité entre praxis et théorie et s’inscrit dans la politique des bibliothèques de la ville. Jean-Claude Utard précise qu’en 2009 des ouvertures de nouvelles bibliothèques ont été réalisées (Chaptal et Quartier de la Réunion) et que le budget pour les acquisitions a été maintenu. Cette rencontre, ajoute-t-il, a longuement muri. C’est le résultat de contacts pris lors du Mai du livre d’art, d’un travail avec Catherine Binon, artiste plasticienne, une suite à l’exposition et aux ateliers de 2009 autour des empreintes, de la gravure et de la fabrication de livres par les enfants.

    Les participants ont ensuite été conviés à entrer dans un moment d’art et de pensée en écoutant, lues par le comédien Greg Germain, les réponses d’Edouard Glissant à des questions comme : comment imaginez-vous une éducation de la différence ? Comment rendre compte de la créolisation ? Pensez-vous qu’un nouvel imaginaire passe par les enfants ? Nous retiendrons qu’il n’y a pas de règle pour cette éducation. La seule orientation est d’inviter à imaginer, à renouveler nos perceptions. Des éléments sont porteurs et déclencheurs d’imaginaire : les cartes, les déserts, les sommets de montagnes, les fleuves navigables ou non. Partons des florilèges sur ces espaces. D’autre part, enseignons les convergences plutôt que les différences. Les enfants sont plus ouverts que les adultes, confondent moins racines et enfermement. Leur imaginaire est inattendu, rebelle. Mais il n’y a pas de révolte incontrôlable, donc sans fruit. Facilitons la relation, l’art de la relation au « tout monde ».

    Emmanuel Pernoud, historien de l’art, parle des mouvements d’avant-garde, de leur production, de leurs apports dans le rapport adulte/enfant. L’art enfantin a nourri l’art moderne et l’enfance devient la substance même de l’art. Pour lui, les représentations de l’enfant dans les arts et dans l’illustration permettent d’établir des parallèles. Livres pour enfants et œuvres d’art se répondent. Le jeu, dans ces deux supports peut être pédagogique mais aussi pure gratuité, associé à la création et même à la transgression. On peut trouver dans les illustrations un idéal d’enfance avec aussi des contre exemples qui s’adressent à l’enfant lecteur. En littérature, le  personnage de Cosinus est à l’image de l’enfant, résistant. L’intervenant s’appuie sur les créations de Maurice Boutet de Monvel, illustrateur de livres pour enfants, sur des œuvres de Bonnard, Promenade des nourrices, de Picasso, de Félix Vallotton. Il rappelle la fantaisie des compositions de Claude Debussy et de Maurice Ravel où l’écart à la règle est dissonance mais aussi jeu.

    Le jeu est source première des artistes. Pablo Picasso peint des jeux avec règles mais utilise aussi des assemblages hybrides, combine des matériaux. L’artiste d’avant-garde est entre le jeu et la création, explore les deux. Le jeu est visible chez Henri Matisse, Kasimir Malevitch, Max Ernst, Otto Dix, Alexander Calder, Philippe Garcia. L’enfance est tenue comme génie brut. Les réalisations de Jean Dubuffet ou du mouvement Cobra ont été comparées à celles des enfants mais ici les représentations des artistes sont feintes. Le dessin d’enfant a intéressé les artistes. Paul Klee avait conservé certains de ses propres dessins d’enfant – dont plusieurs sont intégrés, signés, dans le catalogue de son œuvre – puis ceux de son fils Félix. Matisse, Picasso, Miro, se penchèrent non moins, avec une attention admirative, sur les dessins de leurs enfants ; mais aussi, plus tard, les membres du groupe Cobra (en particulier Karel Appel) et Jean Dubuffet (en 1939/1940 déjà), constituèrent leurs propres collections. Selon Picasso, il ne faut pas imiter l’enfant mais faire comme lui : « Il m’a fallu, dit-il, toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. » Un livre : L’invention du dessin d’enfant en France, à l’aube des avant-gardes d’Emmanuel Pernoud chez Hazan (2003).

    François Ruy Vidal revient sur sa carrière d’enseignant, d’auteur, d’éditeur. Il avait constaté combien l’illustration était descriptive, narrative et, pour lui, il fallait revenir à Gustave Doré, Granville, William Black, Jérôme Bosch, Breughel. Il plaide toujours  pour que l’enfant puisse ne pas être conditionné et privé de prise de conscience. « L’enfant rappelle à l’homme ce qu’il a été ». En tant qu’éditeur, il a aidé les artistes à s’exprimer à l’intention des enfants sans s’expurger. Il va raconter ses ouvrages comme La courte Echelle et Les métamorphoses d’Alala. Il rappelle ses souvenirs et revient sur ses 20 ans, en 1951, sur ses trois fées marraines et marâtres. Françoise Dolto, Christiane Faure, Mathilde Leriche ont, toutes les trois, eu une influence sur son travail – Françoise Dolto ayant aussi « assassiné » son travail.  

    Claude Ponti, auteur-illustrateur, présente le projet Muz et invite à visiter le site (lemuz.org). C’est un musée virtuel qui a reçu l’aide de la région Ile de France, d’éditeurs comme L’Ecole des Loisirs, Gallimard, et qui a de nombreux parrains. On y circule par thème, technique, âge, sexe, origine des artistes, etc. Il se compose d’une collection principale et de collections particulières (pédagogie Freinet, Constellation, collection Germaine Tortel). On y trouve des travaux conduits par l’association La Source. On peut y exposer temporairement des projets. Les enfants du monde ont ainsi l’occasion de communiquer. Ce site est bien dans l’esprit de pédagogues comme Célestin Freinet, Arno Stern, Maria Montessori, qui envisagent l’enfant créateur et non artiste, et dans la volonté d’échanger en utilisant les moyens de communication de son époque.

     Emmanuel Morin, plasticien, nous présente l’abbaye de Fontevraud et les projets artistiques conduits dans ce site prestigieux. Ils ont pour but de faire venir et de faire participer la population locale. Les artistes résidents ou invités montrent à leur manière les lieux. Les œuvres des enfants sont incorporées dans les expositions, conservées parfois dans différents espaces dont les écoles. Un projet a été  conduit autour des écrits de Jacques Le Goff sur le Moyen Age. La série des « cahiers » commencée avec Paul Cox puis continuée avec François Place peuvent être acquis.

     Beaucoup d’humour dans la communication de Roger Dadoun, philosophe et psychanalyste, qui emploie deux expressions qui vont de soi, et pourtant ! Enfant créateur, enfant héritier. L’enfance, la féminité sont liés, elles nous échappent. Comment le peuvent-elles,  alors qu’elles sont si concrètes ? Il y a un refoulement originel. C’est l’homme qui fait ce travail de refoulement en sectorisant, en découpant,  pour surmonter ce refoulement. Mais subsiste une volonté de connaître ce monde de l’enfance qui semble résister. L’enfant est à saisir comme ébauche et comme débauche. Ebauche est une image qui court dans tous les esprits. Lorsqu’il crée sa production est jugée incomplète par rapport à un modèle adulte parachevé. L’enfant pourrait être toutefois perçu comme l’ontogénèse récapitulant, reprenant le développement de l’espèce elle-même comme l’expose la loi de Haeckel. Ce serait une manière d’approcher l’enfant comme autocréateur et de voir dans  ses productions une compétence originaire, une capacité à travers des signes. Pourquoi y-a-t-il refoulement ? L’espèce humaine est une espèce qui ne se supporte pas. L’être humain est « dénaturé » car il ne dispose pas des atouts des autres espèces, en plus il le sait. C’est un « pervers polymorphe ». Il y a eu castration, une schize, une coupure. L’homme ne se supportant pas lui-même projette sur la femme et l’enfant. L’enfant lui est « insupportable » alors qu’il peut être charmant, parce qu’il interroge. C’est une interrogation de l’espèce donc c’est insupportable. L’enfant avenir est porteur d’une contradiction. L’enfant héritier, totalement héritier, n’est plus lui-même, mais il ne peut pas ne pas résister. Alors l’adulte est dérouté. L’enfant vit une étape difficile. Il faut se projeter d’une façon anthropologique et se dire qu’il est notre, semblable. Le mot d’enfant que l’adulte relève c’est la permanence de l’enfance qu’il écoute. Savoir porter l’enfance en soi toute sa vie, c’est porter l’ancien de l’espèce humaine.

     L’après-midi, la création et ses moyens d’expression sont abordés par plusieurs  intervenants, enseignants, plasticiens, illustrateurs. Un lien est fait entre la capacité de dessiner et la capacité d’écrire. Plusieurs définitions de l’enfant artiste se superposent. L’accompagnement est catalyseur de l’expression. Le maître est là pour aider à choisir le langage le mieux adapté à une envie de dire, de communiquer. Chaque personne peut  alors exprimer sa singularité. L’atelier artistique est un lieu de communication, un lieu d’expérimentation pour un travail sur soi et avec les autres.

     Les interventions de cette journée ont témoigné d’une valeur accordée à l’enfance se traduisant particulièrement dans la considération dévolue par les adultes aux productions et expressions des enfants. Elles sont une invitation à poursuivre le voyage en se rendant sur différents sites comme celui de l’abbaye de Fontevraud ou de Muz, en allant voir les livres-maison de la maison d’édition Homecooking, en regardant autour de nous les productions des nombreux lieux associatifs ou institutionnels de pratique(s) artistique(s).

    L’éducation nouvelle a souvent servi de référence, pour montrer comment ses préceptes sont repris. Les interventions nous renvoient aux travaux de Lévy Strauss et à ses propos : « Reste à savoir si c’est l’école qui a tort, ou une société qui perd chaque jour davantage le sens de sa fonction. En posant le problème de l’enfant créateur, nous nous trompons de sujet : car c’est nous-mêmes, devenus consommateurs effrénés, qui nous montrons de moins en moins capables de création. Angoissés par notre carence, nous guettons la venue de l’homme créateur. Et comme nous ne l’apercevons nulle part, nous nous tournons, en désespoir de cause, vers nos enfants. » (in Le regard éloigné, Plon, 1983 ; première publication dans La nouvelle revue des deux mondes en 1975).  art enfantin

Inspectrice d’académie et inspectrice pédagogique régionale vie scolaire honoraire,  Anne Rabany s’intéresse à la littérature pour la jeunesse depuis son entrée dans l’enseignement.  Elle a participé à différentes actions de promotion de la lecture : plans lecture de la ville de Paris et de l’académie de Créteil, développement des BCD, formation d’animateurs, tournées culturelles pour les centres de vacances de la CCAS/EDF, etc. Publications dans de nombreux périodiques (Textes et documents pour la classe, Ecole des parents, Monde de l’éducation …) Contributions à plusieurs ouvrages collectifs dont une étude sur « Les enfants terribles dans les albums » dans L’humour dans la littérature de jeunesse paru chez In Press en 2000. Anne Rabany intervient au niveau des masters 1 et 2 d’édition à Montauban (Université Toulouse II Le Mirail) ainsi qu’au Pôle Métiers du Livre de Saint Cloud (Université Paris X). Elle participe, au plan national, à l’activité quotidienne du CRILJ. Elle a rejoint le comité de rédaction de la revue Griffon.

 

 

 

 

Lire et puis voter

 

 

 

 

  

 Quand le plaisir de lire est associé à une véritable démarche citoyenne

     Depuis six ans, le CRILJ Bouches du Rhône, dont le siège est à Velaux, organise, dans des établissements scolaires, centres de loisirs, médiathèques et maisons de retraites, le « Prix Chronos » de littérature.

     Ce prix, créé par la Fondation Nationale de Gérontologie, propose aux participants de tous âges de lire des ouvrages ayant pour thème les relations entre générations, la transmission du savoir, le parcours de vie, la vieillesse, la mort et a pour objectif de  primer les meilleurs albums et romans traitant des relations entre générations et d’éduquer à la citoyenneté grâce au vote individuel.

     Dès l’engagement dans ce projet, en 2003, projet alors soutenu par la Direction Départementale de la Jeunesse et des Sports, nous nous sommes efforcés de former, soutenir et même aider financièrement les responsables de structures éducatives de plusieurs villes du département, intéressées : Les Pennes-Mirabeau, la Fare les Oliviers, Vernègues, le Tholonnet, St-Chamas, Vitrolles, Mallemort, le 13 ième arrondissement de Marseille, Berre.

     Cette action a été reconnue par l’obtention du « Prix D’Age en Age », qui récompense les associations qui font participer le plus de lecteurs d’âges différents, prix honorifique dispensé par la Fondation Nationale de Gérontologie.

     A Velaux, voilà cinq ans que nous prenons en charge l’organisation du Prix Chronos pour faire lire et voter les enfants des deux groupes scolaires, certaines classes du collège Roquepertuse, des enfants du centre de loisirs Evea, les jeunes du comité de lecture de la médiathèque et, cette année, des résidents de la maison de retraite, sans compter les adultes qui participent volontiers à cette aventure.

     Tous ces lecteurs se retrouvent le jour du vote, carte d’électeur en main, dans différents bureaux : médiathèque, maison de retraite et même, une année, mairie, tenus par un élu de la commune. A Velaux, la participation amicale des élus sollicités donne à l’évènement un caractère solennel.

     Les enfants se souviennent longtemps après de ce jour où, à tour de rôle, dans le calme et le respect des règles, ils sont passés par l’isoloir, ont mis le bulletin choisi dans l’urne, ont signé la feuille d’émargement et, pour certains, participé au dépouillement. Plusieurs « grands » sont fiers de présenter leur carte d’électeur précieusement conservée d’une année sur l’autre et quelle responsabilité pour ces petits de maternelle qui, cette année, sont arrivés avec la procuration de leur parents pour voter à leur place car, oui, les parents ont le droit de lire aussi et ils ont le droit d’exprimer leur choix !

     Une innovation cette année : la création, à Velaux, d’un prix de poésie, « le Prix Ronsard », demandé par les enseignants du primaire, présenté et organisé selon le même processus que le « Prix Chronos ».

     Ce prix a eu un tel succès et a eu des prolongements si prometteurs (voir l’exposition itinérante réalisée par l’atelier d’art graphique du CASL) que nous nous préparons à renouveler cette action qui permet de sensibiliser à la magie des mots et à l’art de la poésie. 

 

  chronos

Née à Tunis en 1941, Mireille Joly doit à son institutrice de CM2 sa passion pour les lectures partagées. Psychologue scolaire, formatrice en Ecole Normale, directrice de CVL, responsable pendant dix ans d’un organisme de formation, elle est depuis fort longtemps impliquée dans la promotion de la littérature de jeunesse : création de coins-lecture en milieu scolaire et en centres de loisirs, animation de BCD, introduction de la littérature pour la jeunesse dans la formation initiale des animateurs présentant le Bafa et le Bafd, mise en place de stages spécifiques. Adhérente du CRILJ depuis plus de vingt ans, elle est l’actuelle présidente de la section locale des Bouches du Rhône qui, dans le cadre de ses nombreuses activités, apporte un soutien sans faille au Prix Chronos.

 

 

 

 

Photocopillage et googlelisation

Récemment, une jeune institutrice bien intentionnée m’a invité dans sa classe après avoir commencé la lecture d’un de mes romans publié, en poche, chez un petit éditeur. Brandissant un exemplaire sorti de son sac, elle m’a révélé en désignant les feuilles agrafées posées sur chacune des vingt-cinq tables : « J’ai dû le photocopier, nous n’avons aucun budget pour l’achat des livres. »

    Rien d’exceptionnel, ce n’est pas la première fois que je me trouve confronté à ce problème. J’explique à l’enseignante que cette pratique coûteuse (et interdite) contribue à tuer le livre. Coûteuse ? Les écoles ont un budget pour l’achat de papier, de photocopieuses – sans parler de leur maintenance et des toners. Le coût réel de la photocopie d’un roman de 200 pages dépasse largement 4,80 euros … sans compter que l’objet final ressemble bien peu à un livre !

    Comme l’enseignante s’excusait d’avoir minoré mes bénéfices, je lui ai expliqué que je touchais … 0,22 euros par ouvrage. « Ce n’est donc pas si grave, me répondit-elle, je vous ai fait perdre cinq euros cinquante. »

    Hélas, c’est plus compliqué et c’est plus grave. Un ouvrage est rentabilisé par l’éditeur à partir de 2 ou 3 000 exemplaires vendus. Imaginons qu’une centaine d’enseignants fasse acheter à leur classe 25 exemplaires d’un ouvrage. L’éditeur rentre dans ses frais (et je touche 2500 fois 0,22 euros, c’est-à-dire 550 euros à la fin de l’année). Mais si les cent enseignants agissent comme mon institutice, l’éditeur ne vendra que 100 exemplaires dans l’année – ne croyez pas que ce soit si rare, hélas ! – et il devra bientôt mettre la clé sous la porte, outre le fait que je toucherai alors dans l’année 22 euros pour avoir écrit un roman qui m’aura demandé des semaines voire des mois de travail.

    La morale de cet incident en apparence mineur ? Certaines pratiques contribuent à tuer la création et le livre. On pense souvent que les auteurs vivent de l’air du temps, à l’image de cet éditeur (je préfère taire son nom) qui, en 1975, m’a jeté, face à mes prétentions : « Incroyable ! Non seulement je prends le risque financier de vous publier, non seulement vous allez avoir votre nom sur un livre, mais en plus vous voulez être payé ? » Bizarre : les enseignants, les éditeurs et leur personnel sont payés, mais le créateur, lui, devrait travailler gratis. C’est un peu comme si les gérants de supermarché jugeaient normal que les producteurs de tomates ne touchent rien. Après tout, c’est si agréable, le jardinage.

    Dans le même ordre d’idée, Google a mis tout en place pour la numérisation future de tout ce qui a été déjà publié, en France comme ailleurs. Vous doutez ? Eh bien tapez simplement « Google livres » sur votre moteur de recherche, suivi du nom de n’importe quel écrivain vivant, moi si vous voulez, et vous constaterez que ses titres sont déjà tous répertoriés avec éditeur, nombre de page, résumé, extraits. Sympathique, n’est-ce pas ? L’accès futur serait gratuit – et tant pis pour les droits d’auteur – ce serait presque défendable, mais il n’y a que de naïfs internautes utopistes pour le croire. Google n’est pas une société à but non lucratif.

    La vérité est que tout a un coût, même lorsque l’on croit (ou que l’on juge) que ce devrait être gratuit. Que les élèves ne paient pas le livre que l’enseignant souhaite leur faire livre, d’accord. Mais la fabrication de cet ouvrage, de l’écriture à la vente en librairie, a un coût. Décider qui doit payer – la collectivité, l’utilisateur – est un autre débat.

  grenier

Né en 1945 à Paris, Christian Grenier sera professeur de lettres parce que ses parents, acteurs, ne souhaitent pas qu’il suive la même voie qu’eux. Le prix de l’ORTF qu’il obtient en 1972 pour son troisième roman, La Machination publié par GP, l’incite à écrire pour la jeunesse : textes de science-fiction, romans historiques, fantastiques, intimistes, policiers. Il travaille un temps dans l’édition comme lecteur et correcteur, rewriter, journaliste, directeur de collection, scénariste de bandes dessinées et de dessins animés pour la télévision (Les mondes Engloutis, Rahan). Quatre essais à propos de science-fiction dont, en 2003, La Science-fiction à l’usage de ceux qui ne l’aiment pas (Le Sorbier). Cofondateur de la Charte des auteurs et illutrateurs en 1975. Traduit en une quinzaine de langues, rencontrant très souvent ses lecteurs, il vit depuis 1990 dans le Périgord.

Italie che festa !

Forte présence de la littérature pour la jeunesse italienne au récent Salon du Livre et de la Presse Jeunese en Seine-Saint-Denis. Les acteurs du pays invité cette année ont assuré, pendant les six jours de la manifestation, une présence continue : librairie, expositions, ateliers, rencontres, débats, dédicaces, café littéraire, salade de pâtes et tiramisu. Au rendez-vous de 10 heures du lundi 30 novembre participaient Antonio Monace, coordinateur du groupe jeunesse de l’Association des Editeurs Italiens et Hélène Wadowski, présidente du groupe jeunesse du Syndicat National de l’Edition. Fabio Gambaro modérait et Anne Rabany prenait des notes à la volée.

      En Italie comme en France, on constate que les filles lisent plus que les garçons. De 6 à 10 ans on compte 51,8 % de lecteurs et entre 11 et 14 ans 68%. Ces constats peuvent s’expliquer par le fait que la lecture est une activité solitaire qui demande une « collaboration lecteur/auteur ». Par ailleurs l’imaginaire est sans doute une dimension plus féminine. Il n’y a pas de concurrence entre les livres et les jeux. Les lecteurs qui lisent beaucoup jouent et regardent internet. Par contre l’inverse n’est pas vrai.

     En France, les livres d’éveil petite enfance, c’est-à-dire pour les moins de huit ans, permettent d’atteindre 39% du chiffre d’affaire. Le documentaire représente 11% et le roman 50%. Il y a 20 ans un grand lecteur lisait plus de cinquante livres par an. On considère aujourd’hui bon lecteur celui qui lit 20 livres par an. Le nombre de lecteurs a toutefois augmenté. 62% des filles lisent plus d’un livre par an et 58% des garçons lisent un livre par an. Le temps passé à lire a changé. Il y a les journaux, les écrans, les activités d’écriture pour les échanges en ligne.

Les structures publique et les aides

    En Italie, les éditeurs ont, depuis 2009, un « Centre du Livre » et l’état finance l’édition à raison de 1,5 millions d’euros.

    Les bibliothèques scolaires et publiques achètent en France pour 75 millions d’euros, mais pour l’Italie, ce n’est que 15 millions d’euros. La France dispose d’un bon réseau de bibliothèques, de CDI et de BCD.

     Pour le correspondant italien, la lecture est une vertu civile en France mais une vertu domestique en Italie.

Les librairies

      En 1972 s’est ouverte en Italie la première librairie spécialisée et le mouvement s’est accéléré en 1990. Des librairies se sont crées avec souvent une personne venant du monde de l’édition. Il y a des compétences en ce qui concerne le livre, un peu moins en ce qui concerne les lecteurs.

     En France plusieurs réseaux témoignent de l’activité des libraires : le réseau Sorcière, la FNAC, Eveil et Jeux, les librairies Chantelivre, d’autres, plus petites, indépendantes. Dans ces lieux, plus de la moitié du chiffre d’affaire provient de vente de nouveautés, ce qui montre l’importance du  travail militant.

Données sur la situation en Italie et en France

 

Italie

 

France

 

   Chiffre d’affaire : 150 millions.

   Chiffre d’affaire : 320 millions. (selon SNE)

 2000 nouveautés pour 4000 titres annuels.

5000 nouveautés pour 12000 titres annuels. La littérature pour la jeunesse c’est de 11% à 16% de l’édition globale. 205 millions d’exemplaires produits, 90 millions vendus.

Dépense moyenne par enfant en livres : 11 euros par an.

Dépense moyenne  par enfant en livres : 27 euros par an.

   Tirage moyen : 1900 exemplaires.

   Tirage entre 6000 à 8000 exemplaires.

179 maisons dont les 12 plus grandes représentent  la moitié des livres publiés. Les éditeurs possèdent plus de la moitié des 200 librairies.

120 maisons. Beaucoup de très petites publiant un ou deux titres par an.

Les exportation sont en croissance, de 300 à 1000 titres entre 1980 et 2009 1300 titres par an proviennent désormais de l’étranger. L’Italie traduit 100 titres par an venant de France.

Le nombre de traductions dépend du secteur et le roman est le secteur qui comporte le plus de traductions. La France traduit 45 titres par an venant de l’Italie.

   Une spécificité italienne : les illustrateurs.

Le nord de l’Europe est marqué par le roman, c’est très net en Allemagne où l’idée de première lecture a disparu. La France développe une politique d’illustrateurs.

Editeurs « jeunesse » en Italie

     Les grands : Mondadori, Einaudi Ragazzi, Fabbri, De Agostini Ragazzi, Salani, Giunti, Motta juniot. Mondadori, Bompiani, Feltrinelli, Giunti, Salani, Laterza, Rizzoli, Mauri Spagnol prennent plus de deux tiers du marché et sont à la fois éditeurs et distributeurs.

     Ils possèdent plus de la moitié des 2000 librairies.

     D’autres qui ont su s’approprier des espaces créatifs et commerciaux intéressants, dont les plus importantes sont Arka, Art’è, Babalibri, Nord-Sud, Il Castoro, Fatatrac, Editoriale Scienze.

     De plus petits tels que Città Aperta, Edizioni Corsare, e/o, MC, Nuove Edizioni Romane, Orecchio Acerbo, Sinnos, Editions du Dromedaire, Zoolibri. En Italie comme en France les petits éditeurs se multiplient.

    Plus petits encore, indépendants et créatifs : Topipittori, Orecchio Acerbo, Zoolibri, Lapis, Interlogos, Babalibri. 

Les auteurs actuels très diffusés

     Les auteurs italiens se vendent bien et certains illustrateurs sont connus ou, pour se faire connaîtren travaillent à l’étranger. Quelques noms : Elisabetta Dami, Bianca Pitzorno, Andrea Molesini, Domenica Luciani, Emanuela De Ros, Giovanni Rodari, Francesco D’adamo, Angela Nanetti, Beatrice Masini, Luciano Comida

 Foires et prix

     Des librairies motivées, Giannino Stoppani à Bologne, Libri liberi à Florence, Fiaccadori à Parme, organisent le festival Minimondi avec l’association Hamelin.

     Ne pas oublier la Foire de Bologne et les prestigieux « Bologna Ragazzi Award ».

 

innocenti

Anne Rabany est membre du CRILJ depuis 1975. Elle a trouvé auprès de cette association les ressources et les accompagnements nécessaires à différents projets qui ont jalonné sa carrière : pour la mise en place des Bibliothèques Centres Documentaires, la formation des personnels lorsqu’elle était Inspectrice départementale puis directrice d’Ecole normale, pour l’animation et le suivi des Centres de Documentation et d’Information des collèges et des lycées en tant qu’Inspectrice d’Académie, Inspectrice Pédagogique Régionale Etablissement et Vie Scolaire et, actuellement, pour préparer des cours en tant qu’enseignante au Pôle du livre de l’Université de Paris X.

 

 

Images comme ça

 

 

 

 

 

 

      Dans une époque où les jeunes illustrateurs frais émoulus des écoles d’art sont devenus des virtuoses de la souris et du clavier, il demeure des artistes qui s’expriment avec le pinceau, la plume ou le crayon.

     Plus rares encore sont les graveurs, héritiers d’un longue et noble tradition, aquafortistes, lithographes et autres xylographes.

     C’est à cette dernière catégorie, infiniment précieuse, qu’appartient May Angeli

     Cette remarquable artiste, née en 1937, a fait ses débuts en illustrant au crayon, à la gouache et à l’aquarelle des récits où se manifestent sa générosité, son respect de l’enfant et son attrait pour les cultures du monde.

     En 1975, elle découvre le Maghreb qui devent une de ses sources d’inspiration privilégiée. Elle fait désormais de fréquents séjours en Tunisie où elle a noué des relations de travail et de  coeur.

     C’est en 1980, au cours d’un stage à Urbino, qu’elle a la révélation de la gravure sur bois.

     En 1992, Régine Lilensten, créatrice et directrice du Sorbier, toujours dynamique et inspirée, se laisse séduire par la force graphique de cette technique,.suivie très vite par d’autres éditrices dont Valérie Cussaguet (Thierry Magnier), Françoise Mateu (Seuil Jeunesse),  Amélie Léveillé (L’élan vert) et Caroline Drouault (Sorbier). Certains de ces livres xylogravés  (Chat, Dis-moi) ont fait date dans l’histoire du graphisme et ont été sélectionnés par la Biennale de Bratislava et la Foire de Bologne. C’est aussi en renouvelant cette  technique qui était tombée en désuétude qu’elle a créé de merveilleux livres pour tout petits (Carotte ou pissenlit ou Petit) et réalisé cinq  livres d’artistes très raffinés.

     Dans cette veine, elle a illustré, à la suite des dessins alertes nés de la plume de l’auteur  lui-même, Histoires comme ça (1ère édition, 1903) puis, récemment, Le Livre de la Jungle (1894 & 1898) de Rudyard Kipling.

     Un travail considérable: douze gravures pour chacune des douze Histoires, vingt-quatre planches pour Le Livre de la Jungle, plus les pages de garde, et de nombreuses vignettes. Une prouesse technique réalisée d’un coup de gouge précis et énergique, mais aussi un usage inspiré de la couleur, un sens aigu de la mise en page, et une sensibilité esthétique qui font de cet ensemble une réussite exceptionnelle.

     Peintre de la nature, elle a su capter la luxuriance des jungles et la présence charnelle des animaux, avec poésie, humour, vigueur et tendresse.

     Il est passionnant de voir comment, un siècle après, cette femme d’aujourd’hui a pu exprimer, par delà les divergences historiques, sociales et géographiques, la séduction, la dérision et la violence des contrées exotiques fréquentées par Rudyard Kipling. De Bombay (1865) à Londres (1936), ce fils du conservateur du musée de Lahore, est expédié à 6 ans en Angleterre pour y parfaire, durant 11 ans, son éducation. Les souffrances de son enfance délaissée, les nombreux voyages de sa  carrière de journaliste et les deuils de sa vie familiale  (il perd, de maladie, une de ses deux filles, et son fils est tué à la giuerre), ont nourri une oeuvre sensible et imaginative où sont magnifiées les multiples cultures de son Inde natale.

     C’est dans cet intérêt commun pour les civillisations lointaines, l’amour de la nature et des animaux et l’émotion de sentiments éternels, que May Angeli et Rudyard Kipling se rejoignent pour notre plus grand bonheur.

  angeli

Agrégée de lettres modernes, professeur en collège, lycée, Ecole Normale et IUFM où elle enseigna jusqu’en 2002 la didactique du Français et la littérature de jeunesse, chargée de cours à l’Université de Picardie (Licence des Métiers du livre) depuis septembre 2005, Janine Kotwica écrit, voyage, expose : articles nombreux dans la Revue des Livres pour Enfants, Griffon, Parole, etc ; stages de formation à Abidjan, Tunis, Bucarest, Cotonou, Bamako, etc ; commissaire de nombreuses expositions d’illustrations originales dont Posthume sur mesure en hommage à André François. et, dernières réalisations en date, les Portraits-devinettes d’auteurs illustres de Philippe Dumas et Images comme ça consacrée à May Angéli.

 

 

 

Philippe Dumas dans la Somme

 

 

 

 

 

L’auteur-illustrateur Philippe Dumas est né à Cannes en 1940. Après des études à l’École des Métiers d’Art et à l’École Nationale supérieure des Beaux-Arts, il commence, en 1971, à créer d’abord pour les adultes puis, en 1976, pour les enfants, la plupart de sa belle centaine de livres paraissant à L’École des loisirs. Il y alterne les grands albums élégamment aquarellés et les petits livres griffés de petits dessins à la plume très alertes, au trait empreint d’un humour tendre et ébouriffé ou d’une ironie réjouissante, acérée sans méchanceté. Il se réfère avec admiration à Töpffer, Busch, Samivel et André François. Dans un  temps où les jeunes illustrateurs collent et bricolent et où l’ordinateur tente de détrôner crayon, gomme, plume et pinceau, le dessin expert et savoureux de Philippe Dumas nous est infiniment précieux.

Bon nombre des livres de cet artiste sensible et inspiré prennent leur source avec authenticité dans les événements de sa vie familiale, ainsi Ce changement-là qui raconte la mort de son père, la série des Laura qui évoque ses deux aînés, Émile et Alice, Pêche à pied qui relate la connivence affectueuse d’une escapade en bord de mer avec son fils Jean, Robert et Louis qui narre des anecdotes vécues par ses « petits derniers » en Angleterre ou encore Fils Hermès où ses souvenirs personnels se mêlent avec la description du fonctionnement d’une entreprise parisienne.

Il donne même aux héros des contes le visage de ses proches parents et amis, ainsi de sa mère en Grand-mère du Chaperon Bleu marine, de son compère Boris Moissard qui lui servit de modèle pour de savoureux portraits  dont celui du berger de Une ferme, ou de ses neveux croqués princièrement dans La reine des abeilles des frères Grimm.

Nostalgique des villages et des maisons d’antan (César, le coq du village), il ressuscite des scènes de la vie rurale et bourgeoise avec une distance poétique teintée d’humour. Il partage en bon pédagogue sa connaissance des arts équestres avec ses jeunes lecteurs avec une érudition qui ne pèse jamais (L’équitation et l’école espagnole de Vienne et Nougatine). Même ses leçons de morale ou de savoir-vivre sont distillées avec une drôlerie irrésistible – indispensable Convive comme il faut – et une allégresse désinvolte qui leur ont assuré un durable succès.

Il dessine et peint aussi sur le motif et Dieppe à deux, fruit de sa vieille amitié avec Gérard Barthélémy qu’a édité Elizabeth Brunet, nous dévoile, comme Trajets qui illustre une méditation de Ulrike Blatter, une autre facette, bien séduisante, de son grand talent.

D’une culture éclectique et d’un esprit très ouvert, il excelle dans les illustrations des chansons et comptines du patrimoine (Au clair de la lune, Il pleut bergère et Le temps des cerises) et  revisite les contes traditionnels (Les  fées)  et même la Bible. Il a mis son humour élégant et distancié au service de très nombreux écrivains du passé et d’aujourd’hui, en vrac, Maupassant, Jarry, Hugo, Gautier, Mérimée, Dutourd, Aymé, Rostand, Voltaire, Hauff, Ardizzone, Rudigoz, Dickens, Topelius, Tchékhov, Gripari, Flaubert, Courtine, Carême, Edward Lee Master, Tourgueniev …

L’interpénétration de l’univers familial et de la littérature est particulièrement réussie  dans Victor Hugo s’est égaré, chef d’œuvre de complexité narrative et de virtuosité littéraire et graphique.

Les Portraits-devinettes d’auteurs illustres (École des loisirs, 1994), qui font l’objet de l’exposition de le Bibliothèque Départementale de la Somme, se moquent avec une irrévérence savante de ses gens de lettres préférés. Il y illustre avec brio les pastiches et anagrammes composés avec une aisance légère et néanmoins érudite par Anne Trotereau. Fille d’un peintre, née à Paris en 1944, cette brodeuse de talent qui crée des tableaux d’étoffe sur le thème des Contes de Perrault ou de Marcel Aymé, a écrit pour Philippe Dumas des textes, comptines et chansons visant la première enfance. Discrète, celle que son complice nomme parfois, non sans malice, « Anne Trop-Trop » ou « Âne Trot-Trot » est aussi l’auteur d’un roman nourri de ses souvenirs de petite fille. La teneur de ses pastiches littéraires en dit long sur sa maîtrise de l’écriture et son exceptionnelle connaissance des lettres françaises.

La virtuosité, l’allégresse désinvolte et la maîtrise d’un trait éminemment rapide, l’ouverture de deux esprits curieux, la spontanéité et la complicité amusée de leur double regard, la drôlerie des postures et des situations, une joyeuse irrévérence qui n’exclut pas l’admiration, font de cette cinquantaine de portraits des petits chefs-d’œuvre uniques en leur genre dans le paysage éditorial français.

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Agrégée de lettres modernes, professeur en collège, lycée, Ecole Normale et IUFM où elle enseigna jusqu’en 2002 la didactique du Français et la littérature de jeunesse, chargée de cours à l’Université de Picardie (Licence des Métiers du livre) depuis septembre 2005, Janine Kotwica écrit, voyage, expose : articles nombreux dans la Revue des Livres pour Enfants, Griffon, Parole, etc ; stages de formation à Abidjan, Tunis, Bucarest, Cotonou, Bamako, etc ; commissaire de nombreuses expositions d’illustrations originales dont Posthume sur mesure en hommage à André François et, dernière en date, les Portraits-devinettes d’auteurs illustres de Philippe Dumas. La prochaine sera consacrée à May Angéli et à Rudyard Kipling.

 

 

Henri Delpeux vient de mourir

 

 

 

 

 

     Henri Delpeux avait 80 ans et vivait seul dans une maison située dans un hameau de l’Yonne. Son ami était mort il y a trois ans et, plus encore que ce décès prévisible après une longue et douloureuse maladie, les commentaires des neveux de son compagnon sur le PACS de ces deux vieux messieurs et l’affection qui les liait l’avait profondément blessé.

      Il avait une toute petite retraite de marionnettiste et d’écrivain de livres pour enfants, livres dont vous trouverez les titres toujours en librairie. Il avait 80 ans, pas beaucoup d’argent et hébergeait les animaux, les sans-papiers, les adolescents en rupture familiale, et tous ceux qui frappaient à sa porte. Il aimait et protégeait tous ceux que notre société rejettent pour défaut de conformité.

     Depuis qu’il ne pouvait plus faire de tournées dans les écoles dans toute la France, il avait abandonné sont petit studio en banlieue parisienne. Il se concentrait sur les alentours de Sens et, en particulier, sur l’école du village. Et sa maison était remplie de marionnettes qu’il créait avec trois bouts de tissu, personnages fantastiques des nuits d’enfance.

     Tous les ans, il organisait à la Pentecôte trois jours de culture, où venaient des amis artistes de toute l’Europe, poètes, musiciens, acteurs, qui jouaient bénévolement pour le plaisir de partager un moment de culture et de création. Il faisait jouer une pièce de théâtre par des adolescents du coin, pièce qu’il écrivait, mettait en scène et pour laquelle il tarabustait durant l’hiver tout un village pour que les jeunes préparent le spectacle, réalisent les décors, atteignent un niveau de qualité conforme à ses exigences de professionnel. Michel, mon mari, avait dessiné le logo de cette fête annuelle.

     En 1993, avec des amies professeurs au Conservatoire de Musique de Nanterre, nous avions créé une association, ARSIS, pour permettre à des mômes qui apprenaient un instrument et dont les familles n’étaient pas musiciennes de passer ce cap difficile de la maitrise d’un instrument, quand le charme de la découverte fait place à des heurs de travail ingrat.

     Nous hébergions, mon mari et moi, les enfants dans notre maison, voisine de celle d’Henri. Henri leur faisait faire un stage de théâtre et leurs profs les faisaient travailler tous les jours en leur apprenant non seulement les bases mais aussi à préparer un concert. Et puis, à la fin de la semaine, on se réunissait dans la grange d’Henri pour une soirée de production culturelle avec les parents, grand-parents, amis des familles et on faisait la fête une partie de la nuit. Des dizaines d’enfants de Nanterre sont ainsi venus dans ce hameau de dix maisons découvrir le plaisir de la culture vivante, inventée, partagée, entre les vaches et les forêts.

     Depuis quelques années Henri était trop âgé pour continuer les stages mais beaucoup se souviennent de leur émerveillement de voir ce barbu maigrichon mélanger Tchékov, l’actualité et des contes pour enfants afin d’inventer des pièces magiques, à la mesure des jeunes acteurs amateurs et avec une frénésie de perfection pour chacun non seulement dans le dépassement mais aussi, et c’est cela qui était magique, dans l’adaptation de la difficulté à la capacité de chacun pour éviter l’échec.

     Henri est mort le 31 octobre, nous sommes tous venus hier l’accompagner dans sa dernière volonté, être incinéré, dans les lumières d’automne des côteaux de l’Yonne. Boudu le chien a trouvé une famille d’adoption, les oies, les chats sont orphelins et nous tous aussi. Et il va nous manquer à nous aussi.

     Nous sommes fier de l’avoir connu.

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Formatrice-consultante vacataire de profession, Marie-Laure Meyer est conseillère municipale de Nanterre et conseillère régionale d’Ile-de-France. Adhérente du Parti Socialiste depuis 1993, elle a publié Qui veut tuer la démocratie ? chez Denoël en 2003. Elle est représentante de la Région Ile-de-France au conseil d’administration de l’EPAD. Merci à elle pour nous avoir confié ce bel hommage.

 

 

 

 

 

Préface pour Patrick Joquel

 

 

 

 

 

     La découverte et la lecture d’un nouveau recueil de Patrick Joquel me procurent  toujours une joie intense. Je l’aborde en effet avec la curiosité, l’attente, le pressentiment d’une surprise : quoi de nouveau cette fois-ci ? Qu’a-t-il encore inventé ?

     Car certains poètes, même majeurs, se peuvent enclore dans l’attendu. Certes, ils nous enrichissent, mais dans un registre balisé d’avance qui ne promet que peu ou pas de total étonnement. On peut les classer dans tel genre ou tel autre: lyrique, comique, méditatif …

     Depuis que je connais Patrick et fréquente assidûment son oeuvre, j’ai toujours été frappée par l’intense curiosité d’esprit, le goût de l’inconnu, du risque, le courage impétueux, joyeux qui lui fait dépasser perpétuellement ses limites, explorer sans cesse de nouveaux champs d’écriture. Ne se satisfaire définitivement de rien. Ne jamais s’enfermer. Rebondir.

     A travers Perché sur mon planisphère, Mammifère à lentilles, Tant de secrets se cachent alentour, Entre écritoire et table à cartes, Maisons bleues, Croquer l’orange, pour ne citer que quelques titres, Patrick poursuit sa route, tour à tour pensif, tendre, ironique et doucement moqueur, ébauchant un pied de nez là où nous ne l’attendions pas, mais toujours lui-même. En prise directe – et c’est peut-être sa très grande force – avec notre monde moderne de l’ordinateur, d’Internet, des voyages spatiaux, le regard embrassant à la fois l’homme de la préhistoire et l’homme d’un futur à inventer … Tout cela comme en se jouant, le plus naturellement du monde et sans jamais tomber dans l’artificiel. Ecriture multiple, variée, plurielle mais toujours voix singulière, unique parce qu’on retrouve, dès que l’on creuse un peu, une même souche, une même manière de dire.

     Oui, quel délicieux recueil que Mille cinq cent dix-sept pieds sur le papier ! Côté déjà délectablement loufoque du titre : seul un auteur de limericks pouvait avoir l’idée biscornue de compter le nombre exact de pieds d’un ouvrage. Et l’on peut dire que nous avons là, avant les textes eux mêmes, la précieuse essence de tout limerick : jeu de mots inattendu, cocasse, impertinent, raccourci saisissant nous donnant à voir sans le dire l’œuvre poétique sous forme d’un mille-pattes.

     Mais qu’est-ce donc exactement qu’un limerick, cette forme particulière de l’humour largement popularisée par Edward Lear ? Le limerick nous raconte sous forme lapidaire et poétique une petite histoire absurde. Un zeste de cruauté désinvolte pourra être le bienvenu, tel ce couplet de Edward Lear lui-même, admirablement traduit (ou réinventé) par Henri Parisot :

     Le père sévère

     Entendant pleurer ses enfants,

     Il les jeta dans l’océan

     Et dit en noyant le troisième :

     C’est silencieux que je les aime.

     Le limerick est en ce sens l’antidote du mélodrame. Ce petit côté sadique, disons plutôt ce parti pris de traiter par le rire une situation tragique en elle-même, n’a pas échappé à Patrick. Nous le montrent par exemple : la marmotte et l’aigle, l’ours du pôle, ou l’astéroïde anonyme. Se retrouve aussi présente dans ce recueil la petite référence géographique souvent de rigueur : le héros du limerick ne surgit pas de nulle part. Il est généralement d’une ville ou d’un pays. Le dragon d’Angleterre, le potier chinois ou le jeune oursin de Hyères vont donc ici déambuler de page en page et de pied ferme. Ou de pied en pied.

     Et – le limerick étant la revanche de la fantaisie sur l’esprit de sérieux – domine ce petit grain d’indéfinissable folie que je sens doucement flotter ici sur l’escargot timbré, l’aspirateur du dimanche… ou les chagrins promenés en laisse au bord du Rhin.

     Mais, chut … j’en ai trop dit. A toi, lecteur, bon appétit !

( préface pour Mille cinq cent dix-sept pieds sur le papier, poèmes de Patrick Joquel, photos de Jean Foucault, Corps Puce 2009 )

 

held

Enfance limousine, mère institutrice lisant Marcel Aymé, Rudyard Kipling et Selma Lagerlöf, agrégation de philosophie en Sorbonne. Professeur à l’école normale d’Orléans de 1959 à 1980, Jacqueline Held y assura, à une époque où cela ne se faisait guère, un cours de littérature pour la jeunesse. Premiers textes vers 1969. Parmi ses nombreux livres où se manifeste souvent, mais pas seulement, son goût du fantastique et de l’onirique : Le Chat de Simulombula (1970), Les enfants d’Albédaran (1976), Petit Guillaume de Sologne (1981), Le jouet du Père Noël (2005). Ne pas oublier la série des Croktou et La part du vent, roman autobiographique paru chez Duculot en 1974. Nombreux recueils de poèmes pour enfants et pour adultes, en collaboration fréquente avec Claude Held, son mari. Auteur de plusieurs ouvrages théoriques témoignant de sa grande connaissance des livres pour l’enfance et la jeunesse, Jacqueline Held fut longtemps au conseil d’administration du CRILJ.

 

 

 

 

 

 

 

 

Filles intrépides et garçons tendres

    C’est sous ce beau titre que furent organisées par l’Institut suédois, Livres au trésor et l’Institut suédois du livre pour enfants, le jeudi 10 et vendredi 11 septembre 2009, à l’Institut suédois de Paris, deux journées d’études au programme particulièrement riche et dont les lectures offertes par les auteurs, traducteurs et comédiens du projet Labo07 ne furent pas la moins éclairante des propositions.

    Ces journées ont été ouvertes par monsieur l’Ambassadeur de Suède en France qui, rappelant que son pays assurait actuellement la Présidence de l’Union Européenne, précisa dans son intervention que la Suède se préoccupe depuis fort longtemps de la question de l’égalité masculin/féminin. Il évoqua plusieurs projets de recherche et posa d’emblée la problématique qui traversera les interventions à venir : comment peut-on travailler pour l’égalité dans le domaine de la culture sans faire de cette dernière un usage instrumental.

     Les relations d’égalité entres hommes et femmes ont évolué, mais comment ce changement se reflète-t-il dans la culture destinée aux enfants ? Alors, poupée ou camion ? Ou les deux ? Quel créateur réalisera un jouet hybride poupée-camion à la manière de Claude Ponti ? Les éditeurs sont-ils soucieux d’équilibrer les genres masculin et féminin ? Les stéréotypes dans les livres pour enfants marquent-ils les lecteurs au point de déterminer et de figer leurs comportements ? Que sait-on sur la réception des ouvrages ?

    Plusieurs articles de presse publiés cet été dans Libération et dans Le Monde sont évoqués par Véronique Soulé comme constituant un bon état de la question et témoignant de l’intérêt porté à un sujet comme le masculin et le féminin. Souvenons-nous aussi de Simone de Beauvoir parlant en 1949 des contes et des légendes comme valorisant le rôle masculin. Peut-on (doit-on) aujourd’hui encore remettre en cause la représentation des sexes dans la culture pour la jeunesse ? Que nous donne à voir les objets, livres, pièces de théâtre, films dans et de l’organisation sociale ?

    Sylvie Cromer, sociologue, rappelle le travail de militants et le programme Attention albums ! Elle précise le corpus de la recherche de 1996 : 537 albums de fiction et la quasi-totalité des nouveautés produites en France au cours de l’année 1994, étudiés pour y déceler les représentations des sexes (cf les brochures Quels modèles pour les filles ? et Que voient les enfants dans les livres d’images ?) Depuis, d’autres études ont été menées concernant la variable sexe des personnages : un travail sur la liste 2002 de l’Education nationale (128 ouvrages pour les 8/11 ans), des enquêtes portant sur la presse d’éveil avec l’étude de 505 revues en 2004, sur les spectacles pour enfants en 2006/2007 et, en partenariat avec l’Unesco, sur les manuels scolaires. Nous disposons aussi des résultats des analyses de contenu de Pierre Bruno concernant la presse des jeunes, publiés dans Le Français aujourd’hui n° 163 de décembre 2008.

    Martine Court, professeur en sciences sociales, communique ses résultats de recherche sur les représentations du corps féminin dans la presse féminine pour enfants à travers une comparaison des revues Witch et Julie. Elle constate des discours et des modèles variables d’une revue à l’autre qu’elle croise avec les caractéristiques sociologiques du lectorat. Elle note l’injonction à être soignée et pas seulement jolie, l’invitation à apprendre à consommer et à recycler. Elle pointe un discours sur la surveillance du poids. Pour le sport, elle note une valorisation ambigüe de la pratique. Si les deux revues répondent différemment à des questions comme quels sports pratiquer quand on est fille, se dessine, dans l’une comme dans l’autre, une représentation fortement stéréotypée du rapport des filles à la pratique sportive.

    Marie Lallouet, éditrice chez Bayard, vient, à sa manière, compléter cette intervention en argumentant sur les critères de choix de l’éditeur qui sont d’abord originalité et  qualité plutôt que sexe de l’auteur ou des héros. La presse, forme ramassée, ne pousse pas à la caricature mais à l’épure. Des traits à peine suggérés dans le texte peuvent être accentués dans les images. Elle donne l’exemple de Ariol, bande dessinée d’Emmanuel Guibert et Marc Boutavant publiée dans J’aime lire et exprime son souhait de placer deux autres BD dans la revue pour ne pas montrer uniquement des figures extrêmes, une pimbêche jolie mais pas très futée et une fille moche et intelligente.

    L’état de la recherche en France apparaît aux intervenants peu étoffée, comme s’il y avait des résistances à étudier cette question du sexe. Toutefois un regain d’intérêt existe depuis 1990 car, dans la « vraie » vie, les inégalités persistent : manque d’une réelle diversification professionnelle, persistence d’actes violents et sexistes, déficit de parité chez les élus aux différents échelons de la représentativité. Cette recherche sur les sexes dans les albums est portée par des personnes comme Brigitte  Smadja (Le Temps des filles), Hélène Montarde (L’image des personnages féminins dans la littérature de jeunesse française contemporaine de 1975 à 1995). En 2002, plusieurs articles sont parus dans la revue Population que publie l’Institut National d’Etudes Démographiques.

    En Suisse, libraires et bibliothécaires sont à l’origine du mouvement « la-belle » qui signale les albums attentifs aux potentiels féminins.

    Revues et magazines, albums et romans diffusent des stéréotypes, y compris sous l’angle du masculin et du féminin. Pas d’ouvrages, disent certains, pour  contrebalancer. D’autres notent une évolution sensible sans toutefois s’appuyer sur une quelconque étude statistique de la production française. En littérature de jeunesse, suite aux stigmatisations et recommandations adressées aux éditeurs, nombre de stéréotypes ont été éliminés. Peut-on (doit-on) être plus virulent ? La crainte d’être accusé de vouloir attenter à la liberté de création plutôt qu’une croyance à une différence naturelle des sexes freine les évolutions : la représentation du masculin et du féminin a certes changé mais pas autant qu’on pourrait le penser sur le plan de l’égalité et une dichotomie persiste.

    Que constate-t-on ? Que la catégorie masculin/féminin est mieux présente que d’autres marques comme la couleur de la peau ou la nationalité, mais que le masculin est toujours hégémonique et le féminin toujours minoritaire. Que le féminin est présenté comme un particulier et le masculin comme un neutre. Que, d’un côté, on sur-ajoute au féminin des attributs tels que bijoux, nattes, chapeaux et sacs et qu’on attribue aux filles des prénoms très féminins et que, d’un autre côté, on institutionnalise un sujet masculin neutre qui n’abolit pas la domination. Manière de faire, d’écrire et d’illustrer, qui empêche de penser les inégalités et laisse se perpétuer un ordre sexué inégalitaire.

    Qu’en est-t-il en Suède, 9 millions d’habitants, où l’on publie 1800 titres jeunesse par an ? Plusieurs recherches entre 1960 et 1970 portent sur les femmes dans la littérature. En 1967, s’est tenu un séminaire sur le rôle sexué (Uppsala) et il existe une anthologie sur ce sujet. Des études pluri et inter-disciplinaires portent sur la grammaire sociale. Un secrétariat pour la recherche sur le genre a été créé. Le projet de recherche « Challenging Gender » travaille les thèmes égalité et citoyenneté, violence, genre et santé, normalisation dans les institutions. Des études existent sur les filles scoutes et sur les livres de jeunes filles. On constate ainsi que ce genre n’est pas homogène et qu’il existe dans les récits des filles expansives, aventureuses et d’autres ayant des caractères différents. Au moment du 100ième anniversaire du mouvement scout (2007) l’accent a été mis sur les garçons. Quarante chercheurs travaillent en liaison avec la Finlande et les Etats-Unis, dans le cadre du projet « Flick Forsk international Network for Girlhood Studies ». Certaines maisons d’édition mettent en avant une spécificité garçon/fille quand d’autres, au contraire, montrent les alternatives possibles.

    Les chercheurs suédois s’intéressent au sexe des auteurs qui écrivent pour les jeunes enfants et pour les adolescents. Leurs travaux concernent aussi l’écriture et plus particulièrement le récit à la première personne, l’hétéro-focalisation, la narration croisée. Peut-on parler d’une écriture féminine, d’une écriture masculine ? Que se passe-t-il quand un auteur homme choisit un personnage féminin comme narrateur ou une écrivaine un personnage masculin ? Bien des exemples sont donnés par Jan Hanson,  chercheur et directeur de l’Institut du livre pour enfants, pour illustrer le fait que le personnage peut perdre en crédibilité ou le texte se teinter de voyeurisme (Le garçon qui guérit le sommeil, Jeune fille déguisée, Trois Nanas, Un petit trou dans l’obscurité, Le chant du Rossignol). Mais il existe des réussites certaines plus particulièrement du côté des écrivaines. Toutefois, il est possible qu’un type d’écriture soit justement ce qui éloigne les garçons de la lecture.

    Ingemar Gens, sociologue, revient sur l’éducation des filles et relève que celles-ci sont d’abord éduquées pour écouter le désir des autres. Il résume ainsi les contrastes : côté féminin, l’obéissance, l’intimité, les relations en tête à tête, la capacité à exprimer des sentiments et des expériences, à éviter des conflits, à accepter la dépendance. Côté masculin, l’activité, la compétition, la performance, la non féminité, la violence physique, la propension à éviter l’intimité et le contact physique. Comment faire alors en matière d’éducation des filles ? Quelles sont les influences de la crèche et de la maternelle ? Des expériences conduites dans deux crèches suédoises ont proposé un traitement plus égalitaire et les résultats obtenus sont significatifs.

    Comme l’influence des médias est souvent jugée négative, des chercheurs suédois ont étudié un corpus de 121 émissions pour enfants à la télévision sur les deux chaînes du service public, prenant comme variable le sexe des personnages et des professions présentés ainsi que le sexe des animateurs. Analysant le journal pour les 8/13 ans et le programme « jeunes consommateurs », ils ont constaté une dominante des personnages masculins. D’autres travaux ont porté sur des œuvres patrimoniales bien connues pour savoir comment elles sont interprétées par les enfants d’aujourd’hui. C’est le cas pour Ronya fille de brigand et de Mio d’Astrid Lindgreen. Où se trouve le père chez cette auteure ? Il est peu ou pas visible et les mères sont des symboles de la dépendance de l’enfant. Quant au best-seller Fifi Brindacier, il questionne les rapports relationnels enfant/adulte et non le rapport féminin/masculin. Dans Ronya fille de brigand, la force psychologique des femmes est mise en avant et la force physique des hommes plutôt ridiculisée. Mio, lui, est un enfant en manque d’un père affectueux, d’un modèle sexué.

    Quelles mises en pespective après ces deux journées ?

    Les stéréotypes sont dénoncés fortement,  présentés sous leurs mauvais jours, venant renforcer l’éducation qui est déjà marquée par des différences d’attente et de comportement quand il s’agit de s’adresser à un enfant fille ou à un enfant garçon. Le refus des stéréotypes part de l’idée qu’une forte identification au personnage a des incidences sur le lecteur, le façonne, même si elle lui permet aussi de se maintenir en lecture longue, de savourer le texte et d’éprouver par procuration toute une gamme de sentiments.

    A contrario, l’enfant est capable aussi de dépasser l’empreinte, d’être ou de ne pas vouloir être comme ce personnage de papier. Le lecteur met des images sur les mots mais il les prend dans le réel. Il change de position de lecteur, passant du lecteur lisant au lecteur lectant et au lecteur lu, (pour reprendre les termes de Vincent Jouve qui, dans L’effet personnage, distingue dans le sujet une part passive, le lu et une part active, le lisant, le premier renvoyant à l’investissement pulsionnel, le second à l’affectif). L’enfant collabore avec l’auteur et il n’est pas inactif.

    L’interaction texte-lecteur fait de la lecture un vécu qui s’organise autour des personnages, avec des effets de persuasion, de séduction, de tentation. C’est l’imitation de personnages reçus comme exemplaires qui fait de la lecture un vécu. Mais, à l’origine, il y a le désir, car lire est d’abord une promesse de plaisir. La jouissance comme fait est incontournable et c’est elle qui fonde et autorise l’aventure du sujet. Le lecteur avec le texte comme support produit une figure, donnant ainsi une partie de lui-même. Les personnages l’aident à se désengager, à se libérer et cette prise de distance est  principalement due aux émotions. Quant aux stéréotypes, grâce à leur clarté, leur évidence, ils sont plus faciles à remettre en cause, du fait justement de cette caractéristique.

    Les éditeurs, qui ont à vendre, ne peuvent pas ne pas tenir compte des lecteurs qu’ils souhaitent atteindre et de la diversité des attentes. Tous ne le font pas de la même manière et, à côté de ceux qui semblent n’avoir comme horizon indépassable que celui de la demande, il y a ceux qui ont choisi de privilégier une politique d’offre. Aussi, assez souvent, au sein d’un même catalogue, cohabitent des ouvrages relevant plutôt de l’une ou plutôt de l’autre de ces deux logiques. La qualité littéraire, premier critère mis en avant pour justifier tel ou tel choix éditorial, doit-elle rester prioritaire ? Contentons-nous d’imaginer que les études sur le genre dont il fut question pendant ces journées  inciteront les responsables éditoriaux à croiser dans leurs collections qualité des textes et des images et équilibre des sexes.

petites filles

Anne Rabany est membre du CRILJ depuis 1975. Elle a trouvé auprès de cette association les ressources et les accompagnements nécessaires à différents projets qui ont jalonné sa carrière : pour la mise en place des BCD, la formation des personnels lorsqu’elle était Inspectrice départementale puis directrice d’Ecole normale, pour l’animation et le suivi des Centres de Documentation et d’Information des collèges et des lycées, en tant qu’Inspectrice d’Académie, Inspectrice Pédagogique Régionale Etablissement et Vie Scolaire et, actuellement, pour préparer des cours en tant qu’enseignante au Pôle du livre de l’Université Paris X.

Une censure politique

 

 

 

 

 

 

    J’ai connu très tôt la censure éditoriale. Mais il s’agissait plutôt, dans ce cas, de frilosité. Au début des années 70, lorsque j’ai timidement proposé le manuscrit des Lumières du matin aux éditeurs jeunesse en vogue à l’époque, ils se sont montrés très polis, très courtois, presque toujours élogieux, mais finalement pas intéressés. Ce qui me mit la puce à l’oreille – puisque, à l’époque, j’ignorais tout du monde éditorial – c’était l’étonnante diversité des raisons avancées pour les éditeurs pour refuser ce roman. Comment se faire une idée de la réalité de ses faiblesses devant tant de motifs différents, voire contradictoires ? Cela cachait autre chose.

    C’est un « éditeur vieillesse » qui m’a ouvert les yeux : regrettant de ne pas pouvoir retenir le roman que je présentais, il m’orienta vers le prix de la Ligue française de l’enseignement, m’expliquant qu’un roman sur la Commune de Paris destiné à la jeunesse (genre que lui-même n’éditait pas) n’avait pas beaucoup de chance d’être retenu, à cause de son contenu politique, sauf s’il était distingué par un prix. Il me conseilla donc de soumettre mon manuscrit au jury du prix Jean Macé.

    Le jour même où l’attaché culturel de la Ligue m’annonça par téléphone que le jury m’attribuait le prix Jean Macé 1974, tous les éditeurs précédents me téléphonèrent. Leur discours fut le même : « C’est un bon texte, je vous l’avais dit. Je le prends ». Hachette l’emporta, puisqu’il faut reconnaître qu’avant le prix Jean Macé, l’éditeur avait courageusement pris une option sur ce roman jugé impubliable par ses confrères.

    Mais Hachette n’était pas disposé a avalé tout cru un roman aussi « rouge ». D’où des pressions pour faire sauter des passages jugés politiquement incorrects : par exemple, un fac-similé de l’affiche de Thiers où il était question « d’agitateurs aux idées communistes ». J’ai résisté. Finalement, des représentants des Amis de la Commune de Paris, de la Ligue de l’enseignement, de l’Éducation nationale, réunis chez Hachette, menacèrent de retirer le manuscrit s’il n’était pas reproduit intégralement, comme l’avait distingué le jury de la Ligue. Hachette céda.

    Je n’ai jamais connu d’autre censure “politique” que celle-là.

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Robert Bigot est né à Paris en 1933. Ingénieur, il termine en 1993 une carrière professionnelle heureuse. Parallèlement, son attachement aux enfants et aux jeunes le conduit à écrire des contes et des chansons, et c’est encouragé par Mathilde Leriche qu’il écrit son premier roman. Par de fréquentes rencontres avec ses lecteurs et la coordination d’ateliers d’écriture, il reste proche du milieu scolaire, des enfants et des adolescents en faveur desquels il milite pour une littérature de qualité, respectueuse des valeurs morales et sociales. Membre, depuis sa création en 1975, de la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la Jeunesse, Robert Bigot est également administrateur du CRILJ. Les lumières du matin a été traduit en polonais, italien et chinois.