Une censure politique

 

 

 

 

 

 

    J’ai connu très tôt la censure éditoriale. Mais il s’agissait plutôt, dans ce cas, de frilosité. Au début des années 70, lorsque j’ai timidement proposé le manuscrit des Lumières du matin aux éditeurs jeunesse en vogue à l’époque, ils se sont montrés très polis, très courtois, presque toujours élogieux, mais finalement pas intéressés. Ce qui me mit la puce à l’oreille – puisque, à l’époque, j’ignorais tout du monde éditorial – c’était l’étonnante diversité des raisons avancées pour les éditeurs pour refuser ce roman. Comment se faire une idée de la réalité de ses faiblesses devant tant de motifs différents, voire contradictoires ? Cela cachait autre chose.

    C’est un « éditeur vieillesse » qui m’a ouvert les yeux : regrettant de ne pas pouvoir retenir le roman que je présentais, il m’orienta vers le prix de la Ligue française de l’enseignement, m’expliquant qu’un roman sur la Commune de Paris destiné à la jeunesse (genre que lui-même n’éditait pas) n’avait pas beaucoup de chance d’être retenu, à cause de son contenu politique, sauf s’il était distingué par un prix. Il me conseilla donc de soumettre mon manuscrit au jury du prix Jean Macé.

    Le jour même où l’attaché culturel de la Ligue m’annonça par téléphone que le jury m’attribuait le prix Jean Macé 1974, tous les éditeurs précédents me téléphonèrent. Leur discours fut le même : « C’est un bon texte, je vous l’avais dit. Je le prends ». Hachette l’emporta, puisqu’il faut reconnaître qu’avant le prix Jean Macé, l’éditeur avait courageusement pris une option sur ce roman jugé impubliable par ses confrères.

    Mais Hachette n’était pas disposé a avalé tout cru un roman aussi « rouge ». D’où des pressions pour faire sauter des passages jugés politiquement incorrects : par exemple, un fac-similé de l’affiche de Thiers où il était question « d’agitateurs aux idées communistes ». J’ai résisté. Finalement, des représentants des Amis de la Commune de Paris, de la Ligue de l’enseignement, de l’Éducation nationale, réunis chez Hachette, menacèrent de retirer le manuscrit s’il n’était pas reproduit intégralement, comme l’avait distingué le jury de la Ligue. Hachette céda.

    Je n’ai jamais connu d’autre censure “politique” que celle-là.

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Robert Bigot est né à Paris en 1933. Ingénieur, il termine en 1993 une carrière professionnelle heureuse. Parallèlement, son attachement aux enfants et aux jeunes le conduit à écrire des contes et des chansons, et c’est encouragé par Mathilde Leriche qu’il écrit son premier roman. Par de fréquentes rencontres avec ses lecteurs et la coordination d’ateliers d’écriture, il reste proche du milieu scolaire, des enfants et des adolescents en faveur desquels il milite pour une littérature de qualité, respectueuse des valeurs morales et sociales. Membre, depuis sa création en 1975, de la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la Jeunesse, Robert Bigot est également administrateur du CRILJ. Les lumières du matin a été traduit en polonais, italien et chinois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hommage à Jean-Marie Despinette

par Christiane Abadie-Clerc 

    Jean Marie Despinette vient de nous quitter. Et pourtant sa stature, imposante, souriante, tutélaire, nous enveloppe toujours de son aura, inséparable de celle de Janine son épouse. De toutes les belles aventures des mouvements de jeunesse de l’après- guerre, de Loisirs Jeunes, du CRILJ et du CIELJ dédiés à la Littérature en couleurs de la jeunesse autour des plus grands créateurs – parmi lesquels Etienne Delessert – Jean-Marie Despinette a su recueillir le précieux héritage du site international ”Ricochet”.

    Janine et Jean-Marie, un couple hors norme, exemplaire, solidaire et profondément uni dans leurs différences, leur liberté intérieure faite d’intelligence, de foi et de tolérance, dans la compréhension internationale.

    Il est difficile de rendre compte en ces quelques lignes d’un destin exceptionnel ancré dans la haute tradition des forges de Lorraine et la complexité de lignes frontières tourmentées. Esprit paradoxal, libre et croyant, Jean-Marie, issu des Compagnons de France, l’un des dirigeants de la Régie Renault, est une grande figure de l’Education Populaire. Il a fondé l’Union des Foyers des Jeunes Travailleurs, attaché à promouvoir la lecture comme un vecteur puissant de promotion sociale et citoyenne.

    Les évènements de mai 68 l’ont vu aux côtés de Maurice Clavel, partisan enthousiaste d’une vraie révolution culturelle de la jeunesse, “Messieurs les censeurs bonsoir !”, défenseur inlassable des grandes utopies associatives dans la mouvance chrétienne. Son livre A l’école de la République, l’éducation civique (Hachette 1986)  témoigne de ses convictions militantes et citoyennes.

    Ami des artistes, des surréalistes, des gens d’images, il a accompagné Janine dans ses voyages sur les places des jurys internationaux d’illustration, mais également sous l’égide de l’UNESCO, en qualité de membre de nombreuses ONG. Le CIELJ, issu de l’association Loisirs Jeunes, décernait dans le cadre prestigieux du Musée des Arts Décoratifs des prix de littérature de jeunesse prenant en compte l’originalité des écritures de l’image.

    L’ami éditeur François Ruy-Vidal l’a invité à publier des albums, l’un avec Arnaud Laval, BêtiBéta et Bête comme chou (Grasset 1974), l’autre Contez Fleurette, Petit lexique d’un penser fleuri (Grasset 1975) avec Monique Michel Dansac. L’exposition itinérante et l’ouvrage La littérature en couleurs en hommage à l’œuvre de François Ruy-Vidal fut une entreprise de mécénat colossale.

    Membre fondateur du CRILJ, Jean-Marie en a inspiré avec Janine les grands évènements, attaché en particulier à la place de l’art et de la poésie dans les livres pour enfants.

    Grâce à son intuition futuriste et à ses réseaux solides, il a fait émerger à travers le CIELJ et “Ricochet”, à Charleville-Mézières, la grande aventure des technologies de l’image et du web pour la jeunesse, donnant à Alain Giffard, précurseur de la “lecture savante” à la BNF, et à Henri Hudrisier, maître de conférence à Paris VIII, parmi d’autres, les moyens d’ériger une institution pionnière et de l’inscrire dans un projet de développement territorial pérenne. Certains d’entre nous gardent un souvenir inoubliable de cette Université d’été de l’année 1995, organisée avec le partenariat du CRILJ, où des stagiaires venant de tous les horizons de France et majoritairement des secteurs de l’éducation populaire, ont planché sur le thème des contes de la Forêt, dans les arcanes et le langage HTML des jeunes littératures hypertextuelles dévoilées par le professeur Jean Clément du Département hypermédia de l’Université de Paris 8 …

    Que l’on me pardonne d’évoquer en parallèle mes souvenirs des nombreuses expositions de la Bibliothèque des Enfants du Centre Georges Pompidou qui convergeait vers la sensibilité de Janine et Jean-Marie depuis que les livres pour enfants étaient entrés au Musée des Arts Décoratifs jusqu’à la création de cet Observatoire Hypermédia créé à la Bibliothèque publique d’information, avec le CNAM et le département hypermédia de Paris 8, après cette mémorable université d’été du CIELJ.

    Jean-Marie Despinette restera pour moi un “père” spirituel comme mon maître Marc Soriano, un passeur d’utopies sociales, de mythes pédagogiques, qui a su transfigurer dans l’espace associatif un projet éthique, artistique, politique au sens noble et étymologique de ce terme, passeur – dans les moments de généreuse intimité amicale – d’une mémoire trop souvent occultée par les manuels d’histoire. Mais il est des êtres qui incarnent à eux seuls les mystères de l’âme, du temps, de l’espace et de la vie jaillissante et Jean-Marie est pour toujours de ceux là.

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Christiane Abbadie-Clerc travailla à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Georges Pompidou dès les années de préfiguration. Elle y créa et y anima la Bibliothèque des Enfants puis la salle d’Actualité Jeunesse et l’Observatoire Hypermedias. A noter l’ouvrage Mythes, traduction et création. La littérature de jeunesse en Europe (Bibliothèque publique d’information/Centre Georges Pompidou 1997), actes d’un colloque qu’elle organisa en hommage à Marc Soriano. Ayant dirigé, de 1999 à 2004, la Bibliothèque Intercommunale Pau-Pyrénées, elle est actuellement chargée de mission pour le Patrimoine Pyrénéen à la DRAC Aquitaine et s’investit à divers titres, notamment en matière de formation (accueil, accessibilité, animation), sur la question des handicaps. Elle est, depuis fort longtemps, administratrice du CRILJ.

 

Le rêve de l'écrivain

GRAINE DE POÉSIE

     Pour le poète que je suis, le mot peut être caresse, joie, partage, douleurs, lumière, couleurs … Il existe des mots de fraîcheur qui permettent de marcher dans les déserts arides. Il y a des mots bâtons de nage qui éloignent les maux. Il existe des mots oiseaux qui transportent d’un val fleuri à un sommet enneigé. Il y a des mots d’ombre qui réveillent des colères d’étincelles. Des mots voile de vent qui tamisent les pensées. Des mots rocailles, clair-obscur des sentiments. Des mots sac d’étoiles qui prodiguent une enfance heureuse.                                                                          

    Il existe des mots flamboyants, mirobolants aux senteurs de cannelle, de piments et de santal …

     Les mots sont maîtres de la poésie…

    « Le langage poétique est le seul qui puisse expliquer la complexité de l’homme. Toute vie est un combat entre l’ombre et la lumière », a écrit Aimé Césaire.

    Mais un seul être peut figurer le poème. Un visage est un miracle, chaque regard dit son histoire et la nature peut s’exprimer comme feu d’artifice :

     » Verticales vertes,

      Peupliers poètes,

      Guérissez notre désolation. »

À L’AURORE DU ROMAN

     Écrire un texte c’est chercher le sens secret, profond, inconnu, c’est tenter de donner forme à la vie … C’est hésiter, rejeter tel sujet, choisir une direction, l’accepter, ou attendre le moment d’éblouissement, l’acharnement d’un personnage, l’entêtement d’une histoire. Alors les idées s’organisent autour d’un héros, d’une héroïne. Entraînés dans une intrigue, un lieu, des paysages, des habitations, les  « Nommés » jouent leur rôle. Ils sont parcourus d’impressions, de sensations, de tropismes, fils conscients ou inconscients, ils imposent leurs obligations, le ressenti de leurs passions et avancent dans le creux du récit.

    Une charrette – à laquelle s’attelle l’écrivain – lourdement chargée des personnages qui s’y débattent, contestent, se soumettent, pleurent, rient. Chacun exigeant un rôle à sa mesure.

    Avancée dans des parcours sauvages ou enchanteurs, à travers une ville qui encercle, vers d’inquiétants brouillards ou sur le rivage d’une mer apaisée.

  La langue va son chemin, exige énergie, perfection, métaphores ajustées qui parachèvent l’écriture. On peut mener drame ou roman dans une prose poétique essentielle.

    « On parle dans sa langue, on écrit dans une langue étrangère, déclare à juste titre Jean-Paul Sartre. L’art réclame  une écriture réfléchie, travaillée, métamorphosée.

    Romancer c’est tenter de saisir l’être et ses mystères, c’est explorer les sources humaines et leurs ruisseaux de douceur, de douleur, de fureur, de rencontres, de pulsions, d’enfances pathétiques ou consolantes. Se pencher sur l’humus, observer les ombelles, courir avec le vent, s’envoler avec les oiseaux, respirer toutes les fragrances, tous les remugles, tendre l’oreille au silence et aux subtiles musiques, emporter le lecteur au premier printemps du monde. 

    Le texte devient architecture, nef aux lourdes voûtes soutenue d’arcs et décorée de coupoles ou frêle masure et dans l’air matinal au parfum de rosée, les phrases semées poussent.

    Littérature vitale qui témoigne de l’humain, erre vers le secret, le jadis, l’insaisissable …    

    Mais écrire c’est aussi aborder la barbarie, la dénoncer, la pourchasser. Montrer les exodes, les exils, les exactions, dire l’Histoire sous son voile noir et mortifère et laisser filtrer vers le lecteur des pistes pour mieux résister.

    Ecrire afin de faire perdurer le souvenir des morts innocentes, leur offrir une mémoire et un souffle de vie … Nouer les laines d’une tapisserie qui révèle la mémoire d’un groupe.

    Et des abîmes tenter peut-être d’extraire un fil qui puisse conduire vers un espoir plus apaisant …

IMAGES-MIRACLES 

     Un texte peut être accompagnée d’illustrations. Comme une chanson, l’image offre un ailleurs liée à l’imagination de l’artiste. Voix en écho, distanciée et inventive, création différente, délicate, stylisée.

    L’illustration ouvre vers un temps lyrique et donne un autre rythme de lecture. Un repos bienfaisant qui entraîne vers le rêve, vers l’art.

    L’image surprend, étonne, choque, charme, émeut ; elle procure envol et admiration tout en enrichissant le texte.

    L’illustration est une promenade, un art tout comme l’écriture, un jeu d’orgue qui chemine à côté des mots.

    Texte, recherche de la question primordiale, appel à l’autre, déchirure, partage et soulagement en compagnie d’images qui creusent une autre vérité, qui volent vers un ailleurs de surprise et de beauté.

( texte intialement paru dans le numéro 25 de La Gazette de Lurs )

 

Rolande Causse travaille dans l’édition depuis 1964. Elle anime, à partir de 1975, de nombreux ateliers de lecture et d’écriture et met en place, à Montreuil, en 1984, le premier Festival Enfants-Jeunes. Une très belle exposition Bébé bouquine, les autres aussi en 1985. Emissions de télévision, conférences et débats, formation permanente jalonnent également son parcours. Parmi ses ouvrages pour l’enfance et la jeunesse : Mère absente, fille tourmente (1983) Les enfants d’Izieu (1989), Le petit Marcel Proust (2005). Nombeux autres titres à propos de langue française et, pour les prescripteurs, plusieurs essais dont Le guide des meilleurs livres pour enfants (1994) et Qui lit petit lit toute sa vie (2005). Rolande Causse est au conseil d’administration du CRILJ.

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Cela n’engage que moi

       Jean-Paul Gourévitch, je le connais depuis 1969. Il n’est pas au courant. Jeune enseignant dans une école française en Tunisie, attentif aux débats qui aboutiront au plan de réforme de l’enseignement du français à l’école élémentaire et titilllé par ce qu’il était dit de la poésie, je me procure Les enfants et la poésie que viennent de publier les Editions de l’école. L’étude me trouble car l’auteur n’est pas loin de conclure, contre le mouvement que je crois voir s’amorcer, que poésie et école sont peut-être bien incompatibles.

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   De retour en France, je ne rencontrerai finalement Jean-Paul que peu de fois. La plus importante sera lorsque, pour l’édition 1992 du Salon du Livre pour Enfants et Adolescents de Beaugency, il réalisera l’exposition « 150 ans d’illustration pour les enfants ou les tribulations de l’image 1800-1950 ». Travail remarquable et, qu’on se le dise, l’exposition est toujours empruntable.

      J’aime, chez Jean-Paul Gourévitch, le goût qu’il a de la recherche du texte rare,  de l’image inédite, du document qui, notamment dans le domaine de l’histoire de la littérature de jeunesse, vient compliquer la doxa des discours dominants. A cet égard, le recensement qu’il fit pour trois numéros spéciaux du bulletin du CRILJ, parcourant son sujet d’Erasme à la seconde guerre mondiale, en est la parfaite illustration. Textes de références et discours d’accompagnement tissent une histoire des livres pour enfants  qui, préférant le document référencé à la glose incertaine, échapppe aux simplifications douteuses et aux significations univoques. La lecture en continu des trois fascicules est un vrai régal et, pour les curieux d’aujourd’hui, la mise à jour parue dans la collection Argos du CRDP de l’académie de Créteil sous le titre La littérature de jeunesse dans tous ses écrits, court jusqu’en 1970. Un peu avant, en 1994, Images d’enfance, publié aux Editions Alternatives, déroulait une synthèse de quatre siècles d’illustration du livre pour enfants particulièrement stimulante où, par exemple, preuve nous était apportée qu’au XIXième siècle, l’image, déjà, faisait du marketing.

      Parmi les travaux plus récents de Jean-Paul Gourévitch, j’ai un faible pour Mémoires d’enfance paru aux éditions Le pré aux clerc en 2004. Citations d’écrivains et images de la collection Jacques Gimard se confrontent en huit thématiques impeccables. Ecrits et représentations ne sont pas toujours d’accord. C’est très bien comme cela. Le compilateur apporte en outre, dans les éditoriaux de chaque chapitre, les éléments qui permettent au lecteur de comprendre que « le discours sur l’événement rhabille les acteurs en dénudant l’action ». C’est quand même autre chose qu’un énième « beau livre » sur la nostalgie sûre d’elle-même des temps d’avant.

 (  « Griffon » n° 216 – mars-avril 2009 – Jean-Paul Gourévitch )

 

Maître-formateur récemment retraité, André Delobel est, depuis presque trente ans, secrétaire de la section de l’orléanais du CRILJ et responsable de son centre de ressources. Auteur avec Emmanuel Virton de Travailler avec des écrivains publié en 1995 chez Hachette Education, il a assuré pendant quatorze ans le suivi de la rubrique hebdomadaire « Lire à belles dents » de la République du Centre. Il est, depuis 2009, secrétaire général du CRILJ au plan national.

 

 

Une bonne nouvelle

 

 

 

  

   

      J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon roman Le diable sur le divan  (éditions Cheminements, collection Noème) pour lequel j’avais reçu, en 2005, le Prix du premier roman dans le cadre du concours « Envie d’écrire » organisé par le CRILJ et le Ministère de la Jeunesse et des Sports, parrainé par Daniel Picouly. Il sort en même temps qu’un essai Comprendre l’adolescence – conduites de dépendance et conduites à risque que j’ai co-écrit avec M. Pompignac-Poisson.

     Restant à votre disposition, je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

     Christophe Allanic

 

     Quatrième de couverture :

     Monsieur Serin, psychanalyste pourtant ordinaire, a ouvert son cabinet à une clientèle d’un genre particulier. Se succèdent ainsi sur son divan, un diable contrarié par sa réputation sulfureuse, « Rocco » un lapin tourmenté par ses pulsions, « 8 » obsédée par le déchiffrage mathématique de l’univers, « Grâce » une jeune vache anorexique, et d’autres patients qui nous entraînent dans un univers fantastique où se croisent psychanalyse, sciences et mythologie. À travers ces neuf contes psychanalytiques, le lecteur est invité à une découverte originale de la psychanalyse, mêlant humour et situations étonnantes. 

 

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      Extrait :

     Lui était timide, complexé et gauche. Elle, mystérieuse et séduisante. Le coup de foudre fut pourtant immédiat. Le premier à lui avoir parlé d’elle était un de ses amis de la faculté de biologie, Albert. Celui-ci avait déjà un peu flirté avec elle auparavant, suffisamment du moins pour témoigner du chamboulement qu’elle avait provoqué dans sa vie. Monsieur Serin se rappelait du jour où son ami lui en avait parlé la première fois. Il se souvenait de cette passion qui l’animait, de la lumière dans ses yeux, de l’expression de son visage et de ses mains qui s’agitaient comme pour donner davantage de matérialité aux mots qu’il employait.

     Ce jour-là sur le chemin du retour, les propos d’Albert raisonnaient encore dans la tête du jeune Serin. Il ne la connaissait pas, mais il était déjà sous son charme. Le sol flottait sous ses pieds comme s’il marchait sur un nuage. Il engloutit le dîner à une telle vitesse, la tête plongée dans son assiette, que ses parents comprirent qu’il n’était pas d’humeur à parler. La nuit tombée, il se réfugia dans sa chambre mais le sommeil tardait à venir. Se tournant et retournant dans son lit, il n’avait qu’une idée en tête, faire au plus vite sa connaissance et parcourir un long chemin en sa compagnie.

     Le lendemain, il fit part à son ami de son désir de rencontre. Albert se fit soudain plus modéré, prétendant qu’elle n’allait peut-être pas lui plaire, qu’il se faisait des idées sur elle, qu’il ne répondait peut-être pas à ses critères … Serin comprit que son ami regrettait de lui en avoir parlé. Plus décidé que jamais, il se débrouilla pour obtenir un rendez-vous le jour suivant.

     Le cœur battant la chamade, il se présenta à l’adresse qu’on lui avait indiquée. En face de lui s’imposait un vieil immeuble d’avant-guerre à la peinture défraichie. Il entra dans le hall puis emprunta l’escalier. Les marches grinçaient sous ses pieds, la rambarde tremblait sous sa main. Il frappa. Après quelques instants, des pas s’approchèrent et la porte s’ouvrit enfin. Un homme âgé, barbe grise et lunettes rondes, l’accueillit assez froidement. Son visage ressemblait à s’y méprendre à la description du père de la Belle qu’Albert lui avait faite.

     En entrant dans le bureau du vieil homme, le jeune Serin aperçut un sofa sur la gauche et comprit que ce serait bientôt là le champ de leurs futures batailles. La sueur perlait sur ses tempes. Le vieil homme en face scrutait l’étudiant sans mot dire. Fallait-il également courtiser le vieux avant de rencontrer la Belle ?

    Le jeune Serin prit les devants et bafouilla : « Je … je voudrais faire une … une psychanalyse ! »

 

Christophe Allanic est psychologue clinicien d’orientation analytique. Il exerce à Nantes en institutions auprès d’adolescents et de parents, ainsi qu’en cabinet libéral.

 

 

 

 

Le vice de la lecture

        Quarante années de discours et de vécus autour de la lecture et de la lecture littéraire et seulement maintenant la découverte d’un court ouvrage Le vice de la lecture publié aux Editions du sonneur dans La petite collection. Ce texte est paru en 1903 dans une revue littéraire américaine. La romancière Edith Wharton (1862 1937) « dénonce l’obligation sociale de la lecture, nuisible à la littérature et fatale à l’écrivain. »

     L’auteure nous dresse le portrait du lecteur mécanique qui semble envisager la littérature comme un funiculaire à bord duquel on ne peut embarquer qu’en courant à toutes jambes. A côté se trouve le lecteur-né se promenant avec indolence en diligences et autres chaises de poste, vaguement au fait des nouveaux moyens de locomotion.

     Ces trente pages constituent un condensé autour de mots utilisés bien après et qui ont faire causer et écrire : lecture plaisir, lecture devoir, trois positions de lecture : lecteur lisant, lecteur lectant, lecteur lu, le médiateur du pouvoir lire, du vouloir lire et du aimer lire, etc.

    C’est ainsi que le lecteur mécanique œuvre systématiquement contre le meilleur de la littérature. A l’évidence, c’est à l’écrivain qu’il est le plus nuisible. La large avenue qui mène à l’approbation du lecteur mécanique est si facile à suivre et si grouillante de compagnons de voyages prospères que plus d’un jeune pèlerin y a été attiré par le seul besoin de camaraderie ; et ce n’est peut-être qu’à la fin du voyage, quand il rejoint le Palais des platitudes et s’assoit devant un festin de louanges sans discernement, avec les plumitifs qu’il a le plus méprisés, se servant sans gêne aucune,  du plat préparé en son honneur, que ses pensées se tournent avec envie vers cet autre côté – le droit chemin menant aux « happy few ». 

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    Edith Wharton valorise le lecteur né car il se place dans un processus créatif. L’image des personnages est un mixte entre les données objectives du texte et l’apport subjectif du lecteur, mais chaque récit construit aussi son destinataire et son mode de réception des personnages. Celui qui exprime le désir du texte et celui qui le produit doivent dialoguer. Le lecteur est, le plus souvent, un lecteur virtuel qui va s’incarner. Le texte ne pouvant pas tout décrire laisse des imprécisions, des blancs voulus par l’auteur ou créés par le décalage entre l’univers fictionnel et la réalité. Le lecteur pallie l’incomplétude du texte et réalise une re-création.  L’interaction texte-lecteur fait de la lecture un vécu qui s’organise autour des personnages, avec des effets de persuasion, de séduction, de tentation. C’est l’imitation de personnages reçus comme exemplaires qui fait de la lecture un vécu. Mais à l’origine il y a le désir,  car lire est d’abord une promesse de plaisir. La jouissance comme fait  est incontournable et c’est elle qui fonde et autorise l’aventure du sujet.

    Lire n’est pas une vertu. mais bien lire est un art. Edith Wharton insiste sur un lien indestructible entre le roman et le personnage ; qui attente au second ne peut que porter atteinte au premier. La carharsis ne peut se passer du personnage. C’est une énigme, et c’est un fait : nous avons besoin de projection, de tranfert, d’identification. Pour que la fiction opère, nous avons besoin de croire à l’existence d’un personnage en qui se résument et ce concentrent les actions qu’organise la fable. C’est pour cela que le lecteur-né en lisant, se livre, s’oublie ; se compare ; s’absorbe, s’absout. Sur le modèle et à l’image du personnage, il devient autre.

      Le lecteur mécanique demande plutôt une littérature prémâchée, a une incapacité à distinguer les moyens de la fin, fourvoie la critique, produit une créature à son image, le critique mécanique. Le lecteur-né peut souhaiter ou ne pas souhaiter entendre ce que les critiques ont à dire d’un livre ; mais s’il se préoccupe de critique, il n’en attend qu’une digne de ce nom-une analyse de sujet et de style. Edith Wharton insiste sur le fait qu’à côté des péripéties, il y a le maniement du sujet et le choix des moyens employés pour produire tel ou tel effet.

    Les plus grands livres jamais écrits valent pour chaque lecture par ce qu’il peut en retirer. Les meilleurs livres sont ceux desquels les meilleurs lecteurs ont su extraire le plus grande somme de réflexions, de traces en mémoire.


Anne Rabany est membre du CRILJ depuis 1975. Elle a trouvé auprès de cette association les ressources et les accompagnements nécessaires à différents projets qui ont jalonné sa carrière : pour la mise en place des BCD, la formation des personnels lorsqu’elle était Inspectrice départementale puis directrice d’Ecole normale, pour l’animation et le suivi des Centres de Documentation et d’Information des collèges et des lycées, en tant qu’Inspectrice d’Académie, Inspectrice Pédagogique Régionale Etablissement et Vie Scolaire et, actuellement, pour préparer des cours en tant qu’enseignante au Pôle du livre de l’Université de Paris X.