Une bonne nouvelle

 

 

 

  

   

      J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon roman Le diable sur le divan  (éditions Cheminements, collection Noème) pour lequel j’avais reçu, en 2005, le Prix du premier roman dans le cadre du concours « Envie d’écrire » organisé par le CRILJ et le Ministère de la Jeunesse et des Sports, parrainé par Daniel Picouly. Il sort en même temps qu’un essai Comprendre l’adolescence – conduites de dépendance et conduites à risque que j’ai co-écrit avec M. Pompignac-Poisson.

     Restant à votre disposition, je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

     Christophe Allanic

 

     Quatrième de couverture :

     Monsieur Serin, psychanalyste pourtant ordinaire, a ouvert son cabinet à une clientèle d’un genre particulier. Se succèdent ainsi sur son divan, un diable contrarié par sa réputation sulfureuse, « Rocco » un lapin tourmenté par ses pulsions, « 8 » obsédée par le déchiffrage mathématique de l’univers, « Grâce » une jeune vache anorexique, et d’autres patients qui nous entraînent dans un univers fantastique où se croisent psychanalyse, sciences et mythologie. À travers ces neuf contes psychanalytiques, le lecteur est invité à une découverte originale de la psychanalyse, mêlant humour et situations étonnantes. 

 

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      Extrait :

     Lui était timide, complexé et gauche. Elle, mystérieuse et séduisante. Le coup de foudre fut pourtant immédiat. Le premier à lui avoir parlé d’elle était un de ses amis de la faculté de biologie, Albert. Celui-ci avait déjà un peu flirté avec elle auparavant, suffisamment du moins pour témoigner du chamboulement qu’elle avait provoqué dans sa vie. Monsieur Serin se rappelait du jour où son ami lui en avait parlé la première fois. Il se souvenait de cette passion qui l’animait, de la lumière dans ses yeux, de l’expression de son visage et de ses mains qui s’agitaient comme pour donner davantage de matérialité aux mots qu’il employait.

     Ce jour-là sur le chemin du retour, les propos d’Albert raisonnaient encore dans la tête du jeune Serin. Il ne la connaissait pas, mais il était déjà sous son charme. Le sol flottait sous ses pieds comme s’il marchait sur un nuage. Il engloutit le dîner à une telle vitesse, la tête plongée dans son assiette, que ses parents comprirent qu’il n’était pas d’humeur à parler. La nuit tombée, il se réfugia dans sa chambre mais le sommeil tardait à venir. Se tournant et retournant dans son lit, il n’avait qu’une idée en tête, faire au plus vite sa connaissance et parcourir un long chemin en sa compagnie.

     Le lendemain, il fit part à son ami de son désir de rencontre. Albert se fit soudain plus modéré, prétendant qu’elle n’allait peut-être pas lui plaire, qu’il se faisait des idées sur elle, qu’il ne répondait peut-être pas à ses critères … Serin comprit que son ami regrettait de lui en avoir parlé. Plus décidé que jamais, il se débrouilla pour obtenir un rendez-vous le jour suivant.

     Le cœur battant la chamade, il se présenta à l’adresse qu’on lui avait indiquée. En face de lui s’imposait un vieil immeuble d’avant-guerre à la peinture défraichie. Il entra dans le hall puis emprunta l’escalier. Les marches grinçaient sous ses pieds, la rambarde tremblait sous sa main. Il frappa. Après quelques instants, des pas s’approchèrent et la porte s’ouvrit enfin. Un homme âgé, barbe grise et lunettes rondes, l’accueillit assez froidement. Son visage ressemblait à s’y méprendre à la description du père de la Belle qu’Albert lui avait faite.

     En entrant dans le bureau du vieil homme, le jeune Serin aperçut un sofa sur la gauche et comprit que ce serait bientôt là le champ de leurs futures batailles. La sueur perlait sur ses tempes. Le vieil homme en face scrutait l’étudiant sans mot dire. Fallait-il également courtiser le vieux avant de rencontrer la Belle ?

    Le jeune Serin prit les devants et bafouilla : « Je … je voudrais faire une … une psychanalyse ! »

 

Christophe Allanic est psychologue clinicien d’orientation analytique. Il exerce à Nantes en institutions auprès d’adolescents et de parents, ainsi qu’en cabinet libéral.

 

 

 

 

Gianni Rodari

 

 

 

 

       Gianni Rodari n’est plus. Il était né à Novare en 1920. Si sa réputation avait largement dépassé les frontières de l’Italie, il n’a été pendant très longtemps connu que des spécialistes..

      Ecrivain pour la jeunesse, lauréat de la médaille Hans Christian Andersen en 1970, il devait peut-être la diversité de son talent à sa double formation d’instituteur et de journaliste mêlé à l’activité de la presse romaine, au mouvement des idées, à tout ce qui a bougé en Italie dpuis qu’il a atteint l’êge d’homme.

      Nous pouvons apprécier son humour, son sens de ce qui accroche les enfants, sa volonté d’inscrire le merveilleux dans le monde moderne. Les jeunes lecteurs français ont apprécié Tous les soirs au téléphone, Jip dans le téléviseur (Editions La Farandole), La tarte volante, La flèche d’Azur (Editions Hachette).

      On fera un sort particulier à Histoires à la courte paille (Editions Hachette) dans la mesure où ces textes font la liaison directe avec les préoccupations théoriques de l’auteur telles qu’il nous le révèle sa Grammaire de l’imagination parue aux Editeurs Français Réunis, véritable essai sur les moyens pratiques de développer l’imaginaire chez les jeunes. Ce dernier ouvrage montre bien, comme les nombreux articles ou interventions de Gianni Rodari, combien sa réflexion s’inscrivait dans une approche théorique et pratique à la fois de la littérature de jeunesse.

      En ce sens, la littérature pour la jeunesse italienne et mondiale perd avec un auteur de grand talent un des trop rares écrivains penchés sur la genèse des œuvres.

 ( texte paru dans le n° 12 – juin 1980 – du bulletin du CRILJ )

 

Gianni Rodari nait en octobre 1920 près du lac d’Orta. Son dévouement et son aptitude aux études lui valent d’obtenir son diplôme d’instituteur à l’âge de 17 ans. Après la guerre, il est engagé par le quotidien L’Unità en tant que chroniqueur puis comme envoyé spécial. Il se met à écrire des contes pour enfants. En 1950, il prend la direction de l’hebdomadaire pour enfants Il Pioniere. De nouveau à L’Unita, il concrétise, en 1958, le choix de sa vie : écrire des livres pour les enfants tout en travaillant en tant que journaliste politique « sans appartenance ». Lorsqu’il ne publiera plus de livres, Gianni Rodari se consacrera à une collaboration importante avec les enfants : discussions dans les classes, ateliers d’écriture, etc. Sa Grammaire de l’imagination est disponible aux éditions Rue du Monde.

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Qu'est ce qu'une approche critique des livres pour enfants ?

 

 

  

 

 

 

     Qu’est-ce qu’une approche critique des livres pour enfants ?

     Telle est la question qui m’est proposée. J’y ajouterai une précision temporelle : qu’est, que peut être une approche critique des livres pour enfants dans ces dernières années du XXème siècle ?

     La question, en effet, n’aurait ni le même sens ni la même réponse si elle était posée à la fin du XVIIIème siècle, au temps du duumvirat Jules Verne-Comtesse de Ségur.

     Il nous faut donc, comme préalable à la question posée, indiquer brièvement quelques données qui caractérisent notre temps et dont l’approche critique du livre pour la jeunesse doit tenir compte.

     Voici celles qui me semblent les plus importantes :

     1) Développement tumultueux des sciences humaines : histoire économique et des mentalités, sociologie, linguistique, sémiologie, psychologie, psychanalyse, ethnologie, anthropologie, etc.

     Chacune de ses disciplines apportent des éléments importants sur l’enfant, sur son évolution affective et intellectuelle dans le passé et dans le présent, sur l’influence qu’exercent sur cette évolution, sa famille, son milieu, la société où il vit. Ces éléments nouveaux, les critiques des livres pour enfants devraient normalement les connaitre, les assimiler et les utiliser.

     2) La littérature pour enfants est encore assez généralement considérée comme une sous-littérature. On s’interroge toujours sur son statut et la critique pour enfants, bien qu’elle ait gagné des positions depuis 15 ans, reste rapide et épisodique, à la radio et dans la grande presse, ou confinée dans des revues spécialisées.

     3) Une approche critique valable, pour s’imposer, doit emprunter les nouveaux médias, en particulier la télévision ; or aucune émission spécifique ne lui est consacrée et on ne lui réserve jamais de place dans les émissions de critique et de débats comme Apostrophes de Bernard Pivot, Ex-Libris de Patrick Poivre d’Arvor, Paroles de femmes d’Aline Pailler, ou Océaniques.

    Rappelons, pour mémoire, une tentative de FR3 en 1982/1983, avec Michèle Jouhaud-Castro. Mais cette animation se bornait à faire raconter l’histoire contenue dans le livre par des enfants. Emission d’une rare médiocrité.

     C’est là une occasion pour nous de réfléchir sur ce que peut être l’approche critique des livres pour enfants aujourd’hui, sans oublier que cette approche ne peut pas être la même dans un quotidien, dans un hebdomadaire, dans une émission de télévision, dans une revue ou dans un essai.

 . Premier critère :

     Le premier critère d’une approche critique, me semble-t-il, est et reste le principe de plaisir. Qu’il se présente comme album, conte, récit, roman, ouvrage encyclopédique, un livre pour enfant, aussi bien dans son texte que dons son illustration, doit rester un objet agéable, de récréation au sens étymologique du mot.

     Ici, une précision, plaisir pour qui ? Pour l’adulte qui fabrique ou achète le livre ? Ou pour l’enfant qui va le « pratiquer » ? Poser la question, c’est commencer à y répondre.

     Le plaisir qu’il faut prendre en compte, c’est celui du destinataire que l’adulte souhaite et prépare. Par ce biais, il peut s’agir d’un plaisir partagé car l’écrivain et l’illustrateur peuvent aussi prendre du plaisir à réaliser des œuvres de qualité, à la fois créatives et tenant compte des connaissances nouvelles que leur époque leur apporte sur l’enfant.

     Ici, deux exemples : les albums de Christian Bruel et de son équipe, aux éditions Le Sourire Qui Mord, diffusés par la NRF, provocateurs et intelligents comme l’ont été ceux de François Ruy-Vidal dans les années 1970 ; et les nouvelles collections encyclopédiques de Pierre Marchand chez Gallimard : qualité exceptionnelle des photographies, textes simples, bien informés, associés à des poésies.

      On s’est beaucoup plaint de la « critique d’humeur » ou « impressionniste ». Il n’est pas question de la réhabiliter ; rappelons malgré tout qu’il est important que le critique ait une formation artistique de bon niveau qui lui permettent de comprendre et d’aider les innovations. En bref, de l’esprit et du goût.

 . Deuxième critère :

     Œuvre d’art, le livre de jeunesse a un ou a des publics « ciblés » caractérisés par des intérêts et des possibilités de compréhension différents. Ces possibilités et ces intérêts sont décrits et analysées dans des ouvrages classiques de Freud, Klein, Bettelhein, Lebovici, Wallon, Piaget, Zazzo, etc.

     L’illustrateur, l’écrivain et le critique de livres pour la jeunesse doivent avoir ces connaissances de base qui leur permettront de mieux interprêter les réactions de tel ou tel jeune sur lequel l’ouvrage a été « essayé ».

     Notons du reste que certaines maisons d’édition, sans attenter à la liberté des artistes, les entourent d’équipes de conseillers spécialisés. Il faut de même, comme cela se fait déjà dans certaines revues, que l’approche critique soit celle d’une équipe qui ne se limiterait pas à des enseignants et à des bibliothécaires, mais qui compteraient aussi des linguistes, des psychologues, des psychanalistes, des historiens des mentaltés.

     Pour me borner à un exemple : on connait aujourd’hui avec une relative précision le nombre moyen de mots que possède telle ou telle classe d’âge. On sait aussi qu’au-delà d’une certaine proportion de mots inconnnus (25 à 30 %) le jeune lecteur, démoralisé, se démobilise et ne lit pas plus avant.

     La revue Le français dans le monde, en utilisant les données du « français fondamental », avait, il y a 25 ans, lancé une opération de comptage, dont le but était d’indiquer sur la quatrième de couverture le rapport entre le nombre de mots employés par l’auteur et le nombre de mots correspondnants à l’âge ciblé ; Il faudrait, à présent que nous disposons de l’informatique, que les éditeurs et les critiques reprennent et actualisent cette initiative.

 . Troisième critère :

    Un livre est toujours un support d’identification, de transfert et de socialisation. E t il l’est encore plus fortement quand il s’adresse à l’enfance, période où s’élabore et se structure sa personnalité.

     Sans moralisme excessif et sans tomber dans les exclusions de Marie-Claude Monchaux, il n’est pas possible de donner comme objet de consommation immédiate, à des classes d’âge qui ne dispose pas encore d’esprit critique, des livres dont les héros sympathiques l’orienteraient vers le racisme, la chauvinisme, le mépris des femmes, des pauvres, la marginalisation, etc.

     Il ne s’agit pas d’exclure des bibliothèques Clovis Dardentor, manifeste misogyne de Jules Verne, ni son Hector Sarvadac, roman violemment antisémite, ni même la série du Lieutenant X (Hachette) insidieusement raciste. Il faut seulement les déconseiller aux plus jeunes et utiliser ces livres comme base de discussion sur les divers racismes.

     De même, l’approche critique doit dégager le rapport enfant-adulte contenu dans le livre et signaler par exemple le caractère irréaliste (qui peut être positif dans certains cas pour le jeune lecteur) de certains livres où les enfants surveillent les adultes ou encore trouvent la solution d’énigmes policières qui sont restées indéchiffrables pour les adultes.

      La critique doit dégager aussi le parti pris politique de l’écrivain, qu’il s’agisse de fiction ou d’ouvrages encyclopédiques, ce qui est passé sous silence et la manière dont les événements sont présentés.

     A titre indicatif, trois recherches exemplaires : celle de Pierre Nora sur les omissions et les variations de l’histoire de France d’Ernest Lavisse, celle de Jack Zypes sur les corrections et les ajouts des contes des frères Grimm et la toute récente étude de Mireille Le Van Ho à propos des livres de jeunesse sur la révolution parus en France entre 1970 et 1980.

     Dans une perspective proche, l’approche critique, en tenant compte de l’apport de la linguistique et de la socio-linguistique, doit apprendre aux enfants (et aux adultes) à distinguer entre le langage bâti sur de lieux communs et un langage authentique, à la fois simple et créatif.

 . Quatrième critère :

     Il n’est pas question de la négliger et pour la susciter, la collaboration des enseignants, des bibliothécaires, des parents, des libraires est indispensable. Encore faut-il ne pas se limiter, comme dans l’expérience de FR3 dont il a été question et se souvenir que les enfants interrogés directement sont souvent gênés dans leur réponse par leur manque de vocabulaire ou d’assurance : ils ne donnent alors qu’une opinion simplifiée et convenue, celle qu’ils pensent pouvoir donner.

     La meilleure méthode reste celle de l’interrogation indirecte ou encore un débat animé par une équipe de spécialistes qui apportent au fur et à mesure de la discussion des informations susceptibles d’éclairer les jeunes lecteurs sur les problèmes réels que posent le livre.

      Essayons de reprendre et de restituer les caraxtristiques de l’approche critique des livres pour la jeunesse en cette fin de millénaire :

     1) elle doit rester une critique d’humeur, humeur relativisée par la culture et le goût ; renvoyant toujours à l’équation personnelle d’un critique, elle doit être signée.

     2) elle doit assimiler, utiliser et vulgariser les connaissances les plus avancées des sciences humaines et, pour y parvenir, indiquer et expliquer ses critères de jugement ; par sa qualité et par sa pertinence, elle doit s’imposer aux nouveaux médias.

     3) elle ne doit pas se limiter au passé et au présent, mais susciter de nouveaux écrivains dans le secteur de la vulgarisation, notamment parmi les chercheurs spécialisés, capables de présenter clairement des problèmes complexes ; je pense à Hubert Reeves en astronomie, à Jean-Marie Pelt en botanique, au commandant Cousteau en biologie.

     Cette approche critique devrait être créatrice en révélant aux écrivains de nouveaux sujets, de nouvelles sources d’inspiration : défense de l’environnement, solutions nouvelles aux problèmes posés par l’accroissement des divorces, du chômage, de la misère du Tiers-Monde, etc.

     Ces trois orientations fondamentales doivent être présentes, en filigrane, dans les brefs compte-rendus et s’approfondir ou s’expliciter dans les revues spécialisées.

     Les fiches restent utiles, mais peut-être peuvent-elles dégager mieux, même brièvement, les critères objectifs sur lesquels elles se fondent. Elles doivent aussi être signées.

     Il faut donner la plus grande place possible à des articles de fond sur les critères à retenir et à écarter, sur les courants et les problèmes de cette littérature et sur ses rapports avec les contradictions de chaque époque. Une place au moins égale sera réservée à des interventions de créateurs qui, souvent, en savent beaucoup plus que les meilleurs critiques.

     L’approche critique de la littérature pour la jeunesse, en 1990, doit devenir plus efficace et se proposer les buts suivants :

 – sortir la littérature de jeunesse de son ghetto et faire reconnaitre son importance par le grand public et les médias.

 – contribuer à l’amélioration et au renouveau de cette littérature en lui proposant de nouveaux sujets.

 – participer au mouvement général de la critique et, par ce biais, à l’évolution des mentalités sur les droits des enfants et sur le sens même de notre civilisation.

     Mais, dans ces conditions, comment nous limiter à une « approche critique » ? En 1954, Hélène Gratiot-Alphanréry, dans son étude classique La lecture en milieu rural, notait qu’à 30 kms de Paris, des enfants de journaliers agricoles, à 10 ans, n’avaient jamais eu entre les mains des livres de loisirs.

     Trente-cinq ans plus tard, la situation n’a pas réellement changée. Un sondage réalisé dans les environs de Tours, en septembre-octobre 1989, nous apprend que plusieurs écoles primaires rurales ne disposent toujours pas de « coins-lecture » et ne bénéficie pas de l’apport du biliobus. Manque ou mauvaise répartition des crédits ?

     Il serait absurde de s’en prendre aux enseignants et aux bibliothécaires qui font ce qu’ils peuvent et au-delà. Promouvoir la lecture et les meilleurs livres, développer le sens critique du futur adulte, c’est l’affaire de tous. C’est un problème politique, un élément d’une entreprise globale qu’on pourrait appeler, pour simplifier, la politique de la lecture et de la culture.

     Nous autres, chercheurs ou critiques, nous ne pouvons plus nous borner à une « approche critique ». A quoi pourrait bien servir de critiquer des livres que tant d’enfants n’auraient pas la possibilité de lire ?

     Nous devons tous devenir des pourvoyeurs gratuits, des distributeurs bénévoles de livres aux enfants défavorisés. Nous pourrions, par exemple, constituer des banques de livres pour enfant. En guise de premiers apports, nopus y verserions, après les avoir étudiés, les meilleurs livres que nous recevons en service de presse. Nous pourrions encore demander aux enfants favorisés de donner à notre banque les livres qu’ils aiment le plus. Beaucoup de livres de qualité, peu soutenus par la presse, sont pilonnés. Nous pourrions persuader des éditeurs de nous les donner.

     Nous vivons une époque où le livre, pour se maintenir, doit aller vers ses lecteurs potentiels. « Un dictionnaire, disait magnifiquement un participant interviewé il y a quelques mois dans une émission télévisée, ça doit se donner, c’est un acte d’amour ».

     Notre approche critique ne peut pas, elle non plus, rester théorique. On n’est riche que de ce qu’on donne.

 ( article  paru dans le n° 39 – juin 1990 – du bulletin du CRILJ )  

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Normalien, agrégé de philosophie, Marc Soriano (1918-1994) est romancier, pour les adultes et pour les enfants, et psychanalyste. Professeur de littérature populaire et pour la jeunesse à Bordeaux III et professeur émérite à Paris VII, il est spécialiste de Charles Perrault et de Jules Verne. En 1968, il publie aux éditions Gallimard Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires et, en 1975, chez Flammarion, un épais Guide de littérature pour la jeunesse dont la réédition, chez Delagrave, en 2002, était très attendue. Marc Soriano fut membre du conseil d’administration du CRILJ.

 

 

 

Le vice de la lecture

        Quarante années de discours et de vécus autour de la lecture et de la lecture littéraire et seulement maintenant la découverte d’un court ouvrage Le vice de la lecture publié aux Editions du sonneur dans La petite collection. Ce texte est paru en 1903 dans une revue littéraire américaine. La romancière Edith Wharton (1862 1937) « dénonce l’obligation sociale de la lecture, nuisible à la littérature et fatale à l’écrivain. »

     L’auteure nous dresse le portrait du lecteur mécanique qui semble envisager la littérature comme un funiculaire à bord duquel on ne peut embarquer qu’en courant à toutes jambes. A côté se trouve le lecteur-né se promenant avec indolence en diligences et autres chaises de poste, vaguement au fait des nouveaux moyens de locomotion.

     Ces trente pages constituent un condensé autour de mots utilisés bien après et qui ont faire causer et écrire : lecture plaisir, lecture devoir, trois positions de lecture : lecteur lisant, lecteur lectant, lecteur lu, le médiateur du pouvoir lire, du vouloir lire et du aimer lire, etc.

    C’est ainsi que le lecteur mécanique œuvre systématiquement contre le meilleur de la littérature. A l’évidence, c’est à l’écrivain qu’il est le plus nuisible. La large avenue qui mène à l’approbation du lecteur mécanique est si facile à suivre et si grouillante de compagnons de voyages prospères que plus d’un jeune pèlerin y a été attiré par le seul besoin de camaraderie ; et ce n’est peut-être qu’à la fin du voyage, quand il rejoint le Palais des platitudes et s’assoit devant un festin de louanges sans discernement, avec les plumitifs qu’il a le plus méprisés, se servant sans gêne aucune,  du plat préparé en son honneur, que ses pensées se tournent avec envie vers cet autre côté – le droit chemin menant aux « happy few ». 

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    Edith Wharton valorise le lecteur né car il se place dans un processus créatif. L’image des personnages est un mixte entre les données objectives du texte et l’apport subjectif du lecteur, mais chaque récit construit aussi son destinataire et son mode de réception des personnages. Celui qui exprime le désir du texte et celui qui le produit doivent dialoguer. Le lecteur est, le plus souvent, un lecteur virtuel qui va s’incarner. Le texte ne pouvant pas tout décrire laisse des imprécisions, des blancs voulus par l’auteur ou créés par le décalage entre l’univers fictionnel et la réalité. Le lecteur pallie l’incomplétude du texte et réalise une re-création.  L’interaction texte-lecteur fait de la lecture un vécu qui s’organise autour des personnages, avec des effets de persuasion, de séduction, de tentation. C’est l’imitation de personnages reçus comme exemplaires qui fait de la lecture un vécu. Mais à l’origine il y a le désir,  car lire est d’abord une promesse de plaisir. La jouissance comme fait  est incontournable et c’est elle qui fonde et autorise l’aventure du sujet.

    Lire n’est pas une vertu. mais bien lire est un art. Edith Wharton insiste sur un lien indestructible entre le roman et le personnage ; qui attente au second ne peut que porter atteinte au premier. La carharsis ne peut se passer du personnage. C’est une énigme, et c’est un fait : nous avons besoin de projection, de tranfert, d’identification. Pour que la fiction opère, nous avons besoin de croire à l’existence d’un personnage en qui se résument et ce concentrent les actions qu’organise la fable. C’est pour cela que le lecteur-né en lisant, se livre, s’oublie ; se compare ; s’absorbe, s’absout. Sur le modèle et à l’image du personnage, il devient autre.

      Le lecteur mécanique demande plutôt une littérature prémâchée, a une incapacité à distinguer les moyens de la fin, fourvoie la critique, produit une créature à son image, le critique mécanique. Le lecteur-né peut souhaiter ou ne pas souhaiter entendre ce que les critiques ont à dire d’un livre ; mais s’il se préoccupe de critique, il n’en attend qu’une digne de ce nom-une analyse de sujet et de style. Edith Wharton insiste sur le fait qu’à côté des péripéties, il y a le maniement du sujet et le choix des moyens employés pour produire tel ou tel effet.

    Les plus grands livres jamais écrits valent pour chaque lecture par ce qu’il peut en retirer. Les meilleurs livres sont ceux desquels les meilleurs lecteurs ont su extraire le plus grande somme de réflexions, de traces en mémoire.


Anne Rabany est membre du CRILJ depuis 1975. Elle a trouvé auprès de cette association les ressources et les accompagnements nécessaires à différents projets qui ont jalonné sa carrière : pour la mise en place des BCD, la formation des personnels lorsqu’elle était Inspectrice départementale puis directrice d’Ecole normale, pour l’animation et le suivi des Centres de Documentation et d’Information des collèges et des lycées, en tant qu’Inspectrice d’Académie, Inspectrice Pédagogique Régionale Etablissement et Vie Scolaire et, actuellement, pour préparer des cours en tant qu’enseignante au Pôle du livre de l’Université de Paris X.

Colette Vivier

par Raoul Dubois

 

      Comme elle avait vécu, avec une grande discrétion, Colette Vivier s’est éteinte en ce mois de septembre qui voit les nouveautés des éditeurs affluer dans les librairies et sur les tables des critiques.

      Ce ne sera pas un événement du monde littéraire, l’œuvre de Colette Vivier ne doit rien aux tapages publicitaires et aux scandales de l’insolite. La vieille dame qu’elle était devenue avec ses 80 ans ne faisait l’étalage ni de ses livres ni de ses activités de résistante. Elle avait fait ce qu’il fallait faire dans les activités de son choix.

     Nous garderons un souvenir ébloui de ces après-midi passés avec elle auprès d’enfants d’une classe de 6ième découvrant à la fois la réalité de son œuvre et la luminosité de sa présence. Nous la revoyons disant à une petite fille émerveillée : “Mais voyons ! Aline (son héroîne de La maison des petits bonheurs), c’est moi, mais c’est aussi toi.”

      Colette Vivier portait témoignage d’un renouveau de la littérature enfantine française qui, avec Charles Vildrac et elle-même, s’arrachait à la routine pour retrouver son véritable souffle : vie quotidienne, langage quotidien, soucis quotidiens, héros sortis des forces même de la population et saisis dans la richesse de leurs vies, de leurs espoirs, de leurs rêves, de leurs luttes aussi. Une idée de la famille qui évolue, la place des femmes qui se fait un peu plus importante, des petites filles des milieux modestes qui réfléchissent et qui ont des idées.

      Colette Vivier parlait juste à un moment où le ton des livres restait loin de la réalité de la langue, juste sans démagogie, sans concession à la vulgarité, sans décalque du langage parlé.

      A quarante années de distance, La maison des petits bonheurs séduit encore les jeunes lecteurs. Et si c’était un des classiques de notre littéraure de jeunesse qui vient de disparaitre ?

      Tous ses lecteurs, tous ses amis la saluent comme une présence très chère et permanente.

 ( texte paru dans le n° 10 – octobre 1979 – du bulletin du CRILJ )

 

Colette Vivier est née à Paris en 1898. Premiers textes en 1932 destinés à apprendre le français à des enfants allemands. Elle rencontre son premier grand succès en 1939 avec La maison des petits bonheurs qui recevra le Prix Jeunesse. Dans les années 1940, elle écrit pour L’almanach du gai savoir que publie Gallimard. Pendant la guerre, elle appartient au réseau du Musée de l’Homme, expérience qu’elle racontera dans La maison aux quatre vents. Colette Vivier excelle dans la description du monde ouvrier qu’elle met souvent en scène dans ses récits. Elle est aujourd’hui considérée comme un écrivain important dans l’histoire du renouveau du roman pour la jeunesse.

        

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