Non-violence

 

 

Ce texte est l’introduction d’un mémoire de master titré Les personnalités du mouvement de la non-violence dans la littérature et la presse jeunesse. Son auteur (qui souhaite rester anonyme) nous en a autorisé la publication sur ce site. Les personnes qui souhaiteraient en savoir davantage peuvent prendre contact à cette adresse.

    Mohandas Gandhi, le guide politico-spirituel de l’Inde, Martin Luther King, le pasteur noir militant des droits civiques, et Nelson Mandela, le résistant sud-africain, sont, sans nul doute, des personnalités ayant marqué le XXe siècle. Ces figures, par leur charisme, ont laissé des traces de leurs faits et gestes dans la mémoire collective aussi bien dans la littérature pour adultes que dans la littérature de jeunesse. Ce qui lie ces trois grandes figures du siècle dernier, au-delà de leur appartenance à un pays auparavant occupé par des Européens, c’est avant tout leurs convictions politiques, religieuses et communautaires. Leurs opinions convergent vers ce qu’on peut appeler la notion de non-violence.

    Cette notion, issue des textes religieux, a été mise en lumière au cours du XXe siècle dans les actions menées par le Mahatma contre le gouvernement de son pays. L’élite anglaise qui dirigeait le territoire indien, exploitait les ressources de l’Inde et asservissait la population. Forte du succès du concept de non-violence remanié en véritable action politique (1), de nombreuses personnalités vont s’inspirer dans leurs pays des principes de la non-violence dans leurs combats contre l’oppression et la haine.

    Il va de soi que de nombreux ouvrages, dont des biographies, fleurissent à propos de ces figures de paix et de tolérance, dans la littérature pour adultes d’abord,  puis, un peu plus tard, dans la littérature de jeunesse. Citons quatre titres : Un long chemin vers la liberté (2) de Nelson Mandela ; Martin Luther King : autobiographie (3) à partir de textes rassemblés par Clayborne Carson ; Au loin la liberté (4) par sa sainteté le quatorzième Dalaï lama Tenzin Gyatso ; Moi, Malala, je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans (5) de Christine Lamb, à propos de Malala Yousafzai.

    La publication des livres biographiques et ouvrages critiques sur les grandes personnalités de la non-violence a débuté vers les années 1920 avec la sortie du livre de Romain Rolland sur Gandhi (6). La démarche de l’auteur français avait pour but de présenter le passé d’un symbole politique dans la lutte contre l’oubli et dans la réalisation d’un avenir plus sûr.

    L’étude que nous consacrons aux personnalités de la non-violence nous a permis de constater que la présentation de personnages célèbres dans la littérature et la presse jeunesse ne date pas d’une époque récente. Nous pouvons affirmer que la publication et la diffusion des vies illustres sont ancrées dans la tradition de la littérature de jeunesse car, depuis le XVIIIe siècle, les éditeurs et pédagogues ont accordé une importance considérable à l’édification morale de l’enfant (7). De ce fait, les maisons d’édition et de presse choisissent des figures exemplaires ayant marqué par leur bravoure et leurs vertus une société entière. Leurs grands faits seront narrés aux enfants de manière romancée ou brève. À travers leurs faits, ils transmettent des valeurs positives aux plus jeunes permettant à ceux-ci de devenir des personnes vertueuses selon la vision idéalisée des adultes comme l’ont démontré Isabelle Nières-Chevrel (8) et Ségolène Le Men (9) dans leurs ouvrages sur la littérature de jeunesse.

    Le choix de notre sujet d’étude résulte de la présence peu significative de la non-violence dans les études critiques jeunesse et dans la littérature destinée aux jeunes lecteurs. Ce principe philosophique est encore de nos jours évoqué par une conception réductrice du bonheur, de la paix comme le montre Philippe Godard dans un de ses ouvrages sur Gandhi : « Mais la politique qu’il a incarnée, l’économie qu’il a tenté d’étendre à toute l’inde à partir de sa communauté, ou encore le sens profond de sa non-violence restent souvent obscurs (10). » D’où l’intérêt accordé à l’information voire à l’apprentissage de ce concept par des organismes et des associations comme le Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) et par des éditeurs dans des livres sur ces grandes figures.

   La récente prise en compte du concept de non-violence en littérature de jeunesse soulève une question centrale de ce mémoire : comment les vies des représentants de la non-violence sont-elles présentées dans les différents genres de la littérature et la presse de jeunesse ?

    A toutes les époques, des combats non-violents ont existé comme le montre Nathalie Bailleux dans un de ses livres destinés aux enfants : « Bien avant lui (11), les premiers chrétiens n’avaient-t-ils pas déjà prêché la non-violence ? Et Las Casas défendant les indiens ne pratiquait-t-il pas lui aussi la non-violence ? » (12)

    Même si le père de la nation indienne a contribué à la reconnaissance de la non-violence par sa démonstration politique, certains chercheurs et critiques objectent que ce principe existait dans les textes chrétiens, musulmans voire hindous (13). L’intérêt de cette étude réside dans le rétablissement de la conception non-violente et de l’évolution du traitement de cette notion à travers des livres pour enfants et adolescents.

    Les enjeux de notre sujet peuvent être formulés sous forme d’interrogations. L’évocation des vies de figures telles que Nelson Mandela ou Aung San Suu Kyi est-elle fidèle à la réalité des faits ? Ces livres traitent-ils de ce principe philosophique de non-violence ? Si oui, quelle vision du concept les éditeurs et auteurs transmettent-ils au lecteur ? Quels sont les objectifs de ces diverses œuvres ? Quelles sont les motivations des auteurs et des autres représentants du monde du livre pour la jeunesse ? Peut-on voir ces créations récentes comme des adaptations de biographies adultes dans la littérature de jeunesse ? Qu’est ce qui les distingue des biographies pour adultes ?

    Afin de répondre à ces questions, nous avons fait le choix de sélectionner des livres et des journaux liés à l’actualité  ou proposant des récits historiques ou  traitant de thèmes comme la résistance face à l’oppression. Le corpus est composé de livres et d’albums documentaires, de romans historiques, de bandes dessinées et de journaux pour la jeunesse dirigés par les grands groupes d’édition Bayard et Milan.

    Un choix de livres et de journaux parus entre 1989 et 2016 a été opéré et nous avons constaté que des similitudes conceptuelles et techniques existaient entre ces différents supports. La sélection a été faite d’une manière particulière. Un livre (deux au plus) devait représenter une collection ou une édition singulière et devait illustrer globalement une figure de la non-violence. Nous avons tenu à ce que les livres du corpus incarnent la problématique de l’étude. La plupart ont été publiées dans les années 2000 par des maisons d’édition et de presse qui recouvrent l’ensemble des genres littéraires. S’ils véhiculent tous des valeurs positives, ils proposent toutefois, aux jeunes lecteurs, des perceptions complexes du contexte historique. Nous nous demanderons si les vies des figures historiques et illustres dans les livres du corpus sont fidèles aux faits réels. Comment s’opère cette éventuelle simplification biographique dans les livres et journaux de jeunesse ? Quels choix historiques ont été faits des vies des grandes personnalités à des fins pédagogiques ? Autrement dit, pour résumer la problématique de notre étude : comment les vies des représentants de la non-violence sont-elles présentées dans les différents genres de la littérature et la presse de jeunesse ?

    Afin de répondre à l’interrogation principale qui structure notre recherche, nous avons choisi de présenter dans une première partie l’histoire de la biographie à destination de la jeunesse. Pour cela, nous tenterons d’établir l’historique du genre dans les livres et la presse jeunesse. Les visées pédagogiques nous permettront d’élargir notre analyse sur les motivations des responsables de l’enfance et des éditeurs jeunesse quant à l’usage de ce genre littéraire sur l’éducation des jeunes écoliers.

    L’objet de la deuxième partie nous permettra d’évaluer les finalités du traitement des figures non-violentes chez les représentants de l’édition. Le concept de non-violence incarné par des grandes personnalités sera défini dans une sous-partie tandis que le traitement des figures de la non-violence selon les sexes dans la littérature de jeunesse nous fera réfléchir sur l’inégalité de présentation des personnalités dans les œuvres du corpus et d’autres non inclus dans le corpus. La volonté des éditeurs sera évoquée tout en présentant la motivation des auteurs et illustrateurs. Enfin, il sera nécessaire de clore ce chapitre sur les destinataires des livres et journaux qui peuvent varier selon l’orientation éditoriale des œuvres et les informations apportées. Nous analyserons les messages transmis par ces  productions contemporaines à destination du jeune lecteur tout en éludant la place dans la littérature et la presse jeunesse des livres et journaux du corpus.

    La troisième partie nous plongera dans l’analyse des biographies de deux figures de la non-violence : Nelson Mandela et Aung San Suu Kyi. Le traitement biographique des grandes figures nous amènera à établir une distinction entre les œuvres du corpus qui évoquent la non-violence et celles qui évoquent la vie des figures politiques à travers la mise en scène de l’histoire, les pages de couverture, le paratexte, les illustrations et la relation entre le texte et l’image. Nous évoquerons l’hybridation des genres dans les livres et journaux car nous avons constaté que des liens au niveau de la forme unissaient des œuvres du corpus. L’occasion nous sera donnée d’évaluer le traitement des deux figures dans d’autres productions contemporaines pour la jeunesse. La présentation du contenu nous permet d’entrer au cœur du mémoire.

(octobre 2017)

 

 

(1) Aux sources de la non-violence : Thoreau, Ruskin, Tolstoï, Ramin Jahanbegloo, Gandhi, Editions du Félin, Le temps et les mots, 1998.

(2) Un long chemin vers la liberté, Nelson Mandela, Fayard, 1996.

(3) Martin Luther King : autobiographie, Clayborne Carson, Bayard, 2008.

(4) Au loin la liberté, sa Sainteté le Dalaï-Lama, Fayard, 1990.

(5) Moi, Malala, je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans, Christine Lamb, Calmann-Lévy, 2013.

(6) Jacques Sémelin et Christian Mellon, La Non-Violence, Presse Universitaire de France, Que sais-je ?, 1996.

(7) Isabelle Nières-Chevrel (dir.) ; Jean Perrot (dir.). Dictionnaire du livre de jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France, Cercle de la Librairie, 2013.

 (8) Isabelle Nières-Chevrel, L’introduction à la Littérature de Jeunesse, Didier jeunesse, Passeurs d’histoires, 2009.

 (9) Ségolène Le Men, Jean Glénisson (dir.), Le Livre d’enfance et de jeunesse en France,  Société des Bibliophiles de Guyenne, 1994.

 (10) Philippe Godard, Gandhi et l’Inde : un rêve d’unité et de fraternité, Syros, 2007, p.75.

 (11)  Gandhi

(12) Nathalie Bailleux et Yves Beaujard, Droit de L’homme et Non-violence, Monde en Poche junior, édition Nathan, 1994, p.58.

(13) Ramin Jahanbegloo, Gandhi – Aux sources de la non-violence : Thoreau, Ruskin, Tolstoï, Editions du Félin, Coll. Le temps et les mots, 1998.