En revenant des Journées mondiales de l’écrivain de Nice, en octobre 1983 …

L’écrivain

     L’écrivain pour la jeunesse est d’abord un écrivain. Cependant, le fait qu’il envoie son manuscrit à une maison d’édition pour la jeunesse semble indiquer qu’il a choisi de s’adresser prioritairement aux enfants et aux jeunes. Dans le cas d’un envoi à certains éditeurs, on peut même préciser qu’il cherche à atteindre un  très jeune public.

     Les écrivains et surtout les critiques présents à Nice ont manifesté une totale méconnaissance et parfois un véritable mépris pour les livres pour la jeunesse et leurs auteurs. La légitimité de ce type d’œuvres s’est trouvée ainsi posée, en même temps que le problème du statut de l’enfant dans notre société, dont 30 % seulement des citoyens sont de vrais lecteurs.

     Qu’est-ce qui justifie le dédain des écrivains tous publics pour leurs confrères auteurs d’ouvrages pour la jeunesse ? La question mérite d’autant d’être posée que bon nombre de ces écrivains se sont essayés à écrire pour la jeunesse, soit de leur propre chef, soit sollicités par des éditeurs soucieux de s’attacher des noms connus, et que leurs essais sont rarement des coups de maître.

     Il y a nécessité d’amener les adultes – écrivains, critiques mais aussi simples particuliers ayant en charge la culture des enfants – à lire des livres pour enfants.

     L’écrivain pour la jeunesse a de nombreuses occasions de rencontrer ses lecteurs. Il accomplit ainsi un certain travail social, de plus en plus souvent rémunéré et participe à la création d’une contre-culture avec les enfants. L’écrivain pour la jeunesse peut et doit rencontrer son public pour avoir un feed back, mais ce ne peut être, en aucun cas, son but premier.

 Les œuvres

     Les livres pour la jeunesse, plus intentionnels, plus didactiques que les livres pour adultes, sont trop souvent jugés sur le message et pas assez sur l’écriture.

     La lecture de la production incline à penser que bien des tabous sont tombés. Cependant, la question de l’éditeur ainsi formulée : « Etes-vous sûrs que ça s’adresse à des enfants ? » est une forme de censure car elle vise, en fait, à écarter la politique et le social comme ne s’adressant pas à des enfants.

     On admet qu’un auteur peut n’être pas le meilleur juge de son œuvre et qu’il peut y avoir concertation et même collaboration entre l’auteur et le directeur littéraire de la maison d’édition.

     On constate que les créations sont en augmentation mais que le tirage est de plus en plus limité. Ce qui pose le problème du prix des livres jugés trop élevés.

     Les auteurs se plaignent d’être peu informés en ce qui concerne la diffusion de leurs livres à l’étranger. Ils devraient savoir si leur éditeur publient des catalogues et des fiches sur les livres en plusieurs langues. Ils s’insurgent d’entendre que les livres français seraient ressentis par les étrangers comme « trop sophistiqués, trop compliqués, trop intellectuels et sans humour. »

 La lecture

     Malgré les enquêtes menées et qui toutes concluent à une trop grande part de non-lecteurs en France, on peut affirmer que les besoins culturels des enfants ne sont pas pris en compte. Ils sont évalués au niveau de « la pause-tartine » …

    Le peu de considération manifeste aux auteurs de livres pour la jeunesse empêche une véritable action pour faire lire. L’absence de chroniques régulières dans les grands médias témoignent aussi du désintérêt que les adultes détenteurs d’un certain pouvoir portent à la lecture des enfants.

 Les lecteurs 

     L’écrivain pour la jeunesse est le seul à qui l’on pose la question de ce que le public, son public, va penser de sa production. Lui demander de recueillir les avis des enfants, avant d’écrire, n’a pas de sens. Ceux-ci sont des êtres en devenir, en voie de formation. Ils doivent pouvoir trouver, dans la production diverse et multiple dont il faut les informer, des livres qui répondent à leurs demandes, à leurs besoins, à leurs aspirations, à leurs désirs, écrits par des créateurs authentiques. 

( article  paru dans le n° 22 – février 1984 – du bulletin du CRILJ )

   finifter

Née à Varsovie en 1923, après des études secondaires interrompues par la guerre, après des universités d’été et des séminaires pendant lesquels elle fréquente Georges Jean et Marc Soriano, Germaine Finifter rencontre Natha Caputo en 1954. Elle lui doit ses premiers travaux critiques dans Heures Claires. Elle fonde en 1960 la revue Livres Services Jeunesse en collaboration avec les enseignants et les parents de l’école Decroly de Saint-Mandé. Intervenante passionnée dans de nombreux stages ou colloques, directrice de collection chez  Nathan et chez Syros, elle écrira plusieurs ouvrages à caractère documentaire. Très active au sein du CRILJ, elle participera également, avec Christian Grenier, Béatrice Tanaka, Rolande Causse, Robert Bigot et quelques autres, à la rédaction du manifeste fondateur de la Charte des Auteurs et Illustrateurs pour la Jeunesse. Disparu de façon tragique en août 1996 alors qu’en compagnie d’Aline Roméas, autre pionnière de la littérature de jeunesse, elle se rendait chez un écrivain.

Germaine Finifter

     Germaine Finifter a disparu de façon tragique ce 22 août 1996 alors qu’en compagnie d’Aline Roméas, autre pionnière de la littérature de jeunesse, elle se rendait chez un écrivain. Germaine fut, lorsque j’entrai en littératrure de jeunesse, l’une des personnes dont j’entendis parler et je la rencontrai bien vite en 1973 lors des réunions préalables à la création du CRILJ. Souvent ensuite, lors de rencontres, surtout parisiennes, nous partagions nos soucis de directrice de revue, nous évoquions certains livres, certains auteurs. Plus récemment, elle parlait avec tendresse et orgueil de sa famille multiculturelle et de ses petits enfants. Elle adorait les jeunes et son intérêt pour eux, à  quelque pays qu’ils appartiennent, de quelque race qu’ils soient. Elle put le manifester chez Syros à la fin des années 80 et en militant, le mot n’est pas trop fort, pour la compréhension entre les cutures. Qu’il s’agisse de la collection « Les copains de la classe » qui, par des témoignages de jeunes de différents pays fait connaître à nos enfants qui sont leurs ‘copains’, qu’il s’agisse de la collection « Les uns et les autres » qui, à travers des romans marqués par un caractère littétaire certain, font vivre aux jeunes lecteurs des moments durs de l’histoire, leur font prendre conscience de problèmes graves qui agitent les sociétés d’aujourd’hui, leur communiquent les valeurs de tolérance, de compréhension et de respect mutuels, la littérature de jeunesse de ces années 80 et 90 restera marquée par l’engagement de Germaine.

     Elle était ici, dans le village que j’habite, pour le colloque « Aux livres, jeunes citoyens ! » où sa communication « Les livres de jeunesse peuvent-ils être facteurs de changements ? » fut forte, communiquant ses convictions à l’auditoire et animant les débats avec l’énergie têtue et vibrante que nous lui connaissions. Elle avait promis d’y revenir, n’ayant pas eu le temps d’aller sur un lieu douloureux de sa vie, le camp de Gurs, où son mari avait été interné dans les années 40. Germaine ne viendra pas. Que ces modestes mots soient un témoignage de notre sympathie affectueuse.

 ( texte paru dans le n° 57 –  novembre 1996 – du bulletin du CRILJ )

 finifter

Née à Varsovie en 1923, après des études secondaires interrompues par la guerre, après des universités d’été et des séminaires pendant lesquels elle fréquente Georges Jean et Marc Soriano, Germaine Finifter rencontre Natha Caputo en 1954. Elle lui doit ses premiers travaux critiques dans Heures Claires. Elle fonde en 1960 la revue Livres Services Jeunesse en collaboration avec les enseignants et les parents de l’école Decroly de Saint-Mandé. Intervenante passionnée dans de nombreux stages ou colloques, directrice de collection chez  Nathan et chez Syros, elle écrira plusieurs ouvrages à caractère documentaire. Très active au sein du CRILJ, elle participera également, avec Christian Grenier, Béatrice Tanaka, Rolande Causse, Robert Bigot et quelques autres, à la rédaction du manifeste fondateur de la Charte des Auteurs et Illustrateurs pour la Jeunesse.

Huguette Pirotte

                

      Le 13 septembre 1983 mourait subitement Huguette Pirotte.

      Dans une classe de CM2 d’une école d’Ivry où je l’accompagnais un jour, pour un entretien à propos du Perroquet d’Américo, un enfant, après bien des questions auxquelles Huguette Pirotte avait répondu avec autant de chaleur que de sérieux, demanda soudain : « Et Christophe Colomb, lui, vous l’avez connu ? » Personne ne rit tant il paraissait évident à chacun qu’elle avait entretenu des relations suivies avec tous les personnages de son toman pour les connaître si intimement.

       Cette force de conviction soutenue par une grande probité intellectuelle, Huguette Pirotte la devait à sa double formation d’historienne et de journaliste mise au service de son besoin de partager ses « coups de foudre pour une époque ou un personnage » et ses indignations contre les scandales de notre temps.

      Le premier ouvrage qu’elle fait paraître aux Editions Latines, Mémoire d’Aliénor, vise le public des adultes. C’est une biographie d’Aliénor d’Aquitaine, résultat de trois ans de travail. « J »ai tellement aimé ce personnage que, sans l’avoir prémédité, j’ai écrit « je ». Ce sont des mémoires apocryphes ! C’est vous dire combien je suis dans la peau du personnage !

      Dans cette veine historique, pour les enfants et pour les jeunes, elle écrit successivement des romans : Le rubis du roi lépreux, histoire de la croisade populaire lancée par Beaudoin IV à travers les aventures d’un jeune garçon ; Le perroquet d’Américo, récit de voyage d’un adolescent portugais à bord de la caravelle d’Americo Vespucci. Puis elle renoue avec les biographies pour Richard Cœur de Lion, Georges Sand et Elisabeth 1ière d’Angleterre qui parait ces jours-ci. 

      Elle se souvient de ses années de reportage pour démonter le mécanisme de « fabrication » d’une championne dans L’espoir de la Combe Folle, critiquer un certain style de journalistes qui ne répugnent guère à violer la vie privée des gens dans Flash sur un reporter, dénoncer le génocide organisé des Indiens du Brésil dans L’enfer des orchidées ou l’exploitation des indigènes de Nouvelle Guinée dans Cargo des papous.

      Huguette Pirotte aimait dire que, quoique n’ayant jamais enseigné, elle avait une fibre pédagogique. Elle se qualifiait elle-même de « VRP de la littérature de jeunesse », n’hésitait jamais à sillonner la France pour, dans les bibliothèques et les écoles, aller à la rencontre de ses lecteurs.

      Les observations qu’elle avait pu faire au cours de ses nombreux voyages en Europe, dans le Proche-Orient, en Afrique du Nord et, plus récemment, en Afrique du Sud, lui avait fourni la matère des émissions qu’elle avait produite pour FR3 sous le titre Les enfants d’ailleurs. Ce n’est pas sans émotion qu’on regardera l’une d’entre elles programmée à Noël prochain.

      En dix-neuf ans de carrière littéraire, Huhette Pirotte n’a suscité que de la sympathie pour sa personne, pour son œuvre, pour son activité. Elle n’avait que des amis, petits et grands, fort nombreux, qui la regrettent infiniment.

( texte paru dans le n° 22 – 15 février 1984 – du bulletin du CRILJ )

 

 Née à Beaugency (Loiret) en 1924, historienne de formation, Huguette Pirotte fut documentaliste, enseignante, journaliste et productrice à la télévision. Parmi ses ouvrages pour la jeunesse : Le perroquet d’Americo (Bibliothèque de l’Amitié 1968), L’enfer des orchidés (Duculot 1972), Flash sur un reporter (Bibliothèque de l’Amitié 1978). « Par profession et par plaisir, j’ai circulé en Europe, dans le Proche-Orient, en Afrique du Nord, en Amérique du Sud et au Mexique. Le présent ne me fascine pas moins que le passé et je puisse mes sujets aussi volontiers sans l’actualité la plus récente que dans l’histoire. »

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