René Fillet

 par Christiane Abbadie-Clerc

     René Fillet cultivait la lecture publique comme son jardin. Défricheur et paysagiste, il veillait à l’ouvrage des saisons, mariant le charme désuet des plates bandes rustiques à l’architecture rigoureuse des jardins « à la française ». Enraciné dans le bon sens du terroir populaire, il devait faire corps avec l’harmonie tranquille du végétal, au moment ultime où il s’en est allé à la fin de l’été dernier, proche de ses amis les arbres qu’il avait plantés dans son domaine de Beaumont la Ronce dont il était devenu un patriarche respecté.

     Je n’oublierai jamais cette répartie qui fut la sienne lors d’un débat organisé en 1978 sous sa tutelle vigilante par la Bibliothèque des enfants de la BPI au Salon du Livre de Paris. La petite salle du Grand Palais était bondée comme pour répondre à l’appel de la rencontre : « Des livres partout et pour tous » avec les associations professionnelles au premier rang desquelles le CRILJ où il apportait sa contribution active.

     L’auteur-illustrateur Jean Claverie et l’écrivain Pierre Péju y avaient ouvert la voie par la symbolique des contes, évoquant entre beaucoup d’autre chose le sens caché des images ainsi : « Un chêne n’aura pas la même connotation qu’un tilleul ou un roseau s’agissant de la représentation d’arbre. L’illustration concourt à forger cette première clef, cette première culture qui nous permet d’exister ».  Réponse de René Pillet :  » Vos propos ont été passionnants. J’en retiens une dernière image. Vous avez parlé du Chêne et du Tilleul. Il est très rare qu’un livre et qu’une illustration de ce livre soient comme Philémon et Baucis, absolument inséparables – et meurent ensemble sauf peut-être effectivement pour un ou deux livres de notre enfance – livres privilégiés mais très rares ».

     Ainsi Ovide et La Fontaine étaient-ils convoqués à travers ce mythe baroque qui semblait habiter naturellement l’imaginaire de l’orateur dont l’abord pouvait paraître le plus souvent classique et austère.

          «  Elle devenait arbre, et lui tendant les bras

           Il veut lui tendre les siens et ne peut pas.

           Il veut parler, l’écorce a sa langue pressée

           Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois

           Baucis devient tilleul et Philémon devient chêne. »

     Ainsi donc le patron savait surprendre. Il osait entrouvrir, lorsqu’il s’agissait de l’enfance, une porte secrète, celle de la poésie et de l’amour. A travers Philémon et Baucis, Marie Fillet, sa femme saura aussi reconnaître l’hommage à peine voilée à la complicité de chaque instant, familiale, professionnelle, qui résiste à la durée et l’éloignement.

     Le personnage de René Fillet avait ce caractère emblématique dont les traits mobiles et expressifs composaient un visage paradoxalement immuable. C’est à peine si durant ces trente dernières années il avait changé d’apparence, par une sorte d’alchimie et d’osmose entre le dedans et le dehors : alerte, cheveux en brosse, moustache, le coin de l’œil plissé en cas de courroux légitime, bien campé et rivé au sol sur ses chaussures confortables, une allure sortie tout droit d’une bande dessinée des années cinquante, aucune concession aux mondanités ambiantes. Mais il connaissait lui, le jardinier, l’art et l’exigence de la métamorphose en matière d’éducation, celle des enfants en premier lieu et celles des hommes et des femmes qu’il a côtoyés dans l’exercice de ses fonctions.

     Ecoutons-le encore si vrai dans une allocution de synthèse donnée lors du colloque international « Le livre dans la vie quotidienne de l’enfant », organisé avec le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse et l’UNICEF, en 1979, à l’occasion de l’Année Internationale de l’Enfant :

     « Si le conte est né de la connaissance intuitive et profonde de l’autre que donne l’amour, il s’exprime et se transmet parce que l’amour nous pousse à communiquer avec autrui et à lui consacrer de notre temps. Peut-être détenons-nous la clef de certains désordres lorsque nous nous apercevons que l’amour et le temps ne se donnent plus. »

     Et s’agissant de la quête de l’enfant comme source d’imaginaire : « A quel moment l’enfant peut-il être considéré comme une fontaine jaillissante et neuve dont l’eau, voyant pour la première fois le soleil serait irisée magnifiquement ? » René Fillet revient alors à l’apport nourricier du terreau éducatif et culturel : « Il faut que l’enfant ait reçu sa dose quotidienne de poésie, de musique, de littérature et de beauté pour que puisse s’épanouir son imaginaire et sa création personnelle ».

     La métaphore du jardinier se réactive toujours avec cet homme de métier qui, avant d’être un théoricien, est resté un homme de terrain pragmatique, alors même qu’il prenait la direction de la Bibliothèque Municipale classée de Tours, qu’il animait le groupe interministériel d’Etudes sur la Lecture Publique avec Etienne Dennery et, surtout, lorsqu’il prit la succession de Jean-Pierre Seguin à la tête de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Georges Pompidou.

     Il y a trente ans, il a contribué, avec quelques autres, comme Noé Richter, à inventer et à fonder la notion de Lecture publique.

     Le témoignage qu’il m’est donné d’apporter ici est celui des toutes premières années d’apprentissage fondatrices d’une culture et d’une vocation professionnelle.

     La promotion 1969 de l’Ecole Normale Supérieure de Bibliothécaires de la rue de Louvois dont je faisais partie, était particulièrement turbulente. Paule Salvan, la directrice, avait tenté de donner à chacun d’entre nous le sentiment d’appartenir à une « élite » vouée à la conservation des livres anciens, à la bibliophilie, à la recherche universitaire. La proximité de la Bibliothèque Nationale nous avait certes initiés aux arcanes et chausse-trappe de la navigation bibliographique, tout en nous offrant maints ravissements d’esthètes devant les parchemins, incunables et autres enfers jubilatoires.

     Mais l’enseignement de René Fillet, allié à la complicité d’Aline Garrigoux qui le soutenait depuis la Direction des Bibliothèques et de la Lecture, a fait l’effet d’une bombe douce, même si l’art de la maïeutique pour cette institution vénérable, n’était rien moins que révolutionnaire. Au printemps 1969, l’option Lecture Publique demandée par quelques élèves était créée.

     Le front offensif se composait d’un carré de jeunes filles passionnées de livres pour enfants (et dont l’esprit très curieusement œcuménique et presque rétro en cette période idéologique réclamait la diversité et la tolérance). La provinciale timide de Bordeaux que j’étais, nourrie par l’enseignement comparatiste et « gramscien » d’un Robert Escarpit ou d’un Marc Soriano, entraînait ses compagnes sur le boul’mich chez Monsieur Mirman alors directeur de collection chez Hachette, dans l’atelier du Père Castor qui venait d’être repris par Français Faucher, à l’école des Loisirs chez Monsieur Fabre, à l’Heure Joyeuse de la rue Boutebrie, à Clamart où Aline Antoine animait la toute nouvelle bibliothèque ou encore sur le boulevard Saint Germain dans les petits bureaux de l’Association Nationale du Livre Français à l’Etranger et de la Section française de l’Union Internationale de Littérature de jeunesse (IBBY) où Lise Lebbel et Monique Hennequin avaient une vue panoramique sur les échanges internationaux en matière de livres pour enfants.

     Le rapport du groupe d’étude interministériel sur la Lecture publique cette année-là, en 1969, devait être décisif pour la transformation des paysages de lecture de notre pays avec l’essor de Bibliothèques Centrales de Prêt, les créations de Bibliothèques municipales et de sections pour la jeunesse, l’harmonisation des politiques de conservation et de communication dans les Bibliothèques Municipales classées. La doctrine de René Fillet appliquée à Tours était celle d’une bibliothèque conçue pour tous les publics comme un outil de formation et d’information, un instrument d’auto apprentissage où les fonctions de recherche ne sont pas séparées de celles du loisir éducatif.

     Je me souviens d’une dissertation qu’il nous avait proposée en mai 1969 sur le thème de la future bibliothèque des Halles alors déjà préfigurée par Jean-Pierre Seguin rue de Richelieu où l’ensemble des principes était affirmé dans un « corrigé » exemplaire et prémonitoire. A l’époque, les directions de BCP, aujourd’hui Bibliothèque Départementale de Prêt, étaient encore comptées comme des lots de consolation entre les élèves de la promotion sortante. Mais déjà les vocations de nouveaux militants de la lecture étaient à l’œuvre, également parmi les nombreux élèves associés, conscients de leur mission et encouragés par la bibliothécaire de l’école, Anne Zundel Ben Khemis.

     Les stages de Lecture publique qui avaient lieu, évidemment, à Tours, au début de l’automne, avant la rentrée en poste des futurs conservateurs, restent des souvenirs mémorables. Je me souviens de ma déception lorsqu’on m’a demandé de rallier de toute urgence sans passer par Tours, la Bibliothèque Centrale de Prêt, alors « pilote » de Seine et Marne où je devais intégrer un poste d’adjointe, avec la promesse d’une session de rattrapage qui eu lieu au printemps suivant à Tours pendant une courte mais intense et fructueuse semaine.

     Tout comme Marc Soriano pour ses étudiants, René Fillet savait conforter l’énergie personnelle de chacun, fondée sur une stratégie exemplaire de terrain avec une vision large des objectifs généraux n’excluant pas, bien au contraire, le lien avec les structures associatives militantes, nombreuses et actives s’agissant en particulier du livre pour enfants.

     Grâce à lui, et avec le soutien de la Direction des Bibliothèques et de la Lecture où Messieurs Yvert et Thill menaient une action novatrice, des expérimentations ont pu être menées en Seine et Marne. Il m’apparaissait évident, que le réseau potentiel des Bibliothèques centrales de Prêt pouvait devenir un outil de formation transdisciplinaire en associant sur le terrain les politiques municipales et celles de l’Education Nationale, en particulier à travers l’Inspection Académique. Par chance, en Seine et Marne, l’inspecteur Arnilla, un érudit auteur d’ouvrages sur Flaubert, ami de Marc Soriano, m’avait chaleureusement accueillie. Grâce à lui, et à Monsieur Duranton, inspecteur départemental de l’éducation nationale, un feu vert avait été donné sur tout le département pour une coopération pédagogique avec les bibliobus pratiquant alors systématiquement le prêt direct dans tous les établissements scolaires, élémentaires, collèges, établissements spécialisés. Des dossiers de lecture d’analyses critiques Des thèmes, des livres pour les documentaires, Des livres pour notre temps pour la fiction ont été édités et diffusés dans les établissements afin de favoriser les démarches d’auto-apprentissage – maître mot de René Fillet – et de la pédagogie d’éveil dans les classes.

     En 1972, l’Année internationale du livre a vu, à Melun et dans les environs, l’aboutissement de ces actions avec des spectacles audiovisuels, heures du conte, colloques, entretiens avec les parents d’élèves où participaient les professionnels, critiques, auteurs et artistes : Bruno de la Salle, Huguette Pirotte, Taylus Taylor, Germaine Finifter, Raoul Dubois, etc. A cette époque, Robert Delpire et François Ruy- Vidal inventaient une approche visuelle de la littérature de jeunesse et les illustrateurs des livres pour enfants commençaient à s’accrocher dans les galeries. Marc Soriano venait d’initier ses cours à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où se côtoyaient les milieux de l’édition, de la recherche, les pédagogues et médiateurs du livre, de jeunes créateurs. Dans ce contexte, René Fillet, développant sur le terrain l’esprit d’une université permanente représentait pour moi, à distance, une sorte de mentor professionnel, légitimant l’expérience pédagogique sur les différents lieux de lecture.

     L’idée neuve de René Fillet, même s’il restait prudent dans les applications, était d’ouvrir d’une manière pragmatiste les voies de communication entre les personnes. Ils n’hésitaient pas à mélanger les genres, sans provocation aucune. Il a été certainement le premier à dévoiler pour son grand public les arcanes de son fonds ancien à Tours. Ainsi se tendaient des passerelles entre art majeur et art mineur, enfance et âge adulte, bibliothèques, écoles et musées. Mettre à portée de tous de manière efficace, les instruments de la lecture, telle était sa visée tout en opérant les choix toujours rendus nécessaires par la rigueur. Réticent devant les opérations spectaculaires dispendieuses et sans lendemains, il incitait plutôt ses élèves et collaborateurs à s’investir au mieux sur le terrain selon leurs moyens.

     La Bibliothèque Publique d’Information fut pour lui l’aboutissement réaliste d’une utopie collective dont Jean-Pierre Seguin avait fondé l’existence avec sa part de rêve et d’élégance. L’outil était en place, ambitieux et déjà dépassé par son succès un an après l’ouverture avec une Bibliothèque pour enfants directement accessible sur la place du Centre Georges Pompidou. La préfiguration en avait été lancée dès 1972, date à laquelle j’avais intégré ce qui était encore la Bibliothèque des Halles installée provisoirement dans le décor surréaliste des pavillons de la viande désaffectés près de la Bourse du commerce.

     Avec un double objectif, celui du Service Public et celui de la Recherche, René Fillet a théorisé son approche pragmatique et scientifique de la lecture, offrant un terrain d’expérimentation privilégié aux spécialistes de la bibliologie et sociologues tout en instaurant un dispositif interne d’évaluation et de médiation. En redoutable gestionnaire financier, il a su imposer « ces crédits de renouvellement » grâce auxquels le fonctionnement de la BPI fut préservé en matière d’achats de livres et d’amélioration des matériels. Le directeur jardinier procédait au désherbage des collections, une opération parfois douloureuse aux conservateurs attachés à leurs fonds devenus rares comme je l’étais moi-même pour les ouvrages de Quist-Vidal ou Robert Delpire.

     Avec lui la bibliothèque des enfants a développé un catalogue multimédia en ligne avec sa liste « autorité matières » qui furent certainement à l’époque la première réalisation aboutie au plan national. Il a encouragé le travail coopératif quotidien avec les établissements scolaires et surtout les colloques interprofessionnels dont un grand nombre furent organisés avec le Centre de Recherche et d’Information sur la littérature de Jeunesse et la participation fréquente de l’Unesco.

     La force de René Fillet était sa capacité de présence. Il était toujours là, énergique, carré, logique, prévisible, capable d’intervenir sur le terrain, d’empoigner un marteau, des clous ou des pinceaux dans une exposition en cours de montage, de trancher, de sentir sa base, pour avoir balisé dans sa carrière tous les cas de figure, du haut en bas de la hiérarchie. Sa sévérité, ses rares accès de colère ou son intransigeance n’en étaient que mieux acceptés. Il savait dans les moments difficiles, quitter son havre de week-end à Beaumont la Ronce pour regagner le navire et rassurer amicalement ceux qui avaient eu à affronter des événements délicats ou douloureux dans l’exercice de la profession. Il arrivait toujours bienveillant en tenue sportive, apportant avec lui l’assurance et l’équilibre qu’il trouvait lui-même en son jardin.

     Jardin secret, certainement, pour beaucoup d’entre nous qui n’ont pu le rejoindre à Beaumont la Ronce au moment de son départ en retraite où ce sont, bien sûr, des arbres qui lui furent offerts.

     René Fillet a contribué à donner un sens à ces trente dernières années d’un métier dont l’évolution a suivi les soubresauts d’une société en quête d’identité et de sécurité. Cette foi en l’énergie individuelle, indissociable de l’échange interhumain lui a permis de transcender l’émergence des technologies nouvelles, à la prévoir et à les utiliser comme un simple levier.

     Il faudra retenir en lui cette image du jardinier poète mais aussi du laboureur n’hésitant pas à user du soc de sa charrue, de son sécateur pour émonder la nature sauvage et tracer les sillons du futur.

     Il n’avait peut-être pas la légèreté et la nonchalance de l’illustre fabuliste Maître des Eaux et Forêts, qui fut pourtant sa référence cachée, mais il savait être hédoniste car il lui arrivait souvent, dit-on dans le cercle familial, de prendre sa lyre et de donner à sa voix chaleureuse les accents du troubadour.

     Il laissera à ses enfants, petits-enfants et nombre d’amis et disciples, entre nature et culture, un paysage familier où les fleurs savent « passer la promesse des fruits ».

 ( texte paru dans le n° 58 – mars 1986 – du bulletin du CRILJ )

    bpi

Né à Saint-Marcellin (Isère) en 1921 et mort à Beaumont-la-Ronce (Indre-et-Loire) en 1996, René Fillet, pionnier de la Lecture publique et des bibliobus, activiste même dira Noë Richter, a laissé le souvenir d’un homme à la fois chaleureux et exigeant. Parce qu’il était titulaire d’un permis « poids lourds » acquis pour pouvoir, pendant la guerre, assurer le ramassage du lait pour la laiterie familiale, René Fillet est entrainé dans l’aventure du bibliobus du Vercors. En 1946, un « job d’étudiant » (sous-bibliothècaire à la bibliothèque centrale de prêt de l’Isère) décide de son parcours : bibliothécaire en 1952 à Saintes, puis à Blois, directeur de la bibliothèque municipale de Tours et directeur de la bibliothèque centrale de prêt d’Indre-et-Loire en 1953, chargé de formation et d’expertise, directeur de la Bibliothèque publique d’information du Centre Georges-Pompidou de 1977 à 1983, année de sa retraite. Très attaché au CRILJ, il en fut pendant plusieurs années le trésorier.