Pierre Marchand

     Pierre Marchand vient de nous quitter prématurément à 62 ans. J’éprouve beaucoup de chagrin en écrivivant ces lignes qui concernent aussi bien l’ami très cher que l’éditeur incomparable qu’il fut.

     Car cet homme autodidacte, né dans un milieu très modeste, cet homme d’humeur, appartenait à l’espèce des créateurs. Il a en effet, dans le cadre de Gallimard Jeunesse qu’il dirigea de longues années, inventé des livres pour les enfants, des plus petits au plus grands, qui ne ressemblaient à rien de ce qui avaot été fait jusque là pour la jeunesse. Il refusait d’infantiliser l’enfance, il la prenait au sérieux et avait compris que tout tenait dans la qualité des textes, dans la qualité des images et, surtout, dans une dialectique entre l’écrit et l’image. Pour lui, l’image n’est pas seulement illustration, elle partage avec le texte toute la sémantique d’un album ou d’un livre. Il avait l’art de conduire les auteurs écrivains et artistes à travailler dans le même sens. J’en ai fait personnellement l’expérience avec plusieurs ouvrages publiés chez Gallimard sous sa direction. Sans intervenir en quoi que ce soit dans notre travail, il savait tirer le meilleur de nous-même et je lui dois d’avoir appris que la clarté, la simplicité ne sont jamais des réductions « pour les enfants » mais le moteur de propositions neuves pour la raison comme pour l’imaginaire.

     Il aimait la poésie et loin de considérer comme un art la « poésie pour enfants », faisait confiance aux poètes, ceux qu’il aimait, ceux que nous aimions, des anciens aux plus modernes. Je lui suis reconnaissant d’avoir su que cet « autre langage » qu’est la poésie, les enfants la saisissait pour peu qu’on leur propose, dans son opacité et son pouvoir, de « tout dire ».

     Et puis il a créé la plus fabuleuse des encyclopédies, Gallimard Jeunesse. J’ai réalisé trois ouvrages pour cette collection, traduite dans une trentaine de langues. Lorsque je lui avais proposé l’ouvrage sur l’histoire des écritures, il me demanda un projet. En bon universitaire, je lui apportai un manuscrit de 400 pages.

     Je me souviens de son rire homérique. Il fallait réduire ce texte complexe en une conquantaine de pages, scientifiquement exactes, clairement exposées et en rapports constants et complémentaires avec l’iconographie. Ce fut un énorme travail dont je remercie Pierre. Il venait de m’apprendre « l’impératif de l’essentiel ».

    Toute son équipe peut en témoigner : il n’était pas tous les jours facile de travailler avec lui ; mais son exigence conduisait aux résultats que l’on connait.

     Enfin, je ne saurais oublier l’ami incomparable : affectueux, tendre et timide, marin expérimenté, il savait que j’aimais la mer en poète et que la navigation n’était pas mon fort ; il se moquait gentiment de ce « piéton du vent » que j’étais à ses yeux. Et surtout notre amitié n’était ni « langagière » ni démonstrative, mais conteuse. Jusqu’à la fin il m’a envoyé de petits messages par téléphone et, il y a peu, un album qu’il venait de produire chez Hachette sur les jardins zen. Image et message de la perfection silencieuse d’un homme qui respectait assez l’enfance et l’amitié pour s’effacer derrière ce qu’il offrait de nouveaux à nos regards d’enfants et d’hommes.

 ( texte paru dans le n° 74 – juin 2002 – du bulletin du CRILJ )

   gallimard

Né le 17 novembre 1939 à Bouin, petit port de la baie de Bourgneuf (Loire-Atlantique), en pays chouan. Pierre Marchand fit de brèves études au collège Amiral Merveilleux du Vignaux, aux Sables-d’Olonne. Sur le chemin de l’établissement, une librairie qui propose les premiers livres de poche et ses exceptionnelles couvertures. Entre comme courantin puis mousse aux chantiers maritimes Dubigeon à Nantes. Devient, à Paris, apprenti-typographe à l’imprimerie Blanchard. Algérie pour 27 mois et 27 jours, entre 1959 et 1961. Vendeur d’aspirateurs, magasinier, puis entrée  aux éditions Fleurus. « J’emballe les livres et les livres m’emballent. » Neuf ans plus tard, Pierre Marchand quitte la maison, quoique désormais à la direction, et crée, avec Jean-Olivier Héron, le mensuel Voiles et Voiliers. Dettes que les deux amis épongent en entrant chez Gallimard avec un projet d’édition d’édition pour la jeunesse accepté aussi par Nathan et Hachette. On connait, entre autres créations, les collections 1000 soleils, Folio Junior, Cadet et Benjamin, Enfantimages, Les Yeux de la découverte, Les premières découvertes, Découvertes Junior. Le catalogue accueillera un temps Christian Bruel et Le Sourire qui mord. Pour les adultes, les innovants Guides (touristiques) Gallimard. « Bien des années plus tard, début 1999, j’entre chez Hachette pour y honorer un contrat proposé par Bernard de Fallois vingt-sept ans auparavant et que je n’avais pas signé. »

Patrimonialisation de la littérature de jeunesse

 

 

 

 

 

      Les travaux de Marc Soriano, Denise Escarpit, Isabelle Jan ou Francis Marcoin – pour ne citer qu’eux – ont d’ors et déjà permis de tracer les grandes lignes, essentiellement littéraires, de l’histoire de l’édition pour la jeunesse en France. La parution récente de plusieurs ouvrages de synthèse, notamment Des livres d’enfants à la littérature de jeunesse de Christian Poslaniec (2008), Le livre des livres pour enfants de François Rivière (2008) et Introduction à la littérature de jeunesse d’Isabelle Nières-Chevrel (2009), témoigne de l’intérêt croissant pour ce champ de recherche, visiblement en pleine expansion. Plusieurs expositions sont également venues confirmer la légitimation du livre pour enfants comme objet de conservation et d’études. L’exposition Babar, Harry Potter et compagnie. Livres d’enfants d’hier et d’aujourd’hui (4 octobre 2008-11 avril 2009), organisée à la Bibliothèque nationale de France (BnF), a ainsi constitué un événement d’envergure. Une autre exposition a encouragé ce phénomène, celle tenue à Paris chez les Libraires associés sous le titre De la jeunesse chez Gallimard. 90 ans de livres pour enfants (21 novembre-20 décembre 2008), dont le catalogue (1) apporte à son tour une contribution importante à l’histoire de l’édition pour la jeunesse.

    Deux auteurs se sont associés dans ce projet : Alban Cerisier et Jacques Desse, historiens du livre et de l’édition. Cerisier est éditeur et archiviste, actuellement responsable des archives et du développement numérique chez Gallimard. Il a publié trois monographies : Mercure de France. Une anthologie (1890-1940) (1997), Une histoire de la NRF (2009) et En toutes lettres… Cent ans de littérature à la NRF (2009). Deux de ces ouvrages ont contribué à la célébration, en même temps qu’une série de colloques et de conférences, du centenaire de la Nouvelle Revue française (NRF), dont le premier numéro est paru en 1909. Desse, libraire de livres anciens et modernes, est connu pour avoir organisé plusieurs expositions de livres. Il offre à l’ouvrage un regard critique grâce auquel le livre pour la jeunesse est examiné comme un objet d’art.

     L’introduction expose les ambitions, mais aussi les limites du projet, qui vise avant tout à la réalisation d’un guide bibliographique. L’ouvrage repose en effet sur le recensement et la description des titres pour la jeunesse publiés de 1919 à nos jours sous les auspices de la NRF et de Gallimard, afin d’évaluer leur place dans l’histoire et leurs spécificités, mais sans analyser leur contenu. L’enquête repose en partie sur le dépouillement du fonds d’archives de la société, qui a conservé l’essentiel de sa mémoire matérielle. Éclairés par l’examen de la correspondance entre les éditeurs, les auteurs et les illustrateurs, Cerisier et Desse décrivent la genèse, les aspirations, l’évolution et les spécificités d’une maison qui a marqué le paysage éditorial français par son ouverture précoce à une littérature longtemps considérée comme un sous-genre. Ils retracent une production caractérisée par les contributions des meilleurs auteurs et des plus fameux illustrateurs du XXe siècle, évaluant tout à la fois l’impact du contexte politico-économique (Crise de 1929, Seconde Guerre mondiale) et des techniques d’illustration ou de reproduction (pochoir, lithographie, héliogravure, offset, photographie) sur la présentation des livres. Ils commentent les choix, les audaces et les timidités, offrant quelques anecdotes inédites sur la conception des ouvrages et des collections, le tout sans jamais verser dans l’analyse littéraire ou plastique. L’ouvrage se divise en deux parties, qui couvrent les deux grandes périodes de l’histoire de la société : les années dites de la NRF, de 1919 à 1971, puis celles dites de Gallimard Jeunesse, de 1972 à nos jours.

    La première partie liste la totalité des 160 titres publiés jusqu’en 1971. Ce répertoire se divise en onze chapitres suivant une progression chronologique. Chaque chapitre débute par un texte introductif qui met l’accent sur un titre fameux (Le Petit Prince), une collection (Les Albums du gai savoir, La Bibliothèque blanche) ou encore une suite à succès (Les Contes du chat perché). À l’exception de deux parutions isolées au tournant des années 1910 et 1920 (dont le fameux Macao et Cosmage, ou l’expérience du bonheur d’Édy-Legrand), le véritable lancement de l’édition pour la jeunesse a lieu en 1930 avec Mon Chat d’André Beucler, illustré par Nathalie Parain. Cette publication ouvre une phase de renouveau – en termes de contenu et de présentation – du livre pour la jeunesse dans l’entre-deux-guerres. Avec la Libération débute ensuite une phase de ralentissement, qui se poursuit dans les années 1950, caractérisées à la fois par une institutionnalisation de la production et un manque de créativité se manifestant notamment par un recours aux auteurs reconnus et bien-pensants, doublé d’un certain désintérêt pour l’album. Ce n’est que dans les années 1960 que les livres d’images, réellement destinés à l’enfance, réapparaissent dans le catalogue. Les notices bibliographiques de chaque titre, particulièrement détaillées, sont complétées par un commentaire général, une mise en contexte avec les archives de l’éditeur, ainsi que des biographies des auteurs et illustrateurs. Cette première partie se clôt par une liste chronologique récapitulative des ouvrages parus avant 1972, doublée d’une liste complémentaire signalant les titres, non conçus pour la jeunesse, mais parfois présentés comme tel dans les catalogues de l’éditeur.

    À partir de 1972, la production explose : 11 854 titres, le plus souvent illustrés, répartis dans 263 collections ont paru depuis la création du département Gallimard Jeunesse (chiffres de juillet 2008). Même si de nombreux titres circulent d’une collection à l’autre, cette intense production reflète un climat général d’émulation autour du livre pour la jeunesse (création de bibliothèques, de prix, de biennales). Elle traduit également, au sein de la maison, l’arrivée de nouveaux dirigeants qui encouragent le développement d’une véritable politique éditoriale centrée autour de l’enfance et de l’adolescence. Dans cette deuxième partie de l’ouvrage, qui débute avec la section « Chronique », les auteurs abandonnent la formule du répertoire par ouvrage au profit d’un inventaire par collection, toujours selon une progression chronologique. Pour restrictif qu’il soit, ce parti pris dans la présentation se justifie en regard de l’immensité du travail que représenterait la description de tous les titres publiés par Gallimard Jeunesse. Certaines collections, comme Folio Junior, comptent en effet plus de 1500 titres. Les auteurs se limitent par ailleurs à une description globale des collections, mettant ponctuellement l’accent sur quelques titres dont la qualité littéraire, artistique ou encore le succès appelle un commentaire approfondi. Suivant des sélections plus ou moins subjectives (mais reconnues comme telles), ils passent rapidement sur certaines séries, parfois à peine mentionnées dans un court texte et sans présentation sous forme de notice. Pour compenser ces restrictions, huit chapitres se succèdent ensuite, dans lesquels les auteurs décrivent et commentent avec davantage de précision – toujours selon une progression chronologique – huit collections et sous-collections à succès de l’éditeur (1000 Soleils, Tournesol, Grands textes illustrés, Folio Junior, Enfantimages, Le Sourire qui mord, Découvertes et Giboulées). Un neuvième chapitre clôt cette saga, en présentant les quelques livres anthologiques publiés par Gallimard Jeunesse, contributions de l’éditeur à l’histoire du livre et de la littérature pour la jeunesse. Globalement, cette seconde partie paraît moins riche et moins satisfaisante que la première. Elle est d’ailleurs beaucoup plus courte (80 versus 150 pages), bien que la production soit quantitativement supérieure. Sans doute les auteurs manquaient-ils du recul qui prévalait dans l’examen de la première partie du corpus et surtout de moyens pour consulter cette immense production.

    L’ouvrage est complété par de courtes annexes, comprenant deux pages de bibliographie des ouvrages cités en référence et un index des auteurs de la maison. L’ensemble du corps de texte se présente sur deux colonnes, rythmées par de nombreuses et belles reproductions (d’illustrations, mais aussi de photographies des acteurs de l’époque) en couleurs sur papier légèrement glacé. L’ensemble forme un ouvrage à la mise en page variée et dynamique, dans lequel le lecteur aura peut-être la chance et le plaisir de retrouver, au détour d’une page, quelques-unes des images qui ont marqué son enfance. L’importance accordée à l’illustration dans cette production est d’ailleurs soulignée par la présence d’un texte de neuf pages de Raymond Stoffel, graphiste chez Gallimard Jeunesse pendant près de 38 ans.

    Ce catalogue, qui constitue un bel outil de travail pour les spécialistes, invite avant tout à l’exploration d’un patrimoine méconnu dont la richesse et la diversité ouvrent d’innombrables pistes de recherche en histoire de l’édition, de la littérature et des arts graphiques. Il ouvre la porte à une étude monographique approfondie de l’action de la NRF/Gallimard en faveur du livre pour la jeunesse. La contribution de cet ouvrage à un champ de recherche en pleine expansion a d’ores et déjà été reconnue, puisque que l’ouvrage a reçu en 2009 le Grand Prix de Bibliographie décerné par le Syndicat de la librairie ancienne et moderne (SLAM).

(1) Alban Cerisier et Jacques Desse. De la jeunesse chez Gallimard. 90 ans de livres pour enfants. Un catalogue, Paris, Gallimard/Chez les libraires associés, 2008, 256 pages, ISBN : 9782070622818

 

Cet article, reproduit ici avec l’autorisation de Stéphanie Danaux et de la revue en ligne Acta Fabula, est l’un des sept compte-rendus du dossier critique La littérature de jeunesse en questions publié dans Acta Fabula, volume 11, numéro 5, en mai 2010, et consultable à cette adresse.

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Historienne de l’art spécialiste de l’illustration, Stéphanie Danaux est l’auteur d’une thèse intitulée L’essor du livre illustré au Québec en relation avec les milieux artistiques et éditoriaux français, 1880-1940 pour laquelle elle a obtenu une bourse de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Elle débute actuellement un deuxième stage postdoctoral au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) de l’Université de Montréal. Ses travaux en cours portent sur les dessinateurs de presse, notamment les bédéistes et les caricaturistes.