Une vieille histoire

 

 

Automne 79. On venait de démonter le tablier de la Passerelle des Arts et j’avais rendez-vous avec Pierre Marchand. Pour un stage. Jean-Marie Bouvaist m’avait dit que c’était impossible d’entrer dans ce lieu déjà bouillonnant mais que je pouvais toujours essayer. Après plusieurs mois de lapins en tout genre – Christine Mayer et Françoise Cabbert furent d’une patience d’ange dont je leur serai éternellement reconnaissante – j’ai enfin pu rencontrer le capitaine bleu marine. Il était d’assez sombre humeur, trouvant incongru que l’on puisse imaginer apprendre l’édition à l’école et n’ayant rien à faire de stagiaires d’où qu’ils viennent. Peut-être mon nom breton ou mon entêtement à vouloir le rencontrer ont-ils eu finalement raison de sa résistance. Bon, mais à la maquette alors, m’a-t-il concédé. Il y avait un bout de table qui venait de se libérer à la gauche d’Elisabeth Cahat et à la droite de Raymond Stoffel. Même cantinière, j’aurais dit oui.

J’ai, avec autant de conviction que de maladresse, collé des lignes de Letraset et des pavés de compo, assistant avec émerveillement à la naissance de la collection « Folio Benjamin », redoutant comme la foudre les soirs où le capitaine bleu marine descendait dans la soute pour pousser des hurlements de fureur, de charrette bordel et de bougres d’imbéciles, et faire tout refaire deux minutes avant que Raymond reprenne son train pour Luzarches. Il m’a fallu quelques années pour mesurer la valeur de ce que j’apprenais là. Je n’ai jamais triomphé de la problématique des Letraset (mais la PAO a eu leur peau, ce que, pour ma part, je n’ai jamais regretté), mais j’ai su une fois pour toutes que le livre était un tout : un texte, une mise en page, des images, un objet et la conviction de son éditeur pour le défendre.

Au bout de plusieurs semaines de cutter et de mine bleue, je suis montée à la passerelle pour travailer à l’éditorial. Des prières d’insérer, des quatrièmes de couvertures, la réception des manuscrits, des argumentaires commerciaux… Grâce à la science du désordre cultivée avec talent par Pierre, l’équipe de Gallimard Jeunesse était en perpétuelle désorganisation : un bonheur pour une petite main qui pouvait ainsi glisser son œil partout ou presque. Mon mémoire de fin d’études sur la collection « Enfantimages » fut comme une enquête menée aves délices dans cet atelier brouillon mais chaleureux et inventif.

A la fin de mes stages, Pierre Marchand m’a engueulée parce que j’avais répondu à une petite annonce de l’école des Loisirs – l’autre lieu de rêeve pour un moussailon en mon genre. « Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ? » Et il m’a engagée pour travailler sur ce qui allait être « Découvertes ». La préhistoire de cette collection ne fut pas une partie de plaisir. Entre l’ambition de Pierre et les moyens mis à sa disposition, le fossé était large. La bonne fortune des « Livres dont vous êtes le héros » viendra bien plus tard, l’étrécir au point de rendre cette ambitieuse collection possible. Françoise Balibar, Jean-Pierre Maury, Jean-Pierre Verdet, Marc Meunier-Thouret et d’autres essuyèrent les premiers plâtres de ce projet pharaonique qui attendra l’arrivée d’Elisabeth de Farcy et de Paule du Bouchet, en 1981, pour vraiment prendre forme. J »aurai alors déjà rejoint le versant plus littéraire de Gallimard Jeunesse pour prendre en charge « Folio Benjamin » et « Folio Cadet ». Avant de voler de mes propres ailes chez Casteman qui, en 1987, cherchait un éditeur jeunesse pour son bureau parisien. J’aime bien l »idée d’essaimer, disait Pierre Marchand, ne croyant pas si bien dire.

Septembre 99. Retour de vacances. Ma boite vocale trahissait les efforts inlassables d’un numéro inconnu à me joindre. Stéphanie Séminel ne fut pas fâchée de me joindre enfin et il ne me fallut pas longtemps pour reconnaitre l’imatience de son patron. Pierre Marchand me dit deux ou trois choses : qu’il chassait, qu’il y avait chez Hachette un formidable catalogue de fiction (ça, c’était vrai), qu’il n’y connaissait rien (ça, c’était faux mais il le savait aussi bien que moi) et qu’on lui avait dit que j’étais l’homme de la situation. Rendez-vous le soir même au Café de la Marine, au bord du Canal Saint-Martin. Me dit « que nous avons devant nous un fameux chantier, que nous serons alliés, qu’il me laissait réfléchir jusqu’au lendemain. » Largement suffisant. Je n’ai pas beaucoup hésité. Et pendant deux ans et demi nous avons travaillé ensemble d’arrache-pied, redonnant au catalogue Hachette Jeunesse Roman le lustre qu’il avait perdu.

( article paru dans le n°74 – juin 2002 – du bulletin du CRILJ )

Successivement éditeur chez Gallimard jeunesse, Casterman, Hachette jeunesse et Bayard Jeunesse, Marie Lallouet donne également des cours aux futurs éditeurs du Master de Paris XIII-Villetaneuse. Elle vit à Paris et a trois enfants. Rédactrice en chef de J’aime lire, elle a découvert une nouvelle facette de son métier d’éditeur pour la jeunesse : la nécessité d’aller chercher les lecteurs là où ils sont, de les prendre par la main pour qu’ils puissent s’aventurer sur le chemin de la lecture. Participation à l’ouvrage collectif Aimer lire : guide pour aider les enfants à devenir lecteurs (SCEREN-CNDP et Bayard Jeunesse, 2004) et auteur de Mon enfant n’aime pas lire, que faire ? (Bayard Jeunesse, 2007)

« J’étais invitée à participer à une émission d’après-midi sur Europe 1. Thème : comment faire pour que les enfants aiment lire. Avec Edwige Antier, nous avons fait assaut de merveilleuses idées. Lire à haute voix même quand les enfants savent lire tout seuls, le faire autant pour le benjamin que nous l’avons fait pour l’aîné, ne pas craindre les livres que l’on ne trouve pas très bons, etc. Pourtant, à la réflexion, nous aurions dû dire aussi quelque chose d’important. Aussi précieuse que nous semble la lecture, nous devons pouvoir autoriser nos enfants à ne pas aimer ça. Accepter des enfants qui ne sont pas à notre image, ce qui n’est ni une pose théorique, ni un exercice facile. » (Marie Lallouet)